CONTI, LANGEAC
CONTI. Que m’apportes-tu là?
LANGGAC. Vos journaux d’Allemagne, monsieur le prince. Si votre altesse veut les parcourir...
CONTI. Non , pas en ce moment.
LANGEAC ' L’un d’eux, cependant, le plus ancien de tous , car il a déjà un an de date, contient le récit d’un événement affreux : lisez monseigneur... c’est une histoire à faire frémir.
CONTl, lisant. « Le célèbre comte de St-Germain , retiré depuis long-temps dans la ville de Brcslau, vient de terminer sa carrière d une manière aussi bizarre que terrible. Une expérience satanique qull a tentée a causé sa perte, le feu a pris aux fourneaux : une épouvantable détonation s’est fait entendre, et en ouvrant son cabinet mystérieux, on l’a trouvé mort et horriblement défiguré... » En effet, c’est un événement affreux.. .mais, revenons à mon Henriette et à sa mère, car c'est d’elle que je voulais t’entretenir... Sais-tu, vicomte, que jai besoin de me préparer à recevoir la uuchesse...
LANGEAC. Votre altesse ne doit-elle pas s’attendre à des remercimens pour avoir assuré d’avance le mariage de sa fille...
CONTl. Voilà précisément ce qui m’embarrasse... j’ai fait tout cela à son insu... j’ai permis aux jeunes gens de se voir...
les deux cœurs ont pari , le mariage est arrêté pour aujourd’hui même, et pourtant, il y a quelques jours seulement, j'ai écrit à la duchesse pour la prévenir de tout cela...
LANGEAC. Votre altesse avait sans doute d’excellens motifs... votre altesse n’en a jamais d’autres..;
CONTl . Certainement que j’ai des motifs!.. mais le difficile c’est de les expliquer, surtout à une femme!.. Tu sais, mon cbei vicomte, les bruits qui se sont répandus dernièrement à la cour, sur la naissance d’Henriette de Joinville!..
LANGEAC. Puisque votre altesse le désire , je m’en souviendrai... Une aventure romanesque, je crois , arrivée il y a plus de vingt au», ensevelie depuis lors dans le
plus profond mystère, et tout-à-coup révélée à la médisance par l’indiscrétion d’une femme- de-chambre...
CONTl. Ou d’un confesseur... Bref, on disait hautement que du vivant du vieux duc, et pendant son absence, une intrigue de ce coquin dp La Keynaudie, avait introduit un étranger dans l’appartement de la duchesse, et que la naissance d'Henrictttf correspondait à cette fatale aventure dont les héros sont restés inconnus l’un à l’autre.
LANGEAC. Votre altesse doit me rendre la justice d’avouer que je me suis abstenu de croire à rien de tout cela.
CONTl. Comme j’y croyais, moi, je n'ai pas voulu qu’on en pariât plus longtemps; et deux ou trois coups d’épée, distribués à quelques seigneurs de mes amis, ont empêché ces bruits d’arriver jusqu’à la duchè-se.
LANGEAC. Ah!., c’est que votre altesse a une manière d’imposer silence aux gens!
CONTl. Oui, l’on s’est tû... mais depuis ce temps, personne n’a demandé la main d’Henriette... je crois que par dépit je l’aurais épousée moi-même... si je n’avais pas été... bossu...
LANGEAC. Qu’est-ce qui u’est pas un peu bossu?..
CONTl. Enfin, j’ai craint les suites...
mais après tout, il fallait bien marier Henriette , qui a déjà plus de vingt ans...
Ce jeune comte, arrivé récemment de l’Allemagne m’a été recommandé; il est riche, d’un esprit original, et ma foi j’ai tout arrangé.
LANGEAC. \ ôilà ce qu’il faut dire à madame la duchesse.
conti. Comment, Langeac, tu oses avoir une opinion!..
LANGEAC. Je me rétracte...
CONTl. Au reste, je n’al pas le temps de réfléchir, car j’aperçois déjà cette bonne duchesse... ma foi elle le prendra comme elle voudra; àda garde de Dieu... ou du diable!..