‹ Le comte de Serre: sa vie et son temps (volume 2)Chapitre 10 sur 22 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

La loi éleotorale.

De Serre est élu, le premier, député du Haut-Rhin. — Résultats généraux des élections. — Majorité obtenue, conformément aux vœux de Louis XVIII, par les royalistes constitutionnels. — Session de 1816. — Vérification des pouvoirs. — De Serre parle, comme rapporteur, sur hs élections du Lot. — Formation du bureau de la Chambre; de Serre est présenté au premier rang par ses collègues

• comme candidat à la présidence. — Le roi nomme président M. Pasquier, présenté le second par la Chambre. — Débat sur la pétition du sieur Robert, rédacteur deVAml du roi. — Discours prononcé par de Serre. — Sa note au ministre de l'intérieur sur la loi électorale.

— Présentation et discussion du projet ministériel sur les élection.

— Le suffrage direct et le vote à deux degrés. — De Serre expose dans un grand discours ses vues sur la question. — Critiques que ses propositions rencontrent parmi ses amis. — Vote de la loi électorale dite loi du 5 lévrier 1817. — Elle établit le vote à un seul degré et confère le droit de suffrage à tout citoyen payant 300 francs d'impôt direct. — Appréciation de cette loi. — En quoi elle ne répondait pas, malgré les opinions modérées de ses promoteurs, à l'esprit de la Charte. — Projet de loi sur la liberté individuelle. — Rapport et discours de de Serre. — Adoption du projet.

De Serre, qui avait tout d'abord souhailé avec passion la dissolution de la Chambre, n'apprit pas sans quelque inquiétude qu'elle avait été prononcée. Il ne trouvait pas qu'en l'eût suffisamment préparée. Dès

la première heure il songeait aux rapprochements avec ceux qui venaient d'être vaincus : « La franchise des mesures du gouvernement, écrivait-il, est la meilleure garantie que nous marchons. C'est alors que le mieux sera de faire, dans l'intérêt général et par les moyens qui concordent avec lui, le bien de ceux-là mêmes qui, dans leur intérêt particulier, voulaient tout renverser *. »

On lui avait offert une candidature dans la Moselle. Il préféra garder le siège de Colmar. Présenté le premier par tous les arrondissements du Haut-Rhin, son nom sortit, au premier tour, dans le collège du dé- .partement. M. d'Àrgenson et M. de Berckeim furent élus #près lui.

Il évita, dans son allocution à ses électeurs, toutes les questions irritantes, et ne leur adressa que quelques paroles de remerciement et d'encouragement. <<, L'ultra-royalisme, écrivait-il, n'est pas le mal qui travaille mes électeurs, et, si j'ai combattu l'exagération dans sa force, je n'ai pas voulu paraître triompher de ceux pour lesquels je conserve de rattachement, malgré leurs erreurs et leurs injustices. Je craignais d'ailleurs qu'on ne portât les choses trop loin dans un autre sens. J'ai pressenti enfin que nous nous reverrions en partie et qu'il ne fallait rien envenimer*. »

Louis XVIII avait reçu en audience séparée, avant leur départ, la plupart des présidents des collèges

1 Corresp.^t. II, p. 164.

8 îd.y ibid., p. 174.

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électoraux. Il leur avait (tonné, presque dans les mêmes termes, des instructions conciliantes. « Trop d'agitations, disait-il à l'un d'eux, M. Ravez, ont malheureusement troublé la France, elle a besoin de repos. Il faut, pour en jouir, des députés attachés à ma personne, a la légitimité, à la Charte, mais surtout modérés et prudents. »

Les élections répondirent au vœu du monarque. Elles procurèrent la majorité aux royalistes constitutionnels. La droite perdit beaucoup de ses membres, mais en gardant ses chefs, MM. de Villèle, Corbière, de Bonald, de la Bourdonnaye, de Casîelbajac. A côté de MM. Laine, Royer-Collard , Beugnot , Siméon , Pasquier, Duvergier de Hauranne, tous réélus, on vit paraître pour la première fois M. Ravez, ami de M. Laine et, comme lui, avocat éminent à Bordeaux, M. de Courvoisier, ancien émigré, d'humeur impétueuse et mobile, tour à tour bondissant contre les ultra-ro\alistes et les révolutionnaires, et dont M. de Barante disait que son talent consistait moins dans une grande facilité pour parler que dans une grande difficulté pour se taire ; enfin, l'ancien compagnon des luttes de M. Royer-Collard sous la Révolution, l'éloquent et courageux défenseur de la liberté religieuse au conseil des Cinq-Cents, M. Camille Jordan. L'opposition libérale comptait dans ses rangs, avec M. Laffitte, dont M. Decazes avait appuyé l'élection, MM. d'Argenson, de Gramont, Savoye-Rollin, Jobez, Martin de Gray, déjà membres de la Chambre de 1815.

Le discours du roi, œuvre personnelle de Louis XVIII,

fut empreint d'un accent de conciliation qui rendit courage aux royalistes. Il accordait aux sentiments religieux une part d'autant plus grande que l'opinion vaincue aurait pu les croire ou les montrer enveloppés dans sa défaite; il faisait appel, en termes touchants, à la pacification et à la concorde : « Que les haines cessent, disait le souverain, que les enfants d'une même patrie, j'ose ajouter, d'un môme père, soient vraiment un peuple de frères, et que de nos maux passés il ne nous reste qu'un souvenir douloureux, mais utile. »

La Chambre des députés, réunie sous la présidence de son doyen d'âge, M. Angles, consacra ses premières séances à la vérification des pouvoirs.

L'élection du Lot fut une des plus contestées. De Serre était rapporteur. Sans approuver les irrégularités commises, il concluait à l'admission des députés élus. \

Deux questions furent particulièrement traitées dans son rapport : quel genre de preuves devait admettre le bureau chargé de vérifier une élection? quelle influence^ était-il permis au gouvernement d'exercer dans les luttes électorales?

Sur la première question, de Serre, conformément à l'opinion unanime des membres de son bureau, déclarait qu'à l'appui des réclamations formées contre les opérations d'un collège ou contre la conduite des agents de l'autorité, on devait admettre les documents privés aussi bien que les pièces officielles.

« Car, s'il était vrai, disait-il, que les agents de l'autorité eussent exercé une influence coupable sur les

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élections, qu'ils les eussent comprimées par la violence ou rendues illégales, il 0t à croire qu'ils ne consigneraient pas leurs acte» dans les documents officiels ; on ne saurait donc pas la vérité. La Chambre ne ferait donc pas justice ou la ferait trop taitf. »

On entrevoit dans ce langage du rapporteur de 1816 l'opinion du ministre de 1819, qui fera prévaloir, en matière de diffamation, l'admission de la preuve contre les fonctionnaires.

Quant à l'influence du gouvernement sur les élections, de Serre la reconnaissait en tout temps légitime. La mesure, dans laquelle elle devait s'exercer, dépendait, à ses yeux, des circonstances. Dans les grandes crises, il la concevait proportionnée aux périls qu'il importait de conjurer. En temps régulier, elle devait être définie et limitée par une loi.

« La Charte, continuait de Serre, en donnant au roi la faculté de nommer les présidents de collèges, a assez fait sentir qu'il était indispensable que le gouvernement eût, dans l'intérêt de sa conservation, une ccrlaine part à la direction des élections et une raisonnable influence. On conçoit bien que dans l'intérêt de la liberté publique, cette influence ne devra jamais être trop étendue ni sortir des bornes que la Charte lui assigne ; mais ce sera là le problème à résoudre quand on combinera un système général de législation sur les élections... Quant à présent, la Chambre, par sa décision sur les opérations #u Pasde-Calais, paraît avoir reconnu que le gouvernement, obligé de se servir d'un système d'élection incomplet, non approprié à la Charte, vaine décoration du ré-

gimc impérial, que le gouvernement, dis-je, a dû, dans l'intérêt de son existence,' ne pa& abandonner précisément les élections à elles-mêmes. En 1815, il a fait, il a dû faire ce qui était nécessaire pour que les élections prissent le plus possible la direction qui était utile à son rétablissement; en 1816, il a pu le faire aussi pour la conservation et le maintien de nos institutions. Il n'y a qu'une conséquence à tirer de ces rapprochements : c'est que la France a le plus grand besoin d'une loi sur les élections, qu'il faut sortir absolument à cet égard de l'élat provisoire où nous sommes, et que nous devons espérer de voir bientôt s'établir un système général et définitif qui, satisfaisant tous les intérêts des diverses classes d'électeurs, garantisse leur indépendance, garantisse au gouvernement sa sécurité, et soit assez sagement combiné pour déjouer toutes les combinaisons de la malveillance et comprimer la voix de tous les partis. »

Nous citons ces expressions parce qu'elles résument pleinement l'idée que se faisait de Serre d'une bonne loi électorale. Il essaya plus d'une fois, au milieu des vicissitudes de sa vie publique, d'en préparer l'application. Mais l'œuvre était difficile, et après bien des essais contraires, elle reste encore à réaliser.

Dans la séance même où se discutait l'élection du Lot, la Chambre avait procédé à l'élection des candidats ^i la présidence; sur 196 votants, de Serre obtint 112 suffrages, M. Pasquier 101, M. Bellart, procureur général à Paris, 91 .

Présenté le premier, de Serre s'attendait à être

nommé par le roi. Il en avait autant de désir que de crainte, trop pénétré de cet honneur pour le décliner, s'en effrayant trop pour le rechercher. Son jour n'était pas venu: on réservait à M. Pasquier le poste de garde des sceaux, et, comme un titre à cette élévation prochaine, la présidence lui fut conférée.

De Serre prit bientôt part à une discussion, dans laquelle devaient se manifester avec leurs forces diverses, les opinions qiji partageaient la Chambre. "

Un journal ultra-royaliste, VAmi du roi, avait été supprimé par ordre du ministre de la police, et son propriétaire, le sieur Robert, mis ^1 prison, en vertu de la loi du 29 octobre 1815, qui suspendait la liberté individuelle; une perquisition avait été faite à son domicile. On l'accusait d'avoir composé et distribué un écrit séditieux sur les conséquences de la conduite du ministère. C'était là le prétexte apparent ; mais son vrai crime? disait-on en confidence, était d'avoir fait passer à une ambassade étrangère la copie des bulletins que le ministère de la police rédigeait pour l'usage exclusif du roi.

La fille du détenu adressa une pétition à la Chambre pour réclamer contre la mesure arbitraire dont son père avait été victime. Cette pétition devint l'objet d'un débat public; le rapporteur de la commission, M. Paillot de Loypes, avait proposé l'ordre du jour, motivé sur les dispositions des lois du 21 octobre 1814 et du 29 octobre 1815. Ce fut pour les membres de la droite une occasion de se prononcer contre le cabinet, et notamment eontre le ministre de la police qui, voulant sans doute éviter des explications déli-

cates sur les vrais motifs de l'arrestation, ne s'était pas rendu à la séance. M. de la Bourdonnaye et M. Corbière avaient combattu les conclusions de la commission qu'appuyaient M. de Courvoisier et le ministre de l'intérieur, M. Laine; la majorité demandait la clôture, lorsque M. de Castelbajac insista avec véhémence pour continuer la discussion : « Sera-t-il vrai, dit-il, qu'un royaliste aura fait vainement entendre un cri de douleur à celle tribune? »

A ces mots, de vives réclamations s'élèvent, on interpelle l'orateur : « Qu'enlendez-vous par un royaliste? Nous sommes tous royalistes! » La clôture est prononcée dans ce tumulte, et, la confusion ne faisant que s'accroître, la séance est suspendue.

Lorsqu'elle fut reprise, les bancs de la droite étaient déserts. Ses membres avaient décidé de protester, en se retirant de la salle. Mais l'appel nominal ayant constaté qu'on était en nombre suffisant, on résolut de passer outre, et le vote allait commencir; en ce moment de Serre parut à la tribune.

« Je demande la parole. Personne ne croira sans doute que j'approuve, môme indirectement, l'espèce de scission dont nos yeux sont frappés en ce moment, lorsqu'ils se portent sur une partie de cette salle. Mais je demande, si pour ne pas perpétuer l'emploi d'un moyen qui ne tendrait à rien moins qu'à vous mettre dans l'impossibilité de délibérer, il ne serait pas de la sagesse, je dirai même de la générosité de la majorité ici constatée et qui pourrait délibérer très légalement, de remettre la séance à demain. J'ajouterai qu'il eût été à désirer que la minorité,

car elle se fait reconnaître d'elle-même, eût pu profiler plus complètement du droit, qui nous appartient à tous, d'exprimer son opinion et son vœu. J'aurais désiré que la discussion n'eût pas été fermée, après avoir entendu un député non moins prépondérant par son propre caractère (M. Laine) que par le caractère ministériel dont il est revêtu. On peut bien présumer quel sera le résultat de la délibération. Mais il peut s'élever de nouveaux débats, et il importe qu'on ne puisse pas dire que vous avez refusé d'entendre ceux de vos membres qui pourraient avoir des observations à faire. »

Ces habitudes loyales, ce besoin de laisser la parole à l'opinion adverse et de ne la vaincre qu'en la respectant, caractérisent la manière oratoire d'Hercule de Serre. Il ne s'en départit jamais, on le verra, jusque dans les luttes les plus ardentes.

La Chambre se rendit à ses conseils, et le débat, aussitôt ajourné, fut repris le lendemain. De Serre vint repousser les prétentions de la minorité dont il avait, la veille, protégé les droits. Il établit que les dispositions de la loi du 29 octobre 1815 avaient eu pour objet de dispenser les ministres de donner les explications que l'on venait aujourd'hui leur demander, et s'étonna de voir l'application de cette loi combattue par ceux qui, l'année précédente, en avaient appuyé les rigueurs, sans admettre aucun des tempéraments que lui-même et plusieurs de ses amis s'étaient alors efforcés d'y introduire.

« Rappelez-vous, dit-il, quelles voix s'élevèrent pour rendre les dispositions de cette loi moins rigoureuses ;

on demanda que le ministre seul pût décerner des mandats d'arrêt; on demanda la formation d'une commission qui prononçât sur les réclamations ; on demanda des délais, passés lesquels la liberté serait acquise; on demanda que les ministres rendissent un compte de l'exécution de cette loi.

« Eh bien ! Messieurs, vous vous le rappelez, tout a été rejeté, et par acclamation, par enthousiasme, on a vu voter une loi qui suspendait les droits des citoyens. Personne donc ne pensait que son exécution pût donner lieu à un procès ouvert devant cette Chambre. La loi a été rendue. Il faut en souffrir l'exécution, et retirer de cet exemple une grande leçon. »

La conclusion était juste et la leçon méritée. Mais tous les partis pouvaient également s'en inspirer, et si les hommes qui avaient voulu la loi de 1815, telle qu'elle était faite, avaient tort d'en blâmer la pratique, convenait-il bien d'intervenir pour la défendre à ceux qui, comme de Serre, en avaient regretté les prescriptions?

If

Le jour même où s'était engagée cette discussion, M. Laine, ministre de l'intérieur, avait déposé le projet de loi sur les élections.

Il n'est pas de loi plus importante dans un État que la loi électorale; il n'en est pas qui doive moins s'asservir aux combinaisons abstraites d'une théorie

préconçue. C'est dans la réalité des choses, c'est dans la vie intime d'une société qu'il lui faut chercher ses inspirations. Destinée à mettre le pays en mesure d'exprimer ses vœux, c'est ce pays qu'elle doit interroger, avec ses croyances, ses besoins, ses traditions, ses aspirations, dans la diversité de ses classes, de ses opinions et des phases successives de son existence. Elle ne doit point s'enfermer dans le temps, pour lequel ell& est faite, puisque ses dispositions embrassent l'avenir et tendent à le préparer; elle ne doit point se concentrer sur un seul intérêt, puisque son objet est de les représenter tous; elle ne doit point être une œuvre de parti, puisqu'elle ai^iour objet de faire parler la nation. Dans les États qm ont conservé les anciennes institutions, où l'antagonisme des partis trouve sa limite dans le respect séculaire d'un régime incontesté, la loi électorale se développe d'elle même avec les mœurs publiques, donnant un organe aux intérêts à mesure qu'ils se découvrent, tine représentation aux classes, a mesure qu'elles se forment, et, sans déraciner le passé, jetant les semences de l'avenir. Mais, lorsque les révolutions, ont renversé les vieux établissements, dissous les associations, dispersé les individus, et substitué aux agrégations naturelles et pacificatrices, nées de la communauté des besoins et des habitudes, le groupement artificiel et violent des partis, les difficultés sont immenses. Ce n'est plus une part équitable que réclame chaque opinion, c'est le triomphe exclusif; dans le silence des intérêts, impuissants parce qu'ils sont isolés, les passions politiques, impatientes de

prévaloir, ne reconnaissent de droits qu'à elles-mêmes et, suivant que les vicissitudes des événements les ont, les unes après les autres, portées au pouvoir, elles aspirent à faire, chacune pour soi, la loi électorale. Il s'agit moins pour elles de représenter le pays que de le dominer.

Nul n'avait défendu, avec plus de constance et d'ardeur que de Serre, les principes de la Charte. Ce n'est pas que dans sa pensée, elle n'eût laissé place à aucune réforme. C'est, au contraire, qu'estimant nécessaires beaucoup de réformes, il n'en croyait, en dehors de la Charte, aucune possible. « Commençons par nous soumettre de cœur et sans réserve à la loi existante », disait-il à la cour de Colmar. Mais il avait soin d'ajouter : « Nos lois positives, notre Charte peuvent être perfectionnées sans doute, et nous n'entendons interdire ni tout respect du passé ni toute espérance pour l'avenir. »

Cette conciliation du passé et de l'avenir, des intérêls nouveaux et des vieilles traditions, caractère distinctif de sa ligne politique, devait surtout se réa— User à ses yeux dans la loi électorale.

On se rappelle l'impression qu'avait produite sur lui, l'année précédente, le discours dans lequel M. Laine avait tenté d'appliquer à la loi électorale le principe des associalions. Son esprit fut vivement frappé des dangers de l'isolement que la Révolution avait créé entre les citoyens d'un même pays. 11 voyait dans cet isolement une faiblesse non seulement pour les individus, mais encore pour le pouvoir dont l'autorité, s' exerçant sans obstacles dans les

jours tranquilles, flottait sans appuis dans les jours de crise. Rapprocher les citoyens, associer les intérêts semblables, leur fournir, dans les limites et suivant les formes prescrites par la loi, les moyens de se connaître, de se concerter, de se faire entendre, c'était, selon lui, assurer la sincérité de la représentation nationale, et faire d'elle une force autant qu'un frein pour le gouvernement.

De Serre s'engageait avec une sollicitude passionnée dans ces méditations, lorsqu'il apprit que M. Laine, dont l'initiative les avait provoquées, travaillait à la préparation d'une loi conçue dans des idées bien différentes. Il tenta auprès du ministre un vigoureux effort, et lui adressa une note qui résumait, dans sa ferme concision, les principes dont ses discours devaient bientôt fournir le développement.

« Plus je réfléchis à la loi des élections, écrivait-il à M. Laine dans le mois de novembre 1816, plus je regret (e que Votre Excellence se soit crue forcée d'abandonner les idées qu'elle avait développées dans la dernière session. Ces idées me paraissent encore les seules fondées sur la nature des choses.

« Que demandera toujours le despotisme, sous quelque forme qu'il se présente? Un sol tellement nivelé que rien n'échappe à ses regards, une masse de peuple tellement pulvérisée en individus qu'aucun ciment d'intérêt commun ne les réunisse pour limiter son aciion. C'est ce qu'avait merveilleusement préparé l'Assemblée constituante.

« Que faire, au contraire, dans le sens de l'ordre et de la liberté ? Reconnaître les intérêts qui ont sur-

vécu, les appeler à s'unir en intérêts distincts, souffrir que, parmi les intérêts semblables, les plus importants s'élèvent, portés par les moindres pour la protection de tous.

« Deux grands intérêts, indestructibles de leur nature, ont surnagé à la révolution, celui de la propriété foncière, celui de l'industrie. Ces deux grands intérêts doivent surtout être défendus dans la Chambre des députés. Ils ne le sont véritablement que lorsqu'ils députent distinctement. »

De là cette division des collèges électoraux en collèges des villes et collèges des campagnes que de Serre proposera bientôt à la Chambre et dont il trace les principaux caractères dans sa note à M. Laine. Il en demande déjà la justification, comme il le fera plus amplement dans son discours, aux- précédents de tous les peuples; il voit partout Tordre et la liberté sortir de cette agrégation des intérêts semblables et dénonce « l'esprit de système et d'une fausse égalité » qui l'a exclue de la France.

« Il a paru plus commode, conlinue-t-il, de dénombrer les habitants, de supputer leurs cotes d'impositions, et de les ordonner uniformément sur toutes les cases du territoire, sans égard à la diversité de leurs intérêts, de leurs sentiments. On sait ce qu'a produit depuis 25 ans cet ordre apparent, ce pêlemêle, ce chaos réel. On peut prédire le même résultat à toutes les tentatives du même genre. »

Il n'eût pas arrêté là ses propositions ; mais les exagérations des ullra-royalistes, loin de favoriser les réformes dans Tordre politique, les avaient ren-

dues suspectes, et, tant que la Charte semblait en péril, de Serre ne voulait rien faire qui parût l'associer lui-même aux tentatives dirigées contre elle.

« Comme Votre Excellence, disait-il encore au ministre, je suis pénétré de l'impérieuse nécessité de ne pas s'écarter d'une syllabe de la Charte, même dans les points qui d'inlention étaient provisionnels ou réglementaires, même pour fortifier le système de la Charte, et cette nécessité durera tant qu'il y aura conspiration contre la Charte. Mais la nature des choses est aussi une bien impérieuse loi, et, pour sauver la Charte même, ne faut-il pas tout faire pour la concilier avec la nature des choses?... Je crois que la même idée conduirait aussi au meilleur régime municipal et départemental... J'évite de plus grands développements, mes idées n'ayant été fortifiées encore que par celles mêmes que Votre Excellence nous exposa l'an dernier, et que j'espérais voir réaliser cette année 1 . »

Ces projets que de Serre lui rappelait avec tant d'insistance, M. Laine les avait abandonnés, sous l'empire des événements.

Les grandes déterminations politiques entraînent des conséquences qui dépassent souvent les prévisions de leurs promoteurs. Les impressions qu'elles provoquent dans l'esprit public, les mécontentements ou les satisfactions qu'elles excitent, les interprétations qu'elles reçoivent, poussent ceux qui les ont prises, à des combinaisons ou â des alliances dont

1 Corresp., t. II, p. 177 et suivantes.

ils n'avaient pas d'abord eu ridée. La loi électorale élait devenue, par la force des choses, le champ de bataille des deux partis que l'ordonnance du 5 septembre avait mis en lutte ; elle devait être pour les uns, la confirmation, pour les autres, le désaveu de cette mesure. Ceux qui avaient signé la dissolution étaient donc amenés, pour préparer la loi des élections, à s'appuyer sur les principes et sur les hommes que la dissolution avait élevés.

11 se trouvait précisément que, l'année précédente, M. de Talleyrand, alors président du conseil, avait confié à MM. Royer-Collard, Guizot, Mole, de Barante, l'élaboration d'un projet de loi électorale. Quelques conférences leur avaient suffi pour arrêter les bases de la loi : c'était l'élection à un seul degré et le droit de suffrage conféré, dans une mesure égale, à tous les contribuables payant 300 francs d'impôt direct.

Les mêmes hommes qui avaient rédigé ce projet avaient inspiré ou approuvé l'ordonnance du 5 septembre. On revint à leur système; il avait été combattu par la dernière Chambre; il paraissait découler de la Charte. M. Laine l'adopta, sacrifiant à des considérations générales ses vues particulières. Il n'était pas cependant sans éprouver quelques doutes. Il en faisait la confidence à M. Guizot qui ne connaissait pas ces perplexités, et qui préparait avec résolution l'exposé des motifs. Il se rassurait lui-même et il essayait de rassurer ceux de ses amis que ne satisfaisait pas le nouveau projet, en se disant et en leur disant que dans des lois ultérieures sur la formation

des conseils des communes et des départements, on appellerait au vote un plus-grand nombre d'électeurs.

Aux termes du projet présenté par le gouvernement, tout Français âgé de trente ans et payant 300 francs de contributions directes, était électeur de droit. Les collèges d'arrondissement étaient supprimés ; il n'y avait plus dans chaque département qu'un seul collège, se réunissant au chel-lieu pour élire les députés au scrutin de liste. Le bureau du collège était composé d'un président nommé par le Roi, du maire de la ville, de trois scrutateurs choisis par eux parmi les trente électeurs les plus âgés et d'un scrutateur pris parmi les plus jeunes. Il suffisait pour être élu député au troisième tour d'obtenir la pluralité des suffrages.

C'est le caractère des lois votées dans les crises politiques qu'on les adopte bien plus comme des mesures que comme des lois. On a hâte de faire face à un danger pressant bien plus que d'assurer un intérêt durable, et l'on se préoccupe moins du droit qu'il s'agit d'établir, que de l'adversaire qu'on veut écarter.

Le projet de loi électorale fut adopté par une Chambre qui, presque tout entière, en était mal satisfaite* La commission, chargée de l'examiner, lui avait d'abord été contraire. Elle tenait au système des deux degrés que recommandait à son examen la tradition nationale, et même en admettant les termes du projet, elle proposait divers amendements, qui devaient en rendre l'application plus favorable à la

propriété foncière. La crainte de provoquer un chan gementde cabinet et de donner, en repoussant la loi, un avantage au parti que venait de renverser l'ordonnance du 5 septembre, détermina son adhésion. Chose remarquable! des raisons analogues firent, encore une fois, écarter le système des deux degrés, après la révolution de Juillet. M. Bérenger, rapporteur de la nouvelle loi électorale en 1 831 , témoigna pour ce système une prédilection manifeste, et il ne laissa pas ignorer que ce qui avait le plus contribué à le faire rejeter, c'était la crainte des influences locales, c'est-à-dire des opinions qu'on supposait hostiles à la royauté élue, et les répugnances de l'opposition constitutionnelle, c'est-à-dire du parti qui avait élu cette royauté.

M. Bourdeau, procureur général, fut rapporteur de la loi présentée par M. Laine. La discussion du projet s'ouvrit le 26 décembre 1816.

Les principaux orateurs de la droite entrèrent dans le débat. Associés pour une atlaque commune, ils portèrentdans la lutte leurs tempéraments divers, et l'avantage qu'avait gagné l'habile modération des uns fut perdu par les thèses agressives et passionnées des autres.

Ils ne proposaient pas de contre-projet, voulant éviter le reproche d'usurper la prérogative royale, et peut-être aussi se soustraire à la difficulté de $e mettre d'accord sur une formule unique. Ils se bornaient à demander le rejet de la loi, en accumulant contre elle les objections qui pouvaient le plus vivement saisir les esprits. Ils commençaient

par repousser l'argument tiré des prescriptions de la Charte ; ils s'étonnaient noo *ans raison, que le gouvernement invoquât le texte constitutionnel en faveur de l'élection à un seul degré, alors que l'année précédente, représenté par les mêmes ministres, soutenu par les mêmes commissaires, il avait déposé un projet qui établissait trois degrés de suffrages. Ils rappelaient les considérations que les orateurs du gouvernement avaient fait valoir dans la dernière session, sur le danger de concentrer les élections entre les mains des contribuables de 300 francs. On avait affirmé à cette époque que l'élévation du cens était une garantie de capacité, et que proposait-on aujourd'hui? D'admettre sans distinction tous les contribuables de 300 francs, et de donner dès lors aux censitaires les moins élevés une supériorité évidente, les plus imposés se trouvant les moins nombreux. En fait, le résultat du scrutin dépendait des censitaires de 3 à 500 francs. On écartait ainsi du suffrage les grands propriétaires, noyés dans la foule des électeurs, sans lui rattacher les classes populaires, absolument exclues du scrutin. *

La droite s'exagérait l'influence des grands propriétaires dans les cantons ruraux, et M. Laine, avec son éloquence nourrie des souvenirs antiques, l'avertissait de ses illusions : « Prenez garde, lui disait-il ; d'anciens vassaux sont dans les campagnes des clients peu sûrs, et Clodius en trouverait plus que Milon. » Mais, si elle se trompait en étendant à toutes les régions de la France des observations applicables

seulement à certains déparlements de l'ouest et du midi, la droite avait raison de chercher dans le fond même de la population, et, pour ainsi diie, jusque dans les entrailles du sol, les racines du droit électoral.

M. de Villèle exposait avec une justesse saisissante les vues de son parti : « Toute la force du gouvernement représentatif, disait-il, est dans la magie de l'élection. Pour que le roi obtienne sans Tésistance et presque sans plainte les sacrifices pécuniaires les plus pénibles, l'autorité sur les personnes la plus étendue..., il est indispensable que chaque Français puisse se croire représenté et défendu par les députés de la France, et que chaque contribuable puisse regarder comme venant de lui-même l'assentiment donné par eux à l'impôt ou à la loi qui contrarie ses intérêts particuliers. »

C'était aussi la pensée de M. Corbière. Il insistait sur le péril de tourner contre le gouvernement représentatif les intérêts qu'on en aurait bannis. Le projet de loi, selon lui, remettait l'élection à une classe très faible de la population, excluant de fait tout ce qui élait au-dessus, de droit tout ce qui était audessous, et laissant dans un isolement dangereux cette classe nombreuse à laquelle les corporations donnaient autrefois le droit d'intervenir dans les élections au même titre que les autres groupes de citoyens.

Les deux orateurs n'avaient pas repris cependant le projet de réunir dans des assemblées primaires tous les contribuables, reconnaissant les craintes que

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de bons esprits concevaient de cette tentative. Mais ils demandaient à la monarchie qui pouvait « être sans danger plus confiante que la République », de grouper les citoyens suivant la communauté des intérêts : « Ainsi, disait M. de Villèle,%oivent s'établir sous la monarchie légitime les conseils des administrations secondaires, les corps de villes, les chambres de commerce, d'hommes de loi, de gens de lettres, les corporations de toute espèce. » Il est vrai que ces agrégations n'étaient pas constituées; il fallait encourager leur formation sous l'autorité du roi, et, en attendant, procéder à rétablissement des conseils municipaux et des conseils d'arrondissement, annoncés par le ministre de l'intérieur. Ces conseils fourniraient les premiers éléments des collèges à qui serait confiée l'élection des députés.

Cette argumentation sensée, insinuante, modeste, n'alléguant contre le projet que les objections dont les amis du ministère sentaient eux-mêmes la force, écartant à dessein les propositions inquiétantes ou compliquées, cette argumentation avait frappé l'Assemblée. Le principe des deux degrés, appliqué entre les censitaires de 300 francs, ne fut rejeté au scrutin que par une majorité de 12 voix, et peut-être auraitil emporté le vote, si tous les orateurs de la droite avaient imité l'exemple de M. de Villèle et de M. Corbière. Mais, en soulevant les passions, en attaquant avec violence le cabinet, M. de Castelbajac, M. Cornet d'Incourt, M. de la Bourdonnaye fournirent au projet ministériel une diversion qui le sauva. La Charte parut mise en question. M. de la Bourdonnaye,' en

donnant au gouvernement royal le nom flétri de Directoire, provoqua un véritable tumulte, et aurait été rappelé à Tordre sans l'intervention magnanime du ministre de l'intérieur, M. Laine.

Il n'y avait pour être pleinement satisfait de la loi électorale que son principal auteur, M. Royer-Collard. 11 s'y complaisait comme dans l'expression définitive de la vérité sur cette matière ; il avait consacré à sa défense les plus belles formes de sa haute éloquence, et par une illusion fréquente de ce grand esprit sur ses opinions, même passagères, la capacité électorale, attestée par le cens de 300 francs, était devenue sous la rigueur de ses déductions une sorte de dogme, que les lois de la société semblaient imposer à la raison humaine.

Telle n'était pas alors l'assurance de l'élégant et sensible orateur, dont la parole, d'avance recommandée par les glorieux souvenirs du conseil des Cinq-Cents, se fit pour la première fois entendre devant la Chambre, M. Camille Jordan. Il s'unit à M. Royer-Collard pour soutenir le projet. Mais il. ne cacha pas sa préférence pour le système des deux degrés, et tout en invoquant la nécessité de se soumettre aux prescriptions de la Charte, il exprima l'espoir que, dans un avenir prochain, l'apaisement des passions permettrait de modifier la loi. Il réclamait en outre le vote obligatoire, craignant que les citoyens les plus honnêtes ne fussent les électeurs les moins assidus : « J'ai peur, disait-il, que vous n'appeliez la nation, et que les factions seules vous répondent. »

De Serre prit la parole dans la séance du 27 décembre.

,J1 s'était inscrit pour la défense du projet ministériel; il en admettait le principe fondfjnental, l'élection directe et restreinte, ayant à cœur d'écarter la multitude et reprochant au système des deux degrés d'être illusoire et illogique.

Mais il formulait contre le projet d'autres objections. 11 constatait les craintes et les réserves que ce projet soulevait même chez ses défenseurs, et cherchant ce qui rendait si difficile une loi qui, dans, une société bien constituée, aurait dû être si simple, il en arrivait à se poser une question pénible : le sol, sur lequel on bâtissait, était-il assez ferme? Pouvaiton, dans l'état actuel de la société en France, établir, sans modifications, un gouvernement libre, des électeurs indépendants ?

C'était là le sujet des méditations de l'observateur politique plus que de l'homme de gouvernement. Car celui-ci est tenu d'agir avec les éléments que la nation lui fournil, et, sauf à chercher les moyens de les améliorer dans l'avenir, il doit se contenter, pour le présent, d'en tirer le meilleur parti. Mais cette question, de Serre déclarait la rencontrer de toutes parts : « Je la heurte à chaque pas, disait-il, et enfin je me trouve obligé de la traiter ou de renoncer à la parole. »

Le voilà donc amené à examiner devant la Chambre, la constitution, le caractère, les révolutions, les destinées de la France. C'est une grande étude qu'il entreprend sur le passé, le présent,

l'avenir, interrogeant tour à tour les peuples de l'antiquité, l'état des nations européennes aussi bien que les vicissitudes de sa propre patrie.

Nous reproduisons presque en entier ce discours, l'un des plus grands souvenirs de l'éloquence politique, l'un des plus beaux chapitres d'une philosophie de l'histoire.

... Le roi, rentrant en France, n'a pu s'occuper que du faite de l'édifice social ; il a dû laisser au temps, aux lois à venir, le soin de construire les étages inférieurs et peut-être môme les fondements. Si ces fondements existent, si l'état actuel de la société est tel qu'il soit en harmonie avec ces institutions libérales qui nous ont été données, élevons sur cette base un édifice durable, j'ai presque dit un temple ; car une société bien ordonnée est le plus beau temple que les hommes puissent élever à l'Eïerncl.

« Pour juger l'état présentée suis obligé de le com parer au passé. Il n'est que trop ordinaire que l'habitude dune situation nous étourdisse, nous endorme en quelque sorte sur ses inconvénients. On vit, on respire avec sécurité dans un air corrompu, et l'habitant du Vésuve et de l'Etna moissonne le même champ qui demain peut-être l'engloutira. D'ailleurs au moment de proposer des lois à mon pays, j'ai besoin de m'éclairer du flambeau de l'histoire, j'ai besoin de m'appuyer sur l'assentiment des siècles. Cette voie est plus longue, mais je la crois plus sûre (c'était là, évidemment, une critique indirecte de la méthode des doctrinaires), que celle qui, se confiant à la puissance d'abstraction et d'analyse, déduit

d'ui>e seule idée le mécanisme de la Société toul entière.

« Les anciens peuples n'ont pas compris la possibilijRde la liberté dans les grands États; ils ne l'ont comprise que dans la cité, et encore n'en ont-ils pas fait jouir tous les individus. Le plus grand nombre des habitants de ces villes si célèbres étaient esclaves ou étrangers, et parmi ceux qui formaient les véritables citoyens, je vous prie de remarquer que Ton n'admit jamais l'isolement de tous les individus, la confusion de tous les intérêts, que tous les législateurs les divisèrent en classes, qu'ils ne craignirent pas les rivalités de ces classes, que ce fut au contraire l'esprit de corps qui fit le patriotisme et la force de la cité. »

Passant ensuite à une époque plus rapprochée, à ce qu'il appelle « le berceau des sociétés modernes, » de Serre, montre, comme Tacite, dans les mœurs des Germains les premières origines du gouvernement représentatif. Deux principes, selon lui, ont soutenu leurs institutions : un principe d'association qui conslituait la nation; un principe d'intervention de la nation dans les affaires publiques, qui constituait le gouvernement. Et ces deux principe se rattachaient à un même sentiment, doiijL açnâit à s'inspirer la politique du généreux oratëur t |^ Confiance.

« C'est parce que ces peuples se confiaient les uns aux autres qu'ils s'associaient ; c'est parce qu'ils se confiaient à un chef renommé qu'ils s'unissaient à lui pour quelque importante entreprise, et par suite

de cette confiance les grandes affaires publiques étaient résolues en commun. »

Ce principe d'association, de Serre le retrouve dans tous les États fondés par les Germains. Il le siiit dans ses applications, s'étendant des gens de guerre aux diverses professions, trouvant une impulsion nouvelle, dans l'esprit de fraternité du christianisme. « C'est ce qui donna, dit-il, la dernière forme à cette organisation forte et bien membrée que l'esprit de corps, comme une sève vigoureuse, parcourait dans toutes ses branches. Cette organisation a soutenu les divers États de l'Europe à travers toutes les crises qui les ont ébranlés. »

Il se demande alors comment cette organisation a disparu.

«... Deux révolutions diverses ont troublé cet ordre de choses : la première par la séparation des grands d'avec le monarque, lorsque les gouverneurs de chaque province s'en arrogèrent la souveraineté; mais cette révolution ne porta pas atteinte au principe. Autour de ces grands se formèrent, à l'instant même et dans chaque province, des États dont nous avons vu plusieurs subsister de nos jours*

« Une seconde révolution, et celle-ci mérite toute notre attention, car elle a amené la nôtre, c'est celle qui survint par les efforts du monarque pour obtenir le pouvoir absolu. Tous les corps qui formaient

l'État cessèrent de prendre part aux affaires publiques et de députer directement au trône; ils perdirent alors et leur force et leur but, et pour les dominer, on excita parmi eux les rivalités, on les

affaiblit, on les ruina en quelque sorte les uns par les autres.

« Ainsi étaient presque anéantis les deux principes fondamentaux; ainsi la confiance, âme de tout bon gouvernement, avait disparu des citoyens aux citoyens, du prince aux sujets.

« Tel était l'état des choses en 1 7 89 ; tel était le mouvement progressif qui nécessitait la révolution. La révolution marcha aussi avec deux principes. Le premier principe, l'un de ceux que nous avons exposés, n'était que l'exercice des anciens droits, l'intervention dans les affaires publiques. On ne pouvait le disputer. Le pouvoir absolu s'était embarrassé dans sa marche ; il avait appelé à son secours les grands corps de l'État, qui n'avaient plus conservé qu'une vaine forme de participation au gouvernement. Tous demandèrent l'intervention du pays,

« Mais à côlé dece principe sacré marchait un principe nouveau, celui de l'isolement de chaque individu, principe exclusif de celui d'association et que, d'après sa nature, je ne puis appeler que principe de dissolution. Ce fut par suite de ce principe que furent attaqués et brisés impitoyablement tous les liens qui rattachaient un Français à un autre Français. Après avoir réduit en poudre la société, on attaqua la famille elle-même, plus conséquent en cela que nous qui voulons reconstituer la famille sans reconslituer la société. Et, en effet, dès que l'idée de liberté consistait en ce que pas un individu ne dépendît de l'autre, il était conséquent de décider aussi que le serviteur ne dépendait pas du maître,

que la femme et les enfants ne dépendaient pas du père et de l'époux.

« Arrêtons-nous un instant sur ce phénomène unique dans les annales du monde, car il a placé la société dans un état inouï jusqu'alors. Est-ce un état de prospérité ou d'infortune? Est-ce un état de vie qu de mort? Cet état, ne l'oublions pas, mérite d'autant plus noire attention qu'il est encore l'état actuel, et que la loi qui nous est proposée s'appuie sur lui et le consacre.

« Observons quels en ont été les effets. Comme il ne se trouvait plus deux individus liés l'un à l'autre pour la défense d'un intérêt commun, les intérêts privés furent continuellement froissés, sacrifiés, sous le prétexte de l'intérêt commun, et cependant c'est en intérêts privés que se résolvent, en définitive, tous les intérêts de la société. Les individus, isolés, livrés à leur propre faiblesse, se laissèrent impunément dépouiller de tous ces droits dont on leur avait tant parlé. La résistance devenue impossible, on n'en eut plus le courage. Comme il n'y avait plus d'association ni de corps, leurs vœux, leurs suffrages n'étaient plus pour rien dans le choix des chefs. Ces chefs imposés n'étaient plus des protecteurs naturels, ils ne possédaient plus cette autorité véritable dont les éléments sont l'estime, la considération, le respect, la réciprocité des services reçus et rendus...

«... On avait espéré qu'en séparant ainsi le citoyen de la corporation, de la cité, de la province, il s'attacherait davantage à la patrie, et que la destruction de tous ces liens, de tous ces sentiments particuliers,

tournerait au bénéfice de l'esprit public et du patriotisme. On se trompa. La patrie devint trop grande pour le citoyen ; l'intérêt public fut placé trop loin du sien. Il n'en résulta que l'égoïsme ; le caractère national même en fut altéré et menaça de s'effacer. Rien ne ressemble à un individu isolé comme un autre individu isolé ; aussi déjà le Piémontais et le Belge ressemblaient au Français, et bientôt le Toscan et le Romain, le Hollandais et l'Anséate n'auraient pas eu un caractère différent de nous mêmes.

« Un autre résultat fut l'indifférence pour tout ce qu'il y a de grand et de noble, l'impuissance des entreprises qui ne se réalisent que par le concours successif des générations. L'individu est surtout occupé de son sort personnel. Il ne calcule jamais que pour une durée aussi courte que son existence. La société ainsi réduite à des individus que ne liait aucun ciment d intérêt commun, présenta une masse facile à ébranler, à pousser à toute espèce de sédition. Les révolutions devinrent faciles et subites. Les gouvernements ne rencontrèrent point d'obstacles dans l'exécution des mesures les plus tyranniques; ils ne rencontrèrent également pofnt d'appui au premier péril qui les menaça. On vit alors cet ascendant funeste de la capitale. Il suffit que l'État fût frappé là pour que l'on ne trouvât nulle part dç défense. Une fois le centre de l'administration envahi, il fut impossible de résister sur aucun point* du royaume. Il y avait bien ailleurs des cœurs et des bras, mais ils étaient dans l'impossibilité de s'unir. Là France sans institutions put être comparée à ces plaines de sable qui

changent de forme et de figure au gré de l'aquilon ; ainsi au premier souffle de la sédition ou de l'arbitraire, on vit s'élever ou disparaître nos institutions fugitives.

« Dans cette silualion, il n'y avait plus de moyens moraux de gouvernement, et cependant la difficulté de gouverner était considérablement accrue, car les forces physiques s'étaient développées au milieu du désordre et de l'affaiblissement des forces morales. Les passions étaient exaltées au dernier point. Alors survint une première conséquence, nécessaire, inévitable : les dernières classes de la société envahirent toutes les classes qui étaient au-dessus d'elles, et bientôt transportées de fureur, elles déchirèrent en lambeaux sanglants tout ce qu'il y avait de plus noble et de plus saint.

« La force succéda à la force ; l'autorité passa dans les mains de l'armée ou plutôt de son chef. Son chef aurait peut-ôtre pu, en revenant de bonne foi au principe de l'association , rétablir l'ordre réel dans la nation. Il n'y établit qu'un ordre apparent. Ce fut par la force physique organisée qu'il essaya de comprimer les forces physiques éparses. De là ces administrations nombreuses, ces polices, ces contre-polices, ces gendarmeries, ces tribunaux extraordinaires, ces commissions militaires. Voilà quel fut le secret de ce gouvernement, ou plutôt de ce mécanisme qui eût ■ \ été admirable, si l'on avait pu bannir de la société humaine la raison, le sentiment et la pensée.

«... Le résultat est connu, Messieurs, et peut-ôtre en ai-je trop dit pour expliquer les difficultés et les

contradictions de notre état actuel. Je n'ai pas entendu toutefois décrier tous les moyens de ce gouvernement pour ôter au nôtre la force dont il a besoin. Il faut conserver le radeau sur lequel nous voguons, en attendant qu'on ait pu reconstruire le navire qui bravera la fureur des flots.

« Mais, on ne peut se le dissimuler, nous sommes dans un état véritablcmeni contradictoire. Notre Constitution est libre, et un gouvernement libre exige les ressorts de la liberté ; mais l'état actuel de la société les compor!e-t-iI? Mais oserons-nous les introduire dans leur plénitude et leur énergie? Otez-vous au gouvernement toute espèce d'arbitraire, vous lui ôtez toute espèce de force. Laissez-vous la liberté de la presse et des journaux, vous déchaînez les vents irrités sur une multitude que ne retient aucun lien social. A peine oserez-vous prendre en entier la liberté de cette tribune, à laquelle on ne monte jamais sans être placé entre le devoir de dire la vérité et la crainte de la dire tout entière.

«... J'ai prouvé, Messieurs, combien était funeste et dissolvant ce principe de l'isolement des individus. Pourquoi tarder à l'abandonner? Pourquoi balancer à revenir au seul principe vital, au seul principe compatible avec tout gouvernement libre, je dirais volontiers avec tout gouvernement durable : l'asso-

ciation des intérêts semblables. Or, c'est ici qu'il faut commencer, c'est dans la loi des élections qu'il faut accorder aux intérêts distincts le droit naturel de députer distinctement.

« Je ne connais en France que deux grands intérêts

qui aient surnagé au torrent révolutionnaire : l'industrie d'une part, la propriété de l'autre. La propriété a son siège habituel dans les campagnes, l'industrie dans les villes. Aussi a-t-on toujours vu dans tous les pays où existait depuis des siècles le gouvernement représentatif les campagnes et les villes élire et députer distinctement en raison de la diversité de leurs intérêts.

« Je crois, Messieurs, qu'une semblable distinction serait de l'effet le plus heureux, non seulement sur le résultat des élections, mais encore sur la nation, en lui révélant un principe d'ordre et d'organisation intérieure. »

De Serre dessinait à grands traits les différences qui séparaient les villes et les campagnes. Dans les campagnes les populations, dispersées sur le sol, trouvaient dans les travaux agricoles une source de moralité. Les collèges spéciaux qui rassembleraient pour les élections des hommes unis déjà par la similitude des occupations et des intérêts, ne feraient qu'ajouter au maintien de l'ordre de nouvelles garanties, et fournir à ceux que mettaient en vue leur position ou leur fortune, les moyens d'obtenir l'influence en échange de leurs services. Il leur appartiendrait de rechercher comme un premier degré vers les conseils généraux et vers la Chambre des députés, les fonctions de maires, de juges de paix, et de relever dans l'esprit des peuples le caractère de ces emplois « si utiles en eux-mêmes et si peu honorés jusqu'ici. »

Quant aux villes, l'agglomération des hommes, la

diversité des intérêts réclamaient une discipline plus forte et une organisation plus rigoureuse. Déjà les professions tendaient à s'unir sous des syndics. De Serre demandait qu'on encourageât ce retour aux anciennes mœurs, en accordant à ces corporations, dégagées des abus que le temps avait amenés, le droit de concourir à la nomination des corps municipaux des villes, les villes ayant à leur tour le droit d'envoyer des députés à la Chambre.

Mais alors s'élevait contre le système de l'orateur une objection bien dangereuse en France. On lui reprochait de rompre l'unité dans le gouvernement.

« ...Ici, Messieurs, répliquait de Serre, je ne sais trop ce qu'on entend par unité et d'où vient cette répugnance contre toute espèce de distinction politique. On ne peut pas confondre les villes avec les campagnes, l'industrie avec la propriété...

« ... Cessons d'être esclaves des mots. La véritable unité est l'unité morale ; c'est celle par laquelle toutes les parties de l'État, fortewient, quoique différemment constituées, suivant leurs natures diverses, concourent efficacement au bien général. Unité, dans la bouche de bien des gens, n'est autre chose que despotisme, que néant, que confusion, et, pour les contenter, il eût fallu que le Créateur laissât les éléments dans le chaos...

«... Enfin, on redoute comme un obstacle à l'action de la puissance coyale un trop grand développement des forces locales. On voit ces villes s'unir, former une espèce de système fédératif. Mais ne sont-ce pas encore là de vaincs terreurs? Les villes ne se sont fé-

dérées que lorsque aucun système social ne les protégeait, que lorsqu'elles étaient entourées d'ennemis. Dans l'état actuel de la société et de l'Europe, dans notre système représentatif, la fédération des villes comme des campagnes est au pied du trône. Je remarque qu'on paraît craindre la force; moi, je ne crains que la faiblesse. La force produira la confiance, et, je le répète encore, la confiance est l'âme de tout bon gouvernement.

«... Une dernière objection est tirée de nos mœurs, de nos habitudes, qui repoussent, dit-on, toute espèce de division d'intérêts. Mais de quelles habitudes, de quelles mœurs parle-t-on? Avant la révolution, on les trouvait bien vaines et bien frivoles ; durant son cours, elles furent, hélas! ou séditieuses, ou servîtes, ou tyranniques ; elles eurent aussi, elles ont encore d'honorables côtés ; on citerait surtout avec éloge nos mœurs guerrières et nos mœurs domestiques ; mais, à presque toutes les époques, nos mœurs publiques accusent en diverses manières le résultat d'une fausse position politique. Nos mœurs, nos habitudes poliliques sont à faire, et c'est sans contredit à de bonnes institutions qu'il les faut demander. Établissons donc franchement ces institutions sans craindre l'opinion populaire. Et de quoi pourrait, dans notre système, s'effaroucher l'opinion? S'agit-il de ressusciter rien de ce qui, à tort ou à droit, pourrait lui sembler menaçant? Non vraiment. 11 s'agit simplement de prendre chacun dans son lieu, dans son rang, dans son état actuel, de l'y entourer de sécurité, de liberté, de force, et de lui créer cette sphère

là loi électorale. 303

d'activité, besoin de tous les hommes, plus éveillé chez tous les peuples civilisés, impérieux surtout dans une nation qui sort d'aussi grands mouvements que la nôtre...

«... Je crois, Messieurs, avoir démontré que Fétat actuel de la société en France ne comportait ni uJ| bon système d'élection, ni un gouvernement libre et durable; qu'il fallait absolument le modifier; que la seule modification était de renoncer au mode d'isolement et de confusion pour revenir au principe d'associalion des intérêts semblables; que c'était Tunique moyen de reconstituer véritablement la société, et d'assurer d'une manière inébranlable l'alliance de la royauté^avec la liberté publique. »

De Serre établissait alors les termes de sa proposition. Il annonçait plusieurs amendements de détail à quelques articles du projet de loi, et il substituait à l'article 7, qui n'admettait dans chaque département qu'un seul collège, les dispositions suivantes : ■"'**

«Dans les départements qui ne nomment qu'un député à la Chambre et dans le département de la Seine, il n'y aura qu'un seul collège électoral composé de tous les électeurs du département.

« Dans tous les autres départements, il y aura deux collèges électoraux, l'un des villes et l'autre des campagnes.

« Le collège des villes se compose de tous les électeurs du département domiciliés dans les villes de quinze cents âmes et au-dessus ; celui des campagnes de tous les électeurs du département.

•■jjS*-

«t Les électeurs qui auront à la fois un domicile dans les villes et daus les campagnes seront tenus d'opter. Leur option sera définitive.

« Dans les départements qui nomment un nombre pair de députés, chaque collège en nomme la moitié, ©ans les départements qui nomment un nombre Impair de députés, le collège des campagnes en nomme un de plus que le collège des villes.

« Le collège des campagnes se réunit pour ses opérations quinze jours après celui des villes. »

Tel est ce discours, que de Serre estimait luimême « une de ses improvisations les plus heureuses, parce qu'elle était, disait-il, fortement méditée. » On ne peut le relire, en effet, sans y découvrir chaque fois de nouveaux sujets dé réflexions, de nouvelles sources d'idées. Les changements accomplis ont modifié sans doute les applications de celle profonde étude, et, s'il vivait de nos jours, de Serre serait le premier à conformer ses vues aux exigences des temps ; mais les principes qu'il a posés mériteront, à toute époque, de fixer l'attention, et c'est précisément lorsque les questions qu'il touchait semblent sompieiller, lorsque la révision des lois électorales , renvoyée aux soins de l'avenir, laisse toute liberté à l'examen, qu'on devrait s'attacher à ces fortes considérations , pour en déduire les conditions essentielles d'une réforme inévitable.

Au moment où il fut prononcé, ce discours étonna la Chambre, sans entraîner les effets qu'il aurait dû produire. On était pressé d'arriver au

«M. » fc "

• * t but, on laissait de côté l'avenir pour s'occupa

du présent et Ton ne se sentait pas en humeur de s'arrèlér à des combinaisons qui eussent fatalement ajourné le vote. *

De Serre lui-même ne s'était pas fait illusion suç l'issue da sa tentative. Il avait voulu éveiller décidées plutôt que provoquer des résolutions.. Cependant l'espèce d'indifférence avec 4aqueHe on laissa ,*, tomber ses avertissements lui fut sensible. On trouvait à son projet un grave défaut, celui de n'être pas simple, prétexte souvent invoqué en France pour éconduire les propositions les plus justes. Ses conclusions paraissaient mesquines devant la grandeur de ses aperçus, et l'on critiquait la forme de l'amendement, pour se dispenser d'en étudier le fond. « Vous avez élevé les colonnes du temple d'Éphèse pour y bâtir un toit de chaume, » lui disait M. Royer- Collard. Il était facile de changer le toit, en gardant les colonnes. « On ne bâtit que sur ce qui existe, » écrivait M. Guizot dans le Moniteur. « On ne bâtit pas sur le néant, » aurait pu répondre de Serre. L'idée mère de son système , c'était qu'un titre de contribution ne suffisait pas pour constituer le droit de suffrage et qu'il fallait chercher dans l'organisation des intérêts sociaux le fondement de la loi électorale. De ce que cette organisation n'existait pas, les doctrinaires concluaient qu'il fallait s'en passer ; de Serre, qu'il fallait la créer, ou, tout au moins, la préparer. Ce fut entre eux et lui le principe d'une* dissidence que la solidaiité de luîtes communes * couvrit d'abord , mais qui s'aggrava sous l'action

des événements, et finalement devint une rupture.

Il importe de bien établir ce point de départ pour se rendre compte de la disposition dans laquelle de Serre accepta la loi électorale, qui porte la date du 5 février 1817. N'ayant pu faire triompher ses Vues, il ne rejeta pas le projet qu'appuyait le gouvernement et que ses amis avaient inspiré; il essaya de l'améliorer, « J'aurais voulu une autre loi, écrivait-il au baron d'Eckstein; mais je ne voulais rendre celle qu'on acceptait ni tortue ni bossue; si elle ne donne rien de bon , il faut que l'épreuve soit franche et qu'on ne puisse imputer sa chute qu'à elle-même 1 . »

Une fois la loi adoptée, il en fit, comme on dit aujourd'hui, Y essai loyal; il s'attacha dans les premiers temps à la défendre, en voyant les heureux résultats qu'elle avait donnés, et la soutint avec sa chaleur habituelle, allant quelquefois, dans l'entraînement de l'improvisation, au delà de sa pensée, paraissant prendre parti pour les dispositions de la loi, quand, au fond, il poursuivait surtout le triomphe de la politique dont elle était le symbole. Mais il n'avait contracté envers celte loi aucun engagement, et lorsque plus tard, éclairé par l'imminence du péril, il vint la combattre, on ne put lui reprocher d'avoir changé, puisque les griefs qu'il élevait contre elle confirmaient les prévisions qu'elle lui avait inspirées dès l'origine.

Les principes de la loi du 5 février 1817 ont régi

1 Corre*p*&VLt p, 188.

pendant trente ans notre système électoral. Les Chambres qu'elle a formées ont brillé par l'éclat des discu&ions, et l'on ne saurait oublier que de leurs délibérations sont sorties la plupart de nos institutions les plus sages, de nos lois les plus Curables, les lois de 1819 sur la presse, la loi du recrutement, les lois municipales, la loi de l'instruction primaire,' les grandes lois sur les' chemins vicinaux ;t . et sur les chemins de fer. Cette loi supposait avec justice qu'on ne pouvait prendre pari à un vote qu'autant qu'on y avait intérêt, et que le titre d'électeur exigeait de ceux à qui il était accordé, des garanties. Par là même qu'elle déterminait ces garanties dans une certaine mesure, la loi du 5 février 1817 affermissait l'existence des institutions libres. Car la liberté ne se développe qu'autant que la société se sent rassurée, et lorsque les lois électorales sont constituées de manière à inquiéter les intérêls, elles rendent inévitable l'asservissement du peuple dont elles proclament la souveraineté.

C'est un fait mémorable que cette loi, dont le parti populaire revendiqua le maintien, sous la Restauration, jusqu'à confondre son existence avec le sort des intérêts créés par la Révolution, fut expressément établie contre les principes générateurs de la Révolution, contre le droit du nombre et la souveraineté du peuple. Ces principes, M. Cuvier, commissaire du roi, M. Royer-Collard, s'attachèrent à les répudier, et ils présentèrent comme le premier mérite de la loi la contradiction qu'elle leur opposait. *

« Cicéron, disait M. Cuvier, lorsqu'il veut établir que les lois ont un principe plus sublime que la volonté de la mullitude, dit en parlant du peuple athénien : ils étendent la main, et croient avoir fait une loi ! »

M. Royer-Collard s'élevait, à son tour, contre « le fantôme de la souveraineté du peuple ; » il repoussait, comme un reste des doctrines révolutionnaires, tout recours à la multitude :

« Appeler la multitude, s'écriait-il, que serait-ce autre chose que la rendre aux factions qui la redemandent, que les inviter à la remuer à toutes les profondeurs, à la corrompre, à l'enivrer d'espérances criminelles, à lui promettre peut-être de nouvelles proscriptions et de nouvelles dépouilles. »

Etendue progressivement à d'autres séries d'électeurs, appelant peu à peu dans son enceinte, à mesure qu'ils prenaient naissance et se développaient, les intérêts et les influences éparses sur le sol, cette loi aurait pu se maintenir avec avantage; mais elle reposait sur une base trop étroite et groupait trop peu de forces pour résister au flot des opinions. Ses auteurs avaient pensé n'exclure que deux partis : le parti aristocratique et le parti populaire. Ils avaient exclu les intérêts que ces partis prétendaient représenter, et fourni par là même à ceux-ci le prétexte de leur ascendant. Car les partis ne sont que des cadres ouverts aux intérêts lésés; ils comptent d'autant moins de soldats que plus grand e5t le nombre des intérêts satisfaits.

Ainsi, pour la défense d'une politique modérée,

les royalistes constitutionnels renouvelaient les fautes de Conduite qu'ils avaient reprochées aux membres de la droite ; ceux-ci avaient prélendu se suffire à eux-mêmes, et, pour avoir voulu marcher sans alliances, ils étaient tombés sans appuis. Les constitutionnels se flattaient à leur tour de gouverner seuls ; ils croyaient leur influence assurée dans le corps électoral que la loi venait de créer, et tenaient pour supprimés ou vaincus les intérêts et les opinions qu'ils en avaient écartés. Défenseurs de la Charte, ils n'en appliquaient point l'esprit. La Charte était un traité de paix ; la loi électorale, un acte d'exclusion. « Notre politique en 1816 et en 1817, a dit depuis un des hommes qui ont le plus ardemment soutenu cette loi, M. Guizot, notre politique acceptait trop facilement les déchirements du parti monarchique et s'inquiétait trop peu des retours possibles du parti révolutionnaire ; nous ne mesurions pas toute l'étendue de l'un et l'autre danger. C'est Terreur des hommes engagés dans les liens des partis d'oublier qu'il y a bien des vérités diverses dont ils devraient tenir grand compte, et de ne se préoccuper que de celles qu'ils ont inscriles avec éclat sur leur drapeau *. »

La loi électorale venait à peine d'êlre votée par la Chambre des députés qu'une autre discussion appelait de Serre à la tribune.

1 Mémoires, t. I, p. 217.

11 déposa, dans la séance du 9 janvier 1817, le rapport fait au nom de la commission chargée d'examiner le projet de loi sur la liberté individuelle.

Ce projet avait été présenté le 7. décembre par M. Decazes, ministre de la police. Il tendait à prolonger d'une année la loi du 29 octobre 1815, qui suspendait les formes judiciaires, proteclrices de la liberté individuelle, mais il ne la prolongeait qu'en l'atténuant. Il retirait au gouvernement la faculté de mise en surveillance arbitraire. Le pouvoir d'arrêter et de détenir, sans les soumettre à la justice, les individus prévenus de complots contre la personne du roi, la sûreté de l'État et les personnes de la famille royale, était enlevé aux autorités secondaires, et ne devait plus être exercé que sur un ordre signé du président du conseil des ministres ou du ministre de la police. Le procureur du roi, saisi dans les vingt-quatre heures de Tordre d'arrestation, devait entendre immédiatement les prévenus, même sans qu'ils l'eussent demandé, recevoir leurs réclamations et en rendre compte au ministre de la justice qui les soumettrait au conseil.

Ces modifications étaient la mise en pratique des principes soutenus, l'année précédente, par de Serre et par M. Royer-Collard. La commission adopta le projet, en ajoutant que les ordres d'arrestation devraient contenir mention expresse de la loi en vertu de laquelle ils étaient donnés, afin de rendre toujours présent à l'esprit des agents de l'autorité le caractère exceptionnel et passager de leur pouvoir. Elle établit aussi que le ministre de la justice ferait connaître

aux prévenus la décision prise par le conseil des ministres sur leurs réclamations.

De Serre, en relevant dans son rapport les tempéraments apportés à la loi du 29 octobre 1815, fit fortement ressortir les raisons qui rendaient la prolongation de cette loi nécessaire; pour justifier cette exception aux principes d'un gouvernement libre, il invoquait, à plusieurs reprises, l'exemple de l'Angleterre.

ce ... Si un peuple dont les institutions analogues sont consacrées par le temps, dont le gouvernement n'a éprouvé depuis un siècle et demi aucune grande crise intérieure, si ce peuple s'est vu fréquemment dans le cas de recourir à cette suspension (de la liberté individuelle), pouvions nous raisonnablement espérer, nous, à peine échappés à tantd'orages, nous qui ne faisions que de naître à la liberté, pouvionsnous nous flatter que cette suspension nous serait k jamais épargnée; que ce qui pour nos voisins avait presque toujours élé un acte de violence ne serait jamais pour nous une mesure de nécessité? »

Dans les gouvernements libres, les lois d'exception soulèvent, plus qu'aucune aulre, des questions de confiance, et, suivant qu'ils se sentent le pouvoir favorable ou hostile, les partis, sans souci de se contredire, leur accordent ou leur refusent successivement leur vote. La droite, se croyant maîtresse du gouvernement, avait, dans la session précédente, non-seulement soutenu la loi, mais encore repoussé les adoucissements queproposaientles constitutionnels. Elle la combattit, cette année, comme trop rigoureuse, bien

312 Ift COMTE DE SERRE.

qu'elle le fût moins, el on vit les constitutionnels la défendre, après y avoir introduit, il est vrai, les atténuations qu'ils avaient naguère réclamées en vain.

Dans cette opposition la droite rencontra, non sans tourments de conscience pour quelques-uns de ses membres, l'appui de l'extrême gauche. M. de Villèle, M. de Salaberry, M. de Castelbajac, se trouvèrent engager la môme lutte que MM. Ponsard, Saulnier, d'Argenson. Le gouvernement avait pour lui la parole de MM. Royer-Collard, Duvergier de Hauranne, Simèon, Camille Jordan.

De Serre eut, comme rapporteur, à répliquer aux deux partis coalisés.

Il s'adressa d'abord à la droite et, comme il avait déjà fait dans le débat sur la pétition Robert, ce fut pour lui rappeler qu'elle avait réclamé en 1815 ces tnesures d'exception, dont elle se plaignait aujourd'hui.

« ...Si des cris d'alarme ont été proférés, si des signaux de délresse ont été arborés, c'est de leur part et de celle de leurs amis. Aujourd'hui, pour soutenir que la loi est inutile, ils affectent une sécurité qui n'est pas dans leur cœur, qui n'est pas même sur leurs lèvres. Si l'on a pu leur faire des reproches, ce n'est pas d'avoir eu trop de confiance, mais d'avoir eu des alarmes exagérées. Pourquoi donc chercheraisje à leur persuader une chose dont ils sont euxmêmes convaincus?

« Le gouvernement vous demande un secours nécessaire. Vous le refusez, et pourquoi? Vous reconnaissez sa nécessité; votre censure amère, votre

rj

LA LOI ÉLECTORAJ*. 313

ironie, vos sarcasmes le disent assez clairement; vous le refusez parce que les principes du gouvernement du roi n'obtiennent pas votre entière approbation, les ministres votre confiance.

« Mais où en sommes-nous? Dans les conseils qui précèdent les combats, je conçois que chacun donne franchement son avis sur les moyens d'attaque et de défense ; mais quand le plan est arrêté, que les chefs sont choisis, je ne comprends pas comment, le jour du combat, on refuse son secours à celui sous les ordres duquel on doit marcher. Un ami voit son ami s'engager témérairement dans le péril, il l'avertit; mais s'il persiste, l'abandonnera-t-il? Non ; il vole à son secours..... »

Se tournant ensuite vers les hommes qui, sur les bancs de la gauche, s'opposaient à la loi :

« ... Comme en 18*15, disait-il, on rappelle que de telles mesures devraient être précédées d'une enquête solennelle. Elle serait facile, Messieurs, cette enquête; on pourrait y appeler la France, l'Europe et le monde. On y entendrait le témoignage de tant de provinces ravagées, de tant de villes réduites en cendres, des trônes renversés, des États qui ont disparu. On verrait le résultat de ce mouvement extraordinaire, inouï, qui a arraché les sociétés politiques hors de ces gonds antiques sur lesquels des siècles nombreux les avaient vues se mouvoir. Sans doute, un plus heureux avenir nous est promis; nous pouvons l'espérer ; nous l'avons acheté assez cher! Mais de telles circonstances imposent, non pas seulement à la France, mais à tous les gouvernements

restés debout ou à peine relevés, l'obligation d'une vigilance extraordinaire. De là cette extension. du pouvoir de la police qui a paru partout nécessaire*, arme dangereuse dont abuse la tyrannie, mais qui demeurera nécessaire jusqu'à ce que les peuples et les rois se soient replacés sur leurs antiques et éternels fondements. Si ce mouvement n'a pas encore cessé, s'il agit sourdement en tous lieux, s'il inquiète les bords de la Tamise, s'il livre le nouveau monde à de sanglantes agitations, on espère qu'ici, parmi nous, le volcan a épuisé ses feux. Cette confiance pouvait trouver place en 1814 ; elle ne le peut depuis que les Cent-Jours ont apparu... »

On avait parlé de la mauvaise impression que produirait l'adoption du projet contre une Chambre jusque-là populaire :

« ... Quant à la popularité,- reprenait de Serre, on fait à cet égard des calculs bien erronés et d'étranges méprises. Rien de plus impopulaire en France aujourd'hui que tout ce qui, de près ou de loin, ressemble à la démagogie. Rien de plus impopulaire que les maximes antisociales, les doctrines séditieuses : elles ressemblent pour nous à des sons discordants qui blessant l'oreille qui les entend, et décréditent la bouche qui les professe. »

Et, sur cette assurance accueillie par l'adhésion marquée de l'Assemblée, il terminait par ces paroles dans lesquelles les ministres pouvaient voir, en môme temps qu'un appui pour le projet, un avertissement pour leur politique.

«... Non, Messieurs, la France ne s'y méprendra

pas ; elle jugera sa position et vos mol ifs ; elle dira que la mesure était utile et que vous l'avez votée dans ses intérêts ; elle n'y verra ni une servilité coupable ni un pacte honteux. Elle saura que, si le péril venait un jour des ministres, par l'abus qui pourrait être fait de la loi, les mêmes hommes qui, souvent ici, ont, au mépris de leurs intérêts, de leurs affections personnelles, défendu les intérêts du*pays, attaqueraient avec le même courage et la même indépendance des ministres coupables et sauraient alors découvrir les lois de la responsabililé et les routes de l'accusation. . . » Le projet de loi fut adopté, dans la séance même où de Serre avait pris la parole, par 136 boules blanches contre 92 noires.

suivait avec lant d'ardeur son patriotisme. Il venait d'obtenir la réduction d'un cinquième de l'armée d'occupation. La résolution des puissances lui avait été notifiée dans les termes les plus honorables pour le gouvernement du roi; le président du conseil Iransmit cette heureuse nouvelle à la Chambre, dans la séance du H février, et il fut immédiatement décidé qu'une dépulation porterait au pied du trône l'hommage de la reconnaissance nationale.

La députation se rendit, le 14, aux Tuileries. De Serre adressa en son nom la parole au roi.

« ...L'Europe, disait-il en terminant son discours, rend par ses transactions un nouvel hommage à ces vertus augustes qu'elle admire sur L» trône comme elle les admira dans l'exil ; elle rend aussi, qu'il nous soit permis de le dire, justice à cette France que la sagesse et la présence de son roi réconcilient avec elle-même et avec les nations. Un nouveau bonheur doit naître de cette union du monarque et de son peuple. Nous lui devrons la stabilité de nos institutions ; la noble et antique race de nos rois a été rendue aux vœux de la patrie pour cicatriser ses plaies, affermir ses libertés et faire 5 jamais sa gloire... »

La session fut close le 26 mars. De Serre revint à Colmar, où l'appelaient ses fonctions de premier président de la- cour royale. Le repos n'était jamais pour lui qu'un changement d'occupations. Il lisait beaucoup, se remettait à l'étude de l'anglais qu'apprenait alors sa femme, se livrait à ses travaux judiciaires, non sans entretenir une correspondance assidue et diverse, traitant avec le baron d'Eckstein

des études historiques et des faules des ultras, avec le général Desprez, de la réorganisation de l'armée, stimulant le ministère dans ses lettres à M. Pasquier, ou échangeant avec M. Royer-Collard ses vues pour la session prochaine.

La droite, à la fin de la session, avait porté au plus haut degré son opposition ; elle avait donné l'exemple redoutable du refus du budget, et d'un autre côté, malgré les ménagements que le duc de Richelieu tenait à garder avec elle, l'administration se recrutait de plus en plus hors de ses rangs. Le maréchal Gouvion Saint-Cyr venait de remplacer M. Dubouchage au ministère de la marine; on le destinait au ministère de la guerre, où l'on voulait préparer la retraite du duc de Feltre, suspect de trop de complaisance envers l'extrême droite. Mais on avait craint l'effet que produirait ce changement, brusquement amené. De Serre regrettait ces temporisations; il avait toujours été d'avis qu'un programme, une fois adopté, 6n devait l'appliquer résolument. « C'est une chose qui m'élonne toujours, bien que je la voie sans cesse, écrivait-il au général Desprez : la nécessité d'un changement est reconnue, et un long intervalle se passe avant qu'on l'opère; en attendant, le mal se fait, le bien, non 1 . »

Le département du Haut-Rhin se trouvait compris dans la série qui devait, cette année, être soumise au renouvellement. De Serre eut donc à se préoccuper de son élection : grand sujet d'inquiétude pour ses amis, encore plus que pour lui-même, ce Combien

*jGorrs*p., t. II, p. 202.

nous avons besoin de vous, lui écrivait M. Royer- Collard ! Vous devez à voire pays et à vos amis de ne rien négliger de ce qui peut vous ramener. »

Ses adversaires de droite et de gauche ne mettaient pas moins de passion à souhaiter son échec, et l'accord se fit entre eux pour combattre sa candidature. « Il nous est venu, racontait de Serre, des inspecteurs militaires très ridicules et très ultras... Un M. de Z..., grosse masse, avec un énorme ventre, descendant sur ses genoux, qui a dit et répété qu'ils espéraient bien que je ne serais pas nommé, et qu'ils en riraient de bon cœur; que dans l'Ouest et dans le Midi, ils s'entendaient pour ne faire nommer que des Jacobins. M. d'Argenson sera le choix d'affection. » Ce fut alors qu'on publia cet odieux pamphlet, dans lequel de Serre était accusé de laisser mourir de faim ses parents : « Quelles haines que ces haines d'ambition! s'écriait-il avec tristesse! Grâce à Dieu, je n'en éprouve d'aucune espèce pour personne. »

La coalition, formée contre lui, ne manqua pas absolument son but. De Serre fut nommé, mais au second rang. Le premier élu fut M. d'Argenson. De Serre avait décidé son propre succès par une improvisation adressée en allemand à ses électeurs, dont un grand nombre, ne comprenant que cette langue, furent ravis d'entendre leur candidat la parler si bien. « C'est dommage, disait M. d'Argenson, que nous n'ayons pu exclure de Serre ; c'eût été un coup européen. » Au même moment, M. Royer-Collard écrivail à son ami : « Nous avons appris hier votre élection. 11 n'y a pas de circonstance où elle ne fût

un événement important. Aujourd'hui elle étail presque une condition de l'existence. Jugez de notre joie. »

Ainsi se rencontraient dans un égal hommage à la puissance du nouvel élu les adversaires les plus ardents et les défenseurs les plus éclairés de la monarchie.

Le roi partagea les sentiments que M. Royer-Collard exprimait à de Serre. Quand celui-ci revint à Paris, il fut reçu par Louis XV1H, et se présenta devant lui en uniforme de député. « Je suis bien aise de vous voir avec ce costume-là, lui dit le prince. J'ai eu peur, vraiment peur. J'avais bien recommandé de tout faire pour vous ravoir; j'en suis d'autant plus aise que j'espère que vous serez sur la liste des cinq. »

On ne doutait pas en effet qu'il ne fût de nouveau présenté par la Chambre au premier rang des candidats à la présidence. Dans cette attente, ministres et dépulés l'avaient pressé de hâter son départ. On voulait connaître sa pensée sur les débats qui se préparaient : « Votre retour, lui écrivait, dès le 6 octobre, M. Royer-Collard, est la seule chose dont j'aie à vous parler. Les ministres désirent, quedis-je! ils exigent, ils commandent qu'il soit prompt; ils me chargent de vous le dire, je vous le dis donc. On semble ajourner jusque-là la préparation des lois... Vous savez avec quelle impatience vos amis vous attendent, et la mienne surpasse la leur. Vous trouverez le ministère danç une position fausse et dangereuse; j'aime à espérer que vous serez assez puis-

sant pour l'eu retirer. Comme vous représentez la Chambre, ses approches se feront sentir à votre arrivée. »

Les changements qui s'étaient accomplis dans le cabinet, l'introduction successive de M. Pasquier, du maréchal Gouvion-Saint-Cyr, de M. Mole, remplaçant M. Dambray, le duc de Feltre et M. Dubouchage, n'avaient pas rendu l'unité au ministère, et l'une des conséquences des élections partielles fut d'aggraver parmi ses membres les dissentiments qui devaient amener sa retraite.

Ces élections avaient été généralement favorables à l'ordre établi, mais les ennemis de la royauté y avaient remporté quelques avantages. Leur alliance avec le parti libéral faisait prévoir les extrémités auxquelles celui-ci, sans l'ombre d'un motif, se laisserait bientôt entraîner. M. de Chauvelin, M. Bignon, M. Dupont de l'Eure, avaient été élus; M. Manuel, M. Gilbert des Voisins, M. de Lafayette, M. de Thiars, représentants avoués du bonapartisme et de l'extrême gauche, figuraient au même titre, sur la liste des candidats de Paris, en compagnie de MM. Casimir Périer, Delessert, Benjamin Constant, membres du parti libéral. Sans être victorieuse, cette étrange coalition avait pu tenir en échec le garde des sceaux, M. Pasquier, qui ne fut élu qu'au second tour. L'opposition de droite avait perdu douze voix; mais les Indépendants les avaient gagnées.

Ces résultats n'avaient pas produit la même impression sur tous les ministres. Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, M. Mole, M. Decazes, les envisageaient sans trouble. M. Pasquier, plus clairvoyant, éprouvait quelques inquiéludes; mais, ne croyant pas le moment venu de les manifester, il essayait de se les dissimuler : « Nos tribulations ont été grandes, écrivait-il à de Serre. Enfin nous avons eu le dessus, et tous les noms qu'il importait d'écarter ont été finalement rejetés; mais ce n'est pas une petite besogne que de se gouverner au milieu d'unepareille bagarre. » Puis, comme pour se rassurer : « On apprend la guerre en guerroyant, continuait-il, et cette première épreuve nous rendra peut-être plus habiles pour la seconde. Au demeurant, l'ensemble des élections paraît fort bon. »

Le duc de Richelieu et M. Laine ne partageaient pas cet optimisme. Ils étaient sincèrement alarmés, et, sans vouloir changer en rien la ligne constitutionnelle du ministère, ils se demandaient s'il ne conviendrait pas de se rapprocher de la droite.

Delà, dansla conduite du cabinet, des incertitudes et des contradictions, que ne s'expliquait pas de Serre et qu'il n'hésitait point à blâmer.

Il était rentré à Paris vers le 20 octobre. Ses convictions s'étaient affermies dans la lutte électorale. Il revenait plus dévoué que jamais à la politique modérée, également résolu à combattre les exagérations de la droite et les entreprises de la gauche. « Quel plaisir, écrivait-il à M. Royer-Collard, de tomber sur les d'Argenson, Benjamin et aatres libéraux

de cette nature, si seulement on n'avait pas de lâchetés derrière soi ! Mais ce n'est pas à nous qu'elles appartiennent, et fallût-il frapper à droite et à gauche, j'espère que nous ne nous les approprierons pas i . »

Il se flattait que la signification violente de quelques-uns des choix faits par le parti libéral provoquerait les réflexions des esprits modérés et les rapprocherait du gouvernement. Mais, effrayé des rumeurs que soulevait l'annonce d'un nouveau Concordat, il demeurait persuadé que tout gage donné aux ultra-royalistes créait une chance contre la royauté, et, dans celte vue, loin de partager les dispositions du duc de Richelieu et de M. Laine, il s'attachait à détourner le ministère de tout projet, de tout acte, qui pouvaient le faire soupçonner d'un retour vers la droite. Il écrivait, il recevait, il conférait avec les députés de toute opinion. Il agissait comme Président, sans l'être encore, disant à chacun ce qu'il croyait la vérité, plus d'une fois injuste ou précipité dans ses appréciations, mais les faisant accepter par la sincérité évidente qui les avait dictées. « Je dis franchement mon opinion lorsqu'elle peut servir et quand même elle déplaît, . écrivait-il à sa femme. Si cette franchise entraînait pour nous des inconvénients personnels, je sais que tu les supporterais plutôt que de voir ton mari manquer à ses devoirs *. »

Engagé si avant dans le tourbillon des luttes poli-

1 Corresp., t. II, p. 241.

* ld. y ibid., p. 255.

tiques, au milieu de ces agitations et de ces entraînements, il gardait toujours dans le fond de son âme une partie réservée pour les affections calmes et sereines de la famille. Ce ne serait pas le bien faire connaître, ce serait laisser dans l'ombre les dons les plus attrayants de cette nature aimante et guerrière, que de ne point redire les tendres accents, l'hymne de joie profonde et intime, par lesquels, à ce moment même, il célébrait les félicités de sa vie domestique : « Je ne cesserais pas de t'écrire, si je voulais toujours te dire combien je t'aime, combien je suis content de ton cœur, de tes bons sentiments, coçime je suis heureux par toi, par nos enfants, comme je demande à Dieu de nous conserver ce bonheur, de nous en rendre dignes, en élevant surtout bien nos enfants, en ne les gâtant pas, en en faisant des êtres bons, honnêtes, modestes, consciencieux, des cœurs aimants, désintéressés, généreux, des esprits droits et élevés *. »

Les haines de parti le poursuivirent jusqu'aux abords de l'enceinte législative. Le pamphlet qui le représentait comme un fils dénaturé fut adressé à tous les députés. Le vote de la Chambre fit justice de ces indignités. De Serre fut porté seul, au premier tour, sur la liste des candidats à la présidence. Sur 190 votants, il avait obtenu 123 suffrages. Le roi ratifia le choix de la majorité, et, par un exemple peut-être unique, de Serre, qui venait de remplir les fonctions de secrétaire dans le bureau provisoire

* Corre$p., t. II, p. 259, à Mme de Serre.

comme l'un des plus jeunes membres de l'Assemblée, prit place au fauteuil comme président. « J'ose voir dans cette seconde nomination, dit-il à ses collègues, la preuve que la Chambre a agréé mes efforts pour maintenir dans ses délibérations cette liberté qui en est l'essence, liberté qui doit régner ici pour régner partout, et qui partout n'est autre chose que l'ordre et la justice. »

De grandes discussions sur la presse, sur l'organisalion de l'armée, sur le budget, s'agitèrent sous sa présidence dans la session de 1817. Retenu au fauteuil, de Serre n'y prenait point part. Mais il étudiait toutes les questions, comme s'il avait dû les traiter à la tribune. 11 conversait des divers incidents de la situation politique avec les députés qui se pressaient, le matin, dans son cabinet, et, propageant dans les audiences et les réceptions de la présidence l'ardente et loyale passion dont il était animé, il travaillait, comme il le disait lui-même, en conviant à cette œuvre la gracieuse influence de sa femme, à « recruter des amis au roi. *>

On peut regrelter que ses fonctions de président l'aient empêché de prendre la parole dans les débats sur la loi militaire, préparée par le maréchal Gouvion-Sainl-Cyr. Avec l'étonnante facilité de son esprit et sa forte éloquence, il aurait été certainement un des maîtres de la discussion. Quelques mois auparavant, il entretenait de cette question un de ses amis, le général Desprez, et lui exposait des \ues dont plusieurs semblaient devancer l'avenir.

« Le problème à résoudre f lui écrivait-il, me parait

être un état militaire propre à maintenir notre indépendance, sans ruiner nos finances, sans alarmer nos voisins, sans menacer notre liberté ot nos mœurs. Le moyen me parait être de luire l'armée aussi nationale et la nation aussi militaire que possible. Pour me faire mieux comprendre, je joins ici l'extrait d'une note que j'ai remise, il y a quelque temps, pour les travaux de la prochaine sossion. Je suppose le tirage au sort avec la plus grande publicité; les soulos exceptions do rigueur; la faculté du remplacement à charge d'un examen qui prouverait qu'on est suffisamment exercé au maniement des armes, à la marche, au tir. Ainsi se formerait l'année active réduito à ce qui serait suffisant au service de paix. Les corps qui demandent une instruction spéciale seraient aussi nombreux que possible, l'infanterie d'autant moins. Celle-ci se renouvellerait dans une proportion plus forte, par moitié, par exemple, chaque année. Les sortants passeraient h l'armée sédentairo, où ils seraient formés en bataillons auxquels on attacherait des sortants des corps instruits. Ces bataillons ne se réuniraient qu'à quelques époques de la morte saison pour s'exercer. Ils ne seraient payés que durant leurs réunions... Que peu» . sez-vous de ces rêveries? J'y vois de bons côtés politiques; cela est-il militairement exécutable? 1 »

De Serre ne prit, dans cette session, la parole qu'uno soûle fois. Ce fut pour soutenir un projet de règlement qu'il avait préparé pendant les vacances à la demande du ministère, ot sur les conseils de

1 Carmpu t. II, p. 904, 11 juin 1817.

M. Laine, l'un de ses prédécesseurs au fauteuil, « notre maître à tous, disait-il, en cette matière. »

Ce projet ne fut pas heureux devant la Chambre. Il était inspiré par un sentiment très-vrai des droits et de la dignité du Parlement, et tendait à rendre la discussion à la fois plus approfondie et plus rapide. Mais, à côté d'articles sages et bien combinés, il renfermait des dispositions dont la rigueur, jugée alors excessive, entraîna sa disgrâce. Il faisait nommer les commissions en séances générales, supprimait les listes d'inscription, et, dans certains cas, les discours écrits, introduisait, au lieu d'un seul débat sur chaque proposition de loi, le système des trois délibérations, déjà pratiqué en Angleterre, et investissait la Chambre du droit de punir de l'emprisonnement les manquements graves, les insultes adressées par un député à un ou plusieurs de ses collègues ou à l'Assemblée..

De Serre n'essaya pas de vaincre la défaveur que rencontrait visiblement son projet; il provoqua luimôme l'ajournement du débat tout en déclarant qu'on ne devait jamais abandonner la vérité, bien que tous les temps ne lui fussent pas également propices.

La clôture de la session fut prononcée le 16 ma

De Serre quitta Paris aussitôt après la séparation des Chambres.

Il se rendit d'abord en Champagne, sur les riches coteaux d'Ay, chez un de ses collègues, que nous retrouverons plus tard, dans des conjonctures difficiles, son fidèje correspondant et son intime ami, M. Froc de la Boulaye. La prospérité de ce pays le frappa ; il se plaisait à retracer les riantes impressions que faisaient naître, après tant de désastres, le retour de la paix et les promesses de la récolte : u L'espoir, la joie que donne le beau temps, sont extrêmes...; ces vignes, quand elles donnent, sont des sources d'or... Aujourd'hui tout ce pays est peuplé de riches paysans : les maux de l'invasion et de la disette s'oublient à l'espoir de l'affranchissement et de l'abondance; toute cette population est extrêmement laborieuse et industrieuse. Un M. Moet, le plus grand propriétaire et marchand de vin de Champagne, a en même temps des troupeaux de mérinos qui lui rapportent 15 à 20,000 francs par an. Il achète pour presque rien des 1 erres arides, des sommets de montagnes, il y fait venir des forêts d'arbres verts. Celte activité est générale en France, et nous promet, avec un peu de sagesse, une grande prospérité 1 . »

AChâlons, il avait visité l'école des Arts-et-Métiers, il en louait l'utile et ingénieuse organisation; mais il ajoutait ces réflexions qui n'ont rien perdu de leur opportunité :

« La partie morale m'a paru un peu négligée. Il semble qu'un gouvernement qui réunit des jeunes

1 Corre$p., t. n, p. 298.

gens pour les rendre meilleurs menuisiers et horlogers devrait en même temps en faire de meilleurs hommes, en faire un peu plus que des machines, et il ne lui en coûterait pas davantage. »

Ce fut à Châlons, au dîner que le préfet, M. de Jessaint, donnait en son honneur, qu'il fit rencontre d'un homme dont l'éloge revint souvent sur ses lèvres, de l'abbé Becquey, frère du député, encore plus modéré, disait-on, et plus constitutionnel que son frère, « ecclésiastique, ajoutait de Serre, comme il en faudrait beaucoup. » Incarcéré sous la Terreur, l'abbé Becquey, vicaire général de Châlons, avait administré pendant vingt ans ce diocèse, sous des titres divers et dans les circonstances les plus délicates, avec une fermeté vigilante et calme. Sa longue expérience se résumait dans ces deux maximes : « Mieux vaut découdre avec patience que déchirer brusquement. Gouverner les hommes, c'est les réunir ; c'est aussi leur apprendre à se supporter les uns les autres. »

Continuant sa route vers la Lorraine, de Serre passa à Pont-à-Mousson, dans cette ville qu'il avait quittée, en 1792, élève de l'école militaire, pour rejoindre l'émigration. Il était là tout près de Pagny, berceau de ses jeunes années, dernière demeure de ses ancêtres. Il ne résista pas au désir de s'y arrêter.

La poésie a souvent décrit ces impressions du retour au pays que l'on a connu dans son enfance, ces joies fugitives et amères de l'exilé apparaissant dans les domaines qui ont abrité ses plus heureux jours, et qu'il retrouve, après une longue absence,

en des mains étrangères. La vie réelle connaît ces scènes que la fiction invente, et la nature, aussi bien que l'art de l'homme, sait les rendre touchantes. Comme aux jours où il revenait de l'émigration, de Serre arrivait à Pagny sans, y être attendu. Personne n'était prévenu. Il se rendit tout d'abord chez le fils de Gilbert, du vieux serviteur qui l'avait, le premier, rencontré au seuil de son village, en 1796. Le bruit de sa visite se répandit rapidement. A mesure qu'ils étaient avertis, les habitants accouraient pour le voir. Ils étaient heureux et troublés. L'affection, la curiosité, les regrets, l'admiration, mille impressions confuses, se pressaient dans leur esprit. Il l'avaient vu partir si jeune; ils le trouvaient si grand ! Et en même temps qu'ils se faisaient gloire de son élévation, ils songeaient que de Serre ne demeurait plus parmi eux . Les femmes pleuraient. On lui serrait les mains. On évoquait les événements que son retour faisait revivre, tandis qu'interrogeant lui-même tous ces visages, voyant les enfants qu'il n'avait pas connus, cherchant les pères dont quelques-uns n'étaient plus, il retrouvait dans ces physionomies diverses, au milieu des changements de l'âge et du temps, les traits dont sa mémoire avait gardé l'empreinte. Le maire de la petite commune était venu pour le remercier. Après avoir dit une parole à chacun, laissé à plusieurs des marques de sa générosité, de Serre quitta ces braves gens, le cœur ému, les yeux humides, et, remonté dans sa voiture, suivit lentement cette route toute pleine de ses souvenirs : ici le fossé où il avait arrêté son che-

val au retour de sa première émigration, en aperce-, vant sa mère; là, le cimetière où dormaient ses aïeux ; plus loin, la maison où il était né; ce jardin où il avait passé, sous les menaces de la proscription, « six mois de félicité, disait-il, comme le ciel avare en donne peu; » il reconstituait dans son âme attendrie ces débris du passé, contemplant en silence ces terres morcelées, ces murs dégradés, ces changements consommés, et l'étranger maître de cet asile dont son cœur ne se détachait pas.

Le soin de sa santé, déjà affaiblie, appelait de Serre aux eaux d'Aix. Il y trouva l'agréable société et la conversation piquante de son collègue, M. Beugnot, esprit souple et sensé, ironique sur les autres et parfois sur lui-même; il y rencontra aussi le colonel Marion de Beaulieu, dont l'humeur solitaire, éloignée du monde et portée vers les causeries intimes, répondait à son caractère. Avec lui, il fit quelques excursions aux montagnes de la Suisse et de la Savoie ; il en décrivait les grands aspects dans ses lettres familières. « J'ai porté votre souvenir sur les hautes montagnes, au milieu des glaciers, sur les bords des torrents et des précipices, écrit-il à sa mère ; en présence de ces grandes scènes, tous les sentiments du cœur se déploient et grandissent; on ne vit plus que pour ce qu'il y a de cher et de saint. J'y ai cueilli de ces jolies fleurs qu'on trouve au bord des fontaines et qui croissent au dernier terme de la végétation. Leur nom allemand signifie : Ne m'oublie pas. Je vous en envoie l . »

1 Corresp., t. ïï, p. 330.

Au retour des eaux, de Serre voulut parcourir le centre de la France. Il visita successivement Lyon, Limoges, Poitiers, Niort, Rochefort, Bordeaux; il se rendit ensuite à Nantes et à La Rochelle. Les voyages développaient en lui la méditation ; l'exil lui avait si longtemps imposé cette manière de travailler qu'elle lui était devenue naturelle. Il recevait de tous les partis un bon accueil, et, ne cherchant lui-même qu'à étendre ses connaissances et à rectifier ses idées, il provoquait partout les éclaircissements et les avis : « J'étudie avec curiosité toutes les opinions, tous les intérêts, écrivait-il; je me plongé tour à tour, pour ainsi dire, dans les ultras et dans les libéraux, et j'éprouve et fonde ainsi mes propre idées. » Il constatait dans les dispositions du pays un symptôme qu'on retrouve d'ordinaire : c'était, au fond, un grand besoin d'ordre et de paix. Il en concluait trop vite que les élections seraient rassurantes. Même sous le suffrage restreint, l'électeur ne votait pas toujours dans le sens de ses intentions, et, fondant son choix sur des impressions plus que sur des raisonnements, il arrivait souvent, croyant servir l'ordre établi, à nommer des candidats qui ne visaient qu'à le renverser.

Mais de Serré pensait avec raison qu'il y avait dans chaque opinion des vérités à prendre. Il ne se lassait pas de combattre ces défiances mutuelles, dont les partis vivent et dont les nations meurent. « Vous avez très-bien jugé dans les affaires commerciales, mandait-il à M. de Wendel, qu'il ne faut guère se brouiller avec personne et qu'on peut tirer parti

de tout le monde. Cela est encore plus vrai en politique, où les erreurs supposent moins d'improbilé. Méditez là-dessus l . »

Il poussait peut-être trop loin alors, jugeant des autres par lui-même, eetle noble confiance. L'avenir devait cruellement l'en guérir.

Cependant il gardait sa manière de voir et continuait à l'exprimer avec franchise, ne comprenant pas qu'on se pût blesser d'une parole sincère. Il sentait le prix des honneurs ; il y tenait pour les siens plus encore que pour lui-même, et ne dissimulait pas, dans l'intimité, son désir d'être réélu président de la Chambre. Mais, loin de sacrifier jamais ses convictions à des considérations de ce genre, il se serait plutôt exagéré le devoir de tout dire, pour ne pas encourir à ses propres yeux le soupçon d'avoir acheté son élévation par d'indignes ménagements : « J'ai été trop vrai jusqu'ici pour cesser de l'être, écrivait-il à Mme de Serre. Il y a partout des coteries, et, grâce à Dieu, je n'appartiens à aucune; mais je ne me laisserai pas non plus intimider par de vaines appellations. C'est une loi de liberté qui a été donnée à la France, et je ne vois de salut pour le pays et pour le trône que dans le maintien d'institutions libres et généreuses. L'arbitraire de Bonaparte plaît à beaucoup. Quand je ne l'aurais pas toujours détesté, je ne connais pas une main capable de manier son sceptre. Mais les partis qui se complaisent dans un arbitraire qùî n'est qu'un jacobinisme concentré appellent jaco-

1 Corresp*, t. II, p. 354.

bin quiconque défend la loi, la justice, la liberté... Au surplus, je le répète, on me connaît et, suivant l'intérêt qu'on crqira y avoir, on me laissera arriver, ou Ton m'exclura. La présidence me convient pour toi, pou? le plaisir que tu prends à cette existence et dont il me peinerait de te voir déchoir, pour nos enfants, pour les petites économies que j'y puis faire, pour moi, parce que je crois remplir utilement ces fonctions importantes, mais plus encore peut-être parce que je sens combien les circonstances peuvent exiger d'un simple député plus de courage et de capacité, et que, si je me résigne aux épreuves, je ne les cherche pas.' En définitive, chère amie, on n'est jamais pris au dépourvu, en se résignant à la moindre chance. Partout, en nous aimant, nous serons heureux; bien du temps consacré en représentation sera restitué à l'intimité. Nous serons plus à nous-mêmes et à nos enfants... Leur faible héritage ne sera souillé d'aucune turpitude *. »

Ce fut dans ces dispositions que de Serre revint à Paris. Il y était rentré le 18 septembre.

L'ouverture de la session, fixée au mois d'octobre, devait être retardée jusqu'au 10 décembre.

Deux années s'étaient écoulées depuis l'ordonnance du 5 septembre. Le ministère les avait mises à pro-

1 Qorresp,, t. II, p. 528.

fit ; il avait réalisé de grandes améliorations, et elles auraient dû lui rallier l'opinion, si l'opinion en France n'avait coutume de se montrer aussi exigeante pour les gouvernements qui respectent les libertés publiques qu'indulgente pour ceux qui les brisent.

Le régime constitutionnel était pleinement en vigueur. La loi suspensive de la liberté individuelle avait pris fin avec l'année 1817; la loi sur les cours prévôtales en 1818. La loi de recrutement, fermement soutenue par le roi Louis XVIII, malgré l'opposition de la cour et des ultra-royalistes, avait fait prévaloir dans l'armée reconstituée les principes de la sociélé moderne. Des négociations, persévéra mment suivies avec le Saint-Siège et secondées par sa modération, préparaient le retrait delà convention du 11 juinl81 7, qui avait substitué le concordat de François 1 er au concordat de Napoléon, et réveillé dans un pays ombrageux des inquiétudes dont souffrait le pouvoir royal et dont la religion ne profitait pas. Les ministres avaient arrêté, dans des délibérations communes, tout un plan de réformes : une loi sur la presse, une loi sur le jury, dont la composition serait soustraile à l'arbitraire des préfets, une loi sur l'organisation des conseils municipaux et des conseils généraux désormais soumis à l'élection, une loi sur la responsabilité ministérielle.

Ainsi devaient se développer, dans la France bientôt affranchie de l'occupation étrangère, toutes les garanties du gouvernement représentatif. « On ne peut se faire une idée des progrès qui ont eu lieu depuis un an, écrivait le duc de Richelieu au moment

de partir pour le congrès d'Aix-la-Chapelle, et ils seront bien plus rapides dans la supposition qu'on ne fasse pas de folie... Pour que cela dure, ajoutaitil avec inquiétude, il ne faut que de la sagesse : les Français en auront-ils? »

C'était là le doute qui obsédait l'âme de ce grand patriote, doute trop justifié par la disposition des esprits. Le ministère demeurait faible entre les exagérations contraires qu'il s'appliquait à combattre. 11 ne trouvait pas, dans la majorité déjà divisée* le secours qu'il en devait attendre, et ceux-là mêmes qui profitaient le plus de sa politique s'en armaient souvent contre lui. -

La droite portait au cœur la blessure du 5 septembre. Elle avait fait à là loi du recrutement une opposition dont l'avenir a prouvé l'imprévoyance ; elle mêlait à des griefs fondés contre certains actes du ministère de la police des revendications déraisonnables, et, fout en reprochant au cabinet de trop ménager la gauche, elle contribuait elle-même à la servir par l'hostilité manifeste de quelques-uns de ses membres contre la Ctiarle. Les royalistes éclairés blâmaient au fond ces emportements, sans les désavouer. Les modérés du parti libéral se laissaient à leur tour engager dans des compromissions dont ils sentaient, tout en les subissant, l'injustice et le péril. Ils attaquaient le ministère, tout en poussant leur influence à la faveur de ses concessiQns ; ils ne songeaient à lui en tenir compte et à se rapprocher de lui que lorsque l'imminence de sa chute, conséquence naturelle de leur opposition, leur faisait

redouter l'avènement d'un cabinet de droite. Jintre les révolutionnaires et les bonapartistes, l'alliance était formée, poursuivant, sous l'invocation mensongère de la Charte, le renversement de Jtf dynastie bien plus que le triomphe de la liberté. *

Ces tentatives, déjà révélées par l'assemblage significatif des noms inscrits sur les listes des candidats de l'opposition, avaient ému dans le ministère plusieurs membres, et dans le centre droit un groupe important. Beaucoup d'hommes qui avaient approuvé l'ordonnance du 5 septembre et blâmé la politique de la droite inclinaient, sans avoir plus de goût pour les partis extrêmes, à se rapprocher des royalistes. Cette disposition se rencontrait dans les rangs les plus voisins des doctrinaires, chez M. Becquey, le compagnon des luttes de M. Royer-Collard, aussi bien que chez M. de Wendel, l'intime ami de de Serre.

Les lettres de M. de Wendel exposent, avec la rude franchise qui lui était propre, le travail qui se faisait alors dans bon nombre d'esprits. 11 avait voté la loi électorale du 5 février, sans se dissimuler qu'elle était faite contre la droite. Aujourd'hui il voyait clairement cette loi « verser à gauche » et préparer, si on ne In modifiait à temps, une révolution nouvelle. « 11 y a peu de chose à faire pour rendre cette loi bonne, écrivait-il à de Serre, mais il faut le faire pendafit qu'on le peut encore. À force de vouloir des garanties, on se livrera à une faction dont les couteaux sont prêts. » Il ne doutait pas des desseins de cette faction contre la dynastie, et les dénonçait en ces

tern*86 expressifs : « J'ai vu ici un homme qui a toujours sëfrvi la France* çui a été de tous les conciliabules de$„ d'Argensoni £hauve)in, etc. ; leur intention prononcée, c'est le renversement des Bourbons. Ils ne savent encore qui mettre à la place, mais un doux penchant les conduit vers le jeune Bonaparte. CeStbien là le vrai mot du parti ' . »

Sans contester absolument ces périls, de Serre, qui devait en être si vivement ému Tannée suivante, n'en reconnaissait pas alors toute la gravité. 11 était lié avec le§ doctrinaires; il s'inspirait de leurs idées, eç les développant, et contribuait par sa propre ardeur à fortifier en eux des convictions et des résolutions dont il subissait, à son tour, l'influence. Les excès de Popposilion libérale ne l'avaient pas encore frappé, et c'était toujours dans la revendicalion décidée des principes de la Charte qu'il voyait, à rencontre de la politique de la droite, le meilleur moyen de les combattre : « Il est toujours bon de voir le danger, répondait-il à M. de Wendel • mais il y faut plus de sang-froid pour bien juger les cnuses qui l'ont , amené et les moyens d'en sortir. » Et, comme M. de Wendel avait exprimé un doute sur la conduite de son ami, témoignant la crainte de le voir « donner la main à ces gens-là, fût-ce même par une sorte d'aveuglement bien pardonnable sur un aussi grand théâtre, » de Serre ajoutait : « La première condition de l'amitié est un peu de foi l'un dans l'autre. Je ne vous demande pas de croire à ma pénétration supé-

1 Corresp, t. n, p. 360.

ricure ; il n'en faut malheureusement plus aujourd'hui, et les choses qu'il s'agit de reconnaître crèvent les yeux à tout homme d'un peu de sens. Je vous demande seulement de croire à ma loyauté. Or, sur ce point, je ne connais pas encore de théâtre assez grand pour me faire tourner la tête, et jusqu'ici, grâce à Dieu ! le jour du péril m'a trouvé au poste *. »

Le caractère de l'homme respirait dans ces fières paroles. Les impressions chez de Serre pouvaient être erronées, trop sévères pour les uns, irop confiantes dans les autres ; mais il ne s'y mêlait aucun retour personnel. Le jour où le dangerqueluisignalaitM.de Wendel lui aurait pleinement apparu, on pouvait être sûr qu'il s'y porterait avec son impétuosité habituelle, sans souci de sa popularité, sans réserve pour ses intérêts, sans calcul pour ménager un changement de conduite, dont sa conscience lui révélerait le devoir.

Ce fut, au contraire, la faute des doctrinaires, faute tardivement reconnue par les plus illustres d'entre eux, de trop se renfermer dans leur manière de voir, de professer pour les avertissements d'autrui une incrédulité dédaigneuse, et, tout en se donnant contre le pouvoir, auquel plusieurs étaient attachés par le lien des fondions publiques, une liberté singulière, de ne le soutenir jamais qu'à demi, pour ne partager à aucun degré sa responsabilité. On colportait dans les salons les paroles d'ironie hautaine qu'avait laissées tomber M. Royer-Collard sur quel-

* Corresp., t. II, p. 367.

ques actes du cabinet. On se redisait avec étonnement les accusations dirigées, en pleine Chambre, par M. Camille Jordan, conseiller d'État en même temps que député, contre la politique ministérielle qu'il avait traitée de constitutionnalisme bâtard. Ce langage était bien fait pour blesser le duc de Richelieu et M. Laine; dans le fond de leur âme, les deux ministres avaient rompu avec les doctrinaires. Ils se sentaient l'objet de leur opposition comme M. Decazes Vêlait de l'aversion de la droite, et il arrivait que, dans le môme débat, M. Laine, non sans quelque satisfaction de la droite, relevait les attaques des doctrinaires, tandis que M. Decazes répondait aux reproches de la droite, momentanément appuyé contre elle par les doctrinaires, qui, d'ailleurs, ne le ménageaient pas.

Ces conflits d'opinions divisaient le ministère comme la majorité. Les uns ne voyaient de salut que dans le changement de la loi électorale, les autres de péril que dans un rapprochement avec la droite; l'esprit public devinait le désaccord, en se l'exagérant, et personnifiait les deux tendances, au delà même de la réalité, dans les deux ministres qui avaient au gouvernement la prééminence, celui-ci par son titre officiel de président du conseil et par la situation qu'il occupait en Europe, celui-là par la faveur dont il jouissait auprès du roi, le duc de Richelieu et M. Decazes.

Le duc de Richelieu portait dans ces débats la sollicitude que nous lui avons déjà connue : son idée fixe, c'était d'arracher la France à l'occupation étrangère.

Il ne pensait qu'au jour où le dernier des soldats de l'Europe aurait passé la frontière, el il sacrifiait toute autre considération à l'impatience de rapprocha cette date libératrice. En 1816, poursuivant la diminution des charges du pays et la réduction des troupes de la coalition, il avait vu dans les prétentions de la Chambre de 1815 l'obstacle au consentement des puissances, et cette conviction l'avait déterminé, contre ses inclinations personnelles, au moyen extrême de la dissolution. Aujourd'hui, dévoué à la même cause, il avait une autre inquiétude. Le danger s'était déplacé; c'était dms les rangs du parti révolutionnaire qu'il se manifestait. Le duc de Richelieu tremblait que les puissances ne se fissent, des progrès de ce parti, un argument pour refuser l'évacuation*

Le traité du 20 novembre 1815 portait que le départ des troupes pourrait s'effectuer dans le délai de trois ans. Le terme prévu était proche. La France avaitrempli tous ses engagements. Les souverains étrangers étaient réunis en congrès à Aix-la-Châpelle. Il s'agissait d'obtenir de leur accord cette décision que le texte du traité, en la rendant facultative, leur laissait le droit d'ajourner.

L'évacuation immédiate était le vœu passionné de Louis XV1I1 comme de son ministre. « Monsieur de Richelieu, avait dit ce prince au président du conseil le jour même où celui-ci partait pour Aix-la-Chapelle, faites toute* espèce de sacrifices pour obtenir l'évacuation du territoire. C'est la première condition de notre indépendance. D ne doit y avoir que des dra-

peaux français en France; exprimez à mes alliés combien mon gouvernement sera difficile, tant qu'on pourra lui reprocher les calamités de la patrie et l'occupation du territoire... Et, pourtant, reprenait avec émotion le vieux roi, vous savez que ce n'est pas moi, c'est Bonaparte qui a appelé les alliés contre nous. » Puis , revenant à ce qui lui tenait le plus an cœur : « Voilà toutes mes instruclions. Obtenez les meilleures conditions possibles; mais, à tout prix, point d'étrangers. »

Quelle ne fut pas la douleur du duc de Richelieu, lorsqu'à peine arrivé à Aix-la-Chapèlle il entendit les représentants des puissances, les souverains euxmêmes, exprimer sur les destinées de sa patrie des prévisions inquiètes et sombres! L'empereur Alexandre, qui était pour lui plein de bonté et dans les dispositions les plus favorables à la France, ne lui avait pas dissimulé son étonnement de voir la politique conciliante et modérée du gouvernement rencontrer dans les opinions, qu'elle aurait dû rallier, tant de froideur et d'hostilité. Cette alliance des bonapartistes et des libéraux, dont s'indignait la droiture du duc de Richelieu, surprenait et effrayait Alexandre. Il hésitait à seconder l'évacuation du territoire, en se demandant si elle ne donnerait pas le signal d'une nouvelle levée des factions révolutionnaires.

Navré au fond de l'âme de ces impressions que d'autres Etals manifestaient avec moins de bienveillance, le duc dé Richelieu s'efforça de les détruire. Il avait répondu, trois ans auparavant, sous sa garantie per-

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sonnelle, de la tranquillité de la France, et celte promesse, dans la bouche d'un tel homme, de celui dont le duc de Wellington disait : « La parole du duc de Richelieu vaut un traité, » celte promesse avait entraîné la signature du traité du 20 novembre. Il en invoquait aujourd'hui l'accomplissement pour réclamer la même confiance dans l'avenir. Attribuant aux rivalités du régime représentatif les symptômes dont on s'alarmait, il les présentait comme des incidents, intérieurs dans lesquels l'Europe n'avait pas à intervenir, et, le cœur plein de tristes pressentiments, il répondait avec "sérénité de la conduite et du sort • de la France.

Mais l'angoisse de cette lutte coûtait à celte âme loyale, et ses nuits sans sommeil, en proie à une fièvre cruelle, expiaient douloureusement l'assurance tranquille dont il empruntait le masque dans ses entretiens avec les représenlants de l'Europe. Les élections se préparaient pour le renouvellement annuel. Le duc de Richelieu en écoutait avec effroi les premiers échos, se demandant si les résultats du vote n'allaient pas, en démentant ses promesses, briser, à l'heure décisive, l'œuvre de son patriotisme : « Si, par malheur, il vient à sortir de Fume des noms révolutionnaires, écrivait-il à M. Decazes, j'aurai beau me servir des arguments que vous me donnez, personne ne voudra me croire. »

il avait remporté un premier succès, grâce à l'appui de l'empereur Alexandre. Dès le 2 octobre les puissances signaient le protocole portant qu'au 30 novembre au plus tard les troupes qui composaient

l'armée d'occupation seraient retirées du territoire, « J'ai assez vécu, écrivait noblement Louis XVIII au négociateur, puisque j'ai vu la France libre et le drapeau français flotter sur toutes les villes françaises.»

Tout n'était pas dit : ce n'était pas assez d'avoir libéré le territoire; il fallait encore faire rentrer la monarchie dans le concert européen. De nouveaux pourparlers s'élaient engagés à ce sujet, lorsqu'on apprit les premiers résultats du scrutin. Manuel, l'adversaire déclaré des Bourbons, était élu dans deux départements, le général Lafayette, M. Bignon, également vainqueurs, et, à Paris, M. Benjamin Constant n'échouait qu'au second tour, après un effort désespéré du gouvernement.

Le duc de Richelieu fut consterné. Il voyait des mains françaises servir contre lui les desseins des ennemis de la France.

L'empereur Alexandre devait venir en France avant l'évacuation du territoire, pour passer en revue le corps d'armée russe. Le duc de Richelieu obtint que ce prince irait rendre visite au roi, dans l'espoir qu'une -conversation entre les deux souverains aplanirait bien des obstacles. Il confia à M. Decazes un autre genre de négociation : c'était d'amener Louis XVUI à se départir quelque peu de son allière étiquette envers le puissant monarque, en consentant, par exemple, à se rendre au-devant de l'empereur, dans la pièce voisine de son cabinet, et à lui faire donner un fauteuil *. Négociation qui n'était

1 Histoire de la Restauration, par M. Louis de Viel-Castel, t. VIT, p. 91.

MàSfri

pas sans difficulté. Car, avec cet orgueil de race dont ses sujets, après tout, n'avaient pas à se plaindre, le descendant de Henri IV et de Louis XIV ne reconnaissait aucun souverain pour l'égal du roi de France.

Alexandre se rendit à Paris dans la soirée du 28 octobre. Il dina aux Tuileries, eut avec Louis XVIII une conversation de deux heures, et, pour bien montrer que le seul objet de son voyage était de faire visite au roi, il repartit aussitôt après.

L'entrevue avait produit l'effet qu'en espérait le duc de Richelieu. Revenu le 1 er novembre à Aix-la- Chapelle, le czar, dès le lendemain, décidait la signature du protocole qui, en constatant l'heureux succès de la monarchie légitime et constitutionnelle, invitait le roi à prendre part aux délibérations des puissances, et consacrait ainsi le retour de la France au rang qui lui appartenait. Les persévérants efforts du duc de Richelieu, soutenus par la vertu de Tantique monarchie, avaient valu à la France ce grand résultat. « Nous devons ce succès, écrivait à M. d'Hauterive un des membres de la légation française, M. de Rayneval, à la noblesse, à la franchise de notre chef, et au respect véritable qu'il inspire à toute l'Europe. »

Au moment où il rentrait en France, le duc de Richelieu vit défiler les derniers corps étrangers qui passaient la frontière : témoignage, doux à ses regards, de l'œuvre glorieuse qu'il venait d'accomplir.

Une autre entreprise tentait son patriotisme. Il avait d'abord songé à quitter le ministère, après la libération du territoire. Le péril de la monarchie,

plus puissant auprès de lui que les instances mêmes du roi, l'y retenait, et contre cette menace commune il voulait rallier tous les royalistes. Sans méconnaître les fautes de plusieurs d'entre eux et sans s'abuser sur l'ingratitude qui attendait ses efforts, il se disait qu'après tout le dévouement des royalistes était acquis à la royauté, et que si, par leurs erreurs, ils contribuaient à la mettre en danger, ils seraient du moins les premiers à se grouper autour d'el'e pour la défendre. On n'en pouvait penser autant des libéraux à qui le ministère avait donné tant de gages, dont les connivences avec la révolution, l'alliance « monstrueuse » avec les bonapartistes, semblaient découvrir l'incurable hostilité. Le duc de Richelieu n'avait garde pourtant de vouloir toucher à la Charte et modifier ce régime constitutionnel dont il venait de faire hautement l'éloge devant l'Europe. Mais il voyait, suivant ses expressions, l'aile droite à terre, et il jugeait le moment venu de combattre l'aile gauche, d'autant plus redoutable à ses yeux qu'elle avait derrière elle de fortes réserves.

Il n'avait cessé, pendant son séjour à Aix-la-Chapelle, d'envoyer aux ministres ses conseils et ses avertissements; il les adressait surtout à M. Decazes, qui l'effrayait par sa confiance. Celui-ci lui avait affirmé à la veille des élections que le gouvernement aurait au moins les deux tiers des voix ; le scrutin avait donné à cette assurance un démenti dont le duc de Richelieu s'armait pour insister auprès de son collègue sur la nécessité d'un changement dans la loi électorale.

Ce changement, tous les ministres l'admettaient en principe : mais ils étaient loin de s'entendre sur son étendue, et ce qui provoquait leurs divergences, c'était bien moins le caractère de la réforme à opérer que le choix du parti sur lequel on devrait s'appuyer pour l'accomplir. Ce choix s'imposait au cabinet; il devait imprimer un mouvement à sa politique, soit vers la droite, soit vers la gauche. M. Laine et le duc de Richelieu étaient, au commencement, seulsd'avisde se rapprocher de la droite. Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr et le baron Louis penchaient vers le parti contraire. M. Mole, après avoir soutenu leur opinion, s'étaitrangé, sous l'impression des élections dernières, à la pensée du duc de Richelieu. M. Pasquier ne croyait pas encore possible ce rapprochement avec la droite qu'il devait bientôt estimer nécessaire. Il ne désespérait pas de rassembler l'ancienne majorité, déjà fort divisée. 11 avait surtout à cœur de maintenir l'union entre deux hommes dont il regardait, comme également indispensable, la présence dans le gouvernement, le duc de Richelieu et M. Decazes, déclarant avec une louable fermeté qu'il ne resterait pas au pouvoir, si ses deux collègues n'y demeuraient.

M. Decazes inclinait à modifier sur deux points la loi électorale; il aurait voulu substituer au collège de déparlement, dans lequel l'élection avait lieu au scrutin de liste, les collèges d'arrondissement et le scrutin individuel ; il écartait aussi le renouvellement par cinquième, qui mettait chaque année l'agitation dans le pays, et le remplaçait par le renouvellement de la Chambre tous les cinq ans.

Il avait d'ailleurs pour les mesures répressives beaucoup moins de répugnances qu'on ne le supposait dans le public. Ainsi, dans le discours que prononça le roi à la rentrée des Chambres, on remarqua cette phrase dirigée contre les tendances du parti libéral : « Je compte sur votre concours pour repousser les principes pernicieux qui, sous le masque de la liberté, attaquent Tordre social. » On ne manqua pas d'attribuer ce passage au duc de Richelieu et à M. Laine, et son insertion dans le discours de la couronne parut un signe de leur prépondérance. Il n'en était rien. La phrase était de M. Decazes, et, plus énergique encore dans sa première rédaction, elle n'avait été adoucie que sur les observations du maréchal Gouvion Saint-Cyr. Mais ce qui retenait M. Decazes, c'était la difficulté d'un accord avec la droite ; il s'était prêté à quelques essais de rapprochement; il n'avait pas réussi, et il ne croyait l'œuvre ni possible ni opportune, soupçonnant peutôlre les obstacles que devaient ajouter aux prétentions naturelles du parti les défiances et les rancunes dont le poursuivaient les royalistes.

Ces différences de situation et cette diversité de vues avaient créé entre les ministres des oppositions dont le duc de Richelieu, à peine revenu d'Aix-la-Chapelle, reconnut la gravité. Il s'entretint séparément avec chacun de ses collègues, avant de les réunir en conseil, et de ces conversations collectives ou individuelles il résulta pour lui qu'une entente n'était pas possible. Louis XVIII ne s'était pas aperçu d'abord de ces tiraillements. Charmé de la visite de l'empereur

Alexandre, mécontent de quelques-uns des choix faits par les électeurs, mais les tenant pour des contrariétés inséparables du gouvernement constitutionnel, et jugeant la masse bonne, il entendait ménager la droite, sans changer de politique : « Continuons à suivre la ligne qui nous a réunis jusqu'à présent, disait-il à ses ministres ; tendons toujours la main à droite et à gauche, en disant avec César : « Celui qui n'est pas contre moi est avec moi. »

Ces paroles, tombant au milieu des dissentiments intérieurs du cabinet, avaient été écoutées en silence, et le roi avait pris ce silence pour une adhésion. La pensée qu'il exprimait à ses ministres était juste en elle-même et tout à fait digne de la Royauté, qui doit élever au-dessus des partis son haut arbitrage; mais elle ne peut s'appliquer qu'à la condition d'être acceptée par les partis. Lorsque ceux-ci se refusent à ces vues conciliantes, il faut bien que le gouvernement choisisse entre eux et s'appuie sur l'opinion qui lui offre le plus de garanties, sans perdre de vue dans l'avenir la réalisation d'un accord nécessaire au bien public.

N'ayant pu s'entendre avec ses collègues, le duc de Richelieu donna sa démission. Aussitôt M. Laine, M. Mole, M. Pasquicr, M. Decazes, prièrent le roi d'accepter la leur, ne voulant pas rester au pouvoir sans le président du conseil.

Désolé autant que surpris de cette retraite, Louis XVIII conjura le duc de Richelieu de suspendre sa résolution, et obtint de lui qu'il tenterait un nouvel effort pour reconstituer le ministère. Mais le duc

de Richelieu réclama l'éloignement de M. Decazes. Il n'obéissait, en posant cette exigence, à aucun ressentiment personnel ; il n'avait en vue que le succès de l'œuvre à laquelle il se dévouât. Il jugeait avec la dernière sévérité l'attitude de la droite envers M. Decazes, mais il estimait qu'elle rendait entre ce ministre et les royalistes tout rapprochement impossible ; que, dès lors, exposé aux avances intéressées des partis hostiles à la monarchie, M. Decazes deviendrait, malgré lui, un obstacle pour le gouvernement. Le roi s'était résigné à cette condition, et M. Decazes l'avait acceptée sans se plaindre. Mais il n'eut pas à l'exécuter. Le duc de Richelieu échoua dans ses tentatives. 11 forma diverses combinaisons, dans lesquelles le nom de M. de Villèle revenait toujours comme la garantie principale de l'alliance avec la droite; il essaya de réunir avec lui tantôt M. Cuvier, M. Siméon, M. Mollien, le général Lauriston, tantôt M. Laine, M. Roy, M. Pasquier. Le premier article du programme ministériel devait être la réforme de la loi électorale. La droite ne comprenait cette réforme qu'avec le suffrage à deux degrés, et M. Laine n'admettait ce suffrage à aucun prix. Dès lors l'entente était vaine, et les essais de réunion n'aboutirent qu'à mettre plus en lumière l'impossibilité d'un plan commun.

Le duc de Richelieu déclara de nouveau son impuissance et, n'ayant pu réussir à rallier les droites, il engagea lui-même Louis XVIII à confier à M. Decazes le soin de former un cabinet qui, composé d'hommes également dévoués à la Royauté, tenterait un rapprochement avec la gauche.

Les Chambres avaient repris leurs travaux pendant cetle négociation. L'ouverture de la session avait eu lieu le 10 décembre; sans connaître les divers incidents de la crise, les deux assemblées contribuèrent elles-mêmes, par leurs premières manifestations, à la développer. Dans les deux Chambres, la majorité était partagée, et ces dissentiments ne faisaient qu'aigrir les divergences des ministres, chaque groupe dans le cabinet étant porté à rendre l'autre responsable des mesures ou des voles qui venaient, du sein du Parlement, contrarier ses vues.

Une réunion, composée de membres de la droite et du centre droit, s'était formée à la Chambre des Pairs. On l'appelait la réunion cardinaliste, parce qu'elle se tenait chez le cardinal de Bausset, et comme on y voyait, avec ce sage prélat, quelques-uns des amis personnels du duc de Richelieu, on supposait qu'elle était née de l'inspiration de ce dernier. Le roi partageait lui-môme ce sentiment, et se plaignait que le premier ministre ne l'eût pas mis au courant de ses combinaisons. Bientôt un autre groupe, inclinant, celui-là, vers le centre gauche, se forma à la Chambre des députés. 11 se réunissait chez M. Tcrnaux, dont M. Decazes venait d'appuyer l'élection à Paris ; on ne douta pas que le ministre de la police ne l'eût sous son influence, quand on vit son beaupère, M. de Sainte-Aulaire, en faire partie.

Les votes des Chambres pour la formation de leurs bureaux respectifs fournirent de nouveaux indices sur les divisions de la majorité. A la Chambre des Pairs, le président ne changeait pas; c'était toujours

le chancelier, M. Dambray. Pour les fonctions de sectÉfeies les quatre membres choisis, le duc de Douoefiuville, le maréchal Victor, duc de Bellune, le marquis de Pastoret et le marquis de Vérac, appartenaient à la droite et au centre droit. L'accord des deux nuances révélait l'ascendant de la réunion cardinaliste.

Les mêmes tendances parurent dans les scrutins delà Chambre des députés. De Serre était le candidat du cenlre gauche. Par la politique qu'il avait suivie, par les conseils qu'il donnait, par ses relations habituelles, il se rattachait au groupe formé, dans le ministère, par le baron Louis, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr et M. Decazes, dont il eut jusqu'au bout le vigoureux appui. 11 ne fut porté sur la liste des candidats à la présidence qu'au second rang par quatre-vingt-treize voix. M. Ravez, ami de M. Laine et candidat des droites, obtint quatre-vingt-dix-sept suffrages.

Le vœu de la Chambre ainsi exprimé, le roi et les ministres furent d'avis qu'on devait s'y ranger ; la nomination de M. Ravez n'était pas douteuse. Le duc de Richelieu se hâla de la lui annoncer et, sans consulter officiellement le conseil, il soumit le projet d'ordonnance à la signature du roi. Cette démarche précipitée froissa les ministres, contre son intention; elle inquiéta les membres de la gauche. Ils crurent reconnaître dans celte initiative du duc de Richelieu le présage de la chute de M. Decazes, et, oubliant les reproches dont ils avaient jusque-là chargé le ministre de la police, ils s'empressèrent autour de

lui, invoquant ses services. La majorité parut craindre elle-même d'avoir mécontenté le roi et donné trop de gages à la droite ; elle présenta pour les fonctions de vice-président deux membres du centre gauche, M. Beugnot et M. Courvoisier, en môme temps que M. Blanquarl de Bailleul et M. Becqucy, membres du cenlre droit. M. de Sainte-Aulaire fut proposé pour le poste de secrétaire, et ceux des ministres qui penchaient vers la droite se plaignirent de M. Decazes à qui ils imputaient ce choix.

De Serre avait supporté avec courage son échec, tout en le sentant vivement. Il se louait de ceux des ministres, qui représentaient la gauche du cabinet, et, bien que le duc de Richelieu ne soit pas nommé dans ses lettres, il le considérait évidemment à cette époque comme un adversaire ; entre ces deux grands cœurs que le péril de la monarchie devait bientôt rapprocher et qui, pour se lier, n'eurent besoin que de se connaître, la politique avait mis ses fatales préventions. Mais ils avaient, dans leur dissentiment, ce trait commun qu'aucun intérêt personnel n inspirait leur resolution. « J'ai beaucoup réfléchi sur ma conduite dans ces circonstances, écrit de Serre à sa femme, et me suis convaincu que le plus grand calme, l'absence de toute irritation, le seul souci de l'intérêt du pays, étaient dans les convenances, dans mes devoirs et dans mon caractère. J'ai été si content de la situation de ton âme dans notre dernière entrevue que j'espère bien êlre secondé par toi. »

Tandis qu'il méditait ainsi sur la meilleure attitude à garder, se croyant revenu à son banc de simple

député, la crise ministérielle se terminait. Le roi confiait au général Dessoles le soin de former un cabinet, et lui désignait de Serre parmi les collègues qu'il l'engageait à s'adjoindre. De Serre et le général Dessoles se trouvèrent d'accord pour déclarer qu'ils n'entreraient au ministère que si M. Decazesy restail. Louis XVIII jugeait avec sagacité que M. Decazes ferait mieux de suivre dans sa retraite le duc de Richelieu,etM. Decazes partageait lui-même ce sentiment. Mais la condition de conserver auprès de lui un ministre qu'il honorait d'une amilié si vive était trop agréable au roi pour qu'il mit une grande fermeté à s'y soustraire. Son consentement, facilement obtenu, entraîna, malgré la sincérité des premiers refus, la soumission de M. Decazes. Le ministère de la police fut supprimé, et M. Decazes entra dans la nouvelle combinaison, comme ministre de l'intérieur.

Voici quelle était la composition du cabinet du 29 décembre :

Le général Dessoles, président du conseil, ministre des affaires étrangères ; de Serre, garde des sceaux, ministre de la justice; M. Decazes, ministre de l'intérieur; M. Portai, ministre de la marine; le baron Louis, ministre des finances, et le maréchal Gouvion- Saint-Cyr, ministre de la guerre.

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