LA MAISON D£S ALLEES DE HEILLAN
fais pas un reproche, mais vous avez exagéré le sacrifice en abandonDBDt toute cette Tortune amassée par M. de Morcerf, et dont la moitié revenait de droit h votre ëcoDomie et Ji votre vigilance. ~ Je vois ce que vous m'allez proposer ; mais je ne puis accepter, Edmond, mon fils me le défendrait. — Aussi me garderai-jc de rien faire pourvous qui n'ait l'approbation de H. Albert de Morcerf. Je saurai ses intentions et m'y soumettrai. Mais s'il accepte ce que je veux faire, J'imilerez-vous sons répugnance? — Vous savez, Edmond , que je ne suis plus une créature pensante; de détermination, je D'en ai pas, sinon celle de ne me déterminer jamais. Dieu m'a tellement secouée dans ses orages que j'en ai perdu la volonté. Je suis entre ses mains comme un passereau aux serres de l'aigle. Il ne veut pas que je meure, puisque je vis. S'il m'envoie des secours, c'est qu'il le voudra, et je les prendrai. — Prenez garde, madame, i< dit Montecristo, « ce n'est pas ainsi qu'on adore Dieu ! Dieu veut qu'on le comprenne et qu'on discute sa puissance : c'est pour cela qu'il nous a donné le libre arbitre. — Malheureux! » s'écria lUercédès, « ne me parlez pas ainsi ; si je croyais que Dieu m'eiît donné le libre arbitre , que me resterait-il donc pour me sauver du désespoir? » Montecristo pâlit légèrement et baissa la tête , écrasé par cette véhémence de la douleur. K — Ne voulez-vous pas me dire au revoir? " fit-il en lui tendant la main. •■ — Au contraire, je vous dis au revoir, n répliqua Mereédès en lui montrant le ciel avec solennité ; 1 c'est vous prouver que j'es[>ère encore. )i Et après avoir touché la main du comte de sa main frissonnante, Mercedes s'élança dans l'escalier et disparut aux yeux du coin te.
Montecristo alors sortit lentement de la maison et reprit le chemin du port. Mais Mercedes ne le vit point s'éloigner, quoiqu'elle fût à la fenêtre de la petite chambre du père de Dantès. Ses yeux cherchaient au loin le bâtiment qui emportait son fils vers la vaste mer. 11 est vrai que sa voix, comme
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Î70 LE COHTE DE HONTECaiSTO.
malgré elle, murmurait tout bai : ■ Edmond) lidiMMdt
Edmond ! ■
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Le comh! sortit l'âme aayrée de cette maison où il laiaMit Merced^ pour ne plus la revoir jamais, aeloa toute j>ro> habilité.
Depuis la mort du petit Edouard, un grand ehangemeat s'était fait dans Hontecristo. Arrivé au aoinniet de sa rengeance par la pente lente et tortueuse qu'il avait suivie, il avait vu de l'autre cdté de la montagne l'abime du doute.
Il y avait plus : cette conversation qu'il venait d'avoir avec Mercedes avait éveillé tant de souvenirs dans son cœur, que ces souvenirs eux-mêmes Hvalent besoin d'être combattus.
Un homme de la trempe du comte ne pouvait flotter longtemps dans cette mélancolie qui peut faire vivre les esprits vulgaires en leur donnant une originalité apparente , mais qui tue les âmes supérieures. Le comte se dit que pour en être presque airivé k se blâmer lui-raérae, il fallait qu'une erreur se fût glissée dans ses calcuh.
« Je regarde mal le passé, » dit-il, « et ne puis m'éire trompé ainsi. Quoi! » contiaua-t-il , « le tmt queje m'^îs proposé serait un but insensé ! Quoi >. j'auraii fait fausse
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nmta depuis dix ani I Quoi ! une lieure aurait suffi pour prouver à l'archilecte que l'oeuvre de toutes ses espérances était use oeuvre, sinon impossible , du moins sacrilège I Je ne veux pas m'hafaituer à cette idée , elle me rendrait foa. Ce qui manque h mes raisonnements d'aujtmrd'hui , c'ett rapprà!iation exacte du passe , parce que je revais oe pané de l'autre bout de l'horiion. £n effet, à mesure qu'on s'avance, le passé, pareil eu paysage à travers lequel on marche, s'efface ii mesure qu'on s'éloigne. 11 m'arrîve oo qui arrive aux gens qui se sont blessés en rêve, ils regardent et tentcDt leur blessure , et ne se souviennent pas de l'avoir reçue. Allons donc , homme régénéré ; allons , riche extra- Ti^nt; allont, dormeur éveillé; allons, Visionnaire toutpBisaant; allons, millionnaire invincible, reprends pour un imtaot cette funeste perspective de ta vie misérable et affamée , repasse par les chemins où ia fatalité t'a poussé , dû la malheur t'a conduit , oi!i le désespoir t'a reçu ; trop de dia- DMnts , d'or et de bonheur rayonnent aujourd'hui sur le* venres de ce miroir où Hootecristo regarde Danlès ; cacho ces diamants , souille cet or, ^hce ces rayons ; riche , r»trouve le pauvre ; libre , retrouve le prisonnier ; resausctlé , retrouve le cadavre. ■<
Et loKl en se disant cela i lui-m^e, MoDl«a-isto suivait la rue de la Caisserie. C'était ia même par laquelle , vingtquatre ans auparavant, il avait été conduit par une gardn silencieuse et nocturne ; ces maisons k l'aspect riant et knimé , elles étaient cette nuit-Iii sombres , muettes et fermées. ■ Ce sont cependant les mêmes, * murmum Honte Cristo ; « seulement sIots il faisait nuit, aujourd'hui il fait grtnd jour , c'est le soleil qui éelaire tout cela et qui rend • tout cela joyeux. ■
11 descendit sur le quai par la rue Saint - Laurent , «t s'«Tança vers la Consigne : c'était le point du port oiî il avait ét4 embarqué. Un bateau de promenade passait avec sondais de coutil; HonWcristo s[^la le patru , qui naget
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aassît6( vers lui avec l'empressemeDl que mettent i cet exercice les bat^iers qui flairent une bonne aubaine.
Le temps était magnifique, le voyage fut une fête, A rhorizon le soleil descendait, rouge et flamboyant, dans les flots qui s'embrasaient k son approche ; la mer, unie comme un miroir, se ridait parfois sous les bonds des poissons qui, poursuivis par quelque ennemi caché, s'élançaient hors de l'eau pour demauder leur salut k un autre élément ; enfin il l'horizon l'on voyait passer, blanchea et gracieuses comme des mouettes voyageuses, les barques de pécheurs qui se rendent aux Martigues, ou les bâtiments marchands chargés pour la Corse ou pour l'Espagne.
Malgré ce beau ciel , malgré ces barques aux gracieux contours, malgré cette lumière dorée qui inondiTit le paysage, le eomte, enveloppé dans son manteau , se rappelait un à un tous les détails du terrible voyage : cette lumière unique et isolée brûlant aux Catalans , cette vue du château d'If qui lui apprit oiï on le menait , cette lutte avec les gendarmes lorsqu'il voulut se précipiter dans la mer, son désespoir quand 11 se sentit vaincu, et cette sensation froide du bout du canon de la carabine appuyé sur sn tempe comme un anneau de glace. £t peu k peu , comme ces sources desséchées par l'été qui, lorsque s'amassent les nuages d'automne, s'humectent peu a peu et commencent k sourdre goutte à goutte, le comte de Montecrislo sentit goutte à goutte sourdre dans sa poitrine ce vieux fiel extravasé qui avait autrefois inondé le cœur d'Edmond Dantès. Pour lui dès lors plus de beau ciel , plus de barques gracieuses , plus d'ardente lumière ; le ciel se voila de crêpes funèbres , et l'apparition du noir géant qu'on appelle le château d'If le fit tressaillir comme si lui fût apparu tout à coup le fantdme d'un ennemi • mortel.
On arriva. Inslinclivementle comte se recula jusqu'il l'extrémité de la barque. Le patron avait beau lui dire de sa voix la plus caressante : n Nous abordons , monsieur. » Alonte-
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eristo se rappela qu'à ne même endroit, sur ce même rocher, il avait été violemment Iratnë par ses gardes , et qu'on l'avait forcé de monter cette rampe en lui piquant les reins avec la pointe d'une baïonnette. La route avait autrefois semblé bien longue à Dantès ; Honlecristo l'avait trouvée bien courte ; chaque coup de rame avait fuit jaillir avec la poussière humide de la mer un million de pensées et de souvenirs.
Depuis la révolution de juillet, il n'y avait plus de prisonniers BU château d'If; un poste destiné à empêcher de faire la contrebande habitait seul ses corps de garde; un concierge attendait les curieux à la porte pour leur montrer ce monument de terreur, devenu un monument de curiosité. Et cependant, quoiqu'il fût instruit de tous ces détails, lorsqu'il entra sous la voâte , lorsqu'il descendit l'escalier noir, lorsqu'il fut conduit aux cachots qu'il avait demandé à voir, une froide pâleur envahit son front, dont k sueur glacée fut refoulée jusqu'à son cœur, le comte s'informa s'il restait quelque ancien guichetier du temps de la Restauration ; tous avaient été mis k la retraite ou étaient passés à d'autres emplois. Le concierge qui le conduisait était là depuis 1830 seulement.
On le conduisit dans son propre cachot. Il revit le jour blafard filtrant par l'étroit soupirail ; il revit ta place où était le lit, enlevé depuis , et derrière le lit , quoique bouchée , mais visible encore par ses pierres plus neuves , l'ouverture percée par l'abbé Faria. Montecristo sentit ses jambes faiblir; il prit un escabeau de bois et s'assit dessus. « Contet-on quelques histoires sur ce château autres que celle de l'emprisonnement de Mirabeau ? " demanda le comte ; u y a-t-il quelque tradition sur ces lugubres demeures , où l'on hésite à croire que des hommes aient jamais enfermé un homme vivant? — Oui, monsieur, « dit le conciei^e, •■ et sur ce cachot même le guichetier Antoine m'en a transmis une. n Montecristo tressaillit. Ce guichetier Antoine était son guichetier. Il avait à peu près oublié son nom et son
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Vi LE COBITE DE MONTECRISTO.
visage ; mais à son nom prononcé, il le revît tel qu'il était, avec sù figure cerciëc de barbe, sa veste brune et mq troasseau de clefs dont il lui semblait entendre encore le tintement. Le comte se retourna et crut le voir dans l'ombre du corridor, rendue plus épaisse par U lumière de la torche qui brûlait aux mains du conciei^e. » Monsieur veut-il que je la lui raconte?» deroauda le concierge, u — Oui, bBï Hontocristo, X dites. " Et il mit la main sur sa poitrine pour comprimer un violent battement dé cœur, effrayé d'entendra reconter sa propre histoire, u Dites, >• répéta-t-il.
u Ce cachot, >i reprit le concierge, « était habile par un prisonnier, il y a longtemps de cela, un homme fort dangereux, à ce qu'il parait, et d'autant plus dangereux, qu^ était plein d'industrie. Un autre homme habitait ce chAteao en même temps que lui; celui-jà n'était pas méchant; c'était un pauvre prêtre qui était fou. — Ahi oui, fou, « rép^ Montecristo, » et quelle était sa folie? — Il o&ait des millions si on voulait lui rendre U liberté. <• Montecristo leva les yeux au ciel, mais il ne vit pas le ciel -, il y avait un voile de pierre enli-e lui et le firmament. If songea qu'il y avait eu un voile non moins épais entre les yeux de ceux à qui l'abbé Faria offrait des trésors et ces trésors qu'il leur offrait. ■c — Les prisonniers pouvaient-ils se voir? i> demanda Hontecristo. u~ Oh ! non, monsieur, c'était expressément défendu ; mais ils éludèrent la défense en perçant une galerie qui allait d'un cachot à l'autre. — Et lequel des deux perça cette galerie? — Oh! ce fut le jeune homme bira certainement, » dit le concierge ; « le jeune homme était industrieux et fort, tandis que le pauvre ahbë était vieux et {aiUe ; d'ailleurs il avait l'esprit trop vacillant pour suivre une idée.
— Aveugles! munnurs Montecritto. « — Tant il y a, n
continua le concierge, « que le jeune perça donc une galerie; avec quoi? l'on n'en sait rien : mais il la perça, et la preuve c'est qu'on en voit encore la trace ; tenei, la voyeivous? " Et il approcha sa torche de la muraille. « — Ahi
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LE PASSÉ. un
oui 1 vraiment, <• fit le comte d'une voix assourdie par l'émotioa. ■ -^ 11 ea résulta que les deux prisouoiers conimuiiiquèrent ensemble. Combien <le temps dura celte communication? on n'en sait rien. Or un jour le vieux prisonnier tomba malade et mourut. Devinez ce que fit le jeune?» fit le cunciei^e en s'Interrompant. « — Dites. — Il emporta le défunt, qu'il coucha dans son propre Ht, le nez tourné à la muraille ; puis il revint dans le cachot vide, boucha le trou, et se glissa dans le sec du mort. Avez-vous jamais vu une idée pareille? » Monlecn'sto ferma les yeux et se sentit repasser par toutes les impressions qu'il avait éprouvées lorsque cette toile grossière, encore empreinte de ce froid que le cadavre lui avait commuDÎqué, lui avait frotté le visage.
Le guichetier continua : » Voyei-vous, voilà quel était B«n projet : il croyait qu'on enterrait les morts au château d'If, et comme il se doutait bien qu'on ne faisait pas de Anii de cercueil pour les prisonniers, il comptait lever la l^re avec ses épaules ; mais il y avait malheureusement au chfttean une coutume qui dérangeait son projet : on n'ent«^ mit pas les morts ; on se contentait de leur attacher un boul«l aux pieds et de les lancer s Is mer ; c'est ce qui fut fait. Jïotre homme fut jeté k l'eau du haut de la galerie ; le lentlunaib on retrouva le vrai mort dans son lit, et l'on devina tout, car les enaevelisseurs dirent alora ce qu'ils n'avaient pu osé dire jusque-là, c'est qu'au moment où le corps avait été lancé dans le vide, ils avaient entendu un cri terrible étouffé i l'instant même par l'eau, dans laquelle il avait disparu. » Le comte respira péniblement, la sueur coulait sur son front, l'angoisse serrait son cœur. « — JVon ! » murmura-t-il, « non ! ce doute que j'ai éprouvé, c'était un commeacement d'oubli ; mais ici le cœur se creuse do nouveau «Iredevient affamé do vengeance. Et le prisonnier, » deman- 4a*t-il, u on n'en a jamais entendu reparler? — Jamais, au gnsd januis; vous oomprenei, de deux choses l'une : ou il
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S7tf LE COMTE DE HONTECRISTO.
est tomb^ i plat, et comme il tombait d'une cinquantaine de pieds, il se sera tué sur le coup. — Vous avez dit qu'on lui avait attaché un boulet aux pieds : il sera tombé debout. — Ou il est tombé debout, » reprit le concierge, u et alors le poids du boulet l'aura entraîné bu fond, oij il est resté, pauvre cber bom me ! — Vous le plaignez? — Ma foi, oui, quoiqu'il fût dans son élément. — Que voulez-vous dire? — Qu'il y avait comme un bruit qui courait que ce malheureux était dans son , temps un officier de marine détenu pour bonapartisme. — Vérité! >i murmura le comte, « Dieu t'a Taite pour surnager au-dessus des Sois et des flammes. Ainsi te pauvre marin vit dans le souvenir de quelques conteurs ; on récite sa terrible histoire au coin du foyer, et l'on frissonne au moment où il fendit l'espace pour s'engloutir dans la profonde mer. On n'a jamais su son nom? » demanda tout haut le comte. ■ — Ah! bien oui, « dit le gardien, •I comment? il n'était connu que sous le nom du n" 34. — Villefort ! Villefort ! » murmura Hontecristo , « voilà ce que bien des fois tu as dû te dire quand mon spectre importunait tes insomnies. — Monsieur veut-il continuer la visite? H demanda le concierge. " — Oui, surtout si vons voulez me montrer la chambre du pauvre abbé. — Ah! du n' 27? — Oui, du n- S7, » répéta Montecristo. Et il lui sembla encore entendre la voix de l'abbé Faria lorsqu'il lai avait demandé son nom, et que celui-ci lui avait crié ce numéro à travers la muraille, u — Venez. — Attendez, » dit Montecristo, « que je jette un dernier regard sur toutes les faces de ce cachot. — Cela tombe bien, » dit le guide, «j'ai oublié la clef de l'autre. — Allez la chercher. — Je vous laisse la torche. — Non, emportez-la. — Hais vous allez rester sans lumière. — J'y vois la nuit. — Tiens , c'est CAmme lui ! — Qui, lui 7 — Le n* 34. On dit qu'il s'était tellement habitué à l'obscurité qu'il eût vu une épingle dans le coin le plus obscur de son cachot. — Il lui a fallu dix ans pour en arriver là, » murmura le comte. Le guide s'éloigna
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emportant la torche. Le comte avait dit vrai : ï peine fut-il depuis quelques secondes dans l'obscurité, qu'il distingua tout comme en plein jour. Alors il regarda tout autour de lui, alors il reconnut bien réellement son cachot. " Oui, « dit-il, « voilà la pierre sur laquelle je m'asseyais! voilà In trace de mes épaules qui ont creusé leur empreinte dans la muraille! voilà la trace du sang qui a coulé de mon front, un jour que j'ai voulu me briser le front contre la muraille!... Oh! ces chiffres... je me les rappelle... je les fis un jour que je calculais l'âge de mon père pour savoir si je le retrouverais vivant, et l'âge de Mercedes pour savoir si je la retrouverais libre... J'eus un instant d'espoir après avoir achevé ce calcul... Je complais sans la faim et sans l'infidélité ! H Et un rire amer s'échappa de le bouche du comte. Il venait de voir comme dans uu rêve son père conduit à la lomhe... Mercedes marchant à l'autel ! Sur l'autre paroi de la muraille, une inscription frappa sa vue. Elle se détachait, blanche encore , sur le mur verdâtre. Mon Dieu, lut Hontecristo , conseuvez-hoi la mémoire. « Oh I oui , i< s'écria-t-il, « voilà la seule prière de mes derniers t«mps. Je ne demandais plus la liberté , je demandais la mémoire, je craignais de devenir fou et d'oublier ; mon Dieu , vous m'avei conservé la mémoire, et je me suis souvenu. Merci, merci, mon Dieu ! »
En ce moment la lumière de la torche miroita sur les murailles ; c'était le guide qui descendait. Monteeristo alla audevant de lui. Il Suivez-moi, » dit-il. Et, sans avoir besoin de remonter vers le jour, il lui fit suivre un corridor souterrain qui le conduisit à une autre entrée.
Là encore Monteeristo fut assailli par un monde de pensées. La première chose qui frappa ses yeux fut le méridien tracé sur la muraille, à l'Hide duquel l'abbé Faria comptait . les heures, puis les restes du lit sur lequel le pauvre prisonnier était mort. A cette vue, au lieu des angoisses que le comte avait éprouvées dans son cachot, un sentiment doux et 4. »
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Sn LE COMTE DE MONTECRISTO.
tendre, un sentiment de recoiinBissBnc« gonQa son coeur,
deux larmes roulèrent de ses yeux.
« C'est ici, Il dit le guide, » qu'ëlait l'abbé fou, c'est p«r lii que le jeune homme le venait trouver, k Et il montra i Hontecristo l'ouverture de la galerie qui de ce câté était restée béante. ^ A la couleur de la pierre, i> continua-t-il, >' un savant a reconnu qu'il devait y avoir dix ans à peu près que les deux prisonniers communiquaient ensemble. Pauvres gens, ils ont dû bien s'ennuyer pendant ces dix ans! » Dantès prit quelques louis dans sa poche, et tendit la main vers cet bomme qui pour la seconde fois le plaignul sans le connaître. Le concierge les reçut, croyant recevoir quelques menues pièces de monnaie; mais à la lueur de la torche il reconnut la valeur de la somme que lui donnait le visiteur. « Monsieur, » lui dit-il, » vous vous êtes trompé.
— Comment cela? — C'est de l'or que vous m'avez donné.
— Je le sais bien. — Comment ! vous le savez? — Oui. — Voire intention est de me donner cel or 7 — Oui. — Et j« puis le garder en toute conscience? — Oui. » Le coneie]^ regarda Hootecristo avec étonnement. » Et konnitetil i dit le comte comme Hamlet. " — Monsieur, i> reprit le eoncierge qui n'osait croire à son bonheur, « monsieur , je se comprends pas votre générosité. —Elle est facile à coiapreodre, cependant, mon ami, » dit le comte - " j'ai été maria, et votre histoire a dû me toucher plus qu'un autre. — Alors, monsieur, » dit le guide, « puisque vous êtes si ^[énéreux, vous méritez que je vous offre quelque chose. — Qu'as-tu à m'offrir, mon ami? des coquilles, des ouvrages de paille? merci. — Non pas, monsieur, non pas; quelque chose qui se rapporte à l'histoire de tout à l'heure. — En vérité ! ■ s'écria vivement le comte, « qu'est-ce donc? — Ëcoutei, » dit le concierge, » voilà ce qui est arrivé ; je me suis dit : i> On trouve toujours quelque chose dans une chambre où un u prisonnier est resté quinze ans, » et je me suis mis à sonder les murailles. — Ah ! » s'écria Hontecristo en se nppeUnt
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LE PASSÉ. m
]a double cachette de l'ahb^, « en effet. — A force de recherches, " continua le concierge, » j'ai dëconvert que cela son- DHJt le creux au chevet du lit et sous l'dtre de la cheminée.
— Oui, 11 dit Montecristo, « oui. — J'ai levé les pierres, et j'ai trouvé... — Vne échelle de corde, des outils! » s'écria le comlo. u — Comment savez-vous cela? » demanda le concierge avec ëlonRemenl. « — Je ne le sais pas, je le de- TÎne, ■ dit le COmte ; <■ c'est ordinairement de ces sortes de ehoses que l'on trouve dans les cachettes des prisonniers. — Oui, monsieur, » dit le guide, « une échelle de corde, des outils. — Et tu les as encore?" s'écria Montecristo. ■ — Non, naonsieur; j'ai vendu ces différents objets, qui étaient fort eurieux, à des visiteurs ; mais il me reste autre chose. — Quoi donc? n demamla le comte avec impatience. « — Il me reste une espèce de livre écrit sur des handes de toile.
— Oh! '1 s'écria Montecristo, « il te reste ce livre? — Je ne sais pas si c'est un livre, » dit le coiiciei^e; <i mais il me reste ce que je vous dis. — Va me le chercher, mon ami , va , » dit le comte ; « et si c'est ce que je présume, sois tranquille. — J'y cours, monsieur, n Et le guide sortît.
Alors il alla s'agcDouilIcr pieusement devant les débris de ce lit dont la mort avait fait pour lui un autel. >< mon seeond père , <• dit-il , >[ toi qui m'as donné la liberté , la science , la richesse ; toi qui , pareil aux créatures d'une easeoce supérieure à la nôtre , avais la science du bien et du ma) , si du fond de la tombe il reste quelque chose de noua qui tressaille à la voix de ceux qui sont demeuréssur la terre, si dans la transfiguration que subit le cadavre quelque chose d'animé Sotte aux lieux où nous avons beaucoup aimé ou beaucoup souffert , noble cœur, esprit suprême, âme profonde, par un mot, par un signe, par une révélation quelconque, je t'en conjure, au nom de cet amour paternel que tu m'accordais , et de ce respect filial que je t'avais voué , enlève-moi ce reste de doute qui, s'il ne se change en convie-
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tioD , àtiltndn un remords. » Le comte baissa la léte et joignit les mains.
» Tenei, monsieur! » dit une voix derrière lui. Uontecristo tressafllit et se retourna. I.e concierge lui tendait ces bandes de toile sur lesquelles l'abbé Paria avait épanché tous les trésors de sa science. Ce manoscrit , c'était le grand ouvrage de l'abbé Faria sur la royauté en Italie.
Le comte s'en empara avec empressement , et ses yeox tout d'abord tombant sur l'épigraphe , il lut : •> Tu arracheras les dents au dragon , et tu fouleras aux pieds les lions , a dit le Seigneur. »
•> Afa ! » s'écria-t-il , « voilà la réponse ! Merci , mon père, merci! nEt tirant de sa poche un petit portefeuille qui con^ tenait dix billets de banque de mille francs chacun : u Tiens, >> dit-il , « prends ce portefeuille. — Vous me le donnez? — Oui , mais a la condltioD que tu ne regarderas dedans que lorsque je serai parti. »
£t plaçant sur sa poitrine la relique qu'il venait de retrouver, et qui pour lui avait le prix dû plus riche trésor, il s'élança hors du souterrain , et remontant dans la barque : « A Marseille! i> dit-il. .
Puis en s'éloignant , les yeux fixés sur la sombre prison : « Malheur, » dit-it , « à ceux qui m'ont fait enfermer dans eette sombre prison , et k ceux qui ont oublié que j'y étais
En repassant devant les Catalans , le comte se détourna ; et s'enveloppant la tête dans son manteau , il murmura le nom d'une femme. La victoire était complète, le comte avait deux fois terrassé le doute. Ce nom, qu'il prononçait avec une expression de tendresse qui était presque de l'amour, c'était le nom d'Haydée.
En mettant pied à terre, Montecristo s'achemina vers le cimetière , où il savait retrouver Horrel.
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Lui aussi , dix aiis auparavant, avait pieusement cherché une tombe dans ce cimetière, et l'avait cherchée inutilement. Lui , qui revenait en France avec des millions , n'avait pas pu retrouver la tombe de son père mort de faim.
Horrel y avait bien fait mettre une croix, mais cette croix était tombée, et le fossoyeur en avait fait du feu, comme font les fossoyeurs de tous ces vieux bois gisant dans les cimetières.
Le digne négociant avait été plus heureux ; mort dans les bras de ses enfants , il avait été conduit par eux se coucher prés de SB femme qui l'avait précédé de deux ans dans l'éternité.
Deux larges dalles de marbre, sur lesquelles étaient écrits leurs noms , étaient étendues l'une â câté de l'autre dans un petit enclos fermé d'une balustrade de fer et ombragé par quatre cyprès. Maximilien était appuyé k l'un de ces arbres, et fixait sur les deux tombes des yeux sans regard. Sa douleur était profonde, presque égarée.
>[ Maximilien , » lui dit le comte , •< ce n'est point là qu'il faut regarder, c'est là ! » Et il lui montra le ciel. « — Les morts scwt partout, » dit Horrel ; " n'est-ce pas ce que vous m'avez dit vous-même quand vous m'avez fait quitter Paris? — Maximilien , » dît le comte , « vous m'avez demandé pendant le voyage h vous arrêter quelques jours h Marseille : est-ce toujours votre désir? — Je n'ai plus de désirs, comte ; seulement il me semble que j'attendrai moins péniblement à Marseille qu'ailleurs. — Tant mieux, Maximilien, car je vous quitte , et j'emporte votre parole , n'est-ce pas 7 — Ah ! je l'oublierHi, comte, » dit Horrel, » je l'oublierai ! — Non! vous ne l'oublierez pas, parce que vous êtes homme d'honneur avant tout, Morrel , parce que vous avez juré, farce que vous niiez jurer encore. — Oh ! coml« , ayez pitié de moi ! comte, jesuis si malheureux ! — J'ai connu un homme plus malheureux que vous , Morrel. — Impossible. — H^si n dit Hontecristo, « c'est un des orgueils de noire Î4.
8SS LE COHTE DE HONTECRISTO.
pauvre hinnsnitë que chaque homme se croie plus malheureux qu'uD autre jualheureux qui pleure et qui gémît i e4të de lui. — Qu'y a-t-il de plus malheureux que l'homme qui a perdu le seul hienqu'il aimât et désirât au monde? — Écoutez , Morrel , » dit HontecHsto , " et fixez un instant votre esprit sur ce que je vais vous dire. J'el connu un homme qui , ainsi que vous , avait fait reposer toutes ses espérances de bonheur sur une femme. Cet hoiiinte était jeune, il avait un vieux père qu'il aimait, une fiancée qu'il adorait ; il allait l'épouser, quand tout k coup un de ces caprices du sort qui feraient douter de la honte de Dieu , si Dieu ne se révélait plus tard en montrent que tout est pour lui un moyen de conduire h son uoilé infinie , quand tout à coup un caprice du sort lui enleva sa liberté , sa maîtresse , l'avenir qu'il rêvait et qu'il croyait le sien (car, aveugle qu'il était , il ne pouvait lire que dans le présent) , pour le plonger au fond d'un cachot. — Ah ! >i fit Morrel , « on sort d'un cachot au bout de huit jours, au bout d'un mois, au bout d'un an. — Il y resta quatorze ans , Morrel , » dit le comte en posant la main sur l'épaule du jeune homme. Maximilien tressillUt. M — Quatorze ans! » murmurn-t-îl. « — Quatorze ans, n répéta le comte; u lui aussi , pendant ces quatorze années, il eut bien des moments de désespoir ; lui aussi, comme vous, Morrel, se croyant le plus malheureux des hommes, il voulut se tuer. — Eh bien? » demanda Morrel. « — Eh bien , au moment suprême , Dieu se révéla a lui par un moyen humain ; car Dieu nefnit plus de miracles; peut-être, au prunier abord (il faut du temps aux yeux voilés de larmes pour se dessiller tout à fait) ne comprit-il pas cette miséricorde infinie du Seigneur; mais enfin il prit patience et attendit. Un jour il sortit miraculeusement de la tombe transfiguré, riche, puissant, presque dieu ; son premier cri fut pour son père ; son père était mort ! — Et à moi mon père est mort , " dit Norrel. « — Oui , mais votre père est mort dans vos bras, ami, heureux, honoré, riche, plria
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LE PASSE. , m
de jours; ion pire à lui était mort pauvre, désespéré, doutant de Dieu ; et lorsque dix ans après sa mort son fils chercha sa tombe , sa tombe même avait disparu , et nul u'a pu lui dire : « C'est là que repose dans le Seigneur le cœur qui ■■ l'a tant aimé! . — Oh ! i. dit Morrel. « — Celui-li était donc plus malheureux fila que vous , Morrel , car cdul-lb ne savait pasmérae où retrouver la tombe de son père. — Mais, ■ dit Morrel , <i il lui restait la femme qu'il ovaît aimée, au moins. — Vous vous trompez, Morrel; cette femme. ,, — Elle était morte? » s'écria Maximilien. " — Pis que cela : elle avait été infidèle , elle avait épousé un des persécuteurs de son fiancé. Vous voyez donc, Morrel, que cet homme était plus malheureux amant que vous. — Et à cet homme, » demanda Morrel , u Dieu a envoyé la consolation ? — Il lui a envoyé le calme du moins. — Et cet homme pourra encore être heureux un jour? — 11 l'espère, Maximilien. « Le jeune homme laissa tomber sa tête sur sa poitrine. •I Vous avez ma promesse , « dit-il après un instant de silence. Et en tendant la main ii Montecristo : « Seulement, rsppelez-vous... — Le 5 octobre, Morrel, je vous attends à l'Ile de Montecristo. Le 4 , un yacht vous attendra dans le port de Bastia : ce yacht s'appellera l'Eutva; vous vous nommeres au patron , qui vous conduira pris de moi. C'est dît, n'est-ce pas, Maximilien? — C'est dit, comte, et je ferai ce qui est dit; mais rappelez-vous que le S octobre... — Enfant, qui ne sais pas encore ce que c'est que la promesse d'un homme... Je vous ai dit vingt fois que ce jour-là, si vous vouliez encore mourir, je vous y aiderais, Morrel. Adieu ! — Vous me quittez ? — Oui, j'ai affaire en Italie; je vous laisse seul, seul aux prises avec le malheur, seul avec cet aigle aux puissantes ailes que le Seigneur envoie n ses élus pour les transporter à ses pieds ; l'histoire de Ganymède n'est pas une fable, Maximilien, c'est une allégorie. — Quand partez-vous? — A l'instant même; le bateau h vapeur m'attend, dans une heure je serai déjà loin
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au LE COMTE DE HONTEOBISTO.
de TOUS ; m'accompagneres-TOUs j usqu'au port, Hprrel ? — Je suis tout h tous, comte. — Embrassez- moi. ■
Morrel escorta le comte jusqu'au port : déjà la fumée sortait comme uD panache immense du tube noir qui la lançait aux deux. BientAt le navire partit, et une heure après, comme l'avait dit Hontecristo, cette même aigrette de fumée blanchAtre rayait, b peine visible, l'horizoo oriental, assombri par les premiers brouillai-ds de la nnil.
Au moment même où le bateau à vapeur du comte disparaissait derrière le cap Morgiou , un homme courant la poste sur la route de Florence à Rome venait de dépasser la petite ville d'Aquapendentç. Il marchait assez vite pour faire beaucoup de chemin sans toutefois devenir suspect. Vêtu d'une redingote ou plutêt d'un surtout que le voyage avait infiniment fatigué, mais qui Iiiissait voir brillant et frais encore un ruban de la Légion d'honneur répété à son habit, cet homme, non-seulement à ce double signe, mais encore k l'accent avec lequel il pariait au postillon , devait être reconnu pour Français. Une preuve encore qu'il était né dans le pays de la langue universelle, c'est qu'il ne savait d'autres mots italiens que ces mots de musique qui peuvent, comme le goddam de Figaro, remplacer toutes les finesses
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PEPPINO. SSII
d'une langue particulière. » Allegro! » disait-il aux postillons à chaque montée. « Moderato ! » feisait-it à chaque descente , et Dieu sait s'il y a des montées et des descentes en allant de Florence à Rome par la route d'Aquapendente ! Ces deux mots, au reste, faisaient heaucoup rire les braves gens auxquels ils étaient adressés.
En présence de la ville éternelle, c'est-i-dire en arrivant è la Storta, point d'où l'on aperçoit Rome, le voyageur n'éprouva point ce sentiment de curiosité enlhousiaste qui pousse chaque étranger à s'élever du fond de sa chaise pour Mcher d'apercevoir le fameux dôme de Ssint-Picrre, qu'on aperçoit déji bien avant de distinguer autre chose. Non, il tira seulement un portefeuille de sa poche, et de son porte* feuille un papier plié en quatre, qu'il déplia et replia avec une attention qui ressemblait à du respect, et il se contenta de dire : « Bon ! je l'ai toujours. «
La voiture franchit la porte del Popolo, prit à gauche, et s'arrêta à l'hôtel d'Espagne. Maitre Pastrini, notre ancienne connaissance, reçut le voyageur sur le seuil de la porte et le chapeau h la main. Le voyageur descendit, commanda un bon diner, et s'informa de l'adresse de la maison Thomson et French, qui lui Ait indiquée à l'instant même, cette maison étant une des plus connues de Rome. Elle était située via dei Banchi, près de Saint-Pierre.
A Rome comme partout, l'uirivée d'une chaise de poste est un événement. Dix jeunes descendants de Harius et des Gracques, pieds nus, les coudes percés, mais le poing sur la hanche et le bras ptttoresquement recourbé au-dessus de la tête, regardaient le voyageur, la chaise de poste et les chevaux ; à ces gamins de la ville par excellence s'étaient joints une cinquantaine de badauds des Étals de Sa Sainteté, de ceux-là qui font des ronds en crachant dans le Tibre du haut du pont Saint-Ange , quand le Tibre a de l'eau. Or, comme les gamins et les badauds de Rome , plus heureux que ceux de Paris, comprennent toutes les langues, et sur-
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M LE COUTE DE MOIfTECRISTO.
tout la laague française, ils eatendirent )e voyageur demaDder un appartenieot , demander h dîner, et demander enfin l'adresse de la maison Thomson et Freoch.
Il en résulta que lorsque le nouvel arrivant sortit de rtiAtel avec le cicérone de rigueur, un homme se détacha du groupe des curieux, et, sans être remarqué du voyageur, sans paraître être remarqué de son guide , marcha à peu de distance de l'élrangcr, le suivant avec autant d'adresse qu'aurait pu le faire un agent de la police parisienne.
Le Français était si pressé de faire sa visite à la raaisoD Thomson et Frencb, qu'il n'avait pas pris le temps d'attendre qae les chevaux fussent attelés; la voilure devait le rejoindre en route ou l'attendre ii In porte du banquier. Oa «priva sans que la voilure eût rejoint. Le Français entra, laissant dans l'antichambre son guide, qui aussilât entra en conversation avec deux ou trois de ces industriels sans industrie, ou plutôt aux mille industries, qui se tiennent à Rome k la porte des banquiers, des églises, des ruines, des musées ou des théâtres. En même temps que le Français, l'homme qui s'était détaché du groupe de curieux entra aussi ; le Français sonna su guichet des bureaux et pénétra dans la première pièce ; son ombre en fît autant.
« MM. Thomson et French? » demanda l'élranger. Une espèce de laquais se leva, sur le signe d'un commis de confiance, gardien solennel du premier bureau. « — Qui annoncerai-je? » demanda le laquais se préparant & marcher devant l'étranger. « — M. le baron. Danglars, » répondit le voyageur, i' — Venez, « dit le laquais.
Une porte s'ouvrit ^ le laquais et le baron disparurent par cette porte. L'homme qui était cnbé derri^ Danglars s'assit sur un banc d'attente.
Le commis continua d'écrire pendant cinq miouleg a peu près ; pendant ces cinq minutes, l'homme assis garda le plus profond silence et la plus stricte immobilité. Puis la plume la de crier sur le papier ; il leva la tète , te-
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PKPPINO. Ï87
gard* fittentivement autour de lui, et après s'être assuré du téte-ï-téte :
H Ah! oh! » dit-il, u te Toilft , Peppino? — Ouîl « répondit Inconiquement celui-ci. » — Tu as Sairé quelque chose de boa chcK ce gros homme? — It n'y a pas grand mérite pour celui-ci , nous sommes prévenus. — Tu mis donc ce qu'il vient faire ici, curieux? ~ Pardieu! il vient toucher ; seulement, reste à savoir quelle somme. — On va te dire cela tout à l'heure, l'ami. — Fort bien ; mais ne va pas, comme l'autre jour, me donner un faux renseignement. — Qu'est-ce à dire, et de qui veux-tn parler? Serait-ce de cet Anglais qui a emporté d'ici trois mille écus l'autre jour? — Kon , celui-là avait en effet les trois mille éeus, et nous tes avons trouvés. Je veux parler de ce prince russe. — Eh bien ? — Eh bien ! tu nous avais assuré trente mille livres , et nous n'en avons trouvé que vingt-deux. — Vous aurez mal cherché. — C'est Luigi Vampa qui a fait la perquisition en personne. — En ce cas, il avait ou pajé ses dettes... — Un Russe? — Ou dépensé son argent. — C'est possible , apris tout. — C'est sûr ; mais laisse-moi aller à mon observatoire, le Français ferait son affaire sans que je pusse savoir le chiffre positif. » Peppino fit un signe alGr^ matif, et, tirant un chapelet de sa poche, se mit i. marmotter quelques prières, tandis que le commis disparaissait par la même porte qui avait donné passage au laquais et au baron.
Al} bout de dix minutes environ , le commis reparut radieux. » Eh bien ? » demanda Peppino à son ami. u — Alerte I alerte ! " dit le commis , m la somme est ronde. — Cinq 6 six millions, n'est-ce pas? — Oui, tu sais le chiffre? — Sur un reçu de Son Excellence le comte de Hontccristo. — Tu connais le comte? — Et dont on l'a crédité sur Rome, Venise et Vienne. — C'est cela, m s'écria le commis ; u comment es-tu si bien informé ? ■ — Je t'ai dit que nous avions été prévenus & l'avance. — Alors pourquoi
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«88 LE COHTE DE MONTECRISTO.
t'adresses-tu à moi? — Pour être sûr que c'est bien l'homme il qui nous avons afFoire. — C'est bien lui... cinq millions. Une jolie somme, hein ! Peppino? — Oui. — Nous n'en aurons jamais autant. — Au moins, « répondit philosophiquement Peppino , « en aurons-nous quelques bribes. — Chut! voici notre homme. ■ Le commis reprit sa plume, et Peppino son chapelet : l'un écrivait, l'autre priait quand la porte se rouvrit.
Danglars apparut radieux , accompagné par le banquier qui le reconduisit jusqu'à la porte. Derrière Danglars descendit Peppino. Selon les eonventions , la voiture qui devait rejoindre Danglars attendait dcvunt la maison Thomson et French. Le cicérone en tenait la portière ouverte ; te cicérone est un être très- complaisant et qu'on peut employer à toute chose. Danglars sauta dons la voiture, léger comme un jeune homme de vingt ans. Le cicérone referma la portière et monta près du cocher. Peppino monta sur le siège de dernère.
» Son Excellence veut-elle voir Saint-Pierre?" demanda le eicerone. « — Pourquoi faire ? » répondit le baron, u — Dame! pour voir ! — Je ne suis pas venu ï Rome pour voir, h dit tout haut Danglars. Puis il ajouta tout bas avec son sourire cupide : « Je suis venu pour toucher. « Et il toucha en effet son portefeuille , dans lequel il venait d'eufermer une lettre. ■ — Alors, Son Excellence va?... — A l'hôtei. — Casa Pastrini , » dit le cicérone au cocher. Et la voiture partit rapide comme une voiture de maître.
Dix minutes après , le baron était rentré dans son appart^nent , et Peppino s'installait sur le banc accolé à la devanture de l'hAtcl , après avoir dit quelques mots à l'oreille d'un de ces descendants de Marius et des Grecques que nous avons signalés au commencement de ce chapitre, lequel descendant prit le chemin du Capitole de toute la vitesse de ses jambes.
Daa^an était las, satisfait et avait sommeil. Il se eou-
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