‹ Le Comte De Monte-Christo Par Alexandre DumasChapitre 2 sur 35 · L EFFRACTION · texte numérisé non relu

L EFFRACTION

Cfaristo fit glisser un de ces panneaux mobiles qui lui permettaient de voir d'une pièce dans l'autre. 11 avait à sa portée ses pistolets et sa carabine , et Ali , debout près de lui , tenait à la main une de ces petites haches arabes qui n'ont pas changé de forme depuis les croisades.

Par une des fenêtres de la chambre à coucher, parallèle à celle du cabinet , le comte pouvait voir dans la rue.

Deux heures se passèrent ainsi ; il faisait l'obscurité la plus profonde , et cependant Ali , grâce à sa nature sauvage , et cependant le comte , grâce sans doute à une qualité acquise^ distinguaient dans cette nuit jusqu'aux plus faibles oscillations des arbres de la coar.

Depuis longtemps la petite lumière de la loge du concierge s'était éteinte.

Il était à présumer que l'attaque, si réellement il y avait une attaque projetée, aurait lieu par l'escalier du rez-de-chaussée, et non par une fenêtre. Dans les idées de Monte-Ghristo, les malfaiteurs en voulaient à sa vie et non à son argent. C'était donc à sa chambre à coucher qu'ils s'attaqueraient , et ils parviendraient à sa chambre à coucher soit par l'escalier dérobé, soit par la fenêtre du cabinet.

Il plaça AU devant la porte de l'escalier et continua de surveiller le cabinet.

Onze heures trois quarts sonnèrent à l'horloge des Invalides; le vent d'ouest apportait sur ses

8 l'effraction.

humides bouffées la lugubre vibration des trois coups.

Comme le dernier coup s'éteignait , le comte crut entendre un léger bruit du côté du cabinet; ce premier bruit , ou plutôt ce premier grincement , fut suivi d'un second, puis d'un troisième; au quatrième , le comte savait à quoi s'en tenir. Une main ferme et exercée était occupée à couper les quatre côtés d'une vitre avec un diamant.

Le comte sentit battre plus rapidement son cœur. Si endurcis au danger que soient les hommes, si bien prévenus qu'ils soient du péril, ils comprennent toujours au frémissement de leur cœur et an frissonnement de leur chair, la différence énorme qui existe entre le rêve et la réalité, entre le projet et l'exécution.

Cependant Monte-Christo ne flt qu'un signe pour prévenir Ali ; celui-ci , comprenant que le danger était du côté du cabinet, fît un pas pour se rapprocher de son maître.

Monte-Christo était avide de savoir à quels ennemis et à combien d'ennemis il avait af&ire.

La fenêtre où l'on travaillait était en face de l'ouverture par laquelle le comte plongeait son regard dans le cabinet. Ses yeux se fixèrent donc vers cette fenêtre : il vit une ombre se dessiner plus épaisse sur l'obscurité ; puis un des carreaux devint tout à fait opaque, comme si l'on y collait du dehors une feuille de papier, puis le carreau craqua sans tom-

LBrPR ACTION. U

ber. Par l'onvertare pratiquée un bras passa qui chercha l'espagnolette ; une seconde après, la fenêtre tourna sur ses gonds et un homme entra.

L'homme était seul.

— Voilà un hardi coquin, murmura le comte.

En ce moment il sentit qu'Ali lui touchait doucement l'épaule; il se retourna, Ali lui montrait la fenêtre de la chambre où ils étaient, et qui donnait sur la rue.

Monte-Ghristo fit trois pas vers cette fenêtre, il connaissait l'exquise délicatesse des sens du fidèle serviteur. En effet, il vit un autre homme qui se détachait d'une porte, et, montant sur une borne, semblait chercher à voir ce qui se passait chez le comte.

— Bon ! dit-il, ils sont deux ; l'un agit, l'autre guette.

Il fit signe à Ali de ne pas perdre des yeux l'homme de la rue, et revint à celui du cabinet.

Le coupeur de vitres était entré et s'orientait, les bras tendus en avant.

Enfin il parut s'être rendu compte de toutes choses ; il y avait deux portes dans le cabinet, il alla pousser les verrous de toutes deux.

Lorsqu'il s'approcha de celle delà chambre à coucher , Monte-Christo crut qu'il venait pour entrer, et prépara un de ses pistolets ; mais il entendit sim^ plement le bruit des verrous glissant dans leurs anneaux de cuivre. C'était une précaution, voilà tout; le nocturne visiteur, ignorant le soin qu'avait pris

10 L*ErFBACTIOIf.

le comte d'enlever les gâches, pouvait désormais se croire chez lui et agir en toute tranquillité.

Seul et libre de tous ses mouvements, l'homme alors tira de sa large poche quelque chose que le comte ne put distinguer, posa ce quelque chose sur un guéridon, puis alla droit au secrétaire, le palpa à Tendrait de la serrure, et s'aperçut que , contre son attente, la clef manquait.

Mais le casseur de vitres était un homme de pré* caution et qui avait tout prévu; le comte entendit bientôt ce froissement du fer contre le fer que produit, quand on le remue, ce trousseau de clefs informes qu'apportent les serruriers quand on les envoie chercher pour ouvrir une porte , et auxquels les voleurs ont donné le nom de rossignols , sans doute à cause du plaisir qu'ils éprouvent à entendre leur chant nocturne, lorsqu'ils grincent contre le pêne de la serrure.

— Ah ! ah ! murmura Monte-Ghristo avec un sourire de désapppointement, ce n'est qu'un voleur.

Mais rhomme, dans l'obscurité, ne pouvait choisir l'instrument convenable. Il eut alors recours à l'objet qu'il avait déposé sur le guéridon ; il fit jouer nn ressort, et aussitôt une lumière pâle, mais assez vive cependant pour qu'on pût voir, envoya son reflet doré sur les mains et sur le visage de cet homme.

— Tiens ! fit tout à coup Monte-Christo en se reculant avec un mouvement de surprise, c'est. ••

Ali leva sa hache.

l'bpp&actiok . 1 1

-^ Ne bonge pas , lai dit Monte-Christo toat bas, et laisse là ta hache, nous n'avons plus besoin (Tannes ici.

Puis il ajouta quelques mots en baissant encore la voix , car Texclaroation, si faible qu'elle fût, que la surprise avait arrachée au comte avait suffi pour faire tressaillir l'homme qui était resté dans la pose du rémouleur antique.

C'était un ordre que venait de donner le comte , car aussitôt Ali s'éloigna sur la pointe du pied , détacha de la muraille de l'alcôve un vêtement noir et un chapeau triangulaire* Pendant ce temps, Monte-Christo était rapidement sa redingote , son gilet et sa chemise, et l'on pouvait , grâce au rayon de lumière filtrant par la fente du panneau, reconnaître sur la poitrine du comte une de ces souples et fines tuniques de mailles d'acier, dont la der* nière, dans cette France où l'on ne craint plus les poignards, fut peut-être portée par le roi Louis XVI, qui craignait le couteau pour sa poitrine, et qui fut frappé d'une hache à la tête.

Cette tunique disparut bientôt sous une longue soutane, comme les cheveux du comte sous une perruque à tonsure; le chapeau triangulaire placé sur la perruque acheva.de changer le comte en abbé.

Cependant l'homme, n'entendant plus rien, s'était relevé, et, pendant le temps que Monte-Christo opérait sa métamorphose , était allé droit au secré-

IS L*KFFRA€TI01f.

taire , dont la serrure commençait à craquer sous son rossignol.

— Bon ! murmura le comte , lequel se reposait sans doute sur quelque secret de serrurerie qui devait être inconnu au crocheteur de portes , si habile qu'il fût ; bon ! tu en as pour quelques minutes. Et il alla à la fenêtre.

L*homme qu'il avait vu monté sur une borne en était descendu, et se promenait toujours dans la rue ; mais , chose singulière ! au lieu de s'inquiéter de ceux qui pouvaient venir, soit par l'avenue des Champs-Elysées, soit par le faubourg Saint-Honoré, il ne paraissait préoccupé que de ce qui se passait chez le comte, et tous ses mouvements avaient pour but de voir ce qui se passait dans le cabinet.

Monte-Christo , tout à coup , se frappa le front et laissa errer sur ses lèvres entr'ouvertes un rire silencieux.

Puis se rapprochant d'Ali :

— Demeure ici , lui dit-il tout bas , caché dans l'obscurité, et quel que soit le bruit que tu entendes, quelque chose qui se passe, n'entre et ne te montre que si je t'appelle par ton nom.

Ali fit signe de la tète qu'il avait compris et qu'il obéirait.

Alors Monte-Christo tira d'une armoire une bougie tout allumée, et au moment où le voleur était le plus occupé à sa serrure , il ouvrit doucement la porte, ayant soin que la lumière qu'il te-

l'effraction. 15

nait à la main donnât tout entière sur son visage.

La porte tourna si doucement que le voleur n'entendit pas le bruit. Mais , à son grand étonnement, il vit tout à coup la chambre s'éclairer.

Il se retourna.

— Eh bonsoir, cher M. Caderousse ! dit Monte- Christo ; que diable venez-vous donc faire ici à une pareille heure ?

— L'abbé Busoni ! s'écria Caderousse.

Et ne sachant comment cette étrange apparition était venue jusqu'à lui, puisqu'il avait fermé les portes, il laissa tomber son trousseau de fausses clefs, et resta immobile et comme frappé de stupeur.

Le comte alla se placer entre Caderousse et la fenêtre, coupant ainsi au voleur terrifié son seul moyen de retraite.

—-L'abbé Busoni! répéta Caderousse en fixant sur le comte des yeux hagards.

— £h bien ! sans doute , l'abbé Busoni , reprit Monte-Christo , lui-même , en personne , et je suis bien aise que vous me reconnaissiez, mon cher M. Caderousse; cela prouve que nous avons bonne mémoire, car, si je ne me trompe, voilà tantôt dix ans que nous ne nous sommes vus.

Ce calme, cette ironie, cette puissance, frappèrent l'esprit de Caderousse d'une terreur vertigineuse.

— L'abbé! l'abbé!... murmurait-il en crispant ses poings et en faisant claquer ses dents.

14 L'SFfRACnOll.

— Noos voulons donc voler le comte de Monle^ Christo ? continua le prétendu abbé.

— M. Tabbéy murmura Caderousse cherchant à gagner sa fenêtre que lui interceptait impitoyable* ment le comte, M. l'abbé, je ne sais... je vous prie de croire... je vous jure...

—Un carreau coupé, continua le comte, une lanterne sourde, un trousseau de rossignols, un secrétaire à demi forcé : c'est clair cependant.

Caderousse s'étranglait avec sa cravate , il cherchait un angle où se cacher , un trou par où disparaltre«

— Allons, dit le comte, je vois que vous êtes toujours le même, M. l'assassin.

— M. l'abbé, puisque vous savez tout, vous savez que ce n'est pas moi , que c'est la Garconte ; c'a été reconnu au procès , puisqu'ils ne m'ont condamné qu'aux galères.

— Vous avez donc fini votre temps , que je vous trouve en train de vous y faire ramener?

— Non, M. l'abbé, j'ai été délivré par quelqu'un.

— Ce quelqu'un-là a rendu un charmant service à la société.

— Âh l dit Caderousse , j'avais cependant bien promis...

— Ainsi vous êtes en rupture de ban ? interrompît Konte-Christo.

— Hélas! oui, fit Caderousse très-inquiet.

l'ettiaction. 15

^ Mauvaise récidive... Cela tous eondoira , si je ne me trompe , à la place de Grève. Tant pis , tant pis , diavolo ! comme disent les mondains de mon pays.

— M. Tabbéy je cède à on entraînement...

— Tous les criminels disent cela.

— Le besoin...

— Laissez donc! dit dédaigneusement Busoni, le besoin peut conduire à demander l'aumône, à voler un pain à la porte d'un boulanger, mais non à venir forcer un secrétaire dans une maison que Ton croit inhabitée. Et lorsque le bijoutier Joannès venait de TOUS compter quarante-cinq mille francs en échange du diamant que je vous avais donné, et que vous l'avez tué pour avoir le diamant et l'argent, était-ce aussi le besoin?

— Pardon, M. l'abbé, dit Caderousse; vous m'avez déjà sauvé une fois, sauvez-moi encore une seconde.

— Ceh ne m'encourage pas.

— Êtes-vous seul, M. l'abbé, demanda Caderousse en joignant les mains, ou bien avez-vous là des gendarmes tout prêts à me prendre?

— Je suis tout seul, dit l'abbé, et j'aurai encore pitié de vous , et je vous laisserai aller, au risque des nouveaux malheurs que peut amener ma faiblesse, si vous me dites toute la vérité.

~ Ah ! M. l'abbé, s'écria Caderousse en joignant les mains et en se rapprochant d'un pas de Monte-

16 L*EFFB ACTION.

Christo, je puis bien dire que vous êtes mon sauveur, vous.

— Vous prétendez qu'on vous a délivré du bagne ?

— Oh ! ça, foi de Gaderousse, M. l'abbé !

— Qui cela?

— Un Anglais.

— - Gomment s'appelait-il^?

— Lôrd Wilmore.

— Je le connais : je saurai donc si vous mentez.

— M. l'abbé, je dis la vérité pure.

— Get Anglais vous protégeait donc?

— Non pas moi , mais un jeune Gorse qui était mon compagnon de chaîne.

— Gomment se nommait ce jeune Gorse?

— fienedetto.

— G'est un nom de baptême?

— Il n'en avait pas d'autre, c'était un enfant trouvé.

— Alors ce jeune homme s'est évadé avec vous?

— Oui.

— Gomment cela ?

— Nous travaillions à Saint-Mandrier, près Toulon. Gonnaissez-vous Saint-Mandrier?

— Je le connais.

-^ £h bien ! pendant qu'on dormait, de midi à une heure...

— Des forçats qui font la sieste ! plaignez donc ces gaillards-là ! dit l'abbé.

l'effraction. 17

•— Dame ! fit Gaderousse , on De peut pas toujours travailler, on n'est pas des chiens.

— Heureusement pour les chiens, dit Monte- Ghristo.

— Pendant que les autres faisaient donc la sieste, nous nous sommes éloignés un petit peu, nous avons scié nos fers avec une lime que nous avait fait parvenir l'Anglais , et nous nous sommes sauvés à la nage.

— £t qu'est devenu ce Benedetto?

— Je n'en sais rien !

— Vous devez le savoir cependant.

— Non , en vérité. Nous nous sommes séparés à Hyères.

£t pour donner plus de poids à sa protestation , Gaderousse fit encore un pas vers l'abbé, qui demeura immobile à sa place, toujours calme et interrogateur.

— Vous mentez ! dit l'abbé Busoni avec un accent d'irrésistible autorité.

— M. l'abbé!...

— Vous mentez ! Get homme est encore votre ami, et vous vous servez de lui comme un complice peut-être !

— Oh ! monsieur l'abbé!...

•— Depuis que vous avez quitté Toulon, comment avez-vous vécu? Répondez.

— Gomme j'ai pu.

— Vous mentez ! reprit une troisième fois l'abbé avec un accent plus impératif encore.

18 l'effracttoii.

Caderousse, terrifié , regarda le comte.

— Vous avez vécu , reprit celai-ei , de l'argent qu'il vous a donné.

— £h bien ! c'est vrai , dit Caderousse; Benedetto est devenu un fils de grand seigneur.

— Gomment peut -il être fils d'un grand seigneur?

— Fils naturel.

— Et comment nommez-vous ce grand seigneur?

— Le comte de Monte-Christo , celui-là même chez qui nous sommes.

— Benedetto, le fils du comte? reprit Mon te- Christo étonné à son tour.

— Dame! il faut bien croire, puisque le comte lui a trouvé un faux père , puisque le comte lui fait quatre mille francs par mois , puisque le comte lui laisse cinq cent mille francs par son testament.

— Ah ! ah ! fit le faux abbé qui commençait à comprendre, et quel nom porte en attendant ce jeune homme ?

— Il s'appelle Andréa Gavalcanti.

— Alors c'est ce jeune homme que mon ami le comte de Honte-Ghristo reçoit chez lui , et qui va épouser mademoiselle Danglars?

— Justement.

— Et vous souffrez cela, misérable! vous qui connaissez sa vie et sa flétrissure?

— Pourquoi voulez-vous que j'empêche un camarade de réussir? dit Caderousse.

L'KrrBAGTI05. 19

— C'est jasie , ce n'est pas à voas de prévenir M. Danglars , c'est à moi.

— Ne faites pas cela, M. l'abbé !... -— Et pourquoi?

— - Parce que c'est notre pain que vous nous feriez perdre !

— £t vous croyez que , pour conserver le pain à des misérables comme vous , je me ferai le fauteur de leur ruse , le complice de leurs crimes?

— M. l'abbé..., <litCladerousse en se rapprochant encore.

— Je dirai tout.

— Aqui?

— A M. Danglars.

— Tron de l'air ! s'écria Gaderousse en tirant un couteau tout ouvert de son gilet , et en frappant le comte au milieu de la poitrine, tu ne diras rien, l'abbé!

Au grand étonnement de Gaderousse, lepoignard, au lieu de pénétrer dans la poitrine du comte, rebroussa émoussé.

En même temps le comte saisit de la main gauche le poignet de l'assassin , et le tordit avec une telle force que le couteau tomba des doigts roidis, et que Gaderousse poussa un cri de douleur.

Mais le comte , sans s'arrêter à ce cri , continua de tordre le poignet du bandit jusqu'à ce que, le bras disloqué, il tomba d'abord à genoux, puis ensuite la face contre la terre.

20 LEPFRACTION.

Le comte appuya son pied sur sa tête , et dit :

— Je ne sais qui me retient de te briser le crâne, scélérat !

— Âh ! grâce ! grâce ! cria Caderousse.

Le comte retira son pied.

— Relève-toi ! dit-il.

Caderousse se releva.

— Tudieu ! quel poignet vous avez , M. l'abbé ! dit Caderousse, caressant son bras tout meurtri par les tenailles de chair qui l'avaient étreint ; tudieu ! quel poignet!

— Silence. Dieu me donne la force de dompter une béte féroce comme toi ; c'est au nom de ce Dieu que j'agis, souviens-toi de cela, misérable, et t'épargner en ce moment c'est encore servir les desseins de Dieu.

— Ouf! flt Caderousse tout endolori.

— Prends cette plume et ce papier, et écris ce que je vais te dicter.

— Je ne sais pas écrire, M. l'abbé.

— Tu mens ; prends cette plume et écris !

Caderousse , subjugué par cette puissance supérieure, s'assit et écrivit.

u Monsieur, Thomme que vous recevez chez vous et à qui vous destinez votre fille est un ancien forçat, échappé avec moi du bagne de Toulon ; il portait le n» 59, et moi le n? 58.

« Il se nommait Benedetto ; mais il ignore lui-

L'ErrKâCTION. 21

même son yéritable nom, n'ayant jamais connu ses parents. »

— Signe ! continua le comte.

— Mais vous voulez donc me perdre?

— Si je voulais te perdre, imbécile, je te traînerais jusqu'au premier corps de garde; d'ailleurs, à l'heure où le billet sera rendu à son adresse, il est probable que tu n'auras plus rien à craindre ; signe donc.

Caderousse signa.

— L'adresse : A Monsieur le baron Danglar&j banqwœr, rue de la Chauaeée-d'Aniin,

Gadffousse écrivit l'adresse. L'abbé prit le billet.

— Maintenant, dit-il, c'est bien, va-t'en.

— Par où?

— Par où tu es venu.

— Vous voulez que je sorte par celte fenêtre?

— Tu y es bien entré.

— Vous méditez quelque chose contre moi , M. l'abbé?

— Imbécile, que veux-tu que je médite ?

— Pourquoi ne pas m'ouvrir les portes?

— - A quoi bon réveiller le concierge?

— M. l'abbé, dites-moi que vous ne voulez pas ma mort.

— Je veux ce que Dieu veut.

— Mais jurez-moi que vous ne me frapperez pas tandis que je descendrai.

32 L'firfftAGTiOll.

— Sot et lâche que tu es !

— Que voulez-vous faire de moi ?

-^ Je te le demande? J'ai essayé d'en faire un homme heureux et je n'en ai fait qu'un assassin !

— M. l'abbé, dit Caderottsse, tentez une dernière épreuve.

— • Soit! dit le comte. Écoute, tu sais si je suis homme de parole?

— Oui, dit Gaderousse.

— Si tu rentres chez toi sain et sauf...

— A moins que ce ne soit de vous , qu'ai-je à craindre ?

— Si tu rentres chez toi sain et sauf, quitte Paris, quitte la France, et partout où tu seras, tant que tu te conduiras honnêtement , je te ferai passer une petite pension ; car si tu rentres chez toi sain et sauf, eh bien...

— £h bien? demanda Gaderousse tout frémissant.

•— £h bien ! je croirai que Dieu t'a pardonné, et je te pardonnerai aussi.

— Vrai comme je suis chrétien , balbutia Gaderousse en reculant, vous me faites mourir de peur!

— Allons , va-t'en l dit le comte en montrant du doigt la fenêtre à Gaderousse.

Gaderousse, encore mal rassuré par cette pro. messe , enjamba la fenêtre et mit le pied sur l'échelle.

Là, il s'arrêta tremblante

l'effraction. ^

— Maintenant, descends, dit l'abbé en se croisant les bras.

Caderousse commença de comprendre qu'il n'a* vait rien à craindre de ce côté, et descendit.

Alors le comte s'approcha avec la bougie , de sorte qu'on pût distinguer des Champs-Elysées cet homme qui descendait d'une fenêtre éclairée par un antre homme.

— Que faite&-yous donc , M. l'abbé ? dit Caderousse ; s'il passait une patrouille...

Et if souffla la bougie.

Puis il continua de descendre ; mais ce ne fut que lorsqu'il sentit le sol du jardin sous son pied qu'il fut suffisamment rassuré.

Monte-Cfaristo rentra dans sa chambre à coucher, et jetant un coup d'œil rapide du jardin à la rue, il vit d'abord Caderousse qui , après être descendu, faisait un détour dans le jardin et allait planter son échelle à l'extrémité de la muraille , afin de sortir à une autre place que celle par laquelle il était entré.

Puis, passant du jardin à la rue, il vit l'homme qui semblait attendre courir parallèlement dans la rue et se placer derrière l'angle même près duquel Caderousse allait descendre.

Caderousse monta lentement sur l'échelle, et, arrivé aux derniers échelons, passa sa tête par-dessus le chaperon pour s'assurer que la rue était bien solitaire.

iK4 l'epfractioh.

0& ne voyait personne, on n'entendait aucun bruit.

Une heure sonna aux Invalides.

Alors Caderousse se mit à cheval sur le chaperon, et tirant à lui son échelle , la passa par-dessus le mur, puis il se mit en devoir de descendre, ou plutôt de se laisser glisser le long des deux montants, manœuvre qu'il opéra avec une adresse qui prouvait l'habitude qu'il avait de cet exercice.

Mais , une fois lancé sur cette pente , il ne put s'arrêter. Vainement il vit un homme s'élancer dans l'ombre au moment où il était à moitié chemin ; vainement il vit un bras se lever au moment où il touchait la terre ; avant qu'il n'eût pu se mettre en défense , ce bras le frappa si furieusement dans le dos, qu'il lâcha l'échelle en criant :

— Au secours !

Un second coup lui arriva presque aussitôt dans le flanc, et il tomba en criant :

— Au meurtre !

Enfin , comme il se roulait sur la terre , son adversaire le saisit aux cheveux et lui porta un troisième coup dans la poitrine.

Cette fois Caderousse voulut crier encore, mais il ne put pousser qu'un gémissement et laissa couler en frémissant les trois ruisseaux de sang qui sortaient de ses trois blessures.

L'assassin, voyant qu'il ne criait plus, lui souleva la tète par les cheveux ; Caderousse avait les yeux

l'effraction. â5

fermés et la bouche tordue. L'assassin le crut mort, laissa retomber la tête et disparut.

Alors Gaderousse, le senlant s'éloigner , se redressa sur son coude et d'une voix mourante cria dans un suprême effort :

— - A l'assassin! je meurs ! à moi ! M. l'abbé, à moi!

Ce lugubre appel perça l'ombre de la nuit. La porte de l'escalier dérobé s'ouvrit, puis la petite porte du jardin, et Ali et son maître accoururent avec des lumières.

tB COUTB DB UONTE-CHRISTO. 7.

Et» nuiiA d« IKent

Caderousse continuait de crier d'une voix lamentable :

-— M. Tabbé, au secours ! au secours !

— Qu'y a-t-il ? demanda Monte-Chrislo.

-^ A mon secours ! répéta Caderousse ; on m'a assassiné !

— Nous voici ! du courage.

-— Ah! c'est fini. Vous arrivez trop tard; vous arrivez pour me voir mourir. Quels coups ! que de sang!

Et il s'évanouit.

Ali et son maître prirent le blessé et le transpor-

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