‹ Le comte de Montecristo (volume 2)Chapitre 31 sur 31 · BEAUCHAMP. ZU · texte numérisé non relu

BEAUCHAMP. ZU

8*écria Albert; « il y a derrière tout eeîa une haine inconnue, un ennemi invisible. — Eh bien! » dit Beauchamp, « raison de plus. Du courage, Albert ; pas de traces d'émotion sur votre visage ; portez cette douleur en vous comme le nuage porte en soi la ruine et la mort; secret fatal que Ton ne comprend qu*au moment où la tempête éclate. Allez, ami, réservez vos forces pour le moment où l'éclat se ferait.

— Oh ! mais vous croyez donc que nous ne sommes pas au bout?» ditAlbert épouvanté. « — Moi, je ne crois rien, mon ami; mais enfin tout est possible. A propos... — Quoi? » demanda Albert en voyant que Beauchamp hésitait. « — Épousez-vous toujours mademoiselle Danglars?— A quel propos me demandez-vous cela dans un pareil moment, Beauchamp? — Parce que dans mon esprit la rupture ou Taccomplissement de ce mariage se rattache à l'objet qui nous occupe en ce moment. — Gomment! » dit Albertdont le front s'enflamma, « vous croyez que M. Danglars... — Je vous demande seulement où en est votre mariage. Que diable ! ne voyez pas dans mes paroles autre chose que ce que je veux y mettre , et ne leur donnez pas plus de portée qu'elles n'en ont. — Non , » dit Albert , « le mariage est rompu. — Bien, » dit Beauchamp.

Puis, voyant que le jeune homme allait retomber dans sa mélancolie : « Tenez, Albert, » lui dit-il, «si vous m^en croyez, nous allons sortir ; un tour au Bois en phaéton ou à cheval vous distraira ; puis , nous reviendrons déjeuner quelque part, et vous irez à vos affaires et moi aux miennes.

— Volontiers, » dit Albert, u mais sortons à pied, il me semble qu'un peu de fatigue me ferait du bien. — Soit, » dit Beauchamp.

£t les deux amis , sortant h pied , suivirent le boulevard. Arrivés à la Madeleine : « Tenez, » dit Beauchamp, « puis* que nous voilà sur la route, allons un peu voir M. de Montecrislo, il vous distraira; c'est un homme admirable pour remettre les esprits, en ce qu'il ne questionne jamais; or, à

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mon avis, I^ gens qui ne questionnent pas sont les plus habiles consolateurs. — Soit, » dit Albert, « allons chez lui, je Taime. »

Montecristo poussa un cri de joie en voyant les deux jeunes gens ensemble. « Ah ! ah ! » dit-il. « Eh bien ! j'espère que tout est fini, éclairci, arrangé? — Oui, » dit Beauchamp. « Des bruits absurdes, qui sont tombes d'euxmêmes, et qui maintenant, s'ils se renouvelaient, m'auraient pour premier antagoniste. Ainsi donc ne parlons plus de cela. — Albert vous dira, » reprit le comte, « que c'est le conseil que je lui avais donné. Tenez, » ajouta-t-il, « vous me voyez au reste achevant la plus exécrable matinée que j'aie jamais passée, je crois. — Que faites-vous? » dit Albert; « vous mettez de l'ordre dans vos papiers, ce me semble? — Dans mes papiers. Dieu merci non ! il y a toujours dans mes papiers un ordre merveilleux , attendu que je n'ai pas de papiers; mais dans les papiers de M. Cavalcanti. — De M. Cavalcanti? » demanda Beauchamp. « — Ëh oui ! nesavez-vous pas que c'est un jeune homme que lance le comte? » dit Morcerf. « — Non pas, entendons-nous bien, » répondit Montecristo, « je ne lance personne, et M. Cavalcanti moins que tout autre. -— £t qui va épouser mademoiselle Danglars en mon lieu et place, ce qui, » continua Albert en essayant

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de sourire, « comme vous pouvez bien vous en douter, mon cher Beauchnmp, m'affecte cruellement. — Comment! Cavalcanti épouse mademoiselle Danglars? » demanda Beauchamp. <c — Ah çàl mais vous venez donc du bout du monde? » dit Montecrîsto; u vous, un journaliste, le mari de la Renommée! Tout Paris ne parle que de cela. — Et e*est vous, comte, qui avez fait ce mariage?» demanda Beauchamp. « — Moi? Oh! silence, monsieur le nouvel" liste, n'allez pas dire de pareilles choses ; moi ! bon Dieu ! faire un mariage ! Non, vous ne me connaissez pas; je m'y suis au contraire opposé de tout mon pouvoir, j'ai refusé de faire la demande. — Ah ! je comprends, » dit Beauchamp, « à cause de notre ami Albert? — A cause de moi? » dit le jeune homme ; « oh ! non, par ma foi ! Le comte me rendra la justice d'attester que je l'ai toujours prié, au contraire, de rompre ce projet, qui heureusement est rompu. Le comte prétend que ce n'est pas lui que je dois remercier ; soit , j'élèverai , comme les anciens, un autel Deo ignoto. ^- Écoutez, » dit Montecristo, « c'est si peu moi, que je suis en froid avec le beau-père et avec le jeune homme; il n'y a que mademoiselle Eugénie, laquelle ne me paraît pas avoir une profonde vocation pour le mariage , qui , en voyant & quel point j'étais peu disposé à la faire renoncer à sa chère liberté, m'ait conservé son affection. — Et vous dites que ce mariage est sur le pointdese faire? — Oh ! mon Dieu ! ouï, malgré tout ce que j'ni pu dire. Moi je ne connais pas le jeune homme ; on le prétend riche et de bonne famille; mais pour moi ces choses sont de simples on dit. J'ai répété tout cela à satiété à M. Danglars, mais il est entiché de son Lucquois. J'ai été jusqu'à lui faire part d'une circonstance qui pour moi est des plus graves : le jeune homme a été ehangé en nourrice, enlevé par des bohémiens , ou égaré par son précepteur, je ne sais pas trop. Mais ce que je sais, c'est que son père Ta perdu de vue pendant plus de dix années; ce qu'il a fait pendant ces dix années de vie errante,

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Dieu seul le sait. Eh bien! rien de tout cela n'y a fait. On m*a chargé d*ëcrire au major et de demander des papiers ; ces papiers, les voilà. Je les leur envoie, mais comme Pilate, en me lavant les mains. — Et mademoiselle d'Armilly , » demanda Beauchamp, u quelle mine vous fait-elle à vous, qui lui enlevez son élève? — Dame ! je ne sais pas trop : mais il parait qu'elle part pour Tltalie. Madame Danglars m'a parlé d'elle et m'a demandé des lettres de recommandation pour les impresari ; je lui ai donné un mot pour le directeur du théâtre Valle, qui m'a quelques obligations. Mais qu'avez-vous donc, Albert? vous avez l'air tout attristé ; est-ce que sans vous en douter vous êtes amoureux de mademoiselle Danglars , par exemple? — Pas que je sache, » dit Albert en souriant tristement. Beauchamp se mit à regarder les tableaux. « — Mais enfin, n continua Montecristo, « vous n'êtes pas dans votre état ordinaire. Voyons, qu'avezvous? dites. — J'ai la migraine, » dit Albert, u — Eh bien! mon cher vicomte, » dit Montecristo, « j'ai en ce cas un remède infaillible à vous proposer; remède qui m'a réussi a moi chaque fois que j'ai éprouvé quelque contrariété. — Lequel? » demanda le jeune homme. « — Le déplacement. — En vérité? » dit Albert. « — Oui, et tenez, comme en ce moment-ci je suis excessivement contrarié, je me déplace. Voulez-vous que nous nous déplacions ensemble? — Vous, contrarié, comte! » dit Beauchamp; « et de quoi donc? — Pardieu! vous en parlez fort à votre aise, vous ; je voudrais bien vous voir avec une instruction se poursuivant dans votre maison ! — Une instruction! quelle instruction? — Eh ! celle que M. de Villefort dresse contre mon aimable assassin donc, une espèce de brigand échappé du bagne, k ce qu'il parait. — Ah! c'est vrai, » dit Beauchamp, «( j'ai lu le fait dans les journaux. Qu'est-ce que c'est que ce Caderoussc? — Eh bien... mais il parait que c'est un Provençal. M. de Villefort en a entendu parler quand il était à Marseille, et M. Danglars se rappelle l'avoir vu. II en

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résulte que M. le procureur du roi prend Taffaire fort h cœur, qu'elle a, à ce qu'il parait, intéressé au plus haut degré le préfet de police, et que, grâce à cet intérêt dont je suis on ne peut plus reconnaissant, on m'envoie ici depuis quinze jours tous les bandits qu'on peut se procurer dans Paris et dans la banlieue , sous prétexte que ce sont les assassins de M. Caderousse ; d'où il résulte que dans trois mois, si cela continue , il n'y aura pas un voleur ni un assassin dans ce beau royaume de France qui ne connaisse le plan de ma maison sur le bout de son doigt ; aussi je prends le parti de la leur abandonner tout entière et de m'en aller aussi loin que la terre pourra me porter. Venez avec moi, vicomte, je vous emmène. - - Volontiers. — Alors c'est convenu? — Oui, mais où cela? — Je vous l'ai dit, où l'air est pur, où le bruit endort, où, si orgueilleux que l'on soit, on se sent humble et l'on se trouve petit. J'aime cet abaissement, moi que l'on dit maître de l'univers comme Auguste.

— Où allez-vous enfin? — A la mer, vicomte, à la mer. Je suis ùa marin, voyez-vous ; tout enfant j^ai été bercé dans les bras du vieil Océan et sur le sein de la belle Amphitrite; j'ai joué avec le manteau vert de l'un et la robe azurée de l'autre ; j'aime la mer comme on aime une maîtresse, et quand il y a longtemps que je ne l'ai vue, je m'ennuie d'elle.

— Allons, comte, allons! — A la mer? — Oui. — Vous acceptez? — J'accepte. — Eh bien ! vicomte , il y aura ce soir dans ma cour un bon briska de voyage, dans lequel on peut s'étendre comme dans son lit ; ce briska sera attelé de quatre chevaux de poste. M. Beauchamp, on y tient quatre très-facilement. Voulez-vous venir avec nous? je vous emmène. — Merci, je viens de la mer. — Gomment ! vous venez delà mer? — Oui, ou à peu près. Je viens défaire un petit voyage aux îles Borromées. — Qu'importe? venez toujours! » dit Albert. « — Non, cher Morcerf, vous devez comprendre que du moment où je refuse c'est que la chose est impossible. D'ailleurs, il est important, » ajouta-t-il en

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baissant la voix , « que je reste à Paris , ne fût-ce que pour surveiller Ja boite du journal, — Ah ! vous êtes un bon et excellent ami, » dit Albert; « oui, vous avez raison, veillez, surveillez, Beauchamp, et tâchez de découvrir Fenneini à qui cette révélation a du le jour. »

Albert et Beauchamp se séparèrent : leur dernière poignée de main renfermait tout le sens que leurs lèvres ne pouvaient exprimer devant un étranger.

* » Excellent garçon que ce Beâuchamp ! » dit Montecristo api es le départ du journaliste; « n'est-ce pas, Albert? — Oh! oui , un homme de cœur, je vous en réponds ; aussi je Paîme de toute mon âme. Mais maintenant que nous voilà seuls, quoique la chose me ^oit à peu près ég^le, où allonsnous? — En Normandie, si vous voulez bien. — A merveille. Nous sommes tout à fait a la campagne, n*e$t-ce pas? point de société? point de voisins? — Nous sommes tête à tête avec des chevaux pour courir, des chiens pour chasser et une barque pour pêcher ; voilà tout. — C*e$t ce qu'il me faut, je préviens ma mère, et je suis à vos ordres. — Mais, » dit Montecristo, « vous permettra-t-on ? — Quoi? — De venir en Normandie? — A moi! est-ce que je ne suis pas libre? — D'aller où vous voulez, seul, je le sais bien, puisque je vous ai rencontré échappé par l'Italie. — Eh bien ! — Mais de venir avec l'homme mystérieux qu'on appelle le comte de Montecristo?... — Vous avez peu de mémoire, comte. — Comment cela? — Ne vous ai-je pas dit toute la sympathie que ma mère avait pour vous? — Souvent femme varie, a dit François I*' ; la femme, c'est l'onde, a dit Shakspeare : l'un était un grand roi et l'autre un grand poète, et chacun d eux devait connaître la femme. — Oui, la femme, mais ma mère n'est point la femme , c'est une femme. — Permettrez-vous à un pauvre étranger de ne point comprendre parfaitement toutes les subtilités de votre langue? — Je veux dire que ma mère est avare de ses sentiments, mais qu'une fois qu'elle les a accordés, c'est pour toujours.

— Ah ! vraiment? » dit en soupirant Montecristo ; « et vous croyez qu'elle me fait l'Iionneur de m'accorder un sentiment autre que la plus parfaite indifférence? — Ecoutez ! je vous l'ai déjà dît et je vous le répète , « reprit Morccrf , « il faut que vous soyez réellement un homme bien étrange et bien supérieur. — Oh ! — Oui ! car ma mère s'est laissé prendre, je ne dirai pas à la curiosité , mais à l'intérêt que vous inspirez. Quand nous sommes seuls, nous ne causons que de vous. — Et elle vous dit de vous méfier de ce Manfred? — Au contraire, elle me dit : « Morcerf, je crois le comte une << noble nature; tâche de te faire aimer de lui. » Montecristo détourna les yeux et poussa un soupir. « — Ah ! vraiment? » dit-il. u — De sorte, vous comprenez, » continua Albert, « qu'au lieu de s'opposer à mon voyage, elle l'approuvera de tout son cœur, puisqu'il rentre dans les recommandations qu'elle me fait chaque jour. — Allez donc, n dit Montecristo ; u à ce soir. Soyez ici à cinq heures : nous arriverons là-bas à minuit ou une heure. — Gomment! au Tréport?...

— Au Tréport ou dans les environs. — Il ne vous faut que huit heures pour faire quarante-huit lieues? — C'est encore beaucoup, )» dit Montecristo. « — Décidément vous êtes l'homme des prodiges , et vous arriverez non-seulement à dépasser les chemins de fer, ce qui n'est pas bien difficile , en France surtout , mais encore à aller plus vite que le télégraphe. — En attendant, vicomte, comme il nous faut toujours sept ou huit heures pour arriver là-bas , soyez exact.

— Soyez tranquille , je n'ai rien autre chose à faire d'ici là que de m'apprêter. — A cinq heures , alors. — A cinq heures. »

Albert sortit. Montecristo, après lui avoir en souriant fait un signe de la tête , demeura un instant pensif et comme absorbé dans une profonde méditation r Enfin, passant la main sur son front comme pour écarter sa rêverie , il alla au timbre et frappa deux coups.

Au bruit des deux coups frappés par Montecristo sur le

timbre, Bertuccio entra. « Mettre Bertuccio, » dit-il, « ce n'est pas demain , ce n*est pas après-demain , comme je l'avais pense d'abord , c'est ce soir que je pars pour la Normandie ; d'ici à cinq heures , c'est plus ^e temps qu'il ne vous en faut : vous fereas prévenir les palefreniers du premier relais; M. de Morcerf m'accompagne. Allez. » Bertuccio obéit, et un piqueur courut à Pontoise annoncer que la chaise de poste passerait k six heures précises. Le palefrenier de Pontoise envoya au relais suivant un exprès, qui en envoya un autre; et, six heures après, tous les relais disposés sur la route étaient prévenus.

Avant de partir, le comte monta chez Haydée , lui annonça son départ , lui dit le lieu où il allait , et mit toute sa maison à ses ordres. Albert fut exact. Le voyage , sombre à son commencement, s'éclaircit bientôt par l'effet physique de la rapidité. Morcerf n'avait pas idée d'une pareille vitesse.

K En effet, » dit Montecrîsto , u avec votre poste faisant ses deux lieues à l'heure , avec cette loi stupide qui défende un voyageur de dépasser l'autre sans lui demander la permission , et qui fait qu'un voyageur malade ou quinteux aie droit d'enchainer k sa suite les voyageurs allègres et bien portants , il n'y a pas de locomotion possible ; moi j'évite cet inconvénient en voyageant avec mon propre postillon et mes propres chevaux , n'est-ce pas , Ali? » Et le comte , passant la tète par la portière, poussait un petit cri d'excitation qui donnait des ailes aux chevaux : ils ne couraient plus, ils volaient. La voiture roulait comme un tonnerre sur ce pavé royal , et chacun se détournait pour voir passer le météore flamboyant. Ali , répétant ce cri , souriait montrant ses dents blanches , serrant dans ses mains robustes les rênes écumantes , aiguillonnant les chevaux , dont les belles crinières s'éparpillaient au vent ; Ali , l'enfant du désert , se retrouvait dans son élément , et avec son visage noir, ses yeux ardents, son burnous de neige , il semblait, au milieu

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de ]a poussière qu'il soulevait , le génie du simoun et le dieu de Touragan. « — Voilà , » dit Morcerf , « une volupté que je ne connaissais pas , e*est la volupté de la vitesse. » Et les derniers nuages de son front se dissipaient , comme si Fair qu*il fendait emportait ces nuages avec lui.

« Mais où diable trouvez-vous de pareils chevaux? >» demanda Albert; (c vous les faites donc faire exprès? — Justement , » dit le comte ; <( il y a six ans je trouvai en Hongrie un fameux étalon renommé pour sa vitesse ; je Tachetai je ne sais plus combien , ce fut Bertuccio qui paya. Dans la même année il eut trente-deux enfants : cVst toute cette progéniture du même père que nous allons passer en revue; ils sont tous pareils, noirs, sans une seule tache, excepté une étoile au front; car à ce privilégié du haras on a choisi des juments , comme aux pachas on choisit des favorites. — Cest admirable !... Mais dites-moi, comte , que faites-vous de tous ces chevaux? — Vous le voyez , je voyage avec eux. — Mais vous ne voyagez pas toujours? — Quand je n'en aurai plus besoin , Bertuccio les vendra , et il prétend qu*il gagnera trente ou quarante mille francs sur eux. — Mais il n'y aura pas de roi d^Europe assez riche pour vous les acheter. — Alors il les vendra à quelque simple vizir d'Orient, qui videra son trésor pour les payer, et qui remplira son trésor en administrant des coups de bâton sous la plante des pieds de ses sujets. — Comte, voulez-vous que je vous communique une pensée qui m'est venue? — Faites, — C'est qu'après vous M. Bertuccio doit être le plus riche particulier de l'Europe. — Eh bien ! vous vous trompez , vicomte ; je suis sûr que si vous retourniez les poches de Bertuccio, vous n'y trouveriez pas dix sous vaillant. — Pourquoi cela ? » demanda le jeune homme ; « c'est donc un phénomène que M. Bertuccio?... Ah! mon cher comte, ne me poussez pas trop loin dans le merveilleux, ou je ne vous croirai plus, je vous en préviens. — Jamais de merveilleux avec moi , Albert; des chiffres et de la raison ; voilà tout;

or écoutez ce dilemme : un intendant vole , mais pourquoi vole-t-il? — Dame, parce que c'est dans sa nature, ce me semble , » dit Albert ; « il vole pour voler. — Eh bien ! non, vous vous trompez ; il vole parce qu'il a une femme , des enfants , des désirs ambitieux pour lui et pour sa famille ; il vole surtout parce qu'il n'est pas sûr de ne quitter jamais son maître , et qu'il se veut faire un avenir. Eh bien ! M. Bertuccio est seul au monde ; il puise dans ma bourse sans me rendre compte; il est sûr de ne jamais me quitter. — Pourquoi cela ? — Parce que je n'en trouverais pas un meilleur. — Vous tournez dans un cercle vicieux , celui des probabilités. — Oh ! non pas, je suis dans les certitudes ; le bon serviteur, pour moi , c'est celui sur lequel j ai droit de vie ou de mort. — Et vous avez droit de vie et de mort sur Bertuccio? » demanda Albert. « — Oui , » répondit froidement le comte. Il y a des mots qui ferment la conversation comme une porte de fer ; le oui du comte était un de ces mots-là.

Le reste du voyage s'accomplit avec la même rapidité : les trente-deux chevaux , divisés en huit relais, firent leurs quarante-sept lieues en huit heures. On arriva au milieu de la nuit à la porte d'un beau parc. Le concierge était debout et tenait la grille ouverte : il avait été prévenu par le palefrenier du dernier relais.

Il était deux heures et demie du matin : on conduisit Morcerf à son appartement. Il trouva un bain et un souper prêts. Le domestique qui avait fait la route sur le siège de derrière de la voiture était à ses ordres ; Baptislin , qui avait fait la route sur le sirge de devant, était à ceux du comte. Albert prit son bain , soupa et se coucha. Toute la nuit, il fut bercé par le bruit mélancolique de la houle. En se levant, il alla droit à sa fenêtre , l'ouvrit et se trouva sur une petite terrasse , où l'on avait devant soi la mer, c'cst-a-dire Tinimensité, et derrière soi un joli parc donnant sur une petite forêt. Dans une anse d'une certaine grandeur se balançait

une petite corvette à la carène ëtroite, à la mâture ëlancëe , et portant à la corne un pavillon aux armes de Montecristo, armes représentant une montagne d'or, posant sur une mer d'azur, avec une croix de gueules au chef, ce qui pouvait aussi bien être une allusion à son nom rappelant le Calvaire, que la passion de Notre-Seigneur a fait une montagne plus précieuse que l'or, et la croix infâme que son sang divin a faite sainte , qu'à quelque souvenir personnel de souffrance et de régénération enseveli dans la nuit du passé de cet homme mystérieux. Autour de la goélette étaient plusieurs petits chasse-marée appartenant aux pécheurs des villages voisins , et qui semblaient d'humbles sujets attendant les ordres de leur reine.

Là , comme dans tous les endroits où s'arrêtait Montecristo , ne fût-ce que pour y passer deux jours, la vie était organisée au thermomètre du plus haut confortable : aussi la vie , à l'instant même , devenait-elle facile. Albert trouva dans son antichambre deux fusils et tous les ustensiles nécessaires à un chasseur ; une pièce plus haute , et placée au rez-de-chaussée, était consacrée à toutes les ingénieuses machines que les Anglais, grands pêcheurs parce qu'ils sont patients et oisifs, n'ont pas encore pu faire adopter aux routiniers pêcheurs de France. Toute la journée se passa à ces exercices divers auxquels d'ailleurs Montecristo excellait; on tua une douzaine de faisans dans le parc, on pécha autant de truites dans les ruisseaux, on dina dans un kiosque donnant sur la mer, et l'on servit le thé dans la bibliothèque.

Vers le soir du troisième jour, Albert , brisé de fatigue à l'user de cette vie qui semblait être un jeu pour Montecristo, dormait sur un fauteuil près de la fenêtre, tandis que le comte faisait avec son architecte le plan d'une serre qu'il voulait établir dans sa maison , lorsque le bruit d'un cheval écrasant les cailloux de la route fit lever la tête au jeune homme ; il regarda par la fenêtre , et , avec une surprise des plus désagréables , aperçut dans la cour son valet de

chambre , dont il n'avait pas voulu se faire suivre pour moins embarrasser Montecristo. » Florentin ici ! » s'écriat-il en bondissant sur son fauteuil ; » est-ce que ma mère est malade? » Et il se précipita vers la porte de la chambre. Montecristo le suivit des yeux, et le vit aborder le valet qui, tout essoufflé encore , tira de sa poche un petit paquet cacheté. Le petit paquet contenait un journal et une lettre. K De qui cette lettre ? n demanda vivement Albert. » — De M. Beauchamp, » répondit Florentin. « — C'est Beauchamp qui vous envoie alors? — Oui , monsieur. Il m'a fait venir chez lui , m'a donné l'argent nécessaire à mon voyage , m'a fait venir un cheval de poste , et m'a fait promettre de ne point m'arréter que je n'eusse rejoint monsieur : j'ai fait la route en quinze heures. »

Albert ouvrit la lettre en frissonnant. Aux premières lignes il poussa un cri , et saisit le journal avec un tremblement visible. Tout à coup ses yeux s'obscurcirent, ses jambes semblèrent se dérober sous lui, et, prêt à tomber, il s'appuya sur Florentin , qui étendait le bras pour le soutenir, (c Pauvre jeune homme ! » murmura Montecristo si bas que lui-même n'eût pu entendre le bruit des paroles de compassion qu'il prononçait ; u il est donc dit que la faute des pères retombera sur les enfants jusqu'à la troisième et la quatrième génération ! »

Pendant ce temps Albert avait repris sa force , et , continuant de lire , il secoua ses cheveux sur sa tête mouillée de sueur, et froissant lettre et journal : u Florentin , » dit-il, « votre cheval est-il en état de reprendre le chemin de Paris?

— C'est un mauvais bidet de poste éclopé. — Oh ! mon Dieu ! et comment était la maison quand vous l'avez quittée ?

— Assez calme ; mais en revenant de chez M*. Beauchamp , j'ai trouvé madame dans les larmes , elle m'avait fait demander pour savoir quand vous reviendriez. Alors je lui ai dit que j'allais vous chercher de la part de M. Beauchamp. Son premier mouvement a été d'étendre le bras cooune pour

m'arréter, mais après un instant de réflexion : » Oui, allez, « Florentin, »a-t-elle dit, »{ et qu'il reviciine. » — Oui , ma mère, oui, » dit Albert, «je reviens, sois tranquille, et malheur à Tinfàme!... Mais, avant tout, il faut que je parte. » Et il reprit le chemin de la chambre ou il avait laissé Montecristo.

Ce n'était plus le même homme , et cinq minutes avaient suffi pour opérer chez Albert une triste métamorphose; il était sorti dans son état ordinaire, il rentrait avec la voix altérée , le visage sillonné de rougeurs fébriles , Tœil étin* celant sous des paupières veinées de bleu , et la démarche chancelante comme celle d'un homme ivre. « Comte, » dit-il, « merci de votre bonne hospitalité , dont j'aurais voulu jouir plus longtemps, mais il faut que je retourne à Paris. — Qu'est-il donc arrivé? — Un grand malheur; mais permettez-moi de partir, il s'agit d'une chose bien autrement précieuse que ma vie. Pas de questions , comte, je vous en supplie, mais un cheval ! — Mes écuries sont à votre service, vicomte , » dit Montecristo ; « mais vous allez vous tuer de fatigue en courant la poste à cheval; prenez une calèche, un coupé , quelque voiture. — Noa, ce serait trop long , et puis j'ai besoin de cette fatigue que vous craignez pour moi, elle me fera du bien. » Albert fit quelques pas en tournoyant comme un homme frappé d'une balle, et alla tomber sur une chaise près de la porte.

Montecristo ne vit pas cette seconde faiblesse ; il était à la fenêtre et criait : « Ali, un cheval pour M. de Morcerf! qu'on se hâte , il est pressé ! « Ces paroles rendirent la vie à Albert , il s'élança hors de la chambre, le comte le suivit. « — Merci î w murmura le jeune homme en s'élançant en selle. M Vous reviendrez aussi vite que vous pourrez , Florentin. Y a-t-il un mot d'ordre pour qu'on me donne les chevaux? — Pas d'autre que de rendre celui que vous montez; on vous en sellera à l'instant même un autre. » Albert allait s'élancer, il s'arrêta. « — Vous trouvez peut-être

mon départ étrange, insensé, » dit le jeune homme; u vous ne comprenez pas comment quelques lignes écrites sur un journal peuvent mettre un homme au désespoir; eh bien ! » ajouta-t-il en lui jetant le journal, u lisez ceci, mais quand je serai parti seulement , afin que vous ne voyiez pns ma rougeur. » Et tandis que le comte ramassait le journal , il enfonça les éperons qu'on venait d'attacher à ses bottes dans le ventre du cheval, qui, étonné qu*ll existât un cavalier qui crût avoir besoin vis-à-vis de lui d'un pareil stimulant , partit comme un trait d'arbalète.

Le comte suivit des yeux avec un sentiment de compassion ipfinie le jeune homme , et ce ne fut que lorsqu'il eut complètement disparu que , reportant ses regards sur le journal , il lut ce qui suit :

« Cet officier français au service d'Ali , pacha de Janina , « dont parlait, il y a trois semaines, le journal l'Impartial, V « et qui non-seulement livra les châteaux de Janina , mais « encore vendit son bienfaiteur aux Turcs, s'appelait en « effet à cette époque Fernand , comme l'a dit notre hono- « rable confrère; mais depuis il a ajouté h son nom de bap- « tême un litre de noblesse et un nom de terre. Il s'appelle « aujourd'hui M. lé comte de Morcerf , et fait partie de la « chambre des pairs. »

Ainsi donc , ce secret terrible que Beauchamp avait enseveli avec tant de générosité reparaissait comme un fantôme armé, et un autre journal, cruellement renseigné, avait publié, le surlendemain du départ d'Albert pour la Normandie , les quelques lignes qui avaient failli rendre fou le malheureux jeune homme.

LE JUGEMENT. 3!SjS

A huit heures du matin , Albert tomba chez Beauchamp comme la foudre. Le valet de chambre était prévenu ; il introduisit Morcerf dans la chambre de son maître, qui venait de se mettre au bain.

« Eh bien? » lui dit Albert. « — Eh bien! mon pauvre ami , » répondit Beauchamp , u je vous attendais. — Me voilà. Je ne vous dirai pas, Beauchamp, que je vous croîs trop loyal et trop bon pour avoir parlé de cela à qui que ce soit, non , mon ami. D'ailleurs le message que vous m'avez envoyé m'est un garant de voire affection. Ainsi, ne perdons pas de temps en préambules: avez-vous quelque idée de quelle part vient le coup? — Je vous en dirai deux mots tout à l'heure. — Oui, mais auparavant , mon ami, vous me devez dans tous les détails Thistoîre de cette abominable trahison. »

Et Beauchamp raconta au jeune homme , écrasé de honte et de douleur , les faits que nous allons redire dans toute leur simph'cité.

Le matin de lavant-veille, l'article avait paru dans un journal autre que l'Impartial, et ce qui donnait plus de gravité encore à l'affaire , dans un journal bien connu pour appartenir au gouvernement. Beauchamp déjeunait lorsque la lii^e lui sauta aux yeux ; il envoya aussitôt chercher un cabriolet , et sans achever son repas il courut au journal. Quoique professant des sentiments politiques complètement

opposés à ceux du gérant du journal accusateur, Beauchamp, ce qui arrive quelquefois, et nous dirons même souvent, était son intime ami. Lorsqu'il arriva chez lui , le gérant tenait son propre journal et paraissait se complaire dans un preniier- Paris sur le sucre de betterave , qui probablement élait de sa façon.

(( Ah ! pardieu !» dit Beauchamp , « puisque vous tenez votre journal, mon cher ***, je n'ai pas besoin de vous dire ce qui m'amène. — Seriez-vous , par hasard , partisan de la canne à sucre? » demanda le gérant du journal ministériel. « — Non, » répondit Beauchamp , « je suis même parfaitement étranger à la question ; aussi viens-je pour autre chose. — Et pourquoi venez-vous? — Pour l'article Morcerf. — Ah ! oui , vraiment; n'est-ce pas que c'est curieux? — Si curieux que vous risquez la diffamation, ce me semble, et que vous risquez un procès fort chanceux. — Pas du tout ; nous avons reçu avec la note toutes les pièces à l'appui , et nous sommes parfaitement convaincus que M. de Morcerf se tiendra tranquille; d'ailleurs c'est un service à rendre au pnys que de lui dénoncer les misérables indignes de l'honneur qu'on leur fait. >» Beauchamp demeura interdit. « — Mais qui donc vous a si bien renseignés? » demanda-t-il ; « car mon journal , qui avait donné l'évei' , a été forcé de s'abstenir faute de preuves, et cependant nous sommes plus intéressés que vous à dévoiler M. de Morccif , puisqu'il est pair de France, et que nous faisons de l'oppasition. — Oh! mon Dieu , c'est bien simple ; nous n'avons pas couru après le scandale , il est venu nous trouver. Un homme nous est arrivé hier de Janina, apportant le formidable dossier, et comme nous hésitions à nous jeter dans la voie de l'accusation , il nous a annoncé qu'à notre refus l'article paraîtrait dans un autre journal. Ma foi , vous savez , Beauchamp, ce que c'est qu'une nouvelle importante ; nous n'avc^ pas voulu laisser perdre celle-là. Maintenant le coup est porté; il est terrible et retentira jusqu'au bout de l'Europe. »

Beauchamp comprit qu'il n'y avait plus qu'à baisser la tête , et sortit au désespoir pour envoyer un courrier à Morcerf .

Mais ce qu'il n'avait pas pu écrire à Albert, car les choses que nous allons raconter étaient postérieures au départ de son courrier , c'est que le même jour , à la chambre des pairs, une grande agitation s'était manifestée et régnait dans les groupes ordinairement si calmes de la haute assemblée. Chacun était arrivé presque avant l'heure et s'entretenait du sinistre événement qui allait occuper l'attention publique et la fixer sur un des membres les plus connus de l'illustre corps. C'étaient des lectures à voix basse de l'article, des commentaires et des échanges de souvenirs qui précisaient encore mieux les faits. Le comte de Morcerf n'était pas aimé parmi ses collègues. Comme tous les parvenus , il avait été forcé, pour se maintenir à son rang, d'observer un excès de hauteur. Les grandes aristocraties riaient de lui ; les talents le répudiaient ; les gloires pures le méprisaient instinctivement. Le comte en était à cette extrémité fâcheuse de la victime expiatoire, une fois désignée par le doigt du Seigneur pour le sacrifice ; chacun s'apprêtait à crier haro.

Seul le comte de Morcerf ne savait rien. Il ne recevait pas le journal où se trouvait la nouvelle difi'amatoire et avait passé la matinée à écrire des lettres et à essayer un cheval. 11 arriva donc à son heure accoutumée, la tète haute, l'œil fier, la démarche insolente, descendit de voiture, dépassa les corridors et entra dans la salle, sans remarquer les hésitations des huissiers et les demi-saluts de ses collègues.

Lorsque Morcerf entra , la séance était déjà ouverte depuis plus d'une demi-heure. Quoique le comte, ignorant, comme nous l'avons dit, de tout ce qui s'était passé, n'eût rien changé à son air ni à sa démarche, son air et sa démarche parurent à tous plus orgueilleux que d'habitude, et sa présence dans cette occasion parut tellement agressive

LB COMTB DE MONTBCaiSTO. 3. 31

&, cette assemblée jalouse de son honneur^ que tous y virent une inconvenance, plusieurs une bravade, quelques-unis une insulte. Il était évident que la chambre tout entière brûlait d'entamer le débat. On voyait le journal accusateur aux mains de tout le monde; mais, comme toujours, char ctin hésitait à prendre sur lui la responsabilité de Tattaque* Enfin un des honorables pairs, ennemi déclaré du comte de Morcerf, monta à la tribune avec une solennité qui annonçait que le moment attendu était arrivé.

11 se fit un effrayant silence; Morcerf seul ignorait la cause de l'attention profonde que l'on prétait cette fois à un orateur qu'on n'avait pas toujours l'habitude d'écouter si complaisamment. Le comte laissa passer tranquillement le préambule par lequel l'orateur établissait qu'il allait parler d'une chose tellement grave, tellement sacrée, tellement vitale pour la chambre, qu'il réclamait toute l'attention de ses collègues. Aux premiers mots de Janina et du colonel Fernand , le comte de Morcerf pâlit si horriblement qu'il n'y eut qu'un frémissement dans cette assemblée, dont tous les regards convergeaient vers le comte. Les blessures morales ont cela de particulier qu'elles se cachent, mais ne se referment pas ; toujours douloureuses , toujours prêtes à saigner quand on les touche, elles restent vives et béantes dans le cœur.

La lecture de l'article achevée au milieu de ce même silence, troublé alors par un frémissement qui cessa aussitôt que l'orateur parut disposé à reprendre de nouveau la parole, l'accusateur exposa son scrupule, et se mit à établir combien sa tâche était difficile ; c'était l'honneur de M* de Morcerf, c'était celui de toute la chambre qu'il prétendait défendre en provoquant un débat qui devait s'attaquer k ces questions personnelles toujours si brûlantes. Enfin il conclut en demandant qu'une enquête fut ordoanée, assef rapide pour confondre, avant qu'elle eut eu le temps de grandir, la calomnie, et pour rétablir M. de Moreerf, en le

vengeant, dans la position que Topinion publique lui avait faite depuis longtemps.

Morcerf était si aecablé , si tremblant devant cette immense et inattendue calamité , qu'il put à peine balbutier quelques mots en regardant ses confrères d*un œil égaré. Cette timidité, qui d'ailleurs pouvait aussi bien tenir à rétonnement de l'innocent qu'a la honte du coupable, lui concilia quelques sympathies. Les hommes vraiment généreux sont toujours prêts à devenir compatissants , lorsque le malheur de leur ennemi dépasse les limites de leur haine.

Le président mit l'enquête aux voix; on vota par assis et levé, et il fut décidé que l'enquête aurait lieu. On demanda au comte combien il lui fallait de temps pour préparer sa justification.

Le courage était revenu à Moi*cerf dès qu'il s'était senti vivant encore après cet horrible coup. « Messieurs les pairs, » répondit-il, « ce n'est point avec du temps qu'on repousse une attaque comme celle que dirigent en ce moment contre moi des ennemis inconnus et restés dans l'ombre de leur obscurité sans doute ; c'est sur-le-champ , c'est par un coup de foudre qu'il faut que je réponde à Péclair qui un instant m'a ébloui; que ne m'est-il donné, au lieu d'une pareille justification, d'avoir à répandre mon sang pour prouver à mes nobles collègues que je suis digne de marcher leur égal ! » Ces paroles firent une Impression favorable pour l'accusé. « Je demande donc, >» dit-il, » que Fenquéte ait Heu le plus tàt possrble , et je fournirai à la chambre toutes les pièces nécessaires à l'efficacité de cette enquête. — Quel jour fixez- vous? » demanda le président. «( -^ Je me mets dès aujourd'hui à la disposition de la chaoïbre, » répondit le comte. Le président agita la sonnette. K — La chambre est-elle d'avis, » demanda-t-il, « que cette enquête ait lieu aujourd'hui même? — Oui! n fut la réponse unanime de l'assemblée.

Oa nomma une commîsâoa de douze membres pour

examiner les pièces à fournir par Morcerf. L'heure de la première séance de cette commission fut fixée à huit heures du soir, dans les bureaux de la chambre. Si plusieurs séances étaient nécessaires , elles auraient lieu à la même heure et dans le même endroit. Cette décision prise, Morcerf demanda la permission de se retirer ; il avait à recueillir les pièces amassées depuis longtemps par lui pour faire tête à cet orage prévu par son cauteleux et indomptable caractère.

Beauchamp raconta au jeune homme toutes les choses que nous venons de dire à notre tour, seulement son récit eut sur le nôtre Tavantage de l'animation des choses vivantes sur la froideur des choses mortes. Albert l'écouta en frémissant tantôt d'espoir, tantôt de colère, parfois de honte ; car, par la confidence de Beauchamp, il savait que son père était coupable, et il se demandait comment, puisqu'il était coupable , il pourrait en arriver à prouver son innocence.

Arrivé au point ou nous en sommes, Beauchamp s'arrêta. «( Ensuite? » demanda Albert. « — Ensuite! » répéta Beauchamp. «« — Oui. — Mon ami, ce mot m'entraine dans une horrible nécessité. Voulez-vous donc savoir la suite? — Il faut absolument que je la sache, mon ami, et j'aime mieux la connaître de votre bouche que d'aucune autre. — Eh bien , » reprit Beauchamp , « apprêtez donc votre courage, Albert ; jamais vous n'en aurez eu plus besoin. »

Albert passa une main sur son front pour s'assurer de sa propre force , comme un homme qui s'apprête à défendre sa vie essaye sa cuirasse et fait ployer la lame de son épée. 11 se sentit fort , car il prenait sa fièvre pour de l'énergie. (( Allez! » dit-il.

« Le soir arriva , » continua Beauchamp. « Tout Paris était dans l'attente de Tévénement. Beaucoup prétendaient que votre père n'avait qu'à se montrer pour faire crouler l'accusation; beaucoup aussi disaient que le comte ne se présenterait pas ; il y en avait qui assuraient l'avoir vu partir pour Bruxelles, et quelques-uns allèrent à la police

demander s'il était vrai, comme on le disait, que le comte eût pris ses passe-ports. Je vous avouerai que je fis tout au monde pour obtenir d'un des membres de la commission , jeune pair de mes amis, d'être introduit dans une sorte de tribune. A sept heures il vint me prendre, et, avant que personne fut arrivé, me recommanda à un huissier qui m'enferma dans une espèce de loge. J'étais masqué par une colonne et perdu dans une obscurité complète ; je pus espérer que je verrais et que j'entendrais d'un bout à l'autre la terrible scène qui allait se dérouler. A huit heures précises, tout le monde était arrivé. M. de Morcerf entra sur le dernier coup de huit heures. Il tenait à la main quelques papiers et sa contenance semblait calme ; contre son habitude, sa démarche était simple, sa mise recherchée et sévère, et, selon la coutume des anciens militaires, il portait son habit boutonné depuis le bas jusqu'en haut. Sa présence produisit le meilleur effet : la commission était loin d'être malveillante , et plusieurs de ses membres vinrent au comte et lui donnèrent la main. » Albert sentit que son cœur se brisait à tous ces détails, et cependant au milieu de sa douleur se glissait un sentiment de reconnaissance ; il eût voulu pouvoir embrasser ces hommes qui avaient donné à son père cette marque d'estime dans un si grand embarras de son honneur, u En ce moment un huissier entra et remit une lettre au président. « — Vous avez la parole, M. de Mor- » cerf, » dit le président tout en décachetant la lettre. Le comte commença son apologie, et je vous affirme, Albert, » continua Beauchamp , « qu'il fut d'une éloquence et d'une habileté extraordinaires. Il produisit des pièces qui prouvaient que le vizir de Janina l'avait, jusqu'à sa dernière heure, honoré de toute sa confiance, puisqu'il l'avait chargé d'une négociation de vie et de mort avec l'empereur luimême. Il montra l'anneau, signe de commandement et avec lequel Ali-Pacha cachetait d'ordinaire ses lettres , et que celui-ci lui avait donné pour qu'il pût, à son retour, à

quelque heure du jour ou de la nuit que ce fut , et fÛt-il dans son harem, pénétrer jusqu'à lui. Malheureusement, dit-il, sa négociation avait échoué, et quand il était reyenù pour défendre son bienfaiteur, il était déjè mort. Mais, dit le comte, en mourant, Ali-Pacha, tant ëlait grande sa codfiance , lui avait confié sa maîtresse favorite et sa fille, n Albert tressaillit à ces mots, car k mesure que Beauchamp parlait, tout le récit d'Haydée revenait à Tesprit du jeune homme , et il se rappelait ce que la belle Grebque avait dit de ce message , de cet anneau et de la façon dont elle avait été vendue et conduite en esclavage.

« £t quel fut i'efiet du discours du comte? » demanda avec anxiété Albert. « — J'avoue qu'il m'émut, et qu'en même temps que moi , il émut toute la commission , n dit Beauchamp. « Cependant le président jeta négligemment les yeux sur la lettre qu'on venait de lui apporter ; mais aux premières lignes son attention s'éveilla , il la lut , la relut encore, et fixant les yeux sur M. de Morcerf : « — M. le « comte, » dit-il, « vous venez de nous dire que le vizir de u Janina vous avait confié sa femme et sa fille? — Oui, « monsieur, » répondit Morcerf, « mais en cela comme dans « tout le reste , le malheur me poursuivait. A mon retour, « Vasiliki et sa fille Haydée avaient disparu. — Vous les « connaissiez? — Mon intimité avec le pacha, et la Suprême (( confiance qu'il avait dans ma fidélité , m'avaieùt permis « de les voir plus de vingt fois. — Avez-vous quelque idée u de ce qu'elles sont devenues? — Oui, monsieur. J'ai en- « tendu dire qu'elles avaient succombé à leur chagrin , et » peut-être à leur misère. Je n'étais pas riche, ma vie coûte rait de grands dangers , je ne pus me mettre à leur re- « cherche , à mon grand regret. » Le président fronça imperceptiblement le sourcil. « — Messieurs, » dit-il, u vous «i avez entendu et suivi M. le comte de Morcerf dans ses u explications. M. le comte, pouvez-vous, à l'appui du récit « que Vous venez dç fiére, fournir quelque témoin? —

« Hélas! non, monsieur, » répondit le comte; u tous ceux « qui entouraient le vizir, et qui m'ont connu h sa cour, «( sont ou morts ou dispersés; seul, je crois, du moins seul « de mes compatriotes, j'ai survécu à cette affreuse guerre ; «< je n'ai que les lettres d'Ali Tebelen, et je les ai mises sous « vos yeux ; je n'ai que l'anneau , gage de sa volonté , et le « voici ; j'ai enfin la preuve la plus convaincante que je « puisse fournir, c'est-à-dire, après une attaque anonyme, « l'absence de tout témoignage contre ma parole d'honnête <( homme, et la pureté de toute ma vie militaire. » Uil murmure d'approbation courut dans l'assemblée en ce moment, Albert, et s'il ne fût survenu aucun nouvel incident, la cause de votre père était gagnée. Il ne restait plus qu'à aller aux voix, lorsque le président prit la parole : « — Mes- « sieurs 5 » dit-il, « et vous, M. le comte, vous ne seriez u point fâchés, je le présume, d'entendre un témoin très- <( important , h ce qu'il assure , et qui vient de se produite « de lui-même ; ce témoiri , nous n'en doutons pas d'après n tout ce que nous a dît le comte , est appelé à prouver la « parfaite innocence de notre collègue. Voici la lettre que « je viens de recevoir à cet égard ; désirez-vous qu'elle vous « soit lue , ou décidez- vous qu'il sera passé outre , et qu'on « ne s'arrêtera point à cet incident? j» M. de Morcerf pâlit et crispa ses mftins sur les papiers qu'il tenait , et qui crièrent entre ses doigts. La réponse de la commission fut pour là lecture : quant au comte , il était pensif et n'avait point d'opinion à émettre. Lé président lut en conséquence la lettre suivante :

« Monsieur le président ,

a Je puis fournir à la commission d'enquête chargée u d'examiner la conduite en Épire et en Macédoine de M. le « lieutenant général comte de Morcerf les renseignements *t les plus positifs» »

« Le président fit une courte pause. Le comte de Morcerf pâlit; le président interrogea les auditeurs du regard. u — Continuez ! » s'écria-t-on de tous côtés. Le président reprit :

«( J*étais sur les lieux à la mort d'Âli-Pacha ; j'assistai k ^ « ses derniers moments ; je sais ce que devinrent Vasiliki « et Haydée : je me tiens à la disposition de la commission, <( et réclame même l'honneur de me faire entendre. Je serai « dans le vestibule de la chambre au moment ou l'on vous u remettra ce billet. »

(I — Et quel est ce témoin ou plutôt cet ennemi? » demanda le comte d'une voix dans laquelle il était facile de remarquer une profonde altération, u — Nous allons le sa- «( voir, monsieur, » répondit le président. « La commission « est-elle d'avis d'entendre ce témoin? — Oui ! oui ! » dirent en même temps toutes les voix. On rappela l'huissier. (( — Huissier, » demanda le président, u y a-t-il quelqu'un « qui attende dans le vestibule? — Oui , M. le président. « — Qui est-ce que ce quelqu'un ? — Une femme accom- «c pagnée d'un serviteur. » Chacun se regarda. « — Faites « entrer cette femme, » dit le président. Cinq minutes après, l'huissier reparut; tous les yeux étaient fixés sur la porte, et moi-même, » dit Beauchamp, «je partageais l'attente et l'anxiété générale. Derrière l'huissier marchait une femme enveloppée d'un grand voile qui la cachait tout entière. On devinait bien , aux formes que trahissait ce voile et aux parfums qui s'en exhalaient, la présence d'une femme jeune et élégante , mais voilà tout. Le président pria l'inconnue d'écarter son voile , et l'on put voir alors que cette femme était vêtue à la grecque; en outre elle était d'une suprême beauté.

« — Ah! » dit Morcerf, « c'était elle. — Comment ? elle. — Oui, Haydée. — Qui vous Ta dit ? — Hélas ! je le devine.

Mais continuez , Beaucbamp , je vous prie. Vous voyez que je suis calme et fort. Et cependant nous devons approcher du dënoûment. — M. de Morcerf , » continua Beauchamp , «( regardait cette femme avec une surprise mêlée d*effroi. Pour lui , c'était la vie ou la mort qui allait sortir de cette bouche charmante; pour tous les autres, c'était une aventure si étrange et si pleine de curiosité , que le salut ou la perte de M. de Morcerf n'entrait déjà plus dans cet événement que comme un élément secondaire. Le président offrit de la main un siège à la jeune femme ; mais elle fit signe de la tête qu'elle resterait debout. Quant au comte , il était retombé sur son fauteuil, et il était évident que ses jambes refusaient de le porter. « — Madame, » dit le président, « vous avez écrit à la commission pour lui donner des rente seignements sur l'affaire de Janina , et vous avez avancé <( que vous aviez été témoin oculaire des événements. « — Et je le fus en effet , » répondit l'inconnue avec une voix pleine d'une tristesse charmante, et empreinte de celte sonorité particulière aux voix orientales. » — Cependant, » reprit le président, « permettez-moi de vous dire que « vous étiez bien jeune alors. — J'avais quatre ans ; mais «< comme les événements avaient pour moi une suprême « importance , pas un détail n'est sorti de mon esprit , pas <( une particularité n'a échappé à ma mémoire. -^ Mais « quelle importance avaient donc pour vous ces événe- <c ments? et qui étes-vous pour que cette grande catastro- « phe ait produit sur vous une si profonde impression? (( — u s'agissait de la vie ou de la mort de mon père , » répondit la jeune fille, a et je m'appelle Haydée, fille d'Ali « Tebelen, pacha de Janina, et de Vasiliki, sa femme bien- « aimée. » La rougeur modeste et fiëre tout à la fois qui empourpra les joues de la jeune femme, le feu de son regard et la majesté de sa révélation produisirent sur l'assemblée un effet inexprimable. Quant au comte, il n'eût pas été plus anéanti, si la foudre en tombant eût ouvert un abime à ses

8M LE goute de montecristo.

pieds. « — Madame, » reprit le président après s'être incliné avec respect, « permettez-moi une simple question qui « n'est pas un doute, et cette question sera la dernière : u pouvez-vous justifier l'authenticité de ce que vous dites? u — Je le puis, monsieur, » dit Haydée en tirant de dessous son voile un sachet de satin parfumé j « car voici l'aete « de ma naissance rédigé par mon père et signé par ses « principaux oflSciers ; car voici avec l'acte de ma naissance «( l'acte de mon baptême, mon père ayant consenti i ce que « je fusse élevée dans la religion de ma mère , acte que le <( grand primat de Macédoine et d'Épire a revêtu de son « sceau ; voici enfin (et ceci est le plus important sans doute) « l'acte de la vente qui fut faite de ma personne et de celle « de ma mère au marchand arménien £i-Kobbir par Foffi- « cier franc qui , dans son infâme marché avec la Porte , ic s'était réservé pour sa part de butin la £Ue et -la lemme de « son bienfaiteur, qu'il vendit pour la amnme de mille « bourses, c'est4i-dire pour quatre cent mille francs à peu « près. » Une pâleur verdâtre envahit les joues du eomte de Morcerf , et ses yeux s'injectèrent de sang k l'énoBoé de ces imputations terribles qui furent accueillies de Fassemblée avec un lugubre silence. Haydée, toujours ^uikne, mais bien plus menaçante dans son calme qu'une aatre ne l'eut été dans sa colère, tendit au président l'acte de vente rédigé en langue arabe. Gomme on avait pensé que quelques-unes des pièces produites seraient rédigées en «arabe, en romaïque ou en turc , l'interprète de la chambre avait élé prévenu ; on l'appela. Un des nobles pairs à qui la langue sndie, qu'il avait apprise pendant la sublime campagne d'Egypte, était famille, suivit sur le vélin la leetnre (jpie ie tradoeleor en fit à voix haute.

« Moi, El-Kobbir, marchand d'esdaves et founùaaeur du « harem de Sa Hautesse , reconnais avdr reçu fwur-la re* «< mettre au sublime empereur, du «eigneHr franc eomte

u de Monteeriâto, une ëmeraode évaluée deux mille bour- « seSf pour prix d'une jeune esclave chrétienne âgée de onze u ans, dun(»tt de Haydée, et fille reconnue de défunt selu gixeur Ali Tebelen , pacha de Janina , et de Vasiliki , sa u fayorîte ; laquelle m'avait été vendue il y avait sept ans u avec sa imère^ morte en arrivant à Constantinople, par un (c colonel franc , au service du vizir Âli Tebelen, nommé u • Femand iMondego.

u La susdite vente m'avait été faite pour le compte de « Sa Hautesse d^nt j'avais mandat , moyennant la somme <c de mille bourses.

« Fait à Constantinople avec autorisation de Sa Hautesse, u l'année iâ47 de l'hégire.

u Signé El-Kobbir. n

« Le présent acte, poar lui donner toute foi, toute u croyance et toute authenticité, sera revêtu du sceau im- (c périal, que le vendeur s'oblige à y faire apposer. )i

« Près de la signature du marchand on voyait en effet le sceau du sublime empereur.

« A cette lecture et à cette vue succéda un silence terrible ; le comte n'avait plus que le regard, et ce regard, attaché cemme malgré lui sur Haydée, semblait de flamme et de, sang.

« — Madame, » dit le président, « ne peut-on interroger <c le comte de Montecristo, lequel est à Paris près de vous, « i ce que je crois? — Monsieur, >» répondit Haydée, « le « comte de Montecristo, mon autre père, est en Normandie u depuis trois jours. — Mais alors, madame, » dit le président, u qui vous a conseUlé cette démarche, démarche « dont la cour vous remercie, et qui d'ailleurs est toute na- <( turdle, d'après votre naissance et vos malheurs? — Mon- « sieuF^ n répondit Haydée, « cette démarche m'a été con- «aeillée par mon respect et par ma douleur. Quoique

a chrëtienne , Dieu me pardonne ! j'ai toujours songé à «( venger mon illustre père. Or, quand j'ai mis le pied en « France, quand j'ai su que le traître habitait Paris, mes M yeux et mes oreilles sont restes constamment ouverts. Je u vis retirée dans la maison de mon noble protecteur, mais « je vis ainsi parce que j'aime l'ombre et le silence qui me « permettent de vivre dans ma penisée et dans mon recueil- (c lement. Mais M. le comte de Montecristo m'entoure de « soins paternels, et rien de ce qui constitue la vie du monde « ne m'est étranger ; seulement je n'en accepte que le bruit «< lointain. Ainsi je lis tous les journaux, comme on m'en- « voie tous les albums, comme je reçois toutes les mélodies; « et c'est en suivant, sans m'y prêter, la vie des autres, que » j'ai su ce qui s'était passé ce matin & la chambre des pairs, « et ce qui devait s'y passer ce soir... alors, j'ai écrit. «( — Ainsi, n demanda le président, « M. le comte de Mon- « tecristo n'est pour rien dans votre démarche? — Il 4c l'ignore complètement, monsieur, et même je n'ai qu'une « crainte, c'est qu'il la désapprouve quand il l'apprendra ; «( cependant c'est un beau jour pour moi , » continua la jeune fille en levant au ciel un regard tout ardent de flammes, « que celui ou je trouve enfin l'occasion de vente ger mon père! » Le comte, pendant tout ce temps, n'avait point prononcé une seule parole; ses collègues le regardaient, et sans doute plaignaient cette fortune brisée sous le souffle parfumé d'une femme; son malheur s'écrivait peu à peu en traits sinistres sur son visage. «< — M. de Moru cerf , n dit le président , u reconnaissez-vous madame «( pour la fille d'Ali Tebelen, pacha de Jauina? — Non, » dit Morcerf en faisant un effort pour se lever, «< et c'est une «c trame ourdie par mes ennemis. » Haydée, qui tenait ses yeux fixés vers la porte, comme si elle attendait quelqu'un, se retourna brusquement, et, retrouvant le comte debout, elle poussa un cri terrible : « — Tu ne me reconnais pas? » dit-elle; « eh bien! moi, heureusement je te reconnais! Tu

« es Fernand Mondego, FofBcier franc qui instruisait les « troupes de mon noble père. C'est toi qui as liyrë les châ- « teaux de Janina ! c'est toi qui, envoyé par lui h Constan- «( tinople pour traiter directement avec l'empereur de la vie « ou de la mort de ton bienfaiteur , as rapporté un faux « firman qui accordait grâce entière! c'est toi qui avec ce « firman as obtenu la bague du pacba qui devait te faire «( obéir par Sélim, le gardien du feu ! c'est toi qui as poi- « gnardé Sélim ! c'est toi qui nous as vendues, ma mère et « moi, au marchand El-Kobbir! Assassin! assassin! assas- « sin ! tu as encore au front le sang de ton maître ! Regardez <c tous ! » Ces paroles avaient été prononcées avec un tel enthousiasme de vérité, que tous les yeux se tournèrent vers le front du comte, et que lui-même y porta la main comme s'il y eut senti, tiède encore, le sang d'Ali. « — Vous reconnais- « sez donc positivement M. de Morcerf pour être le même H que l'officier Fernand Mondego? — Si je le reconnais! » s'écria Haydée. « Oh! ma mère! tu m'as dit : Tu étais « libre, tu avais un père que tu aimais, tu étais destinée à <( être presque une reine ! Regarde bien cet homme, c'est « lui qui t'a faîte esclave, c'est lui qui a levé au bout d'une <c pique la tête de ton père, c'est lui qui nous a vendues, (c c'est lui qui nous a livrées ! Regarde bien sa main droite, «'. celle qui a une large cicatrice ; si tu oubliais son visage, u tu le reconnaîtrais h cette main dans laquelle sont tombées « une à une les pièces d'or du marchand £l-Kobbir ! Si je « le reconnais ! oh ! qu'il dise maintenant lui-même s'il ne «( me reconnaît pas ! n Chaque mot tombait comme un coutelas sur Morcerf et retranchait une parcelle de son énergie ; aux derniers mots, il cacha vivement et malgré lui sa main, mutilée en effet par une blessure , dans sa poitrine, et retomba sur son fauteuil, abimé dans un morne désespoir. Cette scène avait fait tourbillonner les esprits de l'assemblée comme on voit courir les feuilles détachées du tronc sous le vent puissant du nord. «< — M. le comte de Morcerf, >» 3. 32

aero le comte db montecristo.

dit te président, m ne vous laissez pas abattre, répondez : la M justice de la cour est snpréme et égale poor tous eonmie M celle de Dieu ; elle ne vous laissera pas écraser par vos en- M nemis sans vous donner les niojens de les combattre. a Voulez-vous des enquêtes nouvelles ? voolez*vous que H j'ordonne un voyage de deux membres de la chambre k ic Janina? Parlez ! » Morcerf ne répondit rien. Alors tous les meqnbres de la commission se regardèrent avec une sorte de terreur. On connaissait le caractàre énergique et violent du comte. 11 fallait une bien terrible prostration pour annihiler la défense de cet homme; il fallait enfin penser qu'à ce silence qui ressemblait au sommeil succéderait un réveil qui resseoiblerait à la foudre, u — £h bien ! » lui demanda le président, «< que décidez-vous? — Rien ! » dit en se levant le comte avec une voix sourde. « — La fille d'Ali Tebelen, » dit le préâdent, « a donc déclaré bien réellement la vérité? u Elle est donc bien réellement le témoin terrible auquel il « arrive toujours que le coupable n'ose répondre ; NON? « Vous avez donc fait bien réellement toutes les choses dont « on vous accuse? » Le comte jeta autour de lui un regard dont l'expression désespérée eût touché des tigres, mais ne pouvait désarmer des juges ; puis il leva les yeux vers la voûte, mais il les détourna aussitôt, comme s'il eût craint que cette voûte, en s'ouvrant, ne fit resplendir ce second tribunal qui se nomme le ciel, cet autre juge qui s'appelle Dieu. Alors, avec un brusque mouvement, il arracha les boutons de cet habit fermé qui l'étouffait, et sortit de la salle comme un sombre insensé ; un instant son pas retentit lugubrement sous la voûte sonore, puis bientôt le roulement de la voiture qui l'emportait au galop ébranla le pm*tique de l'édifice florentin. » — Messieurs, » dit le président quand le silence fut rétabli, « M. le comte de Morcerf est-il eon- « vaincu de félonie, de trahison et d'indignité? — Ouil » répondirent d'une voix unanime tous les membres de la commission d'enquête.

LÀ PROVOCATION. m

«< Haydée avait assisté jusqu'à la fia à la séance; die entendit proocmcer la sentence du comte sans qu'un seul des traits de son visage exprimât ou la joie ou la pitié. Alors, ramenant son voile sur son visage, elle salua majestueusement les conseillers, et sortit de ce pas dont Virgile voyait mardier les déesses. »

« Alors, H continua Beauchamp, » je profitai du silence et de Tobscurité de la salle pour sortir sans être vu. L'huis» sier qui m'avait introduit m'attendait à la porte. Il me conduisit à travers les corridors jusqu'à une petite porte donnant sur la rue de Vaugirard. Je sortis l'âme brisée et ravie tout à la fois, pardonnez-moi cette expression, Albert, brisée par rapport à vous, ravie de la noblesse de cette jeune fille poursuivant la vengeance paternelle. Oui , je vous le jure, Albert, de quelque part que vienne cette révélation, je dis, moi, qu'elle peut venir d'un ennemi, mais que cet ennemi n'est que l'agent de la Providence. »

Albert tenait sa tète entre ses deux mains ; il rdeva son visage, rouge de honte et baigné de larmes, et saisissant le bras de Beauchamp : « Ami, » lui dit-il, « ma vie est finie : il me reste, non pas à dire comme vous que la Providence m'a porté le coup, mais à chercher quel homme œe pour-

suit de son inimitié; puis, quand je le connaîtrai, je tuerai cet homme, ou cet homme me tuera ; or je compte sur votre amitié pour m'aider, Beauchamp, si toutefois le mépris ne Fa pas tuée dans votre cœur. — Le mépris, mon ami ! et en quoi ce malheur vous touche*t-il? Non, Dieu merci! nous n'en sommes plus au temps où un injuste préjugé rendait les fils responsables des actions des pères. Repassez toute votre vie, Albert ; elle date d'hier, il est vrai ; mais jamais aurore d'un beau jour fut-elle plus pure que votre orient? Non, Albert, croyez-moi, vous êtes jeune, vous êtes riche ; quittez la France, tout s'oublie vite dans cette grande Babylone à l'existence agitée et aux goûts changeants; vous reviendrez dans trois ou quatre ans, vous aurez épousé quelque princesse russe, et personne ne songera plus à ce qui s'est passé hier, & plus forte raison à ce qui s'est passé il y a seize ans. — Merci, mon cher Beauchamp, merci de l'excellente intention qui vous dicte vos paroles, mais cela ne peut être ainsi ; je vous ai dit mon désir, et maintenant, s'il le faut, je changerai le mot de désir en celui de volonté. Vous comprenez qu'intéressé comme je le suis dans cette ajffaire, je ne puis voir la chose du même point de vue que vous. Ce qui vous semble venir à vous d'une source céleste, me semble venir k moi d'une source moins pure. La Provi* dcnce me parait, je vous l'avoue, fort étrangère à tout ceci, et cela heureusement, car au lieu de l'invisible et de l'impalpuble messagère des récompenses et des punitions célestes, je trouverai un être palpable et visible , sur lequel je me vengerai, oh ! oui, je vous le jure, de tout ce que je souffre depuis un mois. Maintenant, je vous le répète, Beauchamp, je tiens à rentrer dans la vie humaine et matérielle, et si vous êtes encore mon ami comme vous le dites, aidez-moi à retrouver la main qui a porté le coup. — Alors, soit, n dit , Beauchamp, » et si vous tenez absolument k ce que je descende sur la terre, je le ferai ; si vous tenez k vous mettre à la recherche d'un ennemi, je m'y mettrai avec vous. £t je

le trouverai, car mon honneur est presque aussi intéressé que le vôtre à ce que nous le retrouvions. — Eh bien ! alors, Beauchamp, vous comprenez, à l'instant même, sans retard, commençons nos investigations. Chaque minute de retard est une éternité pour moi ; le dénonciateur n*est pas encore puni, il peut donc espérer qu'il ne le sera pas; et, sur mon honneur! s'il l'espère, il se trompe. — Eh bien ! écoutez-moi, Morcerf. — Ah ! Beauchamp, je vois que vous savez quelque chose ; tenez, vous me rendez la vie ! — Je ne vous dis pas que ce soit la réalité, Albert, mais c'est au moins une lumière dans la nuit : en suivant cette lumière, peut-être nous conduira-t-cUe au but. — Dites, vous voyez bien que je bous d'impatience. — Eh bien ! je vais vous raconter ce que je n'ai pas voulu vous dire en revenant de Janina. — Parlez. — Voilà ce qui s'est passé, Albert; j'ai été tout naturellement chez le premier banquier de la ville pour prendre des informations : au premier mot que j'ai dit de l'affaire, avant même que le nom de votre père eut été prononcé : «c — Ah ! » dit-il, « très-bien, je devine ce qui vous amène. « — Comment cela, et pourquoi? — Parce qu'il y a quinze ic jours à peine j'ai été interrogé sur le même sujet. — Par u qui ? — Par un banquier de Paris, mon correspondant. « — Que vous nommez? — M. Danglars. » — Lui ! » s'écria Albert; « en effet, c'est bien lui qui depuis si longtemps poursuit mon pauvre père de sa haine jalouse ; lui, l'homme prétendu populaire, qui ne peut pardonner au comte de Morcerf d'être pair de France. Et , tenez, cette rupture de mariage sans raison donnée ; oui, c'est bien cela. — Informez-vous, Albert (mais ne vous emportez pas d'avance); inf(»*mez-vou$, dis-je, et si la chose est vraie... — Oh ! oui ! si la chose est vraie , » s'écria le jeune homme, K il me payera tout ce que j'ai souffert. — Prenez garde, Morcerf, c'est un homme déjà vieux. — J'aurai égard à son âge comme il a eu égard à l'honneur de ma famille ; s'il en voulait à mon père, que ne frappait-il mon père ? Oh ! non,

m LE COBfTË DE MONTËCRISTO.

il a eu peur de se trouver en fisôe d'un hodHue ! — Alfeerl, je ne vous condamne pas, je ne fais que vous retenir ; Albert, agissez prudemment. — Oii! u*ayez pas peur; d'ailleurs, vous m'accompagnerez, Beauchamp ; les choses sôtennelles doivent être traitées devant témoin. Avant la fin de cette journée, si M. Danglars est le coupable, M. Danglars aura cessé de vivre ou je serai mort. Pardieu ! Beauchamp, je veux faire de betles funérailles ii mon honneur. — Eh bien ! alors, quand de pareilles résolutions sont prises, Albert, il faut les mettre à exécution à l'instant même. Vous voulez aller chez M. Danglars? Partons. »

On envoya chercher un cabriolet de place. En entrant dans l'hôtel du banquier, on aperçut le pbaéton et le domestique de M. Andréa Gavalcanti à la porte. « Ah! parbleu ? voilà qui va bien ! » dit Albert avec une voix sombre, «i Si M. Danglars ne veut pas se battre avec moi , je lui tuerai son gendre. Cela doit se battre, un Gavalcanti ! »

On annonça le jeune homme au banquier, qui , au nom d'Albert, sachant ce qui s'était passé la veille, fit défendre sa porte. Mais il était trop tard , Albert avait suivi le laquais ; il entendit Tordre donné , força la porte , et pénétra , suivi de Beauchamp, jusque dans le cabinet du banquier. « Mais, monsieur, » s'écria celui-ci, « n'est-on |^ns maître de recevoir chez soi qui l'on veut, ou de refuser qui l'on ne veut pas? Il raesemble que vous vous oubliez étrangement. — Non, monsieur, M dit froidement Albert; « il y a des dreonstanoes , et vous êtes dans une de celles-là, ou il faut ( sauf lâcheté , je vous olTre ce refuge) être chez soi , pour certaines personnes du moins. — Alors que me voulez- vous donc, monsieur? — le veux, )» dit Morcerf s'^pprochant sans paraître faire attention à Gavalcanti qui était adossé à la cheminée , « je veux vous proposer un rendez^K)us dans un coin écarté, où personne ne nous dérangera pendant dix minutes, je ne vous en demande pas davantage; où; de deux hommes qui se seront rencontrés , il en restera un sous les feuilles. »

Danglars pâlit, Cayalcanti fit un mouvement, Albert se retourna yers le jeune homme. « Oh ! mon Dieu ! » dit-il , K venez si vous voulez, M. le comte ; vous avez le droit d'y étj^e, vous êtes presque de la famille, et je donne de ces sort^ de rendez-vous à autant de gens qu'il s'en trouve pour les accepter. »

Cavalcanti regarda d'un air stupéfait Danglars, lequel, faisant un effort , se leva et s'avança entre les deux jeunes gens. L'attaque d'Albert à Andréa venait de le placer sur un autre terrain , et il espérait que la visite d'Albert avait une autre cause que celle qu'il lui avait supposée d'abord. u Ah ça! monsieur, » dit- il à Albert, » si vous venez ici chercher querelle à monsieur parce que je l'ai préféré à vous , je vous préviens que je ferai de cela une affaire de procureur du roi. — Vous vous trompez , monsieur, » dit Morcerf avec un sombre sourire, « je ne parle pas mariage le moins du monde , et je ne m'adresse k M. Cavalcanti que parce qu'il m'a semblé avoir eu un instant Tintention d'intervenir dans notre discussion. Et puis tenez, au reste, vous avez raison, » dit-il, « je cherche aujourd'hui querelle à tout le monde; mais soyez tranquille, M. Danglars, la priorité vous appartient. — Monsieur, » répondît Danglars pâle de colère et de peur, « je vous avertis que lorsque j'ai le malheur de rencontrer sur mon chemin un dogue enragé, je le tue, et que, loin de me croire coupable, je pense avoir rendu un service à la société. Or, si vous êtes enragé et que vous t^iUez de me mordre, je vous en préviens, je vous tuerai sans pitié. Tiens! est-ce ma faute à moi si votre père est déshonoré? — Oui, misérable! » s'écria Morcerf, «c'est ta faute ! » Danglars fit un pas en arrière. <( — Ma faute ! à moi ! » dit-il ; « mais vous êtes fou ! £st-ce que je sais l'histoire grecque, moi ? Est-ce que j'ai voyagé dans tous ces pays4à ? Est-ce que c'est moi qui ai conseillé à votre père de vendre les châteaux de Janina? de trahir...? — Silence! n dit Albert d'une voix sourde. « Non, ce n'est pas vous qui directement

avez fait cet éclat et cause ce malheur, mais c*est vous qui l'avez hypocritement provoqué. — Moi ! — Oui, vous ! D'où vient la révélation ? — Mais il me semble que le journal vous l'a dit, de Janina, parbleu ! -— Qui a écrit à Janina? — A Janina? — Oui. Qui a écrit pour demander des renseignements sur mon père? — Il me semble que tout le monde peut écrire h Janina. — Une seule personne a écrit cependant. — Une seule? — Oui! et cette personne c'est vous! — J'ai écrit, sans doute ; il me semblé que, lorsqu'on marie sa fille a un jeune homme, on peut prendre des renseignements sur la famille de ce jeune homme ; c'est non-seulement un droit, mais encore- un devoir. — Vous avez écrit, monsieur, >» dit Albert , « sachant parfaitement la réponse qui vous viendrait. — Moi ! Ah ! je vous jure bien , » s'écria Danglars avec une confiance et une sécurité qui venaient encore moins de sa peur peut-être que de l'intérêt qu'il ressentait au fond pour le malheureux jeune homme , « je vous jure que jamais je n'y eusse pensé à écrire h Janina. Est-ce que je connaissais la catastrophe d'Ali -Pacha, moi? — Alors, quelqu'un vous a donc poussé h écrire? — Certainement. — On vous a poussé? — Oui. — Qui cela?... achevez... dites... — Pardieu ! rien de plus simple ; je parlais du passé de votre père , je disais que la source de sa fortune était toujours restée obscure. La personne m'a demandé où votre père avait fait cette fortune. J'ai répondu : «( En Grèce. » Alors elle m'a dit : « Eh bien , écrivez à Ja- « nina. » — Et qui vous a donné ce conseil? — Parbleu ! le comte de Montecristo, votre ami. — Le comte de Monte, cristo vous a dit d'écrire à Janina? — Oui, et j'ai écrit. Voulez-vous voir ma correspondance? je vous la montrerai.» AlbertetBeauchamp se regardèrent. « — Monsieur,» dit alors Beauchamp qui n'avait point encore pris la parole , «c il me semble que vous accusez le comte, qui est absent de Paris, et qui ne peut se justifier en ce moment? — Je n'accuse personne, monsieur, » dit Danglars , « je raconte , et je ré-

péterai devant M. le comte de Montecristo ce que je vieus de dire devant vous. — Et le comte sait quelle réponse vous avez reçue? — Je la lui ai montrée. — Savait-il que le nom de baptême de mon père était Fernand, et que son nom.de famille était Mondego? -7- Oui, je le lui avais dit depuis longtemps ; au surplus je n'ai fait là dedans que ce que tout autre eût fait à ma place , et même peut-être beaucoup moins. Quand le lendemain de cette réponse , poussé par M. de Montecristo, votre père est venu me demander ma fille o£Bciellement , comme cela se fait quand on veut en finir, j'ai refusé, j'ai refusé net, cfest vrai, mais sans explication, sans éclat. En effet, pouiiquoi aurais -je fait un éclat, moi? En quoi l'honneur ou le déshonneur de M. de Morcerf m'importait-il? Cela ne faisait ni hausser ni baisser la rente.»

Albert sentit la rougeur lui monter au front ; il n'y avait plus de doute , Danglars se défendait avec la bassesse , maïs avec l'assurance d'un homme qui dit, sinon toute la venté, du moins une partie de la vérité, non point par co&seMace, il est vrai, mais par terreur. D'ailleurs , que cherchait Morcerf? ce n'était pas le plus ou moins de culpabilité de Danglars ou de Montecristo , c'était un homme qui répondit de l'offense légère ou grave, c'était un homme qui se battit, et il était évident que Danglars ne se battrait pas. Et puis chacune des choses oubliées ou inaperçues redevenait visible à ses yeux ou présente à son souvenir. Montecristo savait tout, puisqu'il avait acheté la fille d'Ali-Pacha ; or, sachant tout, il avait conseillé à Danglars d'écrire à Janina. Cette réponse connue, il avait accédé au désir manifesté par Albert d'être présenté à Haydée ; une fois devant elle, il avait laissé l'entretien tomber sur la mort d'Ali, nes'opposant pas au récit d'Haydée (mais ayant sans doute donné h la jeune fille, dans les quelques mots romaïques qu'il avait prononcés, des instructions qui n'avaient point permis à Morcerf de reconnaître son père) ; d'ailleurs, n'avait-il pas prié Morcerf de ne pas prononcer le nom de son père devant Haydée? Enfin il

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arait mené Albert en Normandie au moment où i{ savait que le grand éclat devait se faire. Il n'y avait pas à en douter, tout eela était un calcul, et, sans aucun doute, Monteeristo s'entendait avec les ennemis de son père.

Albert prit Beauehamp dans un coin et lui communiqua toutes ces idées. « Vous avez raison, » dit celui-ci, « M. Danglars n*est dans ce qui est arrivé que pour la partie brutale et matérielle, c'est à M. de Montecristo que vous devez demander une explication. » Albert se retourna. « — Monsieur, » dit-il il Danglars, « vous comprenez que je ne prends pas encore de vous un congé définitif; il me reste à savoir si vos inculpations sont justes, et je vais de ce pas m'en assurer chez M. le comte de Montecristo. » Et saluant le banquier, il sortit avec Beauehamp sans paraître autrement s'occuper de Cavalcantî. Danglars les reconduisit jusque la porte, et à la porte renouvela à Albert l'assurance qu'aucun moUf de haine personnelle oe l'animait contre M. le comte de Morcerf •

FIN DU TOME TROISiÂlIfi.

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