‹ Le comte de ToulouseChapitre 1 sur 17 · Le comte de Toulouse · texte numérisé non relu

Le comte de Toulouse

— N'est-ce pas une belle nuit pour voyager, dis-moi, mai tre Goldery? Vois comme la lune dessine sur le ciel bleu les crêtes de notre montagne et les bouquets de houx qui k couronnent avec leurs formes bizarres.

— Ma foi, messire, je trouverais la lune adorable et je fe rais vœu de pendre un anneau d'or à ebacune de ses cor oes, si elle me dessinait aussi parfaitement le toit d'une bonne hôtellerie et le bouquet de boux qui pend à sa grande porte avec sa forme charmante.

— Eh! mon garçon, prends patience, tu verras bientô les créneaux d'un vaste cbùteau, et, je te le jure, tout for midable qu'il est , il renferme autre ebose que des lances e des arbalètes. Depuis dix ans que je l'ai quitté, il faut qu( Guillac ou Lituoux n'ait pas produit une bouteiUe de vin s

2 LE COMTE DE TOULODSEj

nous n'en trouvons pas en abondance dans les caves de mon père; il faut que le Lon vieillard ne puisse plus lancer une flèche ou qu'il n'ait plus un homme capable de manier un arc, s'il ne se trouve pas au croc du charnier un bon quartier de daim, sinon un jambon d'ours et peut-être même quelque grasse et succulente bartavelle.

— Depuis cinq heures que nous sommes débarqués sur la grève de Saint-Laurent et qu'il vous a plu de partir sur-lechamp pour votre château, en laissant dans le vaisseau qui nous a conduits en ce pays vos chevaux , votre suite, votre Manfride et vos provisions; depuis cinq heures , dis-je, vous me mettez tellement l'eau à la bouche avec ces belles promesses que je n'ai plus de salive. Par la très-sainte Vierge Marie des Sept-Douleurs, je vous en supplie, messire, laissezmoi m'arrêter en la première hôtellerie qui se dessinera, comme vous dites, sur notre route, pour m'y réconforter d'une pinte de vin , lut-il épais et acre comme celui des ermites du mont Liban , qui sont bien les plus mauvais ivrognes de la Terre-Sainte.

— Tu pailes toujours comme un misérable Romain que tu es , et tu t'imagines que dans notre belle Provence il y a à chaque pas des hôtelleries pour vendre au voyageur le pain et l'asile que l'hospitalité commande de leur donner.

— L'hospitalité donne , et l'hôtelier vend ; c'est pourquoi je crois aux. hôteliers et non point à l'hospitalité.

— Dis que tu ne crois à rien, si ce n'est à lon ventre.

— Hélas! messire , si cela continue , je ne pourrai même plus y croire, car il me semble qu'il se fond et s'en va cunime les neiges au printemps, et je crains bien que votre château ne soit fondu de même par quelque beau soleil, et que nous ne trouvions à sa place un rocher nu comme les filles an ! * de l'Hedjaz. C'est que, voyez-vous, messire, vous autres chevaliers provençaux, vous êtes braves et loyaux , vous haïssez mortellement la vanterie et le mensonge, mais vous êtes sujets à une terrible maladie...

— Et laquelle, maître Goldery?

— La vision, messire.

— Qu'appelles-tu la vision?

— Hélas! ce n'est rien quune simple illusion de l'e?prit, Vous souvient- il que lorsque vous me pilles à votre serrico.

après la mort du digne Galéas do Capoue, mon maître, qui était le premier homme du monde pour faire cuire un quartier de chevreau dans du vin de Chio, avec du poivre, de la lavande, des œufs de canard et un brin de cannelle...

— Orçà, maître Goldery, ne vas-tu pas me faire un récit des talents de Galéas, et de la manière de cuire un quartier Je chevreau! Voyons, que voulais-tu dire de la cruelle maladie des chevaliers provençaux ?

— Voici, voici, messire : vous souvient-il que lorsque vous me prîtes à votre service, après la mort de Galéas... Pauvre chevalier de Galéas! il eut fait un plat de roi avec une semelle de soulier...

— Encore!...

— Pardon , mille fois pardon ; mais on ne perd pas aisément le souvenir d'un si bon maître. Quelle conversation instructive que la sienne! jamais il ne m'a fait l'honneur de me taire marcher près de lui pendant une longue traite, que je n'aie rapporté de son entretien quelque bonne recette pour faire cuire toutes sortes de viandes. Mais je vois que ce discours vous fâche ; je reviens, et peut-être ai-je tort, car vous serez peut-être encore plus fâché que vous ne Têtes quand j'aurai dit ce que vous désirez savoir sur la maladie des chevaliers provençaux.

— Bnh ! Quand je te ferais couper un bout d'oreille pour cela ou que je te ferais donner la bastonnade pendant le temps que dure un Pâte?-, tu ne serais pas homme à t'en effrayer et tu achèterais bien plus cher le plaisir de dire une insolence.

— Pourquoi pas , mon maître ? ce n'est pas toujours marché de dupe, car une vérité fait quelquefois plus mal à l'oreille qui l'entend que le ciseau à l'oreille de celui qui l'a dite ; et la bastonnade mesurée au Pater tfe m'a paru longue qu'un jour où vous étiez ivre comme les moines d'Edesse et que vous bégayiez trois ou quatre fois de suite chaque syllabe ; mais ici le Pater serait court , car je doute qu'il existe dans ce maudit pays une pinte de vin pour l'allonger.

— Prends garde que je ne l'allonge d'une cruche entière de Malvoisie.

— Par le Christ ! s'écria Goldery avec transport , si vous voulez frapper et moi boire, je vous permets de réciter tout

i LE COMTE DE TOULOUSE.

l'Evangile sur mes épaules. Mais ceci est encore de la vision provençale.

— Ah! enfin! dit le chevalier. Eh bien ! qu'entends-tu par la vision provençale?

— Or, puisqu'il faut y venir, vous rappelez-vous le jour où vous me prîtes à votre service?

— Oui... oui.

— Vous rappelez-vous qu'il faisait une horrible chaleur et que toute l'armée des croisés était dévorée d'une soif que je ne' saurais comparer qu'à celle...

— Ne compare pas, Goldery, et tâche de répondre tout droit et sans promener ton récit par tous les souvenirs que tu rencontres, sinon je te remettrai en chemin. Je vois là-bas une branche de houx qu'on peut abattre aisément d'un coup d'épée et dépouiller facilement de ses feuilles piquantes; cela ferait un excellent bâton.

— Peste! je vois bien qu'il y a beaucoup de houx dans votre pays, messire. Le houx est un joli petit arbre; mais j'aimerais mieux être battu avec un cep de vigne que de battre avec une branche de houx.

— Finiras-tu? dit le chevalier.

— Soit. Nous étions sortis depuis trois jours de la ville de Damiette, et nous avions tous une soif horrible. Nous marclùons sur un sable fin qui nous pénétrait dans le gosier et le desséchait comme une tranche de porc oubliée sur le gril. Tout à coup quelques pèlerins s'écrièrent qu'ils voyaient un lac à l'horizon, et tout le monde ayant regardé, tout le monde vit ce lac. Il paraissait à trois milles tout au plus, et chacun y marcha rapidement ; moi-même je donnai un coup d'éperon à mon cheval. Un coup d'éperon à un bon cheval pour aller à un lac ! que l'âme du chevalier Galéas me le pardonne, mais je ne courais à cette eau que pour échapper au danger de ne plus boire de vin, car véritablement je mourais d'une fraie soif, /e courus donc, vous courûtes aussi, toute l'armée courut, et tant que le jour dura, cavaliers et fantassins, petits et grands, jeunes et vieux, coururent; mais, tant que le jour dura, le lac semblait fuir devant nous, et, la nuit venue, les habitants du pays nous racontèrent que c'était une illusion commune à tous ceux qui traversaient leurs affreux déserts, et qu'il n'y avait pas plus de lac que dans le creux de

nos mains, quoique dans ce moment le creux de ma main m'eût paru un vrai lac si j'avais pu y verser un quart de pinte de vin, ce qui m'est très-facile par un procédé que je liens du chevalier Galéas et qui consiste à rassembler les doigts et à les courber en tenant le pouce le long de la paume... '-

— Goldery, nous sommes en face de la branche de houx...

— Eh bien! messire, quand nous l'aurons passée, je finirai en quatre mots.

Les deux cavaliers continuèrent à gravir le sentier où ils étaient engagés, et celui qui était le maitre, armé comme un chevalier et qui en avait tout l'aspect, reprit :

— Et maintenant, qu'est-ce que la maladie des chevaliers provençaux?

— C'est, ne vous en déplaise, la même que celle dont nous fûmes pris aux environs de Damiette : ils s'imaginent tous qu'ils ont dans leur pays de bons cbàteaux, avec de bon vin dans les caves et de bonne venaison au charnier ; ils les voient, ils les racontent , ils les dépeignent, ils diraient volontiers le nombre de pierres dont ils sont bâtis , depuis les souterrains jusqu'au sommet de la plus haute tour. Sur leur foi, on s'engage à leur service, on traverse la mer, on aborde sur une grève déserte , on prend , au milieu de la nuit, des sentiers à se rompre le cou ; on va, cinq heures durant, dans un pays horrible ; on s'expose à mourir de soif; puis, quand vient le jour, le château est avec le lac du désert, il est dans le pays d'illusion et de chimère.

— Sais-tu bien, Goldery, que si tu parlais sérieusement, tu mériterais que je te rompisse les bras pour ton impertinente supposition !

— Supposition, dites-vous, mon maître : fasse le ciel que ce ne soit pas le château qui soit la supposition!

— Tu te joues de mon indulgence, Goldery, mais je te pardonne. Tu n'as pas comme moi , pour soutenir la fatigue de la route, une joie céleste dans rame; tu ne sens pas le bonheur qu'il y a à revoir la patrie après dix ans d'exil.

— Messire, la patrie de l'homme, c'est la vie ; et s'il nous faut encore continuer ce voyage seulement une heure, je sens que j'en serai exilé pour l'éternité. Sur mon âme, je meurs de soif.

— Réjouis-loi donc, reprit le chevalier, car nous voilà ar-

rivés. Au délour de ce sentier, nous verrons le château de S lissac, le nid de vautour, comme l'appellent les serfs. J'étais bien assuré que je n'avais pas besoin de guide pour retrouver, même durant Ja nuit, la demeure de mes pères. Tiens, c'est là, ù ce ruisseau qui coule à quelques pas devant nous , que commence la terre des sires d3 Saissac ; encore une heure de marche, et nous nous assiérons à la table de mon vieux père ; je verrai ma sœur Guillelmine, qui avait à peine huit ans quand je suis parti. J'ai su, par le récit des chevaliers qui nous ont rejoints en Terre-Sainte, qu'elle était devenue belle comme l'avait été ma pauvre mère. Allons, Goldery, courage ; et si ta soif est si pressante, descends de cheval et désaltère-toi à ce ruisseau, dont l'eau est limpide comme un diamant.

— Boire de l'eau quand il y a du vin à une heure de marche! non pas, messire- je ne gaspille pas ma soif si sottement ; ce serait un trait d'écolier. Passe pour nos chevaux ; cela leur redonnera un peu d'ardeur, car ils sont tout haletants de la montée.

— Fais rafraîchir ton roussin si tu veux, mais mon cheval me portera jusqu'au château sans boire.

— Ah! ali! vous autres Provençaux, vous savez donc le proverbe romain?

— Quel proverbe, maître Goldery?

— Le proverbe qui dit : « Celui qui accointe sa femme en plein jour et qui fait boire son obeval en chemin fait de celui-ci une rosse et de l'autre une catin. » Quant à moi, qui n'ai de femme et de cheval que ceux des autres, je me sou • cie peu de ce qui arrive. Ho hé! veux-tu boire ou non, cheval de l'enfer?

- Or çà, viendras-tu, bavard? dit le chevalier, qui avait i ruisseau.

— La peste suit de votre eau pure comme le diamant ! Si votre vin est de même source, nous serons deux à renifler, car voilà mon roussin qui se recule du ruisseau en I Liant de tous ses membres et qui refuse d'avancer maintenant.

— Leste donc là si tu veux ; je vai c< al ouer ma route si lu ne viens à l'instant.

— Merci de moi! seigneur, venez à mon aide; le cheval

lôtu ne veut pas bouger. 11 y a un charme à tout ceci-, c'est quelque sorcellerie de ce damné pays d'hérétiques ; melaisserez-vous ici en compagnie de quelque di-mon? Par le château de votre père, ne m'abandonnez pas !

Le chevalier retourna sur ses pas, repassa le ruisseau, et prenant la bride du roussin, il le tira après lui : mais comme, à ce moment, il avait laissé tomber les rênes de son propre cheval, celui-ci baissa la tête pourboire et recula vivement en pointant les oreilles; puis il battit la terre du pied en poussant un long hennissement.

— Qu'est-ce ceci? dit le chevalier; cette eau renfermé-telle quelque maléfice? Voici mon cheval qui hennit comme un jour de bataille à l'odeur du sang.

— Et c'est du sang en effet 1 s'écria Goldery, qui, après aveir sauté en bas de son cheval, avait trempé ses mains dans l'eau en taisant plusieurs signes de croix.

— Il y a ici sortilège ou malheur, dit le chevalier; et pressant vivement son cheval, il lui fit franchir le ruisseau et partir au galop, malgré les cris de Goldery, qui parvint cependant à faire passer l'eau à son roussin en le tirant par la bride. Le bouffon se remit en selle, désespérant de rattraper son maître ; mais au bout de quelques minutes il le retrouva immobile à l'angle du cbemin d'où il devait, d'après son dire, découvrir les tours de son château. Goldery, le voyant ainsi arrêté, s'imagina qu'il était en contemplation et cria du plus loin qu'il put se faire entendre :

— Est-ce bien lui? n'y manque-t-il rien ? a-t-il bien ses trois rangs de murailles, ses quinze tours ? et le tumet, comme vous appelez la tour principale , monte-t-il si haut dans le ciel qu'il vibre pendant forage comme un arbrisseau sous le zéphyr?

Mais le chevalier ne répondit pas : il regardait autour de lui comme un homme perdu ; il se frottait les yeux et il disait à voix basse :

— Rien... rien"!

En effet, quand Goldery s'approcha, il vit une gorge qui s'épanouissait en entonnoir et ouvrait sur une espèce de plaine qui occupait le haut de la montagne. Au milieu de cette plaine s'élevait un pic isolé, sur le plateau duquel un château eût été admirablement placé ; mais il n'y avait point

de château. A !a clarté de la lune, on voyait saillir la crête déchirée du rocher, mais on n'apercevait nulle part une ligne droite et régulière annonçant une construction faite par la main des hommes. Goldery, à cet aspect, n'ayant d'autre moyen de témoigner sa colère et son désappointement qu'une méchante plaisanterie, s'écria en ùtant son bonnet : « . — Château de mes pères, je te salue trois l'ois ! ■ — Que dis-tu? s'écria le chevalier; vois-tu le château? c'est donc un charme qui fascine mes yeux ? tu le vois, n'est-ce pas ?

— Je le vois comme vous l'avez vu toute votre vie, en imagination.

— Misérable ! s'écria le chevalier d'un ton qui eût dû exiler la plaisanterie de l'entretien, tais-toi ! — Puis il reprit : — Il faut que je me sois égaré, et cependant il est impossible que deux sites se ressemblent à ce point. Voilà bien la fontaine de la Roque, voici le chemin qui tourne à gauche : avançons, c'est une illusion de la nuit.

— Ah! s'écria Goldery, que rien ne pouvait corriger, que n'avons-nous ici notre beau chien Libo, qui reconnaîtrait dans le tissu d'une écharpe un fil qui eut passé par nos mains. Peut-être qu'en quêtant bien, la queue en l'air et le nez en terre, il retrouverait quelques traces de votre château.

Mais le chevalier mit son cheval au galop, et Goldery, son bouffon, le suivit à grand'peine. Le chevalier était un homme de trente ans. Il était vêtu de ses armes légères et était en outre enveloppé d'un manteau écarlatesur lequel on lui avait cousu une croix blanche; il portait un casque sans visi< : \. Ses traits étaient beaux, mais, pour ainsi dire, trop a tués. Sous un front vaste et protubérant s'enfonçaient de grands yeux noirs que voilaient de longues paupières brunes; son nez droit et lier semblait descendre trop hardiment sur les sombres moustaches qui couronnaient sa bouche armée de dents éclatantes. Tout l'ensemble de son visage eût révélé quelque chose de puissant et de hardi, si une làleur remarquable n'eût jeté un sentiment de langueur sur ses traits et si la nonchalance de ses mouvements n'eûl annoncé un esprit fatigué qui ne prend plus d'intérêt â ce qu'il fait. Voilà ce qu'on eût pu remarquer durant la première partie du voyage d'Albert de Saissac à travers les chemins détournés

qui le conduisirent de la plage Saint-Laurent, ou il était débarqué à quelques lieues de Béziers, jusqu'aux montagnes où était situé le château de son père, dans le comté de Carcassonne. Mais dès qu'il eut traversé la fontaine de la Roque et qu'il put croire qu'il y avait à son retour un obstacle ou un danger, sa physionomie reprit un caractère d'ardeur et de résolution et se tendit comme la corde d'un arc qui eût flotté d'abord le long du bois et à laquelle la main d'un soldat eût .tait reprendre sa nerveuse élasticité.

Goldery était un Romain qu'Albert avait trouvé dans la Terre-Sainte. Les uns disaient que c'était un cuisinier qui, ayant suivi son maître Galéas en Palestine, était devenu son meilleur ami, car si une amitié a quelque raison d'être profonde et durable, ce doit être surtout celle d'un gourmand et d'un cuisinier ; d'autres prétendaient que c'était un ancien moine que ses vœux d'abstinence avaient chassé du couvent et qui s'était fait archer de ce chevalier Galéas ; mais bien qu'il arrivât souvent à Goldery de faire la cuisine lui-même et souvent aussi de se battre vaillamment à la suite de son maître, la faveur inaccoutumée dont il jouissait, et qui consistait à s'asseoir à la table du chevalier et à partager toujours sa chambre et quelquefois son lit, quand il ne s'en trouvait qu'un là où ils se reposaient-, cette faveur, jointe à la liberté extrême de ses discours, l'avait plus particulièrement fait considérer comme un bouffon chéri et privilégié.

Nos lecteurs ne s'étonneront pas de cette intimité, lorsque nous leur rappellerons qu'Urbain 111 chérissait tellement son bouffon qu'il l'admettait dans ses conseils les plus secrets et qu'il l'avait fait diacre pour qu'il put lui servir la messe lorsqu'il officiait dans son église de Saint-Pierre; tandis que le comte Eustache de Blois, le plus chaste des croisés partis pour Jérusalem, faisait coucher le sien sur ses pieds, en travers du lit où il dormait ou ne dormait pas avec sa femme.

Après huit ans d'absence et de combats, Albert avait entendu parler de la croisade contre les hérétiques albigeois, et ne doutant pas que son père et le seigneur de son père, le vicomte de Béziers, ne fussent des premiers à se liguer pour l'extermination de cette race impure, il s'était embarqué à Damiette ; mais, surpris par l'orage, il fut jeté sur la cùte de

Chypre. Amauri 1er y régnait alors. Amauri était le fils de Gui de Lusignan, dernier roi de Jérusalem, car nous ne comptons pas parmi ces rois catholiques de la ville de Dieu ceux qui ont gardé ce titre lorsque Jérusalem était déjà retournée au pouvoir des Sarrasins. Gui, vaincu par Saladiu à la bataille de Tibériade, avait été demander asile à son seigneur, Richard, roi d'Angleterre. Celui-ci, se rendant en Terre-Sainte, avait été forcé d'aborder à Chypre, il avait trouvé que celte île, soumise autrefois aux empereurs grec.-;, leur avait été enlevée par un homme du pays, nommé Isaac Comnène. Cet Isaac, au lieu d'offrir à Richard l'hi spitalité qu'il devait à un naufragé et à un chrétien, tenta de s'emparer de lui. Le Cœur-de-Lion l'attaqua à la tête de ses chevaliers, le prit et donna à Gui de Lusignan le troue de l'usurpateur. Gui mourut bientôt après, et Amauri lui succéda. Celui-ci recueillit de cet héritage non-seulement le royaume de Chypre, mais encore la haine de son père contre les Français, ou plutôt contre toas ceux qui relevaient directement ou indirectement de Philippe-Auguste, dont il avait renoncé la suzeraineté. En effet, Richard relevait du roi Philippe co:nme comte de Poitiers, et les sires de Lusignan, étant vassaux immédiats des comtes de Poitiers, étaient, à ce titre, vassaux médiats du roi de France. 11 arriva que lors; e Philippe eut quitté la Terre-Sainte après avoir juré sur les Évangiles de ne rien entreprendre contre Richard pendant son absence, il arriva, disons-nous, que son premier soin fut de rompre les serments qu'il avait faits, et qu'il attaqua traîtreusement l'Anjou, le Poitou et l'Aquitaine. Alors Gui s'associa à la colère de Richard, et, ne pouvant aller défendre les terres de son suzerain sur ces terres mêmes, il servit ses intérêts en portant préjudice à tout homme qui, de près ou de loin, dépendait du roi de France. Amauri garda celte haine, et lorsque Albert de Saissac aborda à Chypre, son premier soin fut de s'emparer de lui et de le jeter dans une prison. La suite de cette histoire apprendra comment il en fut délivré et par quel dévoùment il recouvra toutes les richesses qui lui avaient été enlevées par Amauri.

Ainsi Albert ignorait presque entièrement les événements de la guerre des Albigeois. Arrivé sur les rives delà Provence, il avait été pris d'un violent désir de revoir sa de-

meure, et il était parti sur l'heure avec le seul Goldery. Six ou sept lieues à faire durant la nuit, dans un pays qu'il connaissait parfaitement, ue lui avaient pas semblé un obstacle, et il était arrivé, comme nous l'avons dit, aux environs de son château en écoutant patiemment les plaintes altérées du bouffon.

Cependant il galopait rapidement, l'œil fixé sur ce pic jadis si magnifiquement couronné de murailles et de tours. Arrivé à la distance où la voix du cor pouvait arriver jusqu'à ce château qui ne paraissait plus à ses yeux, il s'arrêta, et ayant laissé à Goldery le temps de le rejoindre, il lui ordonna de sonner un appel. Goldery prit son cor, et, ayant souillé avec force, il ne sortit aucun son de l'instrument. Albert se signa et ne put s'empécber de dire :

— C'est une infernale sorcellerie !

— Non, dit le bouffon, c'est une excellente plaisanterie : j'envoie l'ombre d'un son à l'ombre de votre château. On ne saurait être plus sensé.

Albert arracha le cor des mains de Goldery et sonna trois coups longs et soutenus, puis il fixa ses yeux sur le pic, connue si cet appel devait faire surgir le château des entrailles de la montagne. Quelque chose se dressa à l'extrémité du pic, et ils virent se dessiner sur le fond bleu du ciel la forme colossale d'un homme enveloppé dans un manteau \ puis elle disparut lentement et sembla rentrer en terre.

— Plus de doute 1 s'écria Albert, ce n'est pas une vision; le sang de ce ruisseau et cet homme apparu au bruit de mon cor! je le vois, les hérétiques ont surpris et détruit le château de Saissac; c'est quelqu'un d'entre euxqui vient de ee montrer, ou peut-être l'ombre de l'une de leurs victimes, peut-être celle de mon père ! Allons ! que je sache ce qui est arrivé. Oh! si mon château est détruit, si mon père est m ri! GoUlery, il nous faudra tirer encore l'épée, reprendre lo casque et verser le sang ! oh! je te le jure, la vengeance sera terrible !

— 0 misère ! misère ! , répondit le bouffon , qui , au ton douloureux et terrible dont son maitre avait prononcé ces paroles, comprit qu'il fallait qu'il parlât aussi sérieusement qu'il le pourrait : — tirer l'épée au lieu du tranchelard, prendre le casque au heu du chaperon, verser le sang au

lieu du vin, c'est un mélier auquel je croyais avoir renoncé pour toujours ; mais vous parlez de vengeance, vengeance donc ! mon mailre, c'est un plaisir qui enivre et réjouit ; seulement vous ne l'entendez pas honnêtement. Vous avez tué Afar de Cordoue parce qu'un de ses archers avait pris votre bannière pour but de ses flèches, et vous n'avez que tué Geric de Savoie, qui vous a pris votre bohémienne Zamora, que vous aimiez si passionnément.

— Et qu'eusses-tu l'ait, Goldery ?

— Moi? oh! pardieu! j'aurais simplement bâtonné l'archer, mais j'aurais coupé le corps de Geric membre à membre, je lui aurais arraché les ongles et les cheveux un à un, j'aurais rendu à son corps les maux démon âme; mais, vous autres, vous traitez un traître comme un ennemi : c'est générosité, ce n'est pas vengeance.

En parlant ainsi ils arrivèrent au pied du pic. Là, ils reconnurent que les craintes d'Albert étaient justes : les décombres qui avaient roulé du sommet embarrassaient le chemin-, les pierres taillées, les poutre?, les" débris de portes gisaient çà et là. A cet endroit commençait un sentier si raide que les chevaux ne pouvaient le gravir. Albert ordonna à Goldery de les garder tandis qu'il monterait lui-même au château; mais Goldery avait plus peur de se trouver seul que de se trouver en face de cent ennemis ; il insista pour suivre son maître. Ils attachèrent donc leurs chevaux à un arbre et montèrent ensemble.

' Quand ils eurent atteint le plateau, une vaste scène de désolation s'offrit à leurs regards : ce n'étaient que murs renversés. A voir l'épaisseur des fondements et leur étendue, il semble qu'il eût fallu de longues années pour démolir ce château, etccpendantxles cadavres étendus çà et là et dont le visage annonçait une mort récente, des monceaux de cendres qui fumaient encore, semblaient dire que la destruction avait passé à peine la veille sur cette forteresse ; le bourg, accroiqi au pied du château, laissait aussi fumer ses toits incendies. Albert allait de tous côtés, Goldery le suivait; l'un gardait un 6ilence farouche, l'autre poussait de piteux soupirs à l'aspect des tonneaux brisés et des cruches fracassées; il ne put retenir une exclamation de colère en voyant sortir d'un brasier uu immense jambon de porc qu'où y avait jeté, car la

rage des vainqueurs avait été poussée si loin qu'ils avaient détruit ce qu'ils n'avaient pu emporter ou dévorer.

— Les monstres ! s'écria Goldery.

— Goldery, lui dit son maître, qui ne l'avait pas entendu, tu as vu celte ombre qui s'est montrée au son de notre cor? C'était un être vivant, n'est-ce pas?

— Probablement, dit Goldery en tournant la tête de tous côtés avec effroi. Pourquoi me faites-vous cette question?

— C'est que, dit Albert, je doute si je veille, c'est que je ne puis croire que tout ce que je vois soit réel ; mais il n'y a donc personne ici?

— Et s'il y avait quelqu'un, qu'en ferions-nous?

— Ce que j'en ferais? dit Albert d'une voix éclatante et en tirant son épée; puis il s'arrêta et ajouta d'une voix étouffée : — Mais tu as raison, tuer, ce n'est rien, c'est faire mourir qui est quelque chose, faire mourir et ne pas tuer, faire mourir de faim, de soif, faire mourir longtemps, toujours.

Comme il prononçait ces paroles avec exaltation, une grande figure parut à l'angle de la tour ruinée; Albert et Goldery s'y élancèrent et la virent s'enfoncer en terre comme la première fois. Ils s'élancèrent de ce côté et arrivèrent au sommet d'un petit escalier tournant qui descendait dans un souterrain. Ils hésitèrent d'abord à s'y engager; mais ayant entendu qu'on en avait fermé la porte avec précaution, et qu'on semblait l'appuyer de grosses pierres pour la défendre, ils jugèrent qu'ils étaient sans doute plus à craindre pour ceux du souterrain que ceux du souterrain ne devaient l'être pour eux ; ils descendirent : la porte ne résista pas longtemps, et ils entrèrent dans une espèce de caveau mal éclairé par une lampe fumeuse.

■ Le premier aspect qui se dessina en bloc à leurs regards, à la clarté épaisse de la lampe, fut un homme enveloppé d'un manteau, debout et l'épée à la main, à côté d'un grabat sur Lequel était couchée une femme nue. Le premier mouvement de Goldery lut d'attaquer cet homme; Albert le retint et demanda qui était là : on ne lui répondit pas. Il renouvela sa question : une sorte de sifflement guttural se fit entendre. Albert s'avança, cet homme brandit son épée ; puis, la laissant tomber, il présenta sa poitrine nue en étendant sa main sur la femme qui paraissait dormir sur le grabat. Cette pan-

toœime se passait dans une clarté si douteuse qu'il était impossible à Albert de préciser rien de tous ces mouvements. Il décrocha la lampe de l'anneau de fer qui la portait et s'avança vers le lit ; aussitôt le vieillard , dépouillant le man : au qui le couvrait, le jeta sur le corps de cette femme immobile et parut lui-même tout nu aux regards d'Albert. C\. manteau, en cacliant le corps, laissa la ligure découverte : cette figure était morte, ce corps était un cadavre. Albert reporta sa lampe sur l'homme nu, qui, l'oeil fixé sur la croix de son manteau, s'était baissé pour ramasser son épée : Albert Téclaira à la face. Monstruosité et dégoût ! le nez avait été coupé, la lèvre supérieure coupée, les oreilles coupées, la langue arrachée ; toutes ces cicatrices, saignantes, gonflées, bleues! Albert recula dans un premier mouvement d'horreur insurmontable. Un mouvement violent agita cette ligure mutilée; était-ce rire furieux, prière, désespoir? 11 n'y avait plus rien dans ce visage qu'une hideuse convulsion; c'était impossible à comprendre, impossible à voir. Albert, épouvanté de dégoût, ne put s'empêcher de crier à cette plaie vivante :

— Parlez ! parlez !

La langue manquait ; le malheureux se tordit en montrant sa bouche sanglante dépouillée de lèvres, dépouillée de langue. On avait tué dans cet homme les deux grands organes de l'âme : la parole, sa plus nette émission; le sourire, ce geste sublime du visage, sa plus touchante mimique. Albert détourna les yeux et les arrêta sur Goldery, qui était luimême immobile d'borreur. Tous deux se regardèrent pour voir un visage.

Albert releva les yeux sur ce vieux guerrier, car les cheveux blancs qui flottaient sur son cou maigre et décharné disaient que c'était un vieillard, et ce frun' chauve, où le casque les avait usés, annonçait que c'était un guerrier.

— Qui vous a mis dans cet état? dit Albert d'une voix qui, malgré lui, tremblait daus son gosier. Ce sunt les hérétiques?

Le vieillard secoua lentement la tète.

— Ce sont des brigands?... des routiers?.., des mainades? A chaque mot une nouvelle négation.

— Qui dune?

Le vieillard étendit son bras maigre sur les épaules d'Albert et posa son doigt sur la croix de son manteau.

— Les croisés ? s'écria Albert avec indigualion. La tête muette dit : — Oui.

— Les croisés ! répéta Albert.

Ln gloussement sourd et informe sortit de cette bouche mutilée : c'était l'expression impossible d'une exécration terrible. Ce gloussement continua jusqu'à devenir un cri, puis un hurlement: accusations, plaintes, malédictions, vengeances, murmurées, criées, hurlées. L'âme est puissante et forte, mon Dieu ! elle échappe aux mutilations du corps, elle perce dans toute vie ; tant qu'il reste à l'homme un doigt à remuer, elle parle ; elle parle sans regard, elle parle sans parole, à ce point qu'Albert comprit si bien tout ce que ce vieillard n'avait pu dire, qu'il lui répondit :

— Oh ! certes, vengeance ! vengeance !

Cependant le vieillard se laissa tomber assis sur une pierre, où il cacha sa tète dans ses mains et dans ses genoux pour pleurer : on n'avait pas pu lui couper les larmes. Albert s'approcha lentement de Goldery, lui parlant du regard, le questionnant, lui disant dans ce muet appel :

— Qu'est-ce que cela?... que faire?... que décider? Mais la figure de Goldery était sérieuse et occupée d'une

pensée qui sans doute l'absorbait, car il ne répondit pas aux regards de son maître, et tout à coup levant le bras et désignant le vieillard du doigt, il dit à Albert :

— Si c'était votre père ?

— Mon père ! s'écria le chevalier d'une voix éclatante et en jetant soudainement les yeux sur le vieillard.

Celui-ci s'était levé à ce cri; ses yeux ouverts brillaient d'un éclat singulier ; il s'approcha d'Albert , et, à son tour, lui porla 'a clarté de la lampe au rîsage. C'était une épouvantable chose que celte mutuelle inspection : le vieillard, cherchant un ii!s sous ces traits qui ne pouvaient dissimuler l'horreur de l'àme, sous ce manteau où reluisait la croix de ses meurtriers, et ce fils, demandant à ce visage tronqué quelques traits de ce grand et vénérable vieillard qu'il appelait son père et qui, au moment de son départ pour la terre de Dieu, avait posé ses maius et ses lèvres sur son front en lui disaut ;

— Sois brave.

Dans un mouvement convulsif, ses mains se portèrent encore au front d'Albert, et le vieillard, l'attirant à lui, voulut presser contre le sien ce visage qu'il avait reconnu. Le fils recula devant cet épouvantable embrassement. Le malheureux, repoussé, chercha une parole ; il voulut crier quelque chose : « Albert ! » peut-être ; peut-être aussi .- « Mon fils ! mon enfant ! » Il ne put pas. C'était un cri rauque, douloureux, sauvage, incessamment répété, épouvantable , déchirant. Albert écoutait, regardait ; tout frissonnait en lui, l'âme et le corps. Ces deux êtres ne savaient plus par où arriver l'un à l'autre; Albert aussi était muet du mutisme atroce de son père. Enfin Goldery s'approcha.

— Dites-lui que vous vous appelez Albert de Saissac.

Et un cri plus profond partit de la gorge du vieillard, et sa tête se baissa vivement en signe d'affirmation, et ses mains tremblaient au-dessus du front du chevalier, qu'il semblait bénir , et sa tête, se baissant toujours dans un mouvement convulsif , répondait autant qu'il pouvait répondre :

— Oui... oui... oui... oui... je le recoDnais, c'est mon fils. Et alors Albert dit d'une voix sourde :

— Mon père !

Le vieillard ouvrit ses bras , le fils s'y jeta , tous deux pleurèrent pendant longtemps et s'entendirent ainsi. Goldery ne pleurait pas, il les regardait, et sa main passée dans ses cheveux , ses doigts qui labouraient convulsivement son crâne, semblaient y exciter une idée atroce à se montrer plus nette, plus perceptible qu'elle ne lui apparaissait.

Aprèsune telle reconnaissance, quel flux de paroles, quelle foule de questions à faire pour le malheureux Albert ! mais à qui les adresser? Il s'était détaché des bras de son père et le considérait : horrible spectacle. — Où sont vos bourreaux?

— Où sont nos amis? — Que faire? — Où aller combattre?

— Où aller assassiner? — Dites un nom. — Désignez une place. — Parlez donc , que j'épuise le sang des monstres et déchire leurs entrailles de mes dents !

Tout cela était à dire et à demander ; mais toute parole mourait en face de ce père sans parole, de ce visage sans trait; une seule idée perça malgré lui le silence convulsif d'Albert :

— Ma sœur! où est ma sœur ?

La main du père s'étendit sur le cadavre.-

— Ils l'ont égorgée! cria le frère.

Le père secoua la tête, et arrachant le manteau, il montra sa fille nue et sans blessures.

— Elle est morte d'épouvante?

Il secoua la tête encore.

— De désespoir ?

— Ni de désespoir, dit la tête.

— Regardez comme elle est belle ! dît Goldery,

Albert leva les yeux sur son père ; le regard fit la question ; la tête répondit : — Oui.

Et alors commença la plus effroyable pantomine, la plus sublime, la plus éloquente ; et le vieillard se jeta comme un furieux au coin du souterrain et montra un anneau et des chaînes plus fortes que nul homme', plus fortes même que le désespoir d'un père; puis il montra ses yeux, le vieillard, ses yeux à lui , qui avaient vu et voyaient encore ; puis des pots cassés, du vin répandu sur la terre ; puis il chancelait comme un homme ivre en Rapprochant de la paille où gisait sa fille; et là, d'un geste impossible à dire, il montrait ce cadavre, et passant alors ses mains au devant des yeux de son fils, qui n'avaient pas vu, il comptait sur ses doigts combien de crimes, combien d'outrages ; tout cela mêlé de cris, de pleurs, de pas insensés; et tout cela voulait dire clair comme le jour, qu'on dit venir d'un Dieu juste :

— Ils m'avaient lié à cet anneau par des chaînes, et ici, sous mes yeux, devant moi, entends-tu? devant moi, ces hommes ivres, gorgés de vin, se levaient de l'orgie, et allaient au lit de la victime, impatients l'un de l'autre, nombreux, plus nombreux que le vieillard n'avait eu de doigts pour les compter, et quelque chose qui échappé au discours voulut dire qu'au dernier elle était déjà morte. ;

»Le vieillard était tombé à genoux à côté de sa fille. Albert eût voulu dire un mot pour le consoler, il ne le trouva pas. Eiit-il osé dire : « Je la vengerai, je tuerai les misérables ! » râles serments, misérables promesses , paroles lâches et futiles. Nulle langue humaine n'est à la hauteur de certaines passions, nulle langue n'a le mot de certains désespoirs et de

leur vengeance. Albert montra tout ce qu'il méditait dans un mot :

— Et ce sont des croisés !

Le vieillard se releva et montra à son fils la croix qu'il portait sur son épaule. Albert sourit tristement, car cette croix n'était pas celle que la chrétienté avait arborée contre ses propres enfants; cependant il détacha le manteau, le jeta par terre , le foula aux pieds et frappa la croix, du talon à plusieurs reprises. Le vieux Saissac parut être satisfait. Goldery ramassa le manteau et le plia soigneusement : il y avait une autre pensée que celle d'un valet dans cet acte d'attention. Un silence fatal s'établit dans le souterrain .

Page 1