FRAGMENTS DU JOURNAL DE GILBERT
Paris, 20 septembre.
Petite fontaine, petite fontaine, c'est à Tentrée de votre grotte rustique, c'est au bruit de votre onde bouillonnante que le destin a tracé les premières lignes du chapitre le plus marquant de ma vie. Que dis- je? un chapitre ! ne s'agit-il pas d'une vie tout entière?
27 septembre.
En arrivant aux enfers, Ulysse immola des brebis et un bélier noir, et, ayant creusé une fosse avec son épée, il la remplit du sang ruisselant des victimes. Alors accourut des profondeurs de l'Êrèbe le pâle essaim des ombres vaines, et elles vinrent tournoyer autour du héros, vagues et flottantes à l'égal des songes, sans voix, sans couleur, sans visage, sans mémoire, et comme dépossédées d'elles-mêmes et délaissées de leur âme; mais, quand Ulysse leur eut permis de se pencher sur la iosse pour y boire, la vie rentra en elles, et des paroles de vérité descendirent de leurs lèvres...
Dieu a placé de ses mains dans la poitrine des grands hommes un calice sanglant, et, comme un bon berger menant ses ouailles, il conduit à ce divin abreuvoir le long troupeau des filles du ciel, des dées invisibles, impalpables et immortelles. Aussitôt que ces fantômes ont bu quelques gouttes de ce sang miraculeux, ils prennent un corps, un visage, et les hommes voient avec étonnement passer au milieu d'eux de rayonnantes figures, qui, le doigt levé vers le ciel, leur racontent les secrets de Tavenir.
Mais si, pour accomplir de tels prodiges, il est besoin du cœur d'un grand homme, une vertu moins puissante, mais semblable, est attachée à tous les cœurs nobles et sincères. Ne sentons- nous pas, nous les petit •■> de ce monde, ne sentons-nous pas à de certaines heures rôder mystérieusement autour de nou . des ombres gémissantes qui nous demandent à vivre? Approchons de leurs lèvres cette coupe enchantée que nous portons dans noti e sein ; pour n'être qu'un vase d'argile, elle n'en est pas moins l'ouvrage de l'artiste suprême. Après s'y être désaltérées, les augustes mendiantes que le ciel nous envoie n'éblouiront pas le monde de leur gloire, mais elles la révéleront à celui-là même qui aura étanché leur soif.
Filles du ciel, ô mes fantômes adorés, vous que j'appelais autrefois d'un nom familier que désormais je ne vous redonnerai plus, un jour, chastes colombes, un jour, vous êtes venues vous presser autour de la coupe encore pleine de mon cœur, et vous y avez bu la vie à longs traits. Et maintenant, quand je suis seul et que je me parle à moi-même, il est des voix qui me répondent...
I" octobre.
En quittant le père Alexis, je lui dis : « Mon père, à ma connaissance, vou avez fait deux miracles que j'admire infiniment. Un jour, on vous a mis à la torture pour vous faire parler, et vous n'avez pas parlé. Un autre jour, sous les yeux d'un homme dont vous avez sujet de redouter la colère, vous avez embrassé son plus cruel ennemi, qui expirait dans les convulsions. En cet instant, l'infortuné avait encore un souffle de vie; il a senti vos lèvres se presser sur sa bouche, et une sérénité mystérieuse s'est répandue soudain sur son visage. Mon père, voilà deux miracles bien authentiques. Quant aux autres... »
30 octobre.
Elle est à Munich, non dans un pensionnat, mais chez une amie de son père, la baronne de N... Elle vit, dit-elle, dans un tourbillon auquel elle a peine à s'accoutumer.
3 novembre.
Je travaille beaucoup, mais non sans distraction. Ah ! qu'il m'arrive souvent d'oublier Byzance, mes paperasses et mon encrier !... Ce que je vois sans cesse, c'est un vieux château bâti sur le roc, de grands bois sombres, un précipice, une petite fontaine, des toits escarpés, des pignons, des cheminées, des girouettes, et un fleuve aux ondes argentées scintillant à la lumière des étoiles. Et au milieu de tout cela passe et repasse devant moi une petite tunique de velours noir qui joue dans mes rêves les personnages les plus divers. Tantôt c'est un garçonnet à l'humeur sauvage, à l'œil dur et hautain, qui
galope sur un cheval alezan en coupant l'air de sa cravache; puis tout à coup, je vois venir à moi un pauvre enfant, pâli par la douleur, qui s'assied à mes pieds et laisse reposer sa tête sur mes genoux. Bientôt, se redressant, Tenfant se transforme en une jeune fille impétueuse, à l'œil enflammé, agitant dans l'air un couteau. Et enfin je la revois telle qu'elle m'est apparue peu d'instants avant mon départ. « Ah ! vous le voyez bien, disait- elle à son père, il ne m'aime pas encore !... » Non, ce n'était plus lui, c'était bien une femme qui parlait.
3 janvier.
Dans sa dernière lettre, elle m'apprend qu'elle a déjà cassé trois éventails. L'autre jour, elle a eu un accès d'humeur... « Ah ! si j'avais eu sous la main la houssine que vous savez ! »
15 janvier.
Elle a assisté à un bal de la cour; elle s'y est amusée. « Je me sentais jolie, et les compliments ne m'ont pas manqué. » Gilbert, vous savez aujourd'hui ce que c'est que la jalousie.
16 avril.
L'amour ! l'amour !... Ah ! c'est de ce matin seulement que je le connais ! A onze heures, on m'a remis une boîte. Mes mains tremblaient en l'ouvrant. La boîte renfermait un médaillon, le médaillon renfermait un portrait. Au bas du portrait étaient inscrits ces mots : Nouvel épisode des métamorphoses d'un lis. Quelle explosion subite s'est faite dans mon cœur!... Oui, c'est elle, c'est bien elle!... Ses cheveux, ses yeux, sa bouche, je reconnais tout,
hors la robe de satin blanc... Et cependant je n'aurais jamais imaginé qu'elle fût si belle ! Le bonheur a mis la dernière main à ses grâces, et le voile qui assombrissait son visage s'en est détaché pour toujours... Tu es donc à moi ! Tu m'appartiens, tu es mon bien, tu es mon joyau, tu es ma couronne ! Et cela est juste, car tu es mon œuvre, ma création. C'est moi qui ai soufflé dans ta poitrine le feu de la vie, c'est moi qui ai ressuscité ton sourire, c'est moi qui ai découvert le ciel à tes regards ; mais, malgré mes titres, suis- je digne de te posséder?...
J'ai passé trois heures à errer dans les allées les moins fréquentées du bois. Près de succomber sous mon bonheur, je me traînais d'un pas chancelant, comme un invalide de la joie; une vapeur dorée flottait devant mes yeux, et mes pensées s'égaraient dans les vagues royaumes de la folie.
30 juillet.
Depuis près d'un mois, elle ne m'a pas écrit ! Mon Dieu ! qu*est-il arrivé? Que se passe- t-il?
9 août.
Je viens de recevoir ce billet : «Gilbert, jurez-moi que, quoi qu'il arrive, je puis compter sur votre amitié. Si vous ne m'en donniez l'assurance, je serais la plus malheureuse des femmes. » J'ai répondu : « Oui, je vous le jure en pleurant. »
17 août.
Voici sa réponse : « Je vous remercie de votre promesse; je vous remercie aussi de vos larmes
que le temps séchera. Attendez quelques jours encore, et vous saurez tout. »
18 août.
Quel terrible pouvoir possède la passion, de nous glacer subitement d'indifférence pour tout ce qui occupait et charmait notre esprit, d'anéantir en nous et hors de nous tout ce qui n*est pas elle, d'offusquer à nos yeux le monde des vivants et de nous plonger dans des espaces imaginaires peuplés de larmes et de spectres !... O vous, les filles démon esprit, je n'ai plus d'yeux pour vous voir, je n'ai plus d'oreilles pour vous entendre ! Je n'entends, je ne vois que l'idole de mon âme. Elle passe et repasse devant moi, appuyée au bras d'un autre, et elle lui offre son cœur dans un sourire.
21 août.
De quoi puis- je donc l'accuser? N'est-ce pas moimême qui l'ai dégagée de la foi qu'elle m'avait jurée? Etait-ce une comédie que je jouais? Hélas ! je prévoyais ce qui arrive, et c'est pour cela que j'ai tenu à éprouver son cœur. L'événement condamne notre amour; mcds où est son crime? où est sa perfidie?
10 septembre.
Je suis en proie à des défaillances, à des accablements si profonds, qu'il me semble que le souffle va me manquer.
.13 septembre.
Hier j'ai trouvé parmi des décombres une plante de jusquiame. C'est à mon tour, pensais- je, de
regarder cette triste fleur d'un œil de complaisance et de souhaiter qu'elle pût verser la mort dans mon sein... Mais non, je vivrai, je supporterai vaillamment ma peine, je sauverai ma dignité, je consommerai Toeuvre de mon dévouement. Quand je la reverrai, je collerai si bien à mon visage le masque de Tamitié qu'il lui sera impossible de ne s'y pas tromper. Je veux qu'elle soit heureuse. Je lui cacherai mes larmes, je contemplerai sa joie le sourire aux lèvres, et pas une plainte, pas un murmure, pas un soupir échappé de ma poitrine ne troublera la sérénité de sa conscience...
14 septembre, au matin.
Je crains de n'avoir pas la force de vivre. Gilbert, rappelle à toi la raison qui t'abandonne !
Même jour, à minuit.
... O cruelle ! c'était donc une épreuve, une vengeance !... Quand la porte s'est ouverte et que je l'ai vue paraître, je suis tombé à genoux. Et elle de s'approcher lentement. «J'avais juré de vous rendre un peu fou ! » Et, avançant toujours, elle m'a tendu une petite main blanche que j'ai arrosée de mes larmes. « A genoux et en pleurant, » me disait-elle à voix basse. Et elle ajouta plus bas encore : « Moi à genoux, toi debout, c'était le monde renversé; il fallait bien que cela changeât... » Et j'ai senti ses lèvres se coller sur mon front... En ce moment le comte est entré : « Mon cher Gilbert, m'a-t-il dit, je vous félicite. Sur ma foi ! vous avez de la chance ! »
Après avoir demeuré un hiver au Geierfels, ils sont tous par is pour Constantinople. C'est sur les lieux qu*il faut écrire Thistoire de Byzance. Cette année, ils ont passé la belle saison à Ménémen, sur les bords de THermus, à quelques lieues de Smyrne, dans une charmante maison qu'un banquier grec de leur connaissance avait mise à leur disposition. Au moment où j'écris, ils sont de retour à Péra. L'an prochain, ils visiteront la Perse. Stéphane était d'avis qu'on poussât jusqu'au Caboul. Pourquoi pas jusqu'au Thibet? Qui vivra verra !
Ivan a été affranchi, et il a fris ce que Dieu lui envoyait; mais il est fermement décidé à finir ses jours auprès de son ancien bârine. Le père Alexis a encore toutes ses dents et il en fait bon usage. Est-il besoin d'ajouter qu'il peint toujours à tour de bras? Dernièrement il a décoré de figures apocalyptiques la modeste église grecque de Ménémen. Son bonheur n'est cependant pas sans nuages : il craint que les fresques immortelles du Geierfels ne se détériorent par l'humidité et les gelées; aussi se promet-il de les aller restaurer avant qu'il soit peu. Le comte Kostia se porte bien, mais c'est à la condition d'être sans cesse occupé. Dans ses furies de travail, il met parfois son gendre sur les dents. L'histoire de Byzance est en train; le premier volume est sous presse : avis aux amateurs ! Kostia Petrovitch donne d'ailleurs beaucoup d'exercice à
son corps. Sitôt qu'il sent que son humeur se brouille, c'est par un excès de fatigues qu'il se guérit. Du reste il traite sa fille avec une irréprochable courtoisie qui jamais ne se dément; mais toute sa tendresse est pour le petit Kostia qu'elle a mis au monde il y a dix mois et dont il se flatte d'être un jour le mentor. En attendant, il le dorlote, il le choie, il le gâte à plaisir. Il faut savoir que par une bizarrerie très fréquente de la nature, cet enfant est tout le portrait de son grand-père. Il est né avec des pommettes assez saillantes et une paire de gros sourcils qui vont s' épaississant de jour en jour. C'est un certificat qui en vaut un autre.
Stéphane a toujours une sainte horreur pour la lettre moulée ; c'est une maladie dont elle ne guérira pas. En revanche, elle aime d'amour tendre son bel herbier, qui fait l'admiration des connaisseurs et qu'elle se promet d'enrichir de toutes les plantes du Caboul. Gilbert fait souvent jouer ses marionnetttes devant sa femme. Un soir que ce spectacle l'avait ravie d'admiration, elle lui récita avec feu les derniers vers du poème des Métamorphoses :
« Que ce jour nous soit cher ! A la fleur succèdent les fruits. L'amour sacré enfante en nous l'unité des sentiments et des pensées, de telle sorte que, confondues dans une harmonieuse contemplation, nos deux âmes découvrent ensemble les demeures éthérées ! »
Cependant les plantes ont beau fleurir et fructifier, elles ne renoncent pas à leurs feuilles et à leurs racines. Le printemps dernier, le comte Kostia et son gendre firent une excursion à Pergame, et en partant ils s'engagèrent à être de retour à Ménémen
le quatrième jour, vers le milieu de la matinée; mais, dans des pays où il n'y a pas de chemins, on n'arrive pas à point nommé, et les voyageurs se firent attendre. Stéphane s'inquiète, se tourmente, rêve brigands et précipices : elle rudoie le père Alexis, qui cherchait à la rassurer ; elle menace d'un soufflet le pauvre Ivan, qui lui récitait un prove be russe sur la patience. Enfin perdant le sens, elle ordonne qu'on lui amène un cheval, et quand Gilbert arriva vers midi, il la trouva qui partait à bride abattue pour se mettre à sa recherche, et qui s'en allait courir des solitudes suspectes sans autre protecteur qu'un méchant pistolet de poche. Il la gronda sur sa déraison, comme on peut croire. Elle se fâcha, s'emporta, frappa du pied, courut s'enfermer à double tour dans sa chambre; mais après vingt minutes elle en ressortit le front serein, et
R tout fut dit .
m Quelques heures plus tard, peu avant le coucher du soleil, vous la pouvez voir assise au milieu de la véranda qui règne sur le devant de la maison. Elle est vêtue d'un peignoir oriental couleur vert pis tache, orné de broderies d'or et de dentelles. Sa taille, mince et souple comme un jonc, est serrée par une écharpe de crêpe amarante, aux bouts flottants et aux longues franges. Ses pieds mignons sont chaussés de babouches à bouffettes. Un collier de perles enlace son cou blanc comme la neige et fait au tour. Chaque jour elle change de coiffure. Aujourd'hui elle a relevé ses cheveux en couronne au-dessus de son front. D'une main elle tient un éventail, de l'autre une houssine. Dans ce monde, on ne saurait prendre trop de précautions. La voilà qui
se blottit et se pelotonne dans le coin d'une causeuse avec la grâce fantasque d'une jolie chatte angora. A ses pieds sont couchés deux chevreaux, l'un de couleur mordorée, l'autre d'un gris argenté, chevreaux tels qu'il ne s'en voit que dans les pays du soleil. Devant ses yeux, un beau jardin fleuri. Par-delà le jardin, un cimetière turc planté de cyprès et de térébinthes d'où sortent des roucoulements de tourterelles. Le ciel est d'un bleu ardent au zénith ; il est presque vert à l'horizon.
Stéphane appelle Ivan, qui ratissait une allée. « Pour le consoler, offrez-lui un verre de raki ! Versez jusqu'au bord ! dit-elle au père Alexis. J'ai été un peu vive, ce matin. Hélas ! mon pauvre Ivan, ce n'est peut-être pas la dernière fois. » Dans ce moment, apercevant Gilbert :
« Venez vite ici ! lui cria-t-elle. Asseyez-vous près de moi; j'ai une histoire à vous conter. Elle vous paraîtra aussi neuve qu'intéressante. »
Et quand il se fut assis, agitant son éventail : a Figurez-vous qu'il y avait une fois, dans l'une des tours d'un vieux château, un pauvre enfant qu'un tyran farouche se plaisait à persécuter. Il était si triste, si triste, qu'il était en danger de mourir ou de devenir fou. Heureusement, arriva dans le château un aimable et vaillant chevalier, l'un de ces chevaliers policés qui savent la botanique, le grec et la langue des marionnettes. Ce chevalier était compatissant, et il eut pitié de l'enfant. Il était brave, et il risqua ses jours pour pénétrer dans le donjon où languissait le petit captif. Il était sage, et il lui fit part d'un peu de sagesse. Il avait de l'adresse, du sang-froid, et il lui sauva jusqu'à deux fois la vie.
Et voilà comment il se fit que le pauvre enfant ne mourut pas, et que je suis aujourd'hui la plus heureuse femme de Tunivers... Qu'en dites- vous? N'estce pas que mon conte est joli?
— Oh ! que voilà mal raisonner ! s'écria le père Alexis, qui, à trois pas de là, fumait paisiblement un narghilé en sablant à petits coups un excellent vin de la Commanderie. Vous êtes un esprit superficiel, ma chère fille, et vous ne discernez que les causes secondes. Il fallait dire que, dans ce château où végétait le pauvre enfant, il y avait un brave homme de prêtre qui savait peindre ; et qui, au milieu de ce siècle de barbarie, était seul à représenter les saines traditions du grand art. Et ce brave prêtre passa un contrat avec la sainte Mère de Dieu, et quand il eut peint à fresque les grandes murailles blanches d'une chapelle, il prit la liberté de lui dire :
«J'ai tenu ma parole; ne tiendrez- vous pas la vôtre?
« Et aussitôt il s'opéra un miracle, et les fers du pauvre enfant furent brisés. Ce n'est pas tout encore : il se trouva que cet enfant était une jeune fille, et qu'elle était aimée d'un jeune homme qu'elle devait épouser après un an d'absence. Le vieux prêtre, qui avait assez vécu pour se défier beaucoup des femmes, s'avisa de mettre à notre fillette une image en miniature où il avait peint de sa main deux cœurs traversés d'une flèche, et il lui dit :
« Ma fille, porte sur toi ce médaillon, regarde-le chaque soir et chaque matin. C'est une amulette qui te rendra fidèle à tes premières amours !
« Elle prit l'image, et voilà comment il se fait que nous sommes aujourd'hui les plus fortunés mortels de la terre, fumant d'excellent tabac, -buvant du vin
de Chypre, sans soucis, sans chagrins, et devisant agréablement en face d'un joli jardin et sous un beau ciel, qui est bleu là-ha4it et vert là-bas.
Sur ces entrefaites, le comte Kostia parut uii sarcloir à la main, et, comme il avait entendu la péroraison du père Alexis :
« Cela est fort bien dit, seigneur Pangloss ! s'écriat-il en le secouant par la barbe ; mais il faut cultiver son jardin.
— Et la peinture ! répliqua le bon père sans s'émouvoir.
— Et notre raison ! murmura Gilbert en regardant sa femme entre deux yeux.
— J'y consens, repartit-elle, à une condition, c'est que nous croirons toujours à la folie de l'amitié ! »
Et, s'élançant d'un bond loin de la causeuse, elle s'écria de son air tragique d'autrefois :
« O ma chère folie, je me tuerai le jour où je n'entendrai plus tinter vos charmants grelots !... »
Et, cela dit, elle fît une triple pirouette sur la pointe de son pied droit. Les chevreaux épouvantés lui répondirent en agitant leurs sonnettes...
Ami lecteur, j'ai sujet de croire qu'elle ne se tuera pas, et j'en suis ravi. Je n'ai jamais goûté le proverbe qui dit que « les plus courtes folies sont les meilleures. » Il en est de divines : le point est de choisir.