‹ Le comte de VergennesChapitre 182 sur 237 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

tribution des emplois, des gens sans mœurs, sans réputation et sans capacité ; continue/, à dissiper les deniers publics et à épuiser la substance de vos peuples pour subvenir à votre ostentation et à vos superfluités. Vous détruirez vous-même bientôt l'édifice que vous avez élevé , et vous recevrez le salaire qui doit être le prix de voire trahison et de celle de tous vos complices! »

En toute autre occurrence « cet abominable placard » eût passé inaperçu. Il n'était pas nécessaire d'approcher le roi de très près pour savoir à quel point se trouvait peu fondé le reproche de nommer aux charges de l'État » des gens sans mœurs, sans réputation et sans capacité » . Les choix récemment faits étaient publics et se justifiaient assez d'eux-mêmes. Que la religion du prince, par exception, ait pu être surprise ; il en est ainsi dans tous les pays et sous tous les régimes; mais le roi de Suède, plus qu'aucun autre peut-être de ses prédécesseurs, s'appliquait à examiner avec le plus impartial scrupule les titres des candidats qui lui étaient ou présentés ou recommandés. Egalement à tort lui faisait-on grief de dissiper les revenus du Trésor; il était, au contraire, de ceux qui savent compter : <i il est bon économe, observe M. de Vergennes, et quelquefois même plus qu'économe » .

Par malheur, ce qu'on appelait « ses mascarades, son faste et ses plaisirs frivoles » n'était que trop flagrant. Pendant l'hiver qui venait de finir, il s'y était abandonné sans mesure et sans retenue; notamment il ne cessait de s'occuper de l'Opéra, qu'il avait réorganisé et monté avec un luxe infini; son excuse était sa jeunesse. Toutefois, l'âge ne parvint jamais à le modérer complètement à cet égard; il en sera cruellement puni : ce sera, on le sait, dans un bal masqué (jue, juste à vingt ans de là, il tombera frappé à mort par la balle d'un assassin.

Quoi qu'il en soit, il n'était que temps de prendre les dispositions indispensables pour mettre la Suède à même de repousser l'agression de la Russie.

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la Russie; c'est elle qui, après lui avoir suscité la guerre avec les Turcs, met tout en œuvre pour rendre inutile le congrès de Bukarest et en opérera vraisemblablement la dissolution. Elle séduit les Turcs par l'espoir d'une puissante diversion que la Suède doit faire en leur laveur...

« M. d'Ostermann, emporté par sa propre chaleur, a avoué au président de la chancellerie que le Danemark est allié de la Russie et qu'il ne fait rien que de concert avec elle.

«Une circonstance, que je ne dois pas omettre, est que M. le comte d'Ostermann, s'entretenant avec un des grands officiers de la cour qu'il savait être assez avant dans les bonnes grâces du roi de Suède, ne lui a pas dissimulé que ce prince pourrait être assuré de vivre en paix et en bonne intelligence avec tous ses voisins, s'il voulait renoncer à l'amitié et à l'alliance de la France. Cette insinuation a été également faite en public. Si elle est de quelque poids auprès de quelques-uns, elle n'en a certainement aucun sur le roi de Suède; indépendamment des motifs de reconnaissance qui nous l'attachent, ce prince est trop éclairé pour ne pas sentir le venin d'une pareille insinuation (1). »

Nous ne savons si le comte d'Ostermann était effectivement aussi « borné, soupçonneux et défiant » que M. de Vergcnnes se plaît à nous le montrer dans une de ses précédentes dépêches, mais, à n'en pas douter, il avait le grave défaut, pour un diplomate, de ne point savoir se contenir et de beaucoup trop parler lorsqu'il se laissait « emporter par sa propre chaleur » . Il venait d'en donner une preuve frappante dans sa conversation avec le président de la chancellerie, en révélant bien inopportunément le but poursuivi par son gouvernement, qui n'était autre que d'essayer de détacher la Suède de la France.

Tout n'était point cependant imaginaire dans le véhément réquisitoire dirigé contre cette dernière puissance par le re-

(1> Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1773, vol. 263.

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Au comte de Vergennes.

« Versailles, le 29 mai 1773

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