ET LES DOCTRINAIRES
C'est la fatalité des grands crimes de perdre le plus souvent les causes qu'ils prétendent servir et de créer des situations violentes où l'esprit de modération est la première victime. Lorsque le soir du 13 février 1820, à la sortie d'une fête de théâtre, le poignard d'un fanatique frappait celui qui semblait être alors le dernier héritier direct de la royauté, il n'atteignait pas seulement un prince, il frappait une politique et ceux qui représentaient cette politique. « Nous venons d'être tous assassinés )), écrivait M. Decazes a de Serre dans le paroxysme de rémotion, — et il ne se trompait qu'h
demi, au moins quant k'iui-même, quant à sa position de premier ministre. Avant que de Serre eût reçu à Nice la sinistre nouvelle, l'orage s'était déchaîné a Paris, emportant dans un tourbillon de haines et de colères de parti le chef du cabinet, qui semblait expier par une chute soudaine l'éclat d'une fortune trop extraordinaire pour n'avoir pas excité l'envie.
Destinée singulière d'un homme qui a dû a des circonstances exceptionnelles de marquer, par sa disgrâce une heure décisive de l'histoire I Depuis quatre ans tout au plus, M. Decazes avait paru sur Ja scène. Élevé rapidement de la préfecture de police a la présidence du conseil par l'attachement de Louis XVI II, qui voyait en lui son œuvre et sa création, ministre du goût et du cœur du prince, il avait été certainement au pouvoir le serviteur habile, séduisant et dévoué d'une patriotique pensée d'alliance entre la Restauration et la France nouvelle. Son crime, irrémissible aux yeux des a ultras )), était d'avoir préparé, conseillé plus que tout autre l'ordonnance du 5 septembre 1816, et d'être resté le représentant d'une politique qui avait dépossédé une majorité royaliste. On ne lui pardonnait ni une fortune qui offensait la vieille
noblesse de cour, ni une faveur dont il n'usait que dans un intérêt de modération humaine et libérale. L'élection de Grégoire avait été une première épreuve pour son crédit. L'assassinat du duc de Berry devenait aussi-tôt le signal du plus effoyable assaut organisé partout, sous toutes les formes, pour arracher au Roi le favori qu'on accusait d'être le complice des révolutionnaires et des régicides, qu'on ne craignait pas de menacer tout haut du sort d'un maréchal d'Ancre!
Pendant quelques jours, les passions les plus violentes s'acharnaient contre un seul homme. Vainement M. Decazes, ému lui-même des périls de la monarchie, essayait de tenir tête et de désarmer ces fureurs en se hâlant de proposer, avec la loi des élections qui avait été préparée, qui devait être présentée le 14< février, deux lois nouvelles d'exception, l'une sur la suspension de la liberté individuelle, l'autre sur le rétablissement de la censure des journaux. Les royalistes, âpres a saisir l'occasion, dédaignaient ces demi-satisfactions^ ils voulaient bien les lois de sûreté, ils ne voulaient pas en laisser l'exécution a celui qu'ils appelaient outrageusement le « Séjan libournais », contre qui un éncrgumènede la droite, M. Clauselde Cousser-
gues, avait lancé dès la première heure une motion de mise en accusation. Aux projets ministériels, on opposait la menace des coalitions, des hostilités parlementaires. Aux résistances du Roi, fidèle au président du conseil et vivement irrité des injures qui, a travers son ministre de cœur, allaient jusqu'à lui, on opposait de pathétiques scènes de famille. Le comte d'Artois, la duchesse d'Angoulême, égarés par les excitations de leur petite cour, ne craignaient pas d'aller se traîner, couverts de deuil, aux genoux de Louis XVII I, en le suppliant de sacrifier M. Decazes, et Louis XVIII, dans une agitation extraordinaire, disait quelques instants après à son ministre : « Ce n'est pas a vous qu'on en veut, c'est à moi... On veut nous séparer, on n'y réussira pas! »
La lutte s'aggravait d'heure en heure. Malgré tout, M. Decazes, fort de l'appui du Roi, aurait sans doute défié les assauts jusqu'au bout, s'il avait pu compter sur ses anciens alliés du centre gauche dans le parlement, s'il avait pu obtenir avec eux et par eux le vote de ces lois d'exception dont il croyait avoir besoin, qu'il s'était hâté un peu imprudemment d'offrir comme un gage aux émotions du moment; mais Rover-Collard et ses amis, sans
s'associer aux iniquités vindicatives des « ultras^, restaient eux-mêmes méfiants et inquiets. Ils n'avaient pas été consultés, — c'était toujoursla grande raison I Ils refusaient de suivre le président du conseil dans la voie où il paraissait s'engager avec les lois d'exception, surtout avec la loi des élections. Dès lors M. Decazes se sentait perdu au milieu des partis, entre les royalistes, qui poursuivaient h outrance sa chute, et les libéraux, qui l'abandonnaient en plein combat. Il ne pouvait plus rien, il reconnaissait qu'il n'était plus qu'un obstacle, et, après quatre jours d'orages intimes, de déchaînements violents, ce drame étrange touchait a sa suprême péripétie. Le Roi, vaincu par la nécessité, finissait par consentira la retraite de son ministre favori-, il ne se séparait néanmoins de M. Decazes qu'avec une sorte de déchirement, en le comblant de faveurs nouvelles, en le faisant duc, ambassadeur a Londres. En même temps, sans toucher au reste du ministère, il rappelait pour la seconde fois à la présidence du conseil le plus modéré des royalistes, le duc de Richelieu, que l'attrait du danger décidait encore plus que le goût du pouvoir.
Louis XVIlï, même en cédant, gardait la décence de la royauté, et c'est ainsi que se dénouait cette
crise de 1820, provoquée par l'acle solitaire d'un meurtrier, aggravée et envenimée par les fureurs des « ul Iras i> , précipitée par l'abandon des libéraux, caractérisée au dernier moment par la disparition subite et définitive du ministre tout-puissant de la veille. « Je plains profondément M. Decazes, écrivait Royer-Collard, — qui n'avait pourtant pas nui h sa chute; — vous savez que j'ai toujours aimé l'homme... Il est parti, comptez qu'il ne reviendra pas. ))
Était-ce un dénoûment? L'éclipsé de M. Decazes ne pouvait guère être considérée que comme le signe d'une transition encore indécise. Un homme avait disparu-, il n'avait pas glissé dans le sang, comme l'avait dit Chateaubriand avec la férocité du génie; il avait disparu dans une tempête de passions iniques; — la situation restait avec ses complications et ses troubles. Le ministère, il est vrai, n'avait subi d'autre changement que la reappariliondeM.de
Richelieu à la présidence du conseil et l'entrée de M. Siraéon a l'intérieur. Il ne voulait pas ou il ne croyait pas dévier de la politique de modération. Le Roi se plaisait toujours a répéter qu'il fallait « chercher une majorité en dehors des ultras ». Le ministère reconstitué cependant ne pouvait échapper a une certaine logique des choses ; il était peutêtre plus engagé qu'il ne le pensait par les circonstances, par ces lois d'exception dont il avait accepté l'héritage et pour lesquelles il avait maintenant h combattre, par les inclinations ou les illusions de M. de Richelieu, qui n'avait pris les affaires qu'en se flattant de désarmer, de rallier la plus grande partie de la droite.
C'était la justement le nœud de cette situation étrangeoùse trouvait un ministère bien intentionné, mais plein de perplexités entre des opinions impérieuses, entre les royalistes, dont il cherchait la dangereuse alliance sans vouloir la payer trop cher, et les libéraux, qui n'étaient pas encore des advcrsaircsdéclarés,qui essayaient de ie retenir. La vérité est que dés le premier moment s'ouvrait une lutte des plus graves autour de ces lois sur la liberté individuelle, sur la censure des journaux, sur les élections, qui mettaient incessamment aux prises
le cabinet et les partis, qui devenaient autant d'occasions de conflits passionnés, de scissions violentes. La crise qui avait emporté M. Decazes se survivait à elle-même, et la question n'était pas seulement dans ce qui se passait k Paris 5 elle était au moins autant k Nice, où de Serre, bien que malade et absent, restait plus que jamais un personnage nécessaire, une sorte d'arbitre reconnu vers lequel se tournaient aussitôt tous les regards.
Comment de Serre jugerait-il de loin cette situation créée par le crime du 43 février et par la cbute de M. Decazes? A quoi se déciderait-il? Allait-il rester dans le ministère pour faire sous un nouveau chef une campagne qui pouvait conduire a une réaction périlleuse, qui commençait par des lois d'exception? Quitterait-il le pouvoir pour reprendre sa place parmi les libéraux constitutionnels, les royalistes modérés avec qui il avait gardé des relations d'opinion et d'affection? C'était la ce qui s'agitait, aux premiers mois de 1820, dans une vive et saisissante correspondance destinée à porter chaque jour aux bords de la Méditerranée, h Nice, les impressions, les excitations et les appels de tous ceux pour qui le garde des sceaux ne cessait d'être une force ou un espoir. L'écho de tout ce qui se
passait a Paris allait retentir dans cette conscience ardente et sincère délibérant avec elle-même.
lïl
D'un côté, les ministres anciens ou les ministres nouveaux comprenaient bien qu'ils ne pouvaient se passer de de Serre. Ils sentaient amèrement le contre-temps qui le tenait éloigné, et ils ne se rassuraient a demi que parce qu'ils pensaient qu'en gardant son nom ils le retrouveraient bientôt tout entier auprès d'eux. Ils ne cessaient de le lui dire : « Que n'êtes-vous avec nous pour nous aider!... Levez les mains au ciel pour nous, et venez a notre secours le plus tôt que vous pourrez., . Achille absent fait toute la force de Troie ; revenez, et avec vous reviendra la force qui nous a manqué, et le succès sans lequel nous sommes condamnés aux plus grands malheurs. »
Le duc de Richelieu lui-môme n'avait as perdu un jour pour lui écrire : «...M. Decazes, indignement calomnié, a dû céder a l'orage, et moi , quoi-
que malade et bien résolu a ne jamais rentrer d les affaires, je me suis décidé au plus pénible sacrifice. J'ai voulu que vous ne l'apprissiez que par moi, et vous témoigner en même temps combien j'atlache de prix a vous avoir pour collègue... J'ai besoin de vous exprimer combien je fais de vœux pour votre parfait rétablissement et votre prompt retour. » Les royalistes les plus éclairés, qui se rattachaient à M. de Richelieu comme a une dernière chance d'échapper aux « ultras », faisaient au garde des sceaux un devoir de loyauté et d'honneur de rester au pouvoir-, ils lui disaient avec M. de Mezy, directeur général des postes et député : « Ce qui contribuera le plus a donner de la consistance à ce ministère, c'est qu'on sache bien que vous ne vous en séparez pas malgré la retraite forcée de M. Decazes. Votre caractère et votre valeur lui sont nécessaires-, vous ne pouvez les lui refuser... » On s'adressait a ses sentiments les plus élevés^ on intéressait son âme généreuse au succès d'une politique qui, sans cesser d'être modérée avec M. de Richelieu, pourrait rallier une partie de la droite contre le danger du moment, la menace révolutionnaire.
C'était la voix du camp royaliste, du camp minis-
tériel. D'un autre côté, les libéraux, les doctrinaires, avec qui de Serre restait encore d'intelligence, lui tenaient un langage différent. Ces hommes de talent et d'éloquence, qui avaient contribué a la chu le de M. Decazes en l'abandonnant, ne tardaient pas à le regretter et commençaient h s'effrayer. Au milieu de leur trouble, ils avaient la vive préoccupation du rôle réservé au garde des sceaux, en qui ils ne cessaient de voir l'ami le plus cher, le plus précieux. Avant de savoir ce qu'il ferait, ils s'efforçaient de l'éclairer, de l'avertir, de le mettre en garde, en lui exposant la gravité des choses. Ils élaienlcertainement sincères et souvent clairvoyants. M. de Barante, avec un esprit calme et une raison fine, lui décrivait la marche, le caractère de celte crise a peine ouverte, ajoutant aussitôt : « Que ferez-vous, mon cher ami? Vous êtes important dans tout ceci. Je n'ai point de résolution k indiquer a un homme tel que vous. Si vous restez, vous pourrez soutenir le ministère, l'empêcher de verser h droite, le réconcilier avec le centre gauche. Vous ferez du bien-, mais vous serez dans une position incomplète. Vous aurez, comme on a eu jusqu'ici, ;i ramasser de côté et d'autre une majorité mobile qui, bon gré, mal gré, vous entraînera aussi h quel-
que mobilité. Si vous quittez, c'est h vous qu'on recourra tout d'abord lorsque ceci ne pourra plus marcber -, mais c'est une carrière plus basardeuse... Choisissez pour vous et pour nous. »
Le duc de Broglie, qui était entré si avant dans l'intimité de de Serre, qui avait été son complice loyal, libéral, dans la préparation de la réforme constitutionnelle, le duc de Broglie, un des premiers, se tournait vers Nice. Il faisait, comme il le disait, « sa confession tout entière » au garde des sceaux absent -, il lui témoignait ses inquiétudes sur tous ces projets de suspension de la liberté individuelle, de la liberté de la presse, qu'on se hâtait de présenter. Ce n'est pas qu'il refusât au gouvernement les moyens d'action ou de répression nécessaires; mais il ne voyait ni « probité politique )) ni (( habileté ministérielle » dans cette façon « d'exploiter la douleur publique « par une réaction a outrance. « Le ciel, qui en veut a ce malheureux pays, disait-il, vous a fait malade et a suscité un scélérat pour achever notre ruine a tous... Ne revenez pas, vous n'avez rien a faire ici. Rétablissez votre santé, conservez-nous votre talent et votre réputation... » Le duc de Broglie retraçait avec feu, avec tristesse, avec la netteté d'un politique, cette
situation nouvelle où un crime avait tout changé. Huit jours après le 13 février, il écrivait a de Serre :
«... Nous voici maintenant livrés a un ministère composé d'hommes modérés, mais sans énergie, sans esprit d'entreprise, et dont le désir ou l'illusion est de croire qu'ils vivoteront entre les deux partis, obéissant tout doucement aux ultras, en disant du mal tout haut, et préparant leur règne par des mesures d'exception. Je crois pour mon compte que la position est entièrement désespérée. Le règne du Roi est fini, celui de son successeur va commencer, et, avant que nous ayons essuyé toutes les folies, toutes les persécutions des ultras, nous n'avons aucune chance de nous relever. H n'est plus du tout question de liberté ni de gouvernement constitutionnel, il est question de se défendre, de se rallier et d'employer à parer les coups qui vont nous être portés le peu d'armes qui restent entre nos mains...
(( Le nouveau ministère supplie instamment qu'on ait confiance en lui, qu'on lui donne les lois d'exception, qu'on ne précipite pas les choses jusqu'aux ultras, et proteste de ses bonnes intentions, dont je suis bien convaincu. Mais que fait tout cela? S'il
tOî LE COMTE DE SERRE
marche avec le côté droit, il aura contre lui la majorité -, s'il incline vers la gauche, le côté droit va l'accahler,.. Vous pouvez juger de ce qui va nous arriver. Dans ce sauve qui peut général, mon intention est de reprendre ma position parfaitement indépendante. Je n'ai nulle raison pour voir aucun des ministres actuels. Tout ce qu'ils demanderont de raisonnable, j'y consentirai avec plaisir^ mais je ne concéderai aucun pouvoir arbitraire k des hommes en qui je n'ai nulle confiance, qui gardent en ce moment la place de MM. de Chateaubriand, de Villèle et compagnie. Quand ces grands personnages hériteront du pouvoir, il faut au moins qu'ils prennent la peine de nous opprimer eux-mêmes... »
(( La confession » était complète. Le duc de Broglie parlait a cœur ouvert au généreux absent, et, comme si cela ne suflisait. pas, la jeune, la brillante et vertueuse duchesse de Broglie se faisait la complice émue de son mari. Elle aussi, elle écrivait a de Serre avec effusion -, elle lui parlait des « circonstances affreuses » qu'on traversait, des « scènes déchirantes » qui venaient de se passer, des déchaînements qui remplissaient Paris. « J'ai bien pensé a vous, disait-elle... Non, rien ne vous rendra jamais ce qu'ont été les ultras depuis huit jours , et les
femmes, et les salons, et les journaux ! La vie de M. Decazes était menacée^ de tous les côtés, on entendait des personnes bien nées, bien élevées, se plaindre de ce qu'on ne l'assassinait pas... Quelle situation que la nôtre! Des crimes de toutes parts, tous les bons sentiments souillés par ceux qui les exploitent!... Je ne sais pas ce que vous ferez dans cette circonstance, mais je sais bien que la conscience vous guidera. Vous ne vous laisserez pas aller au sentiment bien naturel de la première irritation. Vous ne vous dégoûterez pas de la liberté a cause des crimes dont on la déshonore. Hélas! c'est aujourd'hui qu'elle a le plus besoin du secours des âmes consciencieuses, aujourd'hui où on lui reproche ce qui n'est pas elle, aujourd'hui où tout le monde l'abandonne et où ses défenseurs osent h peine lever la voix de peur d'être mal interprétés, aujourd'hui où les passions antinationales ont un si grand appui dans celte horrible mort. Jamais nous n'avons été plus tristes. Victor se lient en arrière, il attend -, il a eu le cœur déchiré de tout ceci. Bénissez Dieu, croyez-moi, d'avoir été éloigné... Soignezvous, nous aurons besoin de vous!... »
A travers tout, il y avait l'appel au cœur libéral de de Serre, l'anxiété de ce qu'il ferait, et les idées,
166 LE COMTE DE SEllUE.
les scnliiiients que les lettres de M. de Baraute, du duc ou de la duchesse de Broglie allaient porter à Nice, n'étaient pas moins vivement exprimés par le premier des parlementaires, l'oracle du centre gauche, Royer-CoUard.
Plus que tout autre, malgré les froissements de la crise ministérielle du mois de novembre 1819, Pioyer-Collard se sentait attaché à de Serre-, il lui en faisait la déclaration avec sa cordialité superbe : (( J'ai plus besoin de votre amitié que je ne puis vous le dire-, vous êtes aujourd'hui pour moi tout le dehors, tout le non-moi \ je ne compte qu'avec vous... )) Royer-Collard, en réalité, était un peu embarrassé. Après avoir laissé tomber M. Decazes, il l'avai t entouré dans sa chute de témoignages de regret et d'intérêt-, en voyant arriver le duc de Richelieu, il hésitait ou du moins il ne se hâtait pas, retenu dans son hostilité par sa déférence pour l'homme élevé a la présidence du conseil et par ses liens d'amitié avec le garde des sceaux. Il attendait de voir se dessiner la politique ministérielle, mêlant h une humeur déjà grondante une modération qu'il avait de la peine a s'imposer, — et a une lettre, toute de confiance affectueuse, qu'il avait reçue de Nice, il se hâtait de répondre :
«... J'ai été ramené un moment a des temps qui ne sont plus, à ces temps d'espérance et de discussions paisibles où l'avenir semblait être h nous... Tout est changé, mon cher ami. Vous devez bien le comprendre. Un grand crime est venu jeter sa lueur sur notre triste situation et nous a révélé la profondeur du mal. L'anarchie s'est déclarée au cœur môme du gouvernement-, un parti s'est cru en état de faire la loi au Roi, et il la lui a faite. Il a fallu inventer un ministère qui fût reconnu. Le problème est résolu aussi heureusement qu'il était possible. Tout considéré, je me réjouis que le ministère ne vous ait pas cru incompatible^ croyez vous-même que vous ne l'êtes pas aussi longtemps que le contraire ne vous sera pas démontré. Qui sait à quoi vous êtes destiné? Gardez la place qu'on vous laisse. Vous savez ce que je pense de M. de Richelieu : il n'a jamais été aussi nécessaire-, c'est notre dernière digue... Voici maintenant ma disposition personnelle :je suis si éloigné de l'opposition, et je la crois si dangereuse en ce moment, que je ne combattrai pas même les lois d'exception, quoique je sois persuadé que la censure accablera le ministère, et que, s'il l'obtient, il doit se hâter de la déposer en présentant dans cette session même une loi de répres-
sion spéciale. Sur la loi des élections, je ne résisterai absolument qu'à la division en classes. Que ne donnerais-je pas pour causer de tout cela une heure par jour avec vous! Cependant restez a Nice... Fortifiez voire poitrine, je ne dirai pas votre ârae, elle est a toute épreuve!,.. »
Celte bonne volonté de réserve et de modération ne durait pas longtemps, il est vrai. Avant que quelques jours fussent écoulés, quand il voyait le ministère s'engager décidément par les lois d'exception, par la manière dont il les défendait, par les alliances qu'il poursuivait, Royer-Collard n'y tenait plus, et, reprenant son dialogue avec de Serre, il se hâtait de lui écrire avec émotion : a C'est de vous surtout, cher ami, que je veux vous parler. Votre situation devient étrange au sein de ce ministère ouvertement allié au côté droit. Ce n'est pas la ce qu'il y a de plus remarquable; mais vous ne pouvez pas ne pas voir que vous êtes immolé dans celte alliance. Ainsi il est établi comme article de foi du nouveau symbole que tout le mal vient de la session dernière et particulièrement de la loi antisociale de la presse, des principes désorganisateurs sur lesquels elle est appuyée. Si vous êtes convaincu que vous étiez l'année passée un
jacobin, vous pouvez vous replacer au banc des miiii.slres sous la protection de votre rejjeniir; mais, si vous n'êtes pas résolu de vous désavouer, vous ferez une étrange figure. C'est à quoi je vous demande de penser... J'ai fait un beau rêve : j'ai songe i'alliance de l'ordre et de la liberté, de la légitimité et de la révolution -, je suis réveillé. Je ne dis pas qu'on ne puisse traîner misérablement^ mais il n'y a pas de raison de s'en mêler. .. » — Royer-Collard, en é])anchant ses amertumes dans l'intimité, se flattait encore d'émouvoir l'absent, comme d'autres se flattaient aussi de gagner cet éloquent absent à une politique contraire.
Entre les deux camps, dans ce monde tourbillonnant et agité de Paris, le garde des sceaux avait un confident éprouvé et sûr qui n'est pas le personnage le moins curieux de ce drame par correspondance. C'était Froc de La Boulaye, homme d'une singulièi c vivacité d'esprit, indépendant par sa fortune, désin-
téressé de toute ambition, observateur par goût, ei avant tout dévoué a de Serre, dont il se chargeait de garder la position et les intérêts. Froc de La Boulaye avait Tavantage d'être lié avec tout le monde, avec Royer-Collard et le duc de Broglie, comme avec M. Decazes et le duc de Richelieu. Son rôle était de tout voir, de tout entendre, de tout recueillir, €t de transmettre jour par jour, heure par heure k Nice la gazette familière du parlement, des salons, du ministère et des partis. « Je vous écris tous les jours, disait-il, parce qu'il y a des impressions de tous les jours... Je suis une glace qui réfléchit les objets qu'on lui présente, beaux ou laids; ne la cassez pas... » Et en eiîet, il disait tout librement, spirituellement, avec un mélange de bonne humeur et de raison hardie.
Au fond, cet esprit honnête et distingué était un royaliste sincère, modéré de sentiments, effrayé des périls révolutionnaires, et mettant pour le moment toute sa politique dans l'alliance au pouvoir des deux hommes pour lesquels il avait un culte, le duc de Richelieu et de Serre. Pour lui, tout s'effaçait devant cela. Entre le nouveau président du conseil et le garde des sceaux, il était l'intermédiaire le plus actif et le plus précieux. I! ne cessait d'écrire
sur tous les tons et sous toutes les formes a Nice : « Le duc de Richelieu est plein de bons sentiments pour vous. Il vous aime et vous honore ; il me charge de vous le dire... Il compte sur votre appui et votre amitié... Il vous promet un compagnon digne d'un homme tel que vous... Vous nous sauverez peutêtre ensemblel.. » C'était toujours le dernier mot!
Le « bon et fidèle » Froc de La Boulaye, comme rappelait M. Pasquier, se faisait un devoir de ne rien déguiser aux exilés de Nice, de penser tout haut avec eux, de les tenir au courant des choses et des hommes. Au besoin, il n'épargnait pas de ses traits mordants les <t ultras » et leurs violences, ces braves royalistes qui savaient si bien unir la « sottise » à l'honnêteté. Il sentait tout ce qu'il y avait de chanceux k trop compter sur cette droite aux passions surannées et incohérentes, qui en était presque h voir dans M. Laine un jacobin-, mais en même temps, malgré ses liaisons avec les anciens modérés du centre gauche, surtout avec Royer-Collard, dont il était le collègue comme député de la Marne et le convive habituel aux dîners du dimanche, malgré son intimité avec ce monde de gens d'esprit, il se méfiait d'eux, et il les jugeait.
Il ne pardonnait pas aux doctrinaires d'avoir laissé
tomber M. Decazes, de harceler le nouveau minislère Richelieu d'une opposition impatiente, de s'exposer a être les dupes ou les complices des révolutionnaires et des bonapartistes déguisés en libéraux. 11 se défendait de cette influence, et il ne négligeait rien pour mettre de Serre en garde contre les séductions éloquentes, contre les a grandes lettres m qu'on lui expédiait a Nice, — non sans se les communiquer tout bas, en petit comité, à Paris. Il y avait de longues conversations dont le garde dcf? sceaux était le sujet invariable, et dont Froc de La Boulaye se bâtait de rendre compte gaiement, avec une bonne grâce piquante. « Je vois régulièrement le duc et la duchesse de Broglie, écrivait ce galant homme-, ils me comblent de bontés. Vous parfumez l'air que nous respirons ensemble. — J'ai passé hier ma soirée chez Germain. Nos jeunes gens, — M. et madame de Broglie, — avaient reçu de vos nouvelles. La duchesse m'a dit que son mari venait de vous écrire huit pages si éloquentes et tellement irrésistibles qu'elle a voulu les copier de sa jolie main. Je me suis mis a genoux pour baiser cette jolie main; mais je n'ai pas reçu l'absolution, car je mourrai dans l'impénitence finale. C'est a qui donnera les meilleures raisons du monde pour vous
placer h la télé ou sous la férule d'un parti qui ne peut gouverner la France... »
Une fois lancé, Froc de La Boulaye ne s'arrêtait plus sur ce monde de la doctrine, sur Royer-Collard , sur le rôle qu'on réservait a de Serre. « 11 me paraît évident, écrivait-il, qu'ils vous veulent pour chef de fde. Ou je m'abuse étrangement, mon bon ami, ou ils perdraient mille royaumes les uns après les autres. Je n'ai jamais vu la folie mieux affublée d'esprit et de raison. Ils savent beaucoup, et de la un profond mépris pour tout ce qui n'est pas académique; ce qu'ils ne savent pas, c'est gouverner, c'est mener les hommes, c'est observer les choses, c'est réussir. Habiles h détruire, incapables d'édifier, leur monde intellectuel n'a rien d'humain que leurs ambitions particulières. Mon cœur se montre a vous a découvert... » Et quelques jours plus tard : « Nos doctrinaires, comme les orientalistes, ne peuvent guère s'arracher a la politique de Babylone et de Palmyre. Leur livre de poste est d'une extrême exactitude, mais pour voyager dans les espaces imagmaires. Je suis trop peu versé dans cette géographie pour no pas paraître médiocre aux professeurs. Je me sauve avec quelques plaisanteries, quelques boutades... Du reste, nous nous maintenons en assez bonne har-
t7i LE COMTE DE SERRE.
monie. Je dîne aujourd'hui chez Royer. Elle est déplorable, la position de notre ami... Sa physionomie fait peine ^ il vous aime. Il m'a dit qu'il vous parlait beaucoup de vous. Quel dommage!.. «
Un moment Froc de La Boulaye, dans une intention de paix , avait eu l'idée d'une entrevue de Royer-Collard avec le président du conseil , et il racontait gaiement l'aventure : « Royer, que j'en ai fort prié et qui ne demandait pas mieux, a eu une longue conversation avec M. le duc de Richelieu ^ mais l'un et l'autre s'entendraient mieux par signes que de toute autre manière. Les syncopes de notre ami, ses oracles confirment le duc dans ses vieilles idées sur V inapplicabilité du savant. Il y a peu d'hommes qui sachent et parlent mieux diverses langues que le duc-, mais la langue de Royer, il ne la parle ni ne l'entend ni ne veut l'enteiidre... » Il était sans pitié, quoique sans fiel, aimant, vénérant même le « patriarche », ayant au besoin pour lui des ménagements délicats, — et le désignant, dans la liberté d'une confidence intime, avec une verve croissante, comme « le premier architecte du monde en démolition ».
Traits piquants, anecdotes, impressions de la politique et des salons, se succédaient ainsi dans
ces lettres, — tout cela entremêlé de gracieuses nouvelles des deux petites filles que le garde des sceaux avait laissées a la chancellerie , de recommandations et d'avis qui en revenaient toujours a dire: « Tranquillisez-vous, rétablissez-vous. Où vous êtes , vous serez toujours maître de hâter ou de différer votre retour... Vous ne pouvez rien sur le cours des choses^ observez, réfléchisse^, ne vous engagez pas, et h moins de consultation expresse, tenez-vous tranquille... Vous savez que vous avez ici sur qui compter,... votre place est bien gardée!... » — Cet homme d'esprit se plaisait a s'effacer et a se confondre dans la destinée du ministre dont il considérait l'amitié comme sa cloirc.
Que pensait réellement le personnage principal , celui h qui s'adressaient tant d'excitations et d'appels? Il est certain qu'au premier moment, même dans l'émotion extraordinaire qu'il avait ressentie
du sinistre événement de Paris, de Serre s'était montré peu favorable à des mesures d'exception. Sa première impression avait été qu'il ne fallait « rien précipiter », qu'il n'y avait» rien à proposer aux Chambres » avant qu'on sût si ratlcnlal du 13 février élait a l'acte forcené d'un fanatique solitaire » ou une œuvre de conspiration. Il croyait peu utile, peu politique la suspension de la liberté individuelle. Le rétablissement de la censure moins d'un an après les lois de 1819 lui répugnait surtout visiblement. « Vous avez eu quatre ans la censure, écrivait-il^ la voulez-vous reprendre? Voulez-vous être aujourd'hui responsable de tout ce qui se dira et de tout ce qui ne se dira pas dans les feuilles périodiques, semi-périodiques et pamphlets?... Voulez-vous accepter cette responsabilité.? Moi, je sens que je ne l'accepterais pas... «
La chute de M. Decazes l'avait profondément remué en redoublant ses douloureuses perplexités, et a celte nouvelle il s'était hâté d'écrire a celui que l'iniquité des partis frappait : « Je vous regrette amèrement, cher ami, pour l'État, pour le Roi, pour vous-même et pour moi. Ce n'est pas que je vous plaigne de quitter le pouvoir. Vous en avez senti les épines , et la triste connaissance qu'on y
fait du cœur Iiumain suffirait pour en inspirer le dégoût; mais ce n'est pas comme cela, ce n'est pas sous les fureurs insensées de la calomnie que j'aurais voulu vous voir succomber... Ma position à moi est fort incertaine. Vous étiez mon lien moral avec le Roi et le gouvernement. Je connais très-peu M. de Richelieu. On m'a dit qu'il laissait ordinairement prendre possession de lui-même. Par qui le irouverai-je occupé? Le faudra-t-il disputer? Enfin je m'abandonne aux événements... jusqu'à ce que, comme vous, je tombe sous le poignard de la calomnie... )> Il ne se faisait point d'illusion, dans le sort de M. Decazes il lisait son propre sort, il récrivait a sa mère. 11 s'était néanmoins décidé a rester, parce qu'il lui semblait qu'en un pareil moment une retraite volontaire serait une désertion devant le péril , parce qu'il ne croyait pas pouvoir se refuser au duc de Richelieu , au « système de modération » qui ne cessait point d'être la politique du Roi au milieu des « fureurs des partis ».
Ministre le lendemain comme la veille, retenu pour l'instant dans sa solitude des bords de la Méditerranée, de Serre recevait tout et écoutait tout. L'éloignement avait l'avantage de lui faire dans sa retraite une sorte de neutralité temporaire,
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OÙ il pouvait a rafraîchir son sang », reposer son imagination, selon le mot de Froc de La Boulaye, mûrir ses pensées et ses résolutions, en reprenant des forces sous le climat vivifiant du Midi.
Au fond il ne se désintéressait de rien et il se méprenait encore moins sur la gravité de la situation, sur le trouble des esprits, dont il retrouvait Texpression dans toutes les lettres qui lui arrivaient chaque jour. Il ressentait vivement, il s'exagérait peut-être la part que ses amis les doctrinaires avaient eue au dernier moment dans la chute de M. Decazes, — en l'abondonnant « par orgueil », disait-il, « en le mettant à la discrétion des ultras ». Il ne voyait pas sans un secret serrement de cœur ces hommes d'une intelligence supérieure s'engager dans une opposition qui allait en croissant. 11 gardait cependant toujours avec eux ses habitudes de cordialité, et il ne désespérait pas de les retenir ou de les ramener. Ses lettres mettaient du baume sur les blessures de Royer-Collard, au dire de La Boulaye, et a la duchesse de Broglie il répondait avec la grâce émue et sérieuse d'une noble amitié : « Que je vous sais gré d'avoir, dans des moments aussi douloureux, éprouvé le besoin de partager avec moi les impressions que vous en avez ressenties!
C'était une des consolations que je pouvais recevoir. Je vous sais plus de gré encore de la manière dont vous sentez nos malheurs; une âme comme la vôtre a dû être déchirée, bouleversée de pareils événements... A travers ces idées lugubres, entouré d'un horizon si sombre, je ne puis cependant désespérer. C'est dans ce sens que j'ai écrit à votre cher Victor. De quelque côté que je retourne le grand problème qui nous occupe tous, j'arrive toujours au même résultat. Attaquons-le par la liberté : pour la fonder, il faut affermir les Bourbons, et pour affermir ceux-ci, il faut toujours en revenir a fonder la liberté. Ces deux causes me paraissent également saintes. Hors de la, je ne vois que subversion et néant. Je comprends bien que nous ne sommes pas dignes encore de la liberté; mais heureusement elle nous est nécessaire, heureusement aussi la royauté ne nous l'est pas moins...
a Que votre cher Victor se maintienne, comme I il le dit, dans l'indépendance, mais dans une indél)cndance élevée qui plane sur les partis et ne relève que de la vérité et du devoir. Il est un des plus beaux espoirs de notre France. Qu'il se conserve pour elle dans celte pureté, cette chasteté d'âme que Dieu a mise en lui. Son nom se rattache aux
deux causes que mon cœur et ma- raison embrassent également comme indissolubles... »
Dans celle vie de retraite et de repos dont il subissait l'obligation cruelle, qui n'était agitée que par les bruits venus de Paris, de Serre avait le temps de se recueillir et de s'interroger, mêlant parfois a ses méditations la lecture d'un livre de de Maistre ou ^'Ivmhoe, le dernier roman de Waller Scott. Sans avoir le fardeau des affaires, il en gardait l'inquiétude dans ses délassements, dans ses promenades comme dans ses lectures, et souvent il se tourmentait de recouvrer si lentement la santé. L'intérêt dont il se sentait poursuivi jusqu'à Nice le toucbait profondément en soutenant son courage-, il en éprouvait une sorte d'émotion religieuse qu'il laissait percer en écrivant à sa mère et en lui racontant avec une imagination attendrie sa mo deste existence de solitaire :
« C'est aujourd'hui Pâques, disait-il le 2 avril, et nous avons un beau jour^ avec du soleil et point de vent, on est comme en plein été. Tout germe, et toutes les feuilles s'épanouissent. 11 faut se lever malin pour se promener avant l'ardeur de midi. Aussi faisons-nous depuis quelques jours des courses à cheval avant déjeuner... oubien^commece malin,
je me promène entre deux rangs de jeunes cyprès sur la terrasse qui termine le jardin et borde la mer, un livre a la main que je quitte souvent pour mes rêveries. Je repasse dans ma mémoire mes promenades semblables sur cette terrasse de Pagny, où vous veniez souvent me rejoindre. Ne pensez pas que de tels souvenirs et les sentiments qui se sont produits s'affaiblissent. Des jours aussi heureux et aussi purs ne s'effacent pas de la mémoire. Ce qui était en germe s'est développé 5 de grands objets, des pensées profondes et souvent douloureuses, des devoirs effrayants me réclament et m'absorbent. Je n'en suis pas moins toujours le même -, mais tous nous sommes ou trop blâmés ou trop loués. On m'écrase en ce moment par les espérances exagérées qu'on place en moi. Quel secours h de si grands maux que la faible voix d'un convalescent I Toutefois, chère maman, adressez à Dieu vos bonnes prières : que pour quelque temps encore il prête un corps à mon âme, l'expression a mes pensées et le souffle a mes paroles! Il m'est témoin que je n'en veux user que pour sa gloire, pour le salut du Roi et de mon pays, n A cet accent généreux et vibrant d'une émotion \ intérieure, on sent le combattant agité du noble
tourment de l'action, subissant le repos comme une peine, impatient de retrouver des forces pour pouvoir suivre les inspirations de son courage, au premier appel du devoir. Ceux qui croyaient que, « moitié à cause de sa santé, moitié a cause de la difficulté des circonstances », il songeait a abandonner les affaires, ne le connaissaient guère. Il attendait, il suivait de loin le drame où il était désigné comme un acteur nécessaire ; il n'entendait se dérober ni au combat ni a la responsabilité du choix de sa place dans le combat, selon le mot de M. Guizot, qui avait, lui aussi) son rôle de conseiller.
C'est ainsi qu'entre quelques hommes d'élite, pendant les premiers mois de 1820, à côté ou en dehors des luttes publiques, se poursuivait un débat intime dont l'objet était la situation de la France, l'avenir même de la Restauration, de la monarchie constitutionnelle. Cette crise de 1820, préparée depuis plus d'une année par une série d'incidents,
surtout par un réveil sensible de passions hostiles, dévoilée ou précipitée par le crime du 13 février, était certainement des plus graves. Elle résumait sous une forme dramatique un problème qui s'est reproduit bien des fois depuis qu'il y a des parlements et des constitutions. Il s'agissait de savoir si le règne des idées et des hommes du 5 septembre allait sombrer, si a la place d'un gouvernement du centre, d'une majorité de raison et de transaction, il n'y aurait plus que deux camps opposés et tranchés, l'un réunissant toutes les nuances de la droite, depuis les « ultras » jusqu'à M. Laine ^ l'autre ralliant toutes les forces du libéralisme, depuis M. de la Fayette jusqu'à Royer-Collard. Il s'agissait, en un mot, de la fortune de la politique modérée, soumise en ce moment à l'épreuve la plus décisive.
Tout dépendait peut-être encore de ce que feraient le centre droit et le centre gauche, ces deux groupes modérateurs, alors comme toujours, intéressés à s'unir et divisés, alors comme toujours, par des susceptibilités, par des ombrages encore plus que par des incompatibilités absolues. Le plus calme des doctrinaires, M. de Baranle, le disait avec une tristesse clairvoyante, « on était en dispo-
I8i LE COMTE DE SEIIKE.
silion (le se blesser », de ne pas s'entendre et de préparer la séparation en la redoutant.
Assurément, lorsque des hommes comme Royer- Collard, Camille Jordan, M. Courvoisier, s'inquiétaient de voir le ministère et ses amis les plus intimes incliner vers la droite, lorsqu'ils combattaient des mesures d'exception ou de réforme constitutionnelle, ils étaient dans la logique de leurs idées, ils restaient des libéraux sans cesser d'être des royalistes^ mais ils ne voyaient pas qu'en multipliant les difficultés, en menaçant de se replier vers la gauche, en parlant de « tirer tout à fait l'épée hors du fourreau », ils risquaient de tout perdre, ils affaiblissaient parleur défection le « dernier ministère modéré possible » pour le moment^ ils poussaient encore plus le duc de Richelieu vers la droite, et ils n'étaient plus eux-mêmes que les alliés éloquents, la décoration et la force d'une opposition dont ils ne partageaient pas les arrièrepensées hostiles.
Les hommes du centre droit, eux aussi, pouvaient avoir raison quand ils s'inquiétaient pour la monarchie de ce feu révolutionnaire dont l'élection de Grégoire, le crime du 13 février, étaient les symptômes^ mais ils ne voyaient pas a leur
tour qu'en se laissant trop aller à leurs alarmes, en s'éloignant des libéraux modérés pour se tourner vers la droite, ils abdiquaient leur rôle, ils se remettaient à la merci des a ultras ». Les uns et les autres, en se séparant, n'arrivaient qu'à s'annuler, à porter un contingent de plus dans deux coalitions ennemies placées face à face avec leurs passions extrêmes, leurs divisions et leurs incohérences. ce Si nous sommes divisés, écrivait Froc de La Boulaye à de Serre, nos adversaires le sont aussi : les républicains, les bonapartistes servent sous les mêmes drapeaux, et si Camille (Jordan) et Royer ne les désertent pas, pourquoi veulent-ils que nous en désertions d'autres ?... »
C'est l'histoire invariable. Le centre droit dit au centre gauche : Séparez-vous des révolutionnaires! Le centre gauche dit au centre droit : Séparezvous des ultras de réaction 1 Pendant que le dialogue «e poursuit, les incidents se succèdent, on s'irrite, on s'aigrit, les vieux ferments s'en mêlent. « On lient pour Marius ou pour Sylla parce qu'on a jadis servi sous leurs drapeaux. » Ce qui pouvait être la force modératrice se dissout^ il ne reste plus que les deux camps ennemis, — ► et vainement alors un homme tel que Koyer-Collard, invoquant « l'an-
cienne majorité », la majorité de la politique bienfaisante des quatre ans, s'écrie : « Que cette majorité sorte de ses ruines! qu'elle se montre a la France qui la cherche, qu'elle s'élève et qu'elle élève le gouvernement avec elle au-dessus des partis!... )) L'appel, si éloquent qu'il soit, va se perdre dans les implacables divisions des partis.
C'était l'histoire de 1820, de cette crise de trois mois qui, une fois déchaînée, allait en se compliquant par degré d'émotions publiques, d'orages parlementaires, de scissions éclatantes 'et d'amitiés brisées. Qu'arrivait-il en 'effet? Dès les premiers moments, la lutte s'engageait autour de ces lois sur la liberté individuelle, sur la censure des journaux, sur les élections, qui avaient le malheur de ressembler a une œuvre de colère, de réaction effarée, et qui devenaient fatalement comme les étapes successives d'une agitation grandissante. Chaque jour désormais amenait de nouvelles péripéties, des explications qui n'expliquaient rien et qui envenimaient tout. Le moindre incident passionnait et troublait une Chambre profondément divisée oii la majorité ne tenait qu'a un déplacement de quelques voix. C'était une campagne complète, une série de batailles rangées ou de vives escarmouches en plein parlement.
La loi sur la liberté individuelle offrait Toccasion du premier choc sérieux : aussitôt se dessinait cette violente et périlleuse situation. Il était bien clair qu'il s'agissait moins de ce que disait une loi médiocre que de l'esprit qui l'avait inspirée, de ce qu'elle cachait, de la politique dont elle semblait être le gage, de l'attitude et des alliances du ministère, de la révolution et de la contre-révolution qui se retrouvaient en présence. Tous les partis se jetaient dans la mêlée avec leurs drapeaux et leurs mots d'ordre, les uns s' armant de l'attentat du 13 février, des périls de la royauté, les autres invoquant les libertés menacées, la Charte mise en interdit. Les orateurs se multipliaient : — d'un côté, M. Pasquier au nom du ministère, M. de Villèle, M. Corbière, portant au cabinet le secours intéressé de la droite^ — du côté opposé. Manuel, Benjamin Constant, Foy, disputant le terrain pied a pied. — Première bataille gagnée laborieusement par le ministère a une modeste majorité de dixneuf voix I
A peine la loi sur la liberté individuelle avaitelle passé, la lutte renaissait plus ardente encore sur le rétablissement de la censure des journaux. Elle était d'autant plus vive, d'autant plus pas-
sionnéc, que la tribune avait une retentissante complice dans la presse, qui se sentait a la veille d'être réduite au silence, et ce qu'il y avait de grave, c'est que les libéraux, qui passaient alors pour avancés, commençaient a n'être plus seuls au combat. Les doctrinaires, k leur tour, entraient en scène. Royer-Collard avait beau promettre de se contenir, il laissait échapper son humeur morose en appelant les lois d'exception « des emprunts usuraires qui ruinent le pouvoir, alors même qu'ils semblent l'enrichir ». Des hommes de l'intimité de Royer-Collard, et liés comme lui au gouvernement par des fonctions, ne déguisaient plus la vivacité de leurs défiances et de leur opposition. Camille Jordan, qui était conseiller d'État, et qui n'avait plus qu'un souffle de vie, se traînait à la tribune pour protester contre un système qu'il accusait « d'abuser des émotions publiques pour en imposer a la raison publique )>, qu'il représentait comme « réunissant tous les traits qui pouvaient blesser le plus profondément l'instinct national ». Et Camille Jordan ajoutait d'un accent ému : k Pour moi, du moins, j'aurai rempli mon devoir par celte expression publique de mon vote; j'aurai donné a ma patrie et a mon prince le dernier témoignage de
fidélité. Quels que soient les sacrifices qu'il puisse me coûter, il servira a répandre la consolation sur les derniers restes d'une existence affaiblie. » M. Pasquier avait de la peine a effacer l'impression de ce qu'il appelait dans ses lettres la « douce et lamentable éloquence » de Camille Jordan.
Cette seconde bataille pour la censure des journaux, le ministère la gagnait encore comme il avait gagné la première pour la suspension de la liberté individuelle; mais il n'en avait pas fini, il n'en avait jamais fini! une dernière bataille, la plus décisive de toutes, restait a livrer pour celte réforme du système électoral, qui avait fait l'objet des méditations approfondies de de Serre avant son départ , que M. Decazes avait présentée aux Chambres avant de disparaître, et qui soulevait tous les orages, k La loi des élections, tout est la, disaient les ministres-,... tant qu'on n'aura pas de garanties de ce côté , il n'y aura rien de fait... »
La didiculté était d'obtenir d'une Chambre troublée le vote d'une loi qui avait près de cinquante articles, qui ravivait les questions les plus brûlantes, qu'on accusait d'être une violation de la Charte, le couronnement du système de réaction, une revanche d'ancien régime. Au dernier moment,
t90 lE COMTE DE SERRE.
k la mi-avril, le ministère, ému des inextricables embarras dont il se voyait assiégé, croyait se tirer d'affaire en proposant un nouveau projet, simple et sommaire, par lequel il se flattait d'échapper tout au moins au reproche de toucher a la Charte. Malheureusement la loi nouvelle ainsi simplifiée n'avait plus pour la relever ni l'augmentation du nombre des députés , ni le renouvellement intégral , ni le vote public , et elle gardait ce qui froissait le plus l'instinct libéral, l'inégalité de sufi'rage par la création de deux collèges, un collège d'arrondissement désignant des candidats et un collège de département choisissant les députés parmi ces candidats. De l'idée première d'une réforme , qui avait sa grandeur dans l'esprit de de Serre . même dans la loi de M. Decazes, il ne restait plus qu'un expédient assez médiocre , destiné , on l'avouait naïvement, à donner une Chambre « malléable et monarchique ». C'est maintenant sur ce point extrême que se concentraient toutes les passions de combat allumées et entretenues depuis deux mois par les lois d'exception.
Je ne veux que montrer la manière dont se nouait et se compliquait cette crise, qui allait devenir un véritable drame. Le ministère Richelieu n'échappait aux premières épreuves de ses lois sur la liberté individuelle, sur les journaux, que pour se retrouver aussitôt en face de difficultés nouvelles ; il se débattait et s'épuisait dans des discussions toujours renaissantes , souvent délicates , semées d'incidents embarrassants, — interpellations au sujet de M. Decazes, pétition de M. Madier de Montjau sur le « gouvernement occulte » du comte d'Artois et de ses amis. C'était d'un autre côté, de la part des libéraux, une tactique évidente de multiplier et d'envenimer ces incidents , de prolonger ces discussions par des discours enflammés ou des amendements sans nombre^ en un mot, d'émouvoir le pays et de créer une agitation d'opinion.
Pour les uns et les autres, la loi des élections apparaissait désormais comme le rendez-vous de la
grande et décisive rencontre, et plus cette situation se dessinait dans sa gravité, plus on approchait du rendez-vous, plus aussi tous les regards allaient chercher de Serre au loin ^ on sentait plus que jamais que le garde des sceaux devenait l'homme de la situation, que son absence laissait le ministère plus qu'a demi désarmé.
Jusque-la, le ministre des affaires étrangères, M. Pasquier, avait été a peu près l'unique porteparole du gouvernement -, les autres ministres étaient peu faits pour la tribune. M. Pasquier seul avait tenu tète aux orages en homme toujours prêt, toujours avisé, et non sans succès; mais M. Pasquier, politique supérieur par la raison et par le conseil, avait plus de netteté judicieuse que d'éloquence entraînante. 11 sentait lui-même qu'il ne pourrait suffire jusqu'au bout, et il était le premier à écrire a de Serre : « Si je vois arriver la loi d'élection sans espérance de votre puissant secours, je serai d'un malheur tout voisin du désespoir : tout est dans cette loi... Si vous êtes a la tête de notre phalange, je n'aurai aucun doute sur le succès. Arrivez donc, mon cher collègue, mais arrivez-nous fort et vaillant selon votre coutume. » D'autres se montraient bien plus pressants. Un homme, connu alors, qui était
uii des plus vieux amis de Royer-Coliard, mais qui ne suivait plus le chef des doctrinaires dans sa campagne nouvelle, M. Becquey, écrivait au garde des sceaux * : « Vous nous manquez plus que vous ne pouvez le croire... Si vous aviez été au banc des ministres, les assaillants eussent été moins osés... » Et lui aussi, le fidèle Froc de La Boulaye, après avoir recommandé a de Serre d'attendre en repos, il hâtait maintenant le retour de ses vœux et de ses sollicitations. « Vous n'assisterez pas de loin a nos funérailles, disait-il... Notre situation est périlleuse. Il nous faut, avec l'honorable M. de Richelieu, un homme qui sente ses forces, qui en use, qui plane sur les partis, qui les contienne, et dont la voix puissante inspire la confiance j vous pouvez élro cet homme... »
Le duc de Richelieu lui-même enfin, comme président du conseil, n'hésitait plus à rappeler le puis-
• M. Becquey avait été autrefois membre de la première assemblée lé{;islative de la révolution, et en 1799 il avait été, avec Royer-Collard, du fameux conseil secret ou comité royaliste en correspondance avec Louis XVilL C'est dire l'ancienneté et l'intimité de leurs rapports. Dans sa lettre à de Serre, M. Becquey, en parlant de la lifjne de conduite des doctrinaires à ce moment, ajoutait : " C'est une de mes afflictions ù cause de Royer-Collard, avec lequel j'ai passé vin{ç-cinq ans dans une communion parfaite de principes et de conduite...*
sant collègue sans lequel il osait k peine aborder la loi des élections. « Votre appui et votre coopération dans cette grande lutte seront décisifs, lui disait-il, et je n'aurai plus aucune crainte quand je vous verrai a Paris. Nos ennemis ne s'endorment pas... Ceci est une guerre k mort entre le génie du bien et celui du mal. Je suis heureux de vous avoir pour compagnon d'armes dans cette lutte, que je suis bien décidé à soutenir a outrance. J'espère qu'avec du courage et de la prudence nous terrasserons les méchants sans nous laisser dominer par les fous, et nous réunirons sous notre bannière tous les hommes de bonne foi qui veulent le maintien de ce qui existe. » Ce qu'on voulait du garde des sceaux, c'était sa parole sans doute, et, s'il ne pouvait parler, ce qu'on voulait encore, c'était sa présence 5 tout se réunissait pour lui fixer le moment du retour. Les appels qu'il recevait de toutes parts répondaient à ses propres résolutions, a ses impatiences, et, tandis que dans tous les camps se préparait le grand combat pour la loi des élections, de Serre regagnait à petites journées Paris, où il rentrait le 17 mai 1820, où il était attendu avec une sorte d'anxiété. « A mesure que votre ombre se projette de nos côtés, lui écrivait Froc de La Boulaye, on vous met en
scène plus souvent et de mille diverses manières. Chacun se fait un de Serre a sa guise... »
VÏII
Chose étrange, jusqu'à la dernière heure, les doctrinaires gardaient la secrète espérance de retenir de Serre ou de trouver avec lui une transaction, ou tout au moins de l'amener h réfléchir encore, a se réserver. Ils auraient voulu devancer tout le monde auprès de lui et être les premiers à lui expliquer une situation où sa présence pouvait tout changer.
A peine était-il rentré a la chancellerie, avant même qu'il fût arrivé, M. Guizot lui adressait lettres sur lettres. « Je vous conjure de me dire a quel moment je puis aller passer une demi-heure seul avec vous... Mon cher ami, j'ai un besoin profond, irrésistible, de vous dire quelques mots. Je ne sais, je crains que les uns et les autres, nous ne parvenions guère k causer a fond avec vous, et peut-être dans huit jours nous trouverons-nous séparés sans nous être dit ce qui l'eût empêché, ce qui eût sauvé
tant de choses. Je ne me résigne pas à cela... » Le duc de Broglie essayait aussi de voir le garde des sceaux, et la gracieuse duchesse, avant même de recevoir, le jour suivant, la visite de de Serre, se hâtait de lui écrire : « Victor attend que vous lui fassiez dire quelque chose... J'ai un si grand désir que vous ayez causé avec lui avant de vous engager, que vous ayez entendu tout ce qu'il a a vous dire de noble, de sincère, de loyal, pour vous conserver Parmi nous ^ j'ai tant d'espoir que sa conscience et la vôtre s'entendront, se réuniront pour ne plus se quitter, que je hasarde cette demande... »
Royer-Collard, a son tour, écrivait k de Serre celte lettre singulière, a la fois cordiale et inquiète : « Vous voiPa arrivé. On m'a dit a votre porte que j'aurais pu vous voir dans la matinée, mais que mon laisser-passer était retiré. Je n'en conclus rien, si ce n'est que vous aviez besoin de repos. Il y a entre nous de l'inefîaçable. Nous nous sommes montré nos âmes. J'ai besoin de vous répéter ce que je vous écrivais à Nice : vous êtes pour moi le dehors! Je vous aime avec tendresse, et plus d'une fois les larmes me sont venues aux yeux en pensant à vous... Je ne vous demande que de communiquer avec moi par vous-même, par vos impressions, non par celles
des autres... » El le lendemain, après avoir vu de Serre, Royer-Gollard lai écrivait encore : « S\^pour votre malheur et pour le nôtre, vous êtes engagé, au moins distinguez-vous en lettres majuscules de ce misérable ministère. Je ne vous ai pas assez dit hier que, sans cela, vous êtes perdu pour la monarchie et pour la France, et il serait déplorable que vous fussiez perdu... Peut-être dépend-il encore de vous d'imposer une conciliation : pensez-y 1 » Les adjurations patriotiques se succédaient, plus vives, plus pressantes que lorsqu'on s'écrivait entre Paris et Nice, parce qu'on touchait de plus près a la crise décisive.
Assurément de Serre rentrant à la chancellerie avait ses combats intérieurs, et il aurait voulu croire a cette « conciliation » dont parlait Royer-Collard. Il ne se faisait que peu d'illusions sur la droite, dont il n'était pas l'homme : au fond , il n'avait pas une opinion très-différente de celle de ses anciens amis sur la plupart des mesures qui avaient été adoptées depuis son départ. Cette nouvelle loi des élections, [)Our laquelle il revenait, prêt h suivre « le rapporteur, M. Laine, sur la brèche », comme il le disait, celte loi surtout était loin d'être pour lui un idéal. S'il n'y avait eu que des questions partielles dans
une situation régulière, on aurait pu s'entendre encore ; mais ce que les doctrinaires ne voyaient pas, c'est que depuis trois mois, sous la pression des événements, il s'était fait entre eux et le garde des sceaux une séparation profonde, plus morale peutêtre que politique, plus instinctive que raisonnée. Il y avait du vrai dans ce que Froc de La Boulaye, un jour du mois d'avril, écrivait avec une certaine finesse a de Serre : u Entre vous et les fortes tètes, — les fortes têtes, c'étaient les doctrinaires, — il y a des atomes crochus. Vous vous tenez par certains côtés ; mais vous êtes destinés à vous aimer, k vous admirer de loin : en vous rapprochant, vous ne serez pas d'accord... Tiraillés dans des sens divers, ou la force des choses soumettra vos amis à votre drapeau , ou ils déserteront avec armes et bagages... »
De Serre ne cessait point certes d'être un libéral. Il était profondément attaché aux garanties parlementaires les plus sérieuses, aux institutions libres; mais, comme il récrivait au duc de Broglie, il ne les séparait pas de la monarchie. Il avait le sentiment, la fibre royaliste, et depuis trois mois, quand de loin il suivait avec une attention passionnée ces débats qui agitaient le parlement, il avait été frappé de la recrudescence de toutes les hostilités révolu-
lioûnaires, des appels retentissants a l'insurrection, à un drapeau de révolution. Ce qu'il reprochait k ses anciens amis, c'était d'avoir été depuis le commencement de cette crise moins des royalistes modérés, constitutionnels, que les alliés d'une opposition agitatrice, d'avoir contribué a créer une situation violente où, au risque d'avoir à subir quelques lois médiocres, il ne restait plus qu'a tenir tête a une attaque organisée, grandissante. C'est ce qui le séparait des doctrinaires.
C'est l'esprit tout ému de ces préoccupations et de ces pensées que de Serre faisait dès le 18 mai sa rentrée dans la Chambre, où son apparition était une sorte d'événement. La discussion de la loi des élections était déjà ouverte depuis le 15. Il y avait quatre-vingt-quatre orateurs inscrits contre le projet, tel que le rapporteur, M. Laine, l'avait exposé. Foy avait le premier engagé le feu ; Royer-Collard avait prononcé un de ses discours les plus éclatants pour la défense de l'égalité de suffrage^ M. de Labourdonnaye, M. de Cateslbajac, M. deBonald, avaient parlé pour la droite, — et chaque jour, depuis la première heure, une foule bruyante s'amassait autour du Palais-Bourbon, attirée par le grand débat. La passion de la rue répondait au signal des chefs de partis.
On se trouvait maintenant en pleine action. Les orateurs se succédaient, évoquant tour a tour ces éternelles images des factions démagogiques ou de l'ancien régime. De Serre, encore faible et visiblement éprouvé par la maladie, suivait la discussion sans dire un mot, laissant tout au plus voir ses impressions aux mouvements nerveux de sa physionomie. 11 se contenait et il attendait, lorsque, le 27 mai, M. de la Fayette reproduisait dans la Chambre une de ces scènes a demi révolutionnaires qui avaient si vivement frappé le garde des sceaux quand il était loin de Paris. M. de la Fayette, du ton dégagé et hardi d'un gentilhomme radical, se plaisait k réveiller les souvenirs de la Révolution, a parler des «folies » de l'émigration, du 10 août, du drapeau tricolore, et il signifiait a peu près a la Restauration qu'elle avait rompu son pacte avec la nation en violant la Charte, qu'on était désormais libre envers elle. Aussitôt de Serre s'élançait a la tribune, et d'un accent frémissant il relevait tous ces défis :
« Le préopinant, disait-il, nous a entretenus de deux époques, les premiers temps de la Révolution et le moment actuel. La première époque appartient à l'histoire, et l'histoire, qui la jugera, jugera aussi l'honorable membre... L'honorable membre a été
k la tête de ceux qui ont attaqué et renversé l'ancienne monarchie. Je suis convaincu que des sentiments exaltés, mais généreux, l'ont déterminé. Il devrait être assez juste pour ne pas imputer aux victimes de ces temps tous les maux d'une Révolution qui a pesé si cruellement sur eux.
u Ces temps n'auraient-ils pas laissé a Thonorable membre de douloureuses expériences et d'utiles souvenirs ? Il a dû éprouver plus d'une fois, il a dû sentir, la mort dans l'âme et la rougeur sur le frorit^ qu'après avoir ébranlé les masses populaires, nonseulement on ne peut pas toujours les arrêter quand elles courent au crime, on est souvent forcé de les suivre et presque de les conduire... Mais laissons nos anciens débats, et songeons au présent... L'honorable membre déclare que les actes de la législature, que vos actes ont violé la constitution, et qu'il se croit délié de ses serments. Il le déclare en son nom et en celui de ses collègues-, il le déclare a toute la nation! Il ajoute à ces déclarations un éloge aussi affecté qu'inutile de ces couleurs qui ne peuvent plus être aujourd'hui que les couleurs de la rébellion. Et ce scandale est renouvelé pour la seconde fois a la tribune! Je demande quel peut en être le but. El si des insensés au dehors, séduits,
excités par ces paroles criminellement imprudentes, se portaient a la sédition, sur la tête de qui devrait retomber le sang versé par le glaive de la révolte ou parle glaive de la loi?... »
A ces mots , un mouvement extraordinaire remplissait la Chambre. Dès lors, le gouvernement semblait s'éclipser ou se concentrer dans un seul homme reparaissant après quatre mois d'absence. L'opposition sentait qu'elle avait devant elle un athlète capable delacontenir et delà dominer. L'assemblée retrouvait un guide dans cette discussion laborieuse, oii a chaque instant il y avait k faire face a l'imprévu. La situation était d'autant plus émouvante qu'on voyait parfois la force près de manquer à cet intrépide combattant de la parole. Un jour même, on fut obligé de lui porter a la tribune un fauteuil pour lui permettre de reprendre haleine.
De Serre n'était entré d'abord qu'incidemment dans le débat par sa vive apostrophe a M. dé la Fayette. Il y entrait bientôt a fond, avec toute la supériorité de son esprit, a propos d'un amendement d'opposition que Camille Jordan avait présenté et qui aurait établi dès lors ce qu'on appellerait aujourd'hui le vote par arrondissement. Le garde des sceaux saisissait cette occasion d'embrasser la
question tout entière, en analysant avec feu les conditions politiques de la France, en montrant comment était née et s'était imposée la nécessité d'une réforme de la loi électorale du 5 février 1817. Il traçait ce tableau d'un trait rapide et ferme , en homme qui pouvait se tromper et avoir lui aussi ses illusions , mais qui cherchait certainement avec une sincérité ardente le moyen d'obtenir ce qu'il appelait « un large et vigoureux système de représentation ».
Et, chemin faisant , il relevait les objections, les contradictions, les récriminations de ses adversaires. A ceux qui voyaient déjà la France nouvelle ramenée a l'ancien régime, il répliquait avec fierté, sans craindre de réveiller des souvenirs importuns pour la droite : « S'agit-il des intérêts nouveaux? Avant l'ordonnance du 5 septembre, le gouvernement du roi les a crus menacés, et il est accouru à leur défense. Depuis le 5 septembre, le ministère^ pressé d*une foule d'autres difficultés, n'en a pas moins multiplié autour de ces intérêts nouveaux tous les gages, toutes les garanties qu'ils pouvaient désirer* Quant à nous, quels que soient ceux qui se portent aujourd'hui défenseurs de ces intérêts , nous pouvons leur dire : Quoi que vous ayez fait pour eux, vous n'avez pas fait plus que nous. » Et c'était vrai!
A ceux qui accusaient le gouvernement de subir le joug d'un parti , il répondait avec hauteur que le gouvernement avait la prétention de n'être asservi à aucun parti , qu'il entendait gouverner avec indépendance, (( dans les bornes de la modération et de la justice » , sans partialité et sans exclusion , et il prononçait ces mots a l'adresse de tous les partis exclusifs : « On commence par exclure, et l'on finit toujours par proscrire. » Enfin, a ceux qui traitaient comme un misérable expédient le dernier projet électoral du ministère, il rappelait, non sans amertume, que leur opposition avait rendu impossible un système plus large , — qu'il regrettait , quant a lui, qu'il essayait de faire revivre par son langage. Vives répliques, traits saisissants, démontrations animées, tout s'enchaînait dans ce discours avec une ardente logique. Le rejet de l'amendement de Camille Jordan était comme le premier gage d'une victoire encore incertaine et sûrement chère a conquérir.
Un moment, au milieu de ces débats qui ne faisaient que s'enflammer en se prolongeant, où laraison avait moins de place que les passions, une péripétie singulière éclatait, l'idée d'une transaction reparaissait a l'improviste. Un membre du centre gauche, un ami de Royer-Collard, M. Courvoisier, reprenait
le premier projet de de Serre, et, avec Taugmenlation du nombre des députés, avec le renouvellement intégral , il proposait les deux collèges tels que le garde des sceaux les avait d'abord conçus. M. Courvoisier et ses amis cherchaient visiblement une conciliation. Les négociations intimes, qui ne cessaient pas, avaient sans doute préparé ce coup de théâtre. On le dirait d'après une lettre que M. Guizot écrivait a de Serre la veille de la présentation de l'amendement de M. Courvoisier, et où il disait : a Vous voyez la position : votre loi actuelle peut passer, mais vous savez a quel prix. Voici ce que Royer, qui est hors d'état de sortir ce soir, m'a chargé de vous dire... — Tout peut être perdu ou sauvé demain. »
Le fait est que le lendemain, en pleine séance, de Serre paraissait accepter la proposition, et c'est là justement qu'était la péripétie. Celte évolution apparente du garde des sceaux déconcertait la
j droite, étonnait les autres ministres eux-mêmes, qui désavouaient presque leur collègue. La situation pouvait encore changer de face. Puis tout a coup M. Courvoisier élevait des restrictions : il n'avait
I pas entendu accorder le double vole aux plus im- [tosés dans leur arrondissement et au collège de
départementl II avouait qu'il y avait eu équivoque, et de Serre, poussé a bout, s'écriait avec impatience : « On s'est mépris, dit-on. La méprise est incroyable! J'en suis affligé, il n'y a rien de fait^ le gouvernement tient ferme dans la défense du projet de loi soumis k la discussion de la Chambre. » Et la bataille recommençait plus acharnée; mais déjà la questionne s'agitait plus seulement dans laChambre, elle avait passé dans la rue.
Depuis quelques jours, en effet, tout s'aggravait étrangement dans Paris. Les rassemblements n'avaient cessé de s'accroître et de s'animer autour du Palais-Bourbon. Aux démonstrations libérales qui escortaient la chaise a porteurs de M. de Chauvelin, se rendant malade a la Chambre, répondaient les démonstrations royalistes. On échangeait les cris, les menaces, les insultes sur le passage des députés, selon leur opinion connue. Les rixes, les conflits, n'avaient pas tardé à éclater. L'effervescence
bruyante, mais assez inoffensive, des premiers instants était devenue une agitation préméditée, organisée, qui gagnait bientôt le centre de la ville et allait même tourbillonner autour des Tuileries. Le gouvernement avait dû déployer l'appareil de la force publique, les moyens de police, jusqu'à des charges de cavalerie, et il en était résulté des accidents douloureux, du sang versé, des victimes dont l'une était un étudiant, le jeune Lallemand. Les funérailles de ce jeune homme étaient une occasion de trouble habilement exploitée.
Tout servait de prétexte à des excitations persistantes, a une sorte d'insurrection qui, sans éclater, s*essayait partout, frémissait sans cesse aux portes de la Chambre. Du 1" au 10 juin, la situation de Paris avait le caractère le plus critique, et chaque jour, à l'ouverture des séances, les députés venaient porter le bulletin des troubles de la ville, de ce qu'ils appelaient les violences de la soldatesque, les excès de la répression. Le « sensible et véhément » Camille Jordan lui-même remplissait la tribune de son émotion. Benjamin Constant, Manuel, Laffitte, Casimir Périer multipliaient les accusations contre le ministère, réclamaient la suspension des séances de la Chambre, la réunion de la garde nationale.
Menacé a chaque instant d'être vaincu par le mal, de Serre retrouvait une énergie nouvelle et un courage a la hauteur des circonstances.
Certes il éprouvait autant de chagrin que qui que ce soit de la situation de Paris. Il avait avec ses collègues la responsabilité de la paix k maintenir ou k rétablir dans la ville; seul pendant quelques jours, il portait devant la Chambre le poids de la défense du gouvernement, faisant face a tout le monde avec une intrépidité, une énergie, une puissance de parole, qui ont fait dire depuis au duc de Broglie, témoin de ces scènes, que c'était «. une lutte homérique ».
Il ne se bornait pas a se défendre, il marchait droit sur ses adversaires, qu'il accusait d'avoir allumé et d'entretenir l'agitation par leurs discours. « On vient de chercher a exciter votre douleur et votre indignation, disait-il. Ces sentiments sont justes, ils doivent être profonds -, mais l'indignation doit surtout remonter aux auteurs de cette rébellion, aux hommes qui l'ont depuis longtemps préparée et qui maintenant la dirigent... Que penserez-vous de tous les efforts faits a cette tribune pour enflammer les esprits, pour les pousser aux dernières extrémités, pour diriger l'animad version contre le gou-
vernemem, pour ajouter aux malheurs, au sang versé? Nous la redoutions, cette effusion du sang, aux premières paroles incendiaires qu'à notre arrivée dans cette Chambre nous entendîmes proférer. Nous nous élançâmes a la tribune et nous dîmes : Si la révolte éclate, le sang versé retombera sur vous! Que penserez-vous de ces attaques violentes dirigées contre des lois que vous avez vousmêmes rendues dans cette session? Je dirai qu'alors, loin de vous, je voyais avec douleur rendre ces lois, qui ne me paraissaient pas suffisamment nécessaires, mais dont les événements d'aujourd'hui ne justifient que trop bien la nécessité... »
Et lorsqu'on proposait de suspendre les séances de la Chambre, comme si la voix du parlement devait se taire devant la sédition, de Serre se relevait avec fierté, et répliquait d'une voix dominatrice : « Je n'ai qu'un mot a dire de la proposition qui vous est faite de suspendre vos délibérations. Ce n'est qu'un prétexte sans doute, mais c'est un honteux prétexte. Ce qu'on vous propose serait une lâcheté. Si véritablement il y avait danger pour vous, il ne faudrait pas suspendre vos délibérations, il faudrait faire ce que font en tous pays les assemblées délibérantes dans les circonstances périlleuses : elles se déclarent
en permanence. C'est alors que les grands conseils nationaux entourent le trône de leurs forces et de leurs secours... »
Ce jour-la, il dominait fièrement ses adversaires, et, quelle que fût la valeur d'une loi débattue à travers tant de dramatiques péripéties, de Serre, dans cette discussion, restait le vrai et sérieux libéral en revendiquant, en maintenant jusqu'au bout devant la sédition la liberté et la dignité des institutions parlementaires. Chose curieuse pour* tant, parmi les hommes qui, dans ces luttes ardentes, ne cessaient de harceler le ministère de 1820 et ce garde des sceaux intrépide toujours sur la brèche, quel était un des plus véhéments, un des plus impétueux? C'était Casimir Périerl
Franchissez quelques années a peine, moins de douze ans : Casimir Périer est ministre a son tour, ministre d'une monarchie nouvelle qu'il veut faire vivre. Et, lui aussi, il tient le pouvoir au milieu des séditions, des complots, des orages populaires et parlementaires. Lui aussi, il voit l'émeute dans la rue, les manifestations autour du Palais-Bourbon, le trouble dans la Chambre. Il rencontre sur son chemin les hostilités implacables, les imputations outrageantes ; il est accusé d'organiser les « assas-
sinats » avec sa police, de soudoyer les émeutes pour se donner le plaisir de les réprimer, de violer les lois, la Charte, de méditer des coups d'État! Et lui aussi, non plus seulement pendant quelques jours, — pendant des mois il fait face a tout avec une égale intrépidité, par les moyens qu'a employés son prédécesseur, qui ne changent guère avec les gouvernements. Lui aussi, il est au pouvoir comme au combat. Il est même plus exigeant avec ses amis, dont il supporte mal la dissidence, et c'est lui qui s'écrie : « Je me moque bien de mes amis quand j'ai raison^ c'est quand j'ai tort qu'il faut qu'ils me soutiennent. »
Le chef d'opposition, devenu chef du gouvernement, était fait pour se mesurer avec l'anarchie-, il aurait pu faire un retour sur lui-même, et, si je ne me défends pas de ce rapprochement, ce n'est point pour offenser une grande mémoire, c'est pour raontrerpar le plus illustre exemple que les hommes, quand ils attaquent leurs émules ou leurs adversaires, devraient bien songer à ce qu'ils seront peut-être obligés de faire a leur tour. Casimir Perler a été le de Serre de 1831 ; de Serre était le Casimir Périer de 1820, recevant les assauts sans se laisser ébranler, recommençant chaque jour et poursuivant
à travers tout la discussion de la loi qu'on lui disputait, dont il avait k cœur d'assurer le succès.
Cependant, au point où en étaient arrivés ces débals de 1820, après vingt-cinq jours orageux, on ne pouvait aller plus loin, il fallait un dénoûment. D'abord le garde des sceaux lui-même était a bout de forces^ il ne se soutenait plus que par une sorte d'héroïsme de volonté. 11 le disait le soir du 8 juin ; « Pour mon compte, si ça ne finit, je finirai : je suis abîmé î » Ses amis le sentaient encore plus pour lui. M. Decazes lui écrivait : « Vous m'avez fait frémir k la tribune, et je viens de vous lire presque sans respirer. Je tremble que vous n'ayez écouté votre courage plus que vos forces, et que vous ne payiez cher votre dévouement. » D'un autre côté, l'agitation des rues commençait a plier sous une répression énergique, et dans l'intérieur de la Chambre l'opposition vigoureusement contenue se sentait impuissante. La passion s'épuisait!
Les uns, les plus extrêmes, hésitaient avant de pousser plus loin une résistance dont ils devraient aller prendre la direction ostensible et la responsabilité-, les autres, en bien plus grand nombre, voulaient bien combattre la loi des élections, harceler le gouvernement, mais ils ne voulaient pas paraître
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pactiser avec la sédilion : ils se sentaient responsables de la continuation des troubles. L'inquiétude gagnait les esprits les plus fermes, — et tout finissait par un amendement d'un député assez obscur, M. Boin, qui reprenait la proposition de M. Courvoisier, telle que le garde des sceaux l'avait toujours comprise. Au bout de tout, la droite, sauf quelques ultras, le centre gaucbe et môme une partie de la gaucbe réunissaient leurs voix sur cet amendement, qui consacrait, il est vrai, le double vole en faveur des plus imposés, mais qui avait sur le dernier projet ministériel l'avantage de maintenir le principe de l'élection directe. Le reste n'avait plus qu'une importance secondaire.
Elle était donc volée, cette loi qui a gardé le surnom de loi du « double vote », qui a subi l'impopularité a sa naissance, — et voila la vanité des passions humaines, elle a déjoué toutes les prédictions! Elle n'a justifié ni les craintes ni les espérances qu'elle avait inspirées. Elle n'était pas aussi violemment tyrannique qu'on le disait, puisqu'au bout de peu d'années elle n'empécliait pas l'opinion libérale de triompher par le scrutin. Elle n'était pas une œuvre de salut pour la monarchie, comme le croyaient les royalistes, puisqu'elle n'a rien sauvé.
C'est qu'en définitive elle n'était qu'un incident, une sorte de mot d'ordre de combat dans une situation dont la gravité se résumait dans le réveil des hostilités révolutionnaires et dans la scission éclatante des forces modératrices de la monarchie constitutionnelle.
Et maintenant ce drame qui vient de passer par toutes ces phases de correspondances familières entre Paris et Nice, de conversations éloquentes, de discussions orageuses dans la Chambre, ce drame a un épilogue. — Quelle que fût la victoire du ministère, en effet, elle était payée chèrement par ces divisions et ces scissions qui se mêlaient a la crise de i820, qui devaient avoir des suites et qui vont rejoindre dans l'histoire politique d'autres grandes ruptures entre des hommes d'élite également doués du génie de la parole.
Qui ne se souvient de ces scènes pathétiques du parlement anglais de la fin du dernier siècle où
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Burke et Fox se séparaient publiquement après de longues années d'une alliance afifectueuse et con- Cante? Ces scènes se passaient devant Pilt, qui assistait impassible aux explications émouvantes de ses deux grands adversaires, dont la querelle devenait pour lui une force de plus.
Il s'agissait en apparence du bill de Québec, de l'organisation du Canada-, en réalité, c'était la Révolution française qui remplissait la discussion, qui divisait les deux amis. Il y avait eu déjà quelques signes de mésintelligence a propos des événements de France, que Charles Fox exaltait avec sa généreuse nature, dont Burke redoutait les effets pour l'Angleterre 5 ce jour-là, les dissentiments d'opinion allaient jusqu'à la violence, jusqu'à un échange de récriminations araères et blessantes. « Fallait-il, s'écriait Burke en montrant Fox, fallait-il donc qu'après une intimité de vingt-deux ans, sans la moindre provocation, il me blessât dans mes croyances les plus chères et jusque dans les confidences de mon amitié? A l'époque de la vie où je suis arrivé, il est peu raisonnable de donner à ses amis une cause de rupture et d'abandon; mais je suis si fortement, si invariablement attaché à la constitution anglaise que je ne puis hésiter. — Ce n'est pas une rupture d'amitié, disait
Fox. — C'est une rupture d'amitié, reprenait Burkc. Je sais ce qu'il m'en coûte, j'ai fait mou devoir au prix de la perte d'un ami. Notre amitié est finie ! » — Et plus ils s'expliquaient, plus ils s'offensaient.
La rupture de de Serre et des doctrinaires, en égalant par la valeur des hommes celle des deux grands Anglais, n'avait pas eu cet éclat public^ au fond, elle avait été, bien plus que les violences de la gauche ou de la droite, le profond intérêt moral de la discussion sur la loi des élections. Royer- Collard, dans le discours qu'il avait prononcé, avait de Serre devant la pensée^ de Serre, en répondant a Camille Jordan, semblait s'adresser à Royer- Collard. C'est le duc de Broglie qui l'a dit depuis : (c 11 y avait nne amertume d'amitié que la Chambre ne comprenait pas, mais qui était entendue par ceux qui les connaissaient... On oubliait tout en présence de cette lutte, à laquelle la maladie des deux adversaires donnait un caractère touchant. » Camille Jordan, rencontrant de Serre, lui disait : (( Je pleure sur vous. — Et moi sur vous w, répondait le garde des sceaux.
Au dernier moment, il est vrai, les doclrinaires avaient fini par se retrouver avec le gouvernement
dans le vote de cet amendemeni de M. Boin, qui avait dénoué le conflit, et ils pouvaient croire que rien n'était irréparable, qu'un rapprochement serait encore possible : mais on avait été trop divisé de sentiments et de pensées depuis quelque temps, on s'était trop blessé! Camille Jordan surtout avait profondément froissé le ministère, le garde des sceaux par son altitude presque violente a l'occasion des troubles de Paris. Il y avait des positions prises de part et d'autre, et de cette situation même qui survivait a la crise aiguë des premiers jours de juin, naissait une question qui allait achever la rupture. Royer-Collard, Camille Jordan, M. Guizot étaient conseillers d'État; M. de Barante était directeur des contributions indirectes. Les uns et les autres avaient des fonctions de l'État, et restaient a des degrés divers des alliés de l'opposition. Le gouvernement devait-il accepter que les mêmes hommes fussent à la fois des fonctionnaires et des adversaires? On était alors si novice, si chatouilleux sur ces actes de parti, que la question coûtait a résoudre!
Le duc de Richelieu , plus particulièrement irrite, insistait pour les mesures de rigueur îi l'égard de ceux qu'il considérait désormais comme des
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ennemis. Quelques autres ministres hésitaient a la pensée de frapper de tels hommes et en songeant que l'appui des doctrinaires ne leur serait pas inutile contre les exigences de la droite. De Serre, malgré les griefs qu'il croyait avoir, eût certainement voulu maintenir ses anciens amis dans leur position, et ce n'est qu'avec peine qu'il se résignait a annoncer, avec des nuances différentes, à Royer- Collard, a Camille Jordan et a M. Guizot qu'ils n'appartenaient plus au conseil d'État. « C'est avec douleur, disait-il a Royer-Collard, que cette main qui a si souvent serré la vôtre remplit le devoir de vous annoncer qu'il a été impossible de vous conserver sur le tableau du service ordinaire du conseil. Je n'ai admis cette impossibilité qu'après de longs combats intérieurs ; mais vous savez que je n'avais épargné ni soins ni prières pour que nous vissions des mêmes yeux les périls de la royauté... Vous avez vu le danger, vous avez obstinément et vivement contrarié tous les efforts du gouvernement pour y échapper... J'espère que plus tard l'énergie naturelle de votre esprit vous sortira d'erreur et que vous serez amené par la générosité de votre caractère k nos premières et meilleures déterminations... » Et en même temps il annonçait à Royer-
Collard que le Roi, qui n'oubliait pas « ses services et son dévouement « , lui accordait le titre de conseiller d'État honoraire avec une pension de 10,000 francs sur le sceau. — Les lettres a Camille Jordan et a M. Guizot étaient plus officielles ou moins cordiales, quoiqu'il y eût un dernier témoignage d'égard etde regret. Quantk M. deBarante, le plus sage, le plus modéré des doctrinaires, il était mis a part -, il avait une mission diplomatique en Danemark, — où il ne devait jamais aller, comme il l'a dit lui-même avec un spirituel et laconique sentiment de dignité.
Le coup était rude, plus rude qu'imprévu, et, partant d'une telle main, il frappait deux fois ceux qu'il atteignait, qui pouvaient voir dans cet acte de représaillc ministérielle une grande amitié perdue, le dernier mot d'une longue crise intime. Les uns et les autres recevaient la disgrâce dans la mesure de leur caractère et de leur esprit. Je ne parle plus de M. de Barante, qui savait concilier avec autant de tact que de noblesse ce qu'il devait au garde des sceaux et ce qu'il devait k ses autres amis, M. Guizot, a qui l'on attribuait une prétendue pension qu'il aurait été censé toucher sur le ministère des afl'aires étrangères, mais qu'il ne touchait pas réellement, M. Gui-
zot rejetait toute pension et mettait un peu d'affectation a revendiquer une entière indépendance. Camille Jordan se vengeait par une lettre verbeuse, pointilleuse et irritée.
Royer-Collard, en écrivant une dernière fois h de Serre, avait un accent profond d'amitié blessée et de dignité émue. « Je ne doisde réponse, disait-il, qu'au dernier paragraphe de votre lettre. J'adresse cette réponse, non au ministre, non k l'ancien ami dont je détourne ma pensée, mais k l'homme sincère et vrai qui, ayant connu mes sentiments les plus intimes, saura peut-être mieux que moi mettre ma conduite dans son véritable jour. Je sais quel respect est dû au nom du Roi \ ses bienfaits obligent presque comme ses ordres. Je ne voudrais pas lui désobéir, et cependant je ne puis pas accepter une pension sur le sceau en considération de mes services, » Royer-Collard, en rappelant quels avaient été ces services, en refusant un « traitement secret qui les dégraderait )>, ajoutait aussitôt : « 11 n'y a point de faste dans ce refus ; il m'est dicté par une répugnance invincible et pour ma seule défense. Personne n'est plus en état que vous de le faire agréer au Roi par une interprétation équitable -, je vous demande ce bon office. Vous me dites que Sa
Majesté compte sur moi^ elle rend justice a mes sentiments. Une disgrâce honorable encourue pour son service est un attrait de plus pour ma (idélilé. »
Le duc de Broglie, de son côté, avait vu de Serre une dernière fois avant le coup qui frappait ses amis ; il avait rencontré le garde des sceaux se rendant au Luxembourg, et il avait échangé avec lui « quelques paroles tristes et solennelles m : depuis, (( tout rapport avait cessé ». Quelques mots écrits deux mois après de Coppet par la duchesse de Broglie révèlent une amitié survivante, mais résolue à se taire. La rupture était complète !
Lorsque de Serre avait écrit ses lettres de révocation, il partait pour le mont Dore, où il allait se remettre de tant de luttes, et c'est la qu'il recevait l'écho du hruit que la grande démonstralion d'autorité faisait dans Paris. Naturellement les royalistes triomphaient-, les libéraux modérés s'attristaient.
Les lettres que les victimes avaient adressées au garde des sceaux couraient la ville. Froc de La Boulaye, qui n'avait pas cessé ses rapports avec Royer-Collard, avait attendu quelques jours pour aller le voir-, il l'avait trouvé calme, maître de lui, se complaisant dans son attitude, et il se hâtait d'écrire à de Serre : « On m'a parlé de vous avec de grands égards, mais avec un peu de froideur. On reconnaît que l'on se trouve placé dans une situation difficile... Chacun doit avoir pour soi la raison, le bon droit-, c'est au temps à prouver les erreurs... On m'a répété qu'on était convaincu que vous aviez cru bien faire, et sous le plus grand secret, avec invitation même de ne vous en rien dire, on m'a confié que la seule chose qu'on eût trouvée poignante avait été cette association de disgrâce avec Guizot, que vous aviez beaucoup plus caressée et écoutée qu'il ne vous convenait de le faire et qu'on ne vous y engageait. » La malignité survivait et perçait dans la disgrâce. De Serre, quant a lui, avait emporté l'émotion profonde d'une rupture qu'il avait jugée nécessaire, puisqu'il l'avait acceptée, et qu'il n'appelait pas moins un « douloureux déchirement » ; il y trouvait une « vraie peine de cœur » , et il en souffrait peut-être aussi dans sa prévoyance de ministre.
Assurément l'acte qui venait de s'accomplir n'avait par lui-même rien d'exorbitant, et M. de Richelieu, dans l'illusion de son honnêteté, pouvait croire qu'il n'y avait rien de plus simple, rien de plus conforme au régime parlementaire, que de se séparer quand on n'avait plus les mêmes opinions ; mais, dans les conditions où se trouvait la France, au point où l'on arrivait, cette disgrâce de quelques hommes d'élite avait une bien autre portée. Elle devenait, par une sorte de force de choses, le signe frappant d'une évolution plus qu'à demi accomplie, la marque visible delà prépondérance croissante des royalistes, de la fin des idées de transaction libérale qui avait plus ou moins régné depuis le 5 septembre 1816. Ce n'était plus même la crise de la politique modérée, c'était le commencement du déclin, précédant l'éclipsé, et de la politique elle-même et des hommes , qui, à leur tour, se voyaient déjà menacés de n'être plus assez purs au gré d'une réaction grandissante. Le duc de Richelieu et de Serre venaient de sacrifier les doctrinaires^ qui allait sacrifier de Serre et le duc de Richelieu ?
L'ÉCLIPSÉ D'UNE POLITIQUE ET LA FIN D'UN HOMME D'ÉTAT. — DE SERRE A NAPLES.
Il y a dans nos crises publiques un problème d'une grave et ëmouvanle pbilosophie qui se reproduit sans cesse. Tous ces régimes qui depuis qualrcvingts ans ont passé sur la France, qui diffèrent de nom, d'origine et de caractère, ces régimes ont un même destin. Ils auraient pu vivre ou du moins ils semblent réunir quelques-unes des conditions essentielles de la durée, et successivement, fatalement, ils périssent par l'exagération de leur propre principe, par le fanatisme de leurs partisans, par l'esprit de domination exclusive. Ils ont leur croissance et leurs beaux jours tant qu'ils savent se modérer et se conduire, tant que, parles influences qui les
gouvernent, ils répondent h un certain ensemble d'intérêts et d'instincts nationaux. Un moment vient où l'équilibre se rompt, oùl'esprit de parti l'emporte, et alors c'est le déclin qui commence, un déclin entrecoupé de toutes sortes de péripéties, voilé par instants encore d'apparences de succès, caractérisé ou accéléré par des scissions irréparables. On en était là en 1820, au lendemain des scènes tumultueuses du mois de juin et de cette discussion ar-i dente de la loi des élections où un liomme presque seul, par son intrépidité et la puissance de sa parole, venait de tenir tête aux plus violents assauts.
Depuis cinq ans, la Restauration avait passé par toutes les phases, oscillant entre les partis, tour a tour attirée ou menacée par les passions, parles chimères d'ancien régime qui voyaient en elle leur j propre victoire, et par les instincts vivaces d'une France nouvelle qui, sans être ennemie, restait défiante. Elle avait essayé de se fixer dans une politique de modération qui avait pour objet une patriotique et libérale réconciliation de la monarchie traditionnelle et de la société sortie de la Révolution. Cette politique, elle l'avait inaugurée par l'ordonnance du 5 septembre 1816 ^ elle l'avait pratiquée sous les auspices d'un roi sage, par une série de
ministères évidemment bien intentionnés-, elle l'avait défendue contre les fureurs de réaction, contre les ultras, au risque de subir cette condition étrange d'avoir une opposition de royalistes et des majorités à demi composées de libéraux. C'était la première partie de sa carrière. — Maintenant, cette politique, elle la défendait, elle croyait avoir a la défendre contre les passions révolutionnaires qui &e réveillaient autour d'elle, qui se manifestaient par l'élection d'un conventionnel à demi régicide, par le meurtre d'un prince, par les menées conspiratrices. Après avoir contenu « l'aile droite », selon le mot de M. de Richelieu, elle se sentait débordée par a Taile gauche, bien autrement redoutable parce qu'elle avait ses réserves derrière elle », et pour faire face a cette « aile gauche », la Restauration se repliait d'un mouvement presque effaré vers la droite, jusque vers les royalistes extrêmes. Elle revenait sur ses pas, au risque de paraître se désavouer dans son passé, de livrer peut-être son avenir, et de se trouver pour le moment sans point d'appui avec un centre désorganisé entre deux « ailes » irréconciliables, également menaçantes.
La rupture avec des libéraux tels que Royer- Collard, Camille Jordan, le duc de Broglie, M. de
Baran te, devenait dans ces conditions le signe révélateur etémouvantde l'évolution qui s'accomplissait, d'un brusque déplacement de direction etd'équilibre. Elle mettait subitement à nu le fond des choses; elle rendait plus sensible, par ce « déchirement douloureux » entre des hommes d'élite, la marche rapide d'une réaction qui exigeait déjade tels sacrifices, et ce n'est pas sans quelque raison que Royer- CoUard pouvait bientôt écrire dans l'intimité : « Il y a des siècles entre les dernières années et le temps qui court... »
S'il n'y avait pas des siècles entre l'été de 1819 et l'été de 1820, il y avait des événements qui avaient tout modifié, la situation, les rapports des partis, les dispositions des hommes. La Restauration avait changé de route; elle venait de s'engager sur une pente où désormais l'unique question était de savoir comment on pourrait se retenir, quel allai ^ être le sort d'un ministère qui se flattait encore de rester modéré en se séparant des modérés et de gouverner avec les royalistes sans s'asservir a leurs passions.
On raconte qu'un soir du mois de juin 1820, au sortir d'une des plus violentes séances de la discussion orageuse de la loi des élections, de Serre, rentrant a la chancellerie, était tombé épuisé sous le poids des luttes de tribune et des émotions. Il était resté longtemps accablé et silencieux, puis d'un accent attristé il avait dit, parlant de cette loi qu'il venait de faire triompher : « Elle donne dix années de répit aux Bourbons, dix années de prospérité à la France] » Quelques jours plus tard, au moment de la pénible révocation des doctrinaires ses amis, de Serre, s'entretenant un matin avec M. de Barante, avait dit a celui-ci : « Nous entreprenons une chose difficile, et sans doute vous trouvez le succès peu probable. Nous voulons gouverner raisonnablement en nous appuyant sur la droite. Si nous réussissons, si nous assurons le repos du peuple, il est évident que nous aurons eu raison ; vous n'aurez plus h nous blamor, et vous
reviendrez pcut-êtrea nous. Si nous échouons, cette apparence de disgrâce vous sauvera de toute responsabilité et vous laisserait, j'espère, en bonnes relations avec vos amis. »
De Serre, pour parler ainsi de la situation de 1820, avait évidemment plus de sincérité courageuse que d'illusions. Il ne se méprenait pas sur la valeur d'une victoire qu'il appelait un « répit )),sur ce qu'il représentait lui-même comme une expérience d'un succès incertain. Il croyait seulement à un danger pressant, a la nécessité de défendre la monarchie contre des recrudescences d'esprit révolutionnaire qu'il voyait partout, que selon lui ses amis les doctrinaires ne voyaient pas assez. Cette défense, il l'acceptait comme un devoir d'honneur a tout risque, et, dans ces luttes nouvelles, son dernier rêve était de rester attaché a un idéal de gouvernement « raisonnable » , de former une arrièregarde de la modération. C'était la politique, c'est resté le caractère historique du second ministère Richelieu.
Oui, sans doute, ce ministère de deux ans, — 1820-1821, — avait l'ambition aussi généreuse que naïve de modérer la réaction, de ne pas tout livrer à la droite, dont il recherchait et redoutait a la fois
l'alliance impérieuse. Il le voulait, et après avoir donné aux royalistes des lois répressives, une loi des élections qui devait presque fatalement leur assurer une majorité, — en leur prodiguant les concessions d'influence, dépositions, de dignités, il croyait garder encore la force de résister k leurs exigences et a leurs folies. « Ne pas effrayer le pays des ultras», c'était dès le premiers jours le mot d'ordre dans le gouvernement. Froc de La Boulaye écrivait à de Serre, qui avait cette vive préoccupation et qui venait de partir pour le mont Dore : « Ce que j'ai communiqué hier au duc est venu d'autant plus k propos que le vent y souflle. Tous sentent la nécessité de ne point effaroucher; on reconnaît comme vous que les prétentions seraient immenses et qu'on ne pourrait les satisfaire sans folie; votre opinion ne trouvera dans le conseil que des échos... On a été frappé de ce qu'une lettre de M. de La Ferronnays, de Pétersbourg, disait, sur la nécessité de tenir ce parti de très-court, précisément ce que vous dites. » M. Pasquier, de son côté, écrivait dans ses lettres intimes : « Nous ne pouvons plus sans péril rien faire qui ait l'air de flatter ce parti. » Le président du conseil, le duc de Richelieu lui-même, partageait entièrement celte opinion.
Ce personnage, séduisant de patriotisme sans faste et de dignité simple, tout en avouant son « faible » pour la droite, avait assez de lumières dans l'esprit pour comprendre que la Restauration ne devait pas être une réaction. Le duc de Richelieu voulait bien faire aux royalistes une part aussi large que possible dans le gouvernement, et en même temps il mettait son honneur h rappeler des bannis, comme le général Clausel, a effacer la trace des proscriptions de 1815. Il avait conçu un projet singulier qu'il communiquait confidentiellement au garde des sceaux et par lequel il espérait populariser la dynastie. Il voulait, au risque de toucher a « l'arche sainte », ainsi qu'il le disait par une douce raillerie, ouvrir la cour aux classes nouvelles, créer une école de pages où seraient admis les enfants de la bourgeoisie, du commerce, aussi bien que les enfants de toutes les noblesses, k Ce serait, ajoutaitil, un commencement de fusion qui produirait un bon effet. »
En un mot, le ministère, avec ses bonnes intentions, avec l'ascendant européen d'un duc de Richelieu, la vigueur de parole d'un de Serre , l'habileté de M. Pasquier, de M. Roy, ce ministère n'avait certes rien que de modéré et de rassurant-, mais il ne
voyait pas que par sa politique de condescendance incessante pour la droite il était désarmé et entraîné, qu'il faisait les affaires du ses nouveaux alliés sans les gagner, qu'il se condamnait presque fatalement à une retraite pénible devant les royalistes purs dont il préparait le règne.
Tout conspirait contre lui dès le premier jour; tout commençait à lui manquer, même le Roi, dont la volonté avait livré son dernier combat dans les scènes de famille qui avaient suivi la mort du duc de Berry. Jusque-là Louis XVIII avait eu de la fermeté , il avait tenu tête aux « ultras », aux séides du comte d'Artois, aux royalistes qui prétendaient s'imposer a lui. Depuis quelque temps, il venait de passer sous l'influence fascinatrice de celle qui allait être la fée équivoque des dernières années du règne, la comtesse du Cayla. Chose curieuse, c'est M. Decazes qui avait introduit aux Tuileries cette jeune femme, séduisante de grâce, de distinction et d'esprit, éprouvée par des embarras domestiques et pressée déjà plus d'une fois par ses amis de se mettre sous la protection du Roi-, mais ce que M. Decazes ne savait pas, c*est que cette présentation avait été tout un complot formé contre lui , encouragé par un prince de l'Église, le cardinal de
la Luzerne, préparé et conduit surtout par un homme de cœur chaud, d'esprit évaporé et d'une grande turbulence mondaine, le vicomte Soslhènes de la Rochefoucauld.
On avait compté sur les malheurs et les charmes de la jeune femme pour toucher et fixer le Roi. « II fallait, — a dit plus tard M. de la Rochefoucauld, racontant a l'héroïne elle-même cette comédie de cour, — il fallait inspirer au Roi, toujours guidé par ses atîections, assez d'amitié envers une personne qui en fût digne pour détruire peu k peu la confiance sans bornes qu'il avait dans un ministre assez malheureux pour s'être trompé... Il me semblait que vous étiez la seule personne qui pût parvenir k dissiper toutes les illusions dont Louis XVIII était entouré... Le ciel se chargea de réaliser ce qui d'abord semblait une chimère... » Madame du Cayla avait un peu hésité.. . « Vous ne me prenez pas pour une Esther, disait-elle a M. de la Rochefoucauld, et je ne puis et ne veux être ni madame de Maintenon ni madame des Ursins... » Elle avait fini par se rendre : elle était entrée furtivement, en suppliante, aux Tuileries 5 elle en était sortie avec la faveur du prince, et ses visites, ses lettres n'avaient pas tardé à devenir un intérêt de tous les instants, une habi-
tude attachante pour celui qu'elle appelait « Assuérus ». M. de la Rochefoucauld, en historiographe candide, en véritable Dangeau du temps, ne cache pas la part qu'il prenait a cette œuvre pie. «Il était bien important, dit-il, de ne pas laisser s'alanguir une correspondance si précieuse, quoique fatigante. C'était moi alors qui servais a l'alimenter^ j'écoutais, je causais, je passais tous les matins une heure avec M. de Yillèle. J'entretenais avec soin auprès de vous les justes craintes que chacun conservait sur la situation delà France. »
C'était là le rôle tracé a madame du Cayla par ceux qui l'avaient" poussée k la faveur. Elle était comme la plénipotentiaire des intérêts royalistes auprès du vieux prince, qu'elle avait la mission de ramener h la « bonne cause », en le captivant et en l'amusant, en lui donnant toutes les illusions d'un attachement de cœur. Déjà, dans les crises de 1820, madame du Cayla n'avait pas été sans influence-, à partir de ce moment, elle avait pris possession de la volonté du Roi, qui oubliait insensiblement son ancienne politique, son amitié pour M. Decazes, ses antipathies contre les « ultras », et ne résistait plus k la caressante tyrannie de celle qui avait plus de puissance que le gouvernement
tout entier. Le comte d'Arlois n'ignorait pas cetto intrigue, qui servait ses passions^ les chefs de la droite sepréparaienta en profiter. Legalant vicomte Sosthènes de la Rochefoucauld pouvait se flatter d'avoir réussi et d'être de moilié dans le pouvoir de la séduisante personne qui lui écrivait au début : « En vous écoutant, on se sent animé d'une sainte ferveur, ami. la Providence peut faire de moi ce qu'elle voudra... » la Providence avait bien travaillé, et M. de la Rochefoucauld jouait peut-être un singulier personnage pour la gloire de la bonne cause' !
L'ennemi, le danger pour le ministère Richelieu était la, au cœur de la place, dans cette fascination intime qui enlaçait et dominait le Roi au profit d'un parti. Il était aussi au dehors, dans un certain état de la France et de l'Europe, dans les conspirations qui se renouaient, qui affectaient une forme militaire autant que libérale, dans les grandes séditions qui éclataient à peu d'intervalle tantôt en Espagne, tantôt aNaples, tantôtàTurin. Un souffle de révolution sem-
^ Les Mémoires que M. de la Rochefoucauld a laissés, et qui ne brillent point, à coup sûr par l'art littéraire, sont l'histoire la plus singulière des particularités intimes de cet épisode de la Restauration. On ne peut imaginer plus de vanité et d'ingénuité dans le récit d'intrigues vraiment fort étranges.
blait courir parlout peiiclant ces années 1820 et 4821. Ces mouvements, plus superficiels que profonds, et destinés dans tous les cas a n'être que des éruptions momentanées, avaient un double effet. Ils commençaient par réveiller les inquiétudes et surexciter l'esprit de la réaction^ ils provoquaient en Europe ces réunions de Laybach, de Troppau, — en attendant celle de Vérone, — où les cabinets resserraient Talliancedes monarcbies et concertaient leurs répressions ; ils semblaient justifier les plaintes et les pronostics sinistres des royalistes sur le danger des propagandes révolutionnaires. C'était l'effet du premier moment. Les répressions qui suivaient bientôt, l'atlilude de l'Europe monarchique, la prompte défaite des révolutions de Naplos et de Turin, toutes ces victoires de réaction, par une autre conséquence, enflammaient les royalistes, exaltaient leurs passions et redoublaient leur jactance. Le vent soufflait pour eux.
Ils triomphaient de tout, des mouvements révolutionnaires qui les avaient effrayés et de la défaite des insurrections, qui relevait leur courage en servant leurs intérêts de parti. Ils triomphaient des défaillances de volonté du Roi sous le charme féminin <]ui travaillait pour leur cause et de l'ascen-
dant croissant de leur prince, le comte d'Artois. Ils triomphaient de la naissance du duc de Bordeaux, qui, en trompant le crime du 13 février, semblait être une faveur miraculeuse pour la royauté. Ils triomphaient des élections de la fin de 4820, qui réalisaient du premier coup tout ce qu'ils avaient attendu de la loi nouvelle du double vote, qui les fortifiait dans le parlement. — Et plus cette situalion se développait, s'accentuait, plus le ministère, avec ses vues de modération, se sentait embarrassé d'une alliance aussi onéreuse que précaire.
Ce qu'on accordait a la droite pouf l'apaiser ou la gagner ne faisait que lui montrer sa puissance et aiguillonner ses appétits de règne ^ ce qu'on refusait à ses passions, à son esprit de représailles et de domination exclusive ne servait qu'a l'irriter. Pour cette majorité impatiente qui avait été dépossédée depuis 1816 et qui se sentait revivre, qui voyait bien que désormais on ne pouvait rien sans elle, le gouvernement du duc de Richelieu ne suffisait plus-, il n'était lui-même que le dernier et l'équivoque représentant de la politique qui avait fait le « 5 septembre », — souvenir toujours cuisant! — qui avait favorisé les libéraux, qui avait pactisé avec les révolutionnaires! On avait abattu le grand coupable.
M. Decazes, d'un coup de massue^ ce n'était pas assez. Les royalistes avaient de la peine a supporter un ministère qui, même en les flattant et en les comblant, leur marchandait encore l'influence, les bénéfices du pouvoir, les réparations , qui ne procédait pas assez vite aux épurations dans l'armée, dans la magistrature, dans l'administration, dans les préfectures, — car en tout temps, dans les luttes de partis, il y a toujours des préfectures!
Le ministère gardait encore trop du passé, et, par une logique invariable, depuis que M. Decazes avait disparu, Tanimosité se tournait contre ceux de ses collègues qui étaient restés au pouvoir, contre M. Mounier, le directeur delà police, contre M. Siméon, surtout contre M. Pasquier, qui, lui aussi, avait servi l'Empire, qui était soupçonné, — justement soupçonné à son honneur, — d'être assez libéral dans sa politique extérieure en Italie contre l'Autriche. L'honnête Froc de La Boulaye se montrait assez naïf lorsqu'il écrivait en ce temps-la a M. Decazes : « Il est impossible que les royaUslcs méconnaissent les bienfaits d'un gouvernement qui leur à tendu la main lorsqu'ils étaient sur le bord de rabîmc. Il est impossible que le côté droit se laisse conduire par une poignée d'intrigants et de
ous. » Il y avait sans doute des royalistes de raison les vrais, les purs pensaient comme le conseille; secret, le familier audacieux et remuant du comte d'Artois, M. de Vitrolles, qui écrivait sans scrupule à l'abbé de Lamennais : a Ce que nous avons k redouter, c'est qu'on ne barcèle le ministère au lieu de l'attaquer vigoureusement, et qu'on ne lui donne beaucoup de coups d'épingle au lieu d'un bon coup de poignard... »
Vainement le duc de Richelieu, sans illusion, souvent avec un courage attristé, s'efforçait de tenir tête et de refaire cette union royaliste que sa loyauté rêvait, qui lui échappait sans cesse. Vainement, vers la fm de 1820, il faisait un pas de plus dans la voie des concessions en associant au gouvernement quelques-uns des chefs de la droite. M. deVillèle consentait a être ministre sans portefeuille, et M. de Villèle ne marchait pas sans M . Corbière, qui entrait a la direction de l'instruction publique avec voix au conseil. M. Laine, l'ami préféré de M. de Richelieu, rentrait dans le cabinet, un peu pour faire équilibre. Chateaubriand, le polémiste retentissant du royalisme, qui s'est peut-être exagéré son rôle dans celte négociation, avait l'ambassade de Berlin. En réalité, ce n'était qu'une étape de plus dans une crise
devenue chronique. Livré à lui-même, M. de Villèle avait assez de raison et de finesse pour sentir le prix d'une alliance avec M. de Richelieu; mais il n'était pas libre, il avait son parti, qui ne se contentait pas d'un simple titre de ministre sans portel'euille. (i J'ai honte de l'avouer, disait-il, si je n'ai pas de places a donner, le Roi n'aura que M. de Villèle, et ce n'est pas son compte. » Un instant, M. de Villèle passait presque pour un défectionnaire aux yeux des siens, et il était exposé à s'entendre dire d'un ton dédaigneux par M. de La Bourdonnaye : « Sachez, monsieur, qu'il y a encore des royalistes au côté droit. » El après quelques mois, l'expérience du mariage de raison avec la droite finissait étrangement. Un jour, en plein conseil, M. Corbière demandait d'un seul couple changement d'une dizaine de préfets. Quels griefs avaitil? Il répondait naïvement qu'il n'en avait aucun, qu'il ne connaissait pas même ces préfets, mais qu'il y avait dans son parti des gens qui souffraient, et qu'il était temps « de faire quelque chose pour les royalistes ». Il fallait des préfectures, du pouvoir !
On discutait pendant quelques jours, on négociait péniblement pour arriver k une scission nouvelle,
plus irréparable. Le duc de Richelieu en éprouvait un vif chagrin, il l'écrivait k de Serre, que sa santé venait encore une fois d'éloigner de Paris. Il se plaignait moins de M. de Villèle que du « camarade », M. Corbière, le Breton entêté et peu conciliant. (( Je suis contraint, disait-il à de Serre, de vous annoncer l'issue malheureuse de ces longues négociations qui ont abouti avant-hier au soir a une séparation avec nos deux collègues... Je ne me dissinaule ni les inconvénients ni même les dangers de cette position déplorable . J e n'avais malheureusemen t que le choix des maux. Tout ce que je puis vous certifier, c'est que j'ai fait tout ce qu'il était en mon pouvoir de faire^ je n'ai pas réussi, et en vérité, avec un homme du caractère de M. Corbière, cela n'était pas aisé. Maintenant que faut-il faire?... »
M. Pasquier, de son côté, écrivait au garde des sceaux : « Au point où les choses étaient arrivées, le rapatriage aurait eu difficilement quelque durée... Toutes ces prétentions, toutes ces exigences, outre qu'elles en présageaient d'autres avec certitude, avaient fait naître dans notre intérieur des méfiances et même des éloignements dont les fâcheux effets se seraient fait sentir chaque jour davantage. Ce n'est pas une raison pour être satisfait delà situation
présente. .. » Royer-Collard, quant a lui, regardant la crise pour ainsi dire du dehors et la jugeant avec un dédain clairvoyant, écrivait a M. de Barante : « Dans l'alliance du ministère et de la droite, la fraude s'est déclarée. Elle a éclaté, elle s'est en quelque sorte revendiquée. L'alliance a été rompue. Cette petite révolution aura ses conséquences qui ne tarderont pas à se faire sentir, malgré les efforts qu'on fait et qu'on fera pour les retenir... Ne vous y trompez pas, c'est le parti qui a repris ses chefs au ministère... «
Voilà où aboutissaient les relations du ministère avec la droite. Les royalistes reprenaient leurs chefs, qui subissaient peut-être « la loi à contrecœur )) , — c'était le mot de Royer-Collard , — mais qui la subissaient. Le duc de Richelieu, après avoir tant cédé, se retrouvait au même point, obligé de céder encore, de tout céder ou d'attendre l'assaut des royalistes, — et de revenir peut-être à la nécessisté d'un nouveau 5 septembre. Que pouvait-il faire? Il gardait toujours, il est vrai, la pensée de mainlenir sa politique, de ne point « s'associer a un ministère de la droite pure qui ne serait en harmonie ni avec les véritables intérêts de la maison de Bourbon , ni avec les intérêts de la France », qui , selon lui, « amènerait une catastrophe ». Ce qu'il
avait \oulu , il le voulait encore, et c'est là qu'éclataient les conséquences de sa rupture avec les libéraux modérés, de l'absence de cette « aile gauche » qu'il avait dispersée, sur laquelle il ne pouvait plus s'appuyer.
L'amertume, en effet, était au camp des libéraux modérés, des doctrinaires qui avaient tous les regrels des amitiés éteintes, des liens brisés, des opinions trompées. Le coup qui avait atteint ce monde d'élite lui avait laissé une blessure profonde, et ce qui aurait pu d'abord n'être qu'une dissidence momentanée n'avait pas tardé à devenir une scission sans retour. Ces hommes éminents par l'esprit, un peu embarrassants peut-être par leurs prétentions ou leur orgueil , étaient peu nombreux , il est vrai , et un plaisant de la gauche disait d'eux : « Ils sont quatre qui tantôt se vantent de n'être que trois, parce qu'il leur paraît impossible qu'il y ait au monde quatre têtes d'une telle force , et tantôt prétendent
qu'ils sont cinq, mais c'est quand ils veulent effrayer par leur nombre. » Ils ne représentaient pas moins la raison, les lumières, les intérêts, les sentiments do cette partie de la nouvelle société française qui se rai • liait sans arrière-pensée a la Restauration, qui avait soutenu le premier ministère Richelieu, le 5 septembre, la politique modérée, et ils devenaient des adversaires d'autant plus dangereux qu'ils avaient été des amis.
Ils ne pardonnaient pas au ministère ses nouvelles alliances, les concessionsqu'il faisait au parti de \ 81 5, le désaveu d'un passé commun , une politique qui allait parfois, — ilsle croyaient ainsi, — jusqu'à ressembler k un mélange d'empire et d'ancien régime. Ils formaient un camp d'opposition redoutable parle talent, unesorte de fronde de penseurs etde philosophes, une fronde éclairée et animée de la grâce sérieuse de cette jeune duchesse de Broglie dont un Genevois disait avec un enthousiasme familier en écrivante Auguste de Staël : « Vous ne faites pas encore assez de cas de votre sœur. Elle grandit h vue d'œil -, son esprit a deslumièrcs perçantes. Nous nesommes que des sots auprès d'elle, tous tant que nous sommes, et nous ne sommes pasdigncs de délier les cordons de ses bottines, bien que ce fût une occupation fort agréable. »
2i6 LE COMTE DE SERRE.
Déjà, vers ce temps troubléde 1820, la duchesse de Broglie était, sans le chercher, sans le vouloir, par le seulascendantd'une vertu aimableetd'unesupériorilé charmante, une influence de la société parisienne.
Brillante de tous les dons, alliant les séductions d'une âme pure à l'éclat de l'esprit, a la justesse de la raison et du goût , elle gagnait par sa grâce les dévouements passionnés et elle imposait sans effort le respect. Tout chez elle attirait, la noblesse du cœur, une dignité facile, un amour inné de la vérité et de la justice, la vivacité des indignations généreuses contre le mensonge, les calculs intéressés et les tyrannies. Son salon était le rendezvous de tout un monde intelligent, même de royalistes comme M. de Montlosier, mais surtout de ceux dentelle partageait avec son mari les opinions, la foi politique, dont elle ressentait aussi profondément les mécomptes et les disgrâces. Elle aurait dit volontiers comme sa mère, madame de Staël : « On ne peut dans un temps de faction aimer que les battus. )) Au lendemain des crises violentes, après la rupture des ministres et des doctrinaires, elle avait* adressé à de Serre cette lettre qui n'était qu'une réponse : « Je vous aurais écrit la première si les circonstances ne m'avaient fait désirer de garder le
suce ; car, lorsqu'on se trouve arrivé a de certains ints de division , les explications sont a éviter is qu'à chercher... En exprimant tout ce que j'ai •ouvé lorsque j'ai vu frapper toutes les personnes 3 j'aime, que j'estime, dont je révère le caractère l'opinion, par un homme que j'ai été accoutumée à idreaeux, que j'avais apprécié et admiré si soujt avec eux, en exprimant toutce que j'ai éprouvé, ais trop loin et je me récuse d'avance en portant jugement qui ne peut-être ni calme ni impartial. » ene tardait pas a devenir elle-même assez amère ir le garde des sceaux qu'elle avait tant admiré. ]e que la duchesse de Broglie a été dans ces tées de luttes ardentes, quelques-uns de ses coniporains l'ont dit avec une émotion presque relijse. Seule elle pourrait se peindre avec vérité des lettres qu'une piété de famille a gardées , où
se montre tout entière, impétueuse, sincère, •ituellement passionnée, sensible aux malheurs temps, aux défaites libérales. Elle parle de tout le tous, de M. de Montlosier, qui vient dans son m « comme dans la fosse aux lions w et qui s'en
fort bien-, de ce bon M. deMézy, l'ami des listres, qui se plaint des « ultras n . Elle écrit a amies les plus intimes sous la vive impression
(lu moment : a La politique devient fort somb dil-elle au commencement de 1821... Excepté bonheur de voir ses amis , rien n'est plus triste ( cet hiver-ci; tout se rembrunit tous les jours, nous en arrivons non plus k des discussions pol ques, mais a des discussions de vie et de mort, colonel Fabvier aété mis en accusation avec cinqua autres, et il n'y a sur lui que des propos d'un vélateur qui veut sauver sa vie en calomniant, n'est pas la faute des minisires si d'autres person plus connues ne sont pas accusées sur de simj ouï-dire... Chère amie, cela aigrit trop le cœur vivre dans ces temps-ci. Et cependant nous somi encore les plus heureux-, ceux qui sont vraim à plaindre, ce sont des hommes que la nature a faits honnêtes et à qui le pouvoir aura tellement pravé le cœur qu'ils en sortiront couverts de hc et de sang... J'évite de sortir autant qu'il m'est [ sible; la frivolité arrogante de la société au mi de tout cela me cause une autre espèce d'irritati et ces gens quidansent au milieu des condamnai! et des crimes m'inspirent une sorte de mépris je ne puis cacher comme je le voudrais... ' »
' Lettre inédite.
Plus d'une fois elle revient sur « cette pédanterie de la frivolité vaniteuse qui va toujours son train comme le cours de la nature physique au milieu des situations les plus dangereuses « . Elle se révolte de la légèreté du monde, et un jour elle écrit a une de ses correspondantes d'élite : « Il nous faut une révolution dans l'intérieur de nos âmes pour nous rendre capables de la liberté, car je suis bien sûre que, tant que nous resterons les mêmes, aucune révolution politique ne nous y conduira. »
Elle animait tout de son feu. Un de ses plus jeunes amis, Charles de Rémusat, qui était pour le moment loin de Paris, auprès de son père encore préfet à Lille, auprès de sa mère, femme k l'esprit rare et à la raison aimable, Charles de Rémusat lui écrivait de son exil des lettres pleines de vivacité ingénieuse et de sève libérale. Il s'appelait luimême gaiement « l'unique soldat de cet état-major sans armée qu'on appelle les doctrinaires ». Charles de Rémusat, alors au début de sa brillante et pure carrière, expliquait à la duchesse de Broglic avec toute sorte de tours piquants comment, ayant toutes ses « facultés de haine » occupées cl excitées par les choses du temps , il n'avait d'autre moyen de se « racheter de ce péché » que d'aimer un peu plus
ceux qu'il aimait. «Ainsi, madame, disait-il, vous ne l'auriez pas cru, ni moi non plus, je vous aime par pénitence. — A quoi donc étions-nous destinés, et quel rêve c'était que le nôtre , quand nous espérions ramener un peu plus de justice par l'exemple du pouvoir dans Pesprit de la nation? A quel point et pour combien de temps ce qui se passe ne pervertira-t-il paslamorale publique? Quels précédents! quelles autorités pour l'avenir 1 quels prétextes de représailles! Et au milieu de tout cela que dire de cette évocation de tout le système impérial ? L'ombre de Bonaparte inspire et conduit encore le ministère... Mais à quoi pensé-je? est-ce a des confidences de colère et de mépris que je devrais consacrer une lettre pour vous? Laissons cela, et cbargez-vous seulement de la prière que je fais a tous ces hommes que vous savez, dont vous êtes la Muse^ de dire ou d'écrire le plus tôt possible que le ministère est purement et simplement bonapartiste \ » II parlait ainsi et tous parlaient ainsi dans une société d'honnêtes gens irrités où l'on se montrait peut-être un peu sévère, — le duc de Broglie lui-même et M. de Rémusat l'ont avoué depuis.
'Lettre inédite,
C'était pour le moment le ton de ce monde doctrinaire, lettré, libéral, qui, sans se confondre avec les conspirateurs, allait porter une force nouvelle, l'éclat du talent a une opposition avancée, et laissait le gouvernement désarmé, — de sorte que le ministère Richelieu, avec des intentions évidemment droites, se trouvait dans la situation la plus fausse entre des partis également impatients.
Il avait raisou contre la gauche qui conspirait, qui ne reculait plus devant les entreprises révolutionnaires et ne se servait de la Charte que pour mieux préparer la ruine de la monarchie^ il était dans son rôle en défendant la royauté contre les complots de Belfortou deSaumur, dût-il rencontrer dans ces complots ces hommes plus connus dont la duchesse de Broglie parlait avec les illusions de son amitié pour M. de la Fayette. — llavaitraisoncontreladroito, qui,dans l'emportementdesespassions, menaçait tout hautles institutions nouvelles, les conquêtes sociales les plus inaliénables de 1789, et dont les déchaînements ne faisaient qu'enflammer les instincts révolutionnaires en alarmant les intérêts nouveaux ; il était aussi dans son rôle en s'efl'orçant de contenir ces réveils d'ancien régime, et il ne se trompait qu'en se flattant de neutraliser les « ultras » par les royalistes sensés.
Il avait a se débattre entre deux camps ennemis, entre des irréconciliables de diverse nature, les. uns voulant « le Roi sans la Charte » , les autres voulant (( la Charte sans le Roi w, — et pour élever, pour maintenir entre des ennemis plus passionnés (|ue sincères une politique de modération efficace, le ministère aurait eu besoin de tous les groupes modérateurs. Ces groupes lui manquaient-, il les avait disperses et blessés de ses propres mains. II s'était enlevé les moyens de se dérober a cette logique de réaction qu'il avait créée lui-même, qui le poussait « du côté où il penchait », en le livrant à ses nouveaux alliés.
Que pouvait-il faire? Son existence était un drame oii il usait ses forces en concessions sans profit ou en résistances inutiles, fatalement condamné a une reirai te lente et ingrate que couvrait encore l'honneur de M. de Richelieu, qu'illustrait la parole du garde des sceaux dans des luttes qui n'étaient ellesmêmes que l'expression tumultueuse d'une situation de plus en plus menacée.
YI
S'il y avait en elfet un homme qui fût vraiment le ministre, la personnificalion expressive et saisissante de cette situation pleine de troubles intimes et de contradictions, c'était de Serre. 11 ne se méprenait pas sur les difficultés , et ce qu'il avait dit dès le premier jour a M. de Barantc, il le répétait sous une autre forme a M. Decazes : « Quelque route qu'on voulût prendre, elle serait hérissée d'obstacles. La nôtre nous a été, je pense, tracée par la nécessité même... Enfin, mon cher ami, si l'issue est douteuse, le devoir ne l'est pas, et c'est Ik un grand point de sécurité. » C'est avec cette pensée qu'il était entré dans l'expérience nouvelle sans craindre de paraître se désavouer, sans reculer devant les formidables assauts des coalitions ennemies qui l'attendaient. C'est pour cette politique qu'il avait livré la bataille des élections et qu'il \- restait sur la brèche pendant dix-huit mois, portant le poids d'une défense désespérée avec une énergie
que les crises d'une organisation toujours ébranlée rendaient plus pathétique. £
L'épreuve la plus cruelle pour lui avait été cette rupture avec ceux de ses amis qui n'avaient pas voulu le suivre. Il avait cru ne pas pouvoir faire autrement, il avait cédé a la violence des choses^ il en souffrait plus qu'il ne l'avouait peut-être, et si ses anciens amis mettaient quelquefois dans les conversations une amertume qui pouvait être encore un dernier hommage à un lien brisé et regretté, il ne se défendait pas de son côté d'un sentiment; grave et triste. Il ne rencontrait pas sans émotion devant lui l'opposition de Royer-Collard, il ne restait pas indifférent aux sévérités du duc ou de la duchesse de Broglie. « Oui, lui écrivait le fidèle Froc de La Boulaye , répondant a ses préoccupations intimes , oui , il est douloureux , il est déchirant d'être forcé de sévir contre des hommes de talent, capables d'honorables déterminations et qui ont rendu d'importants services... S'il ne fallait pour gouverner que la sueur du front, ce serait peu de chose. Les angoisses du cœur ne sèchent pas si vite. La réflexion, le devoir, puis le manteau rouge du cardinal! » De Serre, ce me semble, ne jetait pas si promptement le « manteau rouge du cardinal »
sur le passé, puisque après bien des mois, à un moment où il avait une grande résolution a prendre, il écrivait dans la plus profonde intimité a sa femme : « Dans les premiers temps de ma course politique, j'ai eu des amis en la supériorité de lumières et d'expérience desquels je me confiais. Je ne suis plus dans ce cas et dois me décider par moi-même. » Il gardait sa secrète blessure jusque dans les entraînements des luttes nouvelles qu'il avait a soutenir, où en épuisant ses forces il ne cessait de grandir par le talent, par le courage , par tout ce qui faisait de lui un orateur puissant et redouté , le premier des parlementaires de son temps.
Il était fait pour la tribune, et nul , certes, n'est resté une image plus vive du pouvoir de la parole que de Serre dans ce monde brillant de la Restauration où les talents de tribune s'élevaient et se déployaient à la fois de toutes parts, sous tous les drapeaux. — Royer-Collard avait son éloquence à lui , une éloquence méditée, presque auguste, ample de pensées et de forme , nourrie de philosophie et parfois relevée d'une ironie qui semblait tomber de haut. Il se complaisait dans les enchaînements magnifiques de théories et d'observations sur le gouverne-
ment des sociétés, sur la moralité des révolutions, sur les droits de la raison, et volontiers il aiguisait ses jugements dans un trait d'un tour imprévu, dans un axiome frappant et ineffaçable. 11 planait sur les choses et sur les hommes , ayant naturellement la majesté du langage et par instants l'épigramme superbe. — Camille Jordan, sans s'élèvera ces hauteurs, avait la parole sentimentale et pathétique. Il touchait par l'onction et l'ingénuité d'une nature honnête déjà mortellement atteinte. Un de ses plus piquants adversaires l'appelait, dans une débauche de raillerie, le « saint Chrysostôme des niais » : il touchait le point faible, une certaine banalité de candeur et d'attendrissement. — Foy , avec sa physionomie ouverte et ses airs chevaleresques, s'élançait a la tribune comme a l'assaut. C'était moins un orateur réfléchi et correct qu'un tribun militaire séduisant par sa loyauté, par sa bonne grâce virile et par son esprit, remuant d'un geste et d'un accent passionnés les fibres patriotiques et libérales de la nation. Benjamin Constant, ingénieux vulgarisateur des vérités constitutionnelles, avait la souplesse d'un polémiste, l'art des nuances, la finesse rusée, la dextérité savante d'un lettré. Manuel, avec une passion concentrée sous son masque pâle et sévère,
ëlait un des plus habiles tacticiens de parlement, politique sans dons supérieurs , mais résolu , animé de tous les instincts, de tous les ressentiments de la bourgoisie révolutionnaire. Et, dans d'autres camps, M. Laine était l'orateur des émotions généreuses : nature ardente et impressionnable , prompte a éclater, prompte k se décourager et a se replier dans le silence. M. de Villède avait le langage délié et précis des affaires. M. de Martignac n'avait pas encore paru. C'est l'élite parlementaire de la Restauration vers i820. Entre ces émules de talent et d'éloquence, de Serre reste le premier.
Tout séduisait cbez lui. L'homme avait la taille élevée, la physionomie pensive et prompte a s'éclairer du feu des impressions intérieures, une grâce naturelle et simple de manières, une dignité sans efforts et sans recherche. L'orateur h la tribune, après un instant d'hésitation, s'animait rapidement et dominait l'assemblée par la hardiesse de sa pen-
sée, par la justesse du geste et la distinction de l'organe, par un accent vibrant d'irrésistible sincérité. Les idées se pressaient dans son esprit et s'enchaînaient avec une singulière puissance. S'il était interrompu, il se détournait à peine, il réduisait l'interrupteur au silence, et il poursuivait, parcourant d'un pas hâtif toutes les parties d'une discussion, relevant les questions qu'il traitait, laissant échapper sur son passage les réflexions profondes ou les traits lumineux.
Il avait assez souvent de ces mots qui frappaient : a Notre trésor peut être pauvre, mais qu'il soit pur. — La démocratie coule a pleins bords entre de faibles digues impuissantes à la contenir. — Une société bien ordonnée est le plus beau temple qu'on puisse élever a l'Éternel... » Et par instants il ne se défendait pas de donner toute carrière à sa pensée. « Nous aussi, disait-il, nous avons, dans la France émue, entendu ces cris d'ivresse : Hier nous étions esclaves, aujourd'hui nous sommes libres! — En un jour nous avons tout changé, nos mœurs, nos coutumes, nos lois, et bientôt nous avons vu ce grand peuple chanceler et les convulsions de l'anarchie le saisir! Instruits parles malheurs de votre patrie, vous savez, messieurs, les chances que lègue a l'avenir ce ver-
ilige qui détruit en peu de jours Touvrage de tant d'années. Vous savez ce qu'il en coûte pour réédilier les fortunes publiques et privées, pour construire a la hâte un gouvernement quelconque qui les abrite. Vous savez que de toutes les œuvres la plus difficile est d'élever pour les siècles un gouvernement libre, que toute la sagesse humaine s'y emploierait en vain sans le secours du temps, et que le temps jaloux ne prend en garde que ce que lui-même a fondé .»
La parole de Serre sortait toute palpitante d'une âme noble et pure-, elle était animée, nerveuse, toujours nette et correcte même dans Timprovisalion, colorée sans fausses images, véhémente sans déclamation , souvent profonde sans affectation de science, et les exposés du garde des sceaux ressemblaient à ses discours : témoin ce rapport sur la presse où il décrivait à grands traits, en politique doublé d'un philosophe, comme eût fait plus tard un Tocqueville, l'état social de l'Angleterre, des États-Unis et de la France. — - Ce qu'a été réellement cette éloquence, ce qu'en ont pensé ceux qui en ont subi le charme, Royer-Collard , qui fut toujours peu prompt aux admirations, l'a dit bien des années après, de son ton d'oracle, dans des en-
treliens familiers où il se plaisait à évoquer ces souvenirs avec Sainte-Beuve. Il jugeait assez sévèrement M. Laine, il parlait de Camille Jordan comme d'un homme charmant. « M. de Serre, poursuivait-il, avait la grandeur ; son éloquence h lui se passait dans une région supérieure, — que vous dirai-je? non pas la région où se forment les orages, mais quelque chose d'élevé et de grandi... Sérieux, imagination, éloquence, il avait tout. 11 y joignait seulement la faculté de se faire des illusions. C'est ce qui Ta perdu a la fin. H a cru sincèrement qu'il allait sauver la monarchie... » '1
Je ne dirai point assurément que de Serre n'avait pas des illusions, et qu'a certains moments il ne laissait pas échapper de ces mots qui vont au delà de la pensée, qu'il vaudrait mieux retenir. Il ne vivait pas impunément dans les agitations dévorantes; il avait ses impatiences, ses irritations, et il ne gardait pas moins cet ascendant d'orateur qui fascinait ses amis, qui faisait dire a ce bon Froc de La Boulaye dans ses effusions intimes, un peu lyriques ce jour-là : « Les circonstances sont grandes. Le monde moral est secoué jusque dans ses fondements. Tant que le sabre ne brillera pas, la puissance est à la parole -, saisissez-vous-en pour le
salut de nos Bourbons, de la France et des vieilles races qui commandent ailleurs. Toutes chancellent plus ou moins, et si elles étaient renversées, plus de liberté publique, plus de tribunes aux harangues, mais partout des champs de bataille et des prétoriens pour y décerner les couronnes. Ménagezvous, ne vous dépensez pas en escarmouches, couvez vos idées, vos desseins, vos projets. Entretenez, notre excellent duc qui vous honore et vous croit. . . » De Serre avait certes besoin de se ménager, d'aller réparer sa' santé au mont Dore, et il avait besoin aussi de cet éclat d'éloquence qui faisait sa force, qui restait l'espoir de ses amis, pour n'être pas emporté du premier coup dans le conflit croissant des partis. Plus que tout autre, il était engagé pour le ministère, pour lui-même, au plus épais d'une mêlée où il se sentait a demi isolé, faiblement soutenu, assailli d'hostilités et d'accusations contraires. Entre la gauche et lui, c'était désormais un duel implacable. Les libéraux, exaspérés contre le garde des sceaux, contre ce qu'ils appelaient ses apostasies , ses défections, ses ingratitudes envers ses amis les plus intimes, ne lui épargnaient ni les récriminations, ni les provocations, ni même les outrages. Ils ne laissaient échapper aucune occa-
is.
sion de le harceler, de le poussera bout, tantôt k propos du drapeau tricolore, tantôt a propos d'un règlement de la Chambre ou du budget, et il y avait des jours où le généreux Foy lui-même éclatait en violentes apostrophes. La gauche, à vrai dire, avait affaire à un rude jouteur qui ne laissait aucune agression impunie.
On l'attaquait dans son passé, dans sa politique du moment, souvent dans son caractère-, — il faisait face intrépidement. Lorsque le libéral Girardin croyait embarrasser le garde des sceaux en lui rappelant ses discours d'autrefois contre la droite, et ajoutait injurieusement que « rien ne pouvait étonner de la part de celui qui avait fait a la tribune l'éloge d'une assemblée honteusement fameuse », de Serre relevait aussitôt le défi^ sans rien désavouer de son rôle libéral en 1816, il rétablissait le sens de ses paroles sur la Convention, et il ajoutait avec fierté : « Au surplus, lorsque dans des temps difficiles je me suis livré tout entier pour couvrir des hommes qui s'étaient compromis, lorsque je n'ai peut-être pas assez craint de me compromettre moimême, ils s'emparent des paroles que j ai prononcées pour leur défense, eux qui se taisaient alors, qui se cachaient peut-être, ils s'en emparent, dis-je,
aujourd'hui pour les tourner contre moi ! Vous êtes Français, messieurs, et vous savez comment cela s'appelle!... )>
A ceux qui l'obsédaient sans cesse du souvenir de ses alliances, de ses engagements avec l'opposition, il répondait qu'à son entrée au pouvoir il avait écouté en effet tous ceux quiavaientbienvoulului communiquer leurs vues politiques, et, fixant son regard sur la gauche, il ajoutait : « J'ai toutobservé, tout étudié, tout pénétré, et c'est en pleine connaissance de cause que j'ai choisi... Du moment où les principes que je désigne comme anarchiques et révolutionnaires ont été émis a cette tribune parles membres de l'opposition qui siègent ici , je les ai le premier et le plus énergiquement combattus.. . » De Serre rendait coup pour coup ^ en se défendant il attaquait sans hésitation , souvent avec passion^ mais il n'avait point de fiel, et au milieu des plus vives excitations, par un généreux retour sur lui-même, il pouvait un jour déclarer tout haut en pleine Chambre qu'il avait pu commettre des fautes, qu'il n'avait jamais cependant poursuivi personne de son animosité et de sa haine. « Je ne sais pas, disait-il avec une franchise pleine de noblesse, exempte de toute amertume, je ne sais pas et je ne veux pas savoir si j'ai des
ennemis-, ce que je sais bien, c'est que je n'ai donné h personne le droit de dire que je suis son ennemi. » C'était le secret de sa supériorité morale dans ces guerres de partis où s'agitaient tant de passions contraires.
Des ennemis, il en avait assurément plus qu'il ne le voulait, il en avait parmi les libéraux qu'il contenait de son énergique parole, il en avait au moins autant parmi les royalistes, et il ne se détournait de la gauche que pour se trouver en face de la droite, des La Bourdonnaye, des Castelbajac, des Sallaberry , des Delalot, qui ne représentaient pas sans doute tous les royalistes , mais qui les intimidaient et les entraînaient. A ce monde impatient et turbulent, il avait aussi a tenir tête-, il se sentait plus embarrassé, il était cependant bien obligé parfois de relever vertement les attaques trop irritantes, de faire de vives sorties contre M. de Castelbajac ou M. Delalot. La vérité est que de Serre, selon le mot familier de la duchesse de Broglie, restait la « bête noire des ultras ». On acceptait son secours contre la gauche, envoyait toujours en lui l'adversaire des réactions de 1815, un libéral plus ou moins impénitent. Les efforts inutiles du garde des sceaux ne servaient qu'a montrer ce qu'il y avait d'étrange
et de crilique dans cette siuiation où réloquenccdu plus brillant des hommes et les intentions loyales du plus honnête des chefs de cabinet ne suffisaient pas pour le succès d'une politique de modération. Le ministère avait tout épuisé^ il avait essayé d'une alliance avec la droite en s'associant M. de Villèle et M. Corbière^ il avait multiplié les concessions, les complaisances du pouvoir dans les élections, et a quoi arrivait-on?
La retraite de M. de Villèle et de M. Corbière laissait pressentir l'hostilité du parti u qui reprenait ses chefs » -, les élections de 1821 , plus accentuées encore que celles de 1820 en faveur de la droite, donnaient une force nouvelle a ceux qui brûlaient d'aller jusqu'au bout et d'en finir avec les transactions. Le moment approchait où le ministère avait la chance de trouver contre lui un peu tout le monde, les exaltés du royalisme aussi bien que les libéraux, et de recevoir k l'improviste ce « bon coup de poignard » dont parlait M. deVitrolles, que toute l'éloquence du garde des sceaux ne pouvait plus détourner.
On élait a la fin de 1821 , h l'ouverture d'une session nouvelle. Le ministère semblait vouloir éviter le combat, les chefs de l'extrême droite le recherchaient k tout prix : ils cherchaient le combat par une phrase de l'adresse qui mettait en doute la dignité delà politique extérieure suivie par M. Pasquier-, ils le cherchaient aussi a propos d'une loi sur la presse sur la prolongation de la censure. M. de La Bourdonnaye et M. Delalot ne craignaient pas d'aller demander l'alliance de Royer-Collard et de ses amis pour en finir avec le ministère. La crise était dans l'air, et ici une dernière fois s'élevait la question la plus délicate : que pouvaient et que devaient faire les libéraux modérés, dont l'intervention redevenait décisive?
Le ministère, il est vrai, avait rompu avec eux; il les avait profondément blessés, et il ne faisait rien pour les apaiser ou les rallier-, y avait-il cependant quelque intérêt ou quelque prévoyance, non-
seulement pour des hommes comme Royer-Collard et ses amis, mais pour des hommes comme Foy, Casimir Perier, a prêter main-forte aux royalistes qui s'impatientaient au seuil du pouvoir, qui menaient l'assaut contre le cabinet? C'était toute la question. Victor Cousin a raconté une scène qui aurait eu lieu chez lui, où se seraient rencontrés Royer- Collard , M. Humann. On avait discuté sur ce qu'il y avait a faire , sur ce qui valait le mieux, de laisser vivre le ministère Richelieu avec de Serre, M. Pasquier, M. Laine, ou de frayer le chemin a un ministère de royalisme pur qui ne durerait pas six mois, — on le croyait alors, — et préparerait une revanche prochaine, décisive pour la cause libérale. A cette scène assistait Sanla-Rosa, un proscrit piémontais, victime de la dernière révolution de Turin, qui était naturellement de ses vœux avec les libéraux français, mais qui avait une mâle raison. « Votre devoir de bon citoyen, disait-il a Cousin , est de ne pas combattre un ministère qui est votre dernière ressource contre la faction ennemie de tout progrès. Il n'est pas permis de faire le mal dans l'espérance du bien. Vous n'êtes pas sûrs de renverser plus tard MM. Corbière et de Villèle, et vous êtes sûrs de faire le mal en
leur livrant le pouvoir. Pour moi, si j'étais député, j'essayerais de donner de la force au ministère Richelieu contre la cour et le côté droit. » On donnait tout bas raison au sage proscrit, on se laissait aller en réalité a une tactique qu'on croyait habile, et la coalition ennemie éclatait dans les votes sur la phrase insultante de l'adresse, sur les préliminaires de la loi de censure.
Un instant encore, il est vrai, des amis du ministère avaient essayé de détourner le coup, de dissoudre la coalition et de rallier une majorité royaliste. M. Pasquier, qui au fond payait de la haine particulière des « ultras » la politique relativement libérale qu'il suivait dans les affaires d'Italie, M. Pasquier proposait de se sacrifier^ il pressait le garde des sceaux de négocier une réorganisation ministérielle. « J'ai déjà vu une fois dissoudre un ministère de M. de Richelieu, écrivait-il a de Serre, et je sais le mal qui en est résulté pour la France. Je n'ai pas concouru alors à ce mal ; j'ai fait, au contraire, ce que j'ai pu pour l'éviter; je ne voudrais pour rien au monde avoir a me reprocher un semblable événement, soit par ma retraite, soit par ma persistance à demeurer. Faites donc venir au plus tôt M. Laine et entendez-vous avec lui, car vous ,. .' >i- «*.•
deux seuls pouvez arranger les choses, soit relativement au duc, soit relalivement a la Chambre. Ensuite, parlez ensemble en mon nom et soyez sûrs que je ne vous désavouerai pas. » M. Pasquier agissait avec honneur^ mais ce n'eût été qu'une vaine combinaison de plus, et, en outre, l'expédient répugnait a la délicatesse des hommes. Le duc de Richelieu avait déclaré qu'il ne se séparerait pas du ministre des affaires étrangères, et de Serre écrivait peu après a sa mère : « Quelques personnes vous diront qu'on me pressait de rester-, je ne le pouvais ni sagement ni honorablement. )>
Le seul qui aurait pu vraiment prévenir ou apaiser cette crise était le comte d'Artois, qui avait assuré l'appui de ses amis a M. de Richelieu, lorsque celui-ci avait pris le pouvoir. Avant le dénoûment, le duc de Richelieu avait tenu h se rendre chez Monsieur pour lui rappeler ses promesses-, il n'avait reçu du prince qu'une réponse évasive et dégagée qui l'avait comblé de surprise, et, courant plein d'émotion jusque chez M. Pasquier, le président du conseil avait éclaté dans ce cri de l'honneur indigné : « Il manque à sa parole de gentilhomme! » Le comte d'Artois était passé îi l'ennemi, ou, pour dire plus vrai, il restait avec ses amis, encourageant
leurs espérances et leurs intrigues. Madame du Cayîa conspirait pour les meneurs de la droite en pressant de ses séductions la volonté défaillante du vieux roi, qui ne décidait plus rien sans elle, qui, au milieu de ces troubles intimes, lui écrivait jusqu'à cinq billets en quelques heures-, elle avait pré* paré Louis XVIII a tout accepter. Le secours imprudemment prêté par les libéraux « aux ultras » avait fait le reste. Les royalistes arrivaient a leurs fins : après avoir eu raison de M. Decazes, ils ne craignaient plus de renverser brutalement M. de Richelieu. Le ministère expiait ses condescendances ; après avoir sacrifié, dix-huit mois auparavant, Royer-Collard, Camille Jordan, M. de Barante, il était sacrifié a son tour, il ne sufïisaitplus! Le mouvement allait jusqu'au bout jusqu'au dénoûment du 14 décembre 1821, qui faisait disparaître le dernier cabinet en donnant naissance a un ministère de la droite pure avec M. de Yillèle, M. Corbière, M. Mathieu de Montmorency, M. de Peyronnet.
A ce souvenir, quarante ans après, M. Pasquier écrivait encore avec feu : «... En 1822, il faut bien que je le dise , la maison de Bourbon a commis un grand acte de déraison ^ elle a brisé, au moment où il pouvait lui être le plus utile, l'instrument qui lui
avait dëjk rendu de si grands services. La destruction du second ministère du duc de Richelieu a été, voyez-vous, plus qu'une faute politique : elle a été un véritable crimeM »
Au premier moment, en apparence, il est vrai, ce n'était qu'un ministère royaliste succédant à un ministère royaliste. Les libéraux , comme pour s'excuser d'avoir aidé au dénoûment du i4 décembre, affectaient de ne voir aucune différence entre les ministres de la veille et les ministres du lendemain. En réalité, tout avait changé. Ce qui venait de disparaître dans une échauffourée de parlement et de cour, c'était réellement tout ce qui restait des inspirations modératrices de 1816, du gouvernement du centre-, ce qui rentrait au pouvoir, c'était l'esprit de 1815 à peine mitigé par l'expérience avisée de M. de Villèle. Les obligations mêmes, les
• Voyez le livre sur Etienne-Denis Pa$quier, chancelier de France, par M. Louis Favre.
influences que devait subir le nouveau cabinet rendaient a l'ancien son vrai caractère , et , comme pour ajouter le pathétique du drame a ces révolutions ministérielles, il y a je ne sais quoi d'émouvant dans la destinée de ceux qui avaient représenté avec le plus d'autorité et d'éclat la politique vaincue, — le duc de Richelieu et de Serre. L'éclipsé définitive des hommes suit de près l'éclipsé du système.
Avant que six mois fussent passés, le duc de Richelieu avait le premier disparu de la scène qu'il avait illustrée de sa probité. Au printemps de 1822, on apprenait a la fois sa maladie et sa mort. Personnage européen par ses relations, par son crédit auprès du Tsar, patriote de cœur, par instinct de race, lié h l'ancienne monarchie par les traditions, mais assez éclairé pour ne point partager les passions des a ultras )),pour sentir le danger des réactions, âme simple et modeste avec les délicatesses d'une généreuse fierté, le duc de Richelieu avait fait de la droiture une politique. Il avait été le garant de la Francedevantl'Europepourlalibéralion du territoire, il croyait pouvoir être le garant de la vieille royauté devant la France nouvelle ; c'était l'œuvre qu'il avait poursuivie avec l'ardeur d'une nature sincère.
Il n'avait éprouvé aucun regret, aucune amertume en quittant une première fois le pouvoir. L'échec de son second ministère lui avait laissé, au contraire, une profonde blessure. Son honnêteté avait été offensée des intrigues de partis sans scrupules-, sa raison restait émue des périls que courait la monarchie livrée aux jeux des factions. Le chagrin avait dévoré cette nature fière et sensible-, c'était le mot de tout le monde k la nouvelle de cette mort prématurée qui éclatait comme un coup de foudre. Chez tous, il y avait cette impression qu'avec le duc de Richelieu disparaissait un des modérateurs possibles de la Restauration. On le sentait, et ce qui prouve combien tout était changé, lorsque le cardinal de Bausset relevait l'honneur de cette mémoire dans la Chambre des pairs en décrivant la tristesse des derniers jours du duc, le ministère était tout effarouché^ il mettait le Roi en mouvement pour faire atténuer le discours du cardinal. L'éloge de M . de Richelieu semblait être un reproche pour la politique nouvelle! — Quant à de Serre, il s'éclipsait dans une ambassade avant de s'éclipser k son tour dans la mort.
L'ancien garde des sceaux, en quittant la chancellerie, avait d'abord hésité sur ce qu'il devait faire,
et un instant, a ce qu'il semble , il aurait songé reprendre sa place au barreau. Il s'était décidé pour l'ambassade de Naples, qui lui venait du Roi encore plus que du ministère. 11 avait accepté avec dignité, sans déguiser ses sentiments, sans oublier ce qu'il y avait de délicat dans sa position, et au moment même où il acceptait, il avait tenu a montrer qu'il restait ce qu'il était en défendant la libérale institution du jury dans une discussion sur la presse. Retenu par la maladie, il avait fait lire le discours qu'il avait préparé, — et il en avait préven» M. de Villèle. L'ambassade de Naples acceptée dans ces conditions, c'était pour lui un moyen d'aller réparer ses forces perdues sous le climat du Midi, de s'éloigner momentanément des agitations intestines des partis-, c'était aussi une occasion de s'initier a la politique extérieure de la France, et par une coïncidence curieuse, celui avec qui il avait, avant son départ , le premier entretien diplomatique sur les affaires italiennes , c'était Lamartine dont les Méditations avaient fait un secrétaire d'ambassade à Naples. K Je passai quelques heures mémorables pour moi dans l'intimité de M. de Serre, a dit Lamartine... J'étais fier d'entendre dans la confldence du coin du feu cette âme qui venait de rem-
plir la tribune et l'Europe entière de sa voix... Il était brisé par la lutte... « Il était ainsi , souvent brisé et toujours prompt a se ranimer.
Ce n'est point cependant sans garder , lui aussi, sa blessure, ce n'est pas sans éprouver un serrement de cœur qu'il se voyait jeté dans une carrière nouvelle loin de la France. Il partait l'âme émue d'une tristesse indéfinissable qui ressemblait a un pressentiment, et en effet, dès ses premiers pas au delà des Alpes, a chaque étape de son voyage jusqu'à Rome, il était poursuivi par les messages de deuil. 11 avait d'abord perdu son père. «J'ai fait tristement le voyage de Florence ici, écrivait-il de Rome a sa mère , pensant a mon pauvre père , à vous, a l'isolement où vous vous trouvez. J'ai bientôt reçu une autre nouvelle affligeante et bien inattendue :1a mort de ce bon duc de Richelieu. Vous savez toutes les preuves d'attachement que j'ai reçues de lui. C'était une amitié que je croyais formée pour le reste de mes jours, et c'est une grande perte que je fais. C'est dans ces dispositions mélancoliques que je parcours les grandeurs de Rome païenne et chrétienne...» Peu après , a son arrivée a Naples , il perdait un enfant.
Tout se réunissait pour l'éprouver , pour lui ren-
(Ire plus amers les premiers moments dans la retraite où il allait échouer, après avoir parcouru, selon le mot d'un de ses amis , « la même voie que Gicéron envoyé par des ingrats en exil ».
Qu'allait-il faire dans cette retraite aux bords du golfe de Naples , au milieu des plus riantes contrées de l'Europe? 11 restait naturellement ce qu'il était, un homme d'élitedansladiplomatiecommeau parlement, ^ait pour relever et honorer cette vie nouvelle par la vive intelligence des intérêts supérieurs du pays, par tous les goûts généreux de l'esprit, comme par la dignité simple et attachante du caractère. Sa diplomatie, il la mettait tout entière, au moins pour l'inspiration, dans ces mots qu'il écrivait a M. de Villèle après trois mois de séjour a Naples : « Les malheurs que la France a éprouvés ont trop longtemps neutralisé son influence ^ a mesure que ces malheurs s'effacent, cette influence doit renaître : elle fait partie de l'honneur de la couronne, elle est l'un des besoins d'une nation forte et accoutumée a agir sur les autres, enfm et surtout elle est un besoin pressant de l'Italie... » Il n'avait pas tardé a faire sentir dansses dépêches le politique supé- 1 ieur, le « ministre passé et peut-être même futur ».
Le danger pour lui était l'inaction dans une petite cour d'Italie.
L'exil avait sans doute ses compensations et ses épisodes. De Serre, comme ambassadeur a Naples, était bientôt appelé au congrès de Vérone, où il se renconlrait avec les souverains, les chanceliers, les premiers diplomates de l'Europe, avec le ministre des affaires étrangères de France, M. de Montmorency et M. de Chateaubriand, qui allait prendre la place de M. de Montmorency.
Il s'intéressait a tout ce mouvement d'une grande réunion européenne. « Les premiers jours ici sont fort pris par les visites, présentations, écrivait-il a sa mère. C'est un monde brillant à en être ébloui; avec loutcelaon prétend qu'ons'ennuie...Cedontjeprorite, c'estde l'instruction qu'offre la conversation de tant d'hommes plus ou moins distingués de toutes les nations, c'est du plaisir de démêler, au milieu de celte confusion apparente de volontés diverses, la marche réelle de la politique-, plaisir d'esprit qui d'ailleurs, comme vous le pensezbien,n'estpassansmclange...))
Bien qu'il ne. figurât pas au premier rang et qu'il fût même d'abord un peu négligé pour ses idées libérales, de Serre se faisait promptement écouter et considérer^ il avait la faveur des souverains et des diplomates. « Nous allâmes voir M. de Serre , quoique nous eussions été dans des rangs opposés, a écrit Chateaubriand. Nous trouvâmes un homme audessus de ridée que nous nous en étions faite-, nous nous liâmes avec lui... » De Serre, de son côté, ne résistait pas aux séductions du génie ^ il se prenait d'un vif attrait pour Chateaubriand, qu'il allaitavoir pour chef. Je ne sais pas si, réunis ensemble au pouvoir, ils auraient été longtemps d'accord -, ils s'entendaient du moins en ce moment sur ce qui pouvait servir la grandeur'nationale, sur quelques-unes des conditions de l'influence française, et même sur certaines nécessités de libéralisme dans la politique extérieure. Le congrès de Vérone était assurément utile a de Serre : il lui avait offert l'occasion de se lier avec Chateaubriand , de voir de près les ressorts de la politique européenne, les principaux personnages du temps ^ mais le congrès de Vérone n'était pour lui qu'une diversion après laquelle il retombait dans son ambassade inoccupée, dans cette vie napolitaine où il n'avait que la ressource de quelques relations de
choix, de l'étude, des excursions a Tschia ou au Mont-Cassin.
Au milieu de cette existence nouvelle, dès son arrivée en Italie, de Serre avait rencontré un homme avec qui il avait formé une amitié sérieuse et durable : c'était l'historien de Rome, l'érudit allemand Niebuhr, qui représentait alors la Prusse auprès du saint-siége. De Serre avait trouvé dans le savant prussien un guide empressé, heureux de le conduire a travers les ruines romaines, de lui expliquer les Gracques, Marins et Sylla, les mœurs, la religion, la constitution de Rome. Quelques jours passés ensemble, en promenades communes, en éloquents entretiens , avaient suffi pour nouer entre ces deux hommes une liaison qu'une correspondance suivie fortifiait et a laquelle un voyage de Niebuhr k Naples donnait bientôt le caractère d'une grave intimité. Niebuhr avait un peu d'emphase, il appelait ses enfants Cornélie et Marcus^ c'était au fond une tète de savant et un cœur plein d'ingénuité. Il avait pour de Serre un vrai fanatisme. « J'ai passé avec lui des jours pleins d'enseignement, des jours inoubliables, écrivait-il a une amie d'Allemagne... C'est un des hommes les plus rares et les plus nobles que j'aie jamais rencontrés. Nous nous sommes
expliqués réciproquement et avec franchise sur tout ce qui préoccupe l'esprit humain, sur le passé et le présent, sur l'Allemagne et la France^ la nationalité ne nous sépare point... Il convient a une cour autant que moi, si ce n'est qu'il se prêle a toute chose avec plus d'enjouement... Sa famille doilêtre, grâce a lui, la plus heureuse du monde : une femme vive et sensée qui admire son mari, qui est fière de lui et en est fort aimée-, des enfants qui sont l'objet de leur amour le plus tendre. Tous ceux qui sont de l'ambassade font partie de la famille... » Niebuhr ne laissait échapper aucune occasion d'écrire à de Serre de longues lettres où il mêlait les témoignages d'un dévouement passionné aux dissertations substantielles sur les campagnes d'Annibal ou sur la politique de l'Angleterre. De Serre, à son tour, entrait tout aussi vivement dans cette intimité. Il se sentait sincèrement attaché a Niebuhr, il lui savait gré de son affectueuse estime, de ces longues lettres qui, disait-il, éveillaient ses idées et le forçaient k penser.
La confiance entre les deux amis était complète. De Serre se plaisait à ces relations précieuses, et son imagination active cherchait au besoin un intérêt d'un autre genre dans les distractions des arts.
Il n'habitait pas l'Italie au nom du roi de France pour rester insensible aux belles peintures. Il aimait les tableaux, il les recherchait^ il se faisait aider souvent par Niebuhr dans ses acquisitions, et un instant même, en voyant arriver aux affaires étrangères Chateaubriand, le patron naturel de tous les arts, il avait eu l'idée de négocier pour la France l'achat delà galerie du cardinal Fesch^ les prétentions du cardinal et les dépenses de la guerre d'Espagne découragèrent sa diplomatie. Il s'en tint k acheter pour lui quelque Pinturrichio, quelque belle copie de Léonard ; il mettait son plaisir a avoir sa petite galerie a l'ambassade. Il s'intéressait h la peinture comme il s'intéressait a la littérature italienne^ il achetait des livres comme il achetait des tableaux. Il se sentait attiré par toutes les œuvres du génie humain, il en jouissait en homme de goût. C'était une manière d'animer sa vie-, mais ni les séductions des arts, ni môme l'amitié de Niebuhr, ni la diversion momentanée du congrès de Vérone ne suffisaient pour l'occuper, pour le fixer sur ce coin de terre italienne où la fortune le laissait. L'exil dans une ambassade auprès de Sorrente et d'Ischia, avec les plaisirs de l'imagination, la ressource des amitiés précieuses et les honneurs de cour, avait
son charme : c'était toujours l'exil pour lui, et rien ne pouvait le détourner du seul point fait pour attirer sa pensée. Au fond, il n'avait qu'une préoccupation, celle de la France, de ce qui se passait k Paris, des occasions qui pouvaient lui rouvrir la carrière.
C'était l'objet incessant de la correspondance suivie dès le premier jour entre de Serre s'acheminant en Italie et ceux de ses amis qui le regrettaient, qui sentaient vivement son absence. Le plus invariable, le plus fidèle de ses amis, Froc de La Boulaye, avait repris plus que jamais son rôle de correspondant dévoué et toujours empressé , quoique un peu découragé. 11 tenait les exilés de Naples au courant de tout ce qui pouvait les intéresser^ il avait eu de la peine a revenir de ce fameux « 14 décembre 1821 » qu'il renvoyait durement a l'histoire. La crise où avait disparu le ministère Richelieu l'avait dégoûté j le départ des de Serre avait été un
chagrin pour lui. « Je suis, écrivait-il, dans la situation où l'on se trouve après un feu d'artifice et lorsque l'obscurité profonde succède aux clartés qui embrassaient le ciel... A présent, Paris m'est insupportable, et je vous le demande, n'en êtes-vous pas la principale cause ? Après vous, que m'y restet-il? que voulez-vous que j'y fasse? J'ai horreur des salons, des courbettes, de toutes ces figures sans cesse tournées vers les puissants... »
Le pauvre Froc de La Boulaye était souvent fort partagé en tenant à rester toujours sincère. Il ne voulait pas laisser ignorer a de Serre les sentiments qui ne cessaient de se tourner vers lui, et il ne voulait pas non plus le tromper sur une situation qui ne laissait prévoir aucun changement prochain. Tantôt il écrivait a son ami : « J'ai eu des visites... il a été question de vous, on ne s'accoutume pas a votre absence, on vous regarde comme une balle lancée surNaples et qui doit rebondir... » Tantôt, comme s'il craignait d*en avoir trop dit et d'avoir excité des espérances prématurées, il reprenait : « On me parle de vous, maisil ne faut pas se faire illusion, on ne s'occupe ici que de ce qu'on a sous les yeux. !l n'est pas plus question de vos anciens collègues que du dernier ministère de Louis XV, et l'on
n'y parle pas plus de Decazes que du duc d'Aiguillon Vous faites exception parceque les débats des Chambres vous rappellent aux esprits dans les moments difticiles. On entend bien parler de vous, on répond sur le même ton, et de la même haleine on loue tout ce qui fait du bruit. Les délicats sont rares encore!... Vous voyez où le flot nous porte: bien des gens trouvent que l'on ne va pas assez vite... » Le flot portait de plus en plus aux exagérations de la droite : le sincère Froc de La Boulaye ne s'y trompait pas, et il ne le déguisait pas. 11 y avait des moments où il redoutait de voir de Serre quitter sa paisible ambassade de Naples pour rentrer dans cette arène de passions meurtrières-, il y avait aussi des moments où il ne pouvait se défendre d'une certaine amertume en présence des excès de la droite, où il rêvait pour son ami je ne sais quel rôle de chef d'une opposition royaliste, constitutionnelle, tenant tête aux ultras. « Vous êtes triste, écrivait-il alors. Je le conçois; de mon côté, je suis profondément affligé : nous sommes jetés dans de funestes voies. Tous les ministres qui se sont succédé depuis la seconde Restauration ont pu commettre des fautes-, mais que de biens n'ontils pas fait! Libération du territoire , réhabilitation
de nos finances, développement du commerce, de l'induslrie, respect pour les lois, sécurité pour les personnes : tout a prospéré! tout a réussi!... Qu'at-on fait depuis quinze mois? Les esprits sont plus divisés que jamais, et nous allons commencer tardivement une guerre, — la guerre d'Espagne, — contre laquelle Tinstinct national se révolte. »
L'acte d'accusation contre le ministère Villèle et son existence de quinze mois étaient complets. De Serre, en écoutant tout, en suivant de loin la marche des choses en France, ne se laissait pas emporter a des éclats d'opposition peu conformes a son caractère et h sa situation. Il éprouvait seulement l'impatience inquiète du combattant retenu loin de l'action-, il ressentait pour lui-même ce qu'il disait au sujet du maréchal Davout qui venait de mourir : « Le repos tue ces hommes qui ont eu une activité extraordinaire. » Il ne s'était jamais considéré comme banni de la vie parlementaire par la dignité diplomatique qu'il avait acceptée ; il n'avait point renoncé à reparaître dans les Chambres, et il y renonçait moins que jamais.
La parole avait été sa puissance, elle restait la garantie de son rôle public, de son avenir, de sa position personnelle. Au début de son ambassade,
à la fin de 1822, il avait pris assez patiemment les difficultés de cens qui avaient empêché sa réélection : il acceptait encore un éloignement qui pouvait paraître nécessaire, qui avait ses avantages. A mesure que le temps passait et que les circonstances semblaient s'aggraver, il retrouvait son ardeur ^ tout réveillait en lui le désir de reprendre son rang.
De Serre, après avoir été peu favorable à la guerre d'Espagne, n'était point insensible a la force morale, au prestige qu'une manifestation de puissance militaire donnait a la France de la Restauration; il craignait maintenant que le succès politique n'égalât pas le succès militaire, que les excès d'absolutisme au delà des Pyrénées ne vinssent compromettre tous les fruits d'une action heureuse. D'un autre côté, il voyait dans la prépondérance croissante, irrésistible, des « ultras » une menace incessante de troubles intérieurs, peut-être de révolutions nouvelles, un danger pour le pays et pour le gouvernement. Ce que Froc de La Boulaye lui disait, il se le disait lui-même; il l'écrivait li Niebuhr partant en ce moment pour l'Allemagne : « Vous me faites un triste tableau de la situation dans laquelle vous comptez retrouver votre patrie. Hélas! c'est abso-
lument la situation de la mienne. Dans le flux et reflux des opinions et des passions, qui veut demeurer fidèle a la vérité et a sa propre raison finit par demeurer seul en butte h toutes les animadversions. L'idée qu'elles s'apprivoiseraient en mon absence, que je ne retrouverais a mon retour que le souvenir du peu de bien que j'ai fait ou voulu faire est une de celles qui ont déterminé mon expatriation. Cet état de malaise général est-il une préparation indispensable à des temps meilleurs? Dieu le veuille 1 j'aime a l'espérer... »
Avec ce sentiment énergique et élevé des choses, de Serre n'avait plus hésité. Aux derniers mois de 1823, aux approches des élections nouvelles, il avait fait appel à ses amis de Metz-, il avait avoué sans détour l'intention de rentrer dans la lutte, et c'est là justement qu'éclatait l'inévitable choc d'opinions, de sentiments, — l'incompatibilité entre l'ancien garde des sceaux et le ministère qui représentait les passions de la droite.
Celte affaire de la candidature de de Serre devenait tout un drame inaperçu, entrecoupé de négociations et de péripélies intimes. De Serre, quant a lui, avait évité toute apparence d'hostilité contre le ministère, dont il aurait pu après tout être la défense vis-a-vis des « ultras ». 11 se présentait avec ses opinions, avec son passé, avec l'autorité de son éloquence. Il avait parlé de ses intentions a son ministre, a Chateaubriand, avec qui il avait de plus en plus des relations de confiance. Il écrivait souvent au brillant et inconstant ministre, et Chateaubriand lui envoyait quelquefois de ces letlres de sublime ennuyé qu'il aimait a prodiguer : « Ce serait de grand cœur, lui disait-il, que je changerais avec vous de position. Je vous laisserais les spectacles de la cour, et j'irais revoir les barques de pêcheurs que vous avez sous les yeux. Au cas qu'un succès d'affaires vienne augmenter la déplaisance que l'on a naturellement de moi, et que l'on me renvoie, j'irais
VOUS chercher sur voire beau rivage ^ je cours après le soleil et la retraite comme la chatte devenue femme courait après les souris. Ce sont la mes misères, Monsieur-, je vous les confie, cachez-les bien C'est mon secret diplomatique,.. » Chateaubriand, en homme supérieur, n'avait vraiment que des sympathies et de bonnes paroles pour la candidature de de Serre-, mais Chateaubriand, déjà menacé lui-même, ne comptait pas dans les élections. La difiicullé était chez M. de Villèle, chez le ministre de l'intérieur, M. Corbière, qui ne voulaient ni l'un ni l'autre entendre parler du retour de de Serre.
M. de Villèle, livré à sa propre inspiration, n'eût peut-être point résisté ^ mais il voulait ménager la droite, dont il craignait d'exciter les ombrages et de réveiller les rancunes. Il n'était point un ennemi pour de Serre, mais il l'aimait mieux a Naples qu'a Paris. A ceux qui venaient l'interroger sur les inlentionsdu gouvernement à l'égard du généreux absent, il répondait sans hésitation que de Serre faisait une faute, qu'il ne pourrait rester a la fois ambassadeur et député, qu'il serait un embarras pour lui-même et pour les autres. « Il est dans Terreur, disait-il, sur la véritable situation. Il nous croit beaucoup plus [)rès d'être déhordés par les royalistes fous que
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nous ne le sommes, et pour les combattre il n'est pas en aussi honne position que nous. « Bref, le conflit éclatait dans toute sa vivacité.
Le plus embarrassé dans ces pénibles négociations était un personnage influent k la Chambre et en Lorraine, désigné par le Roi pour présider le grand collège de Metz : c'était M. de Wendel, qui se trouvait dans la situation la plus délicate entre sa partialité pour le ministère et une vieille intimité avec l'ambassadeur candidat. M. de Wendel, avec la bonne intention de tout concilier, n'arrivait peut-être qu'a tout compliquer. Il avait fait tout ce qu'il avait pu pour dissuader de Serre de se présenter. 11 avait parlé a ses intérêts, a ses sentiments, même un peu à son amour-propre^ il était allé jusqu'à lui écrire : « Je ne vois qu'une chose utile pour vous dans une élection, c'est la certitude de rester où vous êtes, et je pense que vous aurez celte certitude même sans être nommé. .. Quant a rentrer au minislère, je ne le désire pas dans votre propre intérêt. J'ai vu la vie que vous meniez, et j'ai souvent trouvé qu'elle était afl'reuse. Vous n'aviez sans doute d'autre désir que de rendre votre pays heureux, et cependant ceux qui remplissaient vos salons ont été les premiers a vous dénigrer... M. de
Richelieu était sans doute le plus honnête homme de France, celui peut-être qui a rendu le plus grand des services : j'ai vu plaisanter ceux qui se plaisent a rappeler son souvenir. Je n'ai plus trouvé rien a envier dans la position des ministres, et je crois que vous devez être beaucoup plus heureux qu'eux. » M. de Wendel avait cherché vainement a détourner de Serre, il n'avait pas réussi aTébranler. 11 avait essayé, d'un autre côté, de ramener M. de Villèle a des dispositions plus conciliantes, de lui faire sentir qu'il était intéressé a décorer son parti d'un tel candidat : il avait encore moins réussi. M. de Wendel avait cru alors se tirer d'embarras en se réfugiant dans une neutralité plus nuisible qu'utile a celui qu'il ne voulait ni abandonner ni favoriser contre le gouvernement : de sorte que de Serre, sans le vouloir, se trouvait être un candidat d'opposition désavoué, combattu par le ministère avec l'énergie la plus imprévue.
Le fait est que dans les deux collèges de Briey cl de Metz, où de Serre se représentait, l'administration organisait contre lui une campagne a outrance. Tout était mis en œuvre, pressions, intimidations, menaces de toute sorte. On réunissait d'avance les fonctionnaires, et on leur imposait un
serment. On ne permettait pas même au baron d'Iluart de dire dans un journal que son beau-frère n'avait pas perdu l'éligibilité. M. de Wendel, malgré sa réserve silencieuse, ne pouvait s'empêcher d'écrire a de Serre, qui s'étonnait de tout ce qu'on faisait contre lui : « Vous raisonnez comme si le ministère n'avait pas mis depuis longtemps un grand intérêt a vous éloigner... Le garde des sceaux actuel a gourmande tous les juges, et M. de X., que vous avez placé, a écrit plus de cinquante lettres dans ce sens. L'autorité locale regarderait la nomination de Manuel comme un moindre échec que la vôtre : voilà la vérité ! Cela est abominable , mais cela est. » Chose curieuse, de Serre se trouvait ramené au point où il ralliait de nouveau les voix libérales, où les a ultras » le représentaient comme un (( jacobin », où des amis, des clients n'osaient voter pour lui sous l'œil d'une administration ennemie. Et voila comment on traitait un homme qui avait sacrifié sa popularité dans l'intérêt des royalistes, qui était encore ambassadeur du Roi!
On avait prodigué les excès de gouvernement, on avait poussé les efforts « jusqu'à la virulence et à l'indécence » , selon le mot du président de Chevers, et malgré tout il n'avait manqué à de Serre
que quatre voix pour atteindre la majorité au scrutin. Cette diiïérence de quatre voix suffisait pour envoyer au parlement un concurrent inconnu qui n'a pas même laissé un vestige dans l'histoire.
Quand le résultat des élections fut connu a Naples, de Serre en fut vivement impressionné-, il ne s'y attendait pas, il croyait encore au succès. « J'étais alors à Naples, a dit M. Duvcrgier de Hauranne , et au moment où le courrier arrivait, j'appris tout h la fois de la bouche de M. de Serre lui-même l'échec de mon père et le sien. Je vois encore l'expression de sa figure, et j'entends l'accent de sa voix quand il m'annonça le coup imprévu qui le frappait. » Il voyait en effet la carrière se refermer devant lui, et il se sentait rejeté indéfiniment dans un exil mortel^ il était surtout blessé de l'hostilité violente d'un gouvernement qu'il avait servi avec éclat et dont il restait l'honneur.
Il se contint néanmoins, et ce n'est qu'après
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quelques semaines qu'il répondait à une lettre de M. de Villèle avec un certain calme où perçait la fierté : (( Vous me dites que vous n'avez pas compris mon désir d'être député. Je vous assure que , si je ne l'eusse pas manifesté, nombre de personnes, et des meilleurs serviteurs du Roi , m'auraient taxé d'une indifférence qu'ils auraient peut-être nommée plus sévèrement. Je n'étais pas préparé à votre opposition ; a peine maintenant je la comprends encore. Elle a fait toute la difficulté de ma situation. Je me suis demandé quel était le devoir-, j'ai lâché de le faire , et ainsi l'on attend tranquillement l'avenir! » Il restait volontairement mesuré et froid. A Chateaubriand, il écrivait avec une vivacité plus libre et plus confiante, comme un homme qui comptait sur quelque occasion nouvelle. A son beau-frère , M. Emmanuel d'Iluart, qui l'avait servi de tout son dévouement, il disait : « Je vous console du non-succès. Mieux vaudrait sans doute avoir réussi -, mais c'est quelque chose d'avoir combattu, d'avoir prouvé qu'on avait du courage et des forces... )) A Niebuhr, qui l'avait interrogé, il racontait toute cette histoire d'un cœur un peu ulcéré, en ajoutant : « A tout prendre, je ne suis pas, quant a moi, mécontent de la manière dont les choses se
sont passées : ma force morale reste entière, ma considération en France s'est accrue plutôt que diminuée... D'autre part je suis attristé d'avoir vu tant de personnes, en cette occasion, renier la conscience, le sang, la reconnaissance et l'amitié-, je le suis des présages qui doivent saisir tout homme de bien lorsque l'immoralité est érigée en devoir et en trophée. Je suis ici complètement isolé, et cela est plus pénible quand on souffre de son inaction. » C'est toujours le cri qui jaillit du cœnr impatientl
Le ministère triomphait de celui qu'il avait traité en ennemi et qu'il redoutait. M . de Yillèle, esprit plus pratique et plus fin que supérieur, n'aimait pas les hommes brillants autour de lui. Il venait de consigner le premier des orateurs au seuil du parlement; avant trois mois, — on était au printemps de 1824, -— il allait congédier Chateaubriand-, mais Chateaubriand, en sortant du ministère avec une inextinguible passion de vengeance, devait vivre assez pour la satisfaire, et au moment où de Serre se sentait frappé dans ses espérances politiques, il n'avait plus que quelques semaines de vie^ il arrivait au terme où la flamme épuisée avant l'heure allait s'éteindre!
Depuis longtemps, sans doute, il ne vivait plus qu'à travers des crises de santé toujours renaissantes
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qui, en l'ébranlanl, lui laissaient la vigueur de l'esprit, la puissance de la parole et la grâce du caractère. Il ne se soutenait que par la volonté et le courage, par la sève d'une nature énergique au milieu de ces luttes où il payait chaque effort de souffrances nouvelles. Son organisation semblait atteinte d'un mal qui se déplaçait et se ravivait sans cesse , qui l'avait plus d'une fois condamné au repos en France et l'avait suivi en Italie. Le mal , qui avait d'abord paru menacer la poitrine, s'était compliqué a Naples d'une affection au foie que les dernières émotions des élections avaient enflammée et qu'un accident de voilure dans une excursion de famille au Mont- Cassin aggravait rapidement.
La santé de de Serre déclinait d'heure en heure. A la fin de juin, on se hâtait de le transporter à Castellamare, où le Roi lui avait offert l'hospitalité. Par instantsencoreil avait quelques illusions sursonélat, et il cherchait quelques distractions. 11 écoutait des lectures, il se faisait jouer par son jeune secrétaire des airs de Mosé et de la Sémiramide qu'il aimait; il prenait plaisir a respirer sur la terrasse de Castellamare l'air de la mer ou à entendre les rossignols qui peuplaient les jardins. Ce n'étaient que des trêves; 1rs crises se pressaient; il ne pouvait plus tracer
qu'avec peine, d'une main défaillante, quelques mots touchants pour madame de Serre, malade elle aussi et retenue d'abord a Naples. Il y parlait des enfants qui l'avaient suivi, et de l'un d'eux il disait : « C'est l'être qui me fait sourire. » — a On m'a mis en belle maison, bon air et grand repos, écrivait-il à sa femme; que Dieu serait bon de nous y réunir tous bien portants! — Espérons, assure-moi bien que tu as du courage : cela m'en donne! — On me prend tout assoupi^ je n'ai d'esprit que pour te remercier de ta lettre tout angélique. » Il était déjà perdu. Après quelques jours de souffrances cruelles, après quelques heures d'une agonie supportée avec une douceur virile, il s'éteignait, le 2i juillet, entouré des siens, du prêtre et d'un petit nombre d'amis. Tl s'éteignait loin de la France, dans une sorte d'obscurité. Ce qu'il y a d'étrange, en efTet, c'est qu'en France, a Paris, comme si l'esprit de parti avait voulu prolonger le silence et l'exil pour de Serre, on évitait tout bruit autour de cette mort. Les journaux royalistes l'enregistraient à peine d'un mot banal. Ceux qui la sentaient le plus vivement étaient d'anciens amis. « Oui , écrivait Royer-Collard h M. de Barante , la nouvelle de Naples m'a tristement occupé! Je savais bien qu'elle vous ferait la même impression.
Hélas I il n'y a que nous qui ayons ëlé frappés de cette mort-, ce monde ne l'a pas remarquée! Sans ignorer, sans me demander combien il était dangereux , je me plaisais a le replacer dans quelque combinaison où il aurait repris un bon rôle... Depuis que nous nous sommes séparés, il n'a pas cessé de me manquer, il me manquera toujours! » Niebubr, de son côté, écrivait : « Notre siècle n'a pas vu de génie plus beau et plus vigoureux. J'ai l'intention d'écrire sa vie si sa famille peut me fournir des données sur plusieurs époques. Sa vie est l'histoire de la France depuis 181 4'... »
Celui que la mort surprenait ainsi dans la vigueur de l'âge, loin de la France, a été du moins une des plus originales et des plus saisissantes figures de cette histoire. H emportait, en disparaissant deux ans après le duc de Richelieu, la force et l'éclat d'une politique avec laquelle la Restauration aurait dû vivre. De Serre, à un moment décisif de sa
carrière , a pu apparaître comme un athlète fiévreux et agité , qui a Tair de changer de camp, qui semble se contredire , parce qu'il se porte tourà tour sur les points qu'il croit le plus menacés, et qui dans ses variations apparentes subit les récriminations, les attaques les plus contraires. En réalité, il ne change pas, il ne se contredit pas ^ il ne cesse pas d'être un royaliste fidèle même dans ses actes les plus libéraux , il ne cesse pas d'être un libéral sincère , même lorsqu'il court a la défense de la monarchie menacée. Jl est le héros de la politique modérée. Il est le représentant généreux d'une idée toujours vraie-, c'est qu'il n'y a de fondation publique possible et durable que par les influences modératrices, par l'action de ces groupes qui dans tous les temps s'appellent les centres. — C'est une politique qui n'a jamais réussi, dira-t-on : toutes les fois qu'elle a été essayée, elle a échoué. Elle n'est qu'un expédient de transaction et de tactique fatalement impuissant-, il n'y a de vrai que la « division en deux camps tranchés ». Tout ce qui est « entre les deux camps est exposé au feu croisé et doit faire retraite après une honorable défense ». C'est possible, c'est ce qu'on disait déjk de son temps k de Serre ^ c'est le mold'ordreinvariablede ceux qui, selon les époques,
veulent la domination des royalistes sous la monarchil ou la domination des républicains sous la république] et qui dans les deux cas, en se croyant de grands logiciens, ne sont que des politiques de partis exclusifs. Sur quoi se fondent donc ces théoriciens des « deux camps tranchés » ou des dominations exclusives pour se montrer si dédaigneux a l'égard des modérés? A quoi ont-ils jamais réussi eux-mêmes, lorsqu'ils ont cru toucher a la réalisation de leur rêve , lorsqu'ils ont été les maîtres.? Ils ont eu parfois le pouvoir, ils Font toujours perdu et ils le perdront toujours, précisément parce qu'ils sont exclusifs, parce qu'ils ne représentent qu'un intérêt ou une passion de parti. Us ne fondent rien, ils ne laissent après eux que le souvenir de victoires excessives, stériles et éphémères.
La politique modérée a en ses échecs-, mais ce qu'il y a de curieux, c'est que même en échouant dans ses combinaisons de parlement ou de ministère, elle n'a guère cessé de s'imposer, de régner par l'esprit, et c'est d'elle encore après tout que vient ce qu'il y a eu de meilleur dans ce siècle. C'est elle qui a été l'inspiratrice des plus belles œuvres, qui a donné a la France les plus longues et les plus heureuses périodes de paix, qui compte la plus glo-
rieuse tradition d'hommes éminents depuis le duc de Richelieu jusqu'à M. Thiers, — car M. Thiers élait avant tout un modéré. Dans celle tradition nationale et libérale , de Serre , lui aussi, et plus que tout autre, est un ancêtre par la raison courageuse comme par l'incomparable puissance de la parole, à cette aurore de la restauration où tout se renouvelait, la politique et la poésie, l'histoire et j l'éloquence.