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les littérateurs cl les philosophes qui se donnaient alors rendez-vous chez M. Neckcr, et que de Portes eut l'occasion d'apprécier? Ils sont assez connus, nous semble-t-il, pour se passer ici de biographie ^
C'est d'abord Marmontel, le collaborateur de l'Encyclopédie , l'auteur de nombreux contes , dont l'un, intitulé Bélisain% captive Tattention de notre jeune officier. Laharpe, rédacteur du Mercure, admirateur passionné de M"*' de Genlis, protégé de la maréchale de Luxembourg, figure souvent parmi les invités de M"" Necker. Saint- Lambert, auteur des Saisons, et d'Alembert, qui »( contait des historiettes burlesques, avec une voix de fausset aigre et criarde'^ » mêlaient leur sel h celui de leurs collègues. Suard, Grimm et bien d'autres se joignaient à cette société à la fois intellectuelle et mondaine.
Une des figures qui intéressèrent particulièrement de Portes fut celte de M. de Guibert. Il était Tauteur dun essai fort remarqué sur la tactique. Le grand Frédéric appréciait vivement cet ouvrage. Plus tard, Napoléon en recommandait la lecture à ses officiers et Washington ne s'en séparait jamais.
Le comte de Guibert était membre de l'Académie française, auteur de trois tragédies et de divers ouvrages historiques; il s'occupa aussi
' Voyez : comte d'IIaussonvillc. oi/rr. c'ilé. - .M""' (le Genlis, Mémoires.
d'administration publique , ce qui fit dire au roi de Prusse que Guibert voulait aller à la gloire par toutes les routes.
Un auh'e personnage attachant, que de Portes devait rencontrer chez le frère de Necker, M. de Germany, était Carmontelle. Particulièrement aimé du duc d'Orléans, il faisait à la gouache les portraits de toutes les personnes qui venaient à Villers- Cottcrets, résidence habituelle du prince. Ces portraits, en profil et en charge, étaient très ressemblants. Ils forment une collection curieuse qui se trouve actuellement à Chantilly.
Les réceptions de M'"" Necker ne dégénéraient jamais en banal défilé. Tenue en haleine par la maîtresse de maison, la conversation y avait sans cesse un tour spirituel, attachant ou instructif. Le mélange des éléments politiques, mondains et littéraires empêchaient ce salon de devenir un bureau cl esprit . C'est ainsi que M"^ de Genlis qualifiait quelques-unes des maisons où l'on recevait des sens de lettres.
Grâce à sa culture d'esprit, Guillaume de Portes était à même de savourer pleinement les jouissances intellectuelles que lui offrait ce séjour. Désireux de conserver intacts ses souvenirs, il notait à la fin de chaque journée ce qu'il avait vu et entendu de remarquable. Ce journal, qu'il ne destinait qu'à son propre usage, dont la forme est
fruste et le style décousu, nous transmet les impressions de Guillaume dans leur première fraîcheur. Nous lui empruntons les renseignements qui suivent et, en les transcrivant, nous laissons en général la parole à leur auteur.
« Le i février, MM. de Marmonlel, de la Harpe, de Saint-Lambert, l'abbé MorcUet et M. de la Guerche vinrent dîner. On parla du Tasse et de TArioste. M. de Marmontel a défendu le peuple romain et la démocratie contre MM. de la Harpe et de Saint-Lambert qui soutenaient le Sénat. Le puissant organe du premier a remporté l'avantage contre la faible constitution de M. de Saint-Lambert. Ses opinions, quoique analogues aux miennes, m'ont paru outrées jusqu'à l'extravagance. Suivant lui, les peuples ont le droit de lapider ceux qui les gouvernent dès qu'ils sont mécontents de leur administration, et il prétend que le Sénat de Rome fut le plus affreux des tyrans. H a cité des emprisonnements arbitraires attentatoires à la liberté, et l'usure par laquelle le Sénat usurpait les propriétés des citoyens. César fut à ses yeux le plus grand des hommes, et si Pompée eût renvoyé ses légions avant la bataille de Pliarsale, il ne doute pas qu'il ne fut rentré à Rome dans la classe des citoyens. Il explique le mot connu sur l'ambition de César qu'il aimerait mieux être le premier dnn village que le seco?id à Home : ce n'est pas, dit-il, qu'il
-iS LE COMTE (jLILLAUMK DK I'ORTES
voulût être le premier à Rome, seulement il ny voulait que des égaux et point de maître. Marmontel n'a pas voulu reconnaître que Pompée et César n'étaient que deux ambitieux, dont l'un voulait gouverner par le peuple et l'autre par le Sénat, et que l'offre de renvoyer cliacun leur légion ne fût tout à l'avantage de César qui la faisait, puisque le peuple alors eût été pour lui et était le plus fort.
« Je n'ai pas été surpris que Marmontel eût combattu pour le peuple, car il m'a paru disputer comme un crocheteur. Après avoir longtemps fait tressaillir la voûte du bruit de sa voix qui prononçait cependant des phrases harmonieuses, il est allé lire ailleurs une tragédie... Lorsque la chaleur ne l'emportait pas à un trop grand point, il m'a paru fort agréable à écouter par la justesse et l'à-propos de ses réparties, l'harmonie de ses phrases et l'expression nerveuse de sa voix.
<( Ces Messieurs m'ont semblé ridicules par l'excès de leurs prétentions, leur air extraordinairement rempli d'eux-mêmes et leur mépris pour tout le reste, hors le dîner et ceux qui le donnent ».
Le 5 février, M'"^ Nccker reçoit chez elle plusieurs personnages de marque, entre autres le marquis de Chabert, de l'Académie des sciences ', et
* Chabert ^Tosepli-Bcrnard, marquis de), chef d'escadron et hydrographe, ne à Toulon. 17'24-1805, entra fort jeune dans la ma-
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M. de la Guerche. La conversation se porte sur des sujets militaires et de marine. Guillaume y prend pari, pose des questions, tandis que M"^ Necker fait des rapprochements qui révèlent son génie précoce.
« Un membre de l'Académie française (de Portes ne le nomme pas) parle d'un amateur distingué qui jouait du violon devant lui et le consultait sur son talent. « Vous jouez bien, a-t-il dit, pour satisfaire un homme de l'art. Il ne vous manque que de devenir amoureux pour être au point de perfection ». On est convenu que d'accompagner la voix qu'on aimait apprenait beaucoup de chose. M"^ Necker a dit qu'elle ne voudrait pas d'un homme qui n'aurait d'autre sensibilité que cellelà, qu'on pouvait aimer ses parents, ses amis, etc '. M. de Chabert a dit à M. (l'académicien) à l'oreille : (( tout cela n'est pas l'accompagnement du violon ». Le même M. de Chabert a rapporté ce propos d'un curé. « Notre Saint! S'il fait des miracles! c'est un miracle quand il n'en fait pas ! ». En arrivant, il a beaucoup remercié M. Necker pour service rendu. II a raconté naïvement ses exploits. De dix combats auxquels il a assisté pendant cette guerre, il a reçu trois blessures. Il a parlé de
rine et assista à la plupart des combats que la marine française livra aux anglais dans les deux hémisphères durant les premières années de Louis XVL
' M"« Necker n'avait pas encore dix-sept ans.
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l'embarras où il s'est trouvé devant Brest lorsqu'il y ramena le grand convoi. Il fut obligé de faire rentrer dans le port l'un des principaux vaisseaux, qui était endommagé au point de couler à fond. Pendant ce temps, lui-même restait exposé à une force bien supérieure des Anglais qui toutefois ne surent pas en profiter. Pareille position, a-t-il dit, est bien plus pénible qu'une bataille ^ »
« Il a exposé une nouvelle invention appliquée aux petits bâtiments marchands de la Méditerranée pour résister à l'abordage des vaisseaux africains qui les attaquent avec grande supériorité de nombre. Ils font déborder à l'avant et à l'arrière du vaisseau une vergue au niveau du pont. Trois câbles successifs, tendus d'un bout de la vergue à l'autre, offrent une résistance suffisante pour tenir l'ennemi éloigné et donner le temps de lâcher des bordées ; le premier et le deuxième câble rompent, le troisième résiste. C'est ainsi qu'on retient les vaisseaux lorsqu'on les lance au moyen d'une succession de petites cordes attachées à un gros câble ; la résistance progressive des petites forces produit les plus grands eflets. M""'^ Necker a cité les brins de paille qui garnissent extérieurement les digues de Hollande, sans lesquels, a-t-elle dit, ces masses énormes ne pourraient résister à la mer. »
^ En 1782, de Chabert avait été chargé de coavoyer. de Saint- Domingue en Franco, une flotte marchande de cent vingt voiles.
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« M. de la Guerche m'a dit qu'en Espagne des moines font l'office des maîtres d'hôtel dans des maisons laïques. Je lui ai demande s'il était vrai que dans l'état militaire les officiers inférieurs y fussent aussi réduits, comme je l'avais ouï dire, à servir les officiers d'un grade distingué. Il m'a répondu que cela pouvait avoir eu lieu avant Philippe V, mais que depuis soixante ans au moins le militaire y était sur le même pied qu'en France. »
(( Le soir, dîner chez M. de Germany, frère de M. Necker : société genevoise. M. Tronchin Boissier, M™^ Diodati Tronchin, M. de Grancour, M. de Garmontelle, etc. Grande dissertation après souper entre M"° Necker et tout le reste. On pouvait y juger combien il en coûte aux femmes de ne pouvoir refuser à l'une d'entre elles une grande supériorité d'esprit surtout lorsque celle-ci est jeune, presque enfant. Le sujet fut amené par M''"' de Genlis. Son ouvrage sur l'éducation n'a eu que quatre voix au concours de l'Académie fran^ çaise, et celui de M"*'' d'Epinay, bien inférieur. Ta emporté à une grande pluralité. On a répété, à cette occasion, le mot de Piron que les Quarante avaient eu de l'esprit comme quatre. M'^"" Necker a blâmé qu'il n'y eut pas un mot de religion dans tout l'ouvrage de M""^ d Epinay. Elle a soutenu que l'idée de Dieu était une idée sensible, susceptible d'être mise à la portée d'un enfant de six ans, et qu'elle est principalement nécessaire jusqu'à ce
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que la raison et rexpérience nous aient appris qu'il n'y a point de bonheur que dans la vertu. » « Le 6 février : M. l'Arclieveque de Bordeaux et révoque de Nevers. — Le premier m'a paru homme d'un grand esprit et a disputé avec M^'" Necker sur la musique, pour lui assigner la place qu'elle mérite entre les arts. )>
Le 7 février, de Portes rencontre chez ses hôtes le prince de Beauvau, le maréchal de Noailles, l'abbé de Beaumont, le marquis de Montesquiou et Grimm, « qui fait, comme de juste, grand cas des traductions allemandes de Shakespeare, et trouve que la liberté de composer les mots donne un avantage considérable à cette langue pour la traduction. Il attribue le désordre des ad'aires en Hollande à l'incapacité du prince \ Il est persuadé que le roi de Prusse ne se mêle de cela que pour condescendre aux sollicitations de sa nièce alarmée avec raison de la position dangereuse oii elle se trouve, et il croit qu'il n'y a pas eu la moindre entente entre ces deux cours pour la conduite des affaires... ».
(( Le 8 février, foire Saint-Germain. — Grand souper. — M""^ la maréchale de Luxembourg, le
' Officier an service de Hollande, de l'ortes accorde naturellement un intérêt particulier à cette question. Nous la traiterons en détail dans un des chapitres suivants.
prince de Poix, prince d'Hénin, duchesse de Lauzun, marquis de Cambis, comte de Romanzow, Scarnafin, Stainville (du Conseil d'Etal), comte d'Albarel, Walpole, etc.
(c Le comte de Romanzow Irouve qu'iJ y a plus de gloire à être républicain en Russie qu'en Angleterre. »
(( Walpole détracteur de Franklin ; ce dernier doit avoir demandé sa démission pour retourner en Amérique ».
Le 9 février, M. le chevalier de Petras, directeur de Técole des Gndets à Pétersbourg, dîne chez ]\[me Neci^Qj. (( [\ Jit q^Q gr^ souveraine emploie
douze heures de la journée à des occupations rekitives au gouvernement, que celui qui est chargé des traductions n'a pas le temps d'y suffire, qu'elle ne fait jamais de brouillon, que dans ses heures de repos, elle fait des extraits des meilleurs livres, qu'elle lui en envoie quelquefois (comme ^|mc ç[g Genlis) avec ordre de n'y prendre que le neuf. J'ai jugé qu'elle ne faisait pas tout le cas possible de cet ouvrage...» *
' M'"^ de Genlis s'exprime ainsi dans ses Mémoires (édition Ladvocat, 1825, voL III, p. 84 et suiv.) : « Quand je publiai mon premier volume du Théâtre d'éducalion, ce volume libérateur de MM. de Queissat, il y eut pour moi un enthousiasme général, et dans la société, et parmi les littérateurs. Les lettres, les vers se multiplièrent. Un nombre infini de personnes demanda à me voir, entre autres, M. de Laharpe. Tous les journalistes, sans ex'-eption, louèrent à l'excès cet ouvrage, et sans aucun mélange
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Le soir môme, de Portes se rend à l'Opéra Comique et entend M'^'' Dugazon dans les Amours d'été. Il est enchanté de son jeu. Le danseur Vestris, les acteurs Dazincourt et Brizard lui font également plaisir.
« M''^ Laguerre^ fille d'une marchande de fruits est morte aujourd'hui. Elle était fameuse par son avidité et laisse quarante mille livres de rente. Peu de jours avant sa mort, elle recevait la visite d'un homme qui sortit sa montre. Elle lui dit d'une voix entrecoupée : hélas je vais mourir, donnez, que je prenne encore cela ! «
(( Le 11 février, M""^ dlloudetot, M. d'Alembert, l'abbé Morellet, etc..
« M. Marmontel a fini sa digestion par un sommeil très paisible ; il a dit à M"'*^ de Necker en lui donnant une orange : « Adam la recevrait de vous et Paris vous la donnerait ». Il a parlé du mauvais goût des colonnes sans base. »
Le soir, le comte de Schomberg et plusieurs personnes du grand monde vinrent dîner. La conversation se porta sur une tragédie que Marmontel venait de composer et qui était intitulée Rode critique. L'ouvrage fut promptement traduit dans toutes les langues. L'impératrice de Russie le fit traduire avec le russe au regard. Cependant je ne le lui avais point olîert. » En comparant cet éloge ditliyrambique avec la remarque de M. de Portes, on voit que M'"® de Genlis exagérait les succès de son livre à la cour de Russie.
^ (lélèbre cantatrice. 17;)5-83, Elle chanta avec grand succès VAlcesle de Gluck.
LE SALON DE M""' iNECKER 3S
mulus. M. de Schomberg parla de la lecture que Marmontel en avait donnée dans un salon. « Au troisième acte, tout le monde restant froid, l'auteur s'est impatiente. Il a dit qu'il avait à faire à quinze statues de marbre, qu'il voyait bien que la pièce était manquée et qu'il n'avait pas le courage d'en continuer la lecture. Quelqu'un s'esquivait déjà. Cependant, tout s'est raccommodé. On a jugé que la beauté de cette pièce consistait dans l'ensemble du plan et dans la diction, qu'il n'y avait point de grandes passions en mouvement, ni de ces tirades hors de propos par lesquelles de jeunes auteurs cherchent à arracher des suffrages, que l'esprit était d'ailleurs occupé dans les trois premiers actes à suivre la connexion du sujet, que toutes ces raisons, jointes au moment qui était celui de la digestion, pouvaient justifier le silence profond qui avait régné pendant les trois premiers actes. Enfin, on a lu le quatrième et le cinquième où la chaleur et l'intérêt ont beaucoup augmenté, et où les applaudissements ont été maintenus à un certain diapason, pour oublier la scène qui s'était passée.
« Le 14 février, MM. de Beauvau, de Noailles, de Schomberg, de Stainville, Suard, de Guibert, Dubuc \ Grimm, Saint-Lambert, etc.
' Du Bue, 1717-1795, fut d'abord député de la Martinique, puis nommé par le duc de Choiseul chel" de bureau des colonies des deux Indes. C'était un homme d'esprit.
(( On s'entretient de M. de Lauraguais ^ Il est réduit pour vivre à toutes sortes d'expédients. Il envoie à M. Suard sa pièce Le:^ trois Originaux avec une lettre fort singulière que ce dernier nous a lue. Il y parle de l'imposture de la gloire, réputation et gloire, siècles et temps. M. Suard dit de cette pièce, qu'excepté les choses qu'on y entend trop on n'y entend rien du tout. M. de Saint-Lambert fait un grand éloge des Plaidoyers de Beaumarchais et de son Histoire d'Espagne. »
De Portes ajoute à ces plaisirs de société des courses en ville. Il visite la Diane de Houdon et une nymphe exécutée par cet ai'tiste pour le monument de Voltaire. Il n'oublie pas la galerie de tableaux et la bibliothèque royale qui compte trois cent mille volumes -. Le soir, il se rend à l'Opéra et entend la célèbre M'^^ Saint-Huberti chanter le rôle d'Ariane dans Ylsle de Na.ros.
Le 15 février, de Portes rencontre son futur chef, le Rhingrave de Salm, au milieu d'une brillante assemblée composée, entre autres, de la princesse de Bouillon, de la duchesse de Lauzun, du maréchal de Luxembourg, du prince d'IIénin, du comte d'Albaret, de Noailles, du comte d'Adhémar, am-
^ L. -Lé. -Félicité, duc de Brancas. pair de France, auteur dramatique. 1733-1823. « On doit à M. le comte de Lauraguais d'avoir débarrassé la scène française des balcons qui obstruaient ridiculement le théâtre ». {Mémoires de M"« de Genlis).
-Le nombre des volumes dépasse actuellement deux millions.
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bassadeur à Londres, du comte de Sarsfield, de Fitz Herbert, Walpole, etc. La conversation se porte naturellement sur les alTaires de Hollande. Le comte de Noailles assure que les Hollandais n'adhéreront aux préliminaires que lorsque le traité sera signé. De Portes ne nous parle pas de l'impression produite sur lui par le Rhingrave qui devait plus tard jouer un rôle si important dans la guerre de Hollande. Mais il est probable que le prince exposa ce jour-là ses projets au jeune officier et chercha à le gagner à la cause que nous ferons connaître plus loin.
Le 17, de Portes assiste à un bal magnifique chez le marquis de Richelieu, dont celui-ci fait les honneurs à l'âge de quatre-vingt-sept ans. Le même jour, Guillaume avait visité Saint-Sulpice où la Vierge de Pigalle l'avait frappé; à Saint-Eustache, il remarque la tombe de Golbcrt et l'épitaphe de M. de Ghevert.
Le 20 février, il mentionne une visite de M'"^ de Montesson à M"'" Necker. M'"' de Montesson, mariée morganatiquement au duc d'Orléans, occupait le rang d'une princesse de sang royal, et le fait de cette visite prouve la place importante que tenait ]\/[me Necker, par son salon, dans la société de l'époque.
L(^ même soir, on dîne chez M. Girardol, ancien
associé de M. Necker. « Il fait une comparaison entre l'esprit et le jugement. M. Dubuc la combat et dit que Fesprit et le jugement sont une même chose. Il définit l'esprit : « la faculté de trouver la différence des choses semblables et le rapport des choses diverses. »
Ce même jour, de Portes visite l'hôpital Necker. Il cite avec éloge la tenue des comptes, la pharmacie, les jardins, les grandes salles d'environ soixante lits desservies chacune par trois sœurs et sept infirmiers. « La dépense s'élève, dit-il, à trois mille livres par mois ; le Roy en fournit par an quarante deux mille qui suffisent juste au loyer et à l'entretien de l'hôpital. »
Guillaume remarque chez le prince de Condé l'état de l'infanterie française, dont l'effectif, non compris les Suisses, s'élève à quatre-vingt-dix mille et quelques centaines d'hommes.
Le 21, M. de Staël figure au nombre des invités. De Portes le mentionne sans commentaire, et cette indication laconique fait supposer que le futur gendre de M. et M'"^ Necker ne paraissait pas, à ce moment, au premier plan dans leur salon.
Le 22, M™' Necker offrait un grand dîner. Dans la soirée, le duc de Guincs revenant du fameux bai des gens âgés à Versailles entretint ses hôtes de cette brillante fête.
Le marquis de Villelte, dont la fortune était considérable, et qui avait épousé en 1777, à Ferney, ]\|iie ^ç. Yaricourt, la « Belle et Bonne » de Voltaire, était venu s'établir à Paris dans un somptueux hôtel situé sur le quai qu'on a appelé, depuis, le quai Voltaire, en souvenir de l'hospitalité que Villette offrit au patriarche de Ferney. Ce séjour fut pour Voltaire une vraie apothéose. L'Académie et la Comédie-Française lui envoyèrent des députations. Lorsqu'il se rendit à la représentation cVIrène, on lui posa sur la tète une couronne de lauriers. La pièce se termina par le couronnement du buste de Voltaire apporté sur la scène et entouré de toute la troupe dramatique tenant en main des palmes et des guirlandes. Des acclamations frénétiques retentirent dans la salle, et Ton entendit avec transport M'"'' Vestris réciter des vers qui se terminaient ainsi :
(' Voltaire, reçois la couronne
<( Que l'on vient te présenter,
'■( Il est beau de la mériter
« Quand c'est la France qui la donne. »
Le journal de notre ami nous procure des renseignements inédits sur les honneurs rendus à Voltaire par les délégués de la Comédie-Française avant la représentation d'Irène. Ces renseignements, nous les apprenons de la bouche de M. de Villette qui les communiqua à M""' Necker en pré-
sence de son jeune hôte. « Lorsque les comédiens visitèrent en corps M. de Voltaire », dit M. de Villette, « l'actrice qui devait parler à la place du fameux Lekaiu, mort quelques jours auparavant, s'intimida. Alors Bellecour — un acteur réputé — s'avança et dit : Voilà les restes des comédiens français. Ils viennent vous offrir leurs hommages, nous vous prions de souffler sur nous. — Messieurs, répondit Voltaire, je ne vis plus que pour vous et par vous ».
Le 25, le salon Necker offrait l'hospitalité à M. Olavidès^ M. de Crèvecœur, Marmontel, Saint- Lambert, Laharpe, etc.
La conversation roulait sur la politique, et de Portes remarqua l'esprit large de l'homme d'Etat espagnol. « Le marquis de Pomhal a fait un grand bien à son pays par l'expulsion des Jésuites et l'établissement d'une université qui fut supprimée après sa disgrâce ».
Amenant la conversation sur les Etats-Unis, Tun des invités fait une remarque sur le salaire élevé des journaliers américains. « Ce pays n'est vraiment avantageux que pour ceux qui ont des bras », dit-il. « Les nègres ne peuvent y être vendus d'un maître à l'autre sans leur consentement. Un maître a été exécuté pour avoir causé la mort
' Comte de l^ilos, homme d'État cspagnoL intendant de Séville.
Lli SALON DI-: M-'-e NECKER 61
do son esclave en l'exposant aux maringouins. L'aiïranchissement général des nègres paraît désirable. »
On sait que M. Necker, devenu ministre, évita par délicalesse tout rapport avec son ancienne maison de banque. « Ses successeurs, MM. Girardot et Haller, ce dernier surtout, en sont très mécontents et reprochent à M. Neclver la partialité la plus dure à leur égard. »
Voici une autre anecdote qui met en relief le désintéressement avec lequel M. Necker cherchait à réformer les finances de l'Etat. M. de la Reynière, receveur général, soupait chez M. Necker peu de jours après que celui-ci, par ses réductions, venait de lui faire perdre une partie de ses revenus : (.( Eh bien ? », fit M. Necker en lui frappant sur l'épaule, « vous voilà bien plus léger depuis que je vous ai débarrassé de deux cent mille livres de rente !^ »
« M. de la Reynière, avocat, est né sans mains, cause peut-être de la répugnance que sa mère a toujours eue pour lui. Ce sentiment peut avoir con-
* Grimodde la Reynière, fameux gastronome, né à Paris en 1758. était fils d'un fermier général qui, de la boutique de son père, charcutier, s'éleva jusqu'aux plus hauts emplois. 11 était immensément riche et avait épousé la nièce de l'évêque d'Orléans, M"" de Jarente, qui était très fière de sa naissance. Leur lils, contrefait, était littérateur, spirituel et très capricieux. Sa mère l'avait en horreur à cause de sa difformité pliysique. De son côté, il ne lui ménageait pas les froissements en faisant constamment allusion aux origines roturières de sa famille paternelle. Il occupait alors le monde par ses e.xcentricités.
tribué à nourrir chez cet homme une espèce de singularité et de folie, dont le genre est de blesser en toute occasion l'orgueil de sa mère. On reconnaît ce but dans le souper qu'il a donné le 1®'' février. Les billets d'invitation portaient : « de la part de M. Grimod, écuyer, rédacteur de la partie dramatique du journal de Neufchâtel ^ membre du musée, etc. Vous êtes prié de vous rencontrer... On fera tout ce qui sera possible pour vous contenter selon vos mérites, et surtout on se flatte que vous n'aurez rien à désirer du côté de Thuile et du cochon gras. » Ce billet, semblable à ceux d'enterrement, était décoré de la tête de mort. Il y avait, outre cela, des billets de balustrade pour les spectateurs. On demandait à la porte : qui demandez-vous? Est-ce Grimod le traitant ou Grimod le défenseur de la veuve et de l'orphelin " ? Le repas a eu quatorze services. Un service entier a été composé d'huile et de cochon gras, et éclairé par de grands flambeaux de rue. Il en vantait les apprêts comme sortant des boutiques de ses cousins charcutiers et épiciers, fort honnêtes gens qui sûrement avaient fait de leur mieux dans cette occasion. Quatre enfants de chœur, aux quatre coins de la table, jetaient l'encensoir de temps à autre ^
' Grimod a effectivement rédigé la partie dramatique du Jo«/r- 7ial de Neufchâtel de 1781 à 82.
- Le père ou le ûls.
■' Grimod expliquait à ses hôtes la présence de ces enfants de chœur : « Quand mes parents, disait-il. donnent à manger, il y a
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Un homme en habit de cérémonie, le visage bien enluminé, servait les plats. Le coadjuteur d'Orléans, oncle du personnage, s'étant présenté à la balustrade : (( Monsieur le coadjuteur », a dit de la Reynière, « il s'introduit ici des gens qui ne doivent pas y être, faites votre devoir ! »
« Cet homme a la manie de vendre dans la maison de son père des plumes et de l'encre. Il ramenait au rabais des fiacres les gens dans son carrosse. »
Un autre original était le marquis de Villette, dont nous avons déjà parlé. Sa femme était fort distinguée et liée d'ancienne date avec la famille de Portes. Aussi, Guillaume trouva-t-il chez elle un chaleureux accueil.
Voici ce qu'il dit dans son journal à ce propos : « M. de Schomberg a parlé de M. de Villette. On a fait un vif éloge de sa femme. Il y a quinze jours que, dans un café public, il est monté sur une table et a discouru avec beaucoup d'éloquence sur un point de sa doctrine, a cité tels et tels. J'en nommerai bien un autre encore, mais c'est un trop grand personnage et il pourrait me faire donner des coups de bâton î » Avant qu'il eût la croix de Saint-Louis, il persécutait M. de Choiseul pour l'obtenir. Un jour qu'il l'avait excédé, le
toujours trois ou quatre personnes à table chargées de les encenser. J'ai voulu. Messieurs, vous épargner cette peine. Ces enfants s'en acquitteront à merveille. »
ministre s'enfuit chez M. de Gramont. A peine y était-il arrivé, que Villette se présente aux barres de sa chaise. Le duc impatienté l'envoie promener dans toute l'énergie du mot, l'autre ne répond que par une profonde révérence ; il se retire et va composer une petite pièce en vers qu'une heure après il envoie au duc qui l'applaudit, sans lui donner toutefois la croix de Saint-Louis.
(( Mon père )), disait M. de Villette, « était un homme de peu d'esprit, mais il avait quelquefois des traits du plus grand sens. Il me disait un jour : mon fils, quand on a de ceci (la tête) et qu'on manque de cela (le cœur), ceci ne vaut rien. ))
Parmi les papiers de famille, nous avons retrouvé une épigramme adressée à M. de Villette et faisant allusion à Voltaire auquel de Villette — nous l'avons dit — donnait l'hospitalité à Paris.