Le comte Kostia
Victor Cherbuliez a beaucoup écrit. Sous le pseudonyme de Valbert il a donné à la Revue des deux Mondes des chroniques fort goûtées, qui constituaient d'élégantes dissertations sur les sujets les plus variés. Il a publié, dans ce même recueil, la plupart des romans qui, en le faisant mieux connaître, imposèrent son nom à la notoriété universelle.
Est-ce parce que genevois de naissance, il sut conserver de son pays d'origine des parcelles d'indépendance morale et d'invention littéraire propre ? Est-ce, au contraire, parce qu'il posséda très tôt de la tradition française dans sa manière d'écrire une notion plus respectueuse que ses contemporains ? Est-ce, enfin, parce qu'on le vit décidé, alors que le réalisme popularisait tyranniquement des modes nouveaux d'observation de la vie, à ne chercher ses inspirations qu'en lui-même ? Je ne saurais le dire. Mais ce qui est sûr, c'est qu'il usa d'une logique tenace pour rester original au milieu des entraînements que déterminent l'exemple et la vogue d' autrui.
INTRODUCTION
En le lisant on ne peut se douter qu'il est de la même génération que les Concourt et Gustave Flaubert, et si, par sa manie raisonnante, il fait quelquefois ressouvenir de sa grande aînée, George Sand, il n'a ni la vive sensibilité, ni la ferveur prosélytique, ni le désordonné de l'auteur de Mauprat. Il a beau être de Genève, comme Rousseau ; pour forcer l'émotion il prétend ne recourir qu'à un jeu cérébral, et il lui semble indifférent de convaincre, comme il lui répugne de prêcher. L'horreur des moyens vulgaires lui conseille toujours, dans l'étude des problèmes sentimentaux, la solution la plus élégante et non la plus naturelle.
N'est-ce pas, à y bien réfléchir, par quoi il est d'excellente tradition française ? Le roman n'a été, durant six siècles, qu'un conflit de passions et de caractères in abstracto.
L'essentiel, c'était qu'on nous montrât l'homme, non tel ou tel homme. On pouvait s'y efforcer en traçant des " caractères " ou des " portraits." Ceuxci se suffisaient fort bien à eux-mêmes, pour le plus vif contentement d'une élite. Ou bien il convenait qu'on les mît aux prises, de façon à tirer de leur effort contrastant un spectacle et aussi une leçon pour le plus grand nombre, et c'était la tâche d'un Racine, d'un Molière ou d'une Madame de Lafayette. Cela occupait les loisirs d'une grande dame ou emplissait la vie d'un poète.
Victor Cherbuliez se rattache évidemment à la tradition pré-romantique, ce qui ne veut pas dire qu'il n'ait point des obhgations aux écrivains de 1830, car il est trop certain que sa philosophie de l'amour est à peu près celle d'un Hugo ou d'un Musset, qu'elle est taillée dans la fantaisie comme un pourpoint en plein drap. Il y a toutefois, dans les analyses de sentiment où il se complaît, plus
INTRODUCTION
de cérébralité que d'exaltation, et les folies, qu'il n'épargne pas à un amant, sont plutôt des coups de tête que des égarements sensuels.
Il opère comme certains stratèges, par des marches audacieuses et des coups de surprise, avec l'apparent dédain des règles. Le mal, c'est qu'on s'aperçoit qu'il joue, non à la guerre, mais à la petite guerre. Les femmes dont on s'éprend sont jolies, mais ce sont de jolies poupées. L'auteur a beau leur concéder des dons supérieurs, qui font qu'on leur pardonne l'étrangeté de leurs caprices. Luimême nous a avertis, une fois pour toutes, que ce sont des marionnettes — celles dont parle quelque part M. Gilbert Saville — et qu'il s'est joué la comédie derrière la peau du front avant de nous inviter à son spectacle : " J'aime, écrit-il dans Le roman (Tune honnête femme, j'aime ces marionnettes dociles, qui repètent sans se tromper tous les rôles qu'il nous plaît de leur souffler."
De même ses héros masculins ne changent guère. Les plus sympathiques sont des hommes cultivés, dont la vie est attachée à une besogne érudite ou à une curiosité plus profane. Ils ont du courage, l'humeur indépendante, une parfaite quiétude d'âme (l'auteur leur a dit à l'oreille ce qui'il adviendrait d'eux), beaucoup de fierté native, beaucoup de noblesse de caractère, enfin un haut sentiment du devoir. Il leur arrive d'être partagés entre des intérêts contradictoires, où il n'entre d'ailleurs nul égoïsme ; ils ont par surcroît la générosité un peu sourcilleuse des belles âmes et ils ne reculent devant aucun sacrifice pour accomplir leur mission, qui est de sauver d'elle-même ou des autres une charmante jeune fille (Stéphane, miss Rovel, Antoinette Moriaz) et de l'épouser coûte que coûte.
N'allez pas conclure de là que les personnages,
INTRODUCTION^
inventés plutôt qu'observés (quoiqu'il y ait beaticoup d'observation dans leur Invention) de Victo? Cherbuliez sont tous bons, et qu*il nous transporte dans le royaume des anges. Non, il y â dans son œuvre une douzaine de gredins, qui nous intéressent prodigieusement. Car il ne s'agit pas de vulgaires coquins, chargés par décret providentiel d'assurer laborieusement le triomphe du bien à Taide de manœuvres aussi variées qu'inutiles. Ces gens-là ont au contraire la coquetterie de leurs tares^ s'ils n'en ont pas toujours la responsabilité personnelle ; ils en ont, si j'ose dire, les vertus négatives. Samuel Brohl est un agréable aventurier, et Meta Holdenis est une personne que Je saluerai chapeau bas, partout où je la rencontrerai, si j'aurai soin de ne point l'épouser, ni non plus de l'introduire dans mon home. En fait, c'est s'avancer quelque peu que de parler d'une douzaine de gredins. Il n'y a guère de criminels-nés que dans les livres de M. Lombroso et de ses élèves. Chez Victor Cherbuliez il y a beaucoup d'âmes faibles comme dans la vie, il y a des pères Alexis, des moujiks Ivan, des docteurs Paulitch, des êtres de chair et d'os, ceux-là, que le temps, la race, le régime social, les sujétions de toute sorte ont privés d'une partie de leur personnalité humaine ; il y a aussi des grands seigneurs, tel le comte Kostia, que les malheurs conjugaux ont aigri, dont ils ont fait les trois-quarts d'un monstre ; et c'est juste ce qu'il faut pour nous épargner un dénoûment mélodramatique, à quoi l'écrivain ne se fût jamais résigné, parce qu'il était homme de goût. Ainsi s'éclaire l'œuvre qu'on va lire. L'émotion qui s'en dégage naît du mystère entourant la naissance de Stéphane ; mais pour la susciter il a fallu que l'auteur possédât d'autres dons que le sens d'une observation très particulière, le penchant à nouer \m
INTRODUCTION
imbroglio, pour le dénouer ensuite avec Taisance d'un prestidigitateur de là scène.
Simplicité voulue du thème, complication savante et quasi indéfinie des incidents, indifférence profonde pour cet intérêt d'imprévu qui nous cache la conclusion, amour de tête plutôt que passion, voilà les caractéristiques essentielles d'un art, qui, répétons-le, est de la meilleure tradition française, et de la plus élégante.
Peu à peu, chez ce contemplatif, s'était développée une philosophie pleine d'aménité et d'indulgence. On l'a dit : beaucoup comprendre, c'est beaucoup pardonner. Nul n'eut peut-être, parmi les littérateurs d'imagination de la seconde moitié du XIXe siècle, une compréhension aussi large que ce rêveur, qui était un grand érudit, lisait cinq ou six langues, avait de l'économie politique, de l'archéologie, de l'histoire, des sciences de la nature mieux qu'une teinture, une notion goethienne, synthétique et clarifiée, de quoi constituer un viatique moral, au lieu d'être un simple ornement de l'esprit.
On peut donc parler, sans abus de termes, du cosmopolitisme de ce Français adoptif comme du cosmopolitisme d'Edouard Rod, autre Genevois rebelle à l'adoption. C'était, chez l'auteur du Comte Kosiia, moins un trait du caractère qu'une élégance de l'esprit, grâce à quoi il était aussi complètement à l'aise pour disserter sur Un cheval de Phidias ou sur la question romaine que sur le parlement de Francfort. Qu'il n'abusât point de cette aptitude pour nous donner le change dans ses romans, pour y simuler une couleur locale dont il n'avait cure, pour évoquer une ambiance quelconque, il n'y a pas là de quoi embarrasser ses admirateurs. Certes, ils se souviennent de telles pages descriptives, où le voyageur qu'il était avait prouvé une virtuosité
INTRODUCTION
au moins égale, sinon supérieure, ' à celle de nos coloristes du roman. Mais il était logique que, nous transportant dans un monde irréel, où les cerveaux seuls s'entrechoquent, il lui fût totalement indifférent de nous étiqueter une cathédrale ou un paysage après tant d'autres. Et c'est pourquoi Cherbuliez traite la nature et les chefs-d'œuvre de l'homme sans souci d'historien ni de géographe, comme les abbés du XVI Ile siècle faisaient des fresques du XI Ile, en les recouvrant d'un joli badigeon.
Je pense qu'à cet égard Le Comte Kostia est le meilleur échantillon de sa manière. Cette histoire d'un Russe, d'abord émigré en Amérique, puis terré dans un donjon féodal, sur les bords du Rhin, et là s'associant un Français sensible pour des travaux sur l'histoire de Byzance, n'est-ce pas, en raccourci, l'histoire de l'esprit même qui inventa tant de gracieuses fantaisies, de la curiosité qui s'exerça sur des objets si différents ? Cette curiosité ignora toujours la sévérité gênante des frontières, comme cet esprit sut rester insensible, sans cesser de s'y intéresser, aux rivalités passionnées de races, de confessions et de partis. Et c'est par quoi, en dépit de fâcheux pronostics, je soutiens que l'œuvre de Victor Cherbuliez résistera à la morsure du temps, qu'elle gardera dans l'histoire littéraire une place estimable, et, ce qui vaut mieux, une place tout à part. M, WILMOTTE.
Au commencement de l'été de 1850, un seigneur russe, le comte Kostia Petrovitch Leminof , eut la douleur de voir mourir subitement, et dans la fleur de sa beauté, sa femme, plus jeune que lui de douze ans. Cette perte cruelle, à laquelle riem ne l'avait préparé, le jeta dans un violent désespoir, et quelques mois plus tard, cherchant à tromper ses regrets par les distractions d'un lointain voyage, il quitta, dans l'intention de n'y plus revenir, ses terres, voisines de Moscou. Accompagné de ses deux enfants jumeaux âgés de dix ans, d'un pope qui leur servait de gouverneur et d'un serf nommé Ivan, il se rendit à Odessa et y prit passage à bord d'un navire marchand en partance pour la Martinique. Débarqué à Saint- Pierre, il se logea dans une maison
écartée des environs, La profonde solitude où il s'enferma n'apporta pas d'abord à son chagrin l'adoucissement qu*il en espérait. Il ne lui suffisait pas d'avoir quitté son pays, il aurait voulu changer de planète, et il se plaignait de trouver partout la nature trop semblable à elle-même. Aucun site ne lui semblait assez étranger à sa destinée, et dans les lieux déserts où le promenait l'inquiétude désespérée de son cœur, il s'imaginait revoir des témoins importuns de ses joies passées et de l'infortune où elles s'étaient subitement englouties.
Il habitait depuis un an la Martinique, quand la fièvre jaune lui enleva l'un de ses enfants. Par une réaction bizarre de son vigoureux tempérament, ce fut vers ce temps même que sa sombre mélancolie se dissipa et fit place à une gaîté amère et sarcastique qui était plus conforme à son naturel. Dès sa première jeunesse, il avait eu un goût de plaisanterie, un tour railleur dans l'esprit, assaisonnés de cette grâce ironique dans les manières qui est le propre des grands seigneurs moscovites, et qui atteste une longue habitude de jouer avec les hommes et avec les choses. Toutefois sa guérison n'alla pas jusqu'à lui rendre les agréments qu'il portait autrefois dans le commerce de la vie. La souffrance avait amassé en lui un levain de misanthropie qu'il ne prenait pas la peine de dissimuler; sa voix avait perdu ses notes caressantes, elle était devenue rude et saccadée; son geste était brusque et son sourire méprisant. Par moments, toute sa personne annonçait une volonté superbe qui, tyrannisée par les événements, aspirait à prendre sa revanche sur les hommes^
Si terrible cependant qu*il fût parfois aux personnes de son entourage, c'était un diable civilisé que le comte Kostia. Aussi, après un séjour de trois ans sous le ciel des tropiques, il se prit à soupirer après la vieille Europe, et un beau jour on le vit débarquer sur les quais de Lisbonne. Il traversa le Portugal,rEspagne,le midi de la France et la Suisse. A Bâle, il apprit que sur les bords du Rhin, entre Coblentz et Bonn, dans un endroit assez isolé, un vieux château était à vendre. Il se transporta sur les lieux, acheta ces antiques murailles et les terres qui en dépendaient, sans se donner le temps de débattre le prix ni de visiter en détail le domaine. Le marché conclu, il fit faire en hâte quelques réparations urgentes à Vun des corps de logis dont se composait son manoir délabré, qui portait le nom imposant de forteresse de Geierfels, et il ne tarda pas à s* y mstaller, en se promettant d'y passer le reste de ses jours dans une retraite paisible et studieuse.
Le comte Kostia tenait de la nature un esprit vif et prompt qu'il avait fortifié par l'étude. Il avait toujours aimé de passion les recherches historiques; mais de toutes choses il ne savait et ne voulait savoir que ce que les Anglais appellent the matter of fad. Il professait un froid mépris pour les idées générales et les abandonnait de grand cœur aux « songe-creux » ; il se gaussait de toutes les théories abstraites et des esprits naïfs qui les prennent au sérieux; il tenait que tout système n'est qu'une déraison raisonnée, que les seules folies pardonnables sont celles qui se donnent pour ce qu'elles sont, et que c'est le fait d'un pédant d'habiller ses imaginations en théorèmes de géométrie» En générai.
la pédanterie était à ses yeux le vice le moins excusable, et par là, il entendait la prétention de remonter aux principes des choses, « comme si, disait-il, les choses avaient des principes, et comme si le hasard se laissait calculer ». Cela ne l'empêchait pas de dépenser lui-même beaucoup de logique à démontrer qu'il n'y en a point ni dans la créature, ni dans l'homme. Ce sont là de ces inconséquences que les sceptiques ne songent pas à se reprocher, ils passent tous leur vie à raisonner en s'escrimant contre la raison. Bref, le comte Ko tia ne respectait que les faits; il estimait qu'à bien prendre il n'y a que cela dans le monde, et que l'univers, conçu dans son ensemble, est une collection d'accidents qui se contrarient.
Membre de la Société d'histoire et d'antiquités de Moscou, il avait publié autrefois d'importants mémoires sur les antiquités slaves et sur quelques points controversés de l'histoire du Bas- Empire. A peine installé au Geierfels, il s'occupa de remonter sa bibliothèque, dont il n'avait emporté que quelques volumes à la Martinique. Il donna l'ordre qu'on lui expédiât de Moscou la plupart des livres qu'il y avait laissés, et il envoya d'importantes commissions à plusieurs Ubraires d'Allemagne. Quand son sérail (c'était son mot) fut à peu près au complet, il se replongea dans l'étude, et en particulier dans sa chère Byzantine, dont il avait l'insigne bonheur de posséder l'édition du Louvre et trentesix volumes in-folio, et il en vint bientôt à former l'ambitieux projet d'écrire une histoire complète de l'empire byzantin depuis Constantin le Grand jusqu'à la prise de Constantinople. Il s'éprit si fort de
ce grand dessein, qu'il en perdit presque le boire et le manger; mais à mesure qu'il avançait dans ses recherches, il était plus effrayé de l'immensité de l'entreprise, et il conçut le désir de se prociurer un aide intelligent, sur lequel il pût se décharger d'une partie de la besogne. Comme il se proposait d'écrire en français son volumineux ouvrage, c'est en France qu'il dut chercher cet outil vivant qui lui manquait, et il s'en ouvrit à l'une de ses anciennes connaissances de Paris, le docteur Lerins. « Depuis près de trois ans, lui écrivit-il, j'habite un véritable nid de hibou, et je vous serais fort obligé de me procurer un jeune oiseau de nuit qui fût capable de demeurer deux ou trois années dans un vilain trou sans y mourir d'ennui. Entendez-moi bien, il me faut un secrétaire qui ne se contente pas d'avoir une belle main et d'écrire le français un peu mieux que moi; je le voudrais philologue consommé et helléniste de première force, un de ces hommes tels qu'il doit s'en rencontrer à Paris, nés pour être de l'Institut, et dont l'enchaînement des causes secondes contrarie la vocation. Si vous réussissez à me découvrir ce précieux sujet, je lui donnerai la meilleure chambre de mon château et douze mille francs d'appointements. Je tiendrais beaucoup à ce que ce ne fût pas un sot. Quant au caractère, je n'en parle pas; il me fera l'amitié d'avoir celui qui me conviendra. »
M. Lerins était lié avec un jeune Lorrain, nommé Gilbert Savile, savant de grand mérite, qui depuis plusieurs années avait quitté Nancy pour venir tenter fortune à Paris. A vingt-sept ans, il avait présenté à un concours ouvert par l'Académie des
Inscriptions un mémoire sur îa langue étrusque qui remporta le prix et fut déclaré tout d'une voix un chef-d'œuvre de sagace érudition. Il espéra quelque temps que ce premier succès, qui l'avait mis en renom parmi le monde savant, l'aiderait à obtenir quelque poste lucratif et à sortir de la situation précaire où il se trouvait. Il n'en fut rien. Son mérite forçait l'estime; la rondeur de ses manières et le charme de son commerce lui conciliaient la bienveillance ; ses relations étaient nombreuses : il était âccueiUi et caressé. Il obtint même, sans l'avoir recherchée, l'entrée de plus d'un salon où il rencontrait des hommes en position de lui être utiles et d'assurer son avenir. Tout cela pourtant ne lui servit de rien, et de places, point de nouvelles ! Ce qui lui nuisait le plus, c'était cette indépendance d'opinions et de caractère qui était dans son sang. Rien qu'à le voir, on devinait en lui un homme incapable de se laisser Uer les mains, et la seule langue que cet habile philologue ne pût apprendre, c'était le jargon d'une coterie. Ajoutez à cela que Gilbert était une âme contemplative et qu'il en avait les fiertés et les indolences. Faire des démarches, se remuer, solliciter, lui était un supplice. On pouvait oublier impunément une promesse qu'on lui avait faite, il n'était pas homme à revenir à la charge, et d'ailleurs, ne se plaignant jamais, on n'était pas tenté de le plaindre. Bref, parmi les personnes qui eussent été à même de le protéger et de le pousser, les unes disaient sans le penser : « Qu'a-t-il besoin de notre aide? Un talent si remarquable fera bien son chemin tout seul. » D'autres pensaient sans le dire : « Prenons-y garde : c'est un autre Letronne. Une fois
le pied à Tétrier, Dieu sait où il s'arrêtera. » D'autres enfin disaient et pensaient : « Ce jeune homme est charmant. Il est si discret... ce n'est pas comme tel et tel... » Tous les indiscrets qu'ils citaient étaient placés...
Les difficultés de sa vie avaient rendu Gilbert sérieux et réfléchi, elles n'avaient ni resserré son cœur, ni éteint son imagination. Il était trop sage pour se révolter contre sa destinée, mais il était décidé à lui demeurer supérieur. « Tu es ce que tu peux, lui disait-il ; mais ne te flatte pas que je te prenne jamais pour la mesure de mes pensées. »
C'était une âme singulière que ce Gilbert. Quand il avait essuyé quelque dégoût, quelque déboire, quand il s'était vu frustré dans quelque chère espérance, quand une porte en tr' ouverte s'était brusquement refermée devant lui, il laissait là pour quelques heures ses occupations habituelles, il s'en allait herboriser dans les environs de Paris, et c'en était assez pour lui faire tout oublier.
Après avoir lu la lettre de M. Leminof, le docteur Lerins se rendit auprès de Gilbert : il lui peignit le comte Kostia tel que ses souvenirs un peu lointains le lui représentaient, il l'engagea même, avant de prendre un parti, à peser mûrement le pour et le contre; mais, dès qu'il eut quitté son jeune ami :
« Après tout, j'espère qu'il refusera, se dit-il; ce serait une trop bonne aubaine pour ce boyard ! De sa figure très moscovite, je ne vois plus qu'une énorme paire de sourcils, les plus toufïus, les plus altiers qui furent jamais, et peut-être est-ce là tout. Il y a de ces hommes qui sont tout en sourcils ! Quel contraste avec notre cher Gilbert i Ce mélange
de force et de douceur qui paraît en lui, cette noble tête, ce large front ouvert, ces grands yeux bleus où se peignent des curiosités si bienveillantes, cet air de gravité recueillie, souvent égayé par un sourire jeune et frais qui s'accorde avec la limpidité du regard, cette voix pure, nette, franche, un peu chantante, qui sait donner aux choses de l'esprit comme un accent du cœur..., qu'est-ce que le comte Kostia ferait de tout cela? A ses heures, je ne le nie pas, il savait être aimable, gracieux, séduisant; mais la griffe était là-dessous. En vérité, lui donner Gilbert, ce serait jeter une perle entre les pattes d'un léopard ! »
Ainsi résonnait M. Lerins; mais, deux heures plus tard, Gilbert reçut une lettre qui le décida à partir pour le Geierfels. Elle lui était adressée par l'un des conservateurs de la Bibliothèque impériale et lui annonçait qu'une place vacante au département des manuscrits venait d'être donnée à l'un de ses compétiteurs, moins recommandable par le mérite, mais né apparemment sous une meilleure étoile. Les dernières lignes étaient ainsi conçues : « Ne vous découragez pas; vous avez le bâton de maréchal dans votre giberne. Un homme tel que vous est assuré de son avenir. »
a Ils me répéteront cela jusqu'à la veille de ma mort !» se dit Gilbert en hochant la tête. Et sans plus tarder il courut chez M. Lerins.
Le docteur essaya d'ébranler sa résolution; puis, voyant que c'était peine perdue :
« Mon cher Gilbert, finit-il par lui dire, vous voilà décidé; permettez-moi de vous donner quelques petits conseils» Ce grand seigneur moscovite avec
qui vous allez vivre tête à tête dans une retraite sauvage, j'ai l'honneur de le connaître, et je crois le savoir par cœur. Je vous en conjure, ne vous laissez pas prendre aux grâces de son esprit, aux séductions de ses manières. Pour l'amour de Dieu, n'allez pas aimer cet homme, ne lui donnez pas la cent millième partie de votre cœur; ce serait autant de perdu, et plus tard vous seriez confus d'avoir fait un marché de dupe... Ensuite dites- vous bien que, s'il donne un traitement de douze mille francs à son secrétaire, c'est qu'il entend exiger beaucoup de lui. Donnant donnant, œil pour dent. Et rappelez-vous plutôt ces mots de sa lettre : « Le jeune oiseau de nuit me fera l'amitié d'avoir le caractère qui me conviendra. » Aussi le comte Kostia vous demandera pour douze mille francs d'abnégation. Etes- vous en fond? Il faut que la somme y soit. De grâce, soyez conséquent et, après avoir accepté le marché, n'allez pas disputer pour obtenir un rabais. Ces ergoteries ne vous mèneraient à rien, et votre dignité en souffrirait. Tel est mon second conseil, et voici le troisième, car encore est-il bon de mettre de la méthode dans ses raisonnements. Ce gracieux boyard est revenu de tout, c'est le roi des sceptiques, et soyez sûr que le dêniaisement russe atteint des dimensions qui ne se peuvent dire. Cet homme-là n'a aucune croyance, et je doute même qu'il ait des opinions. Ne lui laissez donc pas soupçonner vos enthousiasmes. Il s'en ferait un jouet. Je crois déjà le voir allongeant sur cette proie ses ongles crochus de chat sauvage. Que votre cœur fasse le mort, mon cher Gilbert ! sinon, gare aux coups de griffe ! Et, quoi que vous en puissiez dire^
lo LE COMTE KOSTIA
m'est avis que votre âme est une vraie sensitive. Il n'est pas besoin de la pincer bien fort pour la faire soufirir.
— Et maintenant à mon tour, dit M°^®Leriiis, qui était survenue à temps pour prendre part à la conférence; mon cher monsieur, écoutez-moi bien. M. Lerins s'imagine que le Geierfels est une thébaïde; moi, je n'en crois rien. Quand M. Leminof était ici, il allait volontiers dans le monde. Je ne prends pas au sérieux ses goûts de retraite. Vous allez voir que vous trouverez là-bas des fêtes, des bals, des galas, des cavalcades, des Polonaises à l'air penché, des princesses de théâtre, des beautés tongouses, des roses blanches, des chapeaux à panache, des rivières de diamants, des aventures, des billets doux, des airs de guitare... que sais- je encore? Mon pauvre philosophe, qu'allez- vous devenir dans ce tourbillon? Je crains que la tête ne vous tourne, et voici le conseil que je vous donne, — prenez-le pour sage, bien qu'il ne soit pas en trois points, comme le sermon de M. Lerins : — ne faites pas, mon cher monsieur, la sottise de jeter votre cœur au monde; le monde est un chien mal élevé qui ne rapporte pas.
— Voilà bien les femmes! s'écria M. Lerins en haussant les épaules. Leurs conseils n'ont pas le sens commun. M°^^ Lerins raisonne comme cette brave femme de mère dont le fils partait pour se faire mineur, et qui lui fourrait au fond de sa malle un préservatif contre les coups de soleil ! »
Gilbert ne pouvait s'empêcher de trouver qu'on le conseillait un peu trop, et que Boileau en parle à son aise, quand il dit i
LE COMTE KOSTÏA n
Aimez qu'on vous conseille et non pas qu'on vous loue.
i( Si quelque beauté tongouse me brise le cœur, répondit-il en riant à M°^® Lerins, j'en ramasserai soigneusement tous les morceaux, je vous les rapporterai, vous les rejoindrez, et vous m*en ferez un cœur à peu près neuf. »
Huit jours après, il était en route.
ÏI
A Cologne, Gilbert s'embarqua à bord d'un bateau à vapeur pour remonter le Rhin jusqu'à dix ou douze lieues en amont de Bonn. Vers le soir, un brouillard épais s'étendit sur le fleuve et ses rives. On dut jeter l'ancre et demeurer en panne toute la nuit. Ce contretemps rendit Gilbert mélancolique; il y retrouvait une image de sa destinée. Il avait, lui aussi, un courant à remonter, et plus d'une fois un triste et sombre brouillard était venu lui dérober la vue de son chemin.
Au matin, le temps s'éclaircit ; on leva l'ancre, et à deux heures après midi Gilbert débarquait à une station distante de deux lieues du Geierfels. Il n'était pas pressé d'arriver. Bien qu'il fût « né tout consolé », comme le lui reprochait quelquefois M. Lerins, il redoutait le moment où les portes de sa prison se refermeraient derrière lui, et il était disposé à jouir pendant quelques heures encore de sa chère hberté. « Nous allons nous quitter, lui disait-il, prenons du moins le temps de nous faire nos adieux ! »
Au lieu de louer une voiture pour transporter sa personne et ses effets, il consigna ses malles chez un commissionnaire qui s'engageait à les lui expédier le lendemain, et il se mit en chemin à pied, portant sous son bras une petite valise, et se promettant bien de ne point se hâter. Une heure plus tard, il avait quitté la grande route et il se reposait dans un humble cabaret situé sur un monticule planté de beaux arbres. Il se fit servir à dîner sous une tonnelle. Son repas se composa d'une tranche de jambon fumé et d'une omelette au cerfeuil, qu'il arrosa d'un petit vin clairçt qui ne sentait point révent. Ce festin à la Jean-Jacques lui parut délicieux ; il était assaisonné de cette liberté du cabaret qui était plus chère à l'auteur des Confessions que la liberté même d'écrire.
Quand il eut fini de manger, Gilbert se fit apporter une tasse de café, ou plutôt de ce breuvage noirâtre qu'on appelle café en Allemagne. Il eut peine à le boire, et il se prit à regretter l'excellent moka qu'apprêtait de ses mains M°^^ Lerins. Cela le fit penser à cette aimable femme et à son mari.
« C'est singulier, se dit-il, ces excellentes gens m'aiment beaucoup et me connaissent bien peu. Tous les conseils qu'ils me donnaient l'autre jour s'adressaient à im Gilbert de fantaisie. Ils ne savent pas à quel point je suis raisonnable. Par moments, il me semble que j'ai déjà vécu une fois, tant mon âme prend aisément toutes les attitudes que commandent les circonstances. »
Bientôt Gilbert oublia Paris et M"^^ Lerins, et il tomba dans me vsigue rêverie. On était dans les premiers jours de mai. Les arbres commençaient à
verdoyer. C'était ce moment si solennel et si doux où la terre sort de son long sommeil : elle jette dans l'espace des regards languissants; à travers les ombres qui voilent encore ses yeux, elle entrevoit confusément le soleil; elle reconnaît en lui ce fantôme adoré dont elle rêvait en dormant; une joyeuse folie s'empare d'elle, et la vie qui bouillonne dans son sein jaillit en flots de sève dans la tige grandissante des fleurs et dans le tronc noueux des vieux hêtres rajeunis... Et cette sève printanière montait aussi au cœur de Gilbert. Il en était étourdi, accablé. Une brise caressante jeta comme un soupir dans le feuillage naissant d'un marronnier voisin, et un oiseau se mit à chanter. Il semblait à Gilbert que ce chant et ce soupir sortaient des profondeurs de son être. Dans la rêverie, le cœur répète comme un écho la grande musique de l'univers; il devient semblable à ces coquilles marines d'où l'on entend sortir, en les approchant de son oreille, le confus et majestueux murmure de l'Océan.
Mais la rêverie de Gilbert prit subitement un autre cours. Du banc où il était assis, il apercevait le Rhin, le chemin de halage qui côtoyait ses eaux grisâtres et, plus près de lui, la grande route blanche où de pesants chariots et des chaises de poste soulevaient par intervalles des nuages de poussière. Cette route poudreuse absorba bientôt toute son attention. Il lui sembla qu'elle lui faisait les yeux doux; elle l'appelait, elle lui disait :
« Suis-moi, nous nous en irons ensemble dans les pays lointains; nuit et jour, infatigables tous deux, nous marcherons du même pas, ni)us franchirons les rivières et les montagnes, chaque matin nous
changerons d'horizons. Viens, je t'attends, donnemoi ton cœur, je suis la fidèle amie des vagabonds, je suis la divine maîtresse des cœurs hardis et iorts qui traitent la vie comme une aventure.., »
Gilbert n'était pas homme à rêver longtemps. Il revint à lui, il se leva, se secoua.
« Tout à l'heure, pensa- t-il, je me croyais raisonnable; il n'y paraît guère. Allons, courage, reprenons notre bâton et partons pour le Geierfels. »
Comme il entrait dans la cuisine de l'auberge pour payer son écot, il y trouva le cabaretier occupé à bassiner avec de Teau tiède la joue saignante d'un enfant. Pendant cette opération, l'enfant pleurait, et le cabaretier jurait. Dans cette minute, sa femme survint :
«Qu'est-ildonc arrivé à Wilhelm? demanda-t-elle,
— Il est arrivé, répondit-il en colère, que tout à l'heure M. Stéphane passait à cheval dans le chemin du Moulin, l'enfant marchait devant lui avec ses porcs. Le cheval de M, Stéphane s'est ébroué, et M. Stéphane, qui avait peine à le tenir, a dit à l'enfant : a Or çà, crois-tu, petit imbécile, que mon « cheval soit fait pour avaler la poussière que font « tes pourceaux? Tire au large, pousse-les dans le (( taillis, et laisse-moi le champ libre! — Prenez « vous-même par le bois, le sentier est à deux pas, » lui a répondu l'enfant. Là- dessus M. Stéphane s'est fâché, et comme l'enfant se mettait à rire, il a couru sur lui et lui a cinglé le visage d'un coup de cravache. Mordieu ! qu'il y revienne, ce petit monsieur, et je lui apprendrai à vivre. Je prétends l'attacher un de ces jours à un arbre et lui rompre dix fagots de bois vert sur le dos 1
— Ah ! prends garde à ce que tu dis, mon vieux Peter ! reprit sa femme d'un air d'effroi. Si tu touchais au petit, tu pourrais t' attirer sur les bras de méchantes affaires!
— Qui est-ce M. Stéphane? » demanda Gilbert. Le cabaretier, que l'avertissement de sa femme
venait de rappeler à la prudence, lui répondit sèchement : « Stéphane est Stéphane, les curieux sont des curieux, et les moutons ont été mis au monde pour être tondus. »
Il le lui fit bien voir. Le pauvre Gilbert paya son frugal repas cinq ou six fois ce qu'il valait.
« Je n'aime pas ce Stéphane ! se dit-il en sortant. Il est cause que je viens d'être rançonné. Estce ma faute à moi s'il est haut à la main? »
Gilbert descendit le mamelon et se retrouva sur la grande route; elle ne lui plaisait plus, il savait trop bien où elle le conduisait. Chemin faisant, il s'informa s'il y avait encore loin jusqu'au Geierfels. On lui répondit qu'en marchant bien, il y serait rendu en moins d'une heure. Gilbert ralentit le pas; décidément il n'avait pas hâte d'arriver.
Le printemps avait toujours été sa saison de mélancolie. Quand les arbres se couvraient d'un nou. veau feuillage, il eût trouvé naturel que sa vie aussi se mît à verdir; mais il avait beau regarder au bout des branches, il n'y découvrait pas le moindre bourgeon. Il lui paraissait que sa destinée avait une couleur de feuille morte, et cependant il sortait de son cœur des parfums, des bruits de printemps, car, en dépit de tout, ce cœur était resté jerme. « Non, ce n'est pas mon cœur qui est jeune, se dit-il en marchante c*est mon esprit. Le bon docteur me prend
i6 LE COMTE KOSTIA
pour une sensitive, il ne se doute pas combien je suis maître de mes sentiments. Et, à vrai dire, je n'ai pas de peine à les tenir en échec; ils ne m'ont jamais livré des assauts bien dangereux. J'aurai trente ans, vienne la Saint-Médard, et je ne sais encore que par ouï-dire ce qu'est cette folie que le monde appelle l'amour. C'est un pays de féeries où je n'ai jamais abordé... car de mes amourettes de vingt ans n'en parlons pas ! EUes ne m'ont rien appris là-dessus... Vraiment, je crois que la nature, en me créant, n'a pas voulu se mettre en frais; elle ne m'a pas habillé de neuf, elle a logé dans ma poitrine un vieux cœur qui avait déjà servi. Ce cœur porte les cicatrices de blessures que je n'ai jamais reçues, il a des ressouvenirs lointains de passions que je ne me rappelle pas avoir jamais éprouvées. Dans mon existence actuelle, je ne suis qu'un contemplatif passionné. Puisse mon esprit conserver à jamais sa jeunesse ! Eternelle vérité, que mes pensées aient toujours des ailes pour monter à vous !... Et cependant, se dit-il encore, les ambitions de l'esprit sont une source de souffrances. La vie est facile pour les hiboux, les espaces ne les invitent pas; mais l'aigle veut monter au soleil : dût-il retomber l'œil consumé, l'aile brisée, et livrer pour jouet à l'écume des mers sa morne dépouille... un instant, du moins, la splendeur de l'empyrée aura étanché les soifs ardentes de sa prunelle, et ses regards auront vidé d'un seul trait la coupe des célestes clartés... Moi, Gilbert, je ne suis pas de la confrérie des aigles, je les ai souvent suivis de loin dans leurs ascensions aériennes, et plus d'une fois j'ai ressenti les douloureuses voluptés du vertige. Ce
sont là les seules aventures de ma vie. Ah ! puissé-je ne jamais redouter de si glorieuses fatigues ! »
Et il ajouta en s' exaltant : a Celui-là seul peut se vanter d'avoir vécu, qui un jour posséda la vérité, qui pressa d'une lèvre pure cette sainte hostie, qui sentit sa chair frémir à cet attouchement sacré et la vie divine se répandre comme un torrent dans ses veines embrasées !... Et cependant cela même ne me suffirait pas. Je voudrais trouver l'occasion d'accomplir un acte, un seul acte où je pusse faire passer mon âme tout entière, un acte dont on pût dire : « Dieu était là ! » un acte de foi, de dévouement dont le souvenir répandît comme un parfum sur ma vie. Cette occasion se présentera- t-elle? Hélas! en matière de vertu, la destinée semble me condamner à la portion congrue. »
Tout en se livrant à ces réflexions, Gilbert poursuivait son chemin. Il n'était plus qu'à une demilieue du château, lorsqu'il aperçut sur sa droite, un peu au-dessus de la route, une jolie fontaine qu'abritait une grotte naturelle. Un sentier y conduisait, et ce sentier exerça sur Gilbert une attraction irrésistible. Il alla s'asseoir sur le rebord de la fontaine, les pieds appuyés sur une pierre moussue. Ce devait être sa dernière halte, car la nuit approchait. Au bruit de l'eau qui bouillonnait dans le bassin, Gilbert avait repris le cours de sa causerie intérieure, quand il fut tiré brusquement de sa méditation par le bruit du sabot d'un cheval qui gravissait le sentier. Il leva les yeux, et il vit venir à lui, monté sur un grand alezan, un jeune homme de seize ans, dont la figure maigre et pâle était encadrée de magnifiques cheveux châtain clair retombant en boucles sur ses
i8 LE COMTE KOSTIA
épaules. Il était petit, mais admirablement svelte et bien pris dans sa taille. Les traits de son visage, quoique nobles et réguliers, éveillèrent chez Gilbert plus de surprise que de sympathie : l'expression en était dure, sèche et chagrine, et sur ce beau visage d'adolescent n'apparaissait aucune des grâces de la jeunesse.
Le jeune cavalier venait droit à lui, et quand il fut à deux pas de la fontaine, il s'écria en allemand, d'une voix impérieuse : « Mon cheval a soif. Mon brave homme, videz-moi la place. »
Gilbert ne se dérangea pas.
« Vous le prenez sur un ton bien haut, mon petit ami, répondit-il dans la même langue, qu'il savait fort bien, mais qu'il prononçait à la diable, je veux dire à la française.
— Mon grand ami, combien faites-vous payer vos leçons de savoir-vivre? » lui répliqua le jeune homme en contrefaisant sa prononciation. Puis il ajouta en français, avec une pureté d'accent irréprochable : « Allons, exécutez- vous lestement, je n'aime pas à attendre ! » Et il coupa l'air de sa cravache.
« Monsieur Stéphane, dit alors Gilbert, qui n'avait pas oublié l'aventure du petit Wilhelm, votre cravache finira par vous jouer de mauvais tours !
— Qui vous a donné le droit de savoir mon nom? s'écria-t-il impétueusement en redressant la tête.
— Ce nom est déjà célèbre dans le pays, repartit Gilbert, et vous l'avez écrit tantôt en caractères fort Usibles sur la joue d'un petit porcher. »
Stéphane, car c était bien lui, rougit de colère et leva sa cravache d un air menaçant; mais d'un coup
LE COMTE KOSTÎÂ ig
de son bâton Gilbert envoya cette cravache rouler au fond d*un fossé, à vingt pas de distance.
Quand il reporta ses regards sur l'enfant^ il se repentit de ce qu*il venait de faire, car sa figure était effrayante à voir: sa pâleur était devenue livide; tous les muscles de son visage s'étaient contractés, son corps était agité de mouvements convulsifs; il essayait en vain de parler, îa voix expirait sur ses lèvres^ on eût dit que son âme fût près de l'abandonner. Il ôta précipitamment Fun de ses gants et voulut le jeter à la face de Gilbert; mais sa main tremblante le laissa échapper» Un instant il contempla d*mî œil de reproche et de mépris cette main fluette dont il maudissait F impuissance; puis des larmes jaiUirent en abondance de ses yeux, il se pencha sur le cou de son cheval, et d*une voix étouffée il murmura :
« Pour l'amour de Dieu, si vous ne voulez p^ que je meure de rage, rendez-moi... rendez-moi... s
Il ne put achever; mais déjà Gilbert s'était élancé vers le fossé, avait ramassé la cravache et la lui avait remise, ainsi que le gant. Stéphane, sans le regarder, lui répondit par une légère inclination de tête ; il tenait ses yeux attachés sur le pommeau de sa selle et semblait chercher à reprendre possession de lui-même. Gilbert eut pitié de son état et se détourna pour ne pas Tembarrasser de ses regards; mais au moment où il se penchait pour ramasser sa canne et sa vaHse, Tenfant, d'un coup de cravache bien appliqué, lui enleva son chapeau qui roula dans le fossé, et lorsque Gilbert, surpris et indigné, voulut se précipiter sur le jeune traître, il avait déjà lancé son cheval au triple galop et en im cUn d*œil
20 LE COMTE KOSTTA
il atteignit la grande route, où il disparut dans un tourbillon de poussière.
Gilbert fut beaucoup plus affecté de cette aventure que sa philosophie ne semblait le lui permettre. Il se remit en chemin d'un air pensif; il voyait toujours devant lui la figure blême et décomposée de Tenfant. « Cet excès de désespoir, se disait-il, marque une âme orgueilleuse et passionnée; mais la perfidie dont il a payé ma générosité est d'un cœur vil et dépravé. » Et se frappant le front : « Mais j'y pense : à en juger par son nom, ce jouvenceau pourrait bien être le fils du comte Kostia. Ah ! l'aimable compagnon que j'aurai là pour égayer ma captivité ! M. Leminof aurait dû me prévenir. C'était un article à noter dans le cahier des charges. »
Gilbert avait le cœur serré; il se voyait déjà condamné à défendre incessamment sa dignité contre les taquineries et les insolences d'un enfant mal élevé, et cette perspective l'attristait. Il se plongea si profondément dans ses réflexions mélancoliques qu'il se trompa de chemin. Il dépassa l'endroit où il devait quitter la grande route pour gravir la colhne escarpée dont le château formait le couronnement. Par bonheur, il fit la rencontre d'un passant qui le remit sur la voie. La nuit était déjà obscure lorsqu'il fit son entrée dans la cour du vaste manoir. Ce grand assemblage de constructions discordantes ne lui apparut que comme une masse sombre dont le poids l'écrasait. Il démêlait seulement une ou deux tourelles élancées dont les toits pointus se profilaient sur le ciel étoile. Au moment où il cherchait à se reconnaître, d'énormes dogues furieux se ruèrent sur Lui, et il eût été dévoré si, au bruit de leurs
LE COMTE KOSTIA 2i
aboiements, un valet de chambre haut de six pieds et fort roide d'encolure ne fût sorti au-devant de lui une lanterne à la main. Dès que Gilbert eut décUné son nom, il le pria de suivre. Ils traversèrent une terrasse, forcés d'écarter à chaque pas les dogues qui grommelaient sourdement; ces aimables hôtes avaient regret du souper dont on venait de les frustrer. A la suite de son guide, Gilbert s'engagea dans un petit escalier tournant, et quand ils eurent atteint le palier du troisième étage, le valet de chambre, ouvrant une porte cintrée, l'introduisit dans une vaste pièce circulaire où avait été dressé un lit à baldaquin. « Voilà votre chambre, » lui dit-il sèchement, et après avoir allumé deux bougies et les avoir placées sur une grande table ronde, il sortit et ne reparut qu'au bout de vingt minutes, apportant un plateau chargé d'un samovar, d'un pâté de venaison et de volailles froides. Gilbert mangea de bon appétit, et il s'en sut un gré infini. « Mes sottes rêveries, se disait-il, ne m'ont pas gâté l'estomac. »
Gilbert était encore à table quand le valet de chambre rentra et lui remit un billet du comte; il était ainsi conçu :
« M. Leminof souhaite la bienvenue à M. Gilbert Savile. Il aura le plaisir de lui rendre visite demain dans la matinée. »
« Demain nous rentrerons dans le sérieux de la vie, se disait Gilbert en savourant une tasse du thé vert le plus exquis, et vraiment j'en suis bien aise, car je n'approuve pas l'usage que je fais de mes loisirs. J'ai passé toute cette journée à raisonner sur moimême, à disserter sur mon esprit et sur mon cœur. C'est sans contredit le plus sot des passe-temps !... »
Et tirant de sa poche un carnet, il y écrivit ces mots : « Oublie-toi, oublie-toi, oublie-toi. » Gilbert en usait comme le philosophe Kant, lequel, ne pouvant se consoler d'avoir perdu un vieux domestique nommé Lampe, écrivait sur son journal : « Souviens-toi d'oubher Lampe. »
Il demeura quelques instants debout dans l'embrasure de la fenêtre, contemplant la voûte céleste qui brillait de mille feux ; puis il se mit au lit, mais son sommeil ne fut pas tranquille : Stéphane lui apparut dans ses rêves... Un moment il crut le voir agenouillé devant lui, le visage inondé de larmes, et comme il s'approchait pour le consoler, l'enfant tira de son sein un poignard et lui en perça le cœur.
Gilbert se réveilla en sursaut et il eut quelque peine à se rendormir.
Un grand plaisir attendait Gilbert à son réveil; il se leva comme le soleil commençait à paraître et, dès qu'il fut habillé, il courut à la fenêtre pour examiner le paysage.
La rotonde qui lui avait été assignée pour logement formait à elle seule l'étage supérieur d'une tourelle qui flanquait l'un des angles du château. Cette tourelle et une grosse tour carrée, située à l'autre extrémité de la même façade, avaient vue sur le nord, et de ce côté le rocher était coupé à pic et formait un précipice de trois cents pieds d'un
aspect fort imposant. Quand Gilbert mit le nez à la
fenêtre^ son regard plongea dans le gouffre, où flottait une vapeur bleuâtre que le soleil naissant perçait de ses flèches d'or; ce spectacle le transporta. Avoir un précipice sous sa fenêtre, c'était une nouveauté qui lui causa une joie infinie. Ce précipice était son domaine, sa propriété; ses yeux en prenaient possession. Il ne se lassait pas de contempler ces rochers escarpés comme des murailles, et dont les parois étaient coupées par des bandes transversales de broussailles et de buissons rabougris. Depuis longtemps il n'avait éprouvé une sensation aussi vive, et il dut convenir que, si son cœur était vieux, ses sens étaient encore tout neufs. Le fait est qu'en ce moment Gilbert, le grave philosophe, était heureux comme un enfant, et en entendant le murmure solennel du Rhin, auquel se mariaient les croassements d'un corbeau et les cris stridents des martinets qui rasaient de leur aile inquiète les mâchicoulis de la tourelle, il se persuada que le fleuve enflait sa voix pour le saluer, que les oiseaux lui donnaient une aubade, et que la nature tout entière célébrait une fête dont il était le héros.
Ce fut à peine s'il put s'arracher à sa chère fenêtre pour déjeuner, et il était de nouveau en contemplation lorsque M. Leminof entra dans sa chambre. Il ne l'entendit pas venir, et il fallut que le comte toussât trois fois pour lui faire retourner la tête. En apercevant l'ennemi, Gilbert tressaillit; mais il n'eut pas de peine à se remettre. Cependant ce tressaillement nerveux qu'il n'avait pu réprimer avait fait sourire le comte, et ce sourire le chagrina. Il sentait que M. Leminof réglerait sa conduite à son
égard sur l'idée qu'il prendrait de lui dans cette première entrevue, et il se promit de bien se surveiller.
Le comte Kostia était un homme entre deux âges, bien fait, de très grande taille, les épaules larges, un grand air, un front sévère et hautain, un bec d'oiseau de proie, la tête haute et légèrement ramenée en arrière, de grands yeux gris bien fendus d'où sortaient des regards à la fois perçants et incertains, une figure expressive, d'une coupe régulière, et où Gilbert ne trouva guère à reprendre que des sourcils trop touffus et des pommettes un peu trop saillantes; mais ce qui ne lui plut pas, c'est que M. Leminof resta debout en le priant de s'asseoir, et comme Gilbert faisait quelques façons, le comte y coupa court par un geste impérieux accompagné d'un froncement de sourcils...
. « Monsieur le comte, hii dit mentalement Gilbert, vous ne sortirez pas d'ici sans vous être assis !
— ]\Ion cher monsieur, dit le comte en arpentant la chambre les bras croisés sur la poitrine, vous avez dans le docteur Lerins un ami très chaud. Il fait un cas infini de votre mérite ; il a même eu TobUgeance de me donner à entendre que j'étais tout à fait indigne de posséder dans ma maison un pareil trésor de sagesse et d'érudition. Aussi m'a-t-il expressément recommandé d'avoir pour vous les plus grands égards; il m'a fait sentir que je répondais de vous à l'univers et que l'univers me ferait rendre mes comptes. Vous êtes bien heureux, monsieur, d'avoir de si bons amis; c'est une bénédiction particulière du ciel. »
Gilbert ne répondit rien ; il se mordait les lèvres et regardait à ses pieds.
a M, Lerins, reprit le comte, m'apprend encore que vous êtes à la fois timide et fier, et il me supplie de vous ménager beaucoup. Il prétend que vous êtes capable de beaucoup souffrir sans en rien marquer. C'est un talent qui aujourd'hui ne court pas les rues. Ce qui me chagrine, c'est que notre excellent ami M. Lerins m'a tout l'air de me considérer comme un loup-garou. Je serais désolé, monsieur, de vous faire peur. » Et se tournant à moitié vers Gilbert : « Voyons, regardez-moi bien; est-ce que j'ai des griffes au bout des doigts? »
Le pauvre Gilbert maudissait in petto M. Lerins et son zèle indiscret.
« Oh ! monsieur le comte, répondit-il de sa voix la plus nette et de son air le plus tranquille, je ne me défie jamais des griffes de mon prochain. Seulement, quand d'aventure il m' arrive de les sentir, je crie très fort et je me défends. »
Le son de voix de Gilbert et l'expression de son visage frappèrent M. Leminof. Ce fut à son tour, sinon de tressaillir (il ne tressaillait guère), du moins d'être étonné. Il le regarda un instant en silence, puis il reprit d'un ton plus sardonique :
« Ce n'est pas tout. M. Lerins (ah ! quel admirable ami vous avez là !) veut bien m' apprendre encore que vous êtes, monsieur, ce qui s'appelle aujourd'hui une belle âme. Qu'est-ce qu'une belle âme? Je n'en sais trop rien...» Et en parlant ainsi, il avait l'air de chercher tour à tour une mouche au plafond et une épingle sur le parquet. « Que voulez- vous? J'ai sur toutes choses des idées très arriérées, et je n'entends rien au vocabulaire de mon siècle. Je sais très bien ce que c'est qu'un beau cheval, une belle
26 LB COWTE EOSTÏA
femme; mais une belle âme l Sâîmess-vons m*expliquer, monsieur, ce que c'est qu^une belle âme? »
Gilbert ne répondit mot. D était tout occupé à adresser au ciel la prière du philosophe : « O mon Dieu ! gardez-moi contre mes amis ! Je me charge de mes ennemis. »
a Mes questions vous semblent peut-être indiscrètes, poursuivit M. Leminof; prenez-vous-en à M. Lerins. Sa dernière lettre m*a causé de vives inquiétudes. Il vous annonçait à moi comme un être exceptionnel; il est naturel que je prenne mes informations. Je déteste les mystères, les surprises. J'ai ouï parler d'un petit prince d*Abyssinie qui, pour témoigner sa gratitude au missionnaire qui l'avait converti, lui envoya en cadeau une grande caisse en bois de senteur. Quand le missionnaire ouvrit la caisse, il y trouva un joli crocodile du Nil tout vivant. Jugez de son plaisir ! Ce sont de ces aventures qui prêchent la prudence. Aussi, quand notre excellent ami M. Lerins m*envoie en cadeau une belle âme, il est naturel que je déballe avec précaution, et qu'avant d'installer chez moi cette belle âme, je cherche à savoir ce qu'il y a dedans... Une belle âme! dit-il encore d'un ton moins ironique, mais plus sec, à force d'y rêver, je devine que c'est une âme qui a la passion des colifichets en matière de sentiment. En ce cas, monsieur, souffrez que je vous donne un conseil. M"^^ Leminof avait un goût prononcé pour les chinoiseries, et elle en avait encombré son salon. Par malheur, j'ai les mouvements un peu brusques, et il m'est arrivé plus d'une fois de renverser à terre des guéridons chargés de porcelaines et d'autres babioles. Vous jugez si elle était
contente! Mon cher monsieur, soyez prudent, enfermez soigneusement vos chinoiseries dans vos armoires, et retirez-en les clefs.
— Je vous remercie du conseil, répondit doucement Gilbert; mais je suis désolé de voir qu'on vous a donné une idée très fausse de moi. Me permettezvous, monsieur, de me peindre à vous tel que je suis ?
— Je n'y vois pas d'inconvénient, dit-il.
— Je ne suis point une belle âme, reprit Gilbert; je suis tout simplement une bonne âme, ou, si vous l'aimez mieux, un honnête garçon qui prend les choses comme elles viennent et les hommes tels qu ils sont, qui ne se pique de rien, ne prétend à rien, et qui se soucie comme d'un fétu de ce que les autres peuvent penser de lui. Je ne nie pas que, dans ma première jeunesse, je n'aie subi tout comme un autre ce qu'un homme d'esprit appelait V ensorcellement des niaiseries; mais j'en suis bien revenu. J'ai trouvé dans la destinée un magister morose, un peu brutal, qui m'a enseigné l'art de vivre à grands coups de martinet. Aussi ce qu'il y avait en moi de romanesque s'est réfugié dans mon cerveau, et mon cœur est devenu le plus raisonnable de tous les cœurs. Si j'avais le bonheur d'être à la fois riche et artiste, je prendrais la vie comme un jeu; mais, n'étant ni l'un ni l'autre, je la traite comme une affaire. Croyez-m'en, monsieur, la vie n'est pour moi qu'une affaire tout comme une autre, ou, pour mieux dire, un peu plus épineuse, un peu plus compliquée qu'une autre, et je n'ai garde de lui reprocher de n'être ni une idylle ni un opéra. Seulement, comme il est bon de prendre quelquefois du relâche, quand je veux me reposer de ma grande
affaire, qui est de vivre, je ferme boutique et }e vais au spectacle... Je porte ici, ajouta-t-il en se frappant le front, un joli théâtre de marionnettes, La scène n'est pas bien vaste, mais mes marionnettes sont gentilles; elles entendent très bien leur métier et jouent avec le même talent la comédie et la tragédie. Je n'ai qu'à dire un mot, et aussitôt elles sortent de leurs boîtes, se costument, mettent un doigt de rouge, la rampe s'allume, le rideau se lève, la représentation commence, et je suis le plus heureux des hommes ! »
M. Leminof n* arpentait plus la chambre. Il se tenait immobile dans l'embrasure de la fenêtre et regardait dans la vallée.
« Je vous forcerai bien de vous asseoir, monsieur le comte, disait tout bas Gilbert.
— Vous piquez ma curiosité, repartit enfin M. Leminof après un silence; ne me ferez- vous pas voir un jour vos marionnettes?
— Impossible ! répondit- il ; mon PoHchinelle, mes Arlequins et mes Colombines sont si timides qu'ils ne consentiraient jamais à affronter le feu de vos regards. Sans avoir de griffes au bout des doigts, monsieur, vous me semblez peu complaisant pour l'imagination d' autrui, et à votre seule approche mes pauvres poupées risqueraient de demeurer court : elles savent bien que leur répertoire ne serait pas de votre goût ! »
M, Leminof se remit à marcher, et en passant devant Gilbert il lui lança un regard à la fois h autain et caressant, C est ainsi qu'un gros dogue regarde un barbet qui, ne doutant de rien, s'approche familièrement de sa majesté dentue et fait
mine de jouer avec elle. Il gronde sourdement, mais sans avoir envie de se fâcher. Il y a je ne sais quoi dans Tœil des barbets qui force quelquefois les gros dogues à prendre en bonne part leurs privautés.
« Ah çà ! monsieur, dit le comte, de votre propre aveu, vous êtes un parfait égoïste. Votre grande affaire est de vivre, et de vivre pour vous !
— C'est à peu près cela, répondit Gilbert; seulement, j'évitais de prononcer le mot, il est un peu dur... Ce n*est pas que je sois né égoïste, poursuivit-il; mais je le suis devenu. Si j'avais encore mon cœur de vingt ans, j'aurais apporté ici des idées très romanesques. Vous allez bien rire, monsieur : figurez- vous qu'il y a dix ans je serais arrivé dans votre château avec l'intention très arrêtée de vous aimer beaucoup et de me faire aimer de vous.
— Tandis qu'aujourd'hui...
— Mon Dieu, aujourd'hui, je sais un peu le monde, et je me dis qu'il ne peut être question entre nous que d'un marché, et que les bons marchés sont ceux qui sont avantageux aux deux parties.
— Quel terrible homme vous faites ! s'écria le comte avec un rire goguenard; vous détruisez sans pitié toutes mes illusions, vous attentez à la poésie de mon âme ! Dans ma naïveté, je m'imaginais que nous allions nous éprendre d'une belle passion l'un pour l'autre. Je projetais de faire de mon secrétaire mon ami intime, le cher confident de toutes mes pensées, mais au moment où je m'apprête à lui ouvrir mes bras, l'ingrat me vient dire d'un ton posé : « Monsieur, il ne s'agit entre nous que d'un « marché; je suis le marchand, vous êtes l'ache-
a teur, je vous vends du grec^ et vous me 3e payez « argent comptant, » Peste î monsieur, votre belle âme ne se pique pas de poésie !... A merveille ! je prends acte de vos paroles ! Il ne s'agit entre nous que d'un marché. Je serai donc, si vous le voulez, l'exploitant, vous serez l'exploité, et vous ne vous plaindrez pas si je vous traite de Turc à More?
— Pardon, répondit Gilbert, votre intérêt bien entendu vous commande de me ménager. Vous me donnerez beaucoup à faire, je ne plaindrai mon temps ni ma peine; mais vous n* aurez garde de m'accabler. Aussi bien, je ne suis pas exigeant; tout ce que je demande, c'est que vous m'accordiez chaque jour quelques heures de loisir et de solitude pour regarder en paix mes marionnettes. »
M. Leminof s'arrêta tout à coup et se planta en face de Gilbert, les mains appuyées sur ses hanches.
« Vous vous assoirez, vous vous assoirez, monsieur le comte î murmurait Gilbert entre ses dents.
~ A ce compte-là, dit M. Leminof en le regardant fixement, il se trouve que vous êtes un égoïste contemplatif. Au moins j'espère, monsieur, que vous avez les vertus de votre état : je veux dire que, très occupé de vous-même, vous êtes exempt de toute curiosité indiscrète. L'égoïsme ne vaut tout son prix que lorsqu'il est accompagné d'une indifférence méprisante pour les affaires d' autrui. Écoutez-moi bien : je ne vis pas absolument seul ici; je désire cependant que vous entreteniez avec moi des relations suivies. Les deux personnes qui habitent cette maison avec moi ne savent le grec, ni l'une ni l'autre; elles n'ont pas le droit de vous intéresser. Rappelez-vous que j'ai le tort d'être
jaloux comme un tigre; je prétends donc que vous soyez à moi sans partage. Et pour ce qui est de vos marionnettes, si vous vous ravisez, vous me trouverez toujours prêt à les admirer; mais vous ne les montrerez à personne; vous m'entendez, à personne ! »
Le comte Kostia prononça ces derniers mots avec un accent si énergique que Gilbert en fut surpris. Il était sur le point de demander des explications; le regard sévère et presque menaçant du comte lui en ôta l'envie.
« Vos recommandations, monsieur, répondit-il, sont superflues. Pour achever mon portrait, je ne suis guère expansif et j'ai peu de liant dans le caractère. A vrai dire, la solitude est mon élément; elle a pour moi des douceurs extrêmes. Voulez-vous faire ime expérience? Enfermez-moi sous clef dans cette chambre, et pourvu que chaque jour vous me fassiez passer un peu de nourriture par une chatière, dans un an d'ici vous me retrouverez assis à cette table, frais, joyeux et bien portant... A moins toutefois, ajouta-t-il, qu'à mon insu le mal du ciel ne me travaille sourdement. En ce cas, je pourrais bien un beau jour m' envoler par les fenêtres; mais le mal ne serait pas grand. Trouvant la clage vide, vous diriez : « Il a poussé des ailes à ce bon garçon. Grand bien lui fasse ! »
— Je n'entends pas cela ! s'écria le comte. Monsieur mon secrétaire, vous me plaisez beaucoup, et de crainte d'accident je ferai griller cette fenêtre. »
Et à ces mots il attira à lui un fauteuil et s'assit en face de Gilbert, qui eût volontiers battu des mains à ce beau dénoûment: leur entretien ne roula
plus que sur Byzance et son histoire. Le comte exposa à Gilbert le plan de ses travaux et lui indi. qua le genre de recherches qu'il attendait de lui. Cette conversation se prolongea pendant plusieurs heures, et à peine M. Leminof fut-il rentré dans son cabinet, qu'il prit la plume et écrivit à M. Lerins le billet que voici :
« Mon cher docteur, recevez mes remerciements pour le sujet précieux que vous m'avez envoyé. Je l'aurais fait faire tout exprès qu'il ne serait pas plus à mon goût. C'est précisément l'outil dont j'avais besoin; mais permettez-moi de vous dire que si ce jeune homme me plaît, c'est qu'il ressemble fort peu au portrait que vous aviez bien voulu m'en faire. Vous m'annonciez un héros de Berquin, et je me préparais à vous le renvoyer, car c'eût été à mes yeux un vice rédhibitoire. Mon cher docteur, les jeunes gens d'aujourd'hui sont plus compliqués que vous ne le pensez; la candeur n'est pas leur partage; ils sont tous très forts en arithmétique, et le plus ingénu d'entre eux est pour le moins un Chinois commencé. Ce qui me charme dans votre candide ami, c'est qu'il se démontre lui-même, comme un cornac fait son éléphant. Il a bien voulu m'expliquer dans le plus grand détail ce petit mécanisme que vous appelez sa belle âme; il m'a fait voir le grand ressort, le mouvement, les engrenages, les aiguilles et la sonnerie. Le plus bel avantage de cette horloge, c'est qu'elle marche au doigt et qu'elle marque toujours l'heure que l'on veut. Avec cela, ce jeune homme me paraît très heureusement doué; c'est un érudit consommé, qui a le sens juste et
l'esprit critique. En vérité, je ne pouvais mieux rencontrer. Adieu, mon cher docteur; comptez sur ma reconnaissance et mettez-moi aux pieds de M™® Lerins, si elle n'a pas oublié son indigne serteur. KosTiA Petrovitch Leminof. »
Quinze fours plus tard,Gilbert écrivait à ses amis une lettre ainsi conçue : « Madame, je n'ai trouvé ici ni fêtes, ni cavalcades, ni galas, ni beautés tongouses. Qu'en ferions- nous, je vous prie, de ces beautés tongouses? ou, pour mieux dire, que feraient- elles de nous? Nous vivons dans les bois; notre château est un vieux, tout vieux château; le soir, au clair de la lune, il a l'air d'un revenant. Ce que j'en aime le mieux, ce sont de longs corridors sombres où le vent se promène; mais je vous assure que je n'y ai pas encore rencontré de robe blanche ni de chapeau à panache. Seulement, l'autre soir, une chauve-souris qui avait pénétré par un carreau brisé me balaya la figure de son aile et faillit éteindre ma bougie. C'est jusqu'à présent ma seule aventure... Et quant à vous, monsieur, sachez que je ne me suis point laissé gagner aux séductions de mon tyran, par la raison qu'il ne s'est point donné la peine d'être séduisant. Sachez encore que je ne m'ennuie pas. Je suis content; je jouis de cette tranquillité d'esprit que procure une situation bien définie, bien réglée et après tout très supportaUe, Je
34 EE COÎ^E KOSTIA
n*ai plus à pousser ma vie devant moi et à lui montrer le chemin; elle chemine d'elle-même, et je la suis comme Martin son âne. Et puis les plaisirs ne nous manquent pas. Ecoutez plutôt.
« Notre château est une longue enfilade de corps de logis lézardés dont nous habitons le seul habitable. Je suis logé tout seul dans une tourelle qui commande une vue magnifique. J'ai un grand précipice sous ma fenêtre. Je peux dire : « Ma tourelle, « mon précipice ! » O mes pauvres Parisiens, vous ne comprendrez jamais tout ce qu il y a dans ces deux mots : Mon précipice/ Qu'est-ce donc qu'un précipice? s'écrie M°^® Lerins... C'est un grand creux. Eh ! mon Dieu, oui, madame, c'est un grand creux; mais songez que ce matin ce creux était d'un bleu foncé, et que ce soir, au coucher du soleil, il était... tenez, de la couleur de vos capucines. J'ai ouvert ma fenêtre et j'ai mis le nez à l'air pour humer l'odeur de cet admirable précipice, car j'ai découvert que le soir les précipices ont une odeur. Comment vous dirai- je? C'est un parfum de rochers grillés par le soleil, auquel se mêle un arôme subtil d'herbe sèche. Cela fait un mélange exquis... J'étais donc à ma fenêtre, quand sur ma droite, à quatrevingts pieds au-dessous de moi, j'ai vu surgir derrière un buisson de rhododendrons les cornes et la tête d'une chèvre blanche. Il faut savoir que du côté du Rhin mon gouffre ou mon abîme, comme vous voudrez l'appeler, est flanqué d'un tertre gazonné au penchant duquel serpente un sentier. C'est par là qu'avait grimpé cette amazone à pattes blanches, et de grand cœur elle eût monté plus haut; mais quel moyen? Elle se trouvait au pied
d'une formidable corniche de rochers que je défie le plus habile chamois d'escalader. La pauvre chèvre s'affligeait d'être arrêtée par cet obstacle inattendu; dans son dépit, elle se mit à donner de la corne contre le buisson, puis elle me regarda en bêlant, et moi je la regardais en souriant, et par intervalles nous détournions tous les deux la tête pour contempler le fleuve, tacheté de place en place de grandes plaques d'or et de pourpre... De bonne foi, madame, ne m'enviez-vous pas ma fenêtre, et ne troqueriezr vous pas contre ma chèvre blanche toutes les marchandes de quatre-saisons que vous voyez passer dans la rue Jacob?
« Et maintenant faites avec moi, je vous prie, le tour de notre beau domaine. Le fier rocher dont nous occupons la plate-forme, et qui mérite son nom à' Aire de vautour, se termine au nord par ce que vous savez, à l'ouest par une ravine qui le sépare d'autres monticules plus élevés et bizarrement déchiquetés, dont la chaîne accompagne le fleuve dans son cours. Cette ligne de hauteurs n'est pas continue; elle est coupée de gorges étroites qui débouchent dans la vallée et qui laissent arriver jusqu'à nous les derniers feux du soleil. L'autre soir, le couchant était rouge, et l'une de ces gorges semblait vomir des flammes; on eût dit la gueule d'une fournaise. A l'est, le Geierfels domine de ses escarpements et de sa terrasse le Rhin, dont il n'est séparé que par la grande route et un chemin de halage. Au midi, il communique par des sentiers rapides, avec un vaste plateau dont il forme en quelque sorte l'étage supérieur, et qui est recouvert d'une forêt de hêtres sillonnée d'eaux courantes. C'est de ce côté-là
seulement que notre manoir est accessible; mais il n'est pas question d'y arriver en voiture, un baquet même ne parviendrait que difficilement jusqu'à nous, et toutes nos provisions de bouche nous sont apportées à dos d'homme ou de mulet... Des montagnes, des rochers à pic, des tourelles qui surplomblent un précipice, de grands bois sombres, d'âpres sentiers, des ruisseaux qui tombent en cascades, tout cela ne fait-il pas, madame, un séjour bien sauvage et bien romantique?... Sur la rive droite du Rhin, qui s'étend sous nos regards, c'est tout autre chose. Représentez-vous un paysage d'une douceur infinie, une grande plaine cultivée qui s'élève par un mouvement insensible jusqu'au pied d'une chaîne lointaine de montagnes dont la croupe onduleuse dessine sur le ciel ses dentelures aériennes. Assurément, madame, les deux rives du Rhin ne sont pas consacrées à la même divinité. Autour du Geierfels, dans l'horreur mystérieuse des bois, règne cette primitive et terrible déesse de la nature dont les servants, farouches comme elle, rougissaient de leur sang la mousse des rochers, tandis qu'autour d'eux des prêtresses en délire, les cheveux au vent, semblaient imiter dans leurs danses frénétiques la course désordonnée des astres encore incertains de leur route et les dérèglements de l'antique chaos. Là-bas, au contraire, dans la plaine, tout reconnaît l'empire de Cérès, de Cérès la blonde, de Cérès couronnée d'épis, divinité tutélaire et bienfaisante qui prend plaisir aux vapeurs de la terre entr'ouverte par le tranchant du soc, au grincement de la charrue, aux longs mugissements des troupeaux et aux chansons du moissonneur liant sa gerbe dorée...
(f Juste en face du château, par delà le Rhin, une bourgade aux maisons proprettes, soigneusement blanchies à la chaux et accompagnées de jardins, se déploie en éventail autour d'une anse arrondie. Sur la droite de ce gros village, une église rustique fait reluire au soleil la flèche de son clocher couvert en zinc; à gauche, de grands moulins à tan laissent tourner nonchalamment leurs roues, et derrière ces moulins, cette église et cette bourgade, s'étend la fertile campagne que j'essayais de vous peindre tout à l'heure, et que je ne saurais trop vous vanter. Oh ! le charmant paysage !... Cette aprèsmidi, j'étais occupé à le dévorer des yeux, quand la chèvre blanche est venue me distraire, suivie à distance par une petite chevrière que je soupçonne d'être fort jolie; mais je les ai oubliées l'une et l'autre en voyant défiler devant moi, cheminant en sens contraire, un bateau à vapeur qui remorquait lentement une flottille de barques recouvertes de leurs bannes et escortées de leurs allèges, et un vaste train de bois de la forêt Noire monté par cinquante ou soixante bateliers qui, les uns à l'avant, les autres à l'arrière, dirigeaient sa course à grands coups d'aviron ; après quoi mes regards, se détachant des eaux blanchâtres du fleuve, se sont promenés tout à tour sur les molles lenteurs du rivage, sur les sinuosités d'un ruisseau cherchant aventure dans une prairie entre deux rideaux de saules et de peupliers, sur les ombres portées des arbres allongées par le soir, et qui dormaient paisiblement au sein des guérets. Ici un pré vert où broutaient trois moutons roux que gardait une pastourelle assise sur une grosse pierre,
tandis que sa vache noire mouchetée de blanc se dressait contre le talus d'un fossé pour mordiller les branches gourmandes d'une haie; le long du pré, un bout de chemin creux où cheminait un meunier perché sur un grand cheval gris ; plus loin, une chaumine dont le toit laissait échapper un mince filet de fumée bleuâtre qui montait vers le ciel en ondoyant...
« A quelque distance de moi, un oiseau de proie d'une immense envergure planait lentement au-dessus de la vallée; ses ailes semblaient immobiles, et, suspendu dans Tair, il y traçait de grandes courbes régulières et concentriques. Apparemment il était plongé, comme moi-même, dans une rêveuse contemplation à laquelle il ne pouvait s'arracher, et quand parfois il essayait de rompre le charme qui le tenait enchaîné, et qu'agitant ses grandes ailes il prenait son essor vers le ciel, le charme victorieux triomphait bientôt de ses efforts, il redescendait et se remettait à tournoyer, emprisonné, semblait- il, dans un cercle magique et faLSciné malgré lui par les grâces divines de ces rives enchantées.
« Mais ce qui me plaît plus que tout le reste, c'est que le Geierfels est, par sa situation, une sorte de foyer acoustique où montent incessamment tous les bruits de la vallée.
« Cette après-midi, le sourd grondement du fleuve, la respiration haletante du remorqueur, le frémissement d'une cloche dans un lointain campanile, le chant d'une villageoise lavant son linge dans une fontaine, le bêlement d'un mouton, le tic tac des moulins, les tintements de son-
nettes d'une longue file de mulets halant une barque à la cordelle, les clameurs retentissantes de bateliers arrimant des futailles dans une gabare... tous ces bruits divers arrivaient jusqu'à mon oreille en vibrations d'une netteté surprenante, jusqu'au moment où une bouffée de vent les brouillant tout à coup, je n'entendais plus rien qu'une vague musique qui semblait descendre du ciel; mais, l'instant d'après, toutes ces voix frémissantes émergeaient de nouveau de ce tourbillon de confuse harmonie, et de nouveau chacune, sonore et distincte, racontait à mon cœur ravi quelque épisode de la vie de l'homme et de la nature... Et puis, quand la nuit vient, madame, à tous ces bruits du jour en succèdent d'autres plus secrets, plus pénétrants, plus mélancoliques. Aimez- vous, madame, le hôlement de la chouette? Il faudrait d*abord savoir si vous l'avez jamais entendu. C'est un cri... Non, ce n'est pas un crij c'est une plainte douce, étontiée; c'est un chagrin monotone et résigné qui se raconte à la lune et aux étoiles. L'un de ces tristes oiseaux loge à deux pas de moi, dans un creux d'arbre et, la nuit venue, il se plaît à chanter un duo avec le vent qui soupire. Le Rhin se charge de l'accompagnement, et sa voix grave, étoffée, fait ime basse continue, qui tour à tour se renforce ou décroît... L'autre soir, ce concert vint à manquer ; ni le vent ni la chouette n'étaient en voix. Le Rhin seul grondait tout bas; mais il me ménageait une surprise, il m'a prouvé qu'il sait faire quelquefois de l'harmonie à lui tout seul. Vers minuit, une barquette qui portait une lanterne à la proue s'est détachée du rivage et a traversé le fleuve en dérivant, et J'entendais distinctement ou
je croyais entendre le clapotis de Tonde sur le flanc du bateau, le bouillonnement du remous qui se formait à l'arrière, le bruit sourd de la rame quand elle plongeait dans le courant, et, plus doux encore, quand elle en ressortait, le pleur adorable de Teau qu'elle laissait retomber goutte à goutte... Cette musique- là faisait un bien grand contraste avec celle que j'avais entendue la veille à la même heure. Le vent du nord s'était levé dans la soirée, et vers onze heures il était devenu furieux ; il remplissait les airs d'aboiements funèbres : c'était une rage qui ne se peut dire. Les girouettes grinçaient, les tuiles frottaient les unes contre les autres, les poutres des toitures tremblaient dans leurs mortaises, les murailles tressaillaient sur leurs fondements. D'instant en instant, une rafale se précipitait stir ma fenêtre avec des hurlements sauvages, et de mon lit je croyais apercevoir à travers la vitre les yeux sanglants d'une bande de loups affamés. Dans les courts intervalles où ce grand vacarme du dehors s'apaisait, des murmures étranges partaient de l'intérieur du château ; les boiseries faisaient entendre de lugubres craquements ; il n'était ni fente dans les cloisons, ni fissure aux plafonds d'où ne sortît un soupir ou de rauques gémissements. Et parfois tout cela se taisait, et j'entendais seulement à l'extrémité des corridors comme un léger chuchotement de fantômes qui babillaient dans l'ombre en frôlant les murailles ; puis tout à coup ils prenaient leur élan, les planchers tremblaient sous leur piétinement saccadé, ils gravissaient en tumulte Tescaher qui conduit à ma chambre, et venaient s'abattre sur le seuil de ma porte en poussant des lamentations indicibles.
« En voilà assez sur la case, direz- vous peut-être ; parlez -nous donc un peu du patron. Cet homme terrible, sachez-le bien, m'est beaucoup moins antipathique que vous ne le pensiez. Et d'abord nous ne vivons pas ensemble du matin au soir. Dès le lendemain de mon arrivée, il m'a remis une longue liste de passages difficiles ou altérés à interpréter et à restituer. C'est un travail de longue haleine auquel je consacre toutes mes après-midi. Il a fait transporter dans ma chambre quelques-uns de ses plus beaux in-folio. Je vis là dedans comme un rat dans son fromage de Hollande. Je passe, il est vrai, mes matinées dans son cabinet, où nous tenons de doctes conférences, qui édifieraient l'Académie des inscriptions; mais ce qui est charmant, c'est que dès la tombée de la nuit je puis disposer de moi comme je l'entends. Il a même été convenu que, passé sept heures, je pourrais m'enfermer à clef dans mon réduit, et que sous aucun prétexte nul mortel ne viendrait m'y relancer. C'est un privilège que M. Leminof m'a octroyé le plus gracieusement du monde, et vous jugez si je lui en suis reconnaissant... Ce n'est pas à dire que ce soit un homme aimable, ni qui se soucie de l'être : mais c'est un homme de sens et d'esprit. Il m*a tout de suite compris, et il s'entend à se servir de moi. Je suis comme un cheval qui se sent monté par un habile écuyer.
« Vous lui reprochez, docteur, son déniaisement absolu... Mais on n'est vraiment Russe qu'à ce prix. Qu'est-ce que la Russie? Le trait d'union entre l'Europe et l'Asie. Nous nous croyons, nous autres, bien cosmopolites, parce qu'à force de nous ingénier, aoiis parvenoîks à nous convaincre que Dante,
Gœthe et Shakspeare ne furent pas entièrement
dénués de sens commun. Belle plaisanterie que cela 1 En Russie, on parle plus de trente langues. En Russie, on adore tous les dieux de la terre. En Russie, il y a des Allemands, des Grecs, des Lapons, des Tchouvaches, des Samoyèdes, des Kamtchadales, des Tchoukotches... Un vrai Russe doit avoir autant d'âmes qu'il y a de gouvernements dans T empire, il doit déchiffrer à livre ouvert un cœur mandchou ou tchérémisse; il doit honorer la Panagia sans se brouiller avec le Dalaï-Lama; il doit être capable de s'acclimater partout, de se naturaliser partout, de tout comprendre sans se passionner pour rien...
« — Nous autres Russes, me disait avant-hier, M. Leminof, nous sommes appelés à fonder Tunité du geme humain.
« — Et comment vous y prendrez- vous?
« — Le moyen est fort simple : nous nous sommes faits les missionnaires de M. Scribe, et nous aspirons à le répandre sur TAsie.
« — Et en revanche, lui ai-je dit, ne répandrezvous point le Dalaï-Lama sur l'Europe?
a — Point du tout, m'a-t-il reparti. A chaque peuple son catéchisme. La religion divise les hommes, le vaudeville les unit. »
« Je me trompe : les Russes ne sont pas condamnés sans appel au déniaisement absolu. Leur cosmopohtisme peut se tourner en un esprit d'universelle sympathie. J'ai connu dans le temps à Paris un Moscovite de Moscou qui était un homme admirable. Il joignait à une intelHgence froidement lucide un cœur tendre et chaud, il connaissait tout et ne mé-
prisait rien; il ne se faisait aucune illusion sur les hommes, et il était prêt à se dévouer pour eux; il unissait la tolérance sans limites d'un philosophe à la brûlante charité d'un saint. Il avait passé sa vie à voir les choses telles qu'elles sont, et il persistait à croire que Dieu est le secret de tout. Je lui demandais un jour quelle mission il attribuait à la Russie; il me répondit par cette définition : « Tout pacifier «en comprenant tout... «Utopie ou non, voilà qui vaut mieux que d'aller porter M. Scribe chez les Mandchoux... Vous n'aimez pas les Russes, mon cher docteur; vous les avez souvent dénigrés devant moi, et je vous laissais dire; aujourd'hui que je vis en Russie, je me crois obligé de vous répondre. Vous les appelez des Kalmouks; c'est éluder la question par une calembredaine. Les Russes sont des Occidentaux qui ont les pommettes et l'imagination orientales. Que vous ayez peur d'eux, j'y consens; ce n'est pourtant pas une raison pour leur dire des injures. La Russie a l'œil perçant et l'ouïe fine; ses regards vont jusqu'à Pékin, et elle emploie ses deux oreilles à écouter tout ce qui se dit en Eiurope. Oh ! soyez sûr qu'elle n'en perd pas un mot. De son côté, elle a beaucoup de choses à nous dire; seulement, pour nous faire ses ouvertures, elle attend le jour où sa voix pourra porter de Constantinoble jusqu'à Lisbonne. Tout cela est très inquiétant, mais cela n'empêche pas que le peuple russe ne soit un grand peuple. Les Slaves sont de toutes les races de la terre la plus malléable, la plus flexible; c'est une argile plastique capable de recevoir toutes les empreintes et de revêtir toutes les fonnes. Aussi possèdent-ils de nature le talent de
rimitation et le don des façons singeresses; mais que cette flexibilité de l'esprit se trouve alliée à un caractère élevé, cette heureuse rencontre produit des effets merveilleux. L'âme d'un Slave qui a de l'âme a plus d'étendue qu'une autre sans être moins profonde, et elle donne à ses vertus une souplesse que nous ne donnons nous autres qu'à nos vices.
« Après ces déclarations de principes, vous aUez être convaincus à jamais que j'adore mon tyran. Mettez, si vous le voulez, que j'adore aussi monsieur son fils ! A propos, je crois avoir rencontré sur la grande route cet aimable enfant le jour de mon arrivée; depuis lors je n'ai pas eu l'avantage de le revoir. J'ai pris tous mes repas dans ma chambre. La salle à manger, m'a-t-on dit, était livrée aux maçons. A l'heure qu'il est, les réparations sont achevées, dorénavant nous huerons en famille. Ah ! mes bons amis, c'est avec vous que je voudrais dîner demain ! Quand boirai- je de nouveau ce café parfumé?... »
Le lendemain était un dimanche. C'était pour Gilbert un jour de liberté. Vers le milieu de la matinée, il sortit pour faire une promenade dans les bois. Il errait depuis une heure, quand, retournant la tête, il vit venir derrière lui une petite troupe d'enfants qui portaient un costume étrange. Les deux plus âgés étaient vêtus de robes bleues et de
manteaux rouges, et leur tête était coiffée de bonnets en feutre entourés d'un cercle en papier doré qui figurait une auréole. Un autre plus petit portait un scapulaire de couleur grise, peint de diables noirs et de flammes renversées. Les cinq derniers étaient habillés de blanc; leurs épaules étaient ornées de longues ailes en gaze rose, et ils tenaient à la main des branches de buis en guise de palmes.
Gilbert ralentit le pas, et lorsqu'ils l'eurent rejoint, il reconnut dans celui qui était accoutré du san-benito le petit porcher maltraité par M. Stéphane. L'enfant, qui, tout en marchant, regardait avec complaisance les flammes et les diables dont sa robe était émaillée, s'avança vers Gilbert, et, sans attendre ses questions, il lui dit : « Je suis Judas Iscariote. Voici saint Pierre, et voici saint Jean. Les autres sont des anges. Nous allons tous au village de R... pour prendre part à une grande procession qu'on y célèbre tous les cinq ans. Si vous voulez voir quelque chose de beau, vous n'avez qu'à nous suivre. Je chanterai un solo, saint Pierre aussi; les autres chanteront en chœur. »
Là-dessus, Judas Iscariote, saint Pierre, saint Jean et les anges se remirent en marche, et Gilbert se décida à les suivre. Les premières maisons du village de R... s'élèvent à l'extrémité du plateau boisé qui s'étend au midi du Geierfels. Au bout d'une demi -heure la petite caravane fit son entrée dans le village au milieu d'une foule considérable accourue de tous les hameaux environnants. Gilbert s'achemina le long de la grande rue, décorée de tentures et de reposoirs, et il déboucha sur une place plantée d'ormeaux dont l'église formait un des côtés. Bien-
tôt les cloches sonnèrent à grande volée ; les portes de l'église s'ouvrirent, la procession sortit. En tête marchaient des prêtres, des moines et des laïques des deux sexes, portant des cierges, des croix et des bannières. Derrière eux venait une longue suite d'enfants qui représentaient le cortège de la Passion. L'un d'eux, jeune garçon de dix ans, remphssait le rôle du Christ; il avait la tête couronnée d'épines, et, portant sur son épaule une grande croix de bois, il semblait près de succomber sous le faix. A ses côtés se tenaient les deux brigands, dont l'un grimaçait, tandis que l'autre, les yeux baissés, la tête penchée, semblait en proie au plus profond repentir. Ils étaient entourés de gardes armés de lances qui les menaçaient et les insultaient du geste et de la voix; ensuite venait une petite fille dont la robe noire était traversée d'un poignard à Tendroit du cœur. Cette jeune Mère des douleurs était escortée des douze Apôtres. Le cortège était fermé par une longue troupe d'anges, tenant à la main, les ims des branches de buis, les autres des encensoirs qui'ls balançaient gracieusement dans Tair. La procession fit deux fois le tour de la place, puis elle s*arrêta. Les cloches se turent, un orchestre placé sur un échafaud fit entendre une musique douce et pénétrante; et quand le prélude fut achevé, le chœur des anges entonna un cantique à quatre parties qui remua Gilbert jusqu'au fond de l'âme.
Un profond silence régnait dans la foule. Les hommes joignaient les mains, les femmes s'agenouillaient. Les jeunes choristes étaient graves, recueillis; au-dessus de leurs têtes incHnées flottaient les bannières où étaient peintes les figures des
saints. Par instants un nuage d'encens passait dans Tair; une faible brise faisait frissonner le feuillage ému des vieux ormeaux, et le ciel, d'un bleu pur et sans tache, semblait écouter avidement les harmonies qui s'exhalaient de ces lèvres enfantines, et cette autre musique, plus secrète et plus profonde, qui se faisait au fond des cœurs.
Gilbert le philosophe n'était pas de cette race d'esprits affranchis qui, en échangeant la foi contre la sagesse, obéit à une fatalité intérieure qu'elle déplore sans lui pouvoir résister. Ces esclaves dont les chaînes se sont brisées malgré eux regrettent leur antique servage, ils voudraient à tout prix recouvrer leur candeur passée et ces joies saintes dont la religion gratifia leur enfance. Que sont devenues ces extases où les plongeaient le frémissement des cloches conviant les fidèles à la prière, le parfum de l'encens flottant dans les parvis et le rayonnement des ostensoirs dans l'ombre auguste du sanctuaire? Hélas! ils ont senti se tarir dans leur cœur, envahi par la lumière, les sources vives des pieuses émotions et des sublimes transports, et ils maudissent ce soleil implacable qui a desséché la citerne où s'abreuvaient les ardeurs de leur âme. Les voilà condamnés à penser, à raisonner, à discuter, à critiquer, et ils voudraient sentir, aimer, adorer ! O stérilité désolante de leur cœur ! et comme ils donneraient volontiers leur triste sapience pour un élan d'amour et de dévotion !... Ces âmes infortunées sont semblables à des abeilles qui n'auraient reçu du ciel un aiguillon qu'à la condition de perdre cette trompe précieuse dont elles butinaient l'essence odorante des fleurs. Frustrées dans leurs
48 LE œMTE KOSTÎA
désirs, elles se promènent d'un vol inquiet paxmi les jardins du ciel et contemplent d'un œil morne les plantes aimées qu'un arrêt fatal vient de soustraire à leurs convoitises ; parfois, dans leur délire, elles se précipitent sur une de ces corolles embaumées, la froissent de leurs ailes et la transpercent de leur dard acéré, sans en pouvoir aspirer le nectar. Ce n'est pas à coups d'aiguillon que les abeilles célestes composent ce miel divinement parfumé qui répand sur toutes les blessures de l'esprit comme une douceur souveraine !
Gilbert n'avait jamais éprouvé ces combats et ces déchirements intérieurs ; la science et la critique, en pénétrant dans son âme, n'y avaient rien troublé, rien dérangé; ses convictions s'étaient transformées par une sorte de métamorphose lente, insensible, dont aucune crise douloureuse n'était venu interrompre ni brusquer le paisible cours. Élevé par une mère dévote, il n'avait jamais eu besoin d'abjurer sa foi; elle avait grandi et mûri avec lui sans qu'il s'en mêlât, et l'on peut dire qu'il était demeuré fidèle à ses premières croyances; seulement, il les interprétait autrement, et le sens plus profond qu'il leur donnait les lui rendait plus chères et pms respectables. Gilbert raisonnait beaucoup, et il trouvait toujours Dieu au bout de son raisonnement. Il était ainsi fait qu'il avait pu goûter impunément des fruits de l'arbre de la science; l'épée flamboyante du chérubin ne lui était point apparue; sa témérité n'avait point été punie des douleurs de l'exil; les jardins fleuris de l'Éden lui étaient restés ouverts; il y rentrait à ses heures et s'y sentait chez lui.
Gilbert regardait donc de tous ses yeux et écoutait
de toutes ses oreilles les jeunes choristes. Leur air d'innocence et d'ingénuité, leur maintien modeste, où paraissait une dévotion candide, leurs voix fraîches et argentines, leurs naïfs accents, qui prêtaient un caractère enfantin aux joies et aux douleurs ineffables de la Passion, tout cela lui causait une vive jouissance mêlée d'émotion. Il les comparait en luimême à ces anges des tableaux de Rubens qui ne sont ni des Amours, ni des artistes, ni des abstractions vivantes, mais des enfants ailés qui, sans en démêler le sens caché, se plaisent aux choses divines; ils aiment le Christ, bien qu'ils ne le puissent comprendre; ils semblent se demander pourquoi il n'a pas des ailes comme eux ; ils ne pénètrent pas le secret de son humanité. « Voltigez, leur dit le Christ en souriant, voltigez, oiselets du ciel, car il appartient aux anges de voler ; Dieu et l'homme marchent. »
Au moment où Gilbert était le plus absorbé dans ses réflexions, une voix qui ne lui était pas inconnue murmura à son oreille ces mots qui le firent tressaillir :
« Vous vous intéressez prodigieusement, monsieur, à cette ridicule comédie ! »
Cette interpellation fit sur Gilbert l'effet que produit une discordance dans un concert. Aussi conçutil un mouvement de violente irritation contre son profane interlocuteur. Il retourna vivement la tête et reconnut Stéphane. Ce jeune homme venait de descendre de son cheval, qu'il avait laissé sous la garde de son domestique, et il s'était frayé un passage au travers de la foule, sans s'inquiéter des réclamations de toutes les bonnes gens dont il trou^ blait le dévot recueillemento
Gilbert le considéra un instant d'un air sévère, puis, reportant ses regards sur la procession, il essaya, mais en vain, d'oublier l'existence de ce Stéphane qu'il n'avait pas revu depuis l'aventure de la fontaine, et dont la présence lui causait en ce moment un indéfinissable malaise. Le regard plein de reproches qu'il avait lancé au jeune homme, loin de l'intimider, ne servit qu'à exciter sa verve railleuse, et, après s'être tu quelques secondes, il tint en français le monologue suivant, parlant bas, mais d'une voix si distincte, que Gilbert, à son grand chagrin, ne perdait pas un mot :
« Mon Dieu ! que ces bambins sont ridicules ! C'est qu'ils ont vraiment l'air de se prendre au sérieux ! Quels types vulgaires ! quelles figures carrées et osseuses ! Leur physionomie basse et stupide ne jure-t-elle pas étrangement avec leurs ailes?... Voyez-vous ce petit gars qui tord la bouche et roule les yeux ? Il a un air de componction tout à fait édifiant. L'autre jour, on le surprit à dérober des fascines chez le voisin. Cet ange-là n'a pas besoin d'ailes pour voler... Ah ! en voici un autre qui perd les siennes î Oh ! le funeste accident ! Il se baisse pour les ramasser ; il les met sous son bras comme un chapeau gansé. L'idée est heureuse ! Mais, Dieu merci ! leurs litanies sont terminées. C'est au tour de saint Pierre de chanter. Le petit drôle a la voix juste, et il récite couramment sa leçon. On a dû avoir de la peine à la lui mettre dans la tête. Le magister du village lui aura sans doute appris à coups de trique à avoir de l'âme. C'est un procédé infaillible... Mais tu te désoles trop, mon bon Pierre^ ton repentir est excessif» Tu n'as renié ton maître
que trois fois. Ce n'est pas la peine d'en parler. Avec trois lâchetés sur la conscience, on est encore une manière d'honnête homme... Savez- vous quel est le seul de ces acteurs qui me plaise? C'est Judas. Oh ! pour celui-là, il est tout à fait dans son rôle. Il a vraiment la figure de l'emploi. J'ai une affection particulière pour ce jeune premier. Voyez comme il lorgne amoureusement la bourse de cuir qu'il tient à la main ! C'est la dame de ses pensées... Le voilà qui commence à chanter. Que va-t-il nous dire?... Juste ciel ! il déplore, lui aussi, son péché. Est-ce que la race innombrable des Judas connaît le repentir? Leurs trahisons sont des prouesses dont ils sont fiers... Oh ! pour le coup, je retire mon amitié à ce jeune traître; ses accents mielleux me révoltent. » Depuis longtemps, Gilbert promenait autour de lui des regards inquiets ; il cherchait une issue pour s'évader, mais la foule était si compacte qu'il était impossible de s'y frayer un chemin. Il se vit donc forcé de demeurer en place et de subir jusqu'au bout le désolant monologue de Stéphane. Il affectait de ne pas entendre, et dissimulait son impatience du mieux qu'il pouvait; mais elle était si vive qu'elle se trahissait malgré lui, au grand divertissement de Stéphane qui jouissait malignement du succès de ses lazzis. Heureusement pour Gilbert, quand Judas eut fini de chanter, la procession se remit en marche pour aUer faire une seconde station à l'autre extrémité du village, et il se fit aussitôt un grand mouvement dans l'assistance, qui forma la haie sur son passage. Gilbert profita de ce désordre pour s'échapper, et il se perdit dans la foule, où les yeux perçants de Stéphane ne purent le retrouver.
Il se hâta de sortir du village et reprit le chemin des bois. « Décidément, se disait-il, ce Stéphane est un fâcheux. Il y a trois semaines il est venu me surprendre auprès d'une claire fontaine où je rêvais délicieusement, et il a mis mes songes en déroute. Aujourd'hui il m'a gâté, par son importun babil, une fête où je prenais intérêt et plaisir. Que me tient- il en réserve pour l'avenir? Le mal est que désormais je serai condamné à le voir tous les jours. Aujourd'hui même, dans quelques heures d'ici, je le retrouverai à la table de son père. Les pressentiments ne sont pas toujours trompeurs; à première vue, j'ai cru reconnaître en lui un ennemi juré de mon repos et de mon bonheur; mais je saurai bien le tenir à distance. N'allons pas nous mettre martel en tête pour une misère. Que serait-ce donc que la philosophie, si le bonheur d'un philosophe était à la merci d'un enfant mal élevé? »
Là-dessus, il tira de sa poche un livre qui l'accompagnait souvent dans ses promenades : c'était un volume des œuvres de Gœthe qui renfermait l'admirable traité de la Métamorphose des fiantes. Il se mit à lire, levant de temps en temps le nez de dessus la page pour considérer un nuage voyageant dans le vague des airs ou un oiseau qui voltigeait d'un arbre à l'autre. Il se livrait depuis près d'une heure à cette douce occupation quand il entendit derrière lui le hennissement d'un cheval. Il retourna la tête et vit apparaître Stéphane, arrivant bride abattue sur son magnifique alezan et escorté de son groom, qui le suivait à dix pas de distance, monté sur un cheval gris.
Gilbert eut un instant l'idée de s'élancer daji^
un sentier qui s'ouvrait sur sa gauche et de gagner l'épaisseur du taillis; mais il ne voulut pas donner à Stéphane le plaisir de s'imaginer qu'il avait peur de lui, et il continua paisiblement sa route, le visage collé sur son livre.
Stéphane l'eut bientôt rejoint, et mettant son cheval au pas :
« Savez-vous, monsieur, lui dit-il, que vous n'êtes guère poli ! Vous me quittez brusquement, sans daigner seulement prendre congé. Vos procédés sont bizarres, et vous me semblez étranger aux premières notions du savoir-vivre.
— Que voulez-vous, mon cher monsieur, lui répondit Gilbert, vous avez été si aimable, si prévenant la première fois que j'eus l'honneur de vous rencontrer, que cela m'a découragé. Je me suis dit que j'aurais beau faire, je serais toujours en reste avec vous.
— Vous êtes rancunier, monsieur le secrétaire, repartit Stéphane. Eh quoi ! vous n'avez pas encore oublié cette petite aventure?
— Vous ne vous êtes pas mis en peine, ce me semble, de me la faire oublier.
— C'est vrai, j'ai eu tort, répondit-il en ricanant; attendez un moment, je m'en vais descendre de cheval, je me mettrai à genoux, là, au milieu du chemin, et je vous dirai d'une voix lamentable : Monsieur, je suis désolé, navré, désespéré... De quoi? je n'en sais trop rien. Monsieur, dites-moi, de grâce, de quoi faut-il que je vous demande pardon? car, s'il m'en souvient, vous aviez commencé par lever sur moi votre bâton.
— je n'avais point levé mon bâton sur vous,
répondit Gilbert outré d'indignation; je me contentais de parer le coup que vous alliez me porter.
— Mon intention n'était pas de vous frapper, répliqua impétueusement Stéphane. Et, d'ailleurs, apprenez une fois pour toutes qu'entre nous les choses ne sont pas égales, et que quand même je vous provoquerais, vous seriez un misérable de lever sur moi le bout de votre doigt !
— Oh ! voilà qui est trop fort ! s'écria Gilbert en éclatant de rire. Et pourquoi cela, mon petit ami?
— Parce que... parce que... » balbutia Stéphane; et il se tut subitement.
Une expression d'amère tristesse passa sur son visage ; son front se crispa, ses yeux devinrent fixes. C'était ainsi qu'avait commencé ce terrible accès de désespoir qui avait si fort effrayé Gilbert lors de leur première rencontre. Heureusement cette fois l'explosion fut moins violente. Le bon Gilbert passa promptement de la colère à la pitié; il se dit qu'il y avait dans ce cœur une plaie secrète, et il en fut plus persuadé encore quand, après une longue pause, Stéphane, recouvrant l'usage de la parole, lui dit d'une voix entrecoupée :
« L'autre jour j'étais malade, cela m' arrive quelquefois... on doit des égards aux malades. »
Gilbert ne répondit rien; il craignait d'exaspérer par un mot dur cette âme si passionnée et si peu maîtresse d'elle-même; mais il ne laissait pas de se dire que les jours où Stéphane se sentait malade, Stéphane ferait bien de garder la chambre.
Ils cheminèrent quelques instants en silence, jus^ qu'à ce que^ sortant de son accablement :
« Vous avez eu tort de quitter si tôt la fête 1 s'écria Stéphane d'un ton cavalier. Si vous étiez demeuré jusqu'à la fin, vous auriez entendu chanter le Christ et sa mère : c'est un duo délicieux que vous avez perduooo
— Laissons ce sujet, interrompit Gilbert; nous ne pourrions nous entendre. Il est un genre de plaisanteries pour lequel je me sens peu de goût.
— Pédant ! » murmura Stéphane en détournant la tête ; puis il ajouta en s' animant : « C'est précisément parce que je respecte la religion, que je n'aime pas à la voir travestir et parodier. Qu'un ange véritable m' apparaisse, et je suis prêt à lui rendre hommage; mais j'enrage quand je vois de grandes ailes de séraphin ajustées avec du fil blanc sur les épaules de méchants petits rustres voleurs, menteurs, lâches, serviles et fripons. Leurs airs cafards ne m'en imposent pas; je lis dans leurs yeux la bassesse de leurs inclinations ! et les cantiques qui ont passé sur leurs lèvres répandent dans l'air des miasmes impurs qui me suffoquent... En général, continuat-il avec une véhémence croissante d'accent qui effraya Gilbert, en général, je déteste toutes les simagrées, toutes les singeries. J'ai le malheur de percer à jour tous les masques, et j'ai découvert que tous les hommes se masquent, à l'exception de quelques grands personnages qui se sentent assez forts et assez redoutables pour laisser voir leur visage au public. Ceux-là sont des tyrans qui, le fouet à la main, font adorer aux autres leur laideur naturelle, et devant qui la grande mascarade se confond en révérences et en plongeons. Et telle est la société.
— Ce sont là des paroles bien vieilles pour des jeunes lèvres, répondit tristement Gilbert^ Je soupçonne,monenfant,quevous répétez une leçon apprise.
— Et que savez- vous de mon âge? s*écria-t-il en colère. Par quoi en jugez- vous? Les visages sont-ils des horloges qui marquent les heures et les minutes de la vie?... Eh bien ! oui, je n^ai que seize ans; mais j'ai plus vécu que vous. Je ne suis pas un rat de bibliothèque, moi : ce n*est pas dans les in-folio que j'ai étudié le monde. Dieu merci I la bonne Providence, pour favoriser mon instruction, a rassemblé sous mes yeux des échantillons de Tespèce humaine qui m'ont servi à juger du reste^ et plus j*ai acquis d'expérience, plus je me suis convaincu que tous les hommes se ressemblent c C'est pour cela que je les méprise tous, tous sans exception.
— Je vous en remercie sincèrement pour moi et pour votre groom ! répondit Gilbert en souriant.
— Ne vous inquiétez point de mon groom, reprit Stéphane en abattant d*un coup de cravache des feuillages qui lui barraient le chemin. D*abord il ne sait guère le français; ensuite j'ai beau lui dire en russe que je le méprise, il ne s*en porte pas plus mal. Bien logé, bien nourri, bien vêtu, que lui importent mes mépris?... Et d'ailleurs, sachez pour votre gouverne que mon groom n'est pas un groom ; c'est mon geôlier. Je suis un prisonnier gardé à vue; ces bois sont un préau où je ne puis me promener que deux fois la semaine, et cet excellent Ivan est mon gardien. Fouillez ses poches, vous y trouverez un martinet... »
Gilbert se retourna pour examiner le groom, qui répondit à son regard scrutateur par un sourire
intelligent et jovial. îvan représentait îe type du serf russe dans toute sa beauté originelte. H était petite un peu trapu, mais vigoureux et robuste; il avait un teint frais et reposé, des joues pleines et rosées, des cheveux d'un blond clair, de grands yeux caressantSj une longue barbe châtaine à laquelle se mêlaient déjà quelques fils d*argent. C'était une de ces physionomies teUes qu'il s'en rencontre souvent parmi les gens du peuple en pays slave; elle annonçait à la fois l'énergie dans l'action et la placidité del'âme.
Quand Gilbert l'eut bien regardé :
« Cher monsieur, dit-il à Stéphane, je ne crois pas au martinet d'Ivan.
— Ah l que vous voilà bien, vous autres grimauds de cabinet ! s'écria Stéphane avec un geste de colère. Vous admettez sans réflexion et comme parole d'Évangile toutes les monstrueuses sornettes que vous trouvez dans vos bouquins, et les choses les plus ordinaires de la vie vous apparaissent comme des prodiges absurdes auxquels vous refusez de croire.
— Ne vous fâchez pas. Le martinet d'Ivan n'est pas précisément un article de iol On peut n'y pas croire sans être pour cela un homme à brûler. Au surplus, je suis tout prêt à revenir de mon hàrésie ; mais je vous confesserai que je ne trouve rien de farouche ni de rébarbatif dans la figure de ce brave domestique... Dans tous les cas, c'est un geôlier qui ne tient pas de court ses prisonniers ou qui se relâche quelquefois de sa consigne, car U me semble que l'autre jour vous couriez les champs sans lui, et vraiment l'usage que vous faisiez de votre liberté.
— L'autre jour, interrompit Stéphane, favais fait une folie. Pour ia première fois je m'étais amusé à tromper la surveillance d'Ivan. C'était un essai que je voulais faire; mais ii m'a mal réussi, et je ne suis pas tenté de recommencer. Voulezvous voir de vos yeux ce que m'a rapporté ce bel exploit ? »
Retroussant alors la manche droite de sa blouse de velours noir, il montra à Gilbert un poignet mince et délicat marqué d'un cercle rouge qui devait provenir du frottement prolongé d'un anneau de fer. Gilbert ne put retenir une exclamation de surprise et de pitié, et il se repentit de ses plaisanteries.
« J'ai été tenu pendant quinze jours à la chaîne dans des oubliettes d'où je pensais ne jamais sortir, reprit Stéphane, et j'y ai fait plus d'une réflexion. Ah ! vous aviez raison tout à l'heure quand vous m'accusiez de répéter une leçon apprise. Le joli bracelet que je porte au bras droit est mon maître à penser, et si j'osais répéter tous les propos qu'il me tient... »
Puis s'interrompant :
« Je mens ! s'écria«t-il d'une voix sombre en enfonçant sa barrette sur ses yeux. La vérité est que je suis sorti de ce cachot doux comme un agneau, souple comme un gant, et que je serais capable de faire mille bassesses pour m' épargner l'horreur d'y rentrer. Je suis un lâche comme les autres, et quand je vous dis que je méprise tous les hommes, ne croyez pas que je fasse d'exception en ma faveur. »
Et à ces mots, il pinça si violemment de l'éperon le flanc de son cheval, que le fier alezan, irrité par
cette brusque attaque, rua et se cabra. Stéphane le réduisit par la seule puissance de sa voix hautaine et menaçante ; puis, l'excitant de nouveau, il le lança à bride abattue, et il se donna le plaisir de l'arrêter net dans sa course en lui retirant brusquement la main, et tour à tour il le faisait danser et virer sur place, ou, le poussant au travers de la route, il lui faisait franchir d'un bond impétueux les fossés et les talus qui la bordaient. Après quelques minutes de ce violent exercice, il le mit au petit trot et s'éloigna, suivi de son inséparable Ivan, en laissant Gilbert à ses réflexions qui n'étaient pas des plus agréables. Bien que Gilbert fût né poète, la destinée avait fait de lui un homme d'ordre et de discipline; il avait dû bannir de son existence l'aventure et la fantaisie; il s'était prescrit un règlement de vie, l'avait toujours observé avec une exactitude presque militaire et, à force d'y prendre peine, l'habitude de mettre tout à sa place et de faire tout en son temps lui était devenue une seconde nature. La régularité de sa vie se révélait dans sa personne; tous ses mouvements étaient corrects et précis; à sa démarche, à sa tournure, à son port de tête, à ses regards tranquilles et fiers, on eût pris ce grand ami des marionnettes pour un adjudant-major retraité avant l'âge. Ce qui est certain, c'est que Gilbert considérait comme le souverain bien le calme inaltérable de l'esprit; par un contrôle sévère exercé sans relâche sur lui-même, il en était venu à maîtriser son humeur et ses impressions, autant du moins que l'humaine infirmité le comporte; et la pauvreté, qui est une source de dépendance, l'ayant contraint d'avoir commerce avec beaucoup d'hommes dont la
6o LE COMTE KOSTIA
société ne lui agréait pas, il avait contracté l'habitude d'observer froidement les caractères, de conserver dans toutes les rencontres la libre possession de lui-même. Aussi était-il fort étonné de ce qui venait de lui arrriver. Il avait éprouvé, en conversant avec Stéphane, une inquiétude, un secret malaise qu'il ne se rappelait point avoir jamais ressenti. Le caractère passionné de ce jeune homme, la brusquerie de ses manières, où se mêlait une grâce libre et sauvage, l'exagération de son langage, qui trahissait le désordre d'une âme mal gouvernée, la rapidité avec laquelle se succédaient ses impressions, la douceur naturelle de son parler, dont les mélodies caressantes étaient entrecoupées de bruyants éclats de voix et d'accents rudes et âpres, ses yeux gris qui, dans ses accès de colère ou d'émotion, devenaient presque noirs et jetaient des flammes, le contraste que faisaient la noblesse et la distinction de son visage et de son maintien avec ce mépris arrogant des convenances où il semblait se complaire, enfin je ne sais quel douloureux mystère empreint sur son front et dans son sourire, tout cela donnait beaucoup à penser à Gilbert et le troublait profondément. L'aversion qu'il avait d'abord ressentie pour Stéphane s'était changée en pitié depuis que le pauvre enfant lui avait fait voir ce bracelet rouge qu'il appelait son « maître à penser »; mais la pitié qui n'est pas accompagnée de sympathie est un sentiment auquel on ne se livre qu'à regret. Gilbert se reprochait de s'intéresser trop vivement à ce jeune homme, qu'il n'avait aucune raison d'estimer; il s'en voulait davantage encore de ce qu'à sa pitié se mêlaient un secret effroi, de secrètes appréhensions.
LE COMTE KOSTIA 6i
En vérité, il avait peine à se reconnaître; lui, si sage, si raisonnable, il était assiégé de pénibles pressentiments : il lui semblait que Stéphane était destiné à exercer une grande influence sur son sort, à porter le désordre dans sa vie.
Il s'assit sur le revers d'un fossé, au pied d'un grand noyer qui étendait au-dessus du chemin ses branches noueuses et ses feuilles naissantes, d'un brun rougeâtre.
« Je deviens absurde, se dit-il. Décidément, j'ai l'imagination frappée. Il faut que le soleil du printemps m'ait échauffé la tête. Peu s'en faut que je ne prenne au sérieux toutes les folles billevesées qui me traversent l'esprit. »
Il rouvrit son livre, qu'il n'avait pas cessé de tenir à ia main, et il essaya de lire; mais entre la page et ses yeux s'interposait obstinément l'image de Stéphane. Il croyait le voir, le teint pâle, l'œil enflammé, sa barrette sur l'oreille, ses longs cheveux châtains tombant en désordre sur ses épaules. Ce sphinx le regardait avec un sourire à la fois triste et railleur, et lui disait d'une voix menaçante « Devine-moi, si tu le peux; il y va de ton bonheur. »
Tout à coup il entendit de nouveau le trot d'un cheval, et Stéphane reparut devant ses yeux. Le jeune homme, en apercevant Gilbert, arrêta son cheval et s'écria : ,
« Monsieur le secrétaire, je vous cherchais. »
Et, se mettant à rire :
« C'est une déclaration bien tendre que je vous fais là. Sachez que depuis de longues années il ne m'est jamais arrivé de chercher quelqu'un; mais je n'ai pas été poli à votre égard, et comme je me
pique de procédés, je veux obtenir mon pardon en vous flagornant un peu.
— C'est trop de bonté, lui répondit Gilbert. Ne prenez pas cette peine. Le meilleur procédé que vous puissiez avoir à mon égard, c'est de vous occuper de moi le moins possible.
— Et vous me rendrez la pareille?
— Ah ! rappelez- vous que les choses ne sont pas égales entre nous. Je ne suis qu'un insecte, il vous est bien facile de ne pas me voir, tandis...
— Votre raisonnement n'a pas le sens commun, interrompit Stéphane. Regardez ce scarabée vert qui traverse le chemin : je le vois, et il ne me voit pas... Mais quittez ce ton persifleur; il ne faut pas sortir de son caractère. Ce qui me plaît en vous, c'est que vous avez dans l'esprit une candeur qui me paraît fort divertissante... A propos , faites-moi l'amitié de me dire ce que c'est que ce volume qui ne vous quitte pas, et que vous méditez avec tant d'ardeur. De bonne foi, ajouta-t-ild'un ton de câlinerie enfantine, qu'est-ce donc que ce livre que vous pressez sur votre cœur avec tant de tendresse?
Gilbert se leva et lui présenta le livre.
(( Essai sur les Métamorphoses des Plantes. Ainsi les plantes ont le privilège de se métamorphoser !... Mon Dieu, qu'elles sont heureuses ! Elles devraient bien nous dire leur secret. »
Puis, refermant le volume et le rendant à Gilbert :
« Heureux homme ! s'écria-t-il, vous vivez parmi les plantes des bois comme dans votre élément ! Ne seriez- vous pas un peu plante vous-même? Je suis sûr que tout à l'heure vous avez suspendu plus d'une fois votre lecture pour dire aux primevères et
aux anémones qui tapissent ce talus : « Je suis un « de vos frères ! » Mon Dieu ! que je me repens d'avoir troublé ce charmant entretien ! Et tenez, justement vos yeux sont un peu couleur de pervenche. Cette fleur a beaucoup de mérite : elle a peu de parfum, mais elle n'a pas d'épines... Et vraiment je comprends pourquoi tantôt vous écoutiez d'un air si béat les psalmodies de ces séraphins de carnaval. Dans votre passion pour les plantes, vous en voyez partout, et vous compariez dans votre esprit ces méchants petits rustauds à de beaux lis blancs, emblème de candeur et d'innocence... Et moi, cruel^ je suis venu souffler sur vos illusions; je vous ai dit : « Pauvre ingénu, regardez mieux ces anges, « vous leur verrez le diable au fond des yeux. L'hu- « manité n'est pas un parterre de roses et de lis, « mais un champ inculte et abandonné, où foisonce nent à l'envi l'ortie, la belladone et la froide cice guë... )) Oh ! comme vous devez maudire mon impertinence et ma misanthropie !
— Rassurez- vous, monsieur, lui répondit Gilbert avec un sourire placide. Vous vous exagérez l'effet que peuvent produire vos paroles. Je les ai prises pour ce qu'elles valent, c'est-à-dire pour des boutades de jeune homme. Je ne sais quelles raisons vous pouvez avoir de mépriser vos semblables; mais l'intempérance de votre langage trahit votre jeunesse et votre inexpérience. A votre âge, on est décisif, tranchant, absolu dans ses jugements; on érige ses impressions en systèmes, on dogmatise en vers et en prose, on aime les couleurs chargées, on a peu de nuances dans l'esprit et dans le ton. De tout temps- l'intolérance fut le partage des novices; les
vieux moines sont les plus indulgents, ils ne voient pas si facilement le diable dans les yeux de leur prochain. Que dis-je? ils savent que le diable lui-même n'est pas si noir qu'on le fait. La première jeunesse est la saison des chimères couleur de rose, il en est d'autres qui poussent au noir. Les vôtres sont un peu sombres, j'en suis fâché pour vous, mon enfant. »
Cette petite admonition, le ton grave et posé dont elle fut prononcée, révoltèrent profondément Stéphane. Il ramena sa tête en arrière et regarda Gilbert d'un air méprisant, et déjà il se disposait à tourner bride et à fausser compagnie à cet insupportable mentor, quand un coup d'oeil qu'il jeta sur le chemin dissipa subitement sa méchante humeur. Il venait d'apercevoir au loin Wilhelm et ses camarades qui revenaient de la fête et regagnaient leui hameau.
« Arrivez vite, mes enfants, leur cria-t-il en se dressant sur ses étriers. Arrivez vite, mes agneaux, j'ai des propositions de la dernière importance à vous faire. »
En s' entendant héler, les enfants levèrent les yeux, et reconnaissant Stéphane, ils s'arrêtèrent et tinrent conseil. Les insolences un peu brutales du jeune Russe l'avaient mis en mauvais renom, et les petits paysans se détournaient volontiers de leur chemin plutôt que d'affronter son humeur chagrine et sa redoutable cravache.
Les trois apôtres et les cinq anges, après s'être consultés entre eux, se disposaient prudemment à battre en retraite, lorsque Stéphane, tirant de sa poche une grande bour e de cuir, se mit à l'agiter
dans l'air en s' écriant : « Il y a de l'argent à gagner par ici. Arrivez donc, mes chers enfants. Je vous jure que vous serez contents de moi. »
La grande bourse pleine que Stéphane secouait à deux mains était une amorce bien séduisante pour les huit enfants; mais sa cravache, qu'il tenait serrée sous son bras gauche, était un épouvantail qui leur prêchait la prudence. Partagés entre la crainte et la convoitise, ils demeuraient cloués sur place, comme l'âne de Buridan entre ses deux bottes de foin; mais Stéphane eut l'heureuse inspiration de saisir sa badine de la main droite et de la lancer sur la cime d'un arbre, où elle resta suspendue. Ce geste produisit un effet magique, et les enfants, d'un commun accord, se décidèrent à s'approcher, bien que d'un pas lent et hésitant. Wilhelm seul, écoutant sa rancune ou sa défiance, s'élança dans un sentier et disparut dans le taillis.
La troupe enfantine s'arrêta à dix pas de Stéphane et se forma en groupe. Les plus petits se cachaient à moitié derrière les plus grands. Tous tortillaient entre leurs doigts les bouts flottants de leur ceinture; tous avaient la tête baissée, l'air gauche et honteux, et ne détachaient leurs regards de la poussière du chemin que pour lorgner du coin de l'œil la grande bourse de cuir qui dansait entre les mains de Stéphane.
« Vous, saint Pierre, leur dit-il d'un ton grave, vous, saint Jean, et vous cinq, mes chers angelots du ciel, prêtez-moi une oreille attentive. Vous avez chanté aujourd'hui de très jolis cantiques en l'honneur du bon Dieu : il vous en récompensera un jour dans l'autre monde; mais moi, les petits j^aisirs
66 LE COMTE KOSTTA
qu'on me fait, j'en donne tout de suite la récompense. Aussi chacun de vous recevra de moi à l'instant un beau thaler de Prusse, s'il consent à me rendre le petit service que je vais dire. Il s'agit seulement de baiser gracieusement et délicatement le fin bout de mon soulier. Je vous le répète, cette petite cérémonie vous rapportera à chacun un beau thaler de Prusse, et par- dessus le marché vous aurez la satisfaction de vous être rompus à un exercice qu'on ne saurait trop pratiquer dans ce monde, car c'est le moyen d'arriver à tout. »
Les sept enfants regardaient Stéphane d'un air interdit et bouche béante. Pas un ne bougeait. Leur immobilité et ces sept paires d'yeux fixes et ronds braqués sur lui l'impatientèrent.
« Allons, mes agneaux ! leur dit-il d'une voix caressante, n'écarquillez pas ainsi vos yeux ! On dirait des portes cochères ouvertes à deux battants. Il faut s'exécuter avec aplomb, avec grâce. Eh ! bon Dieu î vous en verrez et vous en ferez bien d'autres dans votre vie. Il y a commencement à tout... Allons, dépêchons. Un thaler vaut trente-six silbergros, et un silbergros vaut dix pfennings, et pour cinq pfennings on peut avoir un massepain, une brioche toute chaude ou un petit bonhomme en jus de réglisse... »
Et remuant de plus belle la grande bourse de cuir, il s'écriait :
a Oh ! le joli son que cela rend ! Les jolis tintements ! le joli cliquetis, mes enfants ! comme cela earesse doucement l'oreille ! Toute musique est discordante au prix de ceUe-là. Rossignols et fauvettes, cessez vos concerts ! nous savons chanter mieux que
LE COMTE KOSTIA 6y
vous. Mes enfants, je suis un ménétrier qui joue sur son violon votre air favori. Allons ! commencez le bal, mes amours ! »
Les sept enfants semblèrent encore incertains. Ils étaient rouges d'émotion et se consultaient du regard. Enfin le plus jeune, joli blondin, prit son parti.
« Le monsieur a un chevron de trop, dit- il à ses camarades, ce qui signifiait en bon français : Le monsieur est un peu fou d'orgueil, la tête lui tourne, il a le timbre fêlé, et il ajouta en riant : Après tout, ce n'est qu'une plaisanterie, et il y a un thaler à gagner. »
En parlant ainsi, il s'approcha de Stéphane d'un pas délibéré et planta un grand baiser sur son soulier. La glace était rompue ; tous ses camarades suivirent son exemple, les uns d'un air grave et compassé, les autres en riant du bout des dents. Stéphane triomphait et battait des mains :
« Bravo ! mes chers amis, s'écria-t-il, voilà une affaire lestement enlevée ! »
Et il tira sept thalers de sa bourse; puis, les ayant jetés sur la route avec un geste de mépris :
« Or çà, messieurs les apôtres et les séraphins, cria-t-il d'une voix tonnante, ramassez-moi vite cet argent et détalez à toutes jambes. Vile engeance, allez raconter à vos mères par quelle glorieuse aventure vous avez attrapé cette aubaine ! »
Et pendant que les enfants gagnaient le large, se retournant vers Gilbert :
« Eh bien ! l'homme aux pervenches, qu'en pensez-vous? » lui dit-il en se croisant les bras.
Gilbert avait contemplé cette scène avec une tristesse mêlée de dégoût. Il eût donné beaucoup pour que l'un des enfants résistât à l'insolente fan-
taisie de Stéphane, mais n'ayant pas eu ce contentement, il ne songea qu'à dissimuler son chagrin.
« Qu'est-ce que cela prouve? répondit-il sèchement.
— Mais il me semble que cela prouve beaucoup de choses, et entre autres celle-ci : que certains attendrissements sont fort ridicules, et que certains mentors de ma connaissance qui se mêlent de faire la leçon aux autres... »
Il n'en dit pas davantage, car en ce moment un caillou lancé d'une main vigoureuse siffla à ses oreilles et fit rouler sa barrette dans la poussière. Il tressaillit, poussa un cri de colère, et donnant un grand coup d'éperon à son cheval, il le lança au jgalop à travers le taillis. Gilbert ramassa la barrette et la remit à Ivan. Celui-ci lui dit en mauvais allemand :
« Il faut lui pardonner; le pauvre enfant est malade. »
Et il partit en hâte à la poursuite de son jeune maître.
Gilbert courut après eux. Quand il les eut rejoints, Stéphane était descendu de cheval, et il se tenait debout, les poings fermés, devant un enfant qui, tout essoufflé d'avoir couru, s'était laissé choir d'épuisement au pied d'un arbre. Gilbert reconnut Wilhelm. En s' enfuyant, il avait fait plusieurs accrocs à son san-benito, et il considérait d'un œil morne ces déchirures, sans répondre autrement que par monosyllabes à toutes les menaces de Stéphane.
« Tu es à ma merci ! lui dit à la fin le jeune homme. Je te fais grâce, si tu me demandes pardon à deux genoux.
— Je n'en ferai rien, répondit l'enfant en se relevant, je n*ai pas de pardon à vous demander. Vous m*aviez frappé de votre cravache, j'avais juré de me venger. Je suis très adroit; j'ai visé à votre barrette, j'étais sûr de ne pas la manquer. Cela vous a rendu furieux, nous voilà quittes. Maintenant je vous promets de ne plus vous jeter de pierres, à la condition que vous-même vous ne me donnerez plus de coups de cravache.
— Ce qu'il propose est fort raisonnable, dit Gilbert.
— Je ne vous demande pas votre avis, monsieur, » interrompit Stéphane avec hauteur, et se tournant vers Ivan : « Ivan, mon cher Ivan, reprit-il, en ce cas-ci tu dois m'obéir. Tu le sais bien, le hârine ne m'aime pas, mais il n'entend point que les autres me fassent insulte; c'est un droit qu'il se réserve. Descends de cheval et force ce petit drôle à s'agenouiller et à me demander pardon. »
Ivan secoua la tête.
Stéphane épuisa en vain les supplications et les menaces. Le serf demeura inflexible, et pendant ce pourparler Gilbert, s' approchant de Wilhelm, lui dit à voix basse :
« Sauve- toi vite, mon enfant ; mais rappdle-toi bien ta promesse; sinon, c'est à moi que tu auras affaire. »
Stéphane le vit s'enfuir, il voulut s'élancer après lui; Gilbert lui barra le passage.
« Ivan ! s'écria Stéphane en se tordant les bras, ôte cet homme de mon chemin ! »
Ivan secoua de nouveau la tête.
« Je ne veux pas faire de mal au jeune Français,
répondit-il; il a l'air bon et il aime les enfants. »
Le visage de Stéphane fut bouleversé par le désespoir. Ses lèvres tremblaient. Il regardait tour à tour d'un œil sinistre Ivan et Gilbert. Enfin il se dit à lui-même d'une voix étouffée :
« Malheur sur moi ! Je suis faible comme un vermisseau, et ma faiblesse n'est pas respectée ! »
Puis, baissant la tête, il s'approcha de son cheval, se remit en selle et traversa lentement le taillis. Quand il eut regagné la route, regardant fixement Gilbert : :
« Monsieur le secrétaire, lui dit-il, mon père cite souvent ce diplomate qui disait que tous les hommes sont à vendre, qu'il s'agit seulement de faire le prix. Malheureusement je ne suis pas assez riche pour vous acheter : vous valez beaucoup plus d'un thaler; mais permettez-moi de vous donner un bon conseil. En rentrant au château, répétez au comte Kostia certains propos que j'ai laissé échapper devant vous aujourd'hui. Il vous en saura un gré infini. Peut-être vous nommera-t-il son espion en titre, et sans se faire prier, il doublera vos appointements. Le métier le plus profitable, c'est de brûler des chandelles au diable. Vous y ferez merveilles aussi bien qu'un autre ! »
Sur quoi, ayant salué Gilbert, il s'éloigna au grand trot.
« Le diable ! le diable ! il ne parle que du diable ! » se disait Gilbert en s' acheminant vers le château. Et il ajoutait : <( Mon pauvre ami ! te voilà condamné à passer quelques années de ta vie entre un tyran qui est quelquefois aimable et une victime qui ne l'est pas du tout ! »
Au moment où Gilbert rentra au château, M. Leminof se promenait sur la terrasse. Il aperçut de loin son secrétaire et lui fit signe de venir le rejoindre. Ils firent ensemble quelques tours le long du parapet, et tout en marchant Gilbert étudiait le père de Stéphane avec encore plus d'attention qu'il n'avait fait jusqu'à ce jour; ce qui le frappait surtout, c'étaient ces yeux d'un gris un peu trouble, dont les regards vagues, mobiles, insaisissables, devenaient par instants froids et lourds comme du plomb. Jamais du reste M. Leminof n'avait été aussi aimable avec son secrétaire; il lui parlait d'un ton enjoué et le regardait d'un air de bonhomie charmante. Ils conversaient depuis un quart d'heure quand le tintement d'une cloche les avertit que le dîner était servi. Le comte Kostia conduisit Gilbert dans la salle à manger. C'était une immense pièce voûtée et lambrissée de chêne noir, qui prenait jour sur la terrasse par trois petites baies ogivales. Les voussures du plafond étaient recouvertes de vieilles peintures apocalyptiques que le temps avait écaillées et rongées. Au centre, on voyait l'Agneau aux sept cornes assis sur son trône; autour de lui se tenaient les vingt-quatre vieillards vêtus de blanc. Dans les parties inférieures des pendentifs, les peintures étaient si dégradées que les sujets en étaient à peine reconnaissables. On apercevait çà et là des ailes d'anges, des trompettes, des bras qui avaient
disparu, des couronnes, des étoiles, des crinières de cheval, des queues de dragon. Ces tristes débris formaient des hiérogl5^hes mystérieux et menaçants. C'était ime étrange décoration pour un réfectoire.
A cette heure de la journée, les trois fenêtres ogivales ne donnaient qu'une lumière terne et rare ; on y avait suppléé par trois lampes de bronze suspendues au plafond par des chaînes de fer, et dont les flammes brillantes ne réussissaient que difficilement à éclairer les profondeurs de cette salle caverneuse. Au-dessous des trois lampes était dressée une longue table où vingt convives eussent aisément twxivé place ; à Tune des extrémités arrondies de cette table, trois couverts et trois chaises de maroquin avaient été disposés en demi-cercle; à l'autre extrémité, un seul et unique couvert faisait face à un simple escabeau de bois. Le comte s'assit et fit signe à Gilbert de se placer à sa droite; puis, déployant sa serviette, il dit sèchement au grand valet de chambre allemand :
« Comment se fait- il que mon fils et le père Alexis ne soient pas encore ici ? Allez les chercher. »
Quelques instants après, la porte s'ouvrit, et Stéphane parut. Il traversa la salle les yeux baissés, et, s' inclinant vers la longue main sèche que lui présenta son père sans le regarder, il l'effleura du bout des lèvres. Cette marque de déférence filiale devait lui coûter beaucoup, car il fut pris de ce tremblement nerveux auquel il était sujet quand il éprouvait de fortes émotions. Gilbert ne put s'empêcher de dire à part soi :
«Mon enfant, les séraphins et les apôtres sont bien
vengés de rhumiliation que vous leur avez infligée ! »
Il sembla que le jeune homme devinât la pensée de Gilbert, car, en relevant la tête, il lui lança un regard farouche; puis il s'assit à la gauche de son père et demeura immobile comme une statue, les yeux attachés sur son assiette.
Cependant celui qu'on appelait le père Alexis ne paraissait pas, et le comte impatienté, jetant brusquement sa serviette sur la table, se leva pour l'aller chercher; mais au même moment la porte s'ouvrit, et Gilbert vit apparaître un visage barbu qui exprimait le trouble et l'effroi. Tout échauffé et tout essoufflé, le pope jeta sur son seigneur et maître im coup d'œil scrutateur. Du visage du comte il ramena ses r^ards vers Tescabeau vide; il eût donné, je pense, son petit doigt pour pouvoir se couler sans être vu jusqu'à ce siège peu confortable.
« Père Alexis, vous vous oubliez avec vos éternels peinturlurages ! s'écria M. Leminof en se rasseyant. Vous savez que je n'aime pas à attendre. Je professe sans aucun doute une admiration passionnée pour les burlesques chefs-d'œuvre dont vous décorez les murs de ma chapelle; mais je ne puis souffrir qu'on me manque, et je vous prie de ne plus sacrifier les égards que vous me devez à votre sotte passion pour la peinture à la grosse brosse; sinon, j'ensevelirai un beau matin vos sublimes barbouillages sous une triple couche de chaux vive. »
Cette mercuriale prononcée d'une voix tonnante produisit sur le père Alexis la plus douloureuse impression. Son premier mouvement fut d'élever vers la voûte ses regards et ses bras. Il prenait à témoin les vingt-quatre vieillards»
«Vous entendez! leur disait-il. Le profane ose traiter de peinturlurages ces fresques incomparables qui porteront le nom du père Alexis jusqu'à la dernière postérité ! »
Mais dans le cœur du pauvre pope la terreur succéda bientôt à l'indignation. Il laissa retomber ses bras, et, se courbant vers le sol, il rentra sa tête dans ses épaules et s'appliqua à se faire petit. C'est ainsi qu'une tortue effarouchée se blottit dans son écaille et craint encore d'y tenir trop d'espace.
a Eh bien ! que signifient ces simagrées? Prétendezvous nous faire attendre votre benedicite jusqu'à demain? »
Le comte prononça ces mots du ton brusque d'un caporal qui commande à des conscrits la charge en douze temps. Le père Alexis fit un soubresaut, comme si on lui eût cinglé les reins d'un grand coup de fouet, et dans son trouble, en s' élançant vers son escabeau, il se heurta violemment contre l'angle d'un dressoir sculpté ; ce choc terrible lui arracha un cri de douleur, mais ne put amortir son élan, et, tout en se frottant la hanche, il se précipita à sa place, sur quoi, sans se donner le temps de reprendre haleine, il marmotta d'un accent nasillard et d'une voix inintelligible un long benedicite qu'il eut bientôt expédié, et, chacun ayant fait un grand signe de croix. Ton servit le dîner.
« Quel étrange rôle joue ici la religion ! se disait Gilbert en portant sa cuiller à ses lèvres. On ne se permet pas de dîner avant qu'elle ait béni le potage, et cependant on la relègue au bout de la tablCj comme un lépreux dont on redouterait le contact impyr \ t
Pendant la première partie du repas, l'attention
de Gilbert se concentra sur le père Alexis. Cette figure de prêtre excitait sa curiosité. A première vue, elle semblait empreinte d'une certaine majesté que relevaient sa robe noire aux larges plis et le crucifix d'or qui pendait sur sa poitrine. Le père Alexis avait le front élevé et découvert; son grand nez fortement aquilin donnait à sa physionomie quelque chose de mâle; ses yeux noirs, d'une belle coupe, étaient encadrés par des sourcils bien arqués, et sa longue barbe grisonnante s'accordait avec ses joues d'un ton bistré sillonnées de rides vénérables. Vu au repos, ce visage avait un caractère de beauté austère et imposante. Et si vous aviez contemplé le père Alexis pendant son sommeil, vous l'auriez pris pour un saint anachorète fraîchement sorti de sa thébaïde, ou mieux encore pour une façon de saint Jean contemplant les yeux fermés, du haut de son rocher de Pathmos, les subUmes visions de l'Apocalypse; mais, aussitôt que le visage du bon pope s'animait, le charme était rompu. Ce n'était plus qu'un masque expressif, mobile, parfois grotesque, où se peignaient les impressions fugitives et sans profondeur d'une âme douce, innocente et débonnaire, mais sans élévation et sans idéal. C'est ainsi que, le moine et l'anachorète venant à disparaître subitement, il ne restait plus qu'un vieil enfant de soixante ans, dont la physionomie, tour à tour inquiète ou souriante, n'exprimait que de puériles préoccupations ou des contentements plus puérils encore. Cette transformation était si rapide, qu'elle ressemblait à un véritable tour d'escamotage. On cherchait saint Jean, on ne le trouvait plus, et on était tenté de s'écrier :
« O père Alexis, qu'êtes- vous devenu? L'âme qui se peint à cette heure sur votre visage n'est pas la vôtre. »
C'était un excellent homme que le père Alexis; malheureusement il avait un goût trop prononcé pour les plaisirs de la table. On pouvait lui reprocher aussi d'avoir une assez forte dose de vanité; mais son amour-propre était si ingénu, qu'il eût trouvé grâce devant les juges les plus rigoureux. Ce père Alexis avait réussi à se persuader qu'il était un grand artiste, et cette persuasion faisait son bonheur. Ce qui est certain, c'est qu'il maniait la brosse et le pinceau avec une remarquable dextérité, et qu'il lui suffisait de quelques heures pour exécuter quatre ou cinq pieds carrés de peinture à fresque. Les doctrines du mont Athos, qu'il avait visité dans sa jeunesse, n'avaient plus de secrets pour lui; l'esthétique byzantine avait passé dans sa chair et dans ses os : il savait par cœur le fameux Guide de la Peinture, rédigé par le moine Denys et son élève Cyrille de Chio. Bref il connaissait à fond toutes les recettes moyennant lesquelles on fait des œuvres de génie, et à force de s'aider du compas, il peignait d'inspiration des saints bonshommes qui ressemblaient assez exactement à certaines figures sur fond d'or des couvents de Lavra et d'Iveron. Une seule chose chagrinait et mortifiait le père Alexis, c'est que le comte Kostia Petrovitch refusât de croire à son génie ; en revanche, ce qui le consolait un peu, c'est que le bon Ivan professait pour ses œuvres une admiration sans réserve. Aussi aimait-il à s'entretenir d'art et de peinture avec ce pieux adorateur de ses talents.
« Regarde, mon fils, lui disait-il parfois en lui montrant et en élevant dans l'air le pouce, l'index et le médius de sa main droite, tu vois ces trois doigts : on n'a qu'à leur dire un mot, et il en sort des saints Georges, des saints Michel, des saints Nicolas, des patriarches de l'ancienne alliance, des apôtres de la loi nouvelle, le bon Dieu lui-même et toute sa chère famille ! »
Et là-dessus il lui donnait sa main à baiser, de quoi le bon serf s'acquittait avec une humble vénération. Cependant, si le comte Kostia avait le goût assez barbare pour traiter brutalement de barbouillages les enluminures du père Alexis, il n'était pas assez cruel pour l'empêcher de cultiver son art bienaimé; il avait même accordé dernièrement à ce disciple du grand Panaclinos, le créateur de l'école byzantine, une faveur inespérée dont le bon père s'était promis de lui garder une reconnaissance éternelle.
L'une des ailes du château de Geierfels renfermait une jolie chapelle, assez spacieuse, que le comte avait fait approprier aux usages du culte grec, et un beau jour, cédant aux instances réitérées du père Alexis, il l'avait autorisé à couvrir les murailles et la voûte de peinturlura ges de sa façon. Le pope s'était mis aussitôt à l'œuvre. Cette grande entreprise absorbait la moitié au moins de ses pensées ; il y consacrait chaque jour plusieurs heures; la nuit il voj^ait en rêve de grands patriarches d'or et d'azur qui se penchaient sur lui en disant :
« Cher Alexis, nous nous recommandons à tes bons soins ; que ton génie perpétue notre gloire dans l'univers !... »
Bref, le père Alexis était si charmé de ses fresques, qu'occupé à contempler la barbe blanche d'un Noé colossal peint la veille il n'avait pas entendu tinter la cloche du dîner. C'est ainsi que nos passions se dévorent les unes les autres, et ce sont souvent les petites qui mangent les grosses.
M. Leminof était d'abord resté silencieux. Peutêtre voulait-il donner à Gilbert le temps de se reconnaître; mais quand on eut enlevé le potage, il rompit le silence et engagea une conversation animée avec son secrétaire. Comme tout à l'heure sur la terrasse, il lui parlait sur un ton d'estime où l'aiffection se mêlait à plus forte dose que d'habitude. Les inflexions caressantes de sa voix, les regards bienveillants dont il les accompagnait, l'air de curiosité sympathique qu'il faisait paraître en l'interrogeant, l'attention qu'il prêtait à ses réponses, tout témoignait du grand état qu'il faisait de lui. Évidemment il y avait là du parti pris, et Stéphane et le père Alexis pouvaient se tenir pour dûment avertis que le nouveau venu était un être à part, un personnage important appelé à vivre sous un régime de faveur, une façon de premier ministre dont la puissance occulte était à redouter. L'avertissement fut compris. Le père Alexis, tout occupé qu'il fût de son assiette, ne laissa pas de jeter à la dérobée sur Gilbert plus d'un regard admiratif. Il ne se rappelait pas avoir vu le comte Kostia témoigner à aucun être humain de pareils égards. Il est vrai que le comte était souvent plein de prévenances pour son singe, nommé Solon, charmant sapajou très mal élevé dont il approuvait les fredaines; mais dans les soins qu'il lui rendait, la nuance de respect était
moins accusée. C'est là ce que le père Alexis constata avec une surprise bien motivée; aussi regardait-il avec de grands yeux cet animal curieux qui menaçait de supplanter Solon. De son côté, Gilbert observait Stéphane; il sentait que de moment en moment un fossé plus profond se creusait entre ce jeune homme et lui; mais Stéphane n'en marqua rien, ses regards étaient muets comme ses lèvres.
La conversation finit par rouler sur les sujets que le comte se plaisait chaque jour à débattre avec son secrétaire. Ils parlèrent du Bas-Empire, que M. Leminof regardait comme l'âge le plus prospère et le plus glorieux de l'humanité. Il goûtait peu les Periclès, les César, les Auguste et les Napoléon; il estimait que l'art de régner n'avait été compris que des Ju'^tinien et des Alexis Comnène. Et comme Gilbert, au nom de la dignité humaine, protestait vivement contre cette thèse :
« Halte-là ! dit-il : pas de grands mots, pas de déclamations ! Êcoutez-moi plutôt. Ces faisandeaux sont bons. Voyez comme le père Alexis s'en régale. A qui doivent-ils ce fumet qui l'enchante? A la haute sagesse de mon cuisinier qui leur a laissé le temps de se mortifier et de se faire. Il nous les a servis à point. Quelques jours plus tôt, ils auraient été coriaces; quelques jours plus tard, ils étaient par trop hasardés et les vers s'y mettaient. Mon cher monsieur, il en est des sociétés comme du gibier. Le bon moment pour elles, c'est quand elles sont en voie de décomposition. Dans leur jeunesse, elles ont la coriacité de la barbarie; en revanche, il est un certain degré de corruption qui compromet leur existence. Eh bien! Byzance possédait l'art de
8o LE COMTE KOSTIA
faisander ies âmes et de les maintenir à point. Malheureusement elle a emporté ce secret dans la tombe. »
Et là- dessus il se mit à déclamer contre la chevalerie et la révolution, qu'il considérait comme deux variations composées sur le même thème.
« Godefroy de Bouillon, disait-il, est rarrièregrand-père de Robespierre. L'un disait en brandissant son épée : « Mon cœur et Dieu le veulent ! » L'autre s'écriait en regardant le ciel en coulisse : « La vertu pour but et la terreur pour moyen !... » Ces deux devises n'en font qu'une. C'est l'abstraction proclamée la souveraine de l'univers; c'est le premier fou venu s' arrogeant le droit d'arranger le monde à sa guise; c'est une tyrannie nouvelle qui n'a pas sa pareille, la tyrannie des bonnes intentions, et voyez ce qu'avec le temps les bonnes intentions ont fait de l'Occident !
— Il y aurait bien des choses à répondre, fit Gilbert.
— Ne répondez rien, mon cher Gilbert, poursuivit-il, et remarquez avec moi que la chevalerie dont le but avoué était de soumettre toutes les affaires humaines aux arrêts de ce tribunal révolutionnaire qu'on appelle le cœur, devait professer le plus grand respect pour cette moitié du genre humain qui représente de nature les faiblesses, les caprices, les folies du sentiment. Elle n'y manqua pas. Rebelle aux leçons que lui donnait la sagesse de Byzance, au lieu d'ensevelir la femme dans l'ombre du gynécée, elle la plaça sur un trône. Et quels désordres n'a pas enfantés dans la société cette absurde idolâtrie !
— Oh ! pour le coup, s'écria Gilbert, voilà une
LE COMTE KOSTÏA 8i
thèse à laquelle je ne me convertirai jamais.
— Voyons, soyez sincère, reprit le comte Kostia. Nous sommes entre hommes, nous pouvons parler sans contrainte et dire à ces dames toutes leurs vérités. Oubliez pour un moment ces principes de fade galanterie que nous a légués le romantisme du moyen âge, et que la révolution a remis en honneur, Nierez-vous que la femme ne soit un être inférieur, incapable de suite dans ses idées, avide d'émotions dramatiques, toujours en révolte contre le bon sens, toujours prête à sacrifier les intérêts généraux à ses passions? Mon Dieu ! je consens à lui pardonner ses déraisons. Elle n'en est pas responsable. Une fatalité cruelle pèse sur elle. Le grand malheur, c'est que dans les vues de la nature, attentive à perpétuer l'espèce, la femme n'est qu'un moyen, et qu'elle ne peut s'empêcher de se considérer comme un but. Il me souvient d'une pauvre levrette qu'on employait à tourner la broche; elle n'avait pu se persuader que le rôti ne fût pas pour elle. C'était chaque jour une nouvelle déception, et je dois le dire, le rôti fut plus d'une fois en danger. Aussi serait-il bon que le rôti, je veux dire la société, prît ses précautions contre les appétits de bonheur de cet être à la fois faible et violent, qui est incapable de comprendre sa vraie destination. Et je ne sache rien de mieux entendu que la captivité du gynécée byzantin ou du harem musulman, pour rappeler aux filles d'Eve qu'elles n'ont pas le droit de vivre pour leur propre compte.
M. Leminof développa ce beau système avec beaucoup de verve et d'animation, Gilbert trouvait un tel langage médiocrement respectueux pour la
mémoire de M^^^ Leminof , et, regardant Stéphane, il disait en lui-même au comte Kostia : J'aime à voir comme vous l'instruisez? Mais Stéphane avait l'air de ne rien entendre ; depuis longtemps il avait cessé de manger, et, le visage impassible, il regardait fixement son assiette vide.
« Ce qui est plaisant, dit encore M. Leminof, terminant son réquisitoire, c'est que les femmes savent fort peu de gré à la société de ses absurdes complaisances à leur égard. A les entendre, elles gémissent sous un joug intolérable. Ces étranges créatures ont une telle soif de domination, qu'elles voudraient mener à la baguette le soleil, la lune et les étoiles, et par surcroît de bizarrerie il se trouve de prétendus amis du progrès pour appuyer leurs prétentions ! Ce sont ces mêmes novateurs qui pétitionnent en faveur de la suppression des quarantaines, car l'affranchissement de la femme et l'émancipation de la peste, ces deux questions-là sont étroitement liées... Mon cher Gilbert, vous êtes un homme raisonnable. Joignez- vous à moi pour porter un toast aux harems et aux lazarets !
— Amen! » s'écria le père Alexis, qui, n'écoutant que d'une oreille, ne se doutait guère de quoi il s'agissait; mais à ce mot de toast il avait tressailli, car il ne refusait jamais de boire une santé.
Son exclamation attira sur lui l'attention du comte.
« Le père Alexis est de mon avis, dit-il à Gilbert, et il a ses raisons pour cela. Demandez-lui de vous conter l'histoire de ses amours.
— Je craindrais que ce récit n'intéressât pas cet excellent jeune homme^ objecta timidement le pope.
— Changez vos façons de parler \ répondit le comte d'un ton sévère. M. Gilbert Savile n'est pas un excellent jeune homme; c'est un savant fort distingué dont j'estime infiniment le caractère et les talents, et j'entends qu'il soit respecté ici comme un autre moi-même.
— Ma position se dessine, me voilà devenu favori du tyran ! » pensa Gilbert.
Et il vit passer sur les lèvres de l'immobile Stéphane un sourire pâle et à peine ébauché qui signifiait : « Je l'avais bien deviné ! »
(( Allons, mon père, reprit le comte, ne vous faites pas tirer l'oreille, et récitez-nous votre petite histoire, sinon, je me chargerai de la raconter à ma façon. »
Le bon père se hâta de s'exécuter. On aime mieux se donner les étrivières que de les recevoir. Il entama son récit d'une voix chevrotante, et tout en parlant il lorgnait mélancoliquement du coin de l'œil quelques assiettes auxquelles il n'avait encore donné qu'un premier assaut. Je ne rapporterai pas ici le fidèle exposé de ses mésaventures conjugales. Il suffit de dire qu'il avait eu le malheur d'épouser une petite maîtresse, très impérieuse et très coquette, dont il avait été l'esclave plus que le mari. Le père Alexis conta ses longues tribulations avec une candeur qui révolta Gilbert. Il en voulait à M. Leminof d'avoir contraint le saint homme à dévoiler ainsi à un étranger les secrets de sa vie intime ; mais le père Alexis ne croyait pas avoir le moins du monde compromis sa dignité : il n'avait pas la tête métaphysique, et n'entendait rien aux abstractions; seulement il n'aimait pas qu'on lui
parlât de sa femme, ni qu*on le forçât d'en parler, parce que cela lui rappelait les souvenirs les plus douloureux de sa vie. Il termina son histoire par d'édifiantes réflexions, et se préparait à citer saint Basile, quand il remarqua que M. Leminof s'était profondément endormi. Il se crut dispensé d'achever son homélie, et ne s'occupa plus que de vider les assiettes de figues et de pistaches qu'il n'avait cessé de couver des yeux.
Un profond silence régna dans la grande salle ; il n'était interrompu que par le bruit cadencé que faisaient les mâchoires du bon père. Stéphane s'était accoudé sur la table; sa pose empreinte d'une mélancolie rêveuse, sa tête inchnée et appuyée contre la paume de sa main droite, sa tunique noire sans coUet et qui laissait à découvert un cou d'une parfaite blancheur, ses longs cheveux soyeux retombant mollement sur ses épaules, les contours purs et délicats de son beau visage, sa bouche fine aux coins légèrement relevés, tout en lui rappelait le portrait de Raphaël peint par Raphaël, tout, hormis l'expression qui était bien différente. Les regards d'un Sanzio sont des messagers ailés qui annoncent en leur muet langage les félicités contemplatives d'un grand cœur inspiré, et publient ses fiançailles avec l'éternelle beauté de l'univers; les regards de Stéphane, quand la passion ne les animait pas, exprimaient tour à tour une curiosité froide et dédaigneuse ou la défiance d'une âme qui cherche à se rendre invisible et se dérobe aux obsessions de la lumière. En ce moment, il contemplait les peintures apocalyptiques de la voûte; on eût dit qu'il y retrouvait l'expression symbohque de ses pensées;
ses yeux finirent par s'attacher sur une tête de dragon fort dégradée par le temps et qui n'en était que plus hideuse; il semblait adresser à ce monstre un interrogatoire; apparemment il lui demandait le secret de sa destinée. Son immobilité de statue et la fixité de son regard donnèrent le frisson au pauvre Gilbert : il détourna ses yeux de ce jeune front couronné d'une mystérieuse tristesse, et les reporta sur le prêtre; mais l'air de résignation béate du père Alexis lui parut aussi mélancolique que les sombres ennuis de Stéphane. Une tristesse profonde envahit son cœur. Rien autour de lui qui commandât ses sympathies, rien qui promît société à son âme : à sa gauche la figure rébarbative d'un tyran assoupi que le sommeil rendait plus sinistre encore ; en face de lui, un jeune misanthrope perdu pour le moment dans les espaces ; à sa droite un vieil épicurien qui se consolait de tout en mangeant des figues ; au-dessus de sa tête, les dragons de l'Apocalypse. Et puis cette grande salle voûtée était froide, sépulcrale ; on y respirait un air de cave ; les enfoncements et les encoignures étaient noyés dans une ombre épaisse; les boiseries noires qui tapissaient les murailles avaient un aspect lugubre. Au dehors on entendait des bruits effrayants; un vent d'orage s'était levé et poussait de longs mugissements de taureau blessé, auxquels répondaient le grincement des girouettes et le cri funèbre des hibous»
Tout à coup il lui vint à l'idée que le comte n'était pas réellement endormi, et que ce subit assoupissement était une ruse de guerre destinée à mettre en liberté les langues enchaînées de ses convives» Gilbert craignit qiw Stéphane, sortant de sa
rêverie, ne crût pouvoir lui adresser impunément quelque propos hardi que l'oreille attentive du maître saisirait au passage. Il prit le parti de feindre lui aussi le sommeil, et, se renversant sur le dossier de sa chaise, il ferma les yeux et laissa tomber sa tête sur sa poitrine. Cette situation se prolongea quelque temps, et Gilbert était déjà fort empêché de son rôle d'homme endormi, lorsque par bonheur le père Alexis, qui venait d'expédier sa dernière figue, poussa un long soupir. Ce fut pour le comte un prétexte suffisant de se réveiller; il se redressa sur son siège, passa la main sur ses yeux, sonna pour qu'on servît le thé, et dès que les tasses furent vides, il pressa amicalement la main de Gilbert, et sortit de la salle, suivi de Stéphane et du pope.
Quand Gilbert fut rentré dans sa chambre, il ouvrit la fenêtre pour mieux entendre le grondement majestueux du fleuve. Au même instant, une voix que lui apporta le vent, et qui partait de la grosse tour carrée, lui cria :
« Monsieur le grand vizir, n'oubliez pas de brûler force chandelles au diable; c'est le conseil que vous donne votre plus fidèle sujet en retour des profondes leçons de sagesse dont vous avez gratifié aujourd'hui son inexpérience ! »
Ce fut ainsi que Gilbert apprit que Stéphane était son voisin.
« Ce qui me console, pensa-t-il, c'est qu'à moins d'avoir des ailes, je le défie bien d'arriver jusqu'ici... » Et il ajouta en refermant sa fenêtre : « Quoi qu'il en soit, j'ai bien fait d'écrire hier à M°^® Lerins; aujourd'hui je ne suis plus si contento »
¥IÏ
Voici ce que Gilbert écrivait dans son journal six semaines après son arrivée à Geierfels :
« Un fils qui a pour son père les sentiments d'un esclave pour son maître, un père qui marque à son fils dans l'habitude de la vie, une désaffection voisine de la haine, tels sont les tristes sujets d'étude que je suis venu chercher ici. J'ai voulu d'abord me persuader que M. Leminof était simplement un caractère sec et froid, un sceptique par humeur, par tour d'esprit, un grand seigneur biasé qui croit se devoir à lui-même de témoigner ouvertement son mépris pour toutes les niaiseries du sentiment. Il n'en est rien. Le comte est un esprit malade, une âme tourmentée, un cœur rongé par un ulcère secret, et qui se venge de ses souffrances en faisant souffrir autrui. Oui, ce misanthrope cherche à tirer vengeance de quelque sanglant affront que lui ont infligé les hommes ou la destinée ; son ironie respire la colère et la haine, il couve de profonds ressentiments qui éclatent par instants dans sa voix, dans son regard, dans son geste emporté et violent, car il n'est pas toujours maître de lui : à de certaines heures, le vernis de froide politesse et de glacial enjouement dont il couvre à l'ordinaire ses passions s'écaille subitement, tombe en poussière, et les nudités de son âme apparaissent. Dans les premières semaines, il se contraignait davantage en ma présence, aujourd'hui j'ai l'honneur de posséder sa con-
m LE COMTE KOSTÎA
fiance, et il ne se croit pîm obligé de me cacher son visage. Aussi ne cherche- t«il plus à me donner le change, c'est toujours cela de gagné. Je me flatte même qu'il a pour moi toute la bienveillance dont il est capable. Il estime mon savoir, il me sait gré de lui être utile et même nécessaire sans faire valoir mes services. D'ailleurs il m'attribue peut-être la discrétion intéressée d'un pauvre diable qui désire conserver son gagne-pain, et qui se sent tenu à beaucoup de réserve dans ses propos et dans ses actions. Bref, il me considère comme un homme de bon sens qui a les vertus de son métier, et bien qu'il me reproche quelquefois ce qu'il appelle mes visions métaphysiques, û m*estime trop pour supposer qu'elles puissent exercer aucune influence sur ma conduite. L'abstraction prise pour règle de la vie, voilà bien décidément sa bête noire, « mons- « tre hideux, dit- il, véritable dragon de TApoca^ « lypse, dont les deux petits, difformes et repous- « sants comme leur mère, sont la chevalerie et la « révolution... »
« O mes chères marionnettes, vous ne devez être qu'un spectacle pour mes yeux et un désennui passager pour mon esprit ! Gardez- vous de quitter la scène où vous paradez avec tant de grâce t Les quinquets de la rampe marquent les frontières de votre empire. Ne vous avisez pas de les enjamber pour descendre parmi les vivants ! 0 mes chères poupées, la représentation finie, rentrez dans vos boîtes, entrelacez fraternellement vos fils d'archal, fermez vos beaux yeux, mes filles, et dormez votre sommeil... Mais qu'entends- je? ces poupées parlent ou chantent en dormant; de leurs boîtes bien closes
sortent de légers chuchotements et comme une musique secrète, enivrante, je ne sais quel écho des concerts célestes... Gilbert, Gilbert, défie-toi! tes marionnettes ne sont pas aussi inoffensives que veut bien le croire le comte Kostia.
« Gilbert, défie-toi aussi de tes yeux î Ils sont trop parlants... C'est singulier, je me croyais tout à fait maître de mes regards. Malgré moi, ils marquent dans Toccasion trop de curiosité. L'autre jour, pendant que je travaillais avec lui dans son cabinet, il a pris tout à coup un air distrait et rêveur, son front s'est chargé de nuages; il ne me voyait plus, ne m'entendait plus... Quand il est sorti de sa rêverie, ses yeux ont rencontré les miens attachés sur son visage, il a trouvé que je l'observais trop attentivement.
« Ah çà! m'a-t-il dit brusquement, vous vous « rappelez nos conventions : nous sommes deux « égoïstes qui avons fait marché ensemble. Les « égoïstes ne sont pas curieux; la seule chose qui les « intéresse dans l'âme du prochain, c'est le domaine « utile. »
« Et puis, craignant de m'avoir offensé, il a repris d'un ton plus doux :
« Je suis l'âme la moins intéressante à connaître. « J'ai les nerfs très irritables; dit es- vous une fois « pour toutes que c'est le secret de tous les désordres « que vous pourrez observer dans ma triste ma- « chine. »
« Non, comte Kostia, ce n'est pas là votre secret ! étais- je tenté de lui répondre. Ce ne sont pas vos nerfs qui vous tourmentent. Je parierais plutôt qu'en dépit de votre déniaisement vous avez cru
^ LE œMTE KOSTÎA
autrefois en quelque chose ou en quelqu'un qui vous a manqué de parole. — Mais je n'ai eu garde de lui faire part de mes suppositions ; je crois qu il m'aurait dévoré. Les colères de cet homme sont terribles, et il ne m* en épargne pas toujours le spectacle.
« Hier surtout il s'est livré à des emportements dont j'ai rougi pour lui. Stéphane était allé faire une promenade à cheval avec Ivan. La cloche du dîner sonna, ils n'étaient pas encore de retour. Le comte se porta de sa personne à l'entrée de la cour, pour les attendre. Ses lèvres étaient pâles; sa voix était sourde, rauque, voilée par un enrouement qui lui vient dès que la colère le prend. Quand les coupables parurent au bout du sentier, il courut audevant d'eux, et toisa Stéphane de la tête aux pieds avec un regard si menaçant que l'enfant trembla de tous ses membres; mais sa colère se rabattit tout entière sur Ivan. Le pauvre geôlier avait pourtant de bonnes excuses à alléguer : le cheval de Stéphane avait fait une chute et s'était blessé au genou; il avait fallu revenir au pas. Le comte paraissait ne rien entendre. Il fit signe à Ivan de descendre de seUe; cela fait, il le saisit au collet, lui arracha sa houssine et le battit comme un chien. Le malheureux serf se laissa fustiger sans faire un mouvement, sans pousser un cri, et l'idée ne lui vint pas d'essayer de s'enfuir ou de se défendre. Cloué sur place, les yeux fermés, c'était l'image vivante de la servitude résignée aux derniers outrages. En vérité, je crois que pendant cette exécution j'ai souffert plus que lui. J'avais la gorge serrée, mon sang bouillonnait dans mes veines. Mon premier mouvement a été de me jeter sur le comte, mais je me suis retenu;
cette intervention violente n'eût fait qu'aggraver le sort d'Ivan. J'ai joint les mains, et d'une voix étouffée j'ai crié : Grâce ! grâce !... Le comte ne m'a pas entendu. Alors je me suis élancé entre le bourreau et la victime. Stupéfait, le bras levé et immobile, le comte m'a regardé quelques instants avec des yeux enflammés : peu à peu il s'est calmé, son visage a repris son expression ordinaire.
« Passe pour cette fois, m'a-t-il dit enfin d'une K voix sourde; mais à l'avenir ne vous mêlez plus K de mes aftaires! »
a Puis il a laissé tomber la houssine à terre et s'est éloigné à grands pas. Ivan a levé sur moi ses yeux inondés de larmes ; son regard exprimait à la fois la tendresse, la reconnaissance et l'admiration. Il s'est emparé de mes deux mains et les a baisées, après quoi il a passé son mouchoir sur son visage, qui ruisselait de sueur, d'écume et de sang, et, prenant les deux chevaux par la bride, il les a paisiblement reconduits à Técurie, J'ai retrouvé le comte à table; il avait repris sa belle humeur ; il m'a décoché quelques lazzis sur mes hérésies en matière d'histoire. J'ai dû faire effort pour lui répondre, car en ce moment il m'inspirait une aversion que j'avais peine à dissimuler; mais je tenais à reconnaître la victoire qu'il avait remportée sur lui-même en abrégeant à ma considération le supplice d'Ivan. Après le dîner, il a mandé le serf, qui a paru le front et les mains labourées de cicatrices saignantes. Il avait aux lèvres son sourire habituel, qui est un mystère pour moi. Son maître lui commanda d'ôter sa veste et de rabattre sa chemise sur ses reins, le fit mettre à genoux, et, tirant de sa poche nne fiole pleine de je
ne sais quel baume dont il vanta les vertus, il pansa de sa main les blessures du moujik. L'opération terminée :
« Cela ne sera rien, mon fils, lui dit-il. Va, et ne « pèche plus ! »
« Sur quoi le serf se releva et sortit de la chambre toujours souriant. Le sourire d'Ivan est une plante exotique que je ne connaissais pas, et qui ne croît qu'en pays slave, sourire étrange, véritable prodige de bassesse, dirai-je, ou d'héroïsme! Lequel des deux? Je n'en sais trop rien.
(( Malgré mon trouble, j'ai pu observer la figure de Stéphane au début de l'exécution. Au premier coup, un éclair de joie triomphante a passé sur son visage; mais quand le sang a jailli, il est devenu horriblement pâle, et il a porté une de ses mains à sa gorge, comme pour arrêter au passage un cri d'horreur, et de l'autre il couvrait ses yeux pour ne rien voir; puis, n'y pouvant plus tenir, il s'est enfui à toutes jambes... Dieu soit loué ! la compassion l'avait emporté dans son cœur sur la joie de voir châtier son geôlier. Il y a dans cette jeune âme, aigrie par de longues souffrances, un fonds de générosité et de bonté; mais ne perdra- t-elle pas avec le temps jusqu'aux derniers vestiges de ses qualités natives? Dans trois ans d'ici, Stéphane couvrira- t-il encore ses yeux pour ne pas voir le supplice d'im ennemi? Dans trois ans, l'habitude de souffrir n'aura- t-elle pas étouffé la pitié dans son cœur? Demain, demain peut-être, ses entrailles n' aurontelles pas jeté leur dernier cri?
« Pauvre Stéphane ! Je plains cet enfant du fond de l'âme. Il est bien malheureux ! Non seulement sa
vie est triste, mais son imagination ne se charget-elle pas d'envenimer ses maux? Il y a dans cette nature des secrets que j'ignore et qui me la rendent inexplicable; mais ce que je vois de ses chagrins suf&t pour que je le plaigne. Cest un caractère vif, mobile, remuant, expansif; il a besoin d'air, de lumière, de liberté, de mouvement. Il a des forces à dépenser, des appétits de vie et de bonheur à satisfaire. Ce jeune poulain demande à s'ébattre en pleine campagne, à folâtrer dans les vertes prairies, à boire à pleins naseaux la brise parfumée des forêts, à plonger son généreux poitrail dans l'écume argentée des eaux courantes. Le vent qui passe le défie à la course, il brûle de le suivre, de le devancer; ses oreilles se dressent, son œil étincelle, il va bondir, s'élancer dans l'espace... Hélas ! il a des entraves aux pieds, une longe impitoyable le retient attaché à l'une des bornes du chemin, et le maître est là, l'œil menaçant et la verge à la main... Pauvre, pauvre Stéphane ! quelle étroite captivité que la sienne, et quelle solitude ! Hormis deux promenades par semaine en compagnie et sous la garde d'Ivan, il passe sa vie dans sa grande tour seul, absolument seul. Que fait-il dans cette prison, d'où il ne sort qu'à l'heure du dîner? Du ton dont il s'exprime sur les livres et les bibliothèques, il n'y a pas d'apparence qu'il ait la passion de l'étude. A quoi passe- t-i^ son temps? Il se tait et il se dévore. C'en est assez pour vivre, c'en est assez pour mourir !...
« Ah! sombre et taciturne enfant! quand je te contemple assis à la table de ton père, je crois voir l'ange de la jeunesse s'approcher de toi et se pencher à ton oreille pour te chre d'un ton de reproche :
« Qu'as-tu fait de cette fraîche couronne dont « j'avais pris plaisir à parer ton front? Pourquoi la « colombine, symbole du délaissement, pourquoi le « romarin sauvage et la rue des jardins au funèbre a parfum ont-ils remplacé dans tes cheveux les « gais feuillages trempés de rosée que mes mains « avaient tressés en guirlande? Pourquoi ta joue « a-t-elle pâli? Pourquoi ton œil s'est-il creusé? « quel vent de mort a flétri ce sourire qui fleurissait « sur ta bouche vermeille? Enfant, qu'as-tu fait de a tes grâces printanières? Pourquoi mon esprit a n'habite-t-il plus en toi, et qui te force de vieillir a avant le temps?... » Et toi, pour toute réponse, tu lui montres du regard ton père assis à tes côtés, ce père morne et farouche dont les lèvres ne t*ont jamais souri, dont les bras ne s' entr* ouvrent jamais, dont le cœur desséché s'est détourné de toi, dont la voix âpre et rude ignore ces accents qui font descendre la paix du ciel dans une pauvre âme fatiguée. Oh ! que je te plains, toi dont la tête n'a jamais reposé sur cet oreiller divin qu'on appelle le cœur d'un père !...
« Et que n'est-il sourd, ce silencieux enfant! Puisque vous n'avez point de paroles tendres à lui adresser, comte Kostia, que ne puis-je du moins fermer ses oreilles aux leçons désolantes que vous lui donnez ! Et ne voyez-vous pas que sa destinée se charge assez de lui apprendre à haïr les hommes et la vie sans qu'il soit besoin de vous en mêler? Il ne connaît de l'humanité que ce qu'il en voit à travers les grilles de sa prison. Il s'imagine qu'il n'y a sur la terre que des tjrans fantastiques et des esclaves tremblants et avilis. Pourquoi tuer ainsi
dans son cœur tout germe d'enthousiasme, d'espé» rance, de croyance virile et généreuse? Depuis longtemps, sa mère est morte, il l'a presque oubliée; les femmes sont pour lui un mystère ignoré : pourquoi l'instruire à les mépriser?... Mon enfant, viens trouver Gilbert, Gilbert l'insensible, ce Gilbert qui peut-être n'a jamais aimé, et il t'enseignera, cet homme de glace, il t'enseignera que le mépris pour la femme est la suprême dépravation du cœur de l'homme, il t'enseignera que celui-là est corrompu jusqu'aux os qui ose outrager dans sa pensée ces trésors de suave innocence ou de sublime sagesse que renferme le cœiu" d'une vierge ou d'une mère; il t'enseignera, enfant, à t' incliner devant cette force qui prend les traits de la faiblesse, devant cette faiblesse sacrée qui est la plus héroïque de toutes les forces... Hélas ! il refuserait de m'entendre, et ma voix se perdrait dans le vide. Ce qu'il y a d'insolent dans le triomphe de la tyrannie, c'est que ses victimes, tout en la maudissant, se font ses disciples et ses apôtres. Ecoutez parler les esclaves : ils ont beau haïr leur maître, ils répètent à l'envi ses maximes.
« Il ne s'est écoulé que six semaines depuis que j'ai vu pour la première fois ce jeune homme; il n'y a qu'un mois que je passe chaque jour quelques instants avec lui, et cependant je sais à quoi m'en tenir sur l'état présent de son âme. C'est que sa maladie est si apparente qu'elle se révèle aux yeux les moins clairvoyants, et cette maladie, je la puis définir en un mot. Stéphane est une nature noble pour qui la poésie et la religion sont lettre close... La religion, grand Dieu ! elle est représentée à ses
yeux par le père Alexis. Il la voit s'asseoir au bas bout de la table en la personne de ce prêtre grotesque, et dévorer chaque jour d'un même appétit ses affronts et une aile de volaille truffée. La religion ! c'est à ses yeux l'affaire de quelques oremus, de quelques génuflexions, d'une image en cuivre doré baisée par des lèvres glacées et distraites, d'une messe nasillée chaque dimanche par im vieux pope dont les pensées appartiennent à la terre. Ah ! sans doute Stéphane croit sincèrement aux saints mystères qui s'accomphssent sur les autels derrière la cloison dorée de l'iconostase; mais connaît-il ces autres mystères d'espérance et de consolation qu'une foi efficace accomplit en nous? A-t-il jamais senti la présence de la Divinité dans sa vie et dans les choses? a-t-il jamais senti son âme, battue par les tempêtes de l'amour divin, sombrer avec délices dans l'océan de l'éternelle lumière? Père Alexis, père Alexis, que vous faites de mal à cet enfant !
« Mais Stéphane ne serait-il pas par hasard un enfant vicieux dont un père justement courroucé cherche à mortifier les instincts pervers par une impitoyable discipline? Non, mille fois non. Cela est faux, cela est impossible. Mon Dieu ! pour s'en convaincre il suffit de le regarder. Sa physionomie est souvent dure, sèche, méprisante; mais elle n'exprime jamais une pensée basse, une souillure de l'âme, une corruption précoce de l'esprit. Il y a sur son front, quand il se déride, un cachet de pureté enfantine. J'avais tort tout à l'heure de prétendre que son âme a perdu sa jeunesse. Tout au moins a-t-elle gardé la faculté de rajeunir par intervalles. Il est des moments où elle secoue le lourd fardeau
de ses chagrins pour se reposer et respirer. Dans ces moments, Stéphane paraît même plus jeune que son âge. Son œil, qui redevient limpide, son teint déUcat et transparent, ses joues lisses et unies, son menton, où ne paraît pas encore un seul poil follet, tout cela est bien d'un enfant... Mais que le maître vienne à paraître, il se répand aussitôt sur sa figure je ne sais quoi de morne et d'éteint; ses lèvres serrées expriment une pesanteur d'ennui qui effraye, et l'on dirait que, comme saint Jean le Silenciaire, il y a quarante-huit ans qu'il se tait. Puis, le maître absent, ses années le quittent; il lui en reste quatorze au plus. Il y a de la jeunesse dans la violence de son langage, dans son goût désordonné pour l'hyperbole, dans ces torrents débordés de paroles par lesquelles se soulage son cœur oppressé. L'autre jour, il était descendu avant son père dans la salle à manger, et, se trouvant seul avec moi, il m'a décoché tout d'une haleine force mots piquants et mordants.
« Prends-moi sans te gêner pour plastron! lui disais- je à part moi, cette escrime-là te fait du bien. »
« Une autre marque d'innocence, c'est la fraîcheur et la vivacité de ses impressions. Il a beau s'en cacher, il s'affecte profondément de petites choses, et il n'a pas la faculté de vivre en détail, ce qui est le témoignage le plus assuré qu'une âme n'en a pas fini avec l'enfance. Bref, il n'a pas pris son parti d'être malheureux, et si lourde que soit la croix dont sont chargées ses épaules, il se baisse pour ramasser les petites consolations, les menus plaisirs qu'il rencontre sur son chemin. Dans son procès avec la destinée, il a perdu le principal, mais
^ LE COMTE KOSTTA
il n'a pas renoncé à plaider les incidents. Et j*y vois une preuve que les ressorts de son être ne sont pas entièrement brisés... Ah! si Tespérance répand encore dans un coin de cette âme une pâle et vacOlante lueur, vents du ciel, respectez cette humble veilleuse, n'éteignez pas le lumignon qui fume ! Une seule étoile brillant dans les profondeurs de la nuit, c'est presque le jour pour celui qui souffre.
« Hélas ! avec quelle âpreté cruelle on lui dispute le peu de plaisirs qui lui restent ! Malgré ses plaisanteries sur les pervenches, il a le goût des fleurs, et il avait obtenu du jardinier de son père la concession d'une plate-bande à cultiver à sa guise. Le comte, paraît-il, avait ratifié cette faveur; mais cette condescendance inouïe n'était de sa part qu'un raiSnement de cruauté. Depuis quelque temps, chaque soir après dîner, Stéphane passait une heure dans son petit parterre; il arrachait les mauvaises herbes, plantait, arrosait, surveillait d'un œil paternel la croissance de ses chers élèves... Hier, une heure après la sanglante fustigation, pendant que son père pansait les blessures d'Ivan, il était sorti sur la pointe du pied. Quelques minutes après, me promenant sur la terrasse, je le vis qui vaquait avec une gravité recueillie à son grand travail d'arrosage. J'étais à quelques pas de lui, lorsque le jardinier s'est approché, une pioche à la main, et, sans mot dire, en a porté un grand coup au milieu d'une touée de verveines qui croissait à l'une des extrémités de la plate-bande. Stéphane s'est redressé brusquement, et, le croyant fou, il /est précipité sur lui en criant :
(( Misérable, que fais- tu donc?
« — Je fais ce que Son Excellence m'a com- « mandé, » a répondu le jardinier.
« En ce moment, le comte s'acheminait vers nous les mains dans ses poches, fredonnant une ariette, et portant sur son visage une expression d'aimable bonhomie. Stéphane a étendu le bras vers lui; un de ces regards qui le pétrifient l'a fait rentrer dans le silence. Immobile au miheu de l'allée, il contemplait d'mi œil égaré la pioche fatale qui ravageait de proche en proche tout son parterre bien-aimé. En vain s' efforçait-il de nous dérober son désespoir; ses jambes flageolaient, son cœur soulevait sa poitrine à coups précipités; il attachait sur ses chers trésors dévastés de grands yeux fixes d'où s'échappèrent deux grosses larmes que je vis rouler lentement le long de ses joues... Mais quand l'instrument de destruction s'approcha d'un magnifique œillet panaché, le plus bel ornement de son jardin, alors le cœur lui failht, il poussa un cri déchirant, et, levant les mains au ciel, il se sauva en sanglotant. Le comte le regardait courir, et un sourire atroce passa sur ses lèvres... Ah ! si ce père ne hait pas son fils, je ne sais ce que c'est que la haine, ni comment elle se peint sur une figure humaine. Cependant je m'étais élancé entre l'œillet et la pioche, comme une heure auparavant entre le knout et Ivan. Le désespoir de Stéphane m'avait navré; je voulais à tout prix préserver du carnage cette fleur qui lui est chère : le visage de Kostia Petrovitch m ôta toute espérance.
{( Il semblait me dire :
« Vous faites encore du sentiment; je pourrais G bien ne pas le trouver bon. »
« Cette plante est belle, lui dis- je, pourquoi la détruire?
« — Ah ! vous aimez les fleurs, mon cher Gilbert ! « a-t-il répondu d'un air de malice diabolique. J'en « suis vraiment fort aise ! »
« Et se tournant vers le jardinier :
« Vous emporterez soigneusement toutes ces « fleurs et vous les placerez dans une jardinière « dont nous décorerons la chambre de monsieur.
« Je suis enchanté de lui faire ce petit plaisir. »
« En parlant ainsi, il se frottait joyeusement les mains, et, me tournant le dos, il se remit à fredonner son ariette. Evidemment il était satisfait de sa journée.
« Et maintenant les fleurs de Stéphane sont ici, sous mes yeux, elles sont devenues ma propriété. Oh ! s*il le savait !... Je n'en puis douter, M. Leminof désire que son fils me haïsse ; mais la chose est faite. Comblé d'égards, d'attentions, choyé, loué, vanté, traité en favori et grand vizir, le moyen que je ne sois pas pour cette pauvre victime un objet d'aversion et de mépris? Que ne peut-il lire dans mon cœur !... Qu'y hrait-il après tout? Une impuissante pitié qui révolterait son orgueil. Je ne peux rien pour lui; il ne dépend pas de moi de soulager son mal, de verser quelque baume sur ses blessures... Allons, Gilbert, occupe-toi de Byzance ! Gilbert, qu'il te souvienne de tes engagements ! Le mdtre de cette maison t'a fait promettre de ne te point ingérer dans ses affaires. Traduis du grec, mon ami, et à tes moments perdus, amuse-toi avec tes marionnettes. Hors de là, yeux fermés et bouche close, voilà ta devise !... Mais, dis- tu, à voir souffrir
LE COMTE KOSTIA loi
cet enfant, je crains de tomber dans la mélancolie- Eh bien ! si ton inutile pitié te devient trop à charge, dans dix mois d'ici tu rompras ton ban, tu reprendras ta liberté, et avec trois mille écus dans ta poche, tu pourras entreprendre, avant de retourner à Paris, ce voyage d'Italie, objet de tes rêves secrets et de tes vœux les plus ardents !... Heureux homme, armant ta main du bâton blanc du pèlerin, tu secoueras de tes pieds la poussière de Geierfels, et tu t'en iras oublier devant les façades des palais vénitiens les sombres mystères d'un vieux château gothique mal habité. »
Comme Gilbert traçait rapidement ces dernières lignes, la cloche du dîner sonna. Il descendit en hâte à la grande salle. On était déjà à table.
« Dites-moi, je vous prie, lui dit gaiement le comte Kostia, que pensez-vous de notre nouveau commensal? »
Gilbert s'aperçut alors de la présence d'un cinquième convive dont le visage ne lui était pas absolument inconnu. Ce nouvel invité était assis à la droite du père Alexis, qui semblait goûter médiocrement sa société. Ce n'était rien moins que Solon, le favori du maître, l'un de ces sapajous qu'on appelle vulgairement singes en deuil, et qui ont le pelage noir avec la face, les mains et les pieds d'un brun rcrt^eâtre.
loa LE COMTE KOSTIA
« Vous ne m'en voudrez pas, poursuivit M. Leminof, de faire dîner Solon avec nous. Le pauvre animal est depuis quelques jours en veine d'hypocondrie, et j*ai été bien aise de lui procurer cette petite distraction. J'espère que cela le déridera. Je ne puis souffrir les faces rembrunies; l'hypocondrie est le fait des sots qui n'ont pas de ressources dans l'esprit. »
Il prononça c^ derniers mots en se tournant à moitié vers Stéphane. Le visage du jeune homme était plus sombre que jamais; il avait les yeux gonflés et cernés. L'indignation que lui inspira le brutal propos de son père lui rendit la force de surmonter son abattement. H se mit à manger résolument son potage, auquel il n'avait pas encore touché, et, sentant que Gilbert avait les yeux fixés sur lui, il redressa vivement la tête et lui lança un r^ard foudroyant. Gilbert crut deviner qu'il lui demandait compte de son œillet, et il ne put s'empêcher de rougir, tant il est vrai qu'il ne suffit pas d'être innocent pour avoir bonne conscience.
« Franchement, reprit le comte en baissant la voix, ne trouvez-vous pas quelque ressemblance entre les deux personnages qui garnissent le bas de cette table?
— La ressemblance ne me frappe pas, répondit froidement Gilbert.
— Eh! mon Dieu, je ne veux pas dire qu'ils soient identiques de tous points. J'accorde sans peine que le père Alexis fait un meilleur usage de ses pouces, j'admets aussi qu'il a dans le cerveau quelques grains de phosphore de plus, car, vous le savez, les savants d'aujourd'hui, à leurs risques et périls.
ont reconnu que l'esprit humain n est pas autre chose qu'un briquet phosphorique.
— Ce sont ces mêmes savants, dit Gilbert, qui considèrent le génie comme une névrose. Grand bien leur fasse ! Ce ne sont pas des hommes.
— Vous traitez légèrement la science; mais répondez de bonne foi à ma question : ne trouvezvous pas qu'entre ces deux personnages vêtus de noir et àlaîacerougeâtre,il y a certaine analogie?...
— Mon opinion, interrompit Gilbert impatienté, c'est que Solon est fort laid et le père Alexis très beau.
— Votre réponse m'embarrasse, repartit le comte, et je ne sais si je dois vous remercier du compliment que vous faites à mon pope ou me fâcher des duretés que vous dites à mon singe... Ce qui est certain, ajouta-t-il, c'est que mon singe et mon pope,... je me trompe, mon pope et mon singe se ressemblent sur im point : ils ont tous deux un goût passionné pour les truffes. Voyez plutôt. »
On venait de servir une coquille aux truffes. Solon dévora sa portion en un clin d'oeil, et comme il était sujet à convoiter le bien d'autrui, il arrêta siul'assiette de son voisin des regards pleins d'amoureuse concupiscence. Agile, adroit et attentif aux occasions, il saisit le moment où le pope portait son verre à ses lèvres, et allonger la patte, enlever tme truffe, l'avaler, fut pour lui l'affaire d'une demiseconde. Outré d'indignation, le saint homme se retourna vivement et regarda son voleur avec des yeux fulminants. Le sapajou s'affecta peu de cette grande colère, et pour célébrer Thexireux succès de sa friponnerie, se cramponnant de ses quatre mains
au dossier de sa chaise, il se livra à des trémoussements désordonnés et frénétiques. Le bon père hocha tristement la tête, éloigna son assiette et se remit à manger, non sans surveiller du coin de l'œil les mouvements de l'ennemi. Il eut beau se tenir en garde : en dépit de ses précautions, nouvelle attaque, nouveau larcin, nouveaux trépignements de joie du sapajou. Le père Alexis cette fois perdit patience, et le singe reçut en plein museau une vigoureuse nasarde qui lui arracha ime plainte aiguë; mais au même instant le pope sentit deux rangées de dents s'enfoncer dans sa joue gauche. Il eut peine à retenir un cri ; il abandonna la partie, et, laissant Solon se gorger de son bien à sa barbe, il ne s'occupa que d'étancher sa blessure, d'où le sang jaillissait en abondance.
Le comte affecta d'ignorer tout ce qui venait de se passer; mais il avait dans les yeux comme un pétillement de gaieté qui témoignait que pas un détail de cette tragi-comédie ne lui avait échappé.
a Vous avez l'air de vous défier de Solon, mon père, dit-il en voyant que le pope reculait sa chaise et se tenait à distance du sapajou. Vous avez tort. Il a les mœurs fort douces ; il est incapable d'un mauvais procédé. Il a seulement l'humeur un peu triste, mais dans ses mélancolies il observe toutes les règles du savoir-vivre,... ce qui n'est pas le cas de tous les mélancoliques, » ajouta-t-il en jetant un regard de travers sur Stéphane, qui, pris d'un subit accès de tristesse, venait de s'accouder sur la table et se faisait de sa main droite un écran pour dérober à son père la vue de ses larmes.
Gilbert se sentait lui-même près d'étouffer, et le
phs tôt qu'a pttt il sortit de table. Heureusement personne ne le suivit sur la terrasse. Stéphane n'aurait plus de fleurs à cultiver, et il alla s'enfennsadans sa grande tour. De son côté, le père Alexis se hâta d'aller panser sa blessure; quant à M. Leminof, il était mécontent de Tair froid et, selon lui, composé dont Gilbert avait écouté ses plaisanteries, et il regagna son cabinet en se promettant de donner à monsieur son secrétaire, dont il faisait du reste le plus grand cas, ce dernier degré de souplesse et de liant qui lui manquait encore. Le comte Kostia était à un âge où Tâme la mieux trempée éprouve par moments le besoin de se détendre; aussi eût-il été bien aise d'avoir auprès de lui un complaisant, et il aurait été ravi de faire accepter cet emploi à son secrétaire.
Gilbert traversa la terrasse à grands pas, et, s* accoudant sur le parapet, il contempla quelque temps la grande route dans un religieux silence. — Encore dix mois ! se dit-il, et, fronçant le sourcil, il tourna ses regards vers l'odieux château où sa destinée l'avait écroué. Il semblait que le vieux manoir voulût se venger de sa mauvaise humeur : Jamais il n'avait revêtu un aspect aussi riant. Un rayon du soleil couchant prenait ses larges toitures en écharpe; les briques avaient le ton chaud de l'ambre^ les combles se baignaient dans ime poussière d'or, les pignons et les girouettes jetaient des étincelles. L'air était embaumé; le lilas, la citronnelle, le jasmin et le chèvre- feuille entremêlaient leurs parfums, que le souffle presque insensible du vent du nord épandait à petites ondes aux quatre coins de la terrasse, et ces parfums errants s'imprégnaient en pas-
îo5 LE COMTE KOSTIA
sant d'autres senteurs plus délicates et plus subtiles ; de chaque feuille, de chaque pétale, de chaque brin d'herbe s'exhalaient de secrets arômes, paroles muettes que les plantes échangeaient entre elles, et qui révélaient au cœur de Gilbert le grand mystère de félicité dont frémissait Tâme des choses.
Enivré par tous ses sens, il se félicita de pouvoir savoiuer encore ces joies contemplatives qui l'avaient rendu si heureux dans les deux premières semaines de son séjour au Geierfels. Il se dirigea vers le rond-point de la terrasse. Là, entre un acacia au feuillage élégamment découpé et un catalpa aux feuilles d'un vert pâle, s'arrondissait un bassin de marbre dont les margelles fendillées étaient recouvertes de mousse et de cresson sauvage. Une eau limpide rempHssait cette coupe enchâssée dans le gazon velouté d'une pelouse. Au milieu, sur un socle de porphyre, s'élevait une statue javmie et rongée par les années, et qui représentait un faune en gaieté. Sur ses lèvres écumait un rire olympien. Le dieu encorné se penchait du haut de son piédestal pour regarder dans l'eau son image tremblotante, à laquelle les nénufars qui bordaient le bassin formaient un cadre verdoyant. Il semblait se complaire à voir sa joie démuselée se refléter dans le liquide miroir qui, se plissant par intervalles, multipliait son rire et l' éparpillait en tous sens. En même temps le goulot du canal souterrain qui amenait l'eau dans le bassin, se dégorgeant à petit bruit, prêtait une voix à cette âme d'ironie silencieuse que le sculpteur avait enfermée dans le sein de marbre de sa statue. Gilbert, adossé contre le tronc du catalpa, contemplait ce frais et charmant ta-
LE œMTE KOSTIA 107
bieau; mais l'allégresse railleuse du faune ne disait rien à son cœur, et ses regards s* attachaient de préférence sur une magnifique fleur de nymphaea qui, soulevée sur son long pédoncule, s'étalait à la surface de l'eau. Cette corolle, d'une blancheur éclatante, lui semblait le symbole des joies pures et profondes qui entrent dans le cœur de l'homme quand Dieu cor^sent à descendre du ciel pour l'habiter, et par instants il se répétait à demi-voix la devise sacrée du bouddhisme : La faix éternelle dans le lotus t
Comme il traversait la pelouse qm entourait le bassin, ses regards tombèrent sur quelque chose qui faisait tache au milieu de ce parterre en fête. C'était un corn de terre inculte, une place morne, désolée... le pauvre jardin dévasté de Stéphane. A cette vue, son ^œur se serra; il se hâta de s'éloigner et se réfugia à Textrémité nord de la terrasse. Là croissait un frêne pleureur de belle venue, dont les branches retombant jusqu'à terre, formaient un berceau charmant. Au milieu de ce cabinet de ramée, un cytise voisin faisait pendre comme des girandoles quelques-unes de ses grappes d'un jaune d'or, qui exhalaient une senteur exquise. Un banc circulaire entourait le tronc du frêne. Gilbert s'installa sur ce banc II se fâcha contre lui-même, quand il s'aperçut que l'image éplorée de Stéphane le poursuivait de nouveau de ses obsessions. « Eh bien ! oui, se dit-il, cet enfant a eu tout à l'heure un nouvel accès de désespoir, et il est possible qu'en cet instant il pleure encore, enfermé dans sa tour, accoudé svir sa table, seul, livré à lui-même, sans un ami qui l'interroge sur sa peine, qui le con-
io8 LE COMTE KOSTIA
sole, le plaigne et le réconforte... Mais je ne puis sécher ses larmes. A quoi bon m'en occuper? Foin d'une inutile pitié qui gâte ma vie sans profit pour personne. »
Gilbert était décidé à noyer ce soir-là ses chagrins dans les divines harmonies de la nature. Pour y mieux réussir, il appela la poésie à son aide, car les grands poètes sont les éternels méditateurs entre l'âme des choses et nos faibles cœurs d'argile et de limon. I] récita les distiques où Gœthe a raconté dans une langue digne d'Homère et de Lucrèce les métamorphoses des plantes. Ce morceau se trouvait placé en manière de préambule à la tête de ce volume qu'il portait avec lui dans ses promenades, et il l'avait appris par cœur peu de jours auparavant. Pour mieux pénétrer le sens de ces admirables distiques, il essaya de les traduire en alexandrins français, car il en faisait quelquefois. Cet essai de traduction lui parut bientôt au-dessus de ses forces; tous les vocables français lui semblaient trop bruyants, trop éclatants et tour à tour trop vulgaires ou trop solennels pour rendre ces accents sourds, ces intonations voilées et comme enveloppées d'un religieux mystère, par lesquels l'auteur de Faust s'entend à exprimer les bruits secrets et le silence même de la nature. On le sait, ce n'est que dans la poésie allemande qu'on entend pousser l'herbe dans le sein de la terre et circuler dans l'espace les sphères célestes. Chaque langue a ses pédales et ses registres particuliers; la muse tudesque peut seule exécuter ces airs graves qu'il faut jouer avec des sourdines... Gilbert, pendant plus d'une heure, s'épuisa en vaines tentatives, et enfin.
LE COMTE KOSTIA toç
se rebutant, il se contenta de réciter de nouveau à haute voix le poème qu'il désespérait de traduire. Il en débita la première moitié avec le feu de l'enthousiasme; mais sa voix se ralentit en prononçant le passage suivant :
Chaque fleur, ma bien-aimée, te parle d'une voix nette et distincte, chaque plante t'annonce clairement les lois étemelles de la vie; mais ces hiéroglyphes sacrés de la déesse que tu déchiffres sur leur front parfumé, tu les retrouves partout cachés sous d'autres emblèmes. Que la chenille se traîne en rampant, et bientôt, papillon léger, s'élance rapidement dans l'air ! et que l'homme aussi, se façonnant de ses mains, fasse parcourir à son âme le cercle de ses métamorphoses ! Oh ! qu'il te souvienne seulement comme la liaison qui se fit entre nos esprits fut un germe d'où naquit avec le temps une douce et charmante habitude, et bientôt l'amitié à son tour révéla sa puissance à nos cœurs, jusqu'à ce que l'amour, venant le dernier, la couronna de fleurs et de fruits...
A cet endroit, un léger nuage de tristesse passa sur le front de Gilbert; il éprouvait un secret dépit d'avoir rencontré dans les vers de son poète favori un passage dont il ne pouvait se faire l'application.
« Apparemment, se dit-il après avoir pris la peine d'y réfléchir, jusqu'à ce jour je n'ai pas rencontré l'âme, sœur jumelle de la mienne, que Dieu destinait à mes tendresses, ou bien, si je l'ai recontrée, elle ne m'a pas donné le temps de la reconnaître. En fait de passion, je ne suis pas de ceux qui brusquent les dénouements. Mes sentiments sont soumis à la loi du progrès insensible; ils ne connaissent pas les éciosions subites et miraculeuses. Oui, une simple liaison pour commencer,... puis l'habitude, puis l'amitié... et enfin l'amour, c'est-à-dire
iio LE COMTE KOSTIA
le dénouement, la chenille devenue papillon et déployant ses ailes azurées, l'arbre se couvrant de fleurs et de fruits... Quelque jour peut-être... dans mon pèlerinage d'Italie... Chi lo sa? »
Cependant la nuit s'était faite, nuit pareille à un jour adouci et rafraîchi. La lune radieuse brillait au zénith; eUe inondait de molles blancheurs les campagnes du ciel, elle secouait son flambeau sur le Rhin et faisait scintiller la crête de ses ondes frissonnantes; elle épanchait sur la cime des arbres une pluie de clartés argentées; elle suspendait à leurs branches des colliers de saphirs et de diamants bleuâtres que la brise froissait en se jouant. Les grands bois endormis frémissaient au contact de cette rosée de lumière qui baignait leurs fronts superbes; ils sentaient quelque chose de divin s'insinuer dans l'horreur de leurs sombres retraites. Par instants un rossignol jetait au vent quelques notes sonores et soutenues : on croyait entendre la voix de la forêt qui parlait en dormant, et dont l'âme, ravie en extase, exhalait son ivresse par un long soupir d'amour.
Gilbert avait veillé très tard les nuits précédentes ; depuis qu'il était décidé à ne passer que peu de temps au Geierfels, il pâlissait sur les Byzantins dans l'espérance d'avancer si bien la besogne que le comte Kostia consentirait plus facilement à son départ. Si robuste que fût sa constitution, il avait fini par se fatiguer, et, la nature revendiquant ses droits, le sommeil s'empara de lui au moment où il songeait à quitter son banc pour aller faire dans sa chambre un bout de causerie nocturne avec Agathias et Procope.
LE œMTE KOSTIA m
Lorsqu'il se réveilla, la lune avait fait du chemin et déclinait déjà vers l'horizon. Il en fut surpris; il pensait n*avoir dormi que quelques instants. Il se leva et secoua ses membres engourdis par l'humidité. En ce moment, Thorloge du château sonna deux coups. Heureusement il était le seul des habitants du Geierfels qui eût ses entrées et ses sorties libres ; la tourelle qu*il habitait communiquait avec la terrasse par un escalier dérobé et une petite porte de dégagement dont il avait la clef. Heureusement aussi les bouledogues avaient appris à le connaître, et ne songèrent pas à inquiéter sa retraite. Il gapia la petite porte sans maleneontre, l'ouvrit, et, après avoir allumé une bougie qu'il tira de sa poche, il s'engagea avec précaution dans l'escalier tournant dont les marche^s gironnées étaient rompues en plus d'un endroit.
Il venait d'atteindre le premier palier, auquel aboutissait le vaste corridor qui régnait le long de la façade principale parallèle à la terrasse, et il se disposait à le franchir, quand il entendit tout à coup un long et douloureux soupir qui partait des profondeurs de la galerie. Il tressaillit et demeura quelques instants immobile, le cou tendu, roreillê aux écoutes, sondant du regard l'obscurité d'où il s'attendait à voir sortir quelque funèbre apparition ; mais presque aussitôt ime bouffée de vent, pénétrant par le carreau brisé d'une lucarne, la fit grincer sur ses gonds et rendit un son plaintif, que répercutèrent les échos du corridor. Gilbert se dit que ce qu'il avait pris pour un soupir n'était que le gémissement du vent, contrefaisant dans ses mélancoliques ébats la voix des douleurs humaines. Il se
remit en marche, et il avait déjà gravi quelques degrés du second étage, lorsqu'un second soupir, plus lugubre encore que le premier, vint frapper son oreille et lui glacer le sang dans les veines. Il n'y avait pas à s'y tromper, le vent n'a pas de pareils accents : c'était une plainte âpre, stridente, déchirante, qui semblait sortir des entrailles d'un spectre.
Mille suppositions sinistres assaillirent l'esprit de Gilbert, il ne se donna pas le temps de les approfondir. Emu, palpitant, la tête en feu, il s'élança d'un bond sur le palier, et, se portant à l'entrée de la galerie, il s'écria d'une voix frémissante et sans trop savoir ce qu'il disait :
« Qui est là? qui a besoin de secours? Moi, Gilbert, je suis prêt à lui venir en aide... »
Sa voix s'engouffra et se perdit sous les sombres voûtes du corridor. Point de réponse; les ténèbres demeurèrent muettes. Dans la vivacité de son action, Gilbert avait éteint sa bougie; il s'apprêtait à la rallumer, quand une chauve-souris, se jetant brusquement sur lui, lui fouetta le front de son aile. Le tressaillement que lui causa cette attaque imprévue fut cause qu'il laissa échapper la bougie; il se baissa pour la ramasser, il ne la put retrouver. En dépit de ce contre- temps, il ne laissa pas de marcher en avant. Un faible rayon de lune, qui pénétrait par la lucarne et projetait à l'entrée du corridor un long filet de lumière bleuâtre, lui servit à assurer ses premiers pas. Ensuite il s'achemina à tâtons, les mains étendues et rasant la muraille. A tous les trois pas, il s'arrêtait en prêtant l'oreille, et répétait d'une voix étranglée par l'émotion :
« Qui est là? Vous qui vous plaignez, ne puis- je rien faire pour votre service?... »
Rien ne lui répondait que les battements de son cœur et le murmure du vent, qui continuait de tourmenter les gonds de la lucarne.
La galerie où Gilbert s'était engagé était interrompue au milieu de sa longueur par deux marches au bas desquelles se trouvait une grande porte de fer qu'on tenait ouverte pendant le jour, et qu'on fermait à double tour à l'entrée de la nuit. En approchant, Gilbert entrevit une faible lueur qui passait par- dessous la porte. Il descendit le degré, et quand il eut appliqué son œil à la serrure, dont on avait retiré la clef, ce qu'il aperçut transforma l'affreuse angoisse qu'il venait d'éprouver en une surprise mêlée de terreur.
A vingt pas de lui se dressait l'effrayante figure d'un fantôme. Il était enveloppé d'un grand drap blanc enroulé plusieurs fois autour de son corps, et qui, passant sous son bras gauche, retombait pardessus son épaule droite. D'une main il tenait un flambeau et une épée, de l'autre un cadre d'ébène, de forme ovale, dont Gilbert ne voyait que le dos et qui devait renfermer un portrait. La face de ce fantôme était hâve, maigre, d'une longueur démesurée; sa peau flétrie et desséchée semblait s'incruster dans ses os, son teint était blême; une sueur abondante ruisselait sur son front et collait ses cheveux à ses tempes. Rien ne pourrait exprimer l'épouvante de son regard. Il semblait à Gilbert que ces deux prunelles ardentes venaient le chercher jusque derrière la porte, et cependant elles ne voyaient rien de ce qui les entourait, le rayon visuel était ^^umé en
dedans; l'invisible objet où s'acharnait ce regard était un cœur habité par des spectres.
Tout à coup les lèvres du nocturne rôdeur s'entr' ouvrirent, et il laissa échapper un nouveau soupir encore plus terrible que les deux autres. On eût dit que sa poitrine oppressée voulût secouer, par un effort violent, une montagne d'ennuis dont le poids l'écrasait, ou, pour mieux dire, c'était son âme ellemême qu'il cherchait à exhaler dans ce gémissement désespéré. Gilbert fut saisi d'un trouble inexprimable, ses cheveux se dressèrent sur sa tête. Il voulut s'enfuir; mais une curiosité plus forte que sa terreur l'empêcha de quitter la place et le cloua contre la porte. A ses sourcils, à ses pommettes, malgré le désordre de sa figure, il avait reconnu le comte Kostia.
Enfin le sinistre somnambule sortit de son immobilité, il s'avança à pas lents; sa démarche était celle d'un automate. Après avoir fait dix pas, il s'arrêta, promena ses yeux autour de lui, et s'inclina légèrement. Ses traits allongés reprirent leurs proportions naturelles, la vie se ranima sur son front, l'inertie cadavéreuse de sa figure fit place à une expression de mélancohe et d'abattement. Pendant quelques secondes, il remua les lèvres sans mot dire, comme pour les assoupHr et les façonner de nouveau à l'usage de la parole; puis, d'une voix douce que Gilbert ne lui connaissait pas et avec l'accent plaintif d'un enfant qui souffre :
« Que ce portrait est pesant ! murmura-t-il. Je ne puis plus le porter, ôtez-le de mes mains, il les brûle. De grâce, éteignez ce feu, éteignez ce feu. J'ai un tison dans la poitrine. Il faut le couvrir de
cendres; quand je ne le verrai plus, je souffrirai moins. C'est aux yeux que je souffre. Si j'étais aveugle, je pourrais retourner à Moscou... »
Et d'une voix plus sourde :
«Je pourrais bien détruire ce portrait; mais l'autre, je ne peux pas le tuer. Malédiction sur moi ! C'est le plus ressemblant des deux... Ce sont ses cheveux, c'est sa bouche, c'est son sourire... Ah ! Dieu soit loué ! j'ai tué le sourire. Le sourire n'existe plus. J'ai enterré le sourire... Mais au coin de la bouche il y a le grain de beauté. Je l'ai baisé mille fois ; ôtez le grain de beauté, il me fait mal. Sans le grain de beauté je souffrirais moins. Miséricorde divine ! il est toujours là... Mais j'ai enterré le sourire. Le sourire n'est plus... Je l'ai enfoui au fond d'un cercueil de plomb. Il n'en sortira pas... »
Puis, changeant soudain d'accent, et d'une voix tranquille, mais creuse, les yeux attachés sur la grande épée rouillée qu'il tenait dans sa main droite :
« La tache ne s'en va pas, dit-il. Le fer ne veut pas la boire. Ce n'est pas de ce sang qu'il avait soif. T'en trouverai de l'autre. Il le boira. Ah ! vous verrez comme il le boira ! »
Là- dessus, il rentra dans le silence et parut réfléchir profondément jusqu'à ce que, redressant la tête, il s'écria avec des intonations fortes et vibrantes qui firent trembler la porte de fer sur ses gonds :
« Morlof, ce n'était donc pas toi? Ah ! mon ch^ compagnon, je me suis trompé... Va, ne regrette pas la vie. Ce n'est que le rêve d'un chat-huant... Ami, crois- moi, je voudrais bien mourir : mais je ne puis pas. Il faut que je sache... il faut que je
ii6 LE COMTE KOSTIA
découvre... Ah ! Morlof, Morlof, laisse tes mains dans les miennes, ou je croirai que tu ne me pardonnes pas... Dieu ! que ces mains sont froides... froides... froides... »
Et à ces mots, un frisson parcourut tout son corps ; sa tête s'agita convulsivement sur ses épaules, ses dents claquèrent ; mais bientôt se calmant :
« Je veux savoir le nom, murmura- t-il, je saurai ce nom ! N'y aura- t-il personne qui me dise ce nom? »
Et en parlant ainsi il éleva le portrait à la hauteur de son visage, et la tête penchée, le cou tendu, on eût dit qu'il cherchait à déchiffrer sur cette toile une écriture microscopique ou d'obscurs hiéroglyphes.
« Le nom est là ! disait-il, il est écrit à l'endroit du cœur, au fond du cœur; mais je ne peux pas lire, l'écriture est trop fine, c'est une écriture de femme; je ne sais pas lire les écritures de fenmies. Elles ont un chiffre dont Satan seul a la clef. J'ai la vue trouble, j'ai des mouches volantes dans la tête. Il y en a toujours une qui me cache ce nom. Oh ! de grâce, par pitié, ôtez la mouche et apportez-moi des tenailles... Avec de bonnes tenailles, j'irai chercher ce nom jusque dans les dernières fibres de ce cœur qui ne bat plus... »
Et il ajouta d'un air terrible :
« Les morts ne desserrent pas les dents. Celui qui vit parlera. Vous verrez que je le ferai parler... Arrachez-lui sa robe noire, couchez-le sur cette planche. Les brodequins ! les brodequins ! serrez les brodequins ! »
Puis, s' interrompant brusquement, il leva les yeux et les tint fixés sur la porte. Une expression de fureur mêlée d'épouvante parut sur son visage,
comme s'il venait d'apercevoir soudain quelque objet hideux et alarmant. Sa figure se décomposa, sa bouche se tordit et se couvrit d'écume, ses prunelles, démesurément dilatées, jetèrent des flammes; il poussa un sourd rugissement, fit quelques pas à reculons, et tout à coup, laissant tomber à terre son flambeau qui s'éteignit, il s'écria d'ime voix efïroyable :
« Il y a des yeux derrière la porte !... il y a des yeux !... il y a des yeux !... »
Saisi d'horreur, éperdu, hors de lui, Gilbert se retourna et prit la fuite. Malgré l'obscurité, il trouva miraculeusement son chemin. Il traversa le corridor à la course, gravit en trois sauts l'escalier, s'élança dans sa chambre, dont il verrouilla la porte, alluma précipitamment une bougie, et, après avoir promené ses regards autour de lui pour s'assurer que le fantôme n'avait pas pénétré à sa suite dans son réduit, il se laissa tomber sur une chaise, interdit et sans haleine. Quand il se fut recueilli quelques instants, il eut honte de sa terreur; mais malgré lui son trouble était tel qu'à chaque bruit qui frappait son oreille, il croyait entendre les pas du comte Kostia gravissant l'escah'er de la tourelle. Ce ne fut qu'après avoir inondé d'eau froide sa tête brûlante qu'il recouvra quelque calme, et, voulant par un eôort suprême conjurer les images effrayantes qui l'obsédaient, il s'assir à sa table de travail et ouvrit résolument l'un des in-folio de la Byzantine. Comme il allait se mettre à lire, ses regards tombèrent sur une lettre non cachetée qu'on avait déposée sur sa table pendant son absence. Il l'ouvrit; elle était ainsi conçue :
ii8 LE COMTE KOSTIA
« Homme à grandes phrases, je t'écris pour l'informer de la haine que tu m'inspires. Sache-le bien, dès le premier jour que je te vis, ta démarche, ta figure, tes manières, toute ta personne me fut un objet de défiance et d'aversion. J'avais cru reconnaître en toi un ennemi, et l'événement a prouvé que je ne me trompais pas. A cette heure, je te hais, et je te le déclare franchement, car je ne suis pas un hypocrite, et je désire que tu saches que tantôt, dans mes prières, j'ai suppUé saint Georges de me fournir une occasion de me venger de toi...
(( Qu'es-tu venu chercher dans cette maison? Qu'y a-t-il entre toi et nous? Jusqu'à quand prétends-tu m'infliger le supplice de ton odieuse présence, de tes sourires ironiques et de tes regards insultants?... Avant ton arrivée, il manquait quelque chose à mon malheur. Dieu soit loué, tu t'es chargé d'y mettre la dernière main. Autrefois je pouvais pleurer tout à mon aise, sans que personne s'occupât de compter mes larmes : celui qui les fait couler ne s'abaisse pas à ces petits calculs, il a confiance en moi, il sait qu'au bout de l'année le compte y sera; mais toi, tu m'observes, tu m'épies, tu m'étudies. Je m'aperçois très bien qu'en me regardant tu te livres à de petits dialogues intérieurs, et ces petits dialogues me sont insupportables. Entends-moi bien, je te défends de m'étudier, je te défends de chercher à me définir. C est un affront que tu n'as pas le droit de me faire, et moi, Y ai le droit d'être indéfinissable, si cela me plaît. Ah ! tout à l'heure, comme j'ai bien deviné que tu avais les yeux braqués sur moi ! Et alors j'ai relevé la tête, je t*ai regardé ûxemeat^, et je t'ai forcé de rougir...
LE COMTE KOSTIA nç
Oui, tu as rougi, n'essaye pas de le nier... Quelle consolation pour moi ! quel triomphe !... Hélas ! cela n'empêche pas que je n'ose plus me mettre à la fenêtre, de peur de t'apo-cevoir lorgnant le ciel et faisant d un air sentimental des déclarations d'amour à la nature.
« Et dites-moi donc un peu, habile homme que vous êtes, comment vous y prenez-vous pour combiner tant de sensiblerie avec un si raffiné savoirfaire? Tendre ami de l'enfance, de la vertu et des couchers de soleil, quel adroit courtisan vous faites ! Du premier jour que vous fûtes ici, le maître vous honora de sa confiance et de sa tendresse. Comme il vous estime î conmie il vous chérit ! Que d'attentions ! que de faveurs ! Demain ne nous commandera-t-il pas de baiser la poussière devant vous?... Si tu veux le savoir, ce qui me révolte le plus en toi, c'est l'inaltérable placidité de ton humeur et de ta figure. Tu connais ce faune qui se mire nuit et jour dans le bassin de la terrasse; il rit toujours et se regarde rire. Cet éternel rieur, je le déteste du fond de l'âme comme je te déteste toi-même, comme je déteste le monde entier, à l'exception de mon cheval Soliman. Mais il y a du moins de la bonne foi dans sa gaîté, il se donne pour ce qu'il est, la vie l'amuse, grand bien lui fasse ! Toi, tu enveloppes ta béatitude d'une intolérable gravité. Tes airs tranquilles me consternent; tes grands yeux satisfaits semblent dire : « Je me porte bien, tant pis pour les « malades !... » Un mot encore. Tu me traites d'enfant, je veux te prouva: que je ne le suis pas, en te montrant à quel point je t'ai deviné. Le secret de ton être, c'est que tu es né sans passions. Avoue,
si tu es de bonne foi, que tu n'as jamais ressenti dans ta vie un mouvement de révolte, de colère ou de pitié. Y a-t-il, dis-le moi, y a-t-il une seule passion dont tu aies fait Texpérience et que tu connaisses autrement que par les livres? Il en est de ton âme comme de ton nœud de cravate, qui se ressemble toujours, et qui a je ne sais quel air posé et raisonnable que je ne puis souffrir. Oui, ce nœud de cravate m'exaspère; les deux bouts en sont exactement de la même longueur, et ils ont quelque chose d'indérangeable qui pourrait me rendre furieux. Ce n'est pas que ce fameux nœud soit élégant. Oh ! certes non ! oh î mille fois non ! mais il est d'une correction désespérante. Et voilà justement l'histoire de ton âme. Chaque soir, en te couchant, tu la remets dans ses plis; chaque matin tu la déphes soigneusement sans la froisser! Et tu oses te targuer de sagesse ! Qu'est-ce qu'elle prouve, cette prétendue sagesse? Rien, sinon que tu as le sang pauvre, et que tu avais cinquante ans en naissant... Il y a pourtant ime passion qu'on ne saurait te contester... Tu m'entends... Homme à la langue dorée et au cœur de vipère, vous avez la passion du bien d'autrui !... Ah ! tiens, en commençant cette lettre, je voulais te cacher que j'avais tout découvert. Je craignais de te causer trop de plaisir en te faisant savoir que je savais... Oh ! que ne puis- je en cet instant te faire comparaître devant moi ! Comme je te confondrais ! comme je te forcerais à tomber à mes pieds, à crier grâce !...
« 0 ! mes chères fleurs, ma croix de Malte, mes verveines, mes phlox étoiles de blanc, ô vous, mon rosier musqué, et toi surtout, mon bel oéâUet panaché,
LE COMTE KOSTIA I2i
qui as dû t*ouvrir aujourd'hui, était-ce donc pour lui, était-ce pour réjouir les yeux de cet insolent parasite que je vous avais plantées, arrosées, élevées avec tant de soin? Fleurs bien-aimées, n'entrerez-vous point dans mes ressentiments? Que de chacun de vos calices, que de chacune de vos corolles sorte quelque insecte dévorant, quelque guêpe à l'aiguillon pointu, quelque taon furieux, et que tous ensemble ils se jettent sur lui, le harcèlent, le persécutent de leurs bourdonnements menaçants, et lui déchirent le visage de leurs dards empoisonnés. Et vous-mêmes, mes filles chéries, à son approche, à sa vue, repliez vos beaux pétales, refusez-lui vos parfums, trompez ses soins et ses espérances, que la sève tarisse dans vos fibres, qu'il ait le chagrin de vous voir dépérir entre ses mains et tomber en poussière! Et puisse- t-il, cet homme sans foi, puisse-t-il devant vos corolles flétries et vos tiges languissantes, sécher lui-même d'ennui, de dépit, de colère et de remords !... »
Le domestique de M. Leminof se composait d'un cuisinier français, du valet de chambre allemand nommé Fritz, et du fidèle et robuste Ivan. Il avait encore à ses gages un jardinier et un commissionnaire; mais ils ne faisaient pas partie de sa maison, et chaque soir ils s'en retournaient au village voisin où ils passaient la nuit.
Le cuisinier et le valet de chambre n'étaient que depuis quelques mois au service du comte Kostia. Ils couchai^t l'un et Tautre à Tentre-sol, et pendant la nuit toutes les communications entre les deux étages étaient interrompues par une grande porte en plein chêne située au bas du grand escalier, et que le comte fermait lui-même à double tour. Quant à Ivan, sa position n'était pas celle d'un vulgaire subalterne. En sa qualité de serf, il était la propriété, la chose de son maître; mais son intelligence et son dévouement lui avaient mérité Thonneur de devenir son homme, un appendice de sa personne, son âme damnée, disait Stéphane. Depuis plus de trente ans, il ne l'avait jamais quitté; à Moscou comme en voyage, il l'avait servi avec une irréprochable fidélité, s'était trouvé mêlé à toutes les aventures grandes ou petites de sa vie, lui avait donné des preuves essentielles de son attachement et de son savoir-faire, et ce qui était plus important encore, sans avoir jamais reçu de confidences, il possédait tous ses secrets et n'en marquait rien. Vrai trésor pour un maître qu'un serviteur qui a le don de lire dans son cœur, et dont la clairvoyance ne se trahit jamais par un mot, par un sourire, par un regard ! Aussi Ivan possédait-il toute la confiance du comte, et il jouissait de cette demi-liberté qui est le partage des agents responsables. Malheur à lui toutefois s'il venait à commettre le plus léger manquement ! Ses moindres négligences, ses oublis les plus excusables l'exposaient à de sévères châtiments, et il expiait cruellement l'honneur de sa responsabilité. Si dangereux à vrai dire que fût cet honneur, il en était fier, car il avait de la dignité
à sa façon. Ce n*est pas qu'autrefois il n*eût souhaité d'être émancipé : il avait rêvé dans son jeune âge de se faire marchand forain, et de s'en aller courir les grandes routes; mais depuis que sa barbe avait commencé de grisonner, il avait pris le goût de la vie sédentaire, et si son maître l'eût affranchi, il n'aurait plus su que faire de sa liberté. Se sentir nécessaire était le fond de son bonheur et son bonheur était réel. Tel était le secret de ce sourire perpétuel qui donnait tant à penser à Gilbert. Il faut dire aussi que d'habitude, et quand il n'avait rien à lui reprocher, M. Leminof traitait humainement son serf. Si le jour précédent il l'avait châtié avec tant de rigueur pour un délit qui ne lui était pas imputable, c'est qu'il avait des arrérages à lui payer. Six seinaines auparavant, comme on l'a vu, l'infatigable surveillance d Ivan s était laissée mettre en défaut par son prisonnier, et Stéphane, pour la première fois de sa vie, avait couru les champs sans son gardien. Cette escapade imprévue avait plongé Ivan dans un tel excès de désespoir que le comte Kostia avait eu pitié de lui.
I « Ne t'arrache pas les cheveux, mon fils ! lui avait-il dit. Pour cette fois, je te fais grâce; mais je ne pardonne pas les récidives, et à la moindre peccadille tu seras payé double. »
Encore, après l'avoir fustigé, le comte avait-il pansé de sa main ses blessures, témoignage de bienveillance qui, sans contredit, n'avait rien de banal. Le lendemain, quand le père Alexis avait été mordu par l'odieux Solon, le comte Kostia avait-il bassiné de sa main la joue saignante du pauvre pope? Avait-il même songé à lui offrir de son baume?...
Ah ! c'est que dans le tchin de ses affections, son serf et son aumônier ne tenaient pas le même rang !
Ainsi Ivan avait des raisons de n'être pas trop mécontent de son maître, il en avait de meilleures encore d'être content de lui-même. Il possédait dans le caractère une certaine noblesse naturelle mêlée de douceur, ses manières étaient graves et mesurées, il était toujours de sens rassis; jamais homme libre ne se respecta davantage. Satisfait de son sort, il n'était point tenté d'en chercher l'oubli dans les surexcitations de l'ivresse; il ne buvait jamais de liqueurs fortes, en revanche, il avait un goût très prononcé pour le thé; le comte Kostia lui en laissait boire à discrétion, et quand il en avait avalé cinq ou six tasses, il se trouvait dans un état d'extase tranquille où il jouissait pleinement de la vie et de luimême. Dans ces moments-là, il chantait d'une voix pure et mélodieuse, en s'accompagnant de la guitare , l'un de ces chants populaires de son pays dont la beauté a frappé tous les voyageurs... O pauvres nerfs malades de Stéphane, quels douloureux tressaillements vous causaient ces chansons et cette guitare !... Ajoutons qu'Ivan ne connaissait pas non plus une autre sorte d'ivresse, très commune parmi la gent servile : il ne se grisait jamais de sa parole. Loin du maître comme en sa présence, il ne se départait jamais de son ton posé, et il avait autant de discrétion dans ses discours que dans sa conduite. Avec cela robuste au delà de ce qu'on peut croire, maniant dans l'occasion, avec une adresse incomparable, la hachette qu'il portait toujours suspendue à sa ceinture, capable, avec son secours, de construire au besoin une barque, une voiture ou une
maison, il possédait, sans avoir leurs vices, toutes les qualités de corps et d'esprit de ces moujiks qui seront peut-être l'un des premiers peuples de la terre quand ils auront secoué le collier de misère et de servitude.
Cependant une chose chagrinait Jvan. Il avait le cœur sensible, et il aurait voulu se faire bien venir de tout ce qui l'entourait. C est là ce que marquait encore son sourire. Etre aimé de Stéphane, il eût donné beaucoup pour cela; mais c'était là un problème aussi difficile à résoudre que la quadrature du cercle. Comment Stéphane eût-il pu aimer celui dont la vue lui rappelait sans cesse toute la misère de sa condition, le séide du tyran, le guichetier de sa prison? Et quand je dis prison, ce n'est pas par manière de parler. Stéphane menait bien à peu près la vie d'un prisonnier, et s'il n'y avait pas de barreaux à sa fenêtre, c est qu'elle donnait sur un toit fort rapide, lequel plongeait sur un précipice; c'en était assez pour rendre tout grillage fort inutile. L'appartement de M. Leminof se trouvait à une espèce de rond-point où aboutissaient les deux longues galeries parallèles qui conduisaient, l'une à la tourelle de Gilbert, l'autre à la tour carrée habitée par Stéphane. La galerie de gauche était coupée, à moitié de sa longueur,par une grande porte de chêne, comme celle de droite par une porte de fer; mais cette porte de chêne ne s'ouvrait jamais, on y avait seulement pratiqué un guichet dont Ivan gardait la clef. A quelques pas de la porte s'ouvrait dans la muraille un long et étroit cabinet : c'était là que logeait le serf. A quarante pas plus loin, au fond du corridor, se trouvait la cage de Tescalier tournant
qui montait à rappartement de Stéphane, situé au second étage de la tour et composé de trois grandes pièces. Cette tour n'avait point de dégagement secret comme celle qu'habitait Gilbert, on n*en pouvait sortir que par le corridor, et du corridor que par le guichet. Le jeune homme était donc bien gardé. Et notez que le guichet ne s'ouvrait pour lui d'habitude que le dimanche matin à l'heure de la messe, deux fois la semaine à l'heure de la promenade, et les autres jours seulement à l'heure du dîner, c'est-à-dire vers le soir ! Le reste du temps, il vivait en reclus, et pour se distraire, il se mettait à sa croisée et regardait le ciel, ou bien il se promenait, comme un lionceau en cage, le long du corridor voûté qui ne tirait du jour que par deux étroites lucarnes, et il s'arrêtait pensif, les bras croisés, devant l'énorme porte de chêne, dont il contemplait tristement les vantaux, les ferrements et les épaisses membrures, qui semblaient jeter un ironique déû à ses bras débiles et à son pauvre cœur dévoré.
Ainsi le domaine privé d'Ivan se composait d'une porte, d'une galerie, d'une tour et d'un enfant, et personne ne chassait jamais sur ses terres à l'exception du père Alexis, qui, chaque samedi, s'en venait montrer le catéchisme à Stéphane pendant deux heures. Ivan était seul en possession de donner des soins à son prisonnier; il blanchissait et raccommodait son linge, il taillait même et cousait ses habits, office dont il s'acquittait à merveille, ayant des doigts de fée et beaucoup de goût naturel. On sait qu'en Russie l'homme du peuple a des instincts innés d'élégance qui se trahissent dans tous les ouvrages de ses mains... Passe encore s'il n'eût été
LE COMTE KOSTIA tzj
qne valet de chambre, tailleur et guichetier; mais par surcroît il était encore gouverneur, car M. Leminof , qui s'occupait de son fils le moins possible, ne donnait à son sujet que des instructions générales, laissant à son serf le soin de régler le détail. Ivan était porté à faire Tusage le plus modéré de ses pouvoirs, et s'il eût écouté son penchant, le fameux guichet serait resté plus souvent ouvert que fermé; mais il savait par expérience que, dans l'intérêt même de son pupille, il devait le tenir de court : trop de complaisance eût provoqué les rigueurs du maître et empiré le sort de la victime. L'année précédente les promenades à cheval étant devenues trop fréquentes, le comte avait parlé un beau jour de vendre Soliman. C'eût été un coup terrible pour Stéphane. Soliman, comme il l'écrivait à Gilbert, était le seul être qu'il aimât au monde. Une autre fois, sur les instances pressantes du jeune homme, Ivan avait consenti à le mener plusieurs soirs de suite respirer le frais sur la terrasse. Au bout de huit jours, le comte, à qui rien n'échappait, dit à Ivan :
« Mon fils, les cheveux de ton jeune maître sont trop longs, je te donnerai au premier jour l'ordre de les couper. »
Cette menace fit frémir Ivan, car Stéphane, qui autrefois s'occupait peu de sa personne, s'était épris depuis quelque temps d'une grande passion pour ses magnifiques cheveux bouclés; il les soignait beaucoup, les lustrait, les parfumait. Et un jour qu'il les contemplait dans la glace avec un excès de complaisance, Ivan s'était mis à sourire :
« Ne ris pas, s'était-il écrié en se retournant vive-
ment, ces cheveux-là, vois- tu, sont la seule attache qui me retienne à la vie ! »
Couper les cheveux de Stéphane ! la main d'Ivan eût tremblé en exécutant cet ordre barbare; mais Stéphane ne croyait pas à ses bonnes intentions. L'idée d'être gouverné par un serf révoltait l'orgueil de ce bouillant jeune homme et ses manières en faisaient foi, car, lui qui tremblait devant son père, il traitait d'ordinaire avec une impérieuse arrogance cet inférieur qui le tenait en son pouvoir, et qui du bout de son petit doigt le pouvait faire ployer comme un roseau. Cependant, comme en dépit de ses seize ans et de sa triste vie, il était resté plus enfant qu'on n'aurait pu le croire, il se flattait toujours de venir à bout de son geôlier, et il employait pour le réduire des moyens dont il avait cent fois reconnu l'impuissance. Tantôt c'était des raisonnements à perte de vue, plus souvent il s'emportait et lui prodiguait les derniers mépris. Parfois aussi, sa barrette sur l'oreille, il descendait d'un pas léger l'escalier de la tour, traversait rapidement le corridor, et arrivant au guichet :
« Ivan, s'écriait-il d'un ton dégagé, ouvre-moi la porte, et va seller mon cheval. Allons, vite, je suis pressé. »
Ivan levait les épaules.
« Vous rêvez, répondait-il.
— Et toi, tu dors. M'as-tu compris? Le temps est beau; je veux sortir, je veux courir, je veux passer toute la journée dehors.
— Vous voulez ! » répondait Ivan, et il hochait mélancoliquement la tête. Il est certain que ce mot je veux faisait un effet étrange, prononcé par Sté-
phane. Alors le jeune homme se fâchait, criait, tempêtait, et Ivan de lui dire :
« Ne parlez pas si haut ! le père vous entendra... »
Ce qui lui faisait baisser la voix; mais ses propos n'en étaient que plus âpres, plus violents. Pour en finir, le serf prenait sa guitare et faisait mine de l'accorder, sur quoi Stéphane s'enfuyait en se bouchant les oreilles... C'étaient là ses bons jours. Il en était d'autres où, retiré profondément en luimême et cédant à l'accablement de son sort, il gardait un morne silence et demeurait des heures entières accroupi sur le plancher dans une des encoignures de sa chambre, la tête dans ses mains, contemplant les yeux fermés, les horizons voilés et grisâtres de sa vie, et frémissant à l'idée que les heures allaient succéder aux heures, les jours aux jours, les années aux années, sans apporter aucun changement dans les monotones aridités de sa destinée.
Gilbert n'avait jamais affaire à Ivan. Il le voyait quelquefois dans le cabinet de M. Leminof , mais ils n'avaient pas échangé deux mots depuis leur première rencontre dans la forêt. L'honnête serf, qui se connaissait en physionomies, lui avait voué dès l'abord une affection respectueuse. Ses sympathies étaient devenues bien plus vives encore, on peut le croire, depuis que Gilbert avait intercédé en sa faveur, et l'admiration s'y mêlait, sachant mieux que personne ce qu'il fallait de courage pour se jouer à son terrible maître, quand la colère le transportait. Aussi voulait-il mal de mort à Fritz, le valet de chambre, pour les propos cavaliers qu'il tenait à
Toffice sur le compte du jeune secrétaire. Ce Fritz, qui avait pour le moins six pieds de haut, était un grimacier d'antichambre qui se croyait un personnage. Gilbert s'affectait peu de sa maussaderie et de son ton rogue; mais un jour ce maître sot s'émancipa si étrangement que la patience lui échappa. Ceci arriva le matin même qui suivit cette nuit agitée pendant laquelle Gilbert avait éprouvé tant d'émotions diverses. Fritz prenait mal son temps. Il est des moments où il suffit du bourdonnement importun d'une mouche pour faire sortir des gonds Thomme le plus doux de l'univers.
L'horloge du château sonnait huit heures, quand Gilbert se jeta hors de son lit. Oserai- je dire qu'en s' habillant, lorsqu'il en vint à nouer sa cravate, il eut un instant d'hésitation? Cependant, après réflexion, il refit son nœud de tous les jours, et croyez que ce fameux nœud, si régulier, il le faisait sans y penser. Sa toilette achevée, il s'approcha de la fenêtre. Un changement subit s'était fait dans le temps; une pluie froide et fine tombait d'aplomb et sans bruit. Peu de vent; les horizons étaient enveloppés d'un épais brouillard; une longue file de nuées basses, en forme de poissons gigantesques, se promenait lentement dans la vallée et accompagnait le cours du Rhin ; le ciel, d'tm gris uni, distillait l'ennui et la tristesse; la terre et l'eau, tout
était couleur de boue. Gilbert jeta les yeux sur son cher précipice : ce n* était plus qu'une fondrière d'une affreuse laideur. Il se laissa tomber dans un fauteuil. Ses pensées étaient de la couleur du temps; elles formaient un lugubre paysage où défilait silencieusement un long cortège de sombres ennuis et de sinistres appréhensions, cortège semblable à ces nuées basses qui erraient sur les bords du Rhin, « Non, mille fois non ! se disait-il, je ne puis demeurer plus longtemps dans cette maison; j'y perdrais ma force, ma joie, ma santé. Etre en butte à la haine aveugle d'un malheureux enfant que ses chagrins font délirer, être le commensal d'un prêtre sans dignité et sans noblesse qui dévore en silence les derniers outrages, devenir le familier, le complaisant d'un grand seigneur dont le passé est sinistre, d'un père dénaturé qui hait son fils, d'un homme qui, à de certaines heures, se transforme en spectre, et qui, le cœur bourrelé de remords ou altéré de vengeance, remplit de rugissements sauvages les corridors de son château..., une telle situation m'est insupportable, il faut que j'en sorte à tor.t prix ! Ce château est un lieu malsain ; les murailles m'en sont odieuses ! Je ne veux pas attendre pour les quitter d'avoir pénétré plus avant dans leurs secrets. Partons, partons... »
Et Gilbert se creusait l'esprit pour découvrir un prétexte de quitter le Geierfels sur-le-champ. Pendant qu'il se livrait à cette recherche, on frappa à la porte : c'était Fritz qui lui apportait son déjeuner. Ce matin-là, il avait l'air émoustillé d'un sot qui a prémédité une sottise à la sueur de son front et qui touche à l'heureux instant de produire son inven-
tion au grand jour. Il entra sans saluer, posa sur la table le plateau qu'il tenait dans ses mains, puis, se tournant vers Gilbert, qui s'était rassis, il lui dit en clignotant des yeux :
« Bonjour, camarade ! Camarade, bonjour !
— Vous dites?... fit Gilbert étonné en le regardant fixement.
— Je dis : Bonjour, camarade! répondit-il en souriant agréablement.
— Et à qui parlez- vous, je vous prie?
— Je vous parle à vous-même, mon camarade, et je vous dis : « Bonjour, camarade ! Camarade, bon- « jour ! »
Gilbert l'observait attentivement. Il cherchait à s'expliquer cette étrange incartade et cet excès d'insolence qui le stupéfiait.
« Et me direz-vous, reprit-il après quelques instants de silence, et me direz-vous, de grâce, qui vous a donné la permission de me traiter de camarade?
— C'est,... c'est,... » répondit Fritz en ânonnant. Et il réfléchit un instant. Il cherchait à se bien rappeler sa leçon pour ne la pas estropier en la récitant. « Eh ! reprit-il, c'est tout simplement Son Excellence monsieur le comte, et je ne conçois pas ce que vous voyez là d'étonnant.
— Avez- vous jamais entendu M. le comte, repartit Gilbert, qui sentait son sang bouillir dans ses veines, m' appeler en propres termes votre camarade?
— Et ! sans doute ! fit- il en poussant un bruyant éclat de rire. Tous les jours, quand je sors d'ici M. le comte me dit : a Eh bien ! comment se porte
« votre camarade Gilbert ?» Et d'ailleurs cela n'estil pas tout naturel? Ne mangeons-nous pas au même râtelier? Ne sommes-nous pas, vous et moi, au service du même maître? Et ne voyez- vous pas... »
Il n'en put dire davantage, car Gilbert s'était élancé loin de son siège en s' écriant :
« Allez dire à votre maître qu'il n'est pas mon maître ! »
Et se jetant sur le valet de chambre, il le saisit fortement au collet. Il avait la tête de moins que son adversaire; mais son poignet était de fer. Aussi bien, en dépit des apparences, c'était un corps flasque et mou que celui du grand Fritz. Surpris au dernier point de cette attaque inopinée, il ne sut qu'ouvrir une large bouche et pousser quelques sons inarticulés. Déjà Gilbert l'avait entraîné jusqu'au haut de l'escalier. Là, comme Fritz, revenu de son premier émoi, essayait de se débattre, le pied lui manqua, il trébucha, tomba de son long et roula dans l'escalier jusqu'au premier palier. Gilbert avait failli l'accompagner dans sa chute; heureusement il se retint à la balustrade. En le voyant rouler, il craignit d'avoir été trop vif; mais son scrupule se dissipa, quand il le vit se relever, se tâter le corps, se frotter les reins, se retourner pour lui montrer le poing, et s'éloigner clopin-clopant.
Il rentra dans sa chambre et déjeuna paisiblement.
(( Voilà une aventure qui arr ve à point, pensait- il. Tout à l'heure je serai roide, cassant, et je me déclare un grand maladroit, si mes malles ne sont pas faites avant ce soir. »
Il rassembla et serra sous son bras une liasse de
papiers dont il avait besoin pour la conférence de ce jour, et sortit de sa chambre la tête haute et l'esprit assez échauffé ; mais à peine eut-il descendu les premières marches de T escalier, que son exaltation fit place à de tous autres sentiments. Il ne put revoir sans frissonner le palier où il était demeuré comme pétrifié en entendant l'horrible soupir du somnambule. Il s'arrêta et, regardant le dossier qu'il tenait sous son bras :
(c C'est avec un spectre, se dit-il, que je m'en vais conférer de l'histoire de Byzance. »
Puis, se remettant en marche, quand il fut parvenu à l'entrée du cabinet de M. Leminof, il lui sembla qu'il allait voir se dresser devant ses yeux la formidable apparition de la nuit, et qu'une voix sépulcrale lui crierait :
« Les yeux qui étaient derrière la porte, c'étaient les tiens... »
Il resta quelques secondes immobile, la main posée sur son cœur. Enfin il frappa. Une voix cria :
« Ouvrez, entrez... »
Il ouvrit, il entra. Dieu ! qu'il était loin de compte !
M. Leminof était paisiblement assis dans Tembrasure d'une fenêtre, et il regardait tomber la pluie en jouant avec son singe. Il n'eut pas plutôt aperçu son secrétaire qu'il poussa une exclamation joyeuse, et, après avoir enfermé Solon dans la chambre voisine, s' approchant de Gilbert, il lui prit les deux mains, les pressa cordialement dans les siennes, et lui dit d'un ton affectueux :
« Soyez le bienvenu, mon cher Gilbert ! Je vous attendais avec impatience. J'ai beaucoup médité
depuis hier sur notre fameux problème des inva* sions slaves, et je suis loin de me rendre à vos raisons. En garde, mon cher monsieur, en garde ! Je m'en vais vous porter des bottes que vous aurez peine à parer. j>
Gilbert, qui avait recouvré tout son calme, s'assit, et la discussion s'engagea. Le point en litige était la question du degré d'importance et d'extension que prirent pendant le moyen âge les établissements des Slaves dans l'empire byzantin. Sur cette question, souvent débattue dans ces derniers temps, le comte Kostia avait épousé l'opinion la plus favorable aux ambitions de la politique moscovite. Il affectait bien de renier son pays et de le censurer sans pitié, il s'était même dénationalisé jusqu'à ne jamais parler sa langue maternelle et défendre qu'on la parlât chez lui. Dans le fait, l'idiome de Voltaire lui était plus familier que celui de Karamsine, et il en était venu depuis longtemps jusqu'à penser en français. Malgré tout cela, et quoi qu'il pût dire, il était resté Russe de cœur : c'est ime qusilité qui ne se perd pas.
Midi sonna comme ils étaient au plus fort de leur débat.
« Si vous m'en croyez, mon cher Gilbert, dit M. Leminof, nous nous donnerons un peu de relâche. En vérité, vous êtes un terrible homme; il n'y a pas moyen de vous entamer. Déjeunons en paix, je vous prie, comme deux bons amis; nous recommencerons après à batailler. »
Ce déjeuner se composait invariablement de quelques tartines rôties au caviar et d'un petit verre de vin de Madère. Chaque jour à midi, ils interrom*
paient pendant quelques instants leur travail pour faire ensemble cette petite collation.
« Jugez un peu de ma présomption, dit tout à coup M. Leminof en soulignant pour ainsi dire chacune de ses paroles, j'ai passé la nuit dernière (et il espaça beaucoup ces trois mots) à plaider contre vous la cause de mes Slaves. Mes arguments me semblaient victorieux, je vous battais à plate couture. Je suis comme ces ferrailleurs qui sont admirables dans la salle d'armes et qui font une assez méchante figure sur le terrain. J'avais prodigieusement d'éloquence la nuit dernière; je ne sais ce qu'elle est devenue. Il faut qu'elle se soit envolée comme un fantôme au premier chant du coq. »
En prononçant ces mots le comte Kostia attachait sur le visage de Gilbert des regards perçants qui s'en allaient fouiller jusque dans les derniers replis de son âme. Gilbert soutint le feu avec un parfait sang-froid.
« Ah ! monsieur, répondit-il tranquillement, je ne sais pas comment vous plaidez la nuit; mais je vous assure qu'à la lumière du jour vous êtes le raisonneur le plus redoutable que je connaisse. »
L'air paisible de Gilbert dissipa le soupçon qui semblait peser à M. Leminof.
« Vous en usez, dit-il gaiement, comme ces conquérants qui s'appliquent à surfaire les généraux qu'ils ont battus. Leur propre gloire y trouve son compte; mais bah ! les armes sont journalières, et je prendrai ma revanche au premier jour.
— J'oserais vous engager à ne pas trop tarder, monsieur, répondit Gilbert d'un ton grave. Qui sait combien de temps je passerai encore au Geierfels? »
Ces paroles réveillèrent les soupçons du comte.
« Que voulez- vous dire? » s*écria-t-il.
Là-dessus, Gilbert raconta d'un ton ferme et vif l'aventure du matin. A mesure qu'il avançait dans son récit, il s'échauffait davantage; il rapporta d'un air indigné les propos que Fritz avait attribués au comte, et accentua fortement la réponse qu'il lui avait faite :
« Allez dire à votre mdtre qu'il n'est pas mon m^tre ».
Il se flattait de piquer le comte; il le voyait déjà relevant la tête et parlant dans les nues. Il était destiné ce jour-là à se tromper dans toutes ses conjectures. Dès les premiers mots de son éloquent récit, le comte Kostia parut soulagé d'une préoccupation qui l'inquiétait. Il s'était attendu à autre chose, et il était bien aise de s'être trompé. Il écouta le reste d'un air impassible, le corps renversé dans son fauteuil, les yeux fixés au plafond, et quand Gilbert eut fini :
« Et dites-moi, je vous prie, fit-il sans changer de posture, quel châtiment avez-vous infligé à ce faquin ?
— Je l'ai saisi par le collet, répondit Gilbert, et je l'ai précipité dans l'escalier la tête la première.
— Peste ! s'écria le comte en se redressant et le regardant d un air de surprise et d'admiration presque tendre. Et dites-moi, reprit-il en souriant de son extase, cet animal domestique a-t-il péri dans sa chute?
— Il s'est peut-être cassé bras et jambes. Je n'ai pas pris la peine de m'en assurer. »
M. Leminof se leva, et croisant ses bras sur sa poitrine t
« Voyez un peu comme nos jugements sont sujets à se fourvoyer, et comme il est sensé ce proverbe russe qui dit : « Il faut plus d'un jour pour faire le tour d*un homme ! « Avant-hier, vous aviez un air si sentimental, si pathétique, quand je me suis permis d'administrer à mon serf une petite correction, que je vous avais pris tout bonnement pour un philanthrope. Je m'en dédis. Vous êtes de ces tyrans, mon cher Gilbert, qui ne s'attendrissent que sur les victimes d' autrui. Pure jalousie de métier ! Mais, poursuivit-il, il y a quelque chose qui m'étonne bien davantage, c'est que vous, Gilbert, vous ayez pu croire im instant... »
Il s'interrompit, se pencha vers Gilbert et le considéra attentivement en se faisant un abat- jour de ses deux mains osseuses, allongées sur ses énormes sourcils; puis, le prenant par le bras; il le conduisit dans l'embrasure d'une fenêtre, et comme s'il se fût fait en sa personne un changement subit qui le rendît méconnaissable :
« Que vous ayez précipité ce bélître la tête en bas, lui dit-il, rien de mieux, et s'il n'en est pas tout à fait mort, tantôt je le chassered d'ici sans miséricorde; mais que vous ayez pu croire que moi, comte Leminof... Oh! c'est trop fort, et je crois rêver... Non, vous n'êtes pas le Gilbert que je connais, ce Gilbert que j'aime, bien que je m'en cache... »
Et, lui prenant les deux mains, il ajouta :
« Cet homme a eu la niaiserie de vous dire que j'étais votre maître et vous lui avez répondu avec un accent à la Mirabeau : « Allez dire à votre maî- « tre... » Mon cher Gilbert, au nom de la logique, je vous engage à vous souvenir que le vrai n'est
jamais le contraire du faux; c'est autre chose, voilà tout, à quoi j'ajoute qu*en répondant comme vous l'avez fait, vous vous êtes cruellement compromis. Règle générale : il ne faut jamais prendre le contrepied d'un sot. C'est courir le risque de faire symétrie. »
Gilbert rougit. Il ne chercha pas à rien raccommoder, et, retournant gaiement son char :
« Je vous supplie, monsieur, dit-il en souriant, de ne pas chasser cet homme. Je désire qu'il reste ici pour me rappeler dans l'occasion que je suis sujet à perdre le sens. »
Mais que devint-il quand le comte, ayant fait venir son valet de chambre et lui ayant dit :
« Vous n'avez pas fait cela de votre chef? Vous aviez reçu des ordres? Qui les avait donnés? »
Fritz répondit en balbutiant :
« Que Votre Excellence daigne me pardonner! C'est M. Stéphane qui, hier au soir, m'a fait présent de deux écus de Prusse à la condition que pendant huit jours je dirais tous les matins à M. Savile en entrant dans sa chambre : « Bonjour,mon camarade.»
Un éclair de joie brilla dans les yeux du comte. Il se tourna vers Gilbert, et lui serrant la main :
« Pour le coup, lui dit-il, je vous remercie cordialement de m' avoir adressé vos plaintes. L'affaire est plus grave que je ne le pensais. Il y a là un méchant abcès à percer une fois pour toutes. »
Cette comparaison chirurgicale fit frémir Gilbert; il maudissait son emportement et sa stupidité. Comment n'avait-il pas soupçonné le vrai coupable? Pourquoi fallait-il qu'il justifiât la haine que lui avait vouée Stéphane?
« Et comment se fait-il, monsieur le cuistre, reprit le comte Kostia d'un air moins courroucé, que vous vous permettiez d'avoir le soir des entretiens secrets avec mon fils? Depuis quand êtes- vous passé à son service? Ne savez-vous donc pas que vous n'avez à recevoir de lui ni ordres, ni messages, ni communications d'aucune espèce? »
Fritz, qui bénissait dans son cœur l'admirable invention des paratonnerres, expliqua de son mieux que la veille au soir, en montant dans la chambre de Son Excellence, il avait rencontré sur l'escalier Ivan, qui descendait chercher dans la grande salle une barrette oubhée par son jeune maître. Apparemment, il avait négligé de refermer le guichet, car Fritz, en sortant, avait trouvé dans la galerie Stéphane, qui, s'approchant de lui en tapinois, lui avait fait d'un ton mystérieux sa petite leçon, et comme Ivan remontait en ce moment sans la barrette :
« Ne vois-tu pas, imbécile, qu'elle est sur ma tête? » lui avait-il dit, et, la tirant de sa poche, il s'en était fièrement coiffé et avait regagné en riant son appartement.
Quand il eut fini son histoire, Fritz allait s'épuiser en protestations de repentir servile et larmoyant : le comte y coupa court en lui déclarant qu'à la demande de Gilbert, il consentait à lui faire grâce, mais qu'à la première plainte portée contre lui, il ne lui donnerait que deux heures pour faire ses paquets. Dès qu'il fut sorti, M. Leminof tira un autre cordon de sonnette qui aboutissait dans la loge d'Ivan. Celui-ci parut.
« Sais-tu, mon fils, lui dit le comte en allemand.
que tu te négliges beaucoup depuis quelque temps? Ton esprit baisse, ta vue se trouble. Tu vieillis, mon pauvre ami. Tu n'es plus qu'un malheureux limier sur le retour, sans dents et sans nez, qui ne sait ni quêter la bête, ni la happer. Il faudra que je te mette à la réforme. J'ai déjà songé au remplaçant que je te donnerai... Oh ! ne te fais pas d' illusions. Tu as beau hausser les épaules, mon fils; tu as tort de te croire nécessaire. En payant bien, je trouverai facilement qui te vaille... »
Les yeux d'Ivan s'enflammèrent.
« Je ne vous crois pas, répondit-il en russe; vous savez bien que vous n'êtes pas aimable, et cependant je vous aime; mais quand vous dépenseriez cent mille roubles, vous ne feriez pas que celui qui me remplacera ait la valeur d'un kopeck d'aêection pour vous.
— Pourquoi parles-tu russe, reprit le comte. Tu sais bien que je te l'ai défendu. Apparemment tu veux qu'il n'y ait que moi qui comprenne les douceurs que tu me dis. Va, crie-les sur les toits, si cela te fait plaisir; mais je ne t'ai jamais demandé de m' aimer : j'exige seulement que tu me serves bien, et je t' affirme que ton remplaçant, quand son jeune maître lui dira : « Va me chercher ma bar- « rette que j'ai oubliée dans la grande salle, » lui répondra posément : « Je ne suis pas aveugle, mon « petit père; votre barrette est dans votre poche. »
Ivan regarda attentivement son mdtre, et l'expression de son visage lui parut fort rassurante, car il se mit à sourire.
« En attendant, dit le comte, tant que je te conserve tes fonctions, applique-toi à me contenter.
Va- t'en faire des réflexions dans ta loge, et au bout d'un quart d'heure amène- moi ici ton petit père. J'ai à causer avec lui, et je te permettrai d'écouter, si cela te fait plaisir. »
Dès qu'Ivan fut sorti, Gilbert conjura M. Leminof de ne pas donner de suite à cette misérable affaire.
« J'ai puni Fritz, dit-il, avec une sévérité peut-être outrée; vous-même vous l'avez tancé, menacé; je me déclare satisfait...
— Pardon, pardon... Dans tout cela, Fritz n*a été qu'un instrument. Il ne serait pas juste que le vrai coupable demeurât impuni.
— Ce coupable- là, je n'ai pas de peine à lui pardonner, s'écria Gilbert avec une vivacité dont il ne fut pas maître, il est si malheureux ! »
M. Leminof jeta sur Gilbert un regard hautain et courroucé. Il fit en silence quelques tours dans la chambre, les mains derrière le dos; puis, de l'air débonnaire d'un prince absolu qui condescend à quelque fantaisie déraisonnable de l'un de ses favoris, faisant asseoir Gilbert sur le sofa et y prenant place à ses côtés :
« Mon cher monsieur, lui dit-il, les derniers mots que vous venez de prononcer témoignent de votre part im singulier oubli de nos conventions réciproques.
a Vous aviez pris l'engagement, s'il vous en souvient, de ne vous occuper ici que de vous et de moi. Après cela, que vous importe que mon fils soit heureux ou malheureux? Cependant, puisque vous avez soulevé cette question, je consens à m'en expliquer avec vous; mais qu'il soit bien entendu que jamais, au grand jamais, vous ne la remettrez sur
le tapis. Vous sentez bien que si votre commerce m*est agréable, c*est que j'ai le plaisir d'oublier auprès de vous les petits tracas de la vie domestique. Et maintenant parlez-moi franchement, et dites-moi ce qui vous fait juger que mon fils est malheureux. »
Gilbert avait mille choses à expliquer, mais elles étaient difficiles à dire. Aussi hésita-t-il un moment à répondre, et le comte le prévenant :
« Mon Dieu ! je m'en vais aller au-devant de vos accusations; c'est une complaisance dont j'ose espérer que vous nîe saurez gré. Peut-être me reprochez-vous de ne pas témoigner à mon fils assez d* affection dans l'habitude de la vie. Que voulezvous? Les Leminof ne sont pas tendres. Je ne me souviens pas d'avoir reçu de mon père une seule caresse. Je l'ai vu quelquefois flatter de la main ses chiens de chasse ou présenter du sucre à son cheval ; mais je vous assure que je n^'eus jamais part à ses sucreries, ni à ses sourires, et à l'heure qu'il est, je lui rends grâce. L'éducation qu'il m'a donnée m'a endurci la fibre et c'est le meilleur service qu'un père puisse rendre à son fils. La vie est une marâtre, mon cher Gilbert ; combien de sourires avezvous vu passer sur ses lèvres d'airain 1... D'ailleurs j'ai des raisons particulières pour ne pas traiter Stéphane avec trop de mollesse. Il vous pardt malheureux, il le serait à jamais, si je ne m'appliquais à discipliner ses penchants et à rompre son humeur indocile. Cet enfant est né sous une mauvaise étoile. A la fois faible et violent, il unit des passions très ardentes à une déplorable puérilité d'esprit; incapable de toute pensée sérieuse, les moindres baga-
telles rémeuvent jusqu'à lui donner la fièvre, et il débite des enfantillages avec tous les gestes de la grande passion. Ce qui est pis, c'est que, s'intéressant énormément à lui-même, il trouverait fort naturel que cet intérêt fût partagé par tout l'univers. Ne vous imaginez pas que ce soit un cœur aimant qui éprouve le besoin de se répandre. Il cherche à se donner en spectacle, et ses impressions étant pour lui des événements, il aspire à en entretenir jusqu'aux habitants de Sirius. Son âme est comme un lac agité par un vent d'orage qui ferait filer vingt-cinq nœuds à l'heure à uft vaisseau de ligne; mais sur ce lac, Stéphane ne fait naviguer que des escadres de coquilles de noix, et il les regarde aller, venir, virer de bord, échouer, chavirer. Il tient son livre de loch très exactement, enregistre pompeusement tous les naufrages, et comme ces spectacles le transportent d'admiration, il s'indigne d'être seul à s'en émouvoir. Voil^. ce qui le rend malheureux; vous conviendrez qu'il n'y a pas de ma faute. Le régime que j'impose à mon malade peut vous paraître un peu sévère; mais c'est le seul dont je puisse attendre sa guérison. Menant une vie régulière, imiforme et assez triste, j'en conviens, il se blasera peu à peu sur ses propres émotions, dont les objets ne se renouvellent pas, et il finira, je l'espère, par demander des distractions à l'étude et au travail. Puisse- t-il un jour découvrir qu'une proposition d'Euclide est plus intéressante que le naufrage d'une coquille de noix ! Ce jour-là, il entrera en pleine convalescence, et je ne serai pas le dernier à m'en réjouir. »
M. Leminof parlait d'un ton si sérieux et si posé
que pour un peu Gilbert aurait cru voir en lui un pédagogue exposant gravement ses maximes d'éducation; mais il ne pouvait oublier l'expression de joie féroce qui s'était peinte sur son visage au moment où Stéphane s'était enfui du jardin en sanglotant, et il se souvenait aussi d'un somnambule qui, la nuit précédente, avait proféré certaines phrases entrecoupées où il était question de -portrait vivant et de sourire enterré. Ces mots mystérieux, terribles dans leur obscurité, lui avaient paru s'appliquer à Stéphane, et s'accordaient mal avec les airs de sollicitude paternelle que M. Leminof daignait affecter depuis quelques instants. Cependant il y avait dans son discours une apparence de raison, et le portrait qu'il venait de tracer de son fils, s'il était cruellement chargé, ne laissait pas de ressembler en plus d'un point.
Seulement Gilbert avait sujet de penser que le comte confondait à dessein les causes et les effets, et que la maladie de Stéphane était l'œuvre du médecin.
« Me permettez-vous, monsieur, répondit-il, de vous dire tout ce que j'ai sur le cœur?
— Parlez, parlez, profitez de l'occasion : je vous jure qu'elle ne se représentera plus... »
Et rega dant sa montre :
« Vous avez encore cinq minutes pour m' entretenir de mon fils. Hâtez- vous; je ne vous accorderai pas deux secondes de plus.
— J*ai ouï d re, reprit Gilbert, qu'en termes des ponts et chaussées, les meilleures digues sont celles qui flattent les vagues de la mer. Ce sont des digues en talus incliné qui, au lieu de rompre brusquement
le flot, ralentissent par degrés son mouvement et le réduisent sans le violenter.
— Vous tenez pour les anodins, monsieur le médecin galénique ! s'écria M. Leminof. A chacun son tempérament. On ne peut se refaire. Je suis un homme très violent, très emporté, et quand par exemple un domestique me manque, je le précipite la tête la première dans Tescalier. Cela m'arrive tous les jours.
— De votre fils à votre valet de chambre, la différence est grande, répondit Gilbert un peu piqué.
— Votre fameuse révolution française n'a-t-elle donc pas proclamé l'égalité absolue de tous les hommes?
— Devant la loi, je le veux bien, mais non devant le cœur d'un père.
— Bon Dieu ! s'écria le comte, je ne sais pas si j'ai pour mon fils le cœur d'un père, je sais seulement que je me préoccupe beaucoup de son sort et que je travaille selon mes forces à le corriger de défauts très graves qui menacent de compromettre son avenir. Je sais aussi de science certaine que ce pleurnicheur jouit de certains agréments dont beaucoup d'enfants de son âge sont privés, que par exemple il a un domestique à lui, un cheval, et autant d'argent qu'il lui plaît pour ses menus plaisirs. Cet argent, vous n'ignorez pas l'usage qu'il en fait, ni les deux thalers dépensés hier à corrompre mon valet de chambre, ni les sept écus dont il acheta l'autre jour, en votre présence, comme Ivan me l'a conté, le charmant plaisir de se faire baiser le pied gauche par une troupe de jeunes rustres. Et à ce propos, je vous dirai qu'Iva» m'a encore rapporté
que ce même jour Stéphane releva la manche de son habit pour vous faire admirer une cicatrice qu'il portait à l'un de ses poignets. Faites-moi la grâce de me dire quel conte bleu il vous récita à ce sujet... »
Cette question inattendue troubla quelque peu Gilbert.
« A ne vous rien cacher, répondit-il en hésitant, il me raconta que, pour une escapade qu'il avait faite, on l'avait condamné à passer quinze jours dans un souterrain, dans des oubliettes.
— Et vous l'avez cru ! s'écria le comte en haussant les épaules. Ce qui est vrai, c'est que pendant ime quinzaine j'ai contraint mon fils à passer chaque soir une heure dans une aile inhabitée de ce château; mon intention n'était pas tant de le punir pour un acte d'insubordination que de l'aguerrir contre de folles terreurs dont il est tourmenté, car ce garçon de seize ans, qui souvent se montre brave jusqu'à la témérité, croit aux spectres, aux revenants, aux vampires, et j'ai dû l'autoriser à se faire garder pendant la nuit par le mieux endenté de mes bouledogues. Oh ! l'étrange personnage que Dieu m'a donné pour fils ! »
En ce moment, un bruit de pas se fit entendre dans le corridor.
« Au nom de la bonne amitié que vous me montiez, monsieur, s'écria Gilbert en s' emparant de l'une des mains de M. Leminof, je vous en conjure, ne punissez pas cet enfant pour une espièglerie que je lui pardonne de tout mon cœur !
— Je ne puis rien vous refuser, mon cher Gilbert, répondit-il d'un air souriant; je lui fais grâce des
prétendues oubliettes. J'ose espérer que vous m'en
tiendrez compte.
— Je vous remercie; mais une diose encore : les fleurs dont vous l'avez privé...
— Mon Dieu ! puisque vous le voulez, nous les lui rendrons, ses fleurs, et, pour vous complaire, je me contenterai qu'il vous fasse en règle ses excuses.
— Me faire des excuses ! s'écria Gilbert consterné; mais ce sera pour lui le plus cruel des supplices !
— Nous lui laisserons le choix, » dit sèchement le comte.
Et comme Gilbert insistait :
« Pour cette fois, vous en demandez trop ! ajoutat-il d'un ton qui ne souffrait pas de réplique. C'est là une question de principes, et sur ces articles-là je ne transige pas. »
Gilbert comprit que, dans l'intérêt même de Stéphane, il devait se désister; mais il comprit aussi à quel point la fierté du jeune homme allait souffrir, et il se maudit mille fois d'avoir parlé.
On frappa à la porte.
« Entrez ! » cria le comte d'une voix rauque; et Stéphane entra suivi d'Ivan.
Stéphane resta debout au milieu de la chambre. Il était plus pâle encore que d'habitude et tenait les yeux baissés; mais il faisait bonne contenance, et affectait un air résolu qu'il avait rarement en la pré-
sence de son père. Le comte demeura quelque temps silencieux; il contemplait d'un œil dur le corps souple et délicat de son fils, sa taille d'une élégance exquise, ses traits fins et déliés, encadrés dans l'or un peu sombre de sa chevelure. Jamais la beauté de son enfant n'avait rempli le cœur de ce père d'une plus âpre amertume. Quant à Gilbert, il n'avait d'yeux que pour une petite tache noire qu'il venait d'apercevoir pour la première fois sur le teint mat et uni de Stéphane : c'était comme une mouche presque imperceptible placée au-dessous du coin gauche de la bouche.
« Voilà le grain de beauté », pensait-il, et il croyait entendre la voix du somnambule qui criait dans la nuit :
« Otez le grain de beauté ! il me fait mal !... »
Frémissant à ce souvenir, il fut tenté de s'élancer hors de la chambre; mais un regard du comte le rappela à lui-même : il fit un effort énergique pour maîtriser son émotion, et les yeux attachés sur la fenêtre, il regarda tomber la pluie.
« Une question préUminaire ! s'écria tout à coup le comte parlant à son fils; faites-moi la grâce, monsieur, de me dire combien de temps vous avez passé dans ce que vous appelez des oubhettes, car je ne m'en souviens plus . »
Le visage de Stéphane se colora d'une vive rougeur. Il hésita un moment, puis il répondit :
« J'y suis resté en tout quinze heures, qui m'ont paru longues comme quinze journées.
— Vous voyez ! dit le comte en regardant Gilbert. Et maintenant, reprit-il, arrivons au fait : il s'est passé ce matin dans cette maison une scène de la
dernière inconvenance. Fritz, mon valet de chambre, en se présentant chez mon secrétaire, qui est mon ami, s'est permis de lui dire jusqu'à trois fois : « Bonjour, mon camarade! Mon camarade, bonjour I ))
A ces mots, les lèvres de Stéphane se contractèrent légèrement, comme s'il allait sourire; mais le sourire s'arrêta en chemin.
« Ma petite histoire vous égayé, à ce qu'il paraît, poursuivit le comte en redressant la tête.
— Ce qui me divertit, répondit Stéphane, c'est l'incroyable sottise de Fritz.
— Sa sottise me frappe moins que son insolence, reprit le comte; mais enfin je ne vous chicanerai pas sur les mots, et je suis enchanté de voir que vous désavouez sa conduite. Je ne dois pas vous dissimuler que ce bélître a voulu me faire croire qu'il avait agi par vos ordres, et déjà je me disposais à vous punir avec une extrême sévérité. Je vois qu'il en a menti, et il ne me reste plus qu'à le chasser honteusement. »
Gilbert tremblait déjà que la véracité de Stéphane ne succombât au piège qui lui était tendu; le jeune homme n'hésita pas un instant.
« C'est moi qui suis le coupable, répondit-il d'une voix ferme, et c'est moi qu'il faut punir,
— Eh quoi ! s'écria M. Leminof , c'est donc mon fils qui, livré aux seules ressources de son esprit, a conçu l'idée vraiment heureuse... L'invention est admirable, elle fait honneur à votre génie... Mais si Fritz n'a été que l'exécuteur de vos sublimes conceptions, pourquoi vous moquer de sa bêtise?
— Oh ! le pauvre esprit 1 repartit Stéphane en
Ll COMTE KOSTIA 155
s'animant, oh 1 Tâxie bâté I comme il a gâté mon idée ! Je ne lui avais pas commandé d'appeler M. Savile son camarade, mais de le traiter en camarade, ce qui est bien différent. Malheureusement je n'ai pas eu le temps de lui détailler mes instructions, il m'a compris de travers; mais enfin il a fait ce qu'il a pu pour gagner en conscience son pourboire. Le pauvre homme ! il faut lui pardonner. Je le répète, je suis le seul coupable ; c'est moi seul qu'il faut punir.
— Et peut-on savoir, monsieur, dit le comte, quelle était votre intention en faisant insulter M. Savile par un subalterne?
— Je voulais l'humilier, lui donner des dégoûts, le contraindre à quitter cette maison.
— Et votre motif?
— Mon motif, c'est que je le hais ! répondit-it d'une voix sombre.
— Toujours des exagérations ! répliqua le comte en ricanant. Ne sauriez-vous donc, monsieur, vous délivrer de cette détestable habitude d'outrer perpétuellement l'expression de votre pensée? Que ne puis- je graver profondément dans votre esprit les maximes que professaient à ce sujet deux hommes d'un égal génie : M. de Mettemich et Pigault- Lebrun 1 Le premier de ces hommes illustres avait coutume de dire que les superlatifs sont le cachet des sots, et le second a écrit ces mots immortels : « Tout ce qui est exagéré est insignifiant. »
Puis, étendant le bras :
« Haïr ! haïr ! s'écria-t-il, vous en parlez à votre aise. Savez- vous seulement ce que c'est? Le chagrin, la colère, la jalousie, l'antipathie, l'aversion, vous pouvez connaître tout cela; mais la haine ! la
haine!... Vous n'avez pas le droit de prononcer ce nom terrible... Oh! c'est un rude labeur que la haine ! c'est un supplice de tous les instants, c'est une croix de plomb à porter, et pour en soutenir le poids sans défaillir, il faut de bien autres épaules que les vôtres ! »
En ce moment, Stéphane se hasarda à regarder son père en face. Il leva lentement les yeux sur lui en ramenant la tête en arrière. Son regard signifiait : « Vous avez raison, je vous en crois sur parole ; vous vous y connaissez mieux que moi... » Mais le visage du comte était si terrible que Stéphane ferma les yeux et reprit sa première attitude. Un léger tremblement agitait tout son corps. Le comte s'aperçut qu'il venait de s'oublier, et, refoulant le flot amer qui montait malgré lui de ses entrailles à ses lèvres :
« D'ailleurs c*est l'être le moins haïssable du monde que mon jeune ami, poursuivit-il d'un ton tranquille. Jugez-en plutôt : tout à l'heure il a plaidé votre cause avec tant de chaleur, qu'il m'a arraché la promesse de ne vous point punir pour ce qu'il a la bonté d'appeler une simple espièglerie. Il exige même que je vous restitue vos fleurs, dont il prétend que vous faites vos déhces, et avant une heure Ivan les aura transportées dans votre chambre. Bref, deux mots d'excuse, voilà tout ce qu'il réclame de vous. Convenez qu'on ne peut avoir l'humeur plus accommodante, et que vous ne sauriez en être quitte à meilleur compte.
— Des excuses !... à lui I... s'écria Stéphane avec un geste d'horreur.
— Vous hésitez!... Ohl c'est trop fort! Aves*
vous donc envie de revoir certaine salle un peu sombre? »
Stéphane tressaillit, ses lèvres tremblèrent. « De grâce, s'écria-t-il, infligez-moi tout autre châtiment qu'il vous plaira, mais pas celui dont vous parlez ! Oh î non, je neveux pas retourner dans cette horrible salle ! Oh ! je vous en supplie, privez-moi de mes promenades habituelles pendant six semaines, pendant six mois; vendez Soliman, faites-moi couper les cheveux, faites-moi raser la tête... Tout, oui, tout plutôt que de remettre les pieds dans cet affreux cachot ! J'y mourrais ou j'y deviendrais fou ! Vous ne voulez pourtant pas que j e devienne fou ?
Quand à seize ans on a le malheur de croire
encore aux goules et aux revenants, repartit le comte, on devrait se cacher avec soin d'une aussi ridicule faiblesse. »
Stéphane tremblait de tout son corps. Il fit quelques pas en chancelant et, tombant à genoux devant son père, il se cramponna à l'un des pans de son habit.
« Je ne suis qu'un pauvre enfant malade, disait-il; ayez pitié de moi. Vous êtes encore mon père, n'estce pas? et je suis encore votre enfant? Mon Dieu ! mon Dieu ! j'en suis sûr, vous ne voulez pas que votre enfant meure î
— Finissons cette misérable comédie, s'écria le comte en se dégageant de l'étreinte de Stéphane. Je suis votre père et vous êtes mon fils, cela est certain : il n'y a personne ici qui se permette d'en douter; mais votre père, monsieur, a horreur des scènes. Celle-ci n'a que trop duré; finissons-en, vous dis-je. Vous vous trouvez déjà dans la position
requise. Le plus difficile est fait, bagatelle que le reste !
— Mais que dites- vous donc, monsieur? lui répondit impétueusement l'enfant en essayant de se relever. Cest devant vous seul que je suis à genoux. Ah ! grand Dieu ! moi, m' agenouiller devant cet homme ! c'est impossible!... Vous savez bien que c'est impossible !... »
Cependant le comte, pesant de la main sur son épaule, le contraignit de rester à genoux et de tourner son visage du côté de Gilbert.
« Je vous dis, moi, que vous êtes à genoux devant l'homme que vous avez offensé. C'est ainsi que nous l'entendons tous. »
Etait-ce bien ainsi que l'entendait Gilbert? Inerte, impassible, les yeux toujours fixés sur la fenêtre, il semblait parfaitement étranger à tout ce qui se passait autour de lui.
Stéphane laissa échapper un cri d'angoisse, une affreuse altération parut sur son visage. Trois fois il s'efforça encore de se soulever, trois fois la main de son père s'appesantit de nouveau sur son épaule, et ses genoux ne purent se détacher du sol. Alors, comme anéanti par le sentiment de sa faiblesse et de son impuissance, il se résigna, et, couvrant ses yeux de ses deux mains, il murmura ces mots d'une voix étouffée et convulsive :
« Monsieur, on me fait violence... Je vous demande pardon de vous haïr... »
Et aussitôt ses forces l'abandonnèrent, il lui prit une défaillance; comme un lis brisé par l'orage, sa tête s'incHna, et il serait tombé à la renverse si son père n'eût fait un signe à Ivan, qui l'enleva comme
une plume dans ses bras robustes et l'emporta en courant hors de la chambre.
Le premier soin de Gilbert en rentrant dans sa tourelle fut d'allumer une bougie et de brûler la lettre de Stéphane. Ensuite il ouvrit une armoire et commença de préparer sa malle. Comme il était au fort de sa besogne, on frappa à la porte. Il n'eut que le temps de refermer l'armoire et la malle, et il vit paraître Ivan un panier au bras. Le serf venait chercher les pots de fleurs qu'il avait l'ordre de transporter dans l'appartement de son jeune maître. Il en chargea cinq ou six dans son panier; comme il allait sortir, se retournant vers Gilbert, il lui fit entendre, dans son baragouin tudesque mêlé de français, qu'il avait quelque chose d'important à lui communiquer. Gilbert lui répondit d'un ton d'humeur qu'il n'avait pas le temps de l'écouter. Ivan secoua la tête d'un air pensif et sortit. Aussitôt Gilbert s'assit à sa table, et sur le premier chiffon de papier qui lui tomba sous la main, il traça en hâte les lignes suivantes :
« Pauvre enfant, ne vous désolez pas trop de l'humihation que vous venez de subir. Vous l'avez dit vous-même, vous n'avez fait que céder à la violence, et vos excuses sont nulles à mes yeux. Croyez que je n'en exigeais point. Que n'ai- je su deviner ce matin que Fritz parlait en votre nom ! Je n'aurais pas senti l'offense, car ce n'est pas à moi que s'adressaient vos insultes, c'est à je ne sais quel Gilbert de votre invention que je ne connais point. Mais de quoi vous sert-il d'affronter des luttes dont le dénouement est certain d'avance? C'est une main de fer que celle qui tantôt s'appesantissait sur votre
épaule. Espérez-vous donc vous dérober de sitôt à ses étreintes? Croyez-moi, soumettez- vous à votre destin et lassez ses rigueurs par votre patience, jusqu'au jour où votre regard sera assez ferme pour l'oser contempler en face, et votre main assez virile pour lui jeter le gant de la bataille. Pauvre enfant ! le seul adoucissement que je puisse apporter à ton malheur, je serais bien coupable de te le refuser. Remercie-moi, demain sera pour toi un jour de délivrance. Je n'ai plus qu'une nuit à passer ici; garde-moi seulement le secret pendant vingt-quatre heures, et reçois les adieux de ce Gilbert que tu n'as pas connu. Un jour il passa près de toi et te regarda. . . Et toi, tu crus lire une curiosité offensante dans ses yeux. Je te jure qu'ils étaient pleins de larmes. »
Gilbert plia ce billet en quatre et le glissa sous le parement de l'une de ses manches; prenant ensuite dans sa main la clé de la porte dérobée, il alla se poster au haut de l'escalier, et il attendit là le retour d'Ivan. Dès qu'il entendit le bruit de ses pas dans le corridor, il descendit rapidement et se rencontra avec lui sur le palier qui était de niveau avec la galerie.
« Je ne sais que faire, lui dit Ivan; mon jeune père ne se possède plus, et il a brisé en mille pièces les premiers pots de fleurs que je lui ai portés.
— Allez seulement prendre les autres, lui répondit Gilbert en ayant soin de lui faire voir la clef qu'il laissait sauter dans sa main. Vous le déposerez provisoirement dans votre chambre. Quand il sera plus calme, il sera bien heureux de les ravoir.
— Mais ne serait-il pas mieux, dit Ivan, de vous les laisser jusqu'à ce qu'il les demande?
Je ne veux pas en garder un seul une demiheure de plus, repartit brusquement Gilbert, et il descendit les premières marches de Tescalier dérobé.
Puisque vous allez sur la terrasse, lui cria le
serf, n'oubliez pas, monsieur, je vous en prie, de refermer la porte derrière vous.
Gilbert le lui promit. « A merveille ! pensa- t-il. Sa recommandation me prouve que le guichet n'est pas fermé. » H ne se trompait pas. Pour la commodité de ses transports, le serf l'avait laissé entr'ouvert, après avoir pris la précaution de fermer à double tour la porte du grand escalier. Gilbert attendit qu'Ivan eût atteint le second étage, et aussitôt, remontant sur la pointe du pied, il s'élança dans le corridor, le suivit dans toute sa longueur, tourna à droite, passa devant le cabinet du comte, tourna une seconde fois à droite, s'engagea dans la galerie qui conduisait à la tour carrée, franchit le guichet, et parvint sans encombre au bas de l'escalier de la tour. Il en trouva les degrés jonchés de tessons et de débris de plantes mutilées. Comme il commençait à monter, de grands éclats de voix arrivèrent à son oreille; il crut un moment que M. Leminof était auprès de son fils. Cela ne le détourna point de son projet; il n'en était plus à rien ménager. « Je prierai le comte, pensa-t-il, de lire lui-même à son fils ma lettre d'adieu. » Il atteignit le palier, traversa un vestibule et s'introduisit dans une longue alcôve sombre, laquelle ne prenait le jour que par une porte vitrée donnant dans la grande chambre où se tenait habituellement Stéphane. Cette porte était entre-bâillée, et la scène étrange qu'aperçut Gilbert
en s' approchant le retint immobile à quelques pas du seuil.
Stéphane, qui lui tournait le dos, était debout, les bras croisés sur sa poitrine. Ce n'était pas à son père qu'il parlait, mais à deux saintes images suspendues à la muraille au-dessus d'une veilleuse allumée. Ces deux peintures sur bois, de la façon du père Alexis, représentaient saint George et saint Serge. L'enfant, leur lançant des regards enflamm.és, les apostrophait d'une voix tremblante de colère, et par intervalles, frappant du pied, il froissait avec fureur entre ses mains sa longue chevelure en désordre. Illustres saints de l'Église d* Orient, ouïtes- vous jamais semblables propos?
« Ah ! vous le savez, leur disait-il, je vous ai toujours aimés, chéris, choyés, vénérés, adorés. Soir et matin, je vous implorais, je tendais vers vous des bras suppliants. Jamais je n'ai laissé s'éteindre cette lampe qui brûle à vos pieds. J'y versais de ma main une huile parfumée. Plus d'une fois je me suis relevé la nuit pour en ranimer la flamme mourante. J'avais la folie de croire en vous, et je vous criais du fond de ma misère : O mes saints patrons, protégez un pauvre enfant qui n*a que vous pour le défendre et pour l'aimer ! — Attends encore un peu, disiez-vous, nous te visiterons dans ton délaissement, nous monterons la garde autour de toi, tu verras luire sur ta tête 1* éclair de nos épées. Nous dirons à ces murailles : Tombez ! et au premier frémissement de nos lèvres elles s'écrouleront épouvantées... Et maintenant, h57pocrites, qu'avez- vous fait poru" moi? Où sont vos œuvres? où sont les marques de votre pitié? où sont les témoignages de
LE COMTE KOSTIA i§9
votre tendresse?... Ah ! saint George, où étiez- vous donc^ grand pourfendeur de dragons, quand tout à Theure je vous invoquais en frissonnant? Cependant, vous le savez, je ne vous demandais pas de me couvrir de votre épée, de m' arracher de la fosse aux lions, de me préserver des flammes de la fournaise... Je vous disais : Faites seulement que je puisse sortir d*ici le front haut et l'honneur sauf... Pourquoi ne m* as-tu pas entendu, saint Georges ? Etait-ce un miracle qui passât tes forces que de verser dans mon sang un peu de calme et de courage?... Mais que dis- je? Tu es bien accouru à ma voix, et c'était pour combattre contre moi ! Oui, dans ce moment de suprême angoisse où, prosterné, je cherchais vainement à me relever, j'ai senti que tu brisais toimême mes genoux, que ta main ployait jusqu'à terre ma tête pendante comme celle d'un agneau bêlant, et que tu me forçais de vider jusqu'à la lie le calice d'ignominie et de honte. Ah ! cette honte, bois-la! elle est à toi, je te la rejette à la face!... Ecoutez*moi bien, saints perfides et menteurs, je vous maudis cent et cent fois ! Je vous maudis, parce que vos entrailles sont de pierre ! Je vous maudis, parce que vous n'êtes que des vanités insolentes qui quêtez des hommages et repoussez ensuite du pied les petits qui se sont prosternés devant vous ! Je vous maudis, parce que vous êtes pareils à des chiens parasites et mendiants, qui s'en vont de porte en porte, demandant qu'on les chatouille et qu'on les gratte, et qui mordent la main dont ils furent nourris et caressés ! Saints inexorables, dans tout l'océan des pitiés célestes, vous n'avez pas su trouver une goutte, une seule goutte de rosée à
i6o LE COMTE KOSTIA
secouer sur le front d'un enfant qui se meurt ! » Et à ces mots, il s'élança debout sur une chaise, décrocha de la muraille les deux images, les jeta à terre, s'empara de sa cravache et les fouetta outrageusement. De cette affaire-là, saint George perdit la moitié de la tête et une de ses jambes, et saint Serge demeura défîgiuré pour le reste de ses jours. Lorsqu'il eut bien assouvi sa fureur, Stéphane les rependit à leurs clous, la face tournée contre le mur, et il souffla la veilleuse ; puis il se roula sur le carreau en se tordant les bras et s' arrachant les cheveux ; mais soudain il se redressa sur son séant, il tira de son sein im petit médaillon en forme de cœur qu'il se mit à regarder fixement; en le regardant, il se prit à pleurer, et au travers de ses sanglots il disait :
« O ma mère ! je ne vous en veux pas, à vous ! Vous ne pouvez rien pour moi ; mais pourquoi fautil que j'aie eu le temps de vous connaître? Se rappeler, se rappeler... quel supplice! Oui, je crois vous voir... Chaque matin, vous me donniez un baiser là, tout au haut du front, à la racine des cheveux... La marque en est restée... Par moments elle me brûle. J'ai regardé plus d'une fois dans la glace si je n'avais pas là une cicatrice... 0 ma mère ! venez guérir ma blessure en la renouvelant !... Etre baisé par ma mère, grand Dieu ! quelles délices !... Oh ! pour un baiser, pour un seul baiser de vous, j'affronterais mille dangers, je donnerais mon sang, ma vie, mon âme... Ah ! que vous avez l'air triste ! il y a des larmes dans vos yeux. Vous me reconnaissez, n'est-ce pas? Je suis bien changé, bien changé; mais j'ai toujours votre regard, votre
LE COMTE KOSTIA i6i
front, votre bouche, vos cheveux... Comme j'aime votre robe ! je voudrais la toucher. C'est la même dont un seul pli enveloppait tout mon corps quand je venais, dans mes jeux, me réfugier auprès de vous. Je m'accroupissais à vos pieds, j'appuyais ma tête sur vos genoux, et le bas de la robe de soie, ramené sur moi, me cachait à tous les regards. Et vous disiez à ceux qui me cherchaient : Le pigeonneau n'est pas là, je ne sais ce qu'il est devenu... Ah ! de grâce, dites-leur encore que je ne suis pas là. Dites-le-leur si bien qu'ils vous croient. Je ne veux plus les voir ni les entendre... Ma mère, ma mère ! ne sauriez- vous donc me donner des ailes pour m'envoler jusqu'à vous? Ou du moins, je vous en conjure, montrez-moi le chemin de votre tombeau. Même après six ans, la cendre d'une mère se réchauffe, n'est-ce pas, quand son enfant vient s'y coucher? Je me tiendrai là, près de vous, bien tranquille, et vous direz de votre voix douce à ceux qui me chercheront : Le pigeonneau n'est pas là, je ne sais ce qu'il est devenu... »
Et puis se levant brusquement, Stéphane fît d'un pas vacillant le tour de la chambre. Il tenait toujours le médaillon dans sa main droite et n'en détachait pas ses regards. Tour à tour il Téloignait de lui en étendant le bras et le contemplait fixement les paupières à demi fermées, ou bien il le rapprochait de ses yeux tout grands ouverts, il lui disait des douceurs, des tendresses, des reproches, il l'appuyait sur ses lèvres, lui donnait mille et mille baisers, le passait sur ses cheveux, sur ses joues inondées de larmes : il semblait qu'il voulût faire pénétrer quelque parcelle de cette image sacrée dans son
i62 LE COMTE KOSTIA
être, dans sa vie... Enfin, la déposant sur son Kt, il s'agenouilla devant elle, et, son visage caché dans ses mains, il s'écria en sanglotant : « Ma mère, ma mère, depuis longtemps votre fille est morte. Quand sera-ce donc que vous rappelerez à vous votre fils? >>
Gilbert se retira en silence. Une voix qui sortait de cette chambre lui disait : « Tu es de trop ici; garde- toi de te mêler à cet entretien d'un fils et de sa mère. Les grandes douleurs ont quelque chose de sacré. La pitié même les profane par sa présence. » Il redescendit l'escalier avec précaution. Quand il eut atteint la dernière marche, étendant le bras dans la direction de l'appartement du comte, il prononça tout bas ces mots : « Vous en avez menti; sous cette tunique de velours noir, il y a un cœur qui bat ! » Il s'avança d'un pas rapide dans le corridor, il espérait en sortir sans être vu; mais au moment où il approchait du guichet, il se trouva face à face avec Ivan, qui sortait de sa loge et qui, dans sa surprise, laissa échapper le panier qu'il tenait à la main.
« Vous ici ! s*écria-t-il d'un ton sévère. Un autre pourrait le payer cher... »
Puis, d'une voix douce et empreinte d'une profonde mélancolie :
« Frère, dit-il, voulez-vous donc nous faire tuer l'un et l'autre? Je vois que vous ne connaissez pas l'homme dont vous osez braver les défenses... »
Et il ajouta en s' inclinant humblement :
« Vous me pardonnerez de vous appeler frère. Dans ma bouche, cela ne veut pas dire camarade. »
Gilbert fit un signe d'assentiment et voulut s'éloigner; mais le serf, le retenant par le bras :
a Heureusement, dit-il, le bârine est sorti; mais prenez garde : depuis deux jours, il est entré dans une de ses crises; il en a une chaque année, et tant qu'elles durent, la nuit son esprit bat la campagne, et le jour ses colères sont terribles. Je vous le dis, il y a de l'orage dans l'air; n'attirez pas la foudre sur votre tête. »
Puis, se plaçant entre la porte et Gilbert, il ajouta d'un air très grave :
(( La main sur la conscience, qu'êtes-vous venu faire ici? Avez- vous vu mon jeune père? Causait-il avec son âme? Vous avez dû comprendre ce qu'il lui disait, car il lui parle toujours français. Il ne sait plus de russe que ce qu'il en faut pour me gronder. Dites-moi, qu'avez-vous entendu? Je veux le savoir...
— Rassurez-vous, répondit Gilbert. S'il a des secrets, il ne les a point trahis. Il n'était occupé qu'à se plaindre, à gronder les saints, à pleurer. Ne croyez pas d'ailleurs que je sois venu ici pour l'espionner ni pour l'interroger. Comme il a du chagrin, je voulais le consoler en lui communiquant l'agréable nouvelle de mon départ très prochain; mais je n'ai pas eu le courage de me montrer à lui, et d'ailleurs je ne suis plus bien sûr à cette heure de ce que je ferai.
— Oui, vous ferez bien de partir, repartit vivement le serf; mais partez discrètement, sans prévenir personne. Je vous en faciliterai les moyens, si vous le voulez. Vous êtes trop curieux pour rester ici. On a déjà conçu à votre sujet certains soupçons que j'ai combattus... Aussi, comme vous êtes imprudent !... »
i64 LE COMTE KOSTIA
Et, tirant de sa poche la bougie que Gilbert avait laissée tomber dans, le corridor la nuit précédente :
« Heureusement dit-il en la lui remettant, que c'est moi qui l'ai découverte et ramassée, et moi, je vous veux du bien, vous savez pourquoi... Mais avant de sortir d'ici, ajouta- t-il d'un ton solennel, jurez-moi que, durant tout le temps que vous demeurerez encore dans cette maison, vous ne chercherez plus à rentrer dans cette galerie et que vous ne rôderez plus dans l'autre pendant la nuit. Je vov» le dis, il y a va de votre vie... »
Gilbert lui répondit par un geste d'approbation, et, franchissant le guichet, il regagna sa chambre, où, tour à tour debout près de sa fenêtre ou étendu dans un fauteuil, il passa deux grandes heures à s'entretenir avec ses pensées. Il ne sortit de cette longue méditation que pour aller dîner. On causa peu pendant le repas. M. Leminof était grave et sombre; il paraissait en proie à une agitation nerveuse qu'il cherchait à dissimuler. Stéphane était plus calme qu'on n'aurait pu s'y attendre après les violentes émotions qu'il avait éprouvées; mais il avait quelque chose de singulier dans le regard. Le père Alexis seul avait sa figure de tous les jours ; il la trouvait fort bonne et ne jugeait pas à propos d'en changer.
Vers la fin du repas, Gilbert fut frappé de voir Stéphane, qui ne buvait d'habitude que de l'eau rougie, se verser jusqu'à trois rasades de vin de Marsala et les avaler presque d'un seul trait. Le jeune homme ne tarda pas à en ressentir l'effet; son teint s'anima, et son regard devint un peu vague. Vers la fin du repas, il regarda beaucoup les
fresques apocalyptiques de la voûte; puis, se tournant brusquement vers son père, il hasarda de lui adresser une question. C'était la première fois depuis près de deux années. Cela fit événement, et le père Alexis lui-même ouvrit de grands yeux.
« Est-il vrai, demanda Stéphane, qu'on a enterré quelquefois des personnes vivantes qu'on croyait mortes?
-— Cela s'est vu, répondit le comte.
— Mais n'est-il donc pas de moyen de constater la mort?
— Les uns disent que oui, les autres que non. On m* a parlé d'un homme gelé dont on fit la dissection dans un hôpital. L'opérateur, en l'ouvrant, vit battre son cœur dans sa poitrine : il prit la fuite et court encore.
— Mais quand on meurt de mort violente... empoisonné par exemple?
— M'est avis qu'on peut encore s'y tromper. La physiologie est un grand mystère.
— Oh ! ce doit être une chose horrible, dit Stéphane d'un air pénétré, que de se réveiller en se heurtant le front contre le couvercle d'un cercueil.
— Il est certain, répondit le comte, que ce doit être une aventure fort désagréable. »
Et le propos en resta là. Stéphane paraissait très affecté des réponses de son père. Il cessa de porter ses regards au plafond et les tint attachés sur son assiette. Son visage changea plusieurs fois de couleur, et, comme s'il eût senti le besoin de s'étourdir, il remplit de vin pour la quatrième fois son verre à pied ; mais il ne put le vider, et à peine l' eut-il effleuré de ses lèvres qu'il le reposa sur la table avec une expression de dégoût.
t66 LE COMTE KOSTIA
On apporta le thé. M. Leminof le servit; et, laissant refroidir sa tasse, il se leva et arpenta la chambre dans sa largeur. Après avoir fait deux tours, il appela Gilbert, et, s* appuyant sur son bras, il continua de marcher en l'entretenant des nouvelles politiques du jour. Stéphane les regardait aller et venir ; une vive perplexité se peignait sur sa figure. Tout à coup, prenant le moment où ils lui tournaient le dos, il tira de sa manche un petit papier qui contenait une pincée de poudre jaunâtre, et, le dépliant rapidement, il l'approcha de sa tasse encore pleine; mais comme il allait verser la poudre, sa main hésita, et dans cette seconde, son père et Gilbert se retournant de son côté, il n'eut que le temps d'abaisser vivement le papier. Au bout d'une minute, il le souleva de nouveau; mais au moment décisif, le courage lui faillit encore. Ce ne fut qu'à la troisième fois que la poudre jaune glissa dans la tasse, où Stéphane la remua avec sa cuiller. Ce petit manège avait échappé à Gilbert, le comte seul n'en avait rien perdu : il avait des yeux derrière la tête.
Il vint se rasseoir à sa place et but son thé à petites gorgées. Il continuait de causer avec Gilbert et semblait ne point s'occuper de son fils ; mais il ne laissait pas de guetter du coin de l'œil tous ses mouvements. Stéphane regardait attentivement sa tasse; son émotion allait redoublant, sa respiration était pénible, il éprouvait des frissons, ses mains étaient agitées de tremblements fébriles. Après quelques minutes d'attente, le comte se tourna vers lui et le regarda dans le blanc des yeux.
« Eh bien ! vous ne buvez pas? lui dit-il. Le thé froid est une méchante drogue, p
L'enfant trembla plus fort; son regard prit un éclat vitreux. Tournant lentement la tête, il promena des yeux égarés sur tout ce qui l'entourait, sur la table, sur la chaise, sur la vaisselle, sur la boiserie de chêne noir. Il est des moments où l'aspect des objets les plus communs porte dans l'âme une émotion solennelle. Quand un condamné va mourir, le moindre fétu de paille qu'il aperçoit sur le plancher de sa cellule semble être de quelque chose à son cœur... Enfin, rassemblant tout son courage, Stéphane souleva la tasse et la porta à sa bouche; mais avant qu'elle eût touché ses lèvres, le comte la lui enleva brusquement des mains. Stéphane poussa un cri perçant et se renversa sur le dossier de sa chaise en fermant les yeux. M. Leminof le regarda un instant avec un sourire ironique et méprisant; puis, se penchant sur la tasse, il l'examina avec soin, la flaira, et y plongeant sa cuiller, il en retira deux ou trois grains jaunâtres qu'il frotta et pulvérisa entre ses doigts. Alors, d'un ton aussi tranquille et aussi indifférent que s'il eût parlé de la pluie et du beau temps :
« C'est du phosphore, dit-il. C'est un poison assez actif, et les allumettes phosphoriques ont causé mort d'homme plus d'une fois... Mais j'ai vu tout à l'heure votre petit papier. Si je ne me trompe, la dose n'était pas assez forte, b
Et, trempant son doigt dans la tasse, il le passa sur sa langue et fit xme moue dédaigneuse.
« Je ne me trompe pas, reprit-U, vous en auriez été quitte pour de violentes ©oUques. C'est fort imprudent à vous; vous n'aimez pas à souffrir, et vous savez que nous n'avons dans le voisinage que des
i68 LE COMTE KOSTIA
médecins d'eau douce. Que n*attendiez-vous quelques heures encore? Le docteur Vladimir Paulitch sera ici demain soir. »
Et d'un ton toujours plus flegmatique :
« C'est un grand principe de conduite, poursuivit-il, qu'il faut bien faire tout ce que l'on fait. Or, quand on veut se tuer dans les règles, on ne commence point par tenir par-devant témoins des propos de cimetière qui éveillent les soupçons. Ensuite, comme ces affaires-là demandent à être conduites de sang-froid, on ne cherche pas à se griser. C'est un courage de mauvais aloi que celui qui se puise au fond d'un verre de vin de Marsala. C'est compter sans le dégrisement que produit toujours l'approche de la mort. Enfin, quand on est sérieusement décidé à se tuer, on ne fait pas cette petite chose-là à table, en compagnie, mais dans sa chambre, après en avoir tiré soigneusement les verrous. Bref, votre petite scène a été manquée de tout point, et vous ne possédez pas encore les premiers rudiments de ce bel art. Je vous conseille de ne plus vous en mêler. »
A ces mots, il tira un cordon de sonnette et fit venir Ivan.
« Ton jeune maître a voulu se tuer, lui dit-il; reconduis-le dans sa chambre et prépare-lui une potion calmante qui le fera dormir. Tu le veilleras cette nuit, et à l'avenir tu auras soin de ne plus lui laisser d'allumettes phosphoriques entre les mains... Ce n'est pas que je le soupçonne de nourrir un désir bien acharné de se tuer; mais qui sait? sa vanité, mise au défi, pourrait se piquer au jeu. Ensuite, comme il a les nerfs montés, tu verras à ce qu'il se donne pendant quelques jours beaucanp de mou-
vement. Si demain le temps est beau, fais-le courir toute la journée, et le soir promène-le sur la terrasse. Il faut lui rafraîchir le sang. »
Dès rinstant que son père lui avait enlevé la tasse empoisonnée, Stéphane était demeuré pétrifié sur sa chaise. Le front livide, les bras allongés sur ses genoux, il ne donnait plus un signe de vie. Quand Ivan s'approcha de lui pour l'emmener, il se leva comme par ressort, et, appuyé sur le bras du serf, il traversa toute la chambre sans rouvrir les yeux. Dès qu'il fut sorti, le comte poussa un long soupir de lassitude et d'ennui.
« Que vous disais- je? s* écria- 1- il en jetant sur Gilbert un regard scrutateur : ce garçonnet a un tour théâtral dans l'esprit. Je veux mourir, s'il avait la moindre velléité de se tuer : il tenait seulement à nous émouvoir; mais, à coup sûr, si c'est le cœur sensible du père Alexis qu'il avait pris pour cible, il a perdu ses peines... » Et il montra du doigt à Gilbert le digne pope, qui, aussitôt sa tasse vide, s'était assoupi profondément sur son escabeau et riait aux anges en dormant.
Gilbert causa une vive et agréable surprise au comte en lui répondant du ton le plus posé :
« Vous avez grandement raison, monsieur; ce n'était là qu'une simagrée fort ridicule. Heureusement je tiens pour certain que notre jeune tragédien ne nous régalera pas une seconde fois de sa petite scène. En matière de courage, il est bon d'avoir l'occasion de voir le fond de son sac; rien n'est plus propre à vous guérir un hâbleur de la sotte manie des fanfaronnades.
— Décidément mon secrétaire se forme, pensa le
comte; il a la bouche tendre et il goûte la bride... Et à la joie que lui causa cette découverte ii sentit qu'il éprouvait pour lui des sentiments de véritable amitié dont il se serait cru incapable. Sa surprise et son plaisir s'accrurent encore quand Gilbert reprit :
« Mais à quel propos, monsieur, persistez- vous à croire que, selon Constantin Porphyrogénète, toute la Grèce devint slave au huitième siècle? J'ai làdessus de nouvelles objections à vous présenter. Et d'abord ce fameux Copronyme dont il parle... »
Ce ne fut que vers onze heures qu'ils se levèrent de table. Il fallut réveiller le père Alexis, qui dormait toujours, le bras droit étendu sur son assiette et la tête appuyée sur son coude. Le comte l'ayant secoué, il se leva en sursaut et s'écria :
a N'y touchez pas!... Les couleurs sont toutes fraîches ; la barbe de Jacob est d'un si beau gris!...
— Il s'agit bien de vos étemels patriarches î dit le comte en se composant un front sévère; vous feriez mieux de vous occuper de la déplorable scène qui vient de se passer.
— Il vient de se passer une scène? répondit le pope en écarquillant les yeux.
— Or çà, dormez- vous encore, mon père? Je vous parle de cette tasse de thé empoisonnée...
— Sainte Vierge I le thé était empoisonné !... Mais c'est que j'en ai bu, j'en ai beaucoup bu... Et il se tâtait tout le corps comme pour s'assurer qu'il était encore en vie.
— C'en est trop, dit le comte en affectant de perdre patience... Voyons, vos idées se débrouillentelles? Ah! enûn vous y êtes!... Eh bien! sachez,
monsieur, que je vous rends responsable de ce qui vient de se passer, car, tout compté, de quoi servent donc à cet enfant vos instructions pastorales? De grâce, quelle espèce de catéchisme lui apprenezvous?
— - Ah ! grand Dieu ! aurait-il cherché à vous empoisonner ? reprit le père Alexis avec un geste d'épouvante.
— Allons donc ! votre supposition n*a pas le sens commun. Ce qui me passe, c'est que vous preniez une pareille aventure avec tant de sang-froid. Un tel péché est donc si véniel à vos yeux? Mon père, ces aôaires-là sont de votre ressort; méditez et pesez avec soin les moindres circonstances; j'attends de vous des conseils et des remèdes. Et un point encore : ne lui parlez jamais de cette triste histoire. Vous m'entendez, dans vos entretiens avec lui évitez toute expression qui pourrait renfermer la plus lointaine allusion à ce qui vient d'arriver,.. »
Là-dessus il lui tourna les talons, et le bon père s'en alla de son côté, dodelinant la tête d'un air pensif. Il était partagé entre l'embarras d'avoir à donner des conseils sur une affaire qu'il ignorait et la crainte de faire quelque jour à son insu une allusion à un secret qu'il ne connaissait pas.
Avant de se séparer de M. Leminof, Gilbert voulut avoir des nouvelles de Stéphane. Le comte alla lui-même en chercher; il ramena avec lui Ivan, et Gilbert apprit de la bouche du serf que le jeune homme avait pris sa potion, et qu'il venait de s'endormir tranquillement.
Le complaisant secrétaire s'éloigna en fredonnant
une romance. M. Leminof le suivit du regard, et le montrant du doigt à son serf :
« Tu vois bien cet homme-là, lui dit-il d'un ton confidentiel, figure- toi que je me sens de Tamitié pour lui. Tout au moins est-il la plus chère de mes habitudes. Mes soupçons étaient absurdes, tu as bien fait de les combattre... Cependant, par surcroît de précaution, fais une petite ronde dans ce corridor entre minuit et deux heures... Et maintenant viens m' enfermer à double tour dans ma chambre, car je sens que je suis menacé d'une rechute. Demain, à cinq heures, tu viendras m' ouvrir.
— Comte Kostia ! murmura Gilbert à peine rentré dans sa rotonde, ne craignez plus que je songe à vous quitter. Quoi qu'il advienne, je reste ici. Comte Kostia, entendez-moi bien ! vous avez enterré le sourire, je prends le ciel à témoin que je le ressusciterai... »
Le lendemain du jour où Gilbert avait formé la résolution de rester au Geierfels, le père Alexis se leva de bonne heure, et se rendit, à son ordinaire, dans sa chère chapelle; il y entra d'un pas lent, le dos courbé, le front soucieux; mais quand il eut traversé la nef et qu'il fut arrivé en face de la porte royale du chœur, l'influence du saint lieu commença de dissiper sa mélancolie : ses pensées prirent un tour plus serein, et son visage s'éclaircit.
La chapelle, qui faisait partie d'un petit corps de logis séparé du bâtiment central par une cour, prenait jour au levant par trois grandes baies ogivales donnant sur une galerie à colonnades. Pendant la nuit, le temps s'était remis au beau, et dans ce moment un rayon de soleil, pénétrant par une des croisées, détachait en lumière Tune des figures d'évangéliste qui décoraient l'iconostase; cette aimable faveur dont le ciel honorait l'un de ses chefsd'œuvre chatouilla doucement l'orgueil paternel du bon pope. Aussitôt qu'il eut dit sa messe et dépouillé son aube de soie brochée, il ôta sa robe noire et endossa une méchante soutanelle toute couverte de taches de graisse et de couleur; c'était son costume d'artiste. Puis, ayant retroussé ses manches, il gravit solennellement une petite échelle qui conduisait à un échafaudage dressé contre une des murailles, et tout encombré de paille hachée et de pots remplis d'huile, de vernis, de plâtre délayé et de colle de poisson.
Depuis plusieurs jours, le père Alexis était occupé à peindre un groupe de trois personnages, Abraham, Isaac et Jacob, qui portaient leur postérité sur leurs genoux. C'était la copie assez exacte d'une peinture qui se trouve dans la trapeza du couvent de Lavra. On voyait ces patriarches gravement assis sur un banc de gazon, séparés les uns des autres par de petits arbustes d'un aspect quelque peu fantastique. Leurs chefs vénérables étaient ceints d'une auréole; leur abondante chevelure peignée avec le plus grand soin s'abaissait majestueusement sur leurs épaules, et leur barbe touffue descendait jusqu'au milieu de leur poitrine. Drapés d'un grand
manteau aux plis roides et symétriques, ils soutenaient dans leurs bras écartés im linge blanc qui contenait huit têtes d'enfants rangées en ligne, symbole insuffisant peut-être de cette postérité aussi nombreuse que les étoiles du ciel dont la promesse flattait leur orgueil. Ces héros de l'ancienne aUiance avaient des figures de moines, longues, hâves, austères; mais dans la tristesse qu'elles exprimaient il n'entrait rien de rêveur ni d'extatique. Ils avaient l'air fort occupé d'un petit calcul et semblaient se dire : « Voilà bien des années que nous faisons maigre et que nous nous relevons la nuit pour chanter matines; ce sont là des avances considérables... » Et ils calculaient les remboursements qui leur seraient faits un jour, ils cherchaient à se rendre un compte exact de leur droit et de leur avoir.
Le père Alexis travaillait depuis près d'une heure, quand il entendit un bruit de pas dans le préau; il retourna vivement la tête et aperçut Gilbert, qui se dirigeait du côté de la chapelle. Le pope tressaillit de joie, comme un pêcheur qui, après de longues heures d'une mortelle attente, voit un poisson de belle taille s'engager imprudemment dans sa nasse. Apre à la proie, il jeta brusquement sa brosse, descendit son échelle avec une prestesse de jeime homme et courut s'embusquer près de la porte, où, demeurant aux aguets et le souffle suspendu, dès que Gilbert parut, il se précipita sur lui et le saisit par le bras en le regardant avec des yeux qui semblaient dire : « Vous voilà pris, je ne vous lâche plus. »
Quand le premier excès de sa joie se fut calmé :
« Ah! mon enfant, s^écria-t-il, quelle heureuse inspiration vous amène ici?
—M. Leminof est indisposé aujourd'hui,lui répondit Gilbert, et je n'ai cru pouvoir faire un meilleur usage de mes loisirs qu'en venant vous rendre mes devoirs. — Oh ! la charmante idée que vous avez eue là ! lui dit le pope en le regardant avec une inefiable tendresse. Venez, venez, mon enfant, je vous ferai tout voir, oui, tout !»
Ce mot tout fut prononcé avec un accent si énergique que Gilbert en fut effrayé. Comme on peut le croire, ce n'était pas précisément de peintures byzantines qu'il était curieux en ce moment. Toutefois il se prêta avec une infatigable complaisance au minutieux examen de toutes les images de l'iconostase et de la nef; il loua tout ce qui lui parut louable, garda le silence sur des défauts saillants qui offensaient la délicatesse de son goût, se permit seulement quelques critiques de détail, et surtout il écouta avec une attention si recueillie toutes les explications dont l'accablait le pope, que celui-ci, au bout de quelques minutes, avait conçu pour lui la plus vive affection, et la lui témoignait par ses regards, par ses sourires, par de petites caresses tout à fait paternelles.
« Mon enfant, je vous ai réservé mes trois patriarches pour le bouquet ! dit enfin le bon père. Nous allons voir ce que vous en direz. » Et le conduisant au pied de l'échelle : « Montez en fermant les yeux, vous les rouvrirez quand vous serez en haut. Fermez les yeux, fermezles bien; vous ne risquez pas de tomber, je monte derrière vous. »
Gilbert se conforma à son désir. Je ne voudrais pas jurer qu'en rouvrant les yeux il éprouva cet éblouissement sur lequel avait compté le père Alexis; mais il sourit d'un air de complaisance. Debout à côté de lui, le pope le mangeait du regard et murmurait entre ses dents :
« Quand je vous le disais que c'était le bouquet ! Mon cher enfant, reprit-il après lui avoir laissé le temps de se reconnaître, mon cher enfant, ne craignez pas de me fâcher et dites-moi franchement laquelle de ces trois figures vous admirez le plus? »
On voit que le père Alexis possédait l'art si difficile de bien poser les questions.
« A ne vous rien cacher, répondit l'indulgent Gilbert, mes préférences sont pour Abraham. Il a un certain air de majesté...
— Peste ! vous avez le goût fin ! s'écria le prêtre en lui pinçant tout doucement le bras. Oui, cet Abraham-là est la plus belle rose de mon chapeau... Cependant, je ne voudrais pas que votre admiration pour le grand-père vous rendît injuste envers le fils et le petit- fils. Regardez attentivement Isaac. Ne trouvez- vous pas qu'il y a je ne sais quoi dans sa figure...
— Vous avez raison. Eh bien ! mon père, pour nous ménager bien avec tout le monde, nous dirons que la tête d'Abraham est plus majestueuse et celle d' Isaac plus expressive.
— Eh ! eh ! mon enfant, vous êtes un juge consommé sur ces matières et vous vous connaissez aux belles choses... mais Jacob?... Je crois vraiment que Jacob...
— Il est certain que sa barbe est d'un gris superbe.
— Comme vous parlez bien ! « Les paroles agréa- « blés sont un rayon de miel, » est-il écrit dans les Proverbes... Oui, cette barbe est belle... Mais vous ne me dites rien de ces jolis arbustes?
— Oh ! ce ne sont là que des accessoires.
— Ne parlez pas légèrement des accessoires, dit le pope d'un ton grondeur; c'est une chose plus importante que vous ne pensez. Qu'est-ce donc, s'il vous plaît, qu'est-ce qu'un dîner sans hors-d' œuvre? et qu'est-ce encore que le plus beau récit du monde sans les détails? Le bonheur lui-même (au point de vue mondain, bien entendu), le bonheur n'a pas de pointe ni de fumet s'il n'est assaisonné de petits plaisirs. Vous êtes encore jeune, mon enfant, et vous méprisez les petites choses. Quand vous serez plus avancé en âge, vous reconnaîtrez l'importance des accessoires et que l'essentiel, pour bien vivre, est de donner ordre aux sauces... Mais, je vous prie, ce gazon, voyez comme il est frais, velouté... Sainte Vierge! vous ne daignez pas le regarder. Vous n'avez d'yeux que pour Abraham. Décidément vous en tenez pour cet Abraham. C'est une faiblesse que je vous pardonne. Tenez, examinez de plus près ces plis que fait son manteau, là, au-dessus du genou. »
Gilbert frissonna de la tête aux pieds en voyant que le propos faisait la navette. Abraham et le gazon, le gazon et Abraham, cercle magique où il risquait de demeurer emprisonné jusqu'au soir. Le danger était grave; il se hâta de le conjurer et il annonça au pope qu'il avait à l'entretenir d'une affaire sérieuse.
« Une afîaire sérieuse ! »
Et le visage du bon père se rembrunit.
« Auriez- vous quelque chose à me conffêser? Que dis- je? vous n*êtes pas orthodoxe, mon enfant, et plût à Dieu que vous le fussiez ! »
Puis, se frappant le front :
« Moi-même, j'y pense, il y a certains éclaircissements que je serais bien aise... Allons, quittons cette estrade de crainte de distraction; mais ne faites pas vos adieux à mes patriarches : vous n'avez pas tout vu, et par exemple. . .
— Descendons, descendons, p dit Gilbert en mettant le pied à l'échelle.
Ils descendirent et allèrent s'asseoir à Tune des extrémités d'un degré de marbre blanc qui régnait à l'entrée du chœur dans toute la largeur de la nef.
« Mon enfant, commença timidement le pope, hier au soir...
— C'est justement de cela que je désirais vous entretenir ! dit Gilbert.
— Ah I vous êtes un bon et généreux enfant, voufi avez deviné mon embarras, et vous avez voulu... Je l'avoue, un léger assoupissement... La chair est faible... Ah ! c'est bien à vous... La faveur ne vous fait pas tourner la tête. Parlez, parlez, je suis tout oreilles.
— Il est bien entendu, mon père, que vous me garderez le secret, car vous comprenez...
— Si je comprends !... Mais nous serions perdus, moi et vous, si l'on pouvait se douter que nous causons ensemble de certaines choses. Oh ! n'ayez crainte... Si Kostia Petrovitch me reparle de cette affaire, j'aurai l'air de ne rien savoir, et je m'accu-
serai d'avoir enfreint la prescription du grand Salomon qui a dit : « Quand tu seras assis pour manger « avec un prince, considère avec attention ce qui se « fera devant toi. . . »
« Oh ! parlez avec confiance, mon enfant. Il y a, sachez-le bien, dans la bouche que voici, une vieille langue qui ne dit jamais que ce qu'elle veut. »
Lorsque Gilbert eut achevé son récit, le père Alexis se répandit en exclamations accompagnées de force signes de croix.
«Oh! le malheureux enfant ! s'écriait-il ; quelle folie est la sienne ! Il a donc juré sa perdition? Vouloir mourir en péché mortel ! Il faut qu'un esprit de ténèbres soit entré en lui. Il n'invoque donc plus saint George chaque soir et chaque matin? Il ne fait plus ses prières, il ne porte plus sur sa poitrine la sainte amulette que je lui ai donnée ! Ah ! pourquoi me suis- je endormi hier soir ! Que de belles choses je lui aurais dites ! J'aurais commencé par lui représenter...
— Je ne mets pas en doute votre éloquence; mais ce n'est pas de remontrances ni de bons conseils que cet enfant a besoin : un peu de bonheur serait mieux son fait.
— Du bonheur!... Eh! oui, sa vie est un peu triste. On a certaines maximes d'éducation...
— Il ne s'agit pas de maximes d'éducation, mais d'un père qui a voué à son fils une haine déclarée.
— Sainte Vierge ! s'écria le prêtre avec un geste d'épouvante, il ne faut pas dire de pareilles choses, mon enfant ! Ce sont là des paroles que le bon Dieu n'aime pas à entendre. Ne les répétez jamais, ce ne serait ni prudent, ni charitable... »
i8o LE COMTE KOSTIA
Gilbert s*obstina; énonçant comme des certitudes les conjectures qui lui étaient venues à l'esprit, il enchérit encore sur sa pensée, dans Tespérance que le pope, en le redressant, lui fournirait les éclaircissements qu'il désirait. Le succès de ce petit artifice dépassa son attente.
« Je sais de science certaine, dit- il, que M. Leminof aimait sa femme, qu'elle lui a été infidèle, qu'il a fini par concevoir des soupçons, et qu'il s'est vengé...
— Faux ! faux ! s'écria le pope avec une émotion profonde. A vous entendre, on croirait que le comte Kostia a tué sa femme. On vous a fait des rapports mensongers. La vérité est que la comtesse Olga s'empoisonna, et puis, sentant la mort venir, elle prit répouvante, implora du secours... Tout fut inutile : on ne put lui faire rejeter le poison. Alors elle m'envoya chercher en hâte. Je n'eus que le temps d'arriver, de recevoir sa confession... Oh! l'affreuse scène, mon enfant ! Pourquoi m'en faire souvenir? Et surtout quelle est la langue calomnieuse...
— On m'a dit encore, poursuivit l'inflexible Gilbert, qu'après ce déplorable événement, M. Leminof, prenant en horreur les lieux témoins de son déshonneur, quitta Moscou et la Russie, et se rendit à la Martinique. Arrivé là, il perdit, après quelques mois de séjour, l'un de ses deux enfants, une fille, si je ne me trompe, et cette mort aurait été hâtée par. . .
— Nouvelle calomnie ! interrompit le pope en regardant fixement Gilbert. Cette jeune fille est morte de la fièvre jaune. Jamais Kostia Petrovitch n'a levé le doigt sur ses enfants. Ah ! dites-moi donc quelle langue de vipère.,.
— Du moins ce n'est pas une calomnie de prétendre qu'il a deux bonnes raisons de ne pas aimer son fils. Il lui en veut d'abord d'être le portrait vivant de sa mère, et puis il doute peut-être que cet enfant soit réellement son fils...
— Doute impie, que j'ai combattu de toutes mes forces! Cet enfant est né neuf ans avant que sa mère commît sa première et son unique faute. Je l'ai dit, je l'ai répété; on m'objecte qu'il est né après six années d'un mariage qui semblait condamné par le ciel à une éternelle stérilité : circonstance fatale, qui paraît une preuve sans réplique à un cœur vindicatif et ulcéré. Mais, encore une fois, qui a pu vous dire...
— Un mot encore : avant de partir pour la Martinique, M. Leminof fit tout ce qu'il put pour découvrir l'amant de sa femme. Ses soupçons tombèrent sur im de ses amis intimes, nommé Morlof. Dans son aveugle fureur, il le tua, et cependant Morlof était innocent !
— Vous a-t-on dit qu'il l'ait assassiné? dit le père Alexis, qui s'agitait de plus en plus. Autre calomnie ! il l'a tué dans un duel loyal. Sainte Vierge ! le péché est bien assez grave; mais la police a étouffé l'affaire, et l'absolution a passé là-dessus.
— Hélas ! reprit Gilbert, si l'Eglise a pardonné, la conscience du meurtrier s'obstine à le condamner; elle maudit cette main emportée qui a versé le sang innocent, et, par une étrange aberration, elle l'exhorte à laver cette fatale méprise dans le sang du vrai coupable. Ce coupable, après six ans, on n'a pas renoncé à le découvrir : on l'ira chercher, s'il le faut, jusque dans les entrailles de la terre, et
i82 LE COMTE KOSTIA
s*il est par hasard quelque cœur où son nom soit écrit, on ouvrira ce cœur à la pointe de répée pour y déchiffrer ces lettres de sang et de feu ! »
Gilbert prononça ces derniers mots d'une voix vibrante. Il avait subitement oublié où il se trouvait et à qui il parlait. Il croyait revoir la scène du corridor; il croyait entendre encore ces paroles terribles qui avaient glacé son sang dans ses veines... Le prêtre fut pris d'un tremblement convulsif ; mais il s'en rendit bientôt maître. Il se leva lentement et se tint debout devant Gilbert, les bras croisés sur sa poitrine. Depuis quelques instants, sa figure s'était ennoblie en même temps que son langage. En ce moment, la transformation était complète : Gilbert n'avait plus devant lui le bonhomme craintif qu'im froncement de sourcil faisait trembler, l'épicurien en quête de sensations agréables, l'artiste vaniteux mendiant naïvement des éloges. Les yeux du pope, tout grands ouverts, brillaient dans leurs orbites profondes comme des charbons allumés; ses lèvres, phssées par un sourire amer, semblaient prêtes à lancer les foudres de l'excommimication; une majesté vraiment sacerdotale s'était répandue comme par miracle sur son front. Gilbert n'en croyait pas ses yeux; il considérait en silence, sans le pouvoir reconnaître, ce nouveau père Alexis qui venait de se révéler à lui.
Alors, se parlant à lui-même :
« Mon frère ! dit le prêtre, quelle simplicité est la vôtre ! Quelques caresses, quelques cajoleries, en voilà donc assez pour que votre vanité satisfaite fasse taire vos défiances et désarme votre bon sens !
Ne saviez-vous pas que ce jeune homme est Tami intime de votre maître? »
Puis, se penchant vers Gilbert :
« On vous a donc cru de force à me faire parler? Et vous-même vous vous êtes imaginé qu'il suffirait d'un grossier artifice et de quelques propos menaçants pour m* arracher un secret que je garde depuis bientôt sept ans! Jeune présomptueux, retourne vers celui qui t'a envoyé, et répète-lui fidèlement ce que je vais te dire : Un jour, c'était à la Martinique, dans une maison écartée, à quelque distance de l'un des faubourgs de la ville de Saint-Pierre... Laissemoi parler, mon histoire ne sera pas longue... Figure-toi une grande salle obscure avec une table au milieu... On m'y enferma vers midi; le lendemain soir, j'y étais encore, et pendant trente heures je n'avais ni bu ni mangé. La nuit venue, on me coucha tout de mon long sur la table, on me Ua, on me garrotta... Alors, je vis se pencher sur moi une figure telle que tu n'en verras jamais d'aussi terrible dans tes rêves, et une bouche qui ricanait comme celle d'un damné s'approcha de mon oreille pour me dire : Père Alexis, je veux avoir ton secret, je l'aurai... Je ne soufflai mot. On serra les cordes avec un cric, et je ne parlai pas; on me posa des poids sur la poitrine, et je ne parlai pas; on me chaussa de brodequins que je te souhaite de ne jamais voir à tes pieds, et je ne parlai pas; mes os craquèrent, et je ne parlai pas; je vis mon sang jaillir, et je ne parlai pas. Enfin une angoisse suprême s'empara de moi, un nuage rouge passa sur mes yeux, je sentis mon cœur se glacer, et je crus que j'allais mourir... Alors je parlai et je dis :
i84 LE COMTE KOSTIA
« G>mte Leminof, tu peux me tuer, mais tu ne « m'arracheras pas le secret de la confession ! »
Et à ces mots le prêtre, se baissant, déchaussa son pied droit; il fit voir à Gilbert des chairs meurtries et desséchées, des os déformés par la torture; puis, s* étant rechaussé, il recula de trois pas, comme s'il se fût détourné d'un serpent, et il s'écria d'une voix tonnante en levant les bras au ciel :
« Dieu maudisse les vipères qui prennent des visages de colombe ! O Salomon, n'avez- vous pas écrit dans vos Proverbes : « Quand il parlera grâce cieusement, ne le crois point, car il a sept abomi- « nations dans son cœur? »
En entendant le récit du pope, Gilbert s'était ressouvenu de quelques phrases incohérentes du somnambule auxquelles il n'avait pas su découvrir de sens : Couchez sur cette table la robe noire! Serrez les brodequins!...
« Cette robe noire, se dit-il, c'était donc le père Alexis!... »
Il se leva, le contempla avec des yeux où se peignaient la surprise et l'admiration; il ne pouvait se lasser de considérer cette figure qu'il croyait voir pour la première fois, et il murmurait tout bas :
a Mon Dieu ! que le cœur de l'homme est compliqué ! Quelle découverte je viens de faire !... »
Puis il voulut s'approcher de lui; mais le prêtre reculait toujours en agitant au-dessus de sa tête un bras menaçant, et il répétait :
« Maudites soient les vipères qui prennent des visages de colombe !
— Et moi je dis, s'écria Gilbert : Bénies soient à jamais les lèvres qu'a touchées le charbon sacré et
qui gardent leiirs secrets jusqu'à la mort!... »
Et s' élançant sur lui, il le saisit dans ses bras et baisa jusqu'à trois fois la cicatrice qu'avait laissée la sanglante morsure de Solon.
Qui fut surpris, stupéfait, confondu? ce fut le père Alexis. Il regardait Gilbert, il regardait Abraham, il regardait Jacob. Il balbutiait des phrases sans suite. Il prenait le ciel à témoin de ce qui lui arrivait; il gesticulait, il souriait, il pleurait, jusqu'à ce que, brisé par son émotion, il se laissa retomber sur le degré de marbre et cacha dans ses mains son visage inondé de larmes.
« Mon père, lui dit respectueusement Gilbert en s' asseyant auprès de lui, pardonnez-moi le chagrin que je viens de vous faire. Et si par hasard il vous restait quelque défiance, écoutez bien ce que je vais vous dire, car je prétends me mettre à votre merci, et en trahissant quelques confidences il ne tiendra qu'à vous de me faire expulser de cette maison au jour et à l'heure qu'il vous plaira... »
Là- dessus il lui conta la scène du corridor.
« Vous jugez quelles impressions produisirent sur moi les terribles paroles que j'avais entendues ! Depuis quelques jours, mon esprit était en travail. Je cherchais à me représenter le détail de cette lamentable aventure; mais, craignant de m' égarer dans mes soupçons, j'ai voulu en avoir le cœur net, et je suis venu vous trouver. Je vous ai affligé, mon père; encore une fois, veuillez me pardonner ma curiosité téméraire. »
Le père Alexis releva la tête. Adieu le saint ! adieu le prophète ! Son visage venait de reprendre son f
i86 LE COMTE KOSTIA
expression habitueiie; îa sublime tempête qui l'avait transfiguré n'y avait laissé que quelques traces presque invisibles de son passage. Il regarda Gilbert d'un air de reproche.
« Ah ! dit-il, c'est donc pour cela seulement que tu es venu me voir? Mon cher enfant, tu n'aimes donc pas les arts?
— Rassurez-vous, répondit Gilbert en souriant, je les aime passionnément. Tantôt j'ai admiré à bon escient vos patriarches; désormais, je les admirerai davantage encore, car, en les regardant, je me souviendrai de cette petite maison de l'un des faubourgs de Saint-Pierre...
— Permets-moi de te dire, mon cher enfant, interrompit le père Alexis, que ces deux choses-là n'ont point de rapport. Si j'avais révélé le secret de la confession, j'aurais mérité l'étemelle damnation. J'ai accompli mon devoir, voilà tout, et à ma place tout prêtre honnête et orthodoxe en aurait fait autant; mais mes patriarches... Ah! vois- tu, le talent d'artiste, Dieu ne le donne qu'à un petit nombre de ses favoris; c'est un trésor dont il est avare. On peut être caloyer, archimandrite, protopope, évêque, archevêque, et ne pas être capable de dessiner seulement le bout du nez d'un patriarche ou l'une de ces petites feuilles de grenadiers que j'ai peintes là-bas sur la muraille... Le talent, mon enfant, est un don de la grâce divine, dont il faut user en toute humilité ; mais, je l'avoue, mon cœur danse un peu dans ma poitrine quand je fais réflexion que, si le père Alexis n'existait pas, il ne se trouverait peut-être personne, d'Astrakan jusqu'à Paris, pour faire un portrait tant soit peu ressemblant du patriar-
che Abraham et de sa famille... Ce qui me fâche, continua-t-il, c'est de t' avoir conté cette histoire des brodequins; je ne Tai jamais redite à personne, et je l'avais presque oubliée. J'ai pardonné, tout pardonné, et cela ne t' étonnerait pas, si tu avais été témoin comme moi du désespoir de cet homme. En quelques mois, il avait vieilli de vingt ans. Il ne dormait plus, il était à moitié fou. Il y a en lui du Pierre ie Grand. Sa volonté est de fer, et ses passions sont de feu. Il était né pour être tsar, pour gouverner un empire et pour faire étrangler ses ennemis. Pour Dieu ! ne va pas te mettre sur son chemin, il te briserait comme verre. Tu ne connais pas ses fureurs : ce sont des convulsions. L'idée d'avoir été trompé le ronge comme un ulcère; c'est une plaie qui ne se refermera jamais, et les souffrances qu'il endure à certaines heures, tu en peux juger par les soupirs que tu as entendus l'autre nuit. Il faut le plaindre. Il aimait sa femme, elle était merveilleusement belle : tu peux en juger par son fils, qui lui ressemble comme un pigeon à une colombe. Et quand je dis qu'il l'aimait, c'était comme le grand padischah aime sa sultane favorite, ou, pour mieux dire encore, elle était à ses yeux comme un bijou de grand prix, une émeraude, une topaze qu'il aimait à voir reluire au soleil... Mais surtout elle était sa propriété, et jamais il ne se vit propriétaire plus jaloux de son bien. Et à propos, réponds-moi bien franchement; m' as- tu bien rapporté tout ce que tu as entendu dans le corridor? Oui, tu ne sais rien d'autre?... Tu pourrais le jurer?... Allons, bon, me voilà tranquille... Mon cher enfant, ne rôde plus la nuit; û pourrait t'arriver malheur.
i88 LE COMTE KOSTIA
D'ailleurs tu perdrais tes peines; je me trompe bien, ou, aussi longtemps que durera sa crise, Kostia Petrovitch se fera enfermer dans sa chambre pendant la nuit. Il en usait ainsi l'année dernière, car il faut te dire que, depuis que nous sommes revenus en; Europe, il a une de ces maudites crises chaque été. Les deux premières ont commencé le 5 juillet, anniversaire de la mort de sa femme. Celle-ci est venue plus tôt et l'a surpris. Dieu veuille qu'elle soit courte ! car, tant qu'elle le tiendra, son humeur ne sera pas aimable. Tu en vois ime preuve dans cette petite égratignure que je porte à la joue...
— Mon père, reprit Gilbert après un silence, souffrez que je vous adresse encore une question, une seule. Comment se fait-il qu'après l' effroyable scène que vous m'avez contée vous ayez continué de vivre avec M. Leminof ?
— Voilà une question, dit- il naïvement, que je ne me suis jamais faite à moi-même... »
Il se tut quelques instants pour y réfléchir, puis quand il se fut recueilli :
« Il y a si longtemps, mon enfant, que je n'ai eu le plaisir de converser avec âme vivante, et tu es im homme de si bon commerce, que je ne puis résister à l'envie de dévider devant toi mon petit écheveau, assuré que je suis de ton absolue discrétion... Ma. femme mourut trois mois après la comtesse Olga.»^ Dieu lui fasse paix! Grande déhvrance pour moi, diras- tu ! J'en conviens, mais si, en devenant Veuf, il m'avait fallu, selon l'usage, m'enseveUr dans un couvent... que te dirai- je? la Sainte Vierge me le pardonne ! j'ai peu de goût poiu la vie conventuelle. J'en étais là quand un jour le comte Kostia vint me
voir. Il m'annonça sa résolution de se distraire de ses chagrins en courant le monde, me demanda si je serais d'humeur à l'accompagner, m'assura qu'il aurait pour moi les plus grands égards... Il me caressa, m'enjôla, m'ensorcela. J'étais à mille lieues de soupçonner ses intentions... Je dis oui. La nouveauté de l'aventure me charmait. Il leva toutes les difficultés. Nous partîmes... A peine arrivé à la Martinique, il se démasqua. Un jour que j'errais avec lui dans la campagne, Kostia Petrovitch me dit ce que tu m'as répété tout à l'heure, qu'il y avait un nom, un nom terrible, un nom détesté qu'il voulait connaître à tout prix, que je savais à quelle erreur fatale avaient abouti ses premières recherches, que désormais il ne se fierait plus à ses divinations, qu'il lui fallait des évidences, des certitudes, qu'il voulait savoir, qu'il saurait, que du reste il ne nourrissait plus aucun autre désir de vengeance... Simple affaire de curiosité ! Mais cette curiosité dévorait son cœur et sa vie, lui ôtait l'appétit, le sommeil, avançait d'instant en instant le terme de ses jours... Je n'avais pas de peine à l'en croire... Il ajouta. . . Mon enfant, je le vois encore debout devant moi, ses deux mains posées sur mes épaules, ses yeux de flamme attachés sur les miens... Il ajouta que ce nom maudit, je devais le connaître, je le connaissais... Mes regards, mon trouble, ma pâleur, mon silence lui répondirent... Cet instant commença pour moi une longue suite de souffrances et d'angoisses. C'étaient chaque jour des prières, des supplications, des obsessions. Il tournait et retournait autour de moi le sourire aux lèvres, la menace dans les yeux... On eût dit un serpent qui cherche à fas-
ciner sa proie, « A quel prix veux-tu vendre ton secret? me disait-il. Je ne marchanderai pas... » Il me faisait promesse sur promesse, il m'ofirit jusqu'à la moitié de sa fortune. Et moi, je lui montrai du doigt le crucifix qui pendait sur ma poitrine... Alors il changea de méthode. Je fus mis au régime de la terreur. Mes nerfs sont faibles, mon enfant, et Dieu sait pourtant à quelles épreuves ils ont résisté... Une nuit, en me réveillant, je le trouvai assis au bord de mon lit; d'une main il tenait une lampe, de l'autre un pistolet qu'il braquait sur moi... Mais passons, passons. Je t'ai déjà dit que j'avais tout pardonné... Après le tourment des brodequins, je fus longtemps à me rétablir. Quand je fus sur pied, d'autres épreuves commencèrent. Les privations, la solitude, une étroite captivité, mes pinceaux jetés au feu, la défense absolue de dessiner, de toucher même un crayon, voilà les moyens auxquels il recourut pour me réduire. Pour le coup je commençai à dépérir. Il s'en aperçut à temps, s'avisa que je m'en allais mourant, et il n'avait garde de vouloir ma mort. Mes yeux caves, ma maigreur, mon teint défait l'effrayèrent; je portais déjà sur mon front la pâleur de mon dernier jour. Il me fit donner des soins, leva toutes ses interdictions, me permit de manger à mon appétit, de dessiner, de peindre. Depuis lors, ma vie est devenue toi érable. J'ai bien encore quelques méchants quarts d'heure à passer; les jours se suivent et ne se ressemblent pas; au moment où j'y pense le moins, le temps se met à l'orage, alors je courbe la tête, je me tiens coi, et j'attends une embellie. L'humeur de cet homme est très inégale. Il se passe des mois entiers
pendant lesquels il s'absorbe dans l'étude. Comme dit le proverbe russe, « chaque baron a sa fantaisie ». La sienne est d'aimer à la folie les gros livres. Je lui ai entendu dire un jour que le format du bonheur, c'est le grand in-folio. Et vraiment ses bouquins lui font du bien, ils lui rendent pour quelque temps le calme et la santé; mais tout à coup ses souvenirs se réveillent, sa plaie recommence à saigner. Alors le sanglier qu'on croyait apprivoisé reprend son naturel sauvage, et gare à ses coups de boutoir ! J'en reçois souvent, comme tu peux croire; mais ma peau a fini par s'endurcir. Bref, si je vis sur le qui- vive, je vis, c'est bien quelque chose... Et puis il ne faut pas calomnier ce terrible homme. Il n'est pas incapable de sentiment. Croirais-tu qu'il n'a jamais parlé à Stéphane de la faute ni de la mort tragique de sa mère? Il lui a laissé tout ignorer, et il souffre que cet enfant chérisse la mémoire de la pauvre pécheresse et la vénère dans sa pensée comme une sainte... Autre trait de magnanimité que je recommande à ton admiration : Kostia Petrovitch n'a jamais daigné accorder un regard à mes peintures qu'il appelle ineptement des peinturlurages; mais il n'a jamais trouvé qu'elles fussent trop coûteuses. Cependant je n'épargne pas la couleur. Regarde ces auréoles d'or, elle ont au moins deux pieds de diamètre. Eh bien ! jamais il ne m'a dit : « Père Alexis, tes nimbes dorés me reviennent « trop cher ! Compte un peu sur tes doigts tous les « roubles qu'ils m'ont coûtés... » Qu'en dis- tu, mon enfant? Ne te parait- il pas que cet homme a du bon?... Enfin, quoi que tu penses de lui, sache que jamais je n'ai songé à le quitter. Je me suis ac-
coutume à son visage. Kostia Petrovitch m*a tant fait souffrir autrefois que je lui suis fort obligé du mal qu'il ne me fait plus. Et qu'est-ce après tout que le bonheur si ce n'est l'art de se consoler? Je suis devenu très habile à ce jeu-là, et il n'est pas de peine que je ne sois capable d'oublier en cultivant les petits talents que le ciel m'a départis dans sa munificence... D'ailleurs, quand je voudrais m'en aller, est-il sûr que je le pourrais? Ce que cet homme veut, il le veut bien, et il entend m'avoir toujours sous sa main, car s'il a renoncé à m' extorquer mon secret par la violence, il nourrit toujours l'espoir de me le dérober un jour par une adroite surprise. Sa méthode est habile : il demeure quelque six mois sans me parler de rien, et soudain, quand il croit ma défiance endormie, il jette son hameçon dans mon âme; mais le ciel soit loué! quelque appât qu'il y mette, mon secret n'y mord jamais. Ce sont, vois- tu, les anges mêmes de Dieu qui montent jour et nuit la garde autour des secrets de la confession... Mon enfant, que te dirai- je? Je suis dans un âge où l'on n'est plus tenté de changer sa destinée, et où l'on emploie ce qu'on a conservé de forces à la subir ou à l'oublier. Regarde Ivan, cette autre barbe grise. Il y a quinze ans, il suppliait son maître de l'affranchir. Il voulait se faire marchand forain, courir les grandes routes, s'en aller de son pied léger de Moscou à Tiflis et de Tiflis à Astrakan. Aujourd'hui, si on lui donnait sa liberté et qu'on le renvoyât de céans, il serait comme un aigle aux ailes rognées qu'on précipiterait en bas de son nid, en lui disant : Va où tu veux, l'espace est à toi ! »
En faisant à Gilbert ce long récit, la figure du pope s'était de nouveau ennoblie et comme illuminée; mais à peine eut-il achevé que, se passant la main sur le creux de l'estomac :
« Jeune homme, dit-il, viens avec moi dans la sacristie. J'ai là, au fond d'une armoire, du caviar, des rôties au beurre et une bouteille de vin muscat dont je te veux régaler. C'est un nectar qui n'a pas son pareil, tu m'en diras des nouvelles. Nous remonterons ensuite sur notre estrade, et tu me regarderas peindre. Je veux te montrer comment je couche mes couleurs. »
Impatienté de ces perpétuels changements à vue, Gilbert se leva brusquement :
« Je vous remercie, mon père, il est temps que je m'en aille. Heureusement je sortirai d'ici rassuré sur votre compte ; mais Stéphane !
— Tu pars déjà ! » répondit- il d'un ton chagrin... Et enfonçant dans sa bouche l'index de sa main
droite, et l'en retirant à grand bruit : « Songe que ce muscat de Fuen carrai . .
— Et Stéphane ! » répéta Gilbert en s' acheminant vers la porte.
Le pope le reconduisait :
« Eh oui ! dit-il en hochant la tête et caressant sa barbe, eh oui ! le méchant enfant ! Avoir voulu se tuer ! Il chasse de race. Le mauvais génie de sa mère est en lui. Il y a des goûts de poison dans cette famille. L'un de ses grands-oncles maternels s'expédia en bonne forme à cinquante ans avec de la mort-aux-rats.
— Stéphane ressemble-t-il à sa mère de caractère comme de visage?
— Oh ! pour cela, non 1 Olga Vassilievna était une douce et mignonne femme, paisible comme un agneau et faible comme une branche veule. E]le fredonnait volontiers une chanson qui commençait ainsi : « Je suis une petite rose blanche, et si le vent « d'orage m'effleurait de son aile... » Pauvre Olga Vassilievna ! l'orage a passé sur elle et l'a brisée... As-tu remarqué ces jolis duvets blancs qui se promènent dans les airs au printemps ? Ils montent, ils descendent, se laissent tomber sur le gazon et restent posés sur la pointe d'une longue herbe folle, jusqu'à ce qu'une bouffée de vent les reprenne et les emporte à quelques pas plus loin... Voilà Olga Vassilievna... Elle était si douce que Kostia Petrowitch faisait d'elle tout ce qu'il voulait. Un faucon devenu le mari d'une colombe !... Elle avait bien ses caprices, ses petites fantaisies, mais elle s'en exprimait si gentiment !... Quand elle voltigeait dans son salon, on eût dit un joli nuage de mousseline... Et ses dentelles, je t'assure, n'étaient pas plus légères que son petit cœur... En été, elle passait de longues heures blottie dans le coin d'une bergère ou couchée dans un hamac, son éventail à la main, et caquetait comme une pie avec les voisins en visite, ou bien elle trottinait tout doucement dans son jardin et parfois tombait d'épuisement au bout d'une allée. Souvent son mari l'a remportée dans ses bras à la maison. C'est par faiblesse que cette femme a péché. Si le comte Kostia ne l'eût jamais quittée, elle serait morte pure et sans tache. Lui présent, elle n'eût jamais pensé à mettre le fin bout de ses petits pieds hors de la route du devoir... Ah ! pourquoi Kostia Petrowitch a-t-il la passion des gros livres? Pour-
quoi s'en est-il allé à Paris s'ensevelir dans la poussière des bibliothèques? C'était la première fois qu'il se séparait d'elle. Elle relevait alors de maladie, et il eût été dangereux de l'exposer aux fatigues d'un voyage. Et lui, il ne pouvait retarder son départ. Il publiait de savantes dissertations dans le Contemporain, et il avait des recherches à faire à Paris. Il devait y passer dix-huit mois. Tout à coup il reçut de Russie une lettre qu'à peine eut-iï lue, il repartit comme un trait; il arriva dans ses terres comme personne ne l'attendait. Il trouva la comtesse Olga grosse de sept mois, et il y en avait dix qu'il était absent. Il resta enfermé avec elle, pendant trois heures. Au sortir de cette entrevue, elle s'empoisonna... Mais, observe, mon enfant, comme les événements de ce monde sont compliqués. Si Kostia Petrowitch n'avait jamais fait ce maudit voyage, le père Alexis serait peut-être moine aujourd'hui et languirait au fond d'une cellule de couvent. Et voilà comme s'enchaînent les causes et les effets, car enfin...
— Ainsi Stéphane, dit Gilbert, ne ressemble à sa mère que de visage.
— Et en quoi d'ailleurs lui ressemblerait- il? Il est violent, emporté. C'est un volcan qui bout. Quoique petit de taille et mince comme un roseau, il courrait les bois à cheval pendant vingt-quatre heures sans se fatiguer. Ce qui m'épouvante, c'est ce goût de poison qui semble héréditaire.
— Je ne sais pas, repartit Gilbert en s' arrêtant à l'entrée du tambour garni de velours noir qui précédait la porte de la chapelle; je ne sais pas si c'est précisément par goût que Stéphane a tenté de s' em-
igô LE COMTE KOSTIA
poisonner, et je doute qu'il aime le phosphore comme vous aimez par exemple la peinture. J'ai cru m' apercevoir qu'il était malheureux, très malheureux...
— Après tout, dit le pope en souriant, on ne l'a jamais chaussé de certains brodequins à vis... » Et il abaissa sur ses pauvres pieds clopinants un regard qui signifiait : Il vous en souvient, vous autres !
« Ah ! mon père, il est des souffrances morales qui pour une âme noble et fière... » Gilbert n'acheva pas. La figure de vieil enfant qu'il avait devant les yeux lui en ôta le courage.
« Je lui parle en hébreu, » pensa-t-il.
Le père Alexis se gratta l'oreille, et d'un ton grave :
« Oui, tu viens de nommer son mal, c'est sa fierté, • sa funeste fierté. Cet enfant commet vingt fois par jour le péché d'orgueil. Et je croirais vraiment queson caractère empire. Autrefois il était beaucoup plus doux, plus patient. Depuis un an, il est devenu sombre, irritable; il a des accès de révolte.
— Je trouve, quant à moi, très naturel, répliqua Gilbert, qu'avec le progrès des années...
— Ah! que dis- tu là? s'écria le pope d'un ton magistral. Cet enfant a déjà seize ans. L'heure n'at-elle pas sonné pour lui de mettre un peu de plomb dans sa tête de linotte? Sainte Vierge ! il est en âge de réfléchir, de raisonner et de méditer sérieusement les enseignements de son père spirituel. Il est bien temps qu'il comprenne que les voies de Dieu sont mystérieuses, et que nous sommes ici-bas sur une terre d'épreuves... »
Et comme Gilbert mettait la main sur le bouton de la porte :
« Êcoute-moi, ajouta-t-il à voix basse, je veux te confier encore un secret... Ces peintures que tu vois autour de toi ne sont pas seulement un monument d'art dont la postérité parlera; c'est encore, si j'ose ainsi dire, une pieuse machine destinée à attirer sur nos têtes les bénédictions de la très sainte Trinité. Un jour je fis le vœu de retracer sur ces murailles toutes les gloires de la religion, et je suppliai en retour la Sainte Vierge qu'aussitôt ce grand travail terminé elle accomplisse quelque éclatant miracle qui mette fin à toutes les souffrances des habitants de cette maison.... Eh bien ! une nuit elle m'est apparue... Mon enfant, j'ai la main preste, et je me flatte qu'avant deux mois... »
Gilbert sourit, s'inclina sans répondre et sortit.
« Ce prêtre est étrange ! » se disait-il en traversant le préau.
« Ce jeune homme est singulier ! » se disait le père Alexis en s'acheminant vers la sacristie.
Ce jour-là, Gilbert passa une grande heure à sa fenêtre. Ce qui fixait son attention, ce n'était ni le Rhin, ni le précipice, ni les montagnes, ni les nuages. L'espace étroit où se confinaient ses regards était borné au couchant par la grosse tour carrée, au midi par un pignon, au nord par une gouttière, je veux dire que l'objet de ses contemplations était un toit très irrégulier, très accidenté, ou, pour
igS LE COMTE KOSTIA
parler plus exactement, deux toits adjacents et parallèles, l'un plus élevé que l'autre de douze pieds, et s' abaissant tous deux par une pente rapide vers un redoutable précipice.
En refermant sa fenêtre, il se dit :
« Après tout, c'est moins difi&cile que je ne le .pensais : deux échelles de corde feront l'affaire. A la garde de Dieu ! »
M. Leminof se trouvant trop incommodé pour quitter sa chambre, Gilbert dîna seul dans sa tourelle, après quoi il alla se promener au bord du Rhin. Au moment où il débouchait du sentier sur la grande route, il vit paraître à trente pas de lui Stéphane et Ivan. En l'apercevant, le jeune homme fit un geste de colère, et, détournant son visage, il lança son cheval à bride abattue. Gilbert n'eut que le temps de sauter dans le fossé pour éviter le choc. En passant devant lui, Ivan le regarda d'un air triste, secoua la tête et porta le doigt à son front, comme pour dire :
« Il faut tout lui pardonner; son pauvre esprit est bien malade ! »
Gilbert ne tarda pas à remonter au château, et comme il atteignait l'entrée de la terrasse, il vit le serf, qui appuyé contre l'un des vantaux de la porte, semblait faire sentinelle.
« Mon cher Ivan, lui dit-il en s'approchant, tu as l'air d'attendre quelqu'un.
— Je vous ai entendu venir, répondit-il, et je vous prenais pour Vladimir Paulitch. C'est le bruit de vos pas qui m'a trompé; d'habitude vous n'avez pas la démarche si mesurée.
— Tu es un fin observateur, répondit Gilbert
en souriant; mais je te prie, ce Vladimir Paulitch...
— C'est un médecin de mon pays. Il demeurera deux mois avec nous. Le burine lui a écrit il y a quinze jours. Il sentait venir son mal. Vladimir Paulitch est parti tout de suite, et avant-hier il a écrit de Berlin qu'il serait ici aujourd'hui dans la soirée. Ce Vladimir est un médecin qui n'a pas son pareil. Il me tarde de le voir arriver.
— Dis-moi, mon bon Ivan, ton jeune maître est-il au jardin?
— Il est là-bas, sous le frêne pleureur.
•— Eh bien ! il faut que tu me permettes de m' entretenir un instant avec lui. Tu pousseras même robhgeance jusqu'à n'en rien dire à Kostia Petrowitch. Tu sais qu'il ne peut nous voir. Il garde le lit, et, supposé qu'il vienne à se lever, ses fenêtres donnent sur une cour intérieure. »
Le front d'Ivan se plissa.
« Impossible, impossible ! répondit-il.
— Impossible? Pourquoi? Parce que tu ne veux pas.
— Et quand je voudrais, croyez-vous que Stéphane y consente? Vous ne savez donc pas comme il vous déteste? Il suffirait du son de votre voix pour le mettre en fuite. Il a l'humeur bien triste et bien brusque aujourd'hui. Ne vous souvenez-vous pas comme il a poussé son cheval sur vous ? Nous sommes partis ce matin à huit heures. D'ordinaire il se plaît à galoper, à faire caracoler Soliman; aujourd'hui il l'a tenu au pas. Il ne desserrait pas les dents. Pas un mot, pas une syllabe ! La tête basse, il n'entendait rien, ne regardait rien. A midi, nous nous
sommes arrêtés dans une auberge pour déjeuner. Il ne voulait pas manger; j'ai dû Ty contraindre. Ce n'est qu'après être remonté en selle qu'il est sorti de son silence; mais mieux eût valu qu'il se tût. Ah ! si le père Alexis l'avait entendu ! Il blasphémait contre le ciel, et il se maudissait cent fois de n'avoir pas eu le courage de se tuer. Puis un moment après : « Tout compté, je suis bien aise de n'être pas mort; « il m'est encore possible de me venger de mes « ennemis. Et d'ailleurs, si je n'y réussis pas, lecha- « grin me tuera, Ivan. Qu' est-il besoin de poison? « Avant dix mois je serai mort. »
— Ivan, mon bon Ivan, dit Gilbert, il faut absolument que je parle à ton jeune maître. Contre mon gré, j'ai été cause qu'il a subi une humiUation dont le souvenir l'exaspère. Il se méprend sur mes sentiments, il me prête les intentions les plus noires, et ce lui sera désormais un suppHce que d'être condamné à s'asseoir chaque jour à la même table que moi. Laisse-moi m' expliquer avec lui. En deux mots, je lui ferai comprendre qui je suis, et que je ne lui veux aucun mal. »
La discussion se prolongea pendant quelques minutes. Enfin Ivan céda ; mais il fit ses conditions. Gilbert dut s'engager solennellement à ne pas mettre une seconde fois son bon vouloir à pareille épreuve.
« Autrement, dit Ivan, si vous tentiez encore de l'entretenir secrètement, je ne le laisserais plus sortir, et il ne pourra s'en prendre qu'à vous. C'est bien alors qu'il aura le droit de vous considérer comme un ennemi. »
De son côté, le serf promit que le comte ignorerait cette entrevue.
LE COMTE KOSTIA 20i
<i Rappelle-toi bien, frère, continua-t-il, que c'est la dernière complaisance coupable que tu obtiens de moi. Tu es un homme de cœur, mais en de certains moments on dirait que tu as mangé de la belladone !. . . »
Stéphane avait quitté le banc circulaire où il était assis. Adossé contre le parapet de la terrasse, les bras pendants, la tête affaissée sur sa poitrine. Sa rêverie était si profonde, que Gilbert put approcher jusqu'à dix pas sans être aperçu de lui; mais tout à coup, se réveillant, il releva vivement la tête et frappa la terre du pied.
« Allez-vous-en ! s'écria-t-il, allez- vous-en, ou je lâche Vorace après vous ! »
Vorace était le nom du bouledogue qui lui tenait compagnie la nuit, et qui pour le moment était accroupi dans le gazon, à quelques pas plus loin. De tous les chiens de garde du château, c'était le plus fort et le plus terrible.
« Vous le voyez, dit Ivan en retenant Gilbert par le bras, vous n'avez rien à faire ici. »
Gilbert se dégagea doucement et continua d'avancer.
« Otez-vous de devant mes yeux, reprit Stéphane. Pourquoi venez- vous troubler ma solitude? Qui vous donne le droit de me poursuivre, de me traquer? Comment osez- vous affronter mes regards après... »
Il n'en put dire davantage. L'émotion et la colère lui coupèrent la voix. Pendant quelques instants, il regarda tour à tour Gilbert et le chien; puis, changeant de dessein, il fit un mouvement pour s'enfuir. Gilbert lui barra le passage.
a Donnez-moi une minute d'audience, lui dit-il
d'une voix douce et pénétrante; je vous apporte une bonne nouvelle.
— Vous ! )) s'écria Stéphane, et il répéta : « Vous ! vous ! une bonne nouvelle !
— Moi ! dit Gilbert, car je viens vous annoncer mon prochain départ. »
Stéphane ouvrit de grands yeux et recula lentement jusqu'au mur, où s' adossant de nouveau :
« Quoi ! vous partez ! Ah ! certes la nouvelle est excellente autant qu'imprévue ; mais vous vous donnez une peine inutile, il n'était pas nécessaire de me prévenir. Votre départ, grand Dieu ! j'en aurais été averti bien des heures d'avance par la légèreté de l'air, par les clartés plus vives du soleil, par je ne sais quelle joie répandue dans tout mon être. Oh ! je comprends, vous n'avez pu digérer l'outrage que vous a fait par mon ordre cet excellent Fritz. La réparation vous a paru insufi&sante. Vous avez raison, car, je le jure par saint George, mon cœur ne vous a point fait d'excuses. Moi, à genoux devant vous!... Horreur et miséricorde!... Je vous l'ai dit hier, je n'ai fait que céder à la contrainte...
« Mon Dieu! c'est comme si en cet instant je vous faisais renverser à mes pieds par mon bouledogue ! »
Gilbert ne répondit rien; il se contenta de tirer de son portefeuille et de présenter à Stéphane la lettre qu'il lui avait écrite la veille.
« Qu'ai- je affaire de ce papier? dit Stéphane avec un geste de dédain. Vous m'avez dit votre nouvelle, cela me suffit. Tout ce que vous m'apprendriez de plus gâterait mon bonheur.
— Lisez ! dit Gilbert. Je me dispose à vous faire
un si grand plaisir que vous pouvez bien m'en faire un petit, »
Stéphane balança un moment; mais l'ennui habituel de sa vie était si profond que le besoin de distraction l'emporta en lui sur la haine et le mépris.
« Cette lettre n'est pas mal ! disait-il tout en lisant. Le style en est éloquent, votre écriture aussi est admirable. Je la comparerais volontiers à votre nœud de cravate. L'un et l'autre sont si corrects qu'on ne les peut souffrir. »
Gilbert porta en souriant la main à sa cravate, et, la dénouant, il en laissa pendre les deux bouts sur son gilet.
« Ce n'est pas la peine de vous gêner, poursuivit Stéphane. Nous avons si peu de temps à demeurer ensemble! De grâce, ne renoncez pas pour moi à vos plus chères habitudes ! Aussi bien votre nœud de cravate, comme votre écriture, cadre à merveille avec toute votre personne. Je suppose que vous ne voulez pourtant pas, pour me complaire, vous refaire tout entier de la tête aux pieds. L'entreprise serait considérable... »
Gilbert le laissait dire et n'avait garde de se fâcher, car il observait avec quelque satisfaction que Stéphane, après avoir lu sa lettre, venait de se mettre à la relire.
« Que ces dernières lignes sont charmantes ! reprit le jeune homme après un silence.
« Je te jure que mes yeux étaient pleins de larmes! »
« Les avez-vous comptées, ces larmes précieuses?... Cependant je serai indulgent, car il y a dans cet éloquent billet un mot qui m'enchante. Je
vois que vous avez eu l'esprit de deviner que mes
prétendues excuses n'en étaient pas. Et puis, ce qui est admirable... Mon cher monsieur, à quelle heure partez- vous? Oh ! dites-moi l'heure ! Je veux savoir l'heure; je veux assister en personne à cette scène émouvante et déhcieuse... Ah ! bénis, bénis soient dans les siècles des siècles tous ceux qui vous aideront à faire vos paquets, le commissionnaire qui les chargera sur son épaule, les six chevaux qui vous emporteront au triple galop, le cocher qui les animera de la voix et du fouet, la voiture qui cahotera votre chère personne dans toutes les ornières du chemin ! Et surtout mille remerciements, mille bénédictions, mille actions de grâces soient rendus à l'aimable tourbillon de poussière qui là-bas, au premier tournant de la route, dérobera à jamais à ma vue l'un des hommes qui m'ont le plus fait souffrir, et que je hais du plus profond de mon âme !...
— Je vous en prie, reprenez haleine, répondit tranquillement Gilbert, et laissez-moi parler. J'ai fait un petit changement à mon programme : ce n'est pas demain que je partirai. Je me suis accordé un sursis de huit jours. »
Le visage de Stéphane s'assombrit, et son œil redevint farouche.
« Je vous jure ici, sur mon honneur, reprit Gilbert, que dans huit jours je partirai pour ne plus revenir, à moins que vous-même vous ne m'ayez prié de rester.
— Quelle noirceur ! et comme ce petit complot est savanrmient ourdi! Je devine tout. A force de menaces, de violences, on espère me contraindre une seconde fois à plier le genou devant vous et à
m* écrier les mains jointes : Monsieur, au nom du ciel conservez-nous la faveur de votre précieuse présence!... Mais voilà une lâcheté que je ne ferai jamais ! Plutôt mourir ! plutôt mourir !...
— Je vous en conjure, ne délirez pas ainsi! Votre père, sur ma conscience, ne saura jamais le premier mot de ce que nous venons de dire, vous et moi. Je ne sais ce qu'en peut comprendre Ivan; mais il m'a juré le secret, et je me fie à sa parole. En vous demandant un délai, je veux seulement vous laisser le temps de réfléchir. Une semaine n'est pas un siècle. Dans huit jours, vous me direz à l'oreille l'un de ces deux mots : « Partez ! » ou bien : « Restez !» et je me conformerai sans hésiter à votre désir. J'ajoute que si vous persistez à me congédier, j'alléguerai de mon départ des raisons où vous n'entrerez pour rien. »
Pendant que Gilbert parlait, Stéphane avait tenu ses yeux obstinément fixés sur lui. A ces derniers mots, il partit d'un éclat de rire.
— Oh ! pour le coup, voilà qui est trop fort ! Si vous n'êtes pas un scélérat, monsieur, vous êtes un lunatique. Comment ! vous êtes capable de vous imaginer...
— Si je désire que vous attendiez quelques jours avant de prendre une décision, reprit Gilbert avec calme, c'est que vous ne me connaissez pas encore. Qui sait s'il n'existe pas entre nous une secrète conformité d'humeurs et d'inclinations que vous ne soupçonnez pas, et d'où naîtra avec le temps une amitié parfaite? »
Stéphane le toisa d'un œil de mépris.
« C'est vous qui délirez, monsieur, répondit-il
2o6 LE COMTE KOSTIA
d'un ton glacial. Faites-moi grâce de vos fariboles; ma fierté ne me permet pas d'en entendre davantage... »
Et, Gilbert cherchant à lui prendre la main, il s'éloigna vivement de quelques pas.
« Un mot seulement ! reprit Gilbert sans se rebuter. Soumettez- moi à quelque épreuve. N'auriezvous point de caprice qu'il fût en mon pouvoir de satisfaire?...»
Et, lui montrant du doigt un fragment de quartz blanc qui se trouvait à quatre pieds au-dessous du parapet, à l'endroit même où commençait le précipice :
« Regardez ce joli morceau de quartz, lui dit-il, voulez- vous que je vous l'aille chercher? »
Stéphane ne daigna pas retourner la tête, et cependant le tour inattendu que venait de prendre l'entretien lui causait une surprise mêlée d'émotion. Il n'eut garde d'en laisser rien paraître.
« Jetez- vous à mes pieds, s'écria-t-il impétueusement ; traînez- vous dans la poussière, baisez la terre devant moi, demandez-moi grâce et pardon ! A ce prix, je vous accorderai, non pas assurément mon affection, mais mon indulgence et ma pitié.
— Impossible ! répondit Gilbert en secouant la tête. Je suis comme vous; je ne saurais m' agenouiller que si un plus fort que moi m'y contraignait par la violence. Oh ! non ! A ce jeu-là, je perdrais jusqu'à l'espérance d'être un jour estimé de vous. Aussi bien dans l'épreuve à laquelle je désire que vous me soumettiez, je voudrais qu'il y eût quelque danger à braver, quelque difficulté à surmonter... »
Stéphane ne pouvait plus dissimuler son étonne-
ment. Depuis qu'il était au monde, on ne lui avait jamais tenu pareil langage. Toutefois la défiance et Torgueil triomphèrent encore en lui de tout autre sentiment.
« Puisque vous le voulez !... dit-il en ricanant, et il tira un gant de peau de Tune de ses poches, le froissa entre ses mains et le jeta au bouledogue qui le reçut dans sa gueule et l'y gaxda.
î( Vorace, lui dit-il^ tu tiens entre tes dents le gant de ton maître, fais-en bonne garde; tu m'en réponds... »
Puis, se tournant vers Gilbert :
<( Monsieur, vous plairait-il de me rapporter mon gant, que cet animal m'a enlevé? Je vous en serais infiniment obligé.
— Ah ! c'est enfin là l'épreuve à laquelle vous voulez me soumettre ! » lui répondit Gilbert le sourire aux lèvres.
Stéphane le regarda en face. Pour la première fois, il ne put s'empêcher d'être frappé de la noblesse de sa physionomie et de l'admirable limpidité de son regard. La figure de Gilbert était devenue transparente, et elle eût révélé aux yeux les moins clairvoyants la fierté de son caractère mûri par les combats de la vie, la pureté de son cœur prédestiné à une étemelle jeunesse. Stéphane éprouva un doute involontaire qu'il chercha vainement à déguiser par le ton badin dont il répliqua :
« Non, monsieur, il ne s'agit pas d'une épreuve, mais d'une plaisanterie que nous ferons bien, vous et moi, de ne pas pousser plus loin. Cet animal n'est pas aimable. Si vous aviez le malheur de l'irriter, il me serait impossible, à moi, son maître, de
2o8 LE COMTE KOSTIA
calmer sa fureur. Veuillez donc laisser mon gant où il est et retourner paisiblement dans votre cabinet pour y méditer sur quelque important problème de l'histoire byzantine. Ce sera là une épreuve moins périlleuse et mieux proportionnée à vos forces. Bonsoir, monsieur, bonne nuit.
— Oh ! permettez, repartit Gilbert, je suis résolu à mener à fin l'aventure !... »
Et, repoussant doucement Stéphane, qui cherchait à le retenir, il marcha droit au bouledogue.
« Prenez garde ! s'écria le jeune homme en frissonnant, ne vous jouez pas à cet animal, ou vous êtes un homme mort !
— Prenez garde ! répéta Ivan, qui, n'ayant compris qu'à moitié ce qui s'était dit, se doutait à peine des intentions de Gilbert. Prenez garde ! ce chien est une véritable bête féroce. »
Cependant Gilbert, croisant ses bras sur sa poitrine, s'inclina lentement vers le bouledogue en tenant ses yeux attachés sur les siens, et au moment où il pensa que, déconcerté par la fixité de ce regard, l'animal lâcherait plus facilement prise, H lui arracha vivement le gant et l'agita dans l'air de sa main droite. Au même instant, Vorace poussa un hurlement de rage et bondit pour s'élancer à la gorge duTavisseur. Gilbert fit un saut en arrière en se couvrant de son bras gauche, et la gueule du chien ne fit qu'effleurer son épaule. Et pourtant, quand il retomba à terre, il tenait entre ses dents une longue bande de drap, un chiffon de toile et un lambeau de chair saignante. Ivre de fureur, le bouledogue se roula sur le gazon avec cette proie qu'il avait peine à dévorer, et tout à coup, comme saisi
d'un accès de folie frénétique, il s'éloigna dans la direction du château en tournoyant sur lui-même; mais, arrivé au pied de la toureUe, il chercha du regard son ennemi et repartit comme un trait pour fondre de nouveau sur lui.
« Jetez le gant à terre, s'écria Ivan, et grimpez sur le frêne !
— Je ne rendrai le gant qu'à celui qui me l'a demandé ! » répondit Gilbert.
Et, le cachant dans son sein, il tira de sa poche un couteau. Il n'avait pas eu le temps de l'ouvrir que le dogue, le poil hérissé, la gueule écumante, était déjà à trois pas de lui, se pelotonnant pour s'élancer; mais à peine s' enlevait- il de terre qu'il retomba la tête fracassée. La hache qu'Ivan portait à sa ceinture venait de s'abattre sxir lui comme un éclair.
Le terrible animal tenta en vain de se relever, roula en se débattant dans la poussière et exhala sa vie avec un rauque et formidable rugissement.
« Merci, mon bon Ivan ! » dit Gilbert en serrant la main du serf.
Puis s' approchant de Stéphane, qui, immobile au milieu du boulingrin, tremblait de tout son corps et cachait sa tête dans ses mains :
« Voici votre gant, lui dit-il d'une voix caressante. Rassurez- vous, je suis encore en vie. Malheureusement je suis condamné à vous faire toujours du chagrin; votre chien est mort, et je suis cause qu'Ivan l'a tué. Pourrez-vous me le pardonner? »
Stéphane écarta ses rnains de son visage et prit le gant en s' efforçant de sourire; mais à la vue du bras mutilé et ensanglanté de Gilbert :
« Oh ! rhorrible plaie ! » s'écria-t-il en la montrant du doigt.
Et il tomba subitement en syncope; ses genoux vacillants se fussent dérobés sous lui, si Ivan ne l'eût soutenu.
(( Frère, dit le serf à Gilbert, tu as fait là une belle besogne ! N'avais- je donc pas raison de te dire que tu mangeais quelquefois de la belladone? Regarde, l'enfant est presque évanoui; il faut que je l'emporte bien vite dans sa tour... Ta blessure saigne beaucoup, serre ton mouchoir autour de ton bras... Bien, c'est cela ! Maintenant, viens promptement nous ouvrir la porte de l'escalier dérobé, et puisse- je ne rencontrer personne dans le corridor ! Allons, faisons vite, et aussitôt que mon jeune père sera revenu à lui, j'irai te rejoindre dans ta chambre pour te déshabiller et te panser. »
GUbert s'achemina rapidement vers la petite porte, et, l'ayant ouverte, il laissa passer devant lui Ivan, qui gravit en trois sauts l'escalier et s'élança dans le corridor avec son précieux fardeau.
Arrivé dans sa chambre, Gilbert voulut examiner sa blessure; mais il avait perdu tant de sang, et en essayant de détacher de la plaie son mouchoir qui s'y était collé il éprouva une si vive douleur, que lui aussi se sentit défaillir. Un nuage couvrit ses yeux, il n'eut que le temps de se jeter sur une chaise qui se trouvait au chevet de son lit, et, laissant tomber sa tête sur la couverture, il perdit connaissance.
Le docteur Vladimir Paulitch arriva au château fort à point pour soigner Gilbert. La blessure était large et profonde, et par les grandes chaleurs qui régnaient alors elle eût pu facilement s'envenimer; heureusement c'était un habile homme que le docteur Vladimir, et par ses soins la plaie fut bientôt cicatrisée. Il employa certains spécifiques dont l'usage lui était propre, et qu'il n'eut garde de faire connaître à son malade. Sa médecine était mystérieuse comme sa personne.
Vladimir Paulitch avait quarante ans; sa figure était frappante, mais sans attrait. Ses yeux avaient la couleur et l'éclat dur de l'acier; ses regards ardents, qui s'éteignaient à volonté, questionnaient souvent et ne se laissaient jamais interroger. Bien fait, élancé, la taille mince et dégagée, il avait dans sa démarche et dans ses mouvements la souplesse et la lenteur de la race féline. Son parler était lent aussi, bien que facile, et ne s'animait jamais; le timbre de sa voix était sourd et voilé; quoi qu'il pût dire, il ne haussait ni ne baissait le ton; point de modulations; chacune de ses phrases se terminait par une petite cadence en mineur qui sonnait mélancoliquement à l'oreille. A vrai dire, il lui arrivait bien quelquefois de sourire en parlant, mais c'était un sourire pâle qui n'éclairait pas son visage. Ce sourire signifiait simplement : « Je ne voitô dis
pas ma meilleure raison, et je vous défie de la deviner... »
Doué de cette admirable facilité de perception qui se rencontre fréquemment chez les Slaves, Vladimir avait tout entrevu, tout soupçonné. Il parlait avec aisance cinq ou six langues, il connaissait toutes les littératures de l'Europe, et il n* était pas de science dont il n'eût acquis quelque teinture; mais il n'avait rien creusé, rien approfondi : de tous les livres qu'il avait feuilletés, il n'avait guère étudié que la préface, de telle sorte que, hormis l'art médical, où encore l'instinct le servait mieux que l'étude, il n'y avait dans son esprit que des commencements, et ses pensées n'étaient que des ébauches d'erreurs ou de vérités. Il se piquait d'avoir examiné tous les systèmes philosophiques et de les mépriser; aussi n'avait-il pris de leçons ni de conseils d'aucun des illustres penseurs qui ont été les écolâtres du genre humain ; il se flattait de ne rien devoir à personne; il s'était fait à lui-même de toutes pièces son credo, sa philosophie ; il était de ces esprits qui n'ont ni père, ni mère, ni famille, ni patrie : véritables enfants trouvés de l'intelhgence, heimaihloses du royaume de la pensée, pour lesquels il n'est pas de lieu dont ils puissent dire : « Ceci est mon pays ! Voilà la maison paternelle ! Voilà le berceau où j'ai rêvé mes premiers rêves ! Voilà l'école où se délia ma langue encore nouée !... »
Vladimir se croyait un esprit libre, et pourtant la suprême servitude pour la pensée, c'est d'être sous la dépendance des choses fortuites. Malheur aux intelligences qui tirent toutes leurs lumières des accidents et des vicissitudes de la vie et qui n'ont
fréquenté d'autre école que celle de la fortune ! Sans doute il est bon de mettre à proût les leçons de Texpérience, et Casanova avait raison de plaindre les hommes dont la faculté pensante n'a jamais été éveillée par un événement extraordinaire en opposition avec leurs habitudes quotidiennes. Ils ne sont pas moins à plaindre toutefois, ceux qui ne raisonnent jamais que d'après leur expérience personnelle et qui, abandonnés aux événements, consultent comme des oracles l'heure et le malheur de leur vie. La jeunesse de Vladimir avait été comblée des faveurs du ciel, et la prospérité, épanouissant son âme, lui avait fait prendre un noble et généreux essor; mais à trente ans il avait été frappé d'une grande infortune qui avait brisé tous les ressorts de son être et dévasté du même coup son intelligence et son cœur. Une nuit de gelée avait sufiâ pour détruire toutes les espérances de son printemps. De ce moment il n'avait plus regardé les choses et les hommes qu'au travers de son aventure, et, Dieu n'ayant pas opéré de miracle en sa faveur, il s'était persuadé que le monde est régi par une aveugle et implacable fatalité. Ainsi infatué, et comme idolâtre de son malheur, il répondait à tous les arguments de la philosophie et de la religion : « Je sais à quoi m'en tenir; la destinée m'a révélé son secret... »
Un matin qu'Ivan était venu par l'ordre du docteur renouveler le pansement de Gilbert, notre ami le questionna sur le caractère et la vie de Vladimir Paulitch. De l'homme, Ivan ne savait rien, et il se rabattit à vanter le génie du médecin; il s'en exprimait sur un ton de mystère. La figure imposante de cet impénétrable personnage, la puissance extraor-
2;î4 le COm'E I^.OSTIA
dinaire de son regard, sa gravité impassible, les cures miraculeuses qu'il avait opérées, il n'en fallait pas davantage pour convaincre le brave serf que Vladimir Paulitch donnait dans la magie et entretenait des communications avec les esprits, et il éprouvait pour sa personne une profonde vénération mêlée d'une terreur superstitieuse. Il raconta à Gilbert que, depuis l'âge de vingt- cinq ans, Vladimir dirigeait un hôpital et une maison de santé que le comte Kostia avait fondés sur ses terres, et que, grâce à lui, ces deux établissements n'avaient pas leurs pareils dans toute la Russie.
« L'an passé, ajouta le serf, il est déjà venu soigner le bariney et il lui annonça que sa crise reviendrcdt, cette année, mais plus faible, et que ce serait la dernière. Vous verrez que tout se passera comme il l*a dit. Kostia Petrovitch est déjà beaucoup mieux, et je parie que Tété prochain s'écoulera sans qu'il ait senti ses nerfs. »
Comme Ivan se disposait à sortir, Gilbert le rappela pour lui demander des nouvelles de vStéphane. Le serf avait été d'une absolue discrétion, et il avait raconté à son maître l'aventure de la terrasse de manière à ne compromettre personne. Il avait eu seulement de la peine à lui persuader que ce n'était pas sur un signe de Stéphane que le chien s était lancé contre Gilbert.
« Mais, monsieur, demanda-t-il dans son langage familier, quelle intention avais-tu donc en arrachant à ce pauvre Vorace le gant de mon jeune père?
— Il m'avait mis au défi, et je me suis piqué d'honneur. C*est une grande sottise que j 'ai faite là ; tu peuX' m'en croire, je n*ai nulle envie de reconamencer.
— Vous ferez bien, reprit Ivan d'un ton de légère ironie, d'autant plus que, si vous vous flattez d'avoir regagné son cœur, vous êtes loin de compte. Voilà plusieurs jours qu'il s'est refusé de remettre les pieds sur la terrasse, de peur de vous y rencontrer. »
Cette fâcheuse nouvelle rendit Gilbert soucieux, mais il cacha soigneusement sa tristesse.
« Par quel motif, se disait-il en lui-même, Stéphane cherche- t-il à éviter ma présence? Est-ce une ruse de guerre destinée à endormir les défiances de son geôlier? ou bien la fausse honte lui fait-elle appréhender de me revoir? ou bien encore n'auraisje réussi qu'à a tiser la haine qu'il m'avait voué?.. »
Le lendemain, Gilbert dîna dans la g ande salle du château avec M. Leminof et le père Alexis.
« Ne vous inquiétez point de ce que Stéphane ne dîne pas avec nous, lui dit le comte. Il n'est pas malade ; mais il a un nouveau grief contre vous : vous avez causé la mort de son chien. Je vous demande par don, mon cher Gilbert, des déraisons de mon fils... Je lui ai accordé trois jours de bouderie. Passé ce terme, j'entends qu'il vous fasse bonne mine et qu'il vienne sans sourciller reprendre place à cette table vis-à-vis de vous.
— Et comment se fait-il que le docteur Vladimir ne soit pas des nôtres?
— Il m'a prié de l'en dispenser pendant quelque temps. Il se trouve très fatigué des soins qu'il me donne. Un traitement magnétique, vous m'entendez?... Il faut vous dfre que toutes les années, dans le courant de l'été, je suis sujet à des attaques de névralgie qui me font beaucoup souffrir. A propos.
2i6 LE COMTE KOSTIA
vous avez vu plusieurs fois notre admirable docteur : que pensez- vous de lui ?
— Est-ce un grand savant, je ne sais, mais je suis porté à croire que c'est un artiste du premier ordre.
— Vous ne pouvez faire de lui un plus bel éloge ; la médecine es un art plus qu'une science. Il est aussi homme de dévouement; je lui ai obligation de la vie et ce n*est pas comme médecin qu'il me Ta sauvée. Des étalons qui s'emportent, à vingt pas de là un précipice, le docteur sortant de derrière un buisson, s'élançant à la tête des chevaux et se suspendant à leurs naseaux, que ses mains étreignent violemment... Vous voyez d ici toute la scène. Ce qui est plaisant, c'est que, l'ayant remercié avec l'effusion que vous pouvez croire, lui, d'un ton tranquille et s'essuyant les genoux, car les chevaux, en s'abattant, l'avaient couché de son long dans la poussière : « C'est moi qui suis votre obligé, me (c répondit- il, pour la première fois je viens de me « trouver suspendu entre la vie et la mort, et c'est « une sensation singulière que, sans vous, je ne « connaîtrais pas. » Voilà qui vous peint l'homme et son sang-froid!
— Qu'il ait l'agilité d'un chat sauvage, je n'en suis pas surpris, repartit Gilbert; mais je soupçonne que le sang-froid est de commande, et que la placidité du visage est un masque sous lequel se cache une âme très passionnée.
— Passionnée... ce n'est pas le mot, ou du moins le docteur ne connaît que les passions de tête. Il fut un temps où il se croyait éperdument amoureux; faiblesse impardonnable chez un homme aussi distmgué; mais il ne tarda pas à se détromper. Depuis
lors, il n'est plus retombé dans cette funeste erreur.
— Ainsi la curiosité et la médecins sont les seules passions de Vladimir Paulitch !
— Vous dites bien. Il a consacré à Tétude et à la pratique de son art tout son temps, toutes ses pensées. On ne peut imaginer une vie plus austère : il n'a jamais rien donné à son plaisir, rien accordé à ses sens, et certes ce grand retranchement de toutes les jouissances communes ne procède pas de scrupule religieux. Le docteur ne croit qu'aux atomes; mais il est ascétique par goût. Vous savez l'admirable définition que Voltaire a donnée de Tamour, Vètoffe de la nature que l'imagination a brodée. Eh bien! Vladimi Paulitch est dépourvu de cette imagination qui brode au tambour, et d'autre part l'étoffe toute nue excite son mépris, je veux dire qu'il dédaigne la volupté par orgueil intellectuel. Aussi ce terrible incrédule, qui tient la morale pour une chimère et vit dans l'abstinence, est, à votre choix, un libertin sans vices ou un saint sans principes. Cela ne laisse pas de faire un caractère assez singulier.
— A ce compte, dit Gilbert, sa vertu n'est qu'un accident.
— Et es- vous bien sûr que la vertu soit jamais autre chose? » repartit M. Leminof.
La nuit venue, Gilbert, qui avait des informations à prendre, traversa le préau dont la chapelle formait im des côtés, et, gagnant les derrières par une porte de dégagement, il se mit à la recherche du père Alexis. 11 ne fut pas longtemps à le découvrir, car le pope avait kussé ses volets entr'ouverts, et il fumait
2i8 LE COMTE KOSTIA
paisiblement sa pipe, assis dans Tembrasure delà fenêtre. Dès qu'il aperçut Gilbert :
« Oh! le brave enfant! s*écria-t-iL Qu'il entre vite ! Ma chambre et mon cœur lui sont ouverts. »
Gilbert lui montra son bras en bandoulière, dont il ne pouvait s'aider pour escalader la fenêtre.
« N'est-ce que cela mon enfant ? dit le père Alexis. Je vais vous hisser jusqu'ici. »
Gilbert se souleva sur son bras droit, et, le père Alexis l'attirant à lui, ils se trouvèrent bientôt assis en face l'un de l'autre, mariant à l'envi les fumées bleues de leurs chibouques.
« N'avez-vous pas remarqué, dit le père Alexis, que Kostia Petrowitch était aujourd'hui d'une humeur charmante? Quand je vous disais qu'il a de bons moments! Vladimir Paulitch lui a déjà fait beaucoup de bien. Quel médecin que ce Vladimir ! C'est grand dommage qu'il ne croie pas en Dieu; mais un jour peut-être la grâce touchera son cœur et alors ce sera un homme accompli.
— A votre place, mon père, ce Vladimir me ferait peur, dit Gilbert. Ivan prétend qu'il est un peu sorcier. Ne craignez- vous pas qu'im beau jour il ne vous dérobe votre secret? »
Le père Alexis haussa les épaules.
« Ivan radote, dit-il. Si Vladimir Paulitch était sorcier, n'aurait-il pas pénétré depuis longtemps le mystère qu'il brûlait d'approfondir? car il fait plus que d'aimer le comte Kostia; il lui est dévoué jusqu'au fanatisme... Ce qui est certain, c'est qu'ayant découvert que la comtesse Olga était enceinte, il eut la barbarie de se faire son dénonciateur, — et cette lettre qui annonçait au comte Kostia son déshon-
neur, cette lettre qui le fit revenir de Paris comme un coup de foudre, cette lettre enfin qui a causé la mort d'Olga Vassiiievna, c'est lui, c'est Vladimir Paulitch qui Ta écrite.
— Et Morlof, dit Gilbert, est-ce Vladimir qui l'a dénoncé aux injustes fureurs du comte?
— Au contraire, Vladimir a plaidé sa cause; mais son éloquence a échoué contre les aveugles préventions de Kostia Petrovitch. Ce Morlof était, pour son malheur, im élégant très connu par ses aventures galantes. Homme d'honneur au demeurant, incapable de trahir un ami, ce qui le perdit, ce fut cette réputation d'homme à bonnes fortunes dont il se targuait. Et puis, quand Kostia Petrovitch interrogea sa femme, comme elle se refusait à dénoncer son séducteur, il s'avisa de nommer Morlof, et la vivacité qu'elle mit à le défendre confirma le comte dans ses soupçons. Pour le désabuser, il ne fallut rien moins que cette tragique rencontre dont je fus informé trop tard. Exhalant son dernier souffle, Morlof tendit la main à son meurtrier. « Je meurs innocent ! » lui dit-il. Et dans cette dernière parole d'un mourant, il y avait un tel accent de vérité, que le comte Kostia n'y put résister : la lumière se fit dans son âme. »
Comme la nuit s'épaississait, le père Alexis ferma les volets et alluma une bougie.
« Mon enfant, dit-il en se rasseyant et rallumant sa pipe, il faut que je te raconte quelque chose que j'ai appris aujourd'hui, peu d'instants avant dîner, et qui me paraît fort étrange. Écoute-moi bien, je suis sûr que tu partageras mon étonnexneBt, 9
Gilbert ouvrit l'oreille, car il pressentit que le père Alexis allait lui parler de Stéphane.
« C'est un fait singulier, reprit le pope, que je ne voudrais pas raconter au premier venu, mais que je suis bien aise de te faire connaître, parce que tu es im esprit sérieux et réfléchi, bien que pour ton malheur tu ne sois pas orthodoxe. Et plût à Dieu que tu le fusses ! Sache donc, mon enfant, qu'aujourd'hui samedi je me suis rendu à mon ordinaire auprès de Stéphane pour le catéchiser, et, par les raisons que tu sais, j'ai redoublé d'efforts afin de faire pénétrer dans cette tête revêche les saintes vérités de la foi. Or il paraît que sans le vouloir tu lui as causé des chagrins, et tu peux croire que, du caractère dont il est, loin de t'avoir pardonné, il s'est mis en frais pour me faire épouser ses ressentiments. Cependant lui, qui d'habitude s'emporte et bat la campagne dès qu'une mouche le pique, il avait, en me récitant ses doléances, un air de tranquillité et une modération dans le ton qui m'étonnèrent au dernier point. Comme je m'efforçais d'en découvrir la raison, il m'arriva de lever les yeux sur les images de saint Georges et de saint Serge qui décorent l'un des coins de sa chambre, et devant lesquelles il fait ses prières soir et matin. O surprise ! O douleur ! Je m'aperçois que les deux saints ont essuyé de honteux outrages : l'un n'a plus de jambes, l'autre est défiguré par une horrible balafre!... « Sainte Vierge ! m'écriai-je d'une voix tremblante, a Qui donc a eu l'audace de porter une main profane « sur ces deux vénérables images?... » Mais lui souriant : « Le coupable est ici, mon père, répondit-iL a C'est moi qui l'autre jour, dans im accès de juste
LE COMTE KOSTIA 22î
« colère, ai fouetté à outrance ces deux saints pour « les punir de m'être trop peu secourables. » Comment te peindre ma stupeur? Les bras me tombèrent, ime sueur froide me vint au front, ma langue s'embarrassa; je ne savais que dire, que penser. Quand je fus revenu de mon saisissement, enflammé d'indignation, je ne pus trouver de paroles assez fortes pour remontrer à ce jeune impie Ténormité de son crime. Fouetter saint Georges ! fouetter saint Serge ! quel attentat ! quel sacrilège !... Ah ! mon enfant, c'étaient deux de mes plus beaux ouvrages !... Mais croiras- tu que Stéphane ne fit pas paraître la moindre contrition ? Son impassible sangfroid m'exaspéra. La main levée au ciel, je le menaçai des foudres de Dieu; il ne s'émut pas; sans changer de visage, il quitta son siège, vint à moi, me mit la main sur la bouche. « Mon père, écoutez-moi, « me dit-il d'un ton d'assurance qui m'imposa. J'ai « eu tort, si vous le voulez, et pourtant, si c'était « à refaire, je recommencerais, car, depuis que je les « ai châtiés, les deux saints se sont décidés à me « venir en aide, et le lendemain même de l'exécution, « sans que rien ne fût changé dans ma vie, j'ai senti « subitement mon cœur devenir plus léger; pour la « première fois, je vous le jure, un rayon d'espoir « céleste a pénétré dans mon âme... » Çà, mon enfant, qu'en dis- tu? J'avais bien ouï conter de semblables choses, mais je n'avais garde d'en rien croire. Qu'un petit garçon, quand on le fouaille... Mais que des saints !... Ah ! mon cher enfant, les voies de Dieu sont bien secrètes, et il y a de bien grands mystères dans ce monde ! »
Le père Alexis avait un air si pénétré en parlant
de ce grand mystère, que Gilbert fut tenté de rire; mais il n'eut garde; il lui était trop reconnaissant de son obligeant récit, et il l'eût de grand cœur embrassé.
« Oh ! la bonne nouvelle ! se disait-il en lui-même. Ce cœur devenu plus léger, ce rayon d'espoir céleste !... Ah ! Dieu soit loué ! je n'ai pas perdu mes peines ! Saint Georges, saint Serge, vous me volez ma gloire! Qu'importe? je suis content!
— Et qu'avez- vous répondu à Stéphane? dit- il au pope. L'avez- vous réprimandé? l'avez-vous félicité?
— Le cas était délicat, dit le bon père de l'air d'un philosophe qui médite sur les matières les plus abstruses; mais je n'ai pas l'esprit perclus, et je me suis tiré d'affaire à mon honneur. « L'invention est admirable, » me suis- je écrié en le regardant avec admiration... Et aussitôt me composant un visage sévère : « Mais le péché est énorme ! »
Le surlendemain, à l'heure du dîner, Gilbert n'attendit pas que la cloche eût sonné pour descendre dans la grande salle. Il ne fut pas trop surpris d'y trouver Stéphane. Debout, adossé contre le dressoir, le jeune homme, en le voyant paraître, perdit contenance, rougit et tourna la tcte vers la muraille. Gilbert s'arrêta à quelques pas de lui. Alors d'une voix sourde et d'un ton à la fois doux et brusque :
« Et votre bras? lui dit Stéphane.
— Il est presque guéri. Demain, je poserai mon écharpe. »
Stéphane garda un instant le silence. D'une voix plus basse encore :
« Que comptez-vous faire? balbutia- t-il; quels sont vos projets?
• — J'attends de connaître votre bon plaisir, » repartit Gilbert.
Le jeune homme couvrit ses yeux de ses deux mains, et comme Gilbert ne disait mot, il éprouva un tressaillement de dépit et d'impatience.
« Son orgueil me demande grâce, pensa Gilbert. Je lui épargnerai le chagrin de me faire les avances.
— J'aimerais bien avoir un entretien avec vous, lui dit-il doucement. Ce ne peut être sur la terrasse. Ivan ne vous y laisse pas seul. Le soir, vous tient-il compagnie dans votre chambre?
— Vous plaisantez ? répondit Stéphane en redressant la tête. Passé neuf heures, Ivan ne se permet pas de mettre les pieds chez moi.
— Et sa chambre, si je ne me trompe, reprit Gilbert, est séparée de la vôtre par un corridor et un escalier. Ainsi nous ne risquerions pas d'être entendus. »
Stéphane se retourna vers lui, et le regardant en face :
« Vous pensez à tout, lui dit-il avec un sourire ironique et triste. Apparemment, pour venir chez moi, vous vous mettrez à cheval sur une hirondelle. Lui avez- vous fait vos conditions?
— Je passerai par les toits^ dit tranquillement Gilbert.
— ' Impossible! s'écria Stéphane. D'abord je ne veux pas que vous risquiez une seconde fois votre vie pour moi. Et puis.,.
— Et puis vous ne vous souciez pas de ma visite?»
Stéphane ne lui répondit que par un regard. En ce momentj des pas retentirent dans le vesti-
bule. Quand le comte entra, Gilbert se promenait dans le fond de la salle, et Stéphane, lui tournant le dos, observait attentivement Tune des figurines sculptées de la boiserie. M. Leminof, s'arrêtant sur le seuil de la porte, les regarda tous deux d'un air narquois :
« Il était temps que j'arrivasse î dit-il en riant. Voilà un tête-à-tête embarrassant. »
Le jour suivant, Gilbert partit pour Francfort. Un libraire de cette ville venait d'envoyer à M. Leminof un catalogue de vieux livres parmi lesquels se trouvait le glossaire de la grécité byzantine de Du Cange, ouvrage capital dont le comte ne possédait qu'un exemplaire maculé et incomplet. Gilbert lui persuada de l'envoyer au plus vite faire main basse sur cette proie. Il arriva le soir à Francfort. Le lendemain, avant toutes choses, il passa chez un cordier, et lui commanda deux échelles de corde dont il indiqua la mesure. Tout le reste de sa journée fut consacré à ses achats de livres. Non seulement il se procura le glossaire, mais comme en matière de lettre moulée il était grand dénicheur de fauvettes, à force de fureter dans la boutique d'un antiquaire, il fit des trouvailles dont il fut ravi. Il ne le fut pas moins quand on lui apporta le soir à l'hôtel les deux échelles commandées. Il les cacha dans le fond de sa malle; le jour suivant, nouvelle chasse aux bouquins. Tout en giboyant, il aperçut à la devanture d'un cordonnier une paire de souliers dont les semelles étaient de feutre, admirable chaussure pour éviter les glissades. Les souliers allaient à son pied, et il les acheta sans marchander. Il fit aussi emplette d'un ceinturon, d'un chapeau à larges
ailes, d'une paire de pantalons très épais et d'une vareuse en laine rousse.
Le samedi suivant, vers midi, il était de retour au Geierfels : il espérait pouvoir, avant le dîner, échanger quelques mots avec Stéphane; mais le comte entra dans la salle avant son fils. Heureusement, sur la fin du repas, il se leva de table pour aller tirer d'une armoire une bouteille de tokai dont il voulait faire fête à son secrétaire. Pendant que, le dos tourné, il cherchait la bouteille et qu'il la débouchait, Gilbert fit un geste qui attira l'attention de Stéphane, et aussitôt il traça des lettres sur la nappe avec le manche de son couteau. Ces lettres signifiaient : A ce soir.
Pendant le reste du repas, Stéphane eut l'air agité. A tout instant, il changeait de couleur; il sortit de table le premier, et au moment de quitter la salle, se retournant, il lança à Gilbert un regard où se peignait le tumulte de ses pensées. Dès qu'il eut disparu :
« Il regrette encore son gros chien ! dit le comte en ricanant. Décidément, les passions de monsieur mon fils sont fort intéressantes. »
Vers dix heures, Gilbert commença les apprêts de son expédition. Il n'avait pas à craindre qu'on le vînt surprendre : ses soirées lui appartenaient, c'était un point convenu entre le comte et lui. Aussi
226 LE COBÎTE KOSTÎÂ
bien il venait d'entendre rouler sur ses gonds la grande porte du corridor. Du côté de la terrasse, les épaisses ramées des arbres l'abritaient contre les regards des chiens de garde, qui, s'ils se fussent doutés de l'aventure, auraient pu donner Téveil. Rien à redouter non plus du côté du tertre : il n'était fréquenté que de la jeune chevrière, qui n'avait pas accoutumé de promener si tard ses chèvres parmi les rochers. D'ailleurs la nuit sereine, mais sans lune, était propice; nulle autre clarté que la lueur discrète des étoiles qui devaient l'aider à se guider, sans être assez vive pour le trahir ni l'inquiéter; l'air était calme; une brise presque insensible remuait par intervalles les feuilles des arbres, sans agiter les branchages. Grâce à ce concours de circonstances favorables, l'entreprise de Gilbert n'était pas désespérée ; mais il ne songeait pas à s'en dissimuler les périls.
L'horloge du château venait de frapper dix coups, quand il éteignit sa lampe et ouvrit sa fenêtre. Il y resta longtemps accoudé : ses regards s'apprivoisèrent enfin avec les ténèbres, et à la faveiu: du rayonnement des étoiles il commença à reconnaître sans effort la forme réelle des objets qui l'entouraient. La fenêtre était partagée en deux baies égales par un meneau de pierre, et elle était précédée d'une large tablette de basalte qu'entourait une balustrade. Gilbert assujettit fortement l'une de ses échelles de corde au meneau et à l'un des balustres du côté gauche ; puis il grimpa sur le rebord de basalte et s'y tint debout pendant quelques instants, contemplant en silence le précipice. Dans le gouffre sombre et vaporeux où plongeaient ses yeux, il dis-
tinguait une paroi de rochers blanchâtres qui semblaient l'attirer à eux et le provoquer à im voyage aérien : il n'eut garde de s'abandonner à cette attraction fatale, et, le malaise qu'elle lui causait s'affaibHssant par degrés, il avança la tête et put se pencher impunément sur l'abîme; fier d'avoir dompté le monstre, il se livra au plaisir de considérer un moment une faible lumière qui paraissait à une distance de soixante pas et à quelque trente pieds audessous de lui. Cette lumière sortait de la chambre de Stéphane, qui avait ouvert sa fenêtre et fermé ses rideaux blancs, de telle sorte que sa lampe, placée derrière cet écran transparent, pût servir de fanal à Gilbert sans risquer de l'éblouir.
« Je suis attendu ! » se dit Gilbert.
Et aussitôt, enjambant la balustrade, il descendit la tremblante échelle d'un pas ferme et leste, comme s'il n'eût fait autre chose de sa vie.
Le voilà sur le toit. Là il se trouva plus empêché. Couvert moitié en zinc, moitié en ardoises, ce toit, qu'il devait traverser dans toute sa longueur, était si rapide et si glissant qu'on ne pouvait s'y tenir debout. Gilbert s'assit et resta un moment immobile pour se donner le temps de se remettre et de bien fixer son itinéraire. A quelques pas de là s'élevait une énorme lucarne de ciiaipente couverte en triangle, qui s'avançait jusqu'à deux pieds de la gouttière. Gilbert résolut de s'acheminer par cet étroit défilé, et de tuile en tuile, il se poussa dans la direction de la mansarde. On croira sans peine qu'il n'avançait que lentement, d'autant plus que son bras gauche, encore endolori, demandait à être ménagé; mais à force de patience et d'industrie il
dépassa la lucarne et finit par arriver sain et sauf à l'extrémité du toit, juste en face de la fenêtre de Stéphane.
« Dieu soit loué, le plus difficile est fait ! » se ditil en soupirant d'aise.
Il était loin de compte. A la vérité, il ne lui restait plus qu'à descendre sur le petit toit, à le traverser et à enjamber la fenêtre, située à hauteur d'appui, mais avant de descendre, il fallait trouver quelque support, pierre, bois ou fer, où attacher sa seconde échelle de corde, qu'il avait apportée enroulée autour de son cou, de ses épaules et de sa ceinture. Malheureusement il ne découvrit rien. Enfin, en se penchant, il aperçut à l'angle extérieur de la muraille un gros corbeau de fer qui servait à soutenir l'égout; mais à son vif chagrin il s'avisa du même coup que le grand toit dépassait de trois pieds l'alignement du petit, et que, supposé qu'il réussît à attacher son échelle au corbeau, les derniers échelons pendraient et flotteraient dans le vide. Cette réflexion lui donna le frisson, et, détournant ses yeux du précipice, il les reporta vers le faîte, où il crut apercevoir une pièce de fer faisant saiUie. Il ne se trompait point : c'était une sorte d'ove fleuronné qui formait l'amortissement de l'arête. Ce ne fut pas sans de grands efiorts qu'il se hissa jusque-là, et lorsqu'il se trouva assis à califourchon sur la poutre maîtresse, il s'arrêta quelques minutes pour souffler et pour étudier l'étrange spectacle qui s'offrait à lui. Ses regards embrassaient une immense étendue de toits abrupts irréguhers; ce n'était de toutes parts que tourelles en encorbellements coiffées de toitures en forme d'éteignoir, pignons pointus, encoi-
gnures, pans coupés, angles rentrants ou saillants, clochetons découpés à jour, enfoncements profonds où Fombre s'amassait, cheminées grimaçantes, lourdes girouettes déchirant la voie lactée de leurs tiges en fer et de leurs flèches empennées; au-dessus du clocher de la chapelle, une grande croix de pierre qui semblait s'étirer les bras; ici et là, la blancheur du zinc tranchant sur le noir azuré de l'ardoise; par endroits un vague miroitement et quelques flaques d'une lumière pâle enveloppés d'opaques ténèbres et puis trois ou quatre têtes de grands arbres qui dépassaient les gouttières et s'efforçaient de surprendre les secrets des mansardes. A la lueur scintillante des étoiles, les moindres accidents d'architecture affectaient des contours bizarres, des figures fantastiques, et se profilaient sur l'horizon comme des ombres chinoises : partout un air de mystère, de curiosité, de surprise efiarée. Toutes ces ombres se penchaient vers Gilbert, l'observaient, l'interrogeaient du regard. Les unes disaient :
« Quel est donc ce personnage? Assurément il n'est pas des nôtres. Que vient-il faire ici? Ce ne peut être qu'un hardi voleur qui s'en va crocheter un volet et forcer un secrétaire.
— Laissez donc! disaient les autres. Ne voyezvous pas que c'est un amoureux en bonne fortune? Sa maîtresse l'attend, et si tantôt il ne se rompt le cou, l'heure du berger sonnera pour lui.
— Ce n'est rien de tout cela, leur répondait Gilbert. Je ne suis qu'un pauvre avaleur d'in-foUos, lequel s'est avisé tout à coup de courir les toits pour aller ressusciter un enfant qui se meurt d'ennui et de chagrin. Au surplus, croyez-m'en sur parole, je
suis plus étonné que vous de mon aventure. »
Après ce muet colloque, il ramena ses regards vers le précipice, se donna le plaisir dé contempler les eaux blanchâtres du Rhin, qu'il entrevoyait vaguement, déroulant dans la plaine ses onduleux anneaux, comme un énorme serpent aux écailles luisantes, et prêta mi moment l'oreille à son bruyant et morne grondement, qui semblait reprocher leur silence aux chiens de garde, aux hiboux, aux vents et aux girouettes endormies.
Quand il eut repris haleine, Gilbert s'approcha de cet ornement de relief où il se proposait de suspendre son échelle; sa déception fut grande : il reconnut que cet ove en tôle, maltraité de longue main par les autans, ne tenait plus qu'à un méchant clou, et qu'il céderait infailliblement au moindre effort.
« Décidément, se dit-il, il faut en passer par le corbeau de fer ! »
Et, quoiqu'il lui en coûtât, prenant résolument son parti, impatienté d'ailleurs de tant de pas perdus et d'un temps si précieux consumé en vains efforts, il redescendit le toit beaucoup plus lestement qu'il ne l'avait gravi. Dès qu'il fut en bas, conjurant par la puissance de sa volonté un nouvel accès de vertige dont il se sentait menacé, il se coucha sur le ventre parallèlement à la gouttière, et, avançant sa tête et ses bras au delà du toit, il parvint, non sans beaucoup de peine, à nouer solidement sa co^rde au corbeau de fer. Cela fait, il lança son échelle dans le vide, et, sans s'amuser à la regarder flotter, il pivota tout doucement sur lui-même, tournant par degrés sa tête du côté de la mansarde et ses pieds du côté
de réchelle; sa volte-face terminée, il se laissa couler en dehors du toit jusqu'aux aisselles, demeurant ainsi suspendu sur les coudes. Moment critique! Qu'une latte, qu'un clou vînt à se rompre !... Il ne se donna pas le temps de faire cette sinistre réflexion; il était tout occupé d'attirer à lui avec ses pieds la corde qui se dérobait, et quand il eut enfin réussi à les poser sur un des échelons supérieurs, détachant du toit son bras gauche, il saisit fortement le corbeau, et bientôt sa main droite, se déplaçant à son tour, vint se cramponner à l'un des montants de l'échelle.
« Ce que je viens de faire, pensa- t-il, n'est pas trop mal pour un débutant ! »
Et il se mit à descendre, en ayant soin de mesurer tous ses mouvements avec une scrupuleuse attention ; mais au moment où ses pieds se trouvaient de niveau avec l'extrémité du petit toit, ayant eu l'imprudence de se pencher pour regarder le vide au-dessous de lui, il fut pris d'un tournoiement de tête plus terrible mille fois que ceux qu'il avait déjà ressentis. La vallée tout entière commença de s'agiter autour de lui, comme tourmentée par un formidable roulis qui tour à tour la soulevait vers le ciel ou l'abîmait dans les entrailles de la terre. Et bientôt, le mouvement s' accélérant, arbres et pierres, plaines et montagnes, tout se confondit dans un noir tourbillon qui se démenait avec une furie croissante, et d'où il sortait des éclairs et des globes de feu. Soudain il lui sembla que l'air lui manquait. Il ferma les yeux, un cri étouffé sortit de sa poitrine haletante... C'en était fait, le tourbillon avait passé sur lui et venait de l'emporter dans l'espace. Il
perdit connaissance pendant quelques secondes : quelle ne fut pas sa surprise, en rouvrant les youx, de se retrouver sur son échelle ! Il s'y était cramponné avec une telle force que ses ongles étaient entrés assez profondément dans la corde, et il avait saisi entre ses dents un des échelons supérieurs,où elles s'étaient si bien incrustées qu'il eut peine à les en détacher. Il abaissa ses regards sur la vallée; elle était redevenue immobile. Il les leva au firmament : les étoiles le contemplaient avec des yeux favorables. Il passa sa langue sur ses lèvres en feu, respirant à pleins poumons l'air de la nuit, qui lui parut embaumé. Des larmes de joie s'échappèrent de ses paupières, et dans un transport naïf, il se prit à baiser tendrement l'échelon que tout à l'heure ses dents dévoraient. Rendu à lui-même, pour dissiper l'émotion que lui causait le souvenir de son affreux cauchemar, il recourut au vieil Homère, et il récita tout d'une haleine le passage de V Iliade où le divin aëde décrit l'allégresse d'un pâtre contemplant les astres du haut d'un rocher... De sa vie, Gilbert ne relira ces vers sans se ressouvenir du doux et terrible moment où il les récita suspendu dans les airs, apercevant au-dessus de sa tête le sourire infini des champs étoiles, et sous ses pieds l'horreur d'un précipice... Dès qu'il se sentit plus calme, il se mit en devoir d'opérer sa descente sur le petit toit, moins rapide que l'autre et couvert de tuiles creuses qui laissaient entre elles de profondes rainures ; par surcroît de bonheur, la gouttière était surmontée de place en place d'ornements de fer scellés dans le mur et enroulés en forme de volutes. Gilbert im« Drima un mouvement oscillatoire à l'échelle, et dèf
que le balancement fut devenu assez fort pour que cette escarpolette improvisée vînt effleurer la gouttière, prenant bien son temps, il dégagea son pied droit et le planta fermement à Textrémité d'une des rainures; puis sa main droite, lâchant l'échelle, se porta vivement sur une des volutes. Un instant après, l'échelle abandonnée à elle-même, était retournée à sa place, minuit sonna. Gilbert fut stupéfait en découvrant qu'il avait dépensé deux heures à son aventureux voyage. Gravir le toit jusqu'à mihauteur, le traverser, enjamber la fenêtre, ce lui fut une affaire de rien, après quoi, écartant de sa main les rideaux :
« Suis- je attendu? » s*écria-t-il d'une voix douce, et il s'élança d'un bond dans la chambre.
Les genoux aux dents, la tête ensevelie dans ses mains, Stéphane était accroupi au pied des saintes images. En entendant et en apercevant Gilbert, il tressaillit, se leva brusquement et demeura immobile, les mains croisées par-dessus la tête, le cou tendu, les lèvres frémissantes et épanouies par un sourire, des éclairs et des larmes dans les yeux. Comment peindre Tétrangeté de sa physionomie? Mille sentiments divers s'y trahissaient. La surprise, la reconnaissance, la honte, l'inquiétude, une longue attente enfin remplie, un reste de superbe qui sentait sa défaite assurée, une incrédulité opiniâtre, forcée de se rendre, le désordre d'une imagination ravie, éperdue, les délices de l'espérance et l'amertume des souvenirs, tout cela paraissait sur sa figure et y formait un si confus mélange qu'à le voir ainsi riant à la lois et pleurant, il semblait que ce fût sa joie qui pleurât et sa tristesse qui sourît. Son
premier trouble dissipé, ce qui domina sur son visage, ce fut la gravité, l'émotion, et comme une douceur rêveuse et effarouchée. Il s'éloigna de Gilbert à reculons et se laissa tomber sur une chaise au bout de la chambre.
« Suis- je de trop? Faut-il que je m'en aille? » demanda Gilbert, demeuré debout.
Stéphane ne répondit rien.
({ Décidément ma figure ne vous revient point ! » reprit Gilbert en se tournant à moitié vers la fenêtre.
Stéphane fronça le sourcil.
« De grâce, ne vous jouez point I dit-il d'une voix sourde. Ce qui se passe entre nous est bien sérieux.
-— Le sérieux que je préfère, dit Gilbert, c'est celui de la joie. »
Stéphane froissa vivement ses cheveux entre ses mains amaigries et ejSilées :
« La joie? dit- il. Elle viendra peut-être à son heure. A force de m'en parler, qui sait?... Pour le moment, je crois rêver. Le désordre de mes pensées m'effraye. Ne me faites pas de questions, je ne saurais vous répondre. Et puis le son de ma voix me chagrine, m'irrite. C'est une disa'ïKdance dans la musique, que je crois entendre. Souffrez donc que je me taise et que je vous regarde. »
Et s' approchant d'une table longue qui se trouvait au milieu de la chambre, il fit signe à Gilbert de prendre place à l'un des bouts, et s'assit à l'autre.
Après un long silence, il se prit à penser tout haut, comme s'il se fût réconcihé avec le son de sa voix :
« Cet air hardi, résolu, tant de fierté dans le regard ! tant de bonté dans le sourire !... C'est un autre homme! Ah! dans quelle méprise suis-je
tombé î Je n*ai rien su voir, rien deviner. Je le méprisais, je le haïssais, celui que Dieu m'envoyait pour me sauver du désespoir... Ah ! voilà donc ce que cachait cet air simple, uni, ce visage serein dont le calme m'irritait, cette douceur qui me semblait servile, cette sagesse que je croyais pédante, cette facilité d'humeur que je prenais pour une bassesse de chien couchant... Çà, vraiment, est-ce bien le même homme? »
Il se tut un moment, puis d'une voix plus assurée :
« Comment vous y êtes- vous pris pour arriver jusqu'ici? Ah ! mon Dieu, ce grand toit est si rapide ! D'y penser seulement, je frissonne, et la tête me tourne. En vous attendant, j'ai prié les saints pour vous. Avez-vous senti qu ils vous fussent secourables? J'aimerais savoir à quoi m'en tenir. Ils m'ont si souvent manqué de parole !... »
Nouveau silence, pendant lequel Stéphane regardait Gilbert avec une fixité qui pensa l'embar^ rasser.
« Vous avez donc hasardé vos jours pour moi ! reprit enfin le jeune homme; mais êtes- vous bien sûr que j'en vaille la peine? Voyons, soyez franc. Quelqu'un vous a-t-il parlé de moi? Ou bien, à force d'étudier mon caractère, y avez-vous fait quelque découverte intéressante? Répondez et gardez- vous de mentir. Mes yeux sont sur vous, ils sauront bien deviner si vous êtes sincère.
— Vraiment vous m' étonnez, répondit tranquillement Gilbert, et que puis- je avoir à vous cacher? Tout mon savoir se réduit à deux points. Je sais d abord que vous appartenez à la race, à la confrérie des âmes nobles; je sais ensuite que vous êtes très
malheureux... Ah ! pardon, je sais une chose encore. Je sais, à n*en pouvoir douter, que j*ai conçu pour vous une vive et tendre amitié, et que je serais, moi aussi, très malheureux, si je ne pouvais attendre de vous aucun retour.
— Vous avez de l'amitié pour moi? Gemment cela se peut-il faire?
— Oh! Tétrange question? Qui a jamais pu répondre à ces questions-là? C est le mystère des mystères. Je vous aime, parce que je vous aime, je n'en sais pas d'autre explication. Assurément vous ne m'avez jamais fait d'avances bien flatteuses, je crois même avoir eu quelquefois à me plaindre de vous : eh bien ! en dépit de vos mépris, de vos hauteurs, de vos injustices, je ne laissais pas de vous aimer. Demandez le secret de cette bizarrerie à celui qui a créé l'homme et qui a mis au fond de ses entrailles cette mystérieuse puissance qu'on appelle la sympathie.
— Pourquoi, dit Stéphane, cette sympathie n'était-elle pas réciproque? Moi, du premier jour que je vous ai vu, je vous ai pris en haine. Je ne sais de quels yeux je vous regardais, mais j'avais cru reconnaître en vous un ennemi. C'est qu'hélas! depuis longtemps le soupçon et la défiance avaient envahi mon cœur. Et tenez, en ce moment même, je me défie encore, je crains d'être dupe de quelque prestige, de quelque illusion; je crois et je ne crois pas et je suis tenté de m' écrier avec un personnage des saints Évangiles : « Mon patron, mon frère, mon « ami, je crois en vous; venez en aide à mon incré- « dulité ! »
— Votre incréduhté guérira d'elle-même, et,
LE COMTE KOSTIA n^
soyez-en sûr, un jour viendra où vous vous direz avec confiance : Il est dans ce monde une âme, sœur de la mienne, dans laquelle je puis verser sans crainte tous mes soucis, toutes mes pensées, tous mes chagrins et toutes mes espérances. Il est un être qui s'occupe sans cesse de moi, dont mon bonheur est la grande affaire, l'intérêt suprême, un être à qui je puis tout dire, tout confesser, un être qui m'aime parce qu'il me connaît et qui me connaît parce qu'il m'aime, un être qui vit avec moi, qui vit en moi, et qui saurait, s'il le fallait, sacrifier tout, jusqu'à sa vie, sur le saint autel de l'amitié ! Et alors ne vous écrierez- vous pas dans la joie de votre cœur : Dieu soit loué ! je possède un ami ! Dieu soit béni ! j'ai appris ce que c'est que d'aimer et d'être aimé.
Stéphane se prit à pleurer :
« Etre aimé! disait-il; c'est un grand mot, et je l'ose à peine prononcer. Etre aimé ! Je ne le fus jamais. Je crois bien que ma mère m'aimait, que dis- je? j'en suis sûr; mais il y a si longtemps de cela ! Ma mère... c'est pour moi une légende. Il me semble que je n'étais pas né quand je l'ai connue. Je me souviens qu'elle me prenait souvent sur ses genoux et qu'elle me couvrait de baisers. De telles délices ne sont pas de ce monde; j'ai dû les goûter dans quelque étoile lointaine où les cœurs sont moins durs qu'ici-bas, et que j'ai habitée quelque temps, séjour de paix et d'innocence... Mais un jour ma mère me laissa tomber de ses bras, et je fus précipité sur cette terre où la haine m'attendait et me reçut dans son sein... Oh ! la haine, je la connais ! Cette seconde mère m'a bercé dans ses bras, elle
m'a nourri de son lait, elle m'a prodigué ses précieuses leçons, elle a veillé sur moi nuit et jour. Oh ! c est une merveilleuse providence que la haine. Elle voit tout, elle songe à tout, s'avise de tout, partout présente, toujours aux aguets, ignorant la fatigue, l'ennui, le sommeil... La haine! elle est la maîtresse de ce château, elle le gouverne; ces grands corridors sont pleins d'elle, je n'y puis faire un pas sans la rencontrer; ici même, dans cette chambre solitaire, je vois flotter son image sur les lambris, sur les tapisseries, autour des rideaux de ce lit, et souvent la nuit, pendant mon sommeil, elle vient s'asseoir sur ma poitrine, et elle peuple mes rêves de terreurs et de spectres ! Etre haï sans savoir pourquoi, quel suppUce! Et songez que dans ma première enfance ce père qui me hait, a été un père pour moi. Il me caressait rarement, je le craignais, il était sévère, impérieux; mais c était un père enfin, il prenait dans Toccasion la peine de nous le dire. Souvent à notre vue, sa gravité se déridait; je me souviens qu'il m'a quelquefois souri...
« Mais un jour, jour maudit, j'avais alors dix ans ; depuis un mois, ma mère était morte... Toujours renfermé dans son appartement, une semaine s'écoula sans que je le visse. Je dis à ma gouvernante : Je veux voir mon père ! J'allai frapper à sa porte, j'entrai, je courus à lui... Il me repoussa avec une telle violence que je tombai à la renverse et me blessai la tête contre le pied d'une chaise. Je me relevai tout ensanglanté; il me regarda avec mépris, se prit à rire et sortit de la chambre. Mon esprit s'égara, toutes mes idées étaient bouleversées; je crus que le soleil allait
s'éteindre et le monde finir. Un père qui rit en voyant couler le sang de son enfant ! Et quel rire !.... Il me l*a souvent fait entendre depuis, et je n*ai pu encore m'y accoutumer !... La fièvre me prit, je tombai en délire. On me mit au lit, et je criais à ceux qui me gardaient : J'ai froid ! j'ai froid ! réchauffez-moi... Et dans ce corps de glace je sentais un cœur qui brûlait, qui se consumait. J'aurais juré qu'un fer rouge y avait passé. »
Stéphane essuya ses larmes avec une boucle de ses cheveux, puis, accoudé sur la table, il reprit d'une voix faible :
« Je ne voudrais pas que vous vous fissiez d'illusions. Vous avez de l'amitié pour moi et vous me demandez du retour; c'est tout simple, l'amitié vit d'échange. Si je n'avais rien à vous donner, vous vous lasseriez bientôt de m' aimer. Or, écoutez-moi. Hier, pour la première fois de ma vie, je suis rentré en moi-même, fantaisie bizarre que vous seul avez pu m' inspirer; pour la première fois je me suis examiné sérieusement, j'ai pris mon cœur à deux mains, je l'ai observé comme un médecin observe son malade, j'ai plongé mes regards jusqu'au fond, et j'y ai reconnu je ne sais quoi d'aride et de flétri qui m'a fait peur. Il y a bien longtemps qu'il était souffrant, ce pauvre cœur; mais depuis im an il s'est fait en moi une crise terrible qui l'a tué. Et maintenant il n'y a plus dans cette poitrine qu'une poignée de cendres froides, bonnes tout au plus à jeter par la fenêtre et à disperser dans les airs.
— Eh quoi ! vous êtes orthodoxe, lui dit Gilbert d'un ton d'autorité^ vous croyez aux saints, bien que sous bénéfice d'inventaire, et cependant vous
en êtes encore à apprendre que la mort n'est qu'un mot, ou, pour mieux dire, qu'elle est une relâche, une halte dans la vie, un temps de jachères, auquel succèdent de nouvelles moissons ! Vous ignorez ou vous oubliez qu'il n'est de cendres si froides que, le vent de l'esprit venant à souffler sur elles, on ne les voie tressaillir, se lever et marcher ! Et vous me laissez le soin de vous enseigner que votre âme est capable de rajeunissements, de renaissances inattendues, qu'à la seule condition de le désirer et de le vouloir vous sentirez s'éveiller dans votre sein des puissances inconnues, et que, sans sortir de votre nature, vous transformant de jour en jour, vous vous serez à vous-même une éternelle nouveauté ! »
Stéphane le regarda en souriant :
« Ainsi vous avez traversé les toits pour venir me prêcher la conversion, comme le père Alexis !
— La conversion, je ne sais. Je ne me charge pas d'opérer des miracles; mais la métamorphose...
— Oh ! oui, la métamorphose des plantes ! s'écria Stéphane d'un ton d'ironie caressante; peut-être même avez- vous apporté le livre...
— Il est vraiment bien question de livres !... Un jour j'achetai chez un marchand de graines un pauvre oignon de triste apparence, une bulbe jaunâtre formée d'écaillés en recouvrement qui rendait sous mes doigts un bruissement de feuilles mortes. Arrivé chez moi, je pris cet oignon dans mes mains et je lui dis : « Tu seras un lis. » Et il me répondit : « Quelle foUe ! Tout en moi est flétri, desséché. Regarde-moi bien, tu verras que je suis mort. — Laisse-moi faire ! m' écriai- je; j'implorerai le secours
des puissances élémentaires. Je dirai au ciel : Verselui à boire. Je dirai à la terre : Nourris-le de tes sucs. Je dirai au soleil : Échaufïe-le de tes rayons. Et ainsi cette pauvre plante qui se croit morte ressuscitera, percera la pierre de son tombeau, vivra, grandira, et la gloire de sa floraison éblouira mes yeux... » Je disais vrai. Cette triste racine, enfouie par moi dans le sein de la terre, se sentit travaillée comme d'une douleur de ne pas être, comme d'un confus désir d'exister; et ce désir, cette douleur devinrent une âme, et cette âme prit vie, et cette vie entra dans le cycle divin de ses métamorphoses. Tout à la fois immuable et diverse, se ramassant en soi-même ou se dilatant au gré des pulsations d'une fièvre mystérieuse, elle apparut à la lumière sous la forme de longues feuilles frissonnantes, puis elle élança vers le ciel une tige mince et délicate, et cette tige, s' épanouissant au sommet et se couronnant d'un diadème d'argent, étala aux regards une fleur éblouissante dont les vents aspiraient les parfums avec délices... Écoutez-moi donc, ô mon beau lis candide ! Croyez aux sucs nourriciers de la terre, croyez aux rosées rafraîchissantes du ciel, croyez surtout aux splendeurs du soleil, et voyez plutôt !... Dans cette poitrine, dans ce cœur qui vous aime, je vous apporte un rayon de ce soleil tout -puissant. Ah ! buvez-en à longs traits la lumière et la chaleur, et un jour, vous aussi, vous fleurirez, jeVous le jure, sous les regards de l'éternelle bonté. »
Stéphane se prit de nouveau à pleurer.
« Je ne sais si vous dites vrai, murmura-t-il, mais votre ton, votre voix, vos regards... vos regards surtout 1... »
Puis, retenant ses larmes :
« Vous me parlez beaucoup de mon âme; mais ma vie, ma destinée, trouverez-vous aussi le secret de les métamorphoser?
— Ce secret, nous le chercherons ensemble. J*ai déjà des lumières là-dessus. Seulement ne nous pressons pas. Avant d'entreprendre ce grand travail, il faut que votre cœur ait recouvré ses forces et sa santé
— Ingrat que je suis ! s'écria Stéphane. Ma destinée ! mais dès aujourd'hui elle a changé. Oui, dès cet instant, je ne suis plus seul au monde. Vide affreux où je me dévorais, désespoirs qui de vos sombres ailes faisiez la nuit autour de Tenf ant abandonné, c'en est fait, je suis déUvré de vous; l'instrument du suppUce est brisé. Désormais je crois, j'espère, je respire !... Mais pensez-y, mon ami, pour moi, vivre ce sera vous voir, vous entendre, vous parler. Pourrez-vous venir souvent ici?
— Aussi souvent que me le permettra la prudence, deux ou trois fois la semaine. Nous choisirons bien nos jours; nous consulterons le ciel, les vents, les étoiles. Les autres jours, aux heures propices, nous mettant tous deux à la fenêtre, nous communiquerons à l'aide de signes dont nous conviendrons, car il me semble que, comme moi, vous avez la vue très longue... Et tenez, je connais le langage des sourds-muets, je vous l'enseignerai, et si jamais vous me faisiez faire par vos doigts un message ainsi conçu : « Je suis triste, je suis malade, à tout prix venez ce soir !... » eh bien ! quoi qu'en pussent dire les étoiles et les vents...
— Ah ! grand Die^ 1 interrompit Stéphane, expo-
EE œMTl KOSTÎA 243
ser follement vos Jours!... je mourrais plutôt! Malédiction sur moi si jamais par un caprice... Ah ! chassez une telle pensée! Mais, je vous prie, ce bonheur que vous me promettez, combien de temps durera-t-il? Un jour, hélas ! reprenant votre liberté...
— J'ai deux ans, trois ans peut-être à passer ici; il ne tiendra même qu*à moi d'y demeurer davantage. Quoi qu'il arrive, soyez certain qu'avant que je sorte de cette maison, votre destinée aura changé. Je vous ai dit de croire au soleil; croyez aussi à l'imprévu !
— L'imprévu! s'écria Stéphane; je crois en lui, depuis que je l'ai vu entrer ici par la fenêtre! »
Et tout à coup, portant la main sur son cœur, il ferma les yeux, pâUt et poussa un douloureux gémissement. Gilbert s'élança vers lui; mais le repoussant avec douceur ;:
« Ne craignez rien, lui dit Stéphane; la joie est venue, je la sens là, elle me brûle... Laissez-moi savourer ime souffrance si douce et si nouvelle pour moi. »
Il resta quelques minutes les yeux fermés; puis, les rouvrant et secouant sa charmante tête bouclée :
« Asseyez-vous là, dit-il d'un ton enjoué, et apprenez-moi bien vite le langage des sourds-muets.
— Impossible! répondit Gilbert; l'heure du départ a sonné. »
Stéphane se fâcha, frappa du pied.
« Apprenez-moi du moins les deux premières lettres; si je ne sais Va et le 6, je ne pourrai fermer l'œil jusqu'au jour... »
Gilbert dut se rendre à cet impétueux caprice. Sa démonstration terminée :
244 LE COMTE KOSÏIA
a Deux lettres encore ! dit Stéphane, et je vous tiens quitte; mais à tout prix je veux savoir encore deux lettres. »
Gilbert, le prenant par le bras, le conduisit à la fenêtre; écartant le rideau, il lui montra du doigt les étoiles déjà pâlissantes et ime vague blancheur qui paraissait à l'horizon. Alors, changeant soudain de note, mais toujours emporté par son ardente nature, qui imprimait à tous les mouvements de son âme le caractère de la passion, Stéphane entra dans une violente agitation à l'idée des dangers qu'allait braver son ami.
« Je veux vous accompagner, lui disait-il, je veux savoir quels périls vous courez en venant ici. Pour descendre du grand toit sur le petit, vous avez dû vous servir d'une échelle, je veux m'assurer qu'elle est solide.
— N'ayez crainte, j'y ai pourvu.
— Quand je vous dis que je veux la voir ! Je n'en croirai que mes yeux et mes mains. Où est cette échelle? H faut absolument que je la voie.
— Et moi, je vous défends d'enjamber cette fenêtre. Croyez-m'en sur parole, mon échelle de corde est toute neuve et très solide.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria Stéphane, frappé d'une illumination subite. Je parierais que vous l'avez attachée à ce grand corbeau de fer qui allonge son affreux bec là-haut, à l'angle de la miiraille. Et tout à l'heure vous étiez suspendu dans le vide sur cette méchante corde flottante ! Triple sot qui ne m'en étais pas avisé !
Et, au grand étonnement de Gilbert j il ajouta ;
a Vous ne m'aimez pas encore assez pour avoir le droit de courir de telles aventures !
— De grâce, un peu de calme! lui dit Gilbert. Vous faisiez paraître tantôt une douceur, une sagesse qui m'enchantaient. Prenez garde; Ivan pourrait bien se réveiller et monter.
— Ces murailles sont lourdes, ces dalles sont épaisses : entre cette chambre et Tescalier, il y a une alcôve, un vestibule et deux grandes portes fermées, et entre le bras de cet escalier et la cage de mon geôlier il y a un long corridor. D'ailleurs, il est capable de tout, sauf de venir rôder la nuit autour de mon appartement; mais que m'importe? Qu'il vienne nous surprendre, cet odieux Ivan! Je me résigne à tout plutôt que de vous voir remettre les pieds sur cette horrible échelle! Et à votre tour, croyez-m'en sur parole, si vous enfreignez ma défense, tout à l'heure, sous vos yeux, je me précipite tête baissée dans l'abîme !
— Votre déraison est extrême, repartit Gilbert d'un ton sévère; il faut à tout prix que je sorte d'ici. Puisque mon échelle vous déplaît, au lieu de me débiter mille folies, tâchez plutôt de découvrir... »
Stéphane se frappa le front.
« Ma découverte, la voici, interrompit-il : en face de cette fenêtre, de l'autre côté du toit, il y en a une autre qui, si vous réussissez à l'ouvrir, vous donnera sûrement entrée dans des greniers abandonnés. Jusqu'où ces greniers vous conduiront, je ne le sais trop, car Ivan m'a dit que, voulant y déposer de vieux meubles hors de service, il n'en avait pu retrouver l'entrée; mais vous découvrirez sans doute quelque lucarne par où vous sortirez sur le grand
toit à mi-chemin de votre tourelle, et ce sera toujours beaucoup de peines et de périls épargnés. Oh ! si cela était, mon ami, comme je serais fier de ma découverte !
— Vous voilà comme je vous aime! lui dit Gilbert; au lieu de vous cabrer comme un cheval qui a la bouche égarée, vous êtes calme et vous raisonnez.
— Aussi, pour me récompenser, vous allez me permettre de vous accompagner.
— Dieu m'en garde ! Et si vous vous avisiez de vous passer de ma permission, je vous jure que je ne reviendrais plus ici de ma vie. »
Et, comme Stéphane regimbait et se dépitait, Gilbert lui prit la tête entre ses deux mains, et, l'attirant sur sa poitrine, il y déposa un baiser paternel juste à la racine des cheveux. Ce baiser produisit un effet extraordinaire dont il fut effrayé; Stéphane frissonna de la tête aux pieds et laissa échapper un cri.
« Maladroit que je suis ! lui dit Gilbert d'un ton inquiet; vous aurais- je blessé sans le vouloir?
— Non, balbutia- t-il, soyez sans crainte; c'était l'endroit où me baisait ma mère... Que les saints soient avec vous !... Je vous aime. Adieu !... »
Et en parlant ainsi il couvrait de ses deux mains son visage en feu.
Ah ! si Gilbert eût compris !... Mais il ne devina rien; il descendit sur le toit, le traversa, et découvrit en tâtonnant une fenêtre dont tous les carreaux étaient brisés; il n'eut pas de peine à l'ouvrir. Dès qu'il se fut introduit dans les greniers, il alluma la bougie qu'il avait eu la précaution d'emporter dans
LE COMTE EOSTIÂ 247
sa poche. La pièce où il venait de pénétrer était un méchant galetas de trois ou quatre pieds de large. En face de lui, il avisa quatre ou cinq marches, les gravit, et fit rouler sur ses gonds une vieille porte sans fermeture. Elle lui donna entrée dans un vaste corridor, qui, à l'autre extrémité, n'avait point d'issue apparente; il était peuplé d'araignées et de rats et encombré de vieux meubles délabrés. Gilbert reconnut en levant les yeux qu'il se trouvait dans la mansarde qui prenait jour par la grande lucarne. Le verrou qui retenait le volet était si haut placé qu'il ne put l'atteindre de la main. Une vieille table boiteuse gisait dans un coin, ensevelie sous une triple couche de poussière. L'ayant approchée de la lucarne, Gilbert
..... En égala les appuis chancelants Du débris d*un vieux vase, autre injure des ans.
Le verrou dégagé, il monta sur le toit, et, s' appuyant à l'un des poteaux saillants du fronton, il ramena dans son embrasure le contrevent qu'il assujettit de son mieux; après quoi il s'achemina de nouveau dans la direction du petit toit, car, avant de retourner dans son gîte, il fallait à tout prix détacher et enlever l'échelle, irrécusable témoin qui eût déposé contre lui. Tandis qu'étendu à plat ventre, il était tout entier à cette déhcate opération, Stéphane, demeuré debout à sa fenêtre et tremblant comme la feuille, dévorait son mouchoir à belles dents. L'échelle retirée, Gilbert lui cria :
« Vos greniers sont admirables; venir vous voir sera désormais pour moi une partie de plaisir. »
Quand il se retrouva sur son balcon, l'aube com-
mençait à poindre, et un chat-huant qui revenait de la chasse aux mulots passa devant lui, regagnant son trou. Gilbert salua de la main ce nocturne aventurier dont il se sentait le confrère, et, sautant lestement dans sa chambre, il s* endormit cinq minutes après d'un profond sommeil.
Au même instant, Stéphane, levant les yeux sur les saintes images auxquelles ses mains avaient porté de si terribles coups, s'écriait avec un geste passionné :
« O saint Georges ! ô saint Serge ! m' aiderez- vous à garder mon secret ? »
Je suis retourné hier soir auprès de Stéphane par la lucarne et les greniers : le voyage ne m'a pris que vingt minutes. Il faisait un peu de vent, et j'ai été charmé de n'avoir rien à démêler avec le corbeau de fer. Arrivé à dix heures, reparti à minuit et demi. En quittant le jeune homme, je me sentais à la fois effrayé et ravi, effrayé de l'ardeur bouillante de son caractère et des efforts qu'il m'en coûtera pour tempérer ses fougues, mais ravi, émerveillé de la promptitude et de l'ouverture de son esprit, de la vivacité de son imagination et de la souplesse toute slave de son heureux naturel. A coup sûr, la triste et aride existence qu'il mène depuis des années eût brisé les ressorts d'une âme moins bien trempée que la sienne; la vigueur et l'élasticité de son tempéra-
ment Tont sauvé. Seulement je suis arrivé à point* car il m'a confessé que l'idée du suicide l'obsédait depuis sa malencontreuse escapade punie de quinze heures de prison.
(( Mon coup d'essai a été malheureux, me disait-il, mais j'étais décidé à recommencer; j'avais sondé le gué : une autre fois, j'aurais passé la rivière. »
Je me suis hâté de rompre le propos. Aussi bien n'était-il pas d'humeur à s'appesantir sur un si lugubre sujet. Comme il paraissait heureux de me revoir! que sa joie se peignait naïvement sur son visage, et que ses regards étaient parlants !
Nous nous sommes d'abord occupés de la langue des signes. Rien n'échappait à son intelligence avide; il se plaignait seulement de ma lenteur à m'expliquer.
« J'ai compris, j'ai compris! s'écriait-il; autre chose, mon cher monsieur, autre chose; je ne suis pas une bête. »
Sur mon honneur, je n'avais pas l'idée d'une telle soudaineté de conception.
({ Les Slaves apprennent vite, lui ai-je dit, et oublient de même. »
Pour me prouver le contraire, il m'a répondu assez correctement par signe :
« Vous êtes un impertinent t »
J'étais confondu. Puis tout à coup :
« Homme extraordinaire, m'a-t-il dit avec une gravité qui m'a fait sourire, racontez-moi un peu votre vie.
— Extraordinaire, je ne le suis ni peu ni prou, lui ai-je dit.
— Et moi je vous affirme, a-t-il répondu, que
r humanité se compose de tyrans, de valets et du seul et unique Gilbert.
— Allez, les Gilberts sont nombreux.
— Il n'y en a qu'un ! il n'y en a qu'un ! » s'est-il écrié avec un feu et une énergie d'accent qui m'ont enchanté.
Je l'ai laissé dire; je ne suis pas fâché que pour le moment il voie en moi un être exceptionnel, car il est bon que je lui impose. Pour le satisfaire, je lui ai conté l'histoire de ma jeunesse. Cette fois, il m'a reproché d'être trop bref et de ne pas descendre dans le détail. Comme ses questions ne tarissaient pas :
« N'épuisons pas dès aujourd'hui cette matière ! lui ai-je dit. D'ailleurs le dessus du panier est ce qu'il y a de mieux à montrer.
— Auriez-vous par hasard quelque chose à me cacher?
— Non, mais je vous avouerai que je n'aime pas à parler trop longtemps de moi; cela me fatigue très vite.
— Eh quoi ! m'a-t-il dit d'un ton de reproche, ne sommes-nous pas ici pour nous entretenir sans cesse de toi, de moi, de nous?
— Sans doute, et notre occupation favorite sera de nous occuper de nous; mais, pour rendre ce passe-temps plus délicieux, il sera bon que nous nous occupions quelquefois d'autre chose.
— D'autre chose? Et de quoi?
— De ce qui n'est pas nous,
— Et ! que m'importe ce qui n'est ni toi ni moi?
— Ah ! voici : celui qui a la sagesse de sortir souvent de soi finit par se retrouver dans les choses qui
lui paraissaient le plus étrangères à son être; il s'aperçoit que Thomme est apparenté à tout l'univers, et que les astres même sont de sa famille; il découvre des conformités secrètes entre son âme et la nature, entre les lois de sa pensée et les plantes, les éléments et toutes les formes de la vie universelle; il se convainc que le monde et lui ont été faits l'un pour l'autre et façonnés de la même main, et en même temps qu'en l'étudiant il apprend à se mieux connaître, il répète avec joie le mot d'un sage : « L'esprit de l'homme est l'esprit de ce qui est. »
— Un si beau discours passe de cent piques mon intelligence; mais ce que je sais bien, c'est q-ue ce grimoire s'accorde mal avec cet admirable programme de l'amitié que vous m' étaliez l'autre jour. Un véritable ami, disiez-vous, s'occupe sans cesse de son ami; il vit avec lui, en lui, pour lui.
— Loin de rien retrancher à mon programme, je le complète... S'aimer en Dieu ! C'est une expression que le père Alexis a dû souvent vous faire entendre. Je la traduis ainsi : Penser ensemble, jouir ensemble de l'univers, adorer ensemble le même idéal.
— A ce compte, je ne serai jamais l'ami que vous rêvez, car je ne pense pas, je jouis très peu de l'univers, et l'idéal, je ne sais ce que c'est ni ne me soucie de le savoir.
— Bah ! il ne faut jurer de rien. Quand le lis aura fleuri... En attendant, n'estimez- vous pas que l'un des plus grands plaisirs que puissent goûter deux amis, c'est de voyager ensemble? Et que sont les voyages à pied ou à cheval au prix de ceux que peuvent faire, emportées sur leurs ailes, deux âmes
étroitement unies qui s'envolent de concert dans le royaume des idées ! »
Il demeura quelques instants silencieux; puis il me dit :
« Le maître de cette maison a raison de vous traiter d'idéologue... Les idées ! les idées ! je n'ai jamais rien eu à démêler avec elles, et je vous en préviens, j'ai la tête aussi vide qu'ime coquille de noix grignotée par une souris.
— Mais enfin vous travaillez quelquefois, vous lisez, vous étudiez?
— A la Martinique, le père Alexis me donnait chaque jour deux ou trois heures de leçons. Il m'enseignait l'histoire, la géographie, et, avec d'autres balivernes du même genre, les inconcevables mérites et les perfections surhumaines de son éternel Panselinos. Les dissertations de ce spirituel magister me divertissaient fort peu, comme vous le pensez bien, et j'étais furieux de ce que son ennuyeux verbiage s'incrustait malgré moi dans ma mémoire, qui est la plus tenace du monde.
— Et vous continue-t-il ses enseignements?
— Dès notre retour en Europe, mon père lui commanda de ne plus me montrer que le catéchisme. C'était, disait- il, la seule étude dont fût capable ma sotte cervelle.
— Ainsi depuis trois ans vous passez vos journées dans un désœuvrement absolu?
— Point du tout; j'ai toujours été occupé du matin au soir.
— Et à quoi donc?
— A m* asseoir, à me lever, à me rasseoir, à me promener en long et en large dans ma chambre, à
bayer aux corneilles, à compter les jointures de ces dalles et les tuiles du petit toit, à contempler le corbeau de fer et la gargouille qui le surmonte, à regarder cheminer les nuages dans le vague des airs, et puis à me coucher là, dans cet enfoncement de la muraille, à y demeurer immobile, les yeux fermés, ruminant l'énigme de ma destinée, me demandant ce que je puis avoir fait à Dieu pour qu'il me châtie si cruellement, me rappelant mes souffrances passées, savourant d'avance mes souffrances à venir, pleurant et rêvant, rêvant et pleurant, jusqu'à ce que de fatigue, de lassitude, d'épuisement, je finisse par m' endormir, ou bien qu'exaspéré par l'ennui, je descende en courant dans la loge d'Ivan, et que je n'y exhale à pleine gorge mes mépris, mes fureurs et mon désespoir. »
Ces paroles, prononcées d'un ton où respirait toute l'amertume de son âme, me causèrent une violent chagrin. Je frémissais en pensant à cette jeunesse délaissée dont les peines étaient incessamment aigries par la solitude et l'oisiveté, à cette âme abandonnée sans défense à ses sombres ennuis, à ce pauvre cœur accroupi et acharné sur soi-même comme sur une proie, se dévorant, rouvrant comme à plaisir ses blessures et les envenimant, sans que jamais le travail ni l'étude vinssent l'arracher un seul instant à son monotone supplice. Oh ! comte Kostia, que votre haine est rafiânée !
« Ce qui m'étonne, lui dis-je, c'est qu'à vivre de la sorte vous ne soyez pas encore devenu fou !
— Désormais, continua-t-il sans me répondre, j'aurai des occupations plus douces. Je penserai à vous, je croirai vous voir, je repasserai dans mon
souvenir toutes vos paroles, tous vos gestes; j'observerai attentivement l'état du ciel, et je dirai aux nuages : Allez, versez plus loin ces ondées qui rendent les toits glissants ! Et aux vents : Faites rage jusqu'à la nuit; mais, aussitôt le ciel couché, suspendez votre souffle, pour que mon ami puisse venir ! Et aux étoiles : Brillez ce soir de vos feux les plus vifs, pour éclairer ses pas ! Et je regarderai souvent ma montre, et je m'écrierai : Dans dix heures, dans cinq heures, dans deux heures, il sera ici ! Et pour tromper l'ennui de mes longues attentes je me mettrai à la fenêtre, et, que je vous aperçoive ou non, je vous ferai dire par mes doigts toutes les folies qui me traverseront l'esprit. »
Je lui ai pris les mains et je lui ai dit : « Mon enfant, écoutez-moi, et croyez-en mon expérience. La vie de sentiment ne suffit pas à l'homme, et c'est une illusion fatale que de se flatter de combler le vide du temps avec son cœur. Quelques joies que vous puisse procurer la tendre et fidèle amitié que je vous ai vouée, elle ne sera jamais capable de remplir toute votre existence. Ne vous récriez pas, je sais ce que je dis. Aujourd'hui, cette amitié a pour vous un charme de nouveauté et comme un air d'aventure qui exalte et enflamme votre imagination. Pauvre incrédule subitement frappé de la grâce, dé fiez- vous des leurres et des piperies de l'enthousiasme ! Les mécréants convertis deviennent aisément superstitieux. Ah ! n'allez pas vous repaître de vent et de chimère ni rêver des félicités impossibles. Retombant de vos nuages sur vous-même, vous vous en prendriez à moi de vos déceptions... « Est-ce ainsi que tu tiens tes engage-
« ments? me diriez- vous. Faux prophète, où est « ce bonheur que tu me promettais? Hélas! je « brûle d'une soif que tu ne peux étancher, et je « m'aperçois qu'avec toute ton industrie tu ne sauce rais guérir les aridités de ma vie ni de mon âme...» Ah ! je vous le demande, si jamais vous me teniez ce langage, vos plaintes, vos exigences, vos récriminations, mon impuissance à vous satisfaire, n'en serait-ce pas assez pour remplir d'amertume notre amitié, et nous en faire une gêne, un fardeau, une source de tourments et de dégoûts? Enfant, je t'en conjure, n'imite pas le sauvage qui, prosterné devant son fétiche, répand son âme en idolâtries et en espérances insensées, et le lendemain le fouette outrageusement en lui reprochant ses impostures et ses mensonges ! Pauvre fou, ta fureiir aveugle se trompe d'objet, car l'imposteur, c'est toi-même, toi qui imaginas ce dieu dont le seul crime est de n'être pas ! »
A ces mots, il jeta un regard furtif sur les images des saints, puis il baissa la tête en soupirant. Je repris :
« Tôt ou tard le moment viendra où vous devrez rassembler toutes vos forces pour vaincre ou désarmer votre destinée. Alors, debout à vos côtés, je combattrai pour vous ; mais sans vous, je ne pourrai rien, et c'est de votre sagesse et de votre courage que dépendra la victoire. Préparez-vous donc dès aujourd'hui à ce grand combat, et quand l'heure aura sonné, puissiez-vous vous trouver en possession de la santé de l'âme du corps! Stéphane, Stéphane, songez- y : la force c'est la santé, la santé c'est le calme, et le calme est le don précieux que
fait à un cœur bien réglé une raison mûrie par la réflexion et l'étude. Exercez donc et nourrissez votre esprit, et un jour vous sentirez vos reins s'affermir et les langueurs de votre poitrine défaillante subitement ranimées par un souffle fécondant. Si vous refusiez à votre intelligence l'aliment qu'elle réclame pour ne pas dépérir et s'éteindre; si, méprisant mes conseils, vous vous obstiniez à ne vivre que par le cœur; si à force de haïr et d'aimer vous oubliez de penser et de réfléchir, alors, je le crains, vous seriez condamné pour toujours à de stériles agitations, à ces fièvres qui consument l'âme et à l'incurable impuissance de la volonté. »
Son visage prit une expression de tristesse, et je crus voir des larmes briller entre ses cils.
« Ah ! dit-il, comme vous parliez mieux l'autre jour ! « Dans cette poitrine, dans ce cœur que voici, « me disiez- vous, je vous apporte un rayon de soleil ; « buvez-en la lumière et la chaleur, et je vous le jure, « mon beau lis, vous finirez par fleurir sous les « regards de l'éternelle bonté ! » Vous voyez que j'avais raison devons vanter ma mémoire; elle est fidèle et tenace, ce qui ne laisse pas d'être embarrassant pour les beaux parleurs qui se démentent sans pudeur d'un jour à l'autre.
— Oh ! permettez, lui ai- je répondu, je ne me dédis de rien; mais, puisque votre mémoire est si exacte, ne vous souvient- il point que je ne vous parlai pas seulement de la lumière du soleil, mais des sucs nourriciers de la terre ? Sans doute c'est la chaleur qui anime et fait éclore les germes, mais les plantes ne se nourrissent pas de soleil; les rayons célestes sont des excitants qui éveillent en elles un
secret appétit de vivre, et aussitôt leurs racines, s' attachant comme des nourrissons gloutons aux mamelles de la terre, en pompent les sucs vivifiants, la sève monte, monte... et le divin mystère s'accomplit. »
Je me trompe bien, ou la vérité de mes paroles le frappa; mais il s'en cacha soigneusement. Il se promena dans la chambre d'un air délibéré et mutin; puis, s' arrêtant en face de moi et se croisant les bras : « A cette heure, me dit-il, je découvre que le coureur de nuit et Vautre sont inséparables !
Et vous ne vous êtes pas encore réconcilié avec
V mitre?
Je ne lui dis pas d'injures, cela doit lui suffire.
Toute mon affection est pour le héros; le pédant n'a droit qu'à ma tolérance.
Eh bien ! puisque vous tolérez le pédant, tolérez aussi ses impertinentes questions et répondez, je vous prie, à celle-ci : N'y a-t-il point de livres dans cette chambre ?
— Ah ! je le reconnais bien là !... s'écria-t-il. Des livres ! des livres ! Eh ! certes oui, nous avons la joie d'en posséder. Tenez, voilà une grande armoire qui en est pleine; mais je vous préviens que je n'en ai pas lu un seul. »
J'ouvris l'armoire qu'il me montrait du doigt. Dieu ! quelle étrange bibliothèque ! Je suppose que le comte a entassé là tous ses livres de rebut avec d'autres moins méprisables dont il n'a pas l'occasion de se servir. Au miUeu de l'affreux désordre où gisait ce poudreux ramassis, je démêlai une Histoire universelle en hollandais formant quatre énormes in-folios, les œuvres complètes de Paracelse, une
grammaire zend, un tome dépareillé de la Bibliothèque historique de la France du père Lelong, la Bibliotheca mediœ et infimcB latinitatis de Fabricius, les œuvres de Muret... que sais- je encore? Cependant j'avisai aussi quelques ouvrages d'histoire en français et un manuel de botanique. Je commençais à faire un triage, quand Stéphane, le visage enflammé, s'approcha de moi, et me regardant avec des yeux étincelants :
« Médecin de mon âme, me dit-il, prescris-moi toutes les ordonnances qu'il te plaira, mais ne me parle pas de Hre, car je me laisserais tuer plutôt que de t'obéir !
— Vous haïssez donc bien les livres? lui dis- je d'un ton contristé.
— Dans mon enfance, répliqua- t-il, j'étais un liseur infatigable. A la Martinique encore, j'ai dévoré force voyages pittoresques, quelques classiques français et toutes les tragédies de la terre, et de tout cela il m'est bien resté quelques bribes dans la tête; mais depuis trois ans, c'est-à-dire du jour où j'ai commencé de réfléchir, j'ai pris les livres en horreur. »
Et s' échauffant toujours davantage :
« Oh ! oui, croyez-moi, je les hais et les haïrai toujours du plus profond de mon âme.
— Mais pourquoi cela?
— Ah ! tu veux savoir pourquoi !... » Et alors lâchant la bride à sa fougue :
« Je les hais, s'écria-t-il d'une voix étranglée par l'émotion, je les hais parce qu'ils sont les délices du père qui me hait, et qu'ils m'ont supplanté pour toujiotrrs dans son cœur ! Me ferez-vous la grâce de
me comprendre? Il n'est pas de marbre, lui; il n'est pas de bronze; il est fait d'os et de chair comme nous. Et à de certaines heures peut-être, se sentant las et triste, il cherche du regard autour de lui quelque chose à aimer, à caresser, à presser dans ses bras, et peut-être se souvient-il alors qu il a un enfant, et qu'un enfant est une de ces choses qu'un père se plaît à aimer, à caresser, à presser contre son sein... car enfin cela s'est vu, n'est-ce pas? Cela n'est pas trop contraire à la nature, ou, si c'est un miracle, ce miracle s'est parfois opéré?... Mais, dans le moment où de telles pensées lui viennent et qu'il sent son cœur s'amollir, se fondre dans sa poitrine, il aperçoit ses livres, ses livres bien-aimés, ses livres adorés; il en ouvre un, il s'y enfonce... Adieu sa fatigue ! adieu sa tristesse ! adieu le souvenir de son enfant ! Le voilà content, rien ne manque à sa félicité; et ses mains, se promenant avec orgueil sur le vélin, oubhent que tout à l'heure, à tâtons, elles cherchaient une tête blonde dont elles pussent entortiller les boucles autour de leurs doigts... Ce n'est pas tout î II est des instants aussi, j'en atteste le ciel, où il se sent pris d'un trouble secret en pensant qu'il y a près de lui, dans sa maison, un être que ses froideurs, ses rudesses, ses mépris, ses sourires de glace, ses cruautés, ses injustices révoltent et désespèrent, un être qui souffre, qui se désole, qui se ronge le cœur... Et alors il entend comme un soupir ou comme le bruit d'un sanglot qui arrive jusqu'à lui à travers l'épaisseur des murailles, et malgré lui il frémit, il ressent au fond de son âme je ne sais quoi qui ressemble à un remords. „ Mais tout à coup il aperçoit son livre...
26o LE COMTE KOSTIA
Adieu son trouble, adieu son repentir ! Que sa victime sanglote tout à son aise, il ne l'entendra plus. Il est bien loin d'elle, il voyage, il est à Rome, il est à Byzance, il est par delà l'Océan, il est par delà les nuages ! Est-ce que les cris d'un enfant peuvent monter jusque-là?... Et vous me demandez pourquoi je n'aime pas les livres ! Ah ! sur mon âme, je les hais à l'égal de la mort ! Je les hais parce qu'il les aime à la fureur, je les hais parce qu'ils sont sa maladie, je les hais parce qu'ils endurcissent et dessèchent son cœur, je les hais parce qu'ils sont sa volupté suprême, et que dans cette volupté il noie sans honte et sans regret le bonheur de son enfant et ses entrailles de père ! »
A ces mots, hors de lui, il se saisit de quelquesuns des volumes que je venais de trier, et, les jetant à terre, il se mit à les piétiner avec fureur. Je le conjurai de se calmer; il finit par entendre raison, et ramassant ces volumes froissés et lacérés, il les lança dans l'armoire, dont il referma la porte et mit la clef dans sa poche.
« Puisqu'il en est ainsi, lui dis-je en me rasseyant, je ne vous parlerai plus de lecture; mais, dites-moi, n'auriez-vous point quelque goût, quelque talent, quelque passe- temps favori?...
— Autrefois, j'aimais à la fohe le dessin. Dans le temps, le père Alexis m'en a donné des leçons. Je dessinais de fantaisie ou d'après nature. Il avait commencé aussi de m' apprendre à peindre. Je faisais des aquarelles. J'ai encore là mes crayons, mes pinceaux, ma palette, mes boîtes à couleurs, mais je n'y touche plus guère. Depuis longtemps je n'avais plus de goût à rien... s
Là- dessus, il tira du fond d'un buffet un grand portefeuille rempli de dessins, et il l'ouvrit devant moi. Je ne pus retenir un cri de surprise et de joie.
Ces dessins n'étaient la plupart que des esquisses, mais j'y reconnus du premier coup d'œil un crayon facile, moelleux, un goût délicat, le sentiment de l'ordonnance et des proportions, des instincts d'artiste, les germes d'un heureux et vrai talent... «Nous sommes sauvés ! » dis- je à voix basse.
Je m'arrêtai à considérer une figure de femme aux trois crayons.
« C'est le portrait de ma mère, me dit-il, et ses yeux devinrent humides... Je l'ai dessinée mille et miUe fois d'après un médaillon que je porte sous ma tunique, et qui est un chef-d'œuvre... »
Il tira de son sein le médaillon d'or et le mit sous mes yeux. Je ne pus m'empêcher de me récrier sur la ressemblance de la mère et du fils : ressemblance des traits, s'entend, car les physionomies diffèrent du noir au blanc. Le visage mélancoliquement placide de la comtesse Olga semble dire : « Chargezvous de vouloir pour moi, je ne réponds de rien... » Oui, il y a de V irresponsable dans cette figure. Je distinguai aussi dans le portefeuille quelques aquarelles touchées d'une main ferme à la fois et légère, et un peu plus loin, je ne sais quelle composition fantastique, des diables entrelacés, des têtes de mort... Je passai vite, et je tombai sur un papier long tout couvert de caricatures à la plume. Je reconnus le père Alexis et Ivan pris dans toutes sortes d'attitudes et jouant entre eux des scènes grotesques. J'éprouvai une impression de vif soulagement en constatant que son père n'y figurait
point. Sur le revers de la feuille, je lus cette inscription en majuscules : « Le plus sot des rats de Hollande dans son fromage... » Le fromage était un lourd in-folio, et le rat... Ah ! mon Dieu ! le rat avait une tête humaine, et cette tête ressemblait si fort à celle d'un mien ami très intime...
a Oui, c'est moi, c'est bien moi, » lui dis- je en riant.
Il se pencha par-dessus mon épaule et se mit à rougir :
« Qu'est-ce que vous regardez donc là ? » s'écria- t-il.
Et, m'ayant arraché la feuille des mains, il l'alluma à la lampe et la jeta dans l'air tout enflammée, au risque de mettre le feu aux rideaux. Puis, frappant des mains :
« Une idée ! dit-il. Puisque vous voulez que je travaille, je ferai au premier jour votre portrait. Je vous représenterai tel que je vous vois, depuis que vous avez opéré ma cataracte, ou plutôt c'est du héros que s'occupera mon crayon, du coureur de nuit, de l'homme à la vareuse. Quant au pédant, s'en charge qui voudra !
— Nous verrons cela plus tard, lui répondis- je, il n'y a rien qui presse.
Et après avoir pris le temps de réfléchir : (( J'ai, moi aussi, mon idée. Vou aimez les fleurs et la peinture. Peignez un herbier.
— Qu'est-ce que cela?
— Voici du grand papier. Vous y peindrez à l'aquareUe une collection de toutes les fleurs de ce pays, de toutes celles, du moins, que vous découvrirez dans vos promenades. Si vous n'en savez pas les noms, je vous les enseignerai, ou nous les chercherons ensemble.
— Pourvu que les livres ne soient pas de la partie.
— Nous nous en passerons autant que possible. Je rassemblerai tout mon savoir pour vous raconter l'histoire de ces jolies fleurs peintes; je vous parlerai de leurs familles, je vous instruirai à les classer; bref, je vous ferai part du peu, du très peu que je sais de botanique... »
Il me fit cent objections saugrenues, celle-ci entre autres, qu'il trouvait à toutes les fleurs des champs et des bois de ce pays-ci un air rampant et servile; et puis ceci, et puis cela, s'exprimant d'un ton vif, mais enjoué.
« Mon jeune cheval échappé, lui disais- je à part moi, je t'apprendrai la botanique et à ne pas rompre ta gourmette ! »
Cependant, je n'ai pu tirer de lui aucune promesse positive.
14 juillet.
Victoire ! A grands coups de marteau, j'ai fini par cogner l'idée de l'herbier peint dans cette méchante tête revêche. Seulement, il m'a fait ses conditions. Il ne consent à peindre que les fleurs que j'aurai cueillies moi-même et que je lui apporterai. Après quelques difficultés, j'ai dû céder.
« Ah ! lui ai- je dit, ayez soin d'en cueillir, aussi, car autrement Ivan... »
Dimanche, 15 juillet.
Cette après-midi, j'ai fait une grande promenade dans les bois. J'ai réussi à rassembler quelques labiées, des lamiers, la bugle pyramidale, la germandrée sauvage, l'épiaire des marais. Au miUeu de ma
cueillette j'entendis le trot d*un cheval... C'était lui, une botte d'herbes et de fleurs à la main. Ivan, qui à son ordinaire le suivait à dix pas de distance, me regarda de loin d*un air inquiet : évidemment il craignait que je ne les accostasse; mais, arrivé à dix pas de moi, Stéphane, détournant la tête, lança son cheval au grand galop. Et Ivan de me jeter en passant un sourire de pitié triomphante ! Pauvre simple Ivan, n'avais-tu pas entendu nos âmes qui se parlaient?
i6 juillet.
Je lui ai porté hi<v soir mes labiées. Après quelques propos rompus, j*ai tâché de lui détailler de mon mieux les caractères de cette intéressante famille. Il m'écoutait par complaisance. Avec le temps, il m'écoutera par curiosité... d'autant que, soit dit entr ■ nous, je ne suis pas un maître ennuyeux; mais je n'ose pas encore l'interroger socratiquement. Les petites questions courtes le mettraient aux champs, notre jeune homme a la tête près du bonnet. La leçon finie, il a voulu commencer son herbier sous mes yeux. Les honneurs de la préséance ont été décernés à la germandrée; ses petites gueules blanches finement découpées et le port délicat de la tige lui agréaient, tandis qu'il trouvait l'épiaire, les lamiers et la bugle extrêmement vulgaires, et, prononcé par lui, le mot extrêmement est des plus expressifs. Pendant qu'il faisait des esquisses au c ayon, je lui ai conté trois histoires, un conte de fées, une anecdote de Plutarque et quelques traits de la vie de saint François d'Assise. Il a écouté le conte de fées sans sonner mot ni sour-
ciller ; mais les deux autres récits lui ont fait plus d^une fois hocher la tête...
« Ce que vous me dites là est-il bien vrai ? s'écriaitil. En donneriez-vous votre tête à couper? »
Et quand j'en vins à saint François emb. assaut le lépreux :
« Oh ! pour le coup, vous brodez ! »
Puis, parlant à saint Georges 2
« En conscience, en auriez- vous fait autant?... »
Il a fini par s'égayer et folâtrer. Comme il me suppliait de lui chanter une chansonnette, j'ai fredonné Cadet Roussel, qu'il ne connaissait pas; les trois cheveux l'ont fait rire aux larmes, mais il a bien expié cet excès de joyeuseté. Au moment où je me levais pour partir, il a été pris d'un accès de pleurs, et j'ai eu beaucoup de peine à le consoler. Aussi me suis- je repenti de l'avoir trop excité. Je dois ménager ses nerfs, ne le jamais mettre dans un état d'esprit qui tranche trop fortement avec les réalités de sa vie. A tout prix, il faut éviter certains réveils.
17 juillet.
Avant-hier, pendent qu'il dessinait, je l'ai regardé tout à mon aise. Quelle finesse de traits ! quelle pureté dans les lignes ! Je voudrais être peintre : quel parti je tirerais de ce visage ! Je n'y trouve rien à redire, si ce n'est que la bouche est un peu trop petite : quand il est ds méchante humeur, elle lui donne un air dur et pincé; en revanche, dès qu'il se déride, les sourires se poussent, se pressent, ne trouvant pas de place pour sortir; les coins des lèvres se relèvent, se tordent légèrement avec une
grâce piquante et singulière. Quant à ses yeux, ils sont bien de leur pays : ils sont gris de fer et n'ont guère d'éclat par eux-mêmes; mais que la passion s'en mêle, ils pétillent ou flamboient. Ce qui me frappe, c'est qu'en dépit de sa destinée sa figure est restée jeune. Ses joues et le tour de son menton sont d'un enfant. Où la souffrance se trahit, c'est dans sa pâleur, dans le réseau de petites veines bleuâtres qui se dessine sur ses deux tempes, dans ses mains un peu sèches, dont la maigreur n'est pas de son âge. Et puis, d'habitude, il y a comme un voile sur ce visage : on dirait ces vapeurs à demi transparentes de l'automne qui enveloppent et noient dans leur gaze flottante les contours des collines. Quand, par l'effet de quelque mouvement subit de l'âme, le voile vient à tomber, on est étonné, ébloui. Une bizarrerie charmante, c'est que ses cheveux sont châtain clair, ses sourcils presque bruns, et ses longs cils bouclés d'un noir de jais. Cela donne à cette figure si régulière quelque chose d'étrange; on ne s'y habitue pas : elle est toujours nouvelle.
19 juillet.
J'admire sa tenue à table. Assis en face de moi, il n'a pas l'air de me voir, tandis que vous, grave Gilbert, vous ne savez parfois que faire de vos yeux; mais l'autre jour il a traversé la grande salle d'un pas si vif et si léger, que le comte l'a regardé de travers. Il faut que je l'engage à s'observer encore plus. Je m'inquiète aussi de ce que, dans nos tête-àtête nocturnes, il élève souvent la voix, remue des meubles, tourbillonne dans la chambre; mais il m'assure qu'il n'y a rien à craindre. Les murailles
sont épaisses, et le bas de la cage de l'escalier est séparé du corridor par une avance de maçonnerie qui doit intercepter les sons. Et puis Talcôve, le vestibule, les deux portes en plein chêne ! Ces deux portes, il ne les ferme jamais à clef. Ivan, m'a-t-il dit, est à mille lieues de rien soupçonner, et la seule chose qui pût exciter sa défiance, ce serait un excès de précautions.
« Et d'ailleurs, a-t-il ajouté, par la grâce de Dieu, il commence à se faire vieux, son esprit s'appesantit, et il est plus crédule qu'autrefois. Aussi lui ai- je aisément persuadé que je ne vous pardonnerais de ma vie la mort de mon chien. Avec cela, il devient dur d'oreille et il dort comme un sabot. Quelquefois, pour le déranger dans son sommeil, je m'amusais à faire aboyer Vorace; j'en étais pour mes peines. Le seul bruit qu'il ne manque jamais d'entendre, c'est le coup de sonnette de mon père. J'accorde aussi que, si l'on s'avisait de toucher à sa grosse vilaine porte de chêne... ah ! c'est bien alors qu'il s'éveillerait en sursaut ! C'est que cette porte est sa propriété, sa chose, son idée fixe; il a une manière de la regarder qui signifie : « Vous voyez bien cette porte, elle est à moi ! » Il faut dire qu'à ses yeux, ce qu'il y a de plus beau au monde, c'est une porte fermée. Aussi, cette horrible porte, cette infâme porte, il la chérit, il lui fait de grands sourires, il compte ses clous et les mange de baisers.
— Et vous dites que passé neuf heures il ne monte jamais ici?
— Jamais, au grand jamais. Et je voudrais bien voir qu'il en fût autrement ! s'écria-t-il en relevant la tête d'un air indigné.
— Vous voyez bien que c'est un geôlier capable de procédés. Je conçois que vous ne Taimiez guère; mais après tout, en vous gardant sous clef, il ne fait qu'exécuter les ordres qu'il a reçus.
— Et moi je vous dis qu'il est heureux de me faire soufîrir. Ce méchant homme n'a fait dans toute sa vie qu'une bonne action : c'est quand il vous a sauvé des fureurs de Vorace. En considération de ce bon mouvement, je ne lui dis plus ce que je pense de lui, mais je n'en pense pas moins, et je trouve très singulier que vous me demandiez de l'aimer.
— Encore un coup, je ne vous demande pas de l'aimer, mais de croire qu'au fond il vous aime... »
A ces mots, il entra dans une telle fureur que je m'empressai de changer de discours.
« Vous ne regrettez pas quelquefois Vorace?
— Je le chargeais de me garder contre les loupsgarous; ils ne me font plus peur depuis que l'un d'eux est devenu mon ami... »
A quoi il ajouta d'un ton plus grave :
— Je suis superstitieux, je crois aux esprits; mais je les défie d'approcher désormais de mon lit. Il me suffit d'évoquer l'image de l'homme à la vareuse... »
Il rougit et n'acheva pas sa phrase. Pauvre enfant ! le douloureux mystère de sa destinée, loin d'abattre son imagination, l'exalte et le grise, et je ne m'étonne pas qu'il accommode l'amitié au tour romanesque de ses pensées...
(( Vous vous trompez, lui ai- je dit, ce n'est pas mon image, c'est la botanique qui vous garde des esprits. Il n'est pas de meilleur remède contre les foUes terreurs que l'étude de la nature.
— Toujours pédant ! » s'est-il écrié, et il m'a jeté sa barrette à la figure.
22 juillet.
Il se répand quelquefois en torrents de paroles. Cela ne me surprend pas. Voilà tant d'années qu'il se tait ! Comment a-t-il pu supporter une mise au secret si prolongée? C'est sa souplesse qui l'a sauvé. Quelque passionné qu'il soit, son âme est une de ces étoffes qui prêtent.
23 juillet.
Vladimir Paulitch a paru hier sur la fin du dîner. La présence de cet homme me cause un invincible malaise. Il est d'un froid qui me glace... et puis son ton dogmatique, son sourire d'une politesse méprisante... Il sait toujours d'avance ce que vous allez lui dire, il vous écoute par bon procédé... Ce Vladimir a l'intolérance ironique des matérialistes. Au demeurant, ce peut être un fort honnête homme ; mais par quelle raison s'est-il fait le dénonciateur de la pauvre Olga? Je ne le crois pas capable du fanatisme de l'amitié. Quand à son habileté comme médecin, elle ne se peut contester. Le comte est entièrement rétabli; il est mieux que je ne l'ai jamais vu. Quelle vigueur ! quelle alacrité d'esprit ! Ce qui me confond, c'est que, dans nos conférences, j'en viens, au bout d'une heure, à ne plus voir en lui que l'historien, l'esprit supérieur, l'érudit; j'oublie entièrement l'homme aux brodequins, le somnambule, le persécuteur de mon Stéphane, et je me livre sans réserve au charm de sa conversation... G gens de lettres ! gens de lettres !
26 juillet.
Stéphane me disait hier :
« Ce qui fait que je me surprends par intervalles à bien espérer de l'avenir, c'est que je découvre une sorte d'enchaînement dans tout ce qui m' arrive depuis trois mois. Un jour j'eus le bonheur et la fohe de tromper la surveillance d'Ivan; je descendis à l'écurie, je sellai moi-même mon cheval et j'allai courir les champs tout seul. Je me sentis à peine en liberté que je conçus le désir de me sauver pour ne plus revenir; mais projeter n'est rien, il faut vouloir. Je voulais et je ne voulais pas; je flottais entre le désir et la crainte, et tour à tour j'éperonnais mon cheval et je lui retirais brusquement la bride. Enfin je dus me confesser que, quelle que fût mon envie de m'enfuir, je n'en aurais jamais le courage, et l'âme en proie au plus cuisant chagrin, je repris, la tête basse, la route qui me devait reconduire à ma prison. Chemin faisant, je rencontrai un jeune rustre qui me regarda d'un air narquois, et de l'humeur dont j'étais je lui cinglai la figure d'un coup de cravache. Un peu plus loin, voulant faire boire mon cheval, j'avisai un quidam assis près de la fontaine où je désirais faire une halte, et vous savez comment je déchargeai sur ce fâcheux ma bile et mon dépit. Sans conteste, je fus injuste, brutal, perfide; mais je n'y saurais avoir regret, car enfin, si la première fois que je vous vis je n'avais pas fait sauter votre chapeau dans un fossé, vous n'auriez pas été irrité contre moi; si vous n'aviez pas été irrité, vous ne vous seriez pas occupé de moi, vous n'auriez pas deviné ma situa-^
tion, vous n'en auriez pas eu pitié, et vous n^auriez pas sauvé des mains des Philistins mon bel œillet panaché; si, par une folle méprise, je ne vous avais pas soupçonné de vouloir vous approprier ledit œillet, je ne vous aurais pas fait insulter par ce benêt de Fritz, et partant on ne m'aurait pas forcé de vous faire des excuses; sans l'humiliation que j'en ai ressentie, je ne me serais pas décidé de sitôt à me tuer; si je n'avais pas tenté de me tuer sous vos yeux, vous n'auriez pas conçu le projet de me sauver du désespoir, vous ne seriez pas venu me trouver sur la terrasse, vous n'auriez pas arraché mon gant à Vorace, et Vorace n'eût pas été tué. Or, si Vorace vivait encore, vous ne pourriez pas venir ici, et si vous ne veniez pas ici, nous ne serions pas occupés en ce moment à nous regarder, à nous parler, à discourir de plantes, de héros, de saints, de toi, de moi, et, pour finir mon raisonnement, je ne saurais pas encore ce que c'est que le bonheur.
— Voilà raisonner, lui dis- je, à la façon du père Alexis... »
Il s'en est fort défendu, et m'a administré trois petits soufflets.
27 juillets.
Il me disait :
« Je ne possède pas encore le bonheur; mais il me semble par instants que je le vois, que je le touche... »
28 juillet.
Aujourd'hui encore le docteur Vladimir a paru au dessert. Il m'a lancé quelques lardons. Je soupçonne que je ne lui plais guère. Son affection pour
le comte irait-elle jusqu'à le rendre jaloux de l'estime et de l'amitié qu'il me marque? Nous avons causé philosophie. Il s'est évertué à prouver que tout est matière. Je l'ai piqué au vif en lui représentant que tous ses arguments se trouvaient dans d'Holbach. J'ai tâché de lui démontrer que la matière elle-même est spiritualiste, que les pierres mêmes croient à l'esprit. Au lieu de répondre, il a battu la campagne. Du reste il parlait bien, c'est-àdire qu'il exprimait avec finesse des idées grossières. Ce qui lui manque surtout, c'est la gaîté. Il a quelque chose de saturnien dans l'esprit; ses idées ont le teint plombé. Le comte, par bon goût, a trouvé qu'il s'obstinait trop, sans compter que Kostia Petrovitch déteste l'absolu aussi bien dans la négative que dans l'affirmative. Il m'a remercié par un sourire quand j'ai dit au docteur pour clore le débat :
« Monsieur, on ne peut dépenser plus d'esprit à le nier. »
Et il a ajouté, faisant allusion à la maigreur du personnage :
« Mon cher Vladimir, si vous niez l'esprit, que vous restera- t-il?... »
30 juillet.
Hier, à mon grand chagrin, je l'ai trouvé tout en larmes.
« Ce soir, mon ami, m'a-t-il dit, nous laisserons là, si vous le voulez bien, le thym, les sauges et la lavande, car il m'est impossible de vous parler d'autre chose que de moi. »
La nuit précédente, il avait fait un rêve qui Ta profondément agité. Il traversait le corridor; tout à
coup il sent une main se poser sur son épaule et le tirer tout doucement par une boucle de ses cheveux; il se retourne et reconnaît son père qui le regarde en souriant... Il s'est réveillé en poussant un cri. Hélas ! ce n'était qu'un rêve !
« Ah ! si vous l'aviez vu sourire ! me disait-il, il me semblait que le corridor s'illuminait... »
Adieu la botanique ! Nous ne nous sommes entretenus que de sa vision et de toutes les réflexions qu'elle lui suggérait. Cette longue et triste devisée a eu cela de bon de me convaincre qu'il ne rend pas à son père haine pour haine. Il déteste cordialement Ivan, il méprise le père Alexis, dont il ignore les nobles et glorieuses souffrances, et qu'il considère tout crûment comme un pique- assiette. Et comme Ivan et le père Alexis représentent à ses yeux les deux tiers de l'humanité, il a peu de tendresse pour Vhumanum pecus. Quant à son tyran, il ne le hait ni ne le méprise; seulement il ressent en sa présence cet effroi mêlé de surprise et d'horreur qu'inspirent les grands désordres de la nature... Aussi, que demain ce père lui rouvre ses bras, il s'y précipitera en s' écriant :
« Père dénaturé, vous avez été fou pendant huit ans. Ah ! grand Dieu ! ne laissez plus s'obscurcir votre raison ! »
« Que ce maître inexorable me batte, disait-il, pourvu qu'il me dise son secret. Il n'est pas de mauvais traitements que je ne préférasse à son silence. Quand nous étions à la Martinique, il avait parfois des accès de violence qui me faisaient dresser les cheveux sur la tête : j'aurais voulu rentrer sous terre, je tremblais qu'il ne me brisât en morceaux;
mais du moins il s'occupait de moi, il me regardait, j'existais pour lui, et malgré mes épouvantes je me sentais moins malheureux qu'aujourd'hui. Et ne croyez pas que ce soit ma captivité qui me chagrine le plus. Sans doute, à mon âge, il est bien dur et bien humiliant d'être gardé à vue et tenu sous clef; mais je m'y résignerais plus facilement, si c'était mon père lui-même qui ouvrît et fermât le guichet. Hélas ! je suis si peu de chose à ses yeux qu'il se décharge sur un serf du soin de me t3n:anniser. Et puis, pendant les courts instants où il se contraint à subir ma présence, quel front sévère ! quels sourcils hautains ! quel silence mortel ! Pensez que depuis plus d'un an il ne m'a parlé que deux fois, et vous savez dans quelles circonstances ! Songez encore qu'il n'est jamais entré dans cette tour; non, il n'a jamais eu la curiosité de savoir comment ma prison était faite. Encore ne peut- il ignorer que je loge au-dessus d'un précipice : eh bien ! il sait qu'un jour l'idée du suicide s'est emparée de moi, et il ne s'est pas même avisé de faire griQer cette fenêtre.
— C'est qu'il n'a pas pris votre tentative au sérieux.
— Alors comme il me méprise !... »
Je lui ai représenté que son père était malade, qu'il était en proie à des crises nerveuses qui jetaient le désordre dans les organisations les plus robustes, que le docteur Vladimir se portait garant de sa guérison, qu'une fois rétabli son humeur changerait, et que ce serait le moment d'assiéger cette place rendue accessible...
« Cependant il ne faut rien précipiter, lui ai- je dit, ayons le courage de la patience. »
J'ai si bien raisonné qu'il a fini par surmonter son abattement. Quand je le vois se rendre à mes raisons, il me prend fantaisie de l'embrasser; mais c'est un plaisir que je me refuse. Je sais par expérience ce qu'il en coûte...
Un moment après, je ne sais à quel propos, il m'a parlé de sa sœur morte à la Martinique.
« Pourquoi Dieu l'a-t-il enlevée à ma tendresse?
— Hélas ! lui ai- je dit, elle n'aurait pu supporter la vie où l'on vous a condamné !
— Et pourquoi donc?
— Parce qu'elle aurait souffert dix fois plus que vous. Songez-y, des nerfs et un cœur de femme !... »
Il m'a regardé d'un air singulier; apparemment il ne concevait pas qu'on pût souffrir plus que lui. Là-dessus il m'a parlé longuement des femmes, qui sont pour lui, à ce qu'il dit, un impénétrable mystère, et il répétait avec insistance :
« Vous ne les méprisez donc pas comme lui?
— Je n'aurais garde, il me souvient d'avoir eu une mère !
— C'est votre seule raison?
— Je vous dirai un jour les autres. »
Comme je partais, et que déjà j'enfourchais la fenêtre, il m'a saisi impétueusement par le bras en me disant :
« Pourriez- vous me jurer que vous seriez moins heureux si vous ne me connaissiez pas?
— Je le jure!... »
Son visage s'est illuminé et ses yeux ont lancé des éclairs.
7 août.
La sève monte, monte. ,. Ciel et terre, soyez bénis !
8 août.
Et toi aussi, tu te métamorphoses, mon vieux Gilbert; tu rajeunis à vue d'œil. Un esprit nouveau est entré en toi; ton sang circule plus librement; tu portes plus haut la tête, ta démarche est plus vive, il y a plus de lumière dans tes yeux, il y a plus de souffle dans ta poitrine, et tu sens fermenter dans ton cœur comme un céleste levain... Mon vieil ami, tu es sorti de ta longue inutilité... Enfanter une âme ! oh ! la glorieuse besogne ! Dieu bénisse la mère et la fille !
9 août.
Ce qui étonne douloureusement Stéphane, c'est Tamitié que son père me porte.
« Il a donc la faculté d'aimer, et il ne m'aime pas? C'est que je suis haïssable ! »
Pauvre innocent !... Il est certain que malgré lui le comte en est venu à m' aimer. Le bon père Alexis me disait l'autre soir :
« Vous êtes un habile homme, mon enfant; vous avec jeté un charme sur Kostia Petrovitch, et il vous porte une affection dont il ne fit jamais l'aumône à personne. »
Après tout, cela se comprend, et il y a de bonnes raisons pour qu'il m'aime un peu. Première raison : je lui suis très utile; deuxième raison : il me trouve commode à vivre, d'autant qu'il ne sait pas et, je l'espère, ne saura jamais...; troisième raison : j'ai du jugement et de la critique, et cela fait qu'il me passe mon idéalisme, mes marionnettes, ce qu'il appelle mes lanternes ; quatrième raison : j'ai dans l'esprit un tour spinosiste qui lui agrée : non flere,
non indignari, sed intelligere; cinquième, sixième, septième raisons : nous portons tous les deux la Byzantine dans notre cœur. Oh ! pour le coup, voilà de quoi lier deux hommes à la vie et à la mort...
« Mon Stéphane bien-aimé, mon enfant, mon nourrisson, ne t'irrite pas contre cette amitié qui t' étonne; elle sera quelque jour notre ancre de salut. »
II août.
L'armoire aux livres est toujours close, il prétend même en avoir jeté la clef par la fenêtre; mais qu'avons-nous besoin de livres? Les plantes nous en tiennent lieu. Son herbier peint s'enrichit chaque jour. Il compte déjà vingt espèces et cinq familles. Hier, Stéphane s'est oubhé jusqu'à le regarder d'im air d'orgueil satisfait... Que j'étais heureux ! Pourtant j'ai mis ma joie au secret. Ce qui m'a aussi ravi, c'est qu'il s'est décidé à écrire de souvenir au bas des pages les noms français et latins de chaque plante. « C'est une concession que j'ai faite au pédant, » m'a-t-il dit; ce qui n'empêche pas qu'il était fier d'avoir écrit sans faute ces quarante noms. Je lui ai porté en dernier lieu des renoncules et des anémones. Il a pris dans sa main la petite éclaire en s' écriant :
« Laissez-moi faire, je m'en vais vous conter l'histoire de cette jeune et jaune personne ! »
Et il m'en a détaillé tous les caractères avec ime merveilleuse exactitude. Quelle vive et lumineuse intelligence ! mais aussi quelle bouillante hmneur ! Les mains lui tremblaient si fort que je lui ai crié :
« Du sang-froid ! du sang-froid ! C'est d'une main ferme et assurée qu'il faut soulever le voile d'Isis !... »
J*en ai été quitte pour lui expliquer en deux mots qui est Isis, ce qui l'a médiocrement intéressé... Son chef-d'œuvre, comme reproduction fidèle de la nature, c'est sa renoncule des marais, que je lui avais désignée, d'après le latin, sous le nom de renoncule scélérate. Il a représenté avec tant de vie ces insignifiantes fleurettes jaunes qu'il est impossible de ne s'en pas éprendre.
« Cette empoisonneuse m'a inspiré, disait-il. A force de pratiquer le père Alexis, je commence à vouloir du bien aux scélérats ! »
Je l'ai vertement tancé, mais il ne s'est pas ému de mon algarade.
13 août.
La conduite du comte est atroce, et cependant je la comprends. Son orgueil, son caractère entier, despotique, l'horreur d'avoir été trompé... Et d'ailleurs est-il bien le père de Stéphane?... Ces deux enfants nés après six ans de mariage, et quelques années plus tard découvrir... Il est des soupçons moins fondés. Et puis cette fatale ressemblance qui lui remet sans cesse sous les yeux l'image de l'infidèle abhorrée!... A mesiure que cette ressemblance s'est prononcée, la haine a dû s'accroître... Son rire même, ce sourire étrange qui n'est qu'à lui, Stéphane, si j'en crois le père Alexis, l'a hérité de sa mère... J'ai enterré le sourire! Effroyable cri que j'entends encore !... Du reste, dans la haine barbare de ce père, je crois démêler plus d'instinct que de système; elle vit au jour le jour. Je suis sûr que le comte Kostia ne s'est jamais demandé : Que ferai- je de mon fils quand il aura vingt ans?...
14 août.
Ivan, à qui je demandais des nouvelles de Stéphane, m'a dit :
« Ne vous inquiétez plus de lui. Depuis un mois, il est beaucoup mieux, et il se radoucit de jour en jour; voilà ce que c'est que d'avoir vu la mort de près... »
15 août.
M. Leminof m*a bien étonné ce matin.
« Mon cher Gilbert, m'a-t-il dit à brûle-pourpoint, je ne me donne pas pour un homme parfait; mais je suis assurément ce qui s'appelle un bonhomme, et je possède par-dessus le marché une certaine délicatesse de conscience dont je suis parfois incommodé. Sans compliment, vous êtes, mon cher Gilbert, un homme de grand mérite. Eh bien ! je vous exploite indignement, car vous êtes à l'âge où Ton se fait un nom et une carrière, et ces années décisives, vous les employez à travailler pour moi et à rassembler, comme un manœuvre, les matériaux d'un grand ouvrage qui ne vous rapportera ni gloire ni profit. J'ai une proposition à vous faire. Devenez mon collaborateur : nous composerons ensemble cet ouvrage monumental, qui paraîtra sous nos deux noms, et qui, je le jure sur ma tête, vous procurera la célébrité. Nous sommes d'accord sur presque toutes les questions de faits, et quant à nos dissentiments sur les idées... mon Dieu ! nous ne sommes nés ergoteurs ni l'un ni l'autre; nous finirons par nous entendre, et supposé que nous ne nous entendions pas, je vous donnerai carte blanche, car, à parler franc, il n'est pas d'idée pour laquelle ie vou-
28o LE œMTE KOSTÎA
lusse mourir. Çà, qu^en dites-vous, mon cher Gilbert? Nous ne nous séparerons point jusqu'à ce que la besogne soit terminée, et j'imagine que nous mènerons ensemble joyeuse vie. »
Malgré ses instances, je n'ai pas dit oui; il a seulement tiré de moi la promesse que je lui donnerais réponse avant un mois... Stéphane, Stéphane, que je serai maladroit si je ne fais tourner au profit de ta délivrance cet heureux incident ! Oui, un jour viendra où il me sera permis de dire à ton père : « Au nom de votre santé, au nom de votre repos, au nom de vos études, qui réclament toute la hberté de votre esprit, au nom de l'œuvre commune que nous avons entreprise, éloignez de votre maison cet enfant dont la vue vous afflige et vous irrite! Envoyez-le dans une maison d'éducation, dans un collège... D'un seul coup vous ferez deux heureux... »
Juste ciel ! que cette place forte sera rude à assiéger ! Mais, à force de patience, d'habileté, de vigilante attention... N'ai- je pas déjà emporté d'assaut un camp retranché... le cœur de Stéphane? Non, je ne désespère pas de réussir... Et cependant qu'il me coûtera cher, le succès dont je me flatte ! Le voir sortir de cette maison, me séparer à jamais de lui !... A cette idée^ mon cœur saigne et se déchire...
le août.
Le docteur Vladimir partira dans les premiers jours du mois prochain. Je n'en serai pas fâché. Décidément cet homme ne me plaît point. L'autre jour, à table, il regardait Stéphane avec des yeux qui m'ont fait peur»
17 août.
Que se passe-t-il dans le cœur de Stéphane? Je suis content de lui à tous égards. D'abord il m'aime beaucoup; ensuite il travaille, il s'intéresse chaque jour davantage à son herbier, à ce qui n'est pas nous. Son intelligence s'ouvre et s'épanouit à vue d'œil : c'est une floraison qui m'enchante;... mais il est travaillé par moments d'une secrète inquiétude dont il me cache la cause... L'autre jour, le voyant tressaillir, je lui ai dit :
« Qu'avez- vous? »
Il m'a répondu en passant ses mains sur son front :
« Ce n'est rien. Parlons de renoncules, de gentianes, d'anémones... »
18 août.
Le ciel est propice à mes expéditions nocturnes. Il n'est pas tombé une goutte de pluie depuis six semaines. Le vent du nord, qui souffle quelquefois avec violence dans la journée, s* abat régulièrement sur le soir. Quant au vertige, plus de nouvelles. O puissance de l'habitude !
19 août.
Quel malheur ! Avant-hier Stéphane, en traversant le vestibule qui précède la grande salle, est parti, je ne sais à quel propos, d'un grand éclat de rire. Le comte a fait un bond sur sa chaise, et son visage est devenu hvide. Aujourd'hui SoUman a été vendu. Tantôt un maquignon l'emmenait. Ivan, que je viens de rencontrer, avait de grosses larmes dans les yeux. Pauvre Stéphane, qu'en dira-t-il? xo
zSz LE COMTE KOSTIA
20 août
Chose étrange ! je m'attendais hier à le trouver dans le désespoir. Il était gai, souriant.
« J'étais sûr, m'a-t-il dit, que je payerais cher ce malencontreux éclat de rire. Mon père s'est trompé; ce n'était point un éclat de gaîté, mais une convulsion purement nerveuse qui m'a pris en pensant à certaines choses et dans un moment où je n'étais pas gai du tout... Du reste, hormis la vie, il ne pouvait plus m' enlever que deux choses, mon cheval ou mes cheveux, et, Dieu soit loué ! il n'a pas été bien inspiré dans son choix, et ce n'est pas à l'endroit le plus sensible qu'il a frappé.
— Quoi ! entre Soliman et vos cheveux...
— Ne sont- ils pas beaux ? m'a-t-il dit d'un ton vif.
— Magnifiques sans aucun doute ! lui ai- je répondu en souriant.
— J'en ai toujours été un peu vain, reprit- il en les faisant flotter sur ses épaules; mais j'y tiens bien davantage depuis que je sais qu'ils vous plaisent.
— Oh ! pour cela, lui réphquai-je, eussiez- vous la tête rase, je ne vous en aimerais pas moins... »
Cette réponse, je ne sais pourquoi, l'a piqué au vif. Pendant le reste de la soirée, il a été soucieux et sombre.
23 août
Mais oui, que se passe- t-il donc en lui ? Il semble plus résigné à son sort; il ne se plaint plus ni d'Ivan ni de son père; il prétend ne point regretter ces longues chevauchées qu'il faisait deux fois la semaine à travers les bois; bref, il affecte une indifférence étonnante pour tout ce qui agitait et passion-
naît son cœur. Et cependant il est en proie à des perplexités qui m'effrayent. Je crois deviner par moments que ses regards m'adressent de muets reproches. Il a l'air de dire :
« A présent, ma tristesse vient de toi, mon ami, mon consolateur !...
Bah ! quelque caprice, quelque fantaisie... Je réussirai bien à le confesser.
25 août.
J*ai cru bien faire en lui communiquant les ouvertures que m'a faites son père et les projets qu'elles m'ont suggéré. Je lui ai dit :
« Quelle joie ce serait pour moi de vous arracher de cette prison, et cependant que cette joie serait mélangée de tristesse ! Mais où que vous alliez, nous trouverons moyen de nous écrire et de nous revoir. L'amitié qui est entre nous est un de ces liens que la destinée ne peut briser..,
— Oh ! oui, m'a-t-il répondu d'un ton sarcastique, vous viendriez me voir une fois l'an, le jour de ma fête, et vous auriez bien soin de m'apporter un bouquet... »
Et là-dessus il est parti d'un éclat de rire qui ressemblât beaucoup à celui de l'autre jour»
30 août.
Qu'il m'a fait souffrir hier ! Je n*en suis pas encore remis ! Quoi ! C est lui... c est à moi... Dieu ! quelle amertume de langage! quelle âpreté d'ironie!... Comte Kostia, vous vous trompez, cet enfant est bien à vous; je veux qu'il ait les traits et le sourire ^1*% sa mère, mais il y a un peu de votre âme dans la
sienne... Quels griefs peut-il donc avoir contre moi? Je n'en devine que deux. Dimanche dernier, vers trois heures, nous nous sommes mis tous deux à la fenêtre. Il m'a fait par signes un discours très animé et beaucoup trop long, contrairement aux règles de prudence que je lui ai prescrites. Il me parlait, je crois, de Soliman et d'une promenade à pied qu'il avait refusé de faire avec Ivan. Je ne lui prêtais qu'une attention distraite, car j'étais occupé à chercher du regard s'il n'y avait là personne qui pût nous voir. Tout à coup, j'ai aperçu à l'extrémité du tertre, assis sur un rocher, le grand Fritz et la petite chevrière à laquelle il fait la cour. Au moment où j'allais répondre à Stéphane, ils ont levé les yeux vers moi. Je me suis mis à regarder le paysage, et je n'ai pas tardé à quitter la place. De sa fenêtre, Stéphane ne pouvait les voir. Il n'aura pas compris le motif de ma retraite... Autre grief. Pour la première fois je suis demeuré plus de trois jours sans l'aUer trouver, mais avant-hier le vent était si violent qu'il a renversé une cheminée ici tout près,... et c'est pour me punir d'un si grand crime qu'il s'est permis de me dire que j'étais sans doute un excellent botaniste, un philanthrope sans pareil, mais que je n'entendais rien aux délicatesses du sentiment. Et puis :
« Vous êtes de ces hommes qui portent toute la terre dans leurs cœurs. Vous avez beau dire, je suis sûr que vous avez pour le moins une centaine d'amis intimes?
— Vous avez raison, ai-je répliqué; il en est jusqu'à cent pour qui j'ai risqué ma vie... »
Après cela est venue son étemelle tirade sur le
suicide. Je Tai supplié dix fois de quitter cet odieux sujet; avec quelle instance il y revenait ! Il ne parlait que de laudanum, de morphine, d'arsenic; affectait de me consulter avec ime vive curiosité sur les propriétés de toutes les espèces de toxiques.
« Quand on veut s'expédier en bonne forme, disait-il, le poison est la meilleure méthode, et je connais quelqu'un qui s'y tiendra. »
Puis, prenant entre ses mains une fleur de jusquiame qui était sur la table :
« Que ta laideur me semble belle ! se prit-il à lui dire. J'aime tes larges feuilles découpées, pareilles à ces mains effrontées qui ne lâchent pas prise; j'aime ta vilaine tige velue; j'aime aussi ton acre et repoussant parfum; mais, si tu veux le savoir, ce que j'aime surtout en toi, c'est que ta poitrine est gonflée de poison et que ta face est livide et hideuse comme la mort !... »
Je lui ai arraché des mains cette malheureuse plante, et, l'ayant jetée par la fenêtre, je suis parti sans lui dire adieu... A vrai dire, je l'ai toujours soupçonné d'être plus passionné que sensible; mais ne serait-il que passionné? ou bien, quoiqu'il s'en cache, la perte de son cher alezan...
31 août.
J'étais injuste envers lui. Son cœur est inégal, orageux, sujet à de fâcheux retours de défiance et d'incrédulité; mais c'est un cœur enfin! Hier soir, malgré l'orage, malgré le ferme propos que j'avais formé de rester plusieurs jours sans retourner le voir, je n'ai pu y tenir : je me suis mis en route. Le voyage n'a pas été facile; la pluie et le vent col-
laient mes cheveux sur mon visage; l'air était plein de bruits funèbres, et les chevrons de la toiture tremblaient et craquaient sous moi... Enfin je suis arrivé. Quel cri de joie et d'épouvante il a poussé en me voyant paraître ! Avec quel élan d'affection il a serré mes mains dans les siennes ! Comme le repentir se peignait bien sur sa figure, et avec quelle effusion il a répandu son cœur à mes pieds !... Je ne lui ai point demandé d'explications : je les ai en horreur, et il est des cas où le silence est le meilleur truchement des âmes. Je l'ai laissé s'asseoir par terre, la tête appuyée sur mes genoux; il est demeuré près d'une heure dans cette posture, ne disant mot, les yeux fermés, pendant que la pluie battait les carreaux à coups précipités et que la meute hurlante des vents promenait ses fureurs dans la nuit sombre. Quand il s'est relevé :
« Voilà, m*a-t-il dit, les moments les plus heureux que j'aie encore passés dans ce monde. »
Mais ce qui a singulièrement troublé son bonheur, c'est qu'à minuit, comme je me disposais à partir, Torage a redoublé de violence. Le pauvre enfant a pâli d'angoisse.
« Vous voilà bien puni, lui ai- je dit; cela vous apprendra à ne plus gâter par de méchants accès d'humeur cette belle et sainte chose qu'on appelle l'amitié... »
Au moment où je venais de gravir ma flottante échelle, secoué par le vent, lorsque, debout sur mon étroit balcon, je m'apprêtais à la retirer, le ciel s'est ouvert, je me suis senti comme fouetté par un tourbillon de flammes, et, à trente pas de moi, la foudre s'est précipitée sur la cime d'un
grand arbre avec un horrible fracas. Comment il se fait que je ne sois pas tombé, j'en sms enco e à me le demander. Ce que je sais, c'est que je suis rentré dans ma ch mbre trempé jusqu'aux os, mais le cœur content,
7 septembre.
Pendant ces huit derniers jours, je l'ai vu trois fois. Il ne m'a donné aucun sujet de plainte : il travaille, il réfléchit; son jugement se forme; pas un instant d'humetu; il est calme, docile, doux comme un agneau... Oui, mais c'est l'excès même de sa douceur qui m'inquiète. Il y a dans son état je ne sais quoi qui ne me parait pas naturel, et j'en suis réduit à regretter ces emportements, ces enfances dont je m'étais appliqué à le guérir... Stéphane, vous êtes devenu trop différent de vous-m'me. Il y a peu de temps encore, vos pieds ne tenaient pas à la terre : vif, brusque, ardent, il partait tour à tour de vos lèvres des fusées de colère ou de gaieté, et en un instant vous passiez du désespoir à l'enthousiasme; mais dans nos derniers tête-à-tête, je ne vous reconnais pas. Plus de gestes d'enfant mulin, plus de ces familiarités que j aimais! Vos regards mêmes, en rencontrant les miens, semblent moins assurés; quelquefois ils flottent incertains autour de moi, et à l'étonnement qui s'y peint je suis tenté de croire que ma taille a subitement grandi de quelques coudées et que vous ne pouvez plus la mesurer d'un coup d'oeil... Et puis ces soupirs qui vous échappent... Et cependant vous ne vous plaignez plus de rien; votre destinée semble vous être devenue étrangère. Il faut qu'à mon insu.„. Ah !
malheureux enfant ! je veux savoir... tu parleras, tu me diras...
lo septembre.
Ciel ! quel trait de lumière ! Père Alexis, vous ne m'aviez pas tout dit!... Plus j'y pense... Ah! Gilbert, quelles écailles couvraient tes yeux !... Hier, je lui ai porté cette copie du poème des Métamorphoses que je lui avais promise. Quelques fragments que je lui en avais récités lui avaient inspiré le désir de lire toute la pièce, non sur le livre, mais transcrite de ma main... Nous la lisions ensemble, distique par distique. Je traduisais, expHquais, commentais. Quand nous arrivâmes à ces vers : « Qu'il te souvienne seulement comment la liaison qui se fit entre nos âmes fut un germe d'où naquit avec le temps une douce et charmante habitude, et bientôt l'amitié révéla sa puissance à nos cœurs, jusqu'à ce que l'amour, arrivant le dernier, la couronna de fleurs et de fruits... A ces mots, il fut pris d'un frisson.
« N'allons pas plus loin ! me dit-il en repoussant loin de lui le papier. C'est assez de poésie pour ce soir !... » Et, s'accoudant sur la table, il ouvrit et feuilleta son herbier; mais ses regards et ses pensées étaient ailleurs. Soudain il se lève, fait quelques pas dans la chambre, puis, se retournant vers moi :
a Pensez- vous aussi que Tamitié puisse jamais se convertir en amour?
— Goethe l'assure; il faut Ten croire. »
11 prit une fleur sur la table, la contempla un instant, et l'ayant laissée tomber à terre :
a Je suis un ignorant 1 murmura-t-il en baissant
les yeux. Dites-moi ce que c'est que l'amour?
— C'est la folie de l'amitié.
— Avez-vous jamais été fou?
— Non, et j'imagine que je ne le serai jamais. » Il resta une minute immobile, les bras pendants;
enfin, les relevant lentement et, par un geste dont il est coutumier, croisant ses mains par-dessus sa tête, il détacha ses yeux du sol et me regarda fixement... Oh ! l'étrange expression î Sa vue égarée, un sourire triste et mystérieux errant sur ses lèvres, sa bouche qui voulait parler et à qui la voix manquait... Ce visage, depuis hier soir, il est toujours devant mes yeux; il me poursuit, il m'obsède, en cet instant même son image vient s'imprimer sur le papier où j'écris... Ce serait donc un déguisement forcé que cette tunique de velours noir? Oui, le caractère de Stéphane, son âme, les bizarreries de sa conduite, tout ce qui m'étonnait, tout ce qui m'effrayait, il n'est plus rien que je ne m'explique à cette heure... Gilbert ! Gilbert ! qu'as-tu fait? dans quel abîme... Et pourtant peut-être me trompé-je^ car enfin comment croire?... J'entends sonner la cloche du dîner... Je vais le revoir!... Je tremble, je sens en moi... O mon pauvre cœur tourmenté, cache du moins ton désordre à tous les yeux !
Quelques heures plus tard, Gilbert s'introduisait dans la chambre de Stéphane qui, frappé de sa
pâleur et du trouble de sa voix, s'informa anxieuse-ij ment de ses nouvelles.
a Je vous assure que je me porte fort bien, lui répondit Gilbert en maîtrisant son émotion.
— M'avez- vous apporté des fleurs?
— Non, je n'ai pas eu le temps d'en aller chercher.
— C'est-à-dire que vous n'avez pas eu le temps de penser à moi...
— Oh ! pardon ! je peux penser à vous en travaillant, en lisant du grec, même en do mant. Et tenez, la nuit dernière, je vous ai vu en rêve : vous me traitiez de pédant et me jetiez votre barrette à la figure.
— Voilà un rêve bien extravagant.
— Ah ! permettez... Il me semble qu'un jour...
— Oui, im jour, autrefois, il y a deux siècles.
— Y a-t-il donc longtemps que nous nous connaissons?
— Il n'y a peut-être pas deux siècles, mais il ne s'en faut guère. Moi, j'ai déjà vécu trois fois. Ma première vie, je l'ai passée auprès de ma mère. La seconde... n'en parlons pas ! La troisième, elle a commencé la nuit où, pour la première fois, vous avez en ambé cette fenêtre. Et il y a bien longtemps de cela, si j'en juge par tout ce qui s'est passé depuis lors dans mon âme, dans mon imagination, dans mon esprit. Est-il donc possible que ces deux siècles n'aient duré que deux mois? Et comment se peut- il que dans un si court intervalle il se soit fait en moi de si grands changements? car ils sont tels que j'ai peine à me reconnaître.
— L'un de ces changements, dont je suis fier.
c'est que vous ne me j etez plus votre barrette à la tête.
— C*est une privau é que je prenais seulement avec le pédante
— Et vous vous êtes enfin réconcilié avec lui?
— J*ai découvert que le pédant n'existe pas. Il y a en vous un héros et un philosophe.
— ■ Voilà une découverte que je n'attendais pas de vous, et qui m'étonne autant qu'elle me flatte.
— Quand je vous dis que j'ai changé du tout au tout et que je ne me reconnais plus !
-— Et moi, en dépit de vos transformations, je vous reconnais fort bien. Mon cher Stéphane a conservé son penchant à exagérer toutes ses impressions. Autrefois j'étais un homme à étouffer : aujourd'hui je suis un être extraordinaire qui passe sa vie à concevoir et à exécuter des projets héroïques. Nenni-da, mon poète, je ne suis ni un scélérat ni un paladin, et ce qu'il y a de mieux à dire de moi, c'est que je ne suis pas un sot, que je ne manque pas de coeiu", et que je cours sur les toits avec une remarquable agihté. Oh ! sur ce dernier point, je me rends justice, et je suis prêt à soutenir envers et contre tous que je n'ai pas mon pareil pour gambader sur des chevrons; mais ce n'est pas tout, et pour épuiser le chapitre de mes perfections, il sera bon d'ajouter que j'ai les yeux couleur de pervenche, que je fais les nœuds de cravate à merveille et que je sais distinguer une labiée d'avec une papihonacée.
— Taisez-vous ! s'écria Stéphane avec son impétuosité d'autrefois; taisez- vous !.„ Je vous défends de parler sur ce ton de mon saint patron, de mon ange gardien, de l'incomparable ami qui m'a sauvé du désespoir, de la folie et de la mort I »
Puis, se radoucissant :
«Non, je n'exagère rien; je dis les choses telles qu'elles sont, et la preuve que vous êtes un homme extraordinaire, c'est que tout ce que vous faites vous paraît simple et naturel ! »
Et comme Gilbert haussait les épaules en souriant :
a A qui en avez- vous? poursuivit-il. Tâtez-moi le pouls, vous verrez bien que je n'ai pas la fièvre... Et n'avez-vous pas remarqué comme je suis calme depuis quelques jours?
— Je confesse que votre calme me surprend; mais est-ce bien du calme? Je soupçonne que vous avez seulement couvert le brasier et que le feu couve sous la cendre.
— Et vous tisonnez cette cendre pour en faire sortir des étincelles. A votre aise, mais je vous préviens que vous ne réussirez pas et que je demeurerai insensible à toutes vos provocations.
— Ainsi, depuis une semaine, vous vous sentez réellement le cœur et l'esprit plus tranquilles?
— Oui, et j'en ai sujet. Il y avait en moi un grand fauteur de séditions, un grand ourdisseur de complots. C'était mon orgueil. Eh bien ! vous savez... la joUe scène que je vous fis il y a dix jours... ce beau discours sur la jusquiame... c'était un coup de désespoir de mon orgueil qui faisait des siennes jusqu'au bout et qui, se sentant blessé à mort, voulait vendre chèrement sa vie,
— Tout cela est bien mystérieux pour moi.
— Oui, c'est un grand mystère qu'il est bien temps que je vous découvre.
— Parlez, je vous écouterai avec une religieuse
attention, » dit Gilbert, qui avait peine à respirer.
Stéphane cacha son visage dans ses mains; puis, après un long silence :
« Non, dit-il, je n'ai pas encore le courage de parler. Aussi bien, avant de vous faire une révélation que vous taxerez peut-être d'extravagance, je veux vous prouver encore mieux que je suis de sens rassis et comme je suis devenu sage à votre école. Sachez donc qu'avant de vous connaître, la rehgion n'était à mes yeux qu'une magie grossière à laquelle je croyais avec une déraison passionnée. Je considérais la prière comme un sortilège auquel j'attribuais la puissance de forcer les volontés divines; chaque jour, je sommais le ciel d'accomplir un miracle en ma faveur, et, m'en voyant rebuté, mes prières inexaucées retombaient comme du plomb sur mon cœur. Alors, je me révoltais contre les intelligences célestes, qui refusaient de se rendre à mes enchantements, ou bien je recherchais avec angoisse à quel vice de forme, à quelle précaution négligée, à quel péché d'omission je devais imputer l'impuissance de mes opérations magiques et de mes formules... Ah! saint Georges, saint Serge, si vous pouviez parler, quels récits étranges vous auriez à lui faire ! Vous lui rediriez les questions extravagantes dont je vous accablais, les absurdes prodiges que je réclamais de vos épées, les obsessions dont je lassais votre patience, et tour à tour mes agenouillements, mes prosternations, mes sanglots, les torrents de larmes que je répandais à vos pieds, ma tête battant les murailles ou balayant les dalles de ses cheveux épars, et tout à coup mes révoltes, des éclairs de fureur jaillissant de mes yeux, des
cris de rage, des emportements, des injures, mes mains en délire menaçant le ciel et mes pieds broyant vos nimbes d*or sous leurs trépignements insensés !... Ah ! mon ami, que je sois devenu absolument incapable de pareilles folies, je n'en voudrais pas jurer; mais ce que je sais bien, c'est qu'un soir... ce soir-là, mon Gilbert, votre éloquence si tranquille à la fois et si passionnée avait pris un sublime essor, et à propos d'une pauvre camomille au front pâle, vous aviez cherché à me révéler quelques-unes des grandes lois de la nature. Je vous avais écouté d'une oreille distraite; mais après votre départ, comme il m'arrive souvent, tout ce que vous m'aviez dit me revint avec force à l'esprit, et, oubliant mon passé, mon présent, oubliant jusqu'à mon existence, je m'élançai loin de ce château, je m'envolai dans l'espace jusqu'à cette étoile bleuâtre que de ma fenêtre je vois scintiller à l'horizon, et du haut de ce belvédère aérien je me mis à converser avec cette raison suprême qui se manifeste également dans les fleurettes des bois et dans les splendeurs des nuits. Alors, sentant soudain une douceur secrète couler au fond de mon être, je me demandai : Ce que j'éprouve en cet instant, ne serait-ce pas la religion? Et je me répondis : Oui, la religion, c'est de se trouver bien dans la vérité !... Mon Gilbert, ce que j'ai senti ce jour-là, peut-être ne le ressentirai- je pas de longtemps; mais ne suffit-il pas qu'une fois dans ma vie j'aie goûté de si saintes délices pour que vous ne me traitiez plus en enfant déraisonnable que l'on rougirait de prendre au sérieux? »
Gilbert ne lui répondit que par un serrement de
main, a Hélas ! se disait-il, quand il me révélera son secret, je n'aurai plus le droit de lui dire qu'il est fou.»
« Vous êtes devenu plus traitable, poursuivit Stéphane, cela me donne le courage de cont'nuer. Autrefois donc, vous dirai- je encore, après avoir prié, je m'asseyais là sur cette dalle, au-dessous de la veilleuse, et, fermant les yeux, je m'abandonnais de longues heures durant à de folles rêveries. C'étaient, je vous assure, de véritables visions, tant je réussissais à me rendre présentes les chimères dont je berçais mon esprit. Je voyais les cieux s'ouvrir et le Père éternel tenant conseil dans son palais. « Espiits célestes, di ait-il en passant sa main sur « sa barbe blanche, il est bien temps de venir en aide « à cet enfant ! » Et aussitôt il donnait ses ordres à ses messagers et à ses serviteurs. Saint Georges se revêtait de son éclatante armure, il descendait à travers les airs avec le bruit de la foudre; d'un coup de sa formidable épée, il pourfendait ce sombre château; les murs croulaient; je me sentais enlevé dans l'espace, des anges m'emportaient sur leurs ailes de feu et m'allaient déposer dans quelque île fleurie où m'attendaient ma' mère et la félicité. Quelquefois je me contentais de savourer les âpres plaisirs de la vengeance. Par l'ordre de Dieu, des diables pénétraient ici, armés de leurs fourches enflammées; ils saisissaient Ivan à la gorge, le mettaient sur la roue, sur le gril... Vaines et hideuses imaginations qui ne servaient qu'à irriter ma peine et à redoubler mes terreurs ! Eh bien, mon Gilbert, l'autre soir, vous me parliez ici d'une joie qui ne doit rien à la fortune et sur qui elle ne peut rien.
joie divine que l'homme peut savourer au sein même de la souffrance et qui charme ses plus mornes ennuis... A peine m'eûtes-vous quitté que j'allai m'assoir aux pieds des saints, et, après leur avoir récité mes oraisons, je me livrai à la rêverie; mais cette fois je n'imaginai plus le Père éternel oubliant l'univers pour ne s'occuper que de mon sort, je ne vis non plus de diables torturant mon geôUer. . . Ce qui s'offrit à mes regards, ce fut le Christ... Vêtu d'un manteau noir, il se tenait debout au milieu du ciel, et les soleils se pressaient en foule autour de lui pour mieux voir son visage, comme des enfants curieux qui font la haie pour regarder passer un roi dans la rue. La terre silencieuse le contemplait aussi, l'océan secouait en frissonnant sa crinière d'écume, les palmiers se balançaient doucement sur leurs rochers, et de grands aigles, l'aile étendue, tournoyaient lentement en traçant dans le vague des airs un long sillage de feu. Alors il écarta les plis de son manteau et laissa voir une large blessure par où s'échappait un sang rouge, et lui regardant couler ce sang, un sourire si doux se fit jour sur ses lèvres qu'on eût dit une aube nouvelle se levant sur l'univers. Et cependant son sang coulait toujours, et les astres, l'océan, les palmiers du désert, les aigles du ciel s'écrièrent tous éperdus : « Seigneur, qui donc êtes-vous?... » Alors une voix suave comme le « soupir lointain d'un orgue leur répondit : «Je suis « la joie dans la passion ! »
A ces mots, les yeux de Stéphane s'allumèrent, et regardant fixement Gilbert :
« Et maintenant ne suis-je qu'un esprit chimérique;» un enfant à demi^ ou un cerveau malade
qui se repaît de billevisées, un incorrigible briseraison?... Non, vous convenez que j'ai profité de vos leçons, qu'il m'est entré un grain de sagesse dans la tête, et que, sans avoir vu le fond des choses, à tout le moins j'ai des intervalles lucides... S'il en est ainsi, mon Gilbert, crois comme parole d'Évangile ce que je vais te dire : Tu as travaillé de toutes tes forces à guérir mon âme, et il n'est pas dans le monde de plus habile médecin que toi. Et pourtant toutes tes peines eussent été perdues, si tu n'avais eu à tes côtés un allié tout-puissant que tu ne connais point, et que je vais te révéler... Ah ! dis-moi, quand pour la première fois tu as pénétré dans cette chambre, n'as-tu pas senti qu'un esprit céleste s'y gHssait à ta suite? Tu es parti, il est resté, il ne m'a plus quitté, il ne me quittera jamais... Regarde, ces murailles ne te parlent-elles pas de lui? Ces saints ne remuent-ils pas les lèvres pour te murmurer son nom? Et l'air qu'on respire ici n'est-il pas plein de ces parfums délicieux que répandent sur leur passage les envoyés du ciel? Que ce génie me parut d'abord étrange ! Son visage m'était inconnu, jamais ses traits ne m'étaient apparus dans mes songes. Inquiet, confondu, je lui disais : Qui donc es-tu? quel est ton nom? Et un jour, Gilbert, un jour, c'est par ta bouche qu'il m'a répondu... Gilbert, Gilbert, oh ! la bizarre compagnie que vous m'aviez donnée en sa personne ! Parfois il s'asseyait auprès de moi, pâle, lugubre et vêtu de deuil, et il me soufflait au cœur des tristesses empoisonnées dont je n'avais jamais soupçonné l'amertume. Et me sentant pris d'un inexprimable désir de mourir : Je te connais, lui disais-je^ tu dois être le frère de la mort... Mais
tout à coup, se transformant, il m'apparaissait tenant à la ma'n une marotte dont il agitait les grelots, et il m chantait des chansons qui remplissaient mes oreilles de fiévreux bourdonnements. La tête me tournait, des fumées passaient devant mes yeux, mes regards vacillants s*enivraient de visions, et il me semblait à moi, pauvre enfant nourri de fiel et de larmes, que la vie était une fête étemelle sur laquelle le ciel se penchait en souriant. Alors je disais au génie : A cette heure je vous connais mieux, vous êtes le frère de la folie... Mais il se transformait encore, et soudain je le voyais se dresser devant moi enveloppé de longues ailes blanches comme un séraphin; sérieux et doux à la fois, une raison divine paraissait dans ses regards, et la sérénité qui brillait sur son front annonçait un habitant du ciel. . . Dans ces moments-là, mon Gilbert, sa voix était plus pénétrante et plus persuasive que la tienne; il me répétait tes paroles et me donnait la force d'y croire, il gravait tes leçons dans mon esprit, il insinuait ta sagesse dans ma folie, ton âme dans mon âme; et sache-Le bien, si le lis a bu les sucs de la terre, si le lis a grandi, si le lis doit fleurir un jour, ce n'est pas à l'impuissant soleil que tu m'as apporté dans ta poitrine qu'il en faut rendre grâce, mais à lui, l'esprit céleste, à lui qui alluma dans mon cœur une flamme sainte dont plaise à Dieu qu'il embrase aussi le tien ! »
Et à ces mots, se levant :
a En ai-je assez dit? s'écria-t- 1 d'une voix entre» coupée, et m'as- tu enfin compris?
— Non, répondit résolument Gilbert, cet esprit céleste, je ne le connais point ! »
Stéphane se tordit les bras :
« Cruel, tu ne veux donc rien deviner? » murmura-t-il d'un air égaré.
Et, s'approchant de la fenêtre, il y demeura quelques instants accoudé^ Quand il se retourna vers Gilbert, ses yeux étaient mouillés de pleurs; mais, par un de ces changements à vue qui lui étaient familiers, il avait le sourire sur les lèvres.
« Ce que je n'ose vous dire, je l'ai écrit tout à l'heure, » reprit-il.
Et tirant une lettre de son sein :
« C'est une dernière ressource que je me suis ménagée. J 'espérais que vous me dispenseriez d'y avoir recours. 0 cœur dur ! à quels abaissements réduis-tu ma fierté !... »
Et il lui présenta la lettre; mais se ravisant :
« J'y veux ajouter quelques mots. »
Et il courut s'asseoir à sa table, et comme sa plume était tombée à terre et qu'il ne la pouvait retrouver, il tailla vivement un crayon avec un poignard très affilé qu'il prit au fond d'un tiroir.
« Quel singulier canif vous avez là ! lui dit Gilbert en s'approchant.
— C'est un stylet russe de la fabrique de Toula. H appartient à Ivan, qui me le prêta avant-hier à la promenade pour déraciner une plante. Il a oublié de me le reprendre.
— Vous m'obligerez en le lui rendant, répondit Gilbert; c'est un joujou que je n'aime pas à voir dans vos mains. »
Stéphane fit un signe d'assentiment, et se pencha sur son papier. La lettre qu'il avait écrite quelques heures auparavant était ainsi conçue :
« Mon Gilbert, écoute une histoire. J'avais onze ans quand mon frère Stéphan mourut. A peine était-il enseveli, que mon père me fit appeler auprès de lui. Il tenait dans ses mains des vêtements semblables à ceux que je porte aujourd'hui, et il me dit : « Stéphane, comprenez-moi bien. C'est ma fille « qui vient de mourir, c'est mon fils qui vit encore. » Et comme je m'obstinais à ne pas comprendre, ayajit fait apporter un cercueil, il le plaça sur une table et me coucha dedans, et, refermant peu à peu le couvercle, il me disait : « Ma fille, êtes-vous « morte? » Quand le couvercle fut entièrement fermé, je me décidai à parler et je criai : « Mon « père, votre fille est morte. Qu'il soit fait comme « vous l'entendez !... )> Alors il me retira du cercueil, éperdue d'horreur et d'épouvante, et il s'écria : « Stéphane, souvenez- vous que ma fille est « morte. S'il vous arrivait de l'oublier jamais... » Il n'en dit pas davantage, mais ses regaiâs achevèrent son discours... Gilbert, en cet instant, la fille de mon père ressuscite pour te dire qu'elle t'aime d'im invincible amour qu'elle ne te peut cacher plus longtemps. Dans ma simplicité, j'ai cru d'abord que je vous aimais comme vous m'aimiez; mais vousmême avez pris soin de me désabuser. Un jour, vous m'avez parlé de notre séparation prochaine, et vous me disiez : « Nous nous reverrons quelquefois. » Et vous n'entendiez pas le cri de mon cœur qui vous répondait : Passer un jour sans te voir, quel enfer ! Quand j'eus bien reconnu que votre amitié était un dévouement, une vertu, une sagesse, et que la mienne était une folie, alors la fille de mon père pensa mourir, si durs étaient les tourments que lui
infligea son orgueil en révolte. Ah ! que n*eussé-je donné, mon Gilbert, pour que, devinant qui j'étais, tu tombasses à mes genoux en t'écriant : Moi aussi, je sais aimer follement!... Mais point; tu n*as rien compris, rien soupçonné. Mes cheveux, la ressemblance de ma mère empreinte sur mon visage, ce sourire qu'on assure avoir passé de ses lèvres sur les miennes... O le plus aveugle des hommes ! que je te haïssais par instants !... Mais ne semble- t-il pas en vérité qu'il y ait une fatalité qui me poursuive? Cette main armée de griffes qui, s'appesantissant sur mon épaule, me força de me prosterner devant toi, aujourd'hui je ne sens plus ses ongles dans mes chairs, et cependant mes genoux vacillent, faiblissent, se dérobent sous moi, et de nouveau tu me vois tomber à tes pieds... Oh ! oui, mon pauvre orgueil est bien mort. La foudre grondait quand il rendit son dernier soupir. Il te souvient, je pense, de ette nuit d'orage... Collée à la vitre, je dévorais du regard les ténèbres pour te découvrir au sein de la tourmente... Tout à coup, les cieux s'embrasèrent, et je t'aperçus debout sur le rebord de ta fenêtre, te penchant fièrement sur l'abîme auquel tu semblais jeter un défi. Enveloppé d'une lumière étincelante, tu m'apparus comme un esprit bienheureux, et je m'écriai : C'est un des élus de Dieu! je puis sans honte lui demander grâce et merci !... Et à présent, mon Gilbert, ne t'avise pas de me dire que mon amour est une maladie, et qu'en la soignant bien... Mon Dieu ! tout cela ne servirait de rien, les saints eux-mêmes ont refusé de me guérir ! Ne cherche pas non plus à m'épouvanter^ ne me parle pas d'obstacles insunnontables.
302 LE œMTE KOSTIA
de l'impossibilité de notre union, des dangers qui nous menacent... L'avenir ! nous en causerons plus tard; à cette heure, je ne veux savoir qu'une chose, c'est que tu es capable de m'aimer comme je t'aime... Ami, si la haine se peut changer en amour, cela serait-il donc impossible à l'amitié? Gilbert, Gilbert, oubliez ce qu'a fait de moi la barbarie rafi&née d'un père; oubliez mes emportements, mes violences, mes mutineries d'enfant mal élevé; oubliez la véhémence de mon langage, la brusquerie de mes gestes; oubliez la fontaine, ma cravache levée sur vous; oubliez ces jeunes villageois par qui je me faisais baiser les pieds; oubliez jusqu'à cette barrette que je vous jetai à la figure, car, le ciel m'en soit témoin ! je sens s'éveiller dans mon sein un cœur de femme; il secoue son long sommeil, U remue, il soupire, il parle, et le premier nom qu'il prononce, le seul qu'il veuille jamais savoir, c'est le tien !...
« Que te dirai- je encore? Je veux t'apparaître dans tes rêves parée comme pour une fête, vêtue de blanc, le sourire aux lèvres, des perles autour du cou, autour de ma tête les fleurs que tu aimes, des anémones blanches, des gentianes bleues... Seulement, prends-y garde, dans ma couronne il s'est glissé des fleurs de jusquiame. Arrache-les toi-même de mes cheveux, de crainte que leurs parfums ne me versent au cœur un poison mortel !... Mais non, je ne veux pas t'efiErayer. Stéphane est sage, elle est raisonnable, elle ne demande pas l'impossible; elle te donne le temps de respirer, de te recueillir. Demeure, si tu le veux, une semaine, quinze jours, im mois, mon Dieu ! sans repaiÉÛtre ici, iusqu'à ce
qu'il se lève, ce jour bienheureux où tu pourras t'écrier avec ton poète adoré : « A son tour, Tamitié « révéla sa puissance à mon cœur, et enfin ramonr, « venant le dernier, la couronna de fleurs et de fruits. »
A cette lettre, Stéphane ajouta les mots que voici .
« Et si ce jour, Gilbert, si ce jour ne devait jamais venir!... »
Mais ici elle hésita, sa main tremblait; elle regarda tour à tour Gilbert et le couteau; puis, se levant .
« Je ne sais comment finir ma lettre, lui dit-elle. Vous suppléerez aisément à ce qui manque. Gardezvous de la lire ici; emportez-la dans votre tourelle, vous Ty méditerez plus à loisir... »
Et à ces mots, lui ayant remi . le papier, elle laissa échapper un éclat de rire convulsif.
« Toujours ce même rire que je déteste ! dit Gilbert en s'efforçant de cacher Tangoisse qui le dévorait.
— Voulez- vous savoir ce qu'il signifie? lui dit la jeune fille en le regardant en face. Lorsqu'il y a trois ans nous passâmes à Baden-Baden, le père Alexis eut la fantaisie de me conduire dans la maison de jeu, et en entrant j'entendis un éclat de rire qui devait ressembler beaucoup à ceux qui vous choquent si fort... Qui donc se permet de rire ainsi? dis-je au bon père. Il alla aux informations, et me rapporta que le rieur était un homme qui venait de gagner des sommes énormes, et qui se disposait à jouer quitte ou double... Quitte ou double ! ajoutât-elle; jouer à quitte ou double ! Si j'allai perdre ! »
Tou à coup ses prunelles se dilatèrent, son regard devint étincelant, elle renversa la tête en arrière.
et, étendant les bras vers Gilbert, elle s'écria :
« Tu sais qui je suis, et tu m'as condamnée dans ton cœur. Ah ! penses-y à deux fois, tu tiens ma vie dans tes mains. ». ;
Et, après avoir reculé de quelques pas, elle se re-
onma brusquement, s'enfuit à travers la chambre,
ouvrit à la hâte une petite porte latérale e disparut.
Comment Gilbert s'y prit- il pour retourner chez Itîi?... Tout ce qu'il en sait lui-même, c'est qu'au sortir de la racarne, hors de sens, oubliant toute idée de péril, il commit pour la première fois l'insigne imprudence de traverser debout ce toit où d'ordinaire il avait peine à cheminer assis. Ne voyant et n'entendant rien, absorbé tout entier dans ime seule pensée, il s'élance devant lui au pas de course. A son allure et à son maintien, la lune, qui brillait au ciel, dut le prendre pour un fou ou pour un somnambule. Il atteignait l'extrémité du toit, quand, une ardoise brisée venant à gUsser sous son pied, il tomba lourdement, et c'était fait de lui, si dans sa chute sa main n'avait rencontré par miracle le bout traînant de son échelle, à laquelle il eut la force de se retenir. Les ardoises sont friables, et quand elles heurtent contre un corps dur, elles se brisent en mille morceaux. Celle que Gilbert venait de précipiter dans l'espace rencontra une pointe de rocher qui la fit voler en éclats, et l'un des éclats frappa à la main, sans le blesser, un homme qui d'aventure rôdait à cette heure au haut du ravin.'
La destinée avait voulu que ce soir-là M. Leminof eut une lettre pressée à expédier par la poste, et vers neuf heures, contrairement à tous les us et coutumes de sa maison, il avait envoyé Fritz à uni
gros bourg, distant d'une lieue, où le courrier passait pendant la nuit. Malheureusement, à son retour, Fritz vit briller une lumière dans la chaumière de sa Dulcinée. L'appétit, l'occasion, quelque diable aussi le faussant, il quitte la route, marche droit à la cabane, ouvre la porte, qui n'était fermée qu'au loquet, entre à pas de loup, et surprend sa beUe assise sur un escabeau et ravaudant son linge. Il s'assied auprès d'elle, lui conte fleurette, et bientôt de s'émanciper ! La donzelle, espiègle et fort dégourdie, au lieu d'éveiller son père, qui dormait dans la pièce voisine, se précipite vers la porte, s'élance dehors, et gagne à la course le sentier serpentant qui longeait la crête du ravin. Cent fois plus agile que Fritz, elle prend l'avance, puis elle fait halte, l'appelle, et dans le moment où il croit la saisir, elle s'échappe et court de plus belle. Elle continue ce jeu jusqu'à ce que, se sentant lasse, elle s'éclipse derrière un buisson, et, riant sous cape, voit passer devant el'e l'amoureux géant, qui continue de monter, trempé de sueur, faisant force glissades, et craignant à tout coup de tomber dans le précipice. Enfin, à force de grimper, le voilà parvenu à l'endroit où le sentier s'arrête, à deux pas de la corniche, hau e de quarante pieds. Le moyen que sa fantasque princesse ait escaladé cette muraille! Tout à coup, il entend une voix argentine qui l'appelle d'en bas. Dans son dépit, il se donne un grand coup de poing sur le front; mais au moment où il va redescendre, son oreille est frappée d'un bruit singulier, un éclat d'ardoise effleure sa main et lui arrache un cri de surprise. Il lève vivement la tête, et à la faveur des clartés de la lune il aperçoit sur sa droite
3o6 LE COMTE KOSTIA
une ombre suspendue dans les airs. Il la voit monter, s'arrêter sur le bord d'une fenêtre, se pencher et bientôt disparaître à ses yeux.
« Oh ! oh ! dit-il tout ébahi, voilà qui est particulier ! M. le secrétaire s'en va donc la nuit faire des rondes sur les toits? Et à cet effet nous nous sommes procuré des échelles de corde. Je me trompe bien, ou Son Excellence M. le comte goûtera peu cette invention. Peste ! le luron a bon pied et bon œil ! Pour risquer ainsi sa peau, il faut qu'il y ait gros à gagner... Ma foi ! fiez- vous donc à ces faces de chattemite ! »
Le grand Fritz était si stupéfait de sa découverte, qu'il s'assit un moment sur une pierre pour en conférer avec lui-même. La belle idée dont accoucha son épaisse cervelle fut que M. le secrétaire appartenait à l'illustre confrérie des ambidextres, et que ses tournées nocturnes avaient pour but la recherche d'un trésor caché. Fier de sa sagacité et enchanté de l'occasion qui s'offrait à lui de satisfaire ses ressentiments, il redescendit le sentier, non sans peine, et, sourd à la voix et aux éclats de rire de la chevrière, qui le provoquait à de nouveaux ébats, il regagna la route et se dirigea à grands pas vers le château.
« Oh çà! monsieur le secrétaire, se disait le drôle avec un méchant sourire, vous m'avez précipité à bas d'un escaher et vous avez pensé me faire mettre à la porte de cette maison. Que diriezvous si je vous en faisais sortir par la fenêtre? »
Le lendemain (c'était le second dimanche de septembre) , Gilbert sortit vers dix heures du matin et dirigea ses pas du côté d'un réduit solitaire et sauvage. C'était une étroite clairière, au bord d'une petite mare desséchée par les ardeurs de Tété, et près de laquelle il avait souvent herborisé pour Stéphane. Entre des massifs d'arbres qui s'écartaient de toutes parts, sous un pan de ciel bleu, un fond de limon noirâtre^ inégal et crevassé, des herbages, des scirpes, des joncs flétris; çà et là quelques flaques d'eau croupissante dont la surface était ridée par les ébats de l'araignée aquatique; plus loin, ime grande touffe de longs roseaux empanachés qui frissonnaient au moindre souffle et berçaient sur leurs quenouilles tremblantes des papillons rouge assoupis et des libellules rêveuses ; sur les berges escarpées de la mare, des fleurs tristes, des épiaires, le trèfle d'eau, le plantain des sables; dans un coin, un saule aux racines déchaussées, qui se penchait sur .l'étang tari comme pour y chercher son image disparue; alentour, des orties, des ronces, des bruyères sèches, des genêts défleuris; cette atmosphère moite et épaisse qui est propre aux lieux humides, la lumière du jour légèrement voilée par les vapeurs de la terre, une odeur de plantes en fermentation, de longs silences interrompus par des bruits sourds; un air d'abandon, de désœuvrement, de lassitude» la langueur mélancolique d'une vie qui s'éteint et
3o8 LE COMTE KOSTIA
qui se regrette... et comme le ressouvenir de quelque chose qui fut et ne renaîtra jamais... Jamais ! c'est bien là le mot que murmurait tout bas aux oreilles de Gilbert cette agreste solitude. Jamais ! se répétait-il à lui-même, et son cœur était oppressé par le sentiment de l'irréparable. Il s'assit sur le gazon, à quelques pas du saule, et, les coudes appuyés sur ses genoux, la tête dans ses mains, il se plongea dans une longue et douloureuse méditation. Je dirai tout : il ressentait par intervalles au fond de son être, tout au fond, le frémissement d'une joie secrète qu'il n'eût osé se confesser; mais c'était là un mouvement passager de son âme qu'il ne réussissait pas à démêler au milieu du tourbillon qui l'agitait. Et puis, dans un tel moment, il ne songeait guère à se demander ce qu'il pouvait sentir ou ne pas sentir. Son esprit était ailleurs. Tan toi, il cherchait à se représenter toutes les phases successives de cette douloureuse existence dont il possédait désormais la clef; tantôt, il éprouvait une tendre admiration pour l'énergie et la souplesse de cette jeune âme dont une infortune sans nom n'avait pu briser le ressort. Et maintenant l'abandonner, rompre des nœuds si étroits et si doux, n'était-ce pas la condamner au désespoir, la livrer en proie à la violence de ses passions exaltées par le malheur? Ne devait-il pas tenter au moins d'arracher de ce cœur enivré cette flèche fatale, ce funeste amour qui était à ses yeux un péril, une extravagance, une calamité?... Et de réflexion en réflexion, d'inquiétude en inquiétude, il en revenait toujours à déplorer son propre aveuglement. Les bizarreries de conduite de Stéphane, certaines saillies de Cciractère, l'abandon
passionné de son langage, sa figure, ses cheveux, ses regards, les grâces de son sourire, comment ne s'était-il pas rendu à tant d'indices qui combattaient son erreur? Et ce manque de pénétration qui procédait du tour peu romanesque de son esprit, il le taxait de grossièreté de sens et se l'imputait à crime...
Il était profondément enfoncé dans sa rêverie quand le cri d'un corbeau le réveilla. Il rouvrit les yeux, et lorsqu'il eut perdu de vue l'oiseau croassant qui traversa la clairière à tire-d'aile, il regarda un instant un beau papillon diapré qui voltigeait autour du saule; puis, apercevant dans Therbe, à la portée de sa main, une jolie parnassie de marais, il la détacha soigneusement du sol avec sa racine et se mit à l'observer d'un œil attentif. Il admirait la teinte pourprée de son pistil et l'or de ses étamines qui se mariaient agréablement à l'éclatante blancheur de la corolle, et il se surprit à dire :
« Voilà une charmante fleur que je n'ai pas encore montrée à mon Stéphane : il faut que je la lui porte... »
Mais aussitôt, revenant à lui-même et jetant au loin avec dépit l'innocente fleurette, il s'écria :
« O destinée, que vos jeux sont bizarres !
— Oui, la destinée est bizarre ! » lui répondit une voix qui ne lui était pas inconnue ; et avant qu'il eût le temps de se retourner, le docteur Vladimir s'était assis à ses côtés.
Vladimir Pauhtch avait fort bien employé sa matinée. Au sortir du Ut, il avait reçu en audience privée le grand Fritz, qui, n'osant s'adresser directement à son maître, dont les sourcils le iaisaient
trembler, était venu prier le docteur de recevoir ses révélations et de vouloir bien les transmettre à Son Excellence. Sitôt que, d'un ton échauffé et mystérieux, il se fut ouvert de son important secret :
« Il n'y a rien là d'étonnant, lui avait répondu froidement Vladimir. Ce jeune homme est somnambule, et la conclusion de votre petite histoire, c'est qu'il faut griller sa fenêtre. J'en parlerai au comte Kostia.»
Sur quoi Fritz s'était retiré la tête basse, fort capot du tour que prenait l'aventure. Après son départ, Vladimir Pauhtch avait eu la fantaisie d'aller se promener sur le monticule gazonné, et chemin faisant il se disait :
c Mes soupçons seraient-ils donc fondés ? »
Il avait passé une heure parmi les rochers, étudiant les lieux, examinant l'aspect du château de ce côté-là et tout particulièrement les divers accidents de la toiture. Comme il contemplait la tour carrée qu'habitait Stéphane, il la vit paraître à sa croisée et demeurer quelques instants, les yeux attachés sur la tourelle de Gilbert.
G Oh ! pour le coup, je sais à quoi m'en tenir I se dit-il; mais, pour risquer ainsi sa tête, il faut que notre idéahste soit éperdûment amoureux. Il ira bien jusqu'au bout de son rôle. Tâchons de le voir et de lui parler. »
En remontant au château, Vladimir avait vu Gilbert s'enfoncer dans les bois, et, sans être aperçu, il l'avait suivi de loin.
« Oui, la destinée est bizarre! répéta-t-il, et il faut ou lui résister en face et la braver résolument ou se soumettre humblement à ses caprices et faire le mort. Il n'y a que cela de raisonnable, et les
demi-mesures sont le cachet des sots. Quant à moi, j'ai toujours été partisan du Sequere Deum que j'interprète ainsi : Abandonne- toi aux impulsions de la fortune, et marche devant toi les yeux bandés, »
Et comme Gilbert ne répondait mot :
« Oserais- je vous demander, poursuivit-il, ce qui vous faisait dire tout à l'heure que les jeux de la fortune sont bizarres?
— Je pensais, répondit tranquillement Gilbert, à l'empereur Constantin le Grand, lequel, comme vous savez...
— Ah ! c'est trop fort, interrompit Vladimir. Eh quoi ! par une belle matinée, au milieu des bois, en face d'une petite mare desséchée qui ne manque pas de poésie, assis dans l'herbe et une jolie fleur blanche à la main, c'était l'empereur Constantin qui faisait le sujet de vos méditations? Quant à moi, je n'ai pas la tête aussi rassise, et je vous confesserai que tantôt, en rôdant parmi ces fourrés, je n'étais occupé que des jeux bizarres de ma propre destinée et, chose singulière, j'éprouvais le besoin de les conter à quelqu'un.
— Vous m'étonnez, repartit Gibert; je ne vous croyais pas si expansif .
— Et qui de nous, repartit Vladimir, ne dément jamais son caractère? En Russie, les devoirs de mon état m'obligent d'être obscur, ténébreux, cousu de mystères de la tête aux pieds, un grand pontife de la science ne parlant que par sentences et d'un ton d'oracle; mais ici je ne suis plus tenu de faire mon métier, et par une réaction de la nature, me trotjvânt seul dans un bois avec xm. homme de sens et
de cœur, la langue me démange comme une pie borgne. Voyons, si je vous racontais mon histoire, me promettez- vous d'être discret?
— Sans doute. Pourtant, s'il vous faut à tout prix un confident, à quoi tient-il que, lié comme vous l'êtes avec le comte Kostia...
— Ah ! justement, quand vous saurez mon histoire, vous comprendrez par quelle raison, dans mes tête-à-tête avec Kostia Petrovitch, je lui parle souvent de lui et rarement de moi. »
Et à ces mots Vladimir Paulitch retroussa ses manchettes, et montrant ses poignets à Gilbert :
« Regardez bien ! lui dit-il. Ne voyez-vous là aucune marque, aucune cicatrice?
— J'ai beau regarder...
— C'est bizarre. Il y a pourtant quarante années que je porte les menottes, car tel que vous me voyez, moi, Vladimir Pauhtch, moi l'un des premiers médecins de la Russie, moi le savant physiologiste, je suis le rebut de la terre, je suis l'égal d'Ivan; en quatre mots je suis un serf !
— Vous un serf ! s'écria Gilbert stupéfait.
— Ne vous étonnez pas trop; ces aventures-là sont communes en Russie, » dit Vladimir Paulitch en souriant du bout des lèvres.
Et il reprit :
« Oui, monsieur, je suis un des serfs du comte Kostia, et jugez si je lui suis reconnaissant de ce qu'il lui a plu dans sa bonté de façonner, avec l'humble argile dont la nature avait pétri l'un de ses moujiks, la glorieuse statue du docteur Vladimir Paulitch? Cependant, de toutes les faveurs dont il m'a comblé, celle qui me touche le plus, c'est que,
grâce à sa discrétion, tout à l'heure encore il n'y avait dans le monde que deux hommes, lui et moi, qui me connussent pour ce que je suis. Depuis deux minutes, il y en a trois.
« Mes parents, poursuivit-il, étaient des paysans de l'Ukraine, et mon premier métier fut de garder les moutons; mais j'étais né médecin. Un malade, homme ou mouton, était à mon sens le plus intéressant des spectacles. Je me procurai quelques livres, j'acquis une légère teinture d'anatomie et de chimie, et tour à tour je faisais des dissections ou je recherchais des simples, dont j'expérimentais les vertus avec une ardeur infatigable. Pauvre, dénué de toutes ressources, élevé dès l'enfance dans de sottes superstitions dont j'avais peine à m'affranchir, vivant au milieu d'hommes grossiers, ignorants, avilis par l'esclavage, rien ne put me rebuter, me décourager. Je me sentais né pour déchiffrer le grand livre de la nature et pour lui arracher ses secrets. J'eus le bonheur de découvrir des spécifiques contre le tac et la clavelée. Cela me rendit célèbre trois lieues à la ronde. Après les quadrupèdes, je m'essayai sur les bipèdes. J'opérai quelques cures heureuses. On venait de toutes parts me consulter. Fier comme Artaban,le petit berger, assis à l'ombre d'un arbre, rendait ses infaillibles oracles, et on l'en croyait d'autant plus volontiers que la nature avait mis dans ses yeux, ces regards obscurs et voilés dont le mystère impose aux sots. La terre à laquelle j'appartenais était possédée par une vieille parente du comte Kostia. A sa mort, elle lui laissa son bien. Il vint visiter son nouveau domaine; il entendit parler de moi, me fit appeler auprès de lui, m'interrogea,
fut frappé de mes dons naturels et de mon génie pré» coce. Il projetait déjà de fonder un hôpital dans celui de ses villages où est sa résidence d'été, il pensa qu'il pourrait un jour tirer parti de moi. Je pars avec lui, il m'emmène à Moscou. Cachant à tout le monde ma situation, il me fait instruire avec le plus grand soin. Maîtres, livres, argent, j'avais tout à foison. Ma félicité était si grande que j'osais à peine y croire, et il m'arrivait parfois de me mordre le doigt pour m' assurer que j e ne rêvais pas. Quand j'eus vingt ans, Kostia Petrovitch me fit entrer à l'École de médecine; quelques années plus tard, je dirigeais son hôpital et une maison de santé qu'il fonda par mon conseil. Mes talents et mon bonheur ne tardèrent pas à me faire connaître. On parla de moi à Moscou; j'y fus appelle en consultation. Me voilà en passe de faire fortune et, ce qui me touchait davantage, recherché, fêté, courtisé, adulé ! Le petit berger, le moujik, était devenu roi et plus que roi, car un médecin qui a la main heureuse est adoré comme un dieu par ses clients, et je ne crois pas qu'ime jolie femme gratifie ses amants de la moitié des sourires qu'elle prodigue à pleines lèvres au magicien de qui dépendent sa vie et sa jeunesse. Dans ce temps-là, monsieur, j'étais encore dévot. Jugez de la place que tenait le comte Kostia dans mes prières, et avec quelle ferveur je le recommandais à l'intercession des saints et de la bienheureuse Marie... La prospérité a néanmoins ceci de mauvais, qu'elle porte l'homme à se méconnaître. Enivré de ma gloire et de mes succès, j'oubhai trop ma jeunesse et mes moutons, et cet oubli pensa me perdre. Je fus appelé à donner des soins
LE COMTE KOSTl 315
à un officier de cavalerie retiré du service. Il avait une fille qui se nommait Pauline; elle était belle et charmante. Je me croyais insensible à l'amour, et cependant à peine feus- je entrevue que je m'épris pour elle d'une violente passion» Songez que j'avais vécu jusqu'alors dans une continence de moine ascétique; la science avait été mon adorée et superbe maîtresse. Quand les passioiîs s'allument dans un cœur chaste^ elles y deviennent des fureurs. J'aimais Pauline avec rage, avec idolâtrie. Un jour elle me fit comprendre que ma folie ne lui déplaisait point. Je me déclarai à son père, j'obtins son agrément, et pensai mourir de bonheur. Le lendemain, j'allai trouver la comte Kostia, je lui contai mon aventure, je le suppliai de m'affranchir. Il se mit à rire, me montra qu'une telle extravagance était indigne de moi. Le mariage n'était point mon fait. Une femme, des enfants, bagage inutile dans ma vie ! Les petits bonheurs et les petits tracas domes^ tiques éteindraient le feu de mon génie, tueraient en moi l'esprit de recherche et l'audace de la pensée. D" ailleurs ma passion était-elle sérieuse? De l'humeur dont il me connaissait, j'étais incapable d'aimer» C'était un méchant tour que me jouait mon imagination. Que je demeurasse huit jours sans voir Pauline, et ma guérison était assurée L., Pour toute réponse, je me précipitai à ses pieds, je collai ma bouche sur ses mains, j'arrosai de larmes ses genoux, je baisai la teiTe devant lui... Il riait toujours, et finit par me demander en ricanant si pour posséder Pauline, il était nécessaire de Tépouser.
« Mon amour était un culte. A ces paroles insui-
3i6 LE COMTE KOSTIA
tantes, la colère me prit; je me répandis en imprécations, en menaces. Bientôt pourtant, rendu à moimême, je le conjurai d'excuser mes emportements, et, reprenant le langage d'une servile humilité, je m'efforçai d'amollir par mes larmes ce cœur de bronze. Peines perdues ! il demeurait inflexible. Je me roulai sur le plancher en m'arrachant les cheveux. Et lui de rire toujours !... Ce dut être, monsieur, une scène curieuse. Représentez-vous qu'à cette époque j'étais assez recherché dans ma mise. J'avais un jabot brodé, de fort belles manchettes en point d'Alençon; je portais des bagues à tous les doigts, et mon habit était de la dernière fraîcheur et d'une coupe fort élégante. Songez aussi que d'habitude, mon maintien, ma démarche, mon air de tête respiraient la hauteur et l'arrogance. Les parvenus ont beau faire, ils se décèlent toujours. J'avais le verbe haut, le ton dominateur; je m'enveloppais de mystérieuses obscurités que déchiraient par instants les éclairs de mon génie, et comme j'avais accompli quelques guérisons extraordinaires qui ressemblaient fort à des miracles ou à des tours de sorcier, mes poses d'hiérophante ne semblaient point trop déplacées, et j'avais des dévots qui encourageaient les hcences de mon orgueil par l'excès de leur humilité... Et voilà que tout à coup, cet homme d'importance, ce miraculeux personnage, il était là, couché à plat ventre, implorant la merci d'un maître inexorable, et il se tordait comme un ver de terre, sous le pied qui lui broyait le cœur !... Enfin Kostia Petrovitch perdit patience; il me saisit dans ses puissantes mains, me remit sur mes pieds, et me poussant violemment contre la muraille :
« Vladimir Paulitch, s'écria-t-il d'une voix ton- « nante, fais-moi grâce de tes contorsions de femme- « lette et rappelle- toi qui je suis et qui tu es. Un (( jour j'aperçus sur un grand chemin un méchant « morceau de charbon; je le ramassai, au risque de « me salir les doigts, et, comme je suis un peu chi- « miste, je le mis dans mon creuset et le convertis en <( diamant. Et au moment où je viens de sortir mon « bijou et où je le porte en bague à mon doigt, tu me (( demandes de m'en défaire ! Ah ! mon iîls, sur mon « honneur, je ne sais à quoi il tient, que je ne te ren- « voie vers tes moutons. Allons, fais un effort sur ta « passion, sois raisonnable, rentre en toi-même. « Attends ma mort, mon testament t'affranchira; « mais jusque-là, ne t'en déplaise, tu seras ma chose « et ma propriété. Garde-toi de l'oubher, ou je te « brise en morceaux comme ce verre ! » — Et, saisissant une fiole sur la table, il la lança contre la muraille et la fît voler en éclats...
« En ce moment-là, monsieur, le comte Kostia montrait un peu trop de vivacité, mais au fond il avait raison. Était-il juste qu'il perdît tout le fruit de ses peines? Pensez-y, ce lui était une grande jouissance d'orgueil que de pouvoir se dire : Le grand docteur si fêté, si admiré, il est ma chose et ma propriété... Son mot était juste, il me portait en bague à son doigt. Et puis il prévoyait l'avenir. Voilà deux années de suite qu'il lui a suffi de remuer le bout de son index pour que j'accourusse en hâte du fond de la Russie, soulager ses pauvres nerfs tourmentés.
« Vous savez comme est fait le cœur de l'homme. S'il avait eu l'imprudence de m'affranchir ,
3i8 LE COMTE KOSTIA
Tan dernier je serais venu par bon procédé; mais cette fois-ci. „ »
Pendant que Vladimir parlait, Gilbert se disait en lui-même :
« Cet homme est bien le compatriote du comte Leminof. »
Et puis, se rappelant Taimab^e et généreux Moscovite avec lequel il avait été lié autrefois, il concluait équitablement que la Russie est grande, et que, la nature se plaisant aux contrastes, ce grand pays produit tour à tour les âmes les plus dures ou les plus tendres qui soient au monde.
« Encore im coup, poursuivit Vladimir, le comte Kostia avait raison; le malheur est que la passion n'entend pas raison. Je le quittai la mort dans Tâme, mais fermement résolu à lui tenir tête et à pousser ma pointe. Vous voyez que dans cette occasion j'observais mal la grande maxime Sequere fatum. Je me flattais de surmonter le courant. Vaine illusion ! Mais si Ton n'en avait point, serait-on amoureux?...
« Pauline habitait une petite ville située à deux lieues de notre village. Dès que j'avais quelque loisir, je montais à cheval et volais auprès d'elle. Le surlendemain de la terrible scène, je fis avec cette aimable fille et son père une promenade en voiture. Comme nous allions sortir de la ville, je fus saisi d'un subit tressaillement... Je venais d'apercevoir sur le trottoir le comte Kostia, qui, tenant sous son bras sa canne à pommeau d'or, s'acheminait paisiblement à notre rencontre. Il me reconnut, sourit agréablement, et fit signe au cocher d'arrêter ses chevaux et à moi de descendre.
« — Peste de rindiscret ! Fouette, cocher ! s'écria gaiement Pauline.
« Mais j'avais déjà ouvert la portière...
« — Excusez-moi, lui dis- je, je suis à vous dans un instant... »
« Et en disant ces mots j'étais si pâle qu'elle pâlit aussi, conmie assaillie d'un sinistre pressentiment. Kostia Petrovitch ne me retint pas longtemps. Après m'avoir salué avec une politesse cérémonieuse, il me dit d'un ton goguenard :
« Vladimir, elle est, ma foi, charmante. Ce qui me « chagrine, c'est que, si ton mariage n'est pas rompu « avant ce soir, demain cette jolie fille apprendra de « moi qui tu es.,. »
« Et là-dessus, me saluant de nouveau, il s'éloigna en fredonnant une ariette...
« L'argent, monsieur, m'avait toujours paru si peu de chose auprès de la gloire et de la science, et d'ailleurs mon amour pour Pauline était si pur de tout alhage, que je n'avais jamais eu l'idée de m'informer de sa fortime ni de la dot qu'elle devait m'apporter. Le soir de ce même jour, comme nous prenions le thé en famille dans le salon de mon futur beau-père, j'affectai de mettre sur le tapis cette importante question, et je fis paraître des vues si intéressées et une si sordide cupidité que le vieil officier fijiit par s'en indigner. Pauline a l'âme fière; elle nous écouta quelque temps en silence, enfin, se levant, elle m'écrasa d'un regard de mépris, et, le bras étendu, me montra du doigt la porte... Ce diable de regard, monsieur, je ne l'ai pas oublié, il m'a longtemps poursuivi; aujourd'hui encore il m'arhve de le voir en rêve...
« En rentrant chez moi, j'essayai de me tuer, mais je m'y pris maladroitement, je me manquai. Ce sont de ces choses où l'on ne réussit jamais du premier coup. Ce qui m'empêcha de recommencer, c'est que le Sequere fatum me revint à la mémoire. Je dis aux flots qui battaient ma poitrine épuisée : « Em- « portez-moi où il vous plaira ! vous êtes mes maîtres, «je suis esclave... » Et croyez-moi, monsieur, cette douloureuse mésaventure ne laissa pas de me profiter. Elle me fit faire de salutaires réflexions. Pour la première fois je m'avisai de réfléchir, je dépouillai mon esprit de tous les préjugés qui lui restaient, je pris congé de toutes les chimères, je vis le monde et la vie tels qu'ils sont, et je prononçai que le ciel est vide. Mes manières ne tardèrent pas à se ressentir de l'assagissement de mon esprit. Plus d'arrogance, adieu les forfanteries. Je n'abdiquai pas mon orgueil, mais il devint plus traitable et plus commode, il renonça à piaffer, à faire la roue; le paon se changea en un homme de bonne compagnie. Et voilà, monsieur, à quoi sert l'expérience assistée du Sequere fatum. Elle m'a rendu sage, honnête homme et athée... Aussi, peu de temps après, je disais un beau matin au comte Kostia :
« De tous vos bienfaits, le plus précieux fut de me « délivrer de PauHne. Cette femme m'aurait perdu. « Ah ! comte Kostia, comme je ris dans ma barbe « en me ressouvenant des ridicules litanies dont « je régalai un jour vos oreilles ! Vous me connais- « siez bien. Amour de tête, feu de paille ! Kostia « Pétrovitch, grâce à vous, mon esprit a acquis des « clartés dont il vous aura une reconnaissance éter- « nelle... »
« Cette déclaration le toucha, il m*en aima davantage. Il a toujours eu un faible pour les hommes qui entendent raison. Jusqu'alors, en dépit des marques d'affection qu'il me prodiguait, il m'avait toujours fait sentir la distance qui était entre nous. A partir de ce jour, j'entrai dans son intimité, je participai à ses secrets, et ce qui resserra encore notre amitié, c'est que j'eus un jour occasion de lui sauver la vie au péril de la mienne.
— Et Pauline? dit le curieux et sympathique Gilbert.
— Ah ! Pauline vous intéresse !... Rassurez- vous. Six mois après notre rupture, elle fit un riche mariage. Elle habite encore sa petite ville, elle est heureuse et n'a rien perdu de sa beauté. Je la rencontre quelquefois dans la rue en compagnie de son mari et de ses enfants, et j'ai le plaisir de la voir détourner la tête... Et moi aussi, monsieur, j'ai des enfants : ce sont mes élèves. On les appelle, à Moscou, les -petits Vladimir, et l'un d'eux deviendra un jour un grand Vladimir. Je lui ai révélé tous mes secrets, car je ne veux pas qu'ils meurent avec moi, et ma fin pourrait bien être proche. J'ai encore un important travail à mettre au net; aussitôt ma besogne achevée, que la mort me prenne ! La vie du petit berger de l'Ukraine a été trop agitée pour durer longtemps. Courte et bonne, voilà ma devise. »
Et, à ces mots, se penchant brusquement vers Gilbert et le regardant dans le blanc des yeux :
« A propos, lui dit-il, pensiez- vous réellement à Constantin l'empereur quand vous vous êtes écrié : Q destinée, que vos jeux sont bizarres? »
Peu s'en fallut que Gilbert ne se laissât déconcer-
ter par cette vive apostrophe; mais il fut prompt à se remettre.
« Ah ! ah ! pensait- il, ce n'est pas pom: rien que tu m*as conté ton histoire; tu avais des intentions. Qui sait si ce n*est point le comte Leminof qui t'a chargé de me confesser? »
Vladimir déploya pour faire parler Gilbert tout ce qu'il possédait d'habileté; ses questions insidieuses ne tarissaient pas : Gilbert demeura impénétrable. De temps en temps ils se regardaient fixement Tun l'autre, chacun cherchant à troubler son adversaire et à surprendre son secret; mais en vain leurs regards croisaient le fer, ils étaient tous les deux si sûrs à la parade que pas une botte ne portait. Enfin Vladimir perdit patience.
« Mon cher monsieur, s'écria- t-il, j'ai la faiblesse d'ajouter foi aux songes, et j'en ai fait un l'autre nuit qui m'a fort troublé. Je rêvai que le comte Kostia avait une fille et qu'il la rendait fort malheureuse parce qu'elle avait le double tort de n'être pas sa fille et de ressembler d'une manière frappante à une femme dont il ne chérissait pas le souvenir. Vous voyez que les rêves sont aussi bizarres que les jeux de la fortune. Ce qui est plus grave, c'est que le malheur et la beauté de cette enfant avaient fortement touché votre cœur et que vous aviez conçu pour elle une vive passion.
« Que faut- il faire? » me dit es- vous un jour.
« Alors je vous contai mon histoire, et je vous dis : Vous voyez de quelle trempe est le caractère de Kostia Petrovitch. N'espérez pas le fléchir, il se ferait un jeu de vous briser le cœur. Si j'avais été aussi amoureux que vous l'êtes, j'aurais enlevé Pau»
line et me serais enfui avec elle au bout du monde. Un enlèvement! voilà votre seule ressource. Et notez... (c'est dans mon rêve que je vous parlais ainsi), et notez que si vous exécutez heureusement ce hardi coup de main, le comte, d'abord furieux de voir sa victime lui échapper, finira certainement par en prendre son parti. La vue de cette enfant lui fait horreur; la tyrannie même qu'il exerce sur elle Tagite et porte le désordre dans ses nerfs. Dès qu'elle l'aura quitté, il respirera plus librement, se portera mieux et pardonnera au ravisseur qui aura délivré sa vie du ferment de haine qui la troublait. Alors vous pourrez traiter avec lui, et je serai bien trompé si votre chère maîtresse tarde à devenir votre femme... C'est ainsi, je vous le répète, que je vous parlais dans mon rêve et j'ajoutai : « Ne « perdez pas un instant; il y a péril en la demeure. « Kostia Petrovitch a conçu des soupçons; demain « peut-être il sera trop tard !... »
— Et là- dessus vous vous êtes réveillé, » interrompit Gilbert en éclatant de rire.
Puis se levant :
« Vos rêves n'ont pas le sens commun, mon cher docteur : car, sans compter que M. Leminof n'a pas de fille, le don d'aimer m'a été refusé par la nature, et le seul enlèvement dont je sois capable, c'est celui des taches d'encre d'un in-folio. Avec un peu de chlore, voyez- vous... »
Puis, ayant fait quelques pas pour ramasser la parnassie qu'il avait jetée loin de lui :
« Parlons de choses plus sérieuses, continua- t-il en reprenant avec Vladimir le sentier qui conduisait au château. Cette jolie fleur n'est-elle pas une
capparidée? et n'est-il pas vrai que les capparidées... »
Chemin faisant, ils ne s'entretinrent que d'étamines hypogynes. Arrivés à l'entrée de la terrasse, ils se séparèrent amicalement. Vladimir regarda Gilbert s'éloigner, et il murmura entre ses dents :
« Ah ! tu n'as pas voulu parler, tu me refuses ta confiance et tu n'enlèves que les taches d'encre ! Alors que ta destinée s'accomplisse ! »
Dirai- je tous les mouvements divers qui agitaient le cœur de Gilbert? On les devinera sans peine. A toutes les inquiétudes qui le dévoraient, il venait de s'en ajouter une autre plus poignante encore, la crainte que tout ne fût découvert. « En dépit de mes précautions, se disait-il, quelque espion aposté par le comte m'aurait-il aperçu courant sur les toits? Il n'y a pas d'apparence. Je croirais plutôt que les yeux de lynx de Vladimir Paulitch ont su lire sur le visage de Stéphane. A table, il l'observe curieusement. Peut-être aussi mes regards m'ont-ils trahi. Cet esprit, grossier dans sa subtilité, a pris pour un amour vulgaire la tendre et généreuse pitié que m'inspirait une grande infortune. Sans doute il s'en est ouvert au comte, et c'est par son ordre qu'il a tenté de forcer ma confiance et de m'arracher des aveux. Stéphane ! Stéphane ! tous mes efforts n'auront-ils donc abouti qu'à faire fondre sur votre tête de nouveaux malheurs?... » Ce qui le calma un peu, ce fut la réflexion qu'il fit qu'elle l'avait autorisé de son propre mouvement à demeurer au moins deux semaines sans retourner auprès d'elle. « D'ici là, pensait-il, j'aviserai à quelque expédient. Il importe avant tout de faire perdre la piste à ce basset qui
est sur nos traces. Aussi bien n'est-il plus ici pour longtemps. Son départ me sera un grand soulagement, car c'est un dangereux personnage. Pourvu seulement que Stéphane soit sage ! »
Le dîner se passa bien; Vladimir n'y parut pas. Le comte fut gai, aimable. Stéphane, quoique très pâle, était aussi calme que les jours précédents, et ses regards n'essayèrent pas de rencontrer ceux de Gilbert, qui sentit diminuer ses alarmes; mais, quand on se fut levé de table, Kostia Petrovitch étant sorti de la chambre le premier, sa fille eut le temps, avant de le suivre, de se retourner vivement, de tirer de sa manche un petit papier roulé et de le jeter aux pieds de Gilbert, qui le ramassa. Quelle ne fut pas sa douleur quand, après s'être enfermé à double tour dans sa rotonde, il lut les lignes suivantes :
« L'esprit de ténèbres est rentré en moi ! Je n'ai pu fermer l'œil de la nuit dernière. J'ai la tête en feu. J'ai peur, je doute, je me désespère. Mon Gilbert, il faut à tout prix que je te voie ce soir, car il n'est rien dont je ne me sente capable. O mon admirable ami ! viens du moins me consoler, viens ôter de devant mes yeux le couteau qui est resté ouvert sur ma table... »
Gilbert passa deux heures dans une indescriptible angoisse. Tant qu'il fit jour, il demeura debout accoudé sur la tablette de basalte, espérant toujours que Stéphane paraîtrait à sa fenêtre et qu'il pourrait l'entretenir par signes; mais il attendit en vain. Et déjà la nuit commençait à s'épaissir. Il déUbérait, il balançait, il hésitait. Enfin dans ce combat intérieur, une pensée finit par dominer toutes les autres.
^ EE COMTE KÔSTÎÂ
Il croyait voir Stéphane échevelée, le déses» poîr dans les yeux; il croyait voir aussi dans ses mains un couteau dont la lame effilée jetait dans la nuit de funèbres éclairs... Épouvanté de ces horribles images, il ferme son cœur à tous les conseils de la prudence, il suspend son échelle, il descend, il traverse les toits, enjambe la fenêtre, s'élance dans la chambre... Stéphane l'attendait, accroupie aux pieds des saints. Elle se lève, bondit, saisit avec un geste convulsif le couteau qui était sur la table, en dirige la pointe vers son cœur, et s'écrie d'une voix vibrante •
a Gilbert, pour ïa première et la dernière fois, m'aimes- tu?... »
ESrayé, tremblant, hors de lui, Gilbert lui ouvre ses bras. Elle rejette le poignard loin d'elle, pousse un cri de joie, de délire, s'élance d'un bond vers son ami, l'enlace de ses bras, et se suspendant à ses lèvres, elle s'écrie :
a II m'aime ! Il m'aime ! Je suis sauvée ï... »
Gilbert, tout en lui rendant ses caresses, cherche à calmer sa fièvre et ses emportements... Mais tout à coup il a pâli. De l'alcôve voisine vient de sortir un soupir pareil à celui qu'il entendit dans l'un des corridors du château.
« Nous sommes perdus ! mirnnure-t-il d'une voix étoufîée. On est venu nous surprendre. »
Mais elle, se cramponnant à lui, et le visage illuminé d'une joie insensée :
» Tu m'aimes! je suis heureuse. Que m'importe le reste?... »
En cet instant, la porte de l'alcôve s'ouvre, et le comte Kostia paraît sur le seuil, terrible, menaçait.
la lèvre contractée par un sinistre sourire. A cette vue, sa fille releva lentement la tête, puis elle fit quelques pas au-devant de lui, et pour la première fois elle osa regarder en face ce père qui, depuis tant d'années, la tenait ployée et frissonnante sous sa main de fer. Alors, semblable à une jeune lionne au poil hérissé, faisant flotter sur ses épaules ses cheveux en désordre, le corps frémissant, les sourcils froncés, l'œil en feu, d'une voix sombre et rauque :
« Ah ! vraiment, c'est donc bien vous, monsieur ! s'écria-t-elle ; soyez le bienvenu!... Vous ici, grand Dieu ! En vérité, ces murailles doivent être surprises de vous voir... Oui, entendez-moi, vieilles murailles sourdes, l'homme que vous voyez là sur le seuil de cette porte, c'est mon père ! Ah ! dites-moi, ne l'auriez-vous pas deviné à la tendresse qui paraît dans ses regards, à ce sourire de bonté qui se dessine sur ses lèvres?.. » — Et elle ajouta : « Père dénaturé, vous souvient-il encore que vous aviez jadis une fille? Cherchez bien, vous la trouverez peutêtre au fond de vos souvenirs... Eh bien ! cette fille que vous avez tuée, elle vient de sortir de son cercueil, et celui qui l'a ressuscitée, c'est l'homme que voici!... » Et s'exaltant toujours plus : « Oh! comme je l'aime, cet homme divin ! et en l'aimant, fille attentive à vous complaire, qu'ai- je fait autre chose que d'exécuter vos volontés? car enfin n'estce pas vous-même qui un jour m'avez précipitée à ses genoux?... J'y suis restée !... »
Mais, à ces mots, épuisée par l'excès de son émotion, ses forces l'abandonnèrent : elle poussa un cri, ferma les yeux, s'affaissa sur elle-même. Cependant Gilbert s'était déjà élancé vers elle : il
l'enleva dans ses bras et la déposa inanimée dans un fauteuil; puis il se plaça devant elle, lui faisant un rempart de son corps. Quand il reporta ses regards sur le comte, il ne put s'empêcher de frémir, car il crut revoir le somnambule ! Les traits de Kostia Petrovitch s'étaient décomposé^, ses yeux étaient injectés de sang et ses prunelles ardentes et fixes semblaient près de sortir de leurs orbites. Il se baissa lentement et ramassa le couteau, après quoi il demeura quelque temps immobile, sans donner aucun signe de vie, si ce n'est que par intervalles il passait sa langue sur ses lèvres, comme pour apaiser la soif de sang qui le consumait... Enfin il se mit en marche, la tête haute, le bras et le couteau suspendus en l'air, et ne demandant qu'à frapper. Alors, le voyant venir à lui, Gilbert recouvra tout son calme, et il s'écria d'une voix claire et forte :
« Comte Leminof, rappelez à vous votre raison, qui est près de vous échapper !... «
Et comme l'effroyable fantôme avançait toujours, il découvrit brusquement sa poitrine et s'écria d'une voix plus forte encore :
c Comte Kostia ! frappe, voici mon cœur ! Mais tes coups n'arriveront pas jusqu'à moi... le spectre de Morlof est entre nous ! »
A ces mots, le comte poussa un rugissement de bête fauve, suivi d'un gémissement long et plaintif. Un combat terrible s'engagea en lui; son front crispé, les mouvements convulsifs qui agitaient son corps par saccades, et les flots d'écume qui débordaient sur les lèvres, témoignaient de la violence de l'effort qu'il se faisait. Enfin la raison
LE COMTE KOSTIA 32c
l'emporta; son bras retomba et laissa échapper le couteau, les muscles de son visage se détendirent, ses traits reprirent par degrés leur expression naturelle; il se retourna du côté de Talcôve et s'écria :
« Ivan, viens donner des soins à ta jeune maîtresse, qui s'est évanouie. »
Ivan parut. Qui se chargera de peindre le regard qu'il jeta à Gilbert? Cependant le comte était rentré dans l'alcôve; il en rapporta une bougie éteinte qu'il ralluma tranquillement ; puis, avec un geste aisé :
« Mon cher monsieur, dit-il à Gilbert, il me semble que nous sommes de trop ici. Veuillez sortir avec moi par l'escalier, car à Dieu ne plaise que vous retourniez chez vous par-dessus les toits. S'il vous arrivait malheur, Byzance et moi nous en serions inconsolables! »
Gilbert était ainsi fait, qu'en ce moment M. Leminof lui inspirait plus de pitié que de colère. Il obéit, et, le précédant de quelques pas, il traversa l'alcôve et le vestibule et descendit l'escalier. Quand il fut à l'entrée du corridor, se retournant et s' adossant contre la muraille :
a J'aurais deux mots à vous dire, » murmura-t-il tristement.
Le comte, s'arrêtant sur la dernière marche, s'accouda nonchalamment sur la balustrade et lui répondit en souriant :
« Parlez, je suis prêt à vous entendre; vous savez que j'ai toujours du plaisir à causer avec vous.
— Je vous supphe, lui dit Gilbert, de pardonner k votre fille Tamertume de son langage. Elle parlait
dans le délire. Je vous jure qu'au fond de coeur elle vous respecte, et que vous n'auriez qu'à le vouloir pour qu'elle vous aimât comme un père. »
M. Leminof ne répondit que par un haussement d'épaules qui signifiait :
« Que m'importe?
— Je tiens à vous dire encore, reprit Gilbert, que votre colère doit retomber tout entière sur moi seul. C'est moi qui suis allé trouver cette enfant, qui me haïssait; je l'ai contrainte de me recevoir, je lui ai imposé mes soins et je n'ai eu ni cesse ni repos que je n'eusse gagné son affection. »
Le comte haussa encore les épaules, comme pour dire :
a Je vous crois; mais en quoi cela change- t-il la situation?
— Quant à moi, poursuivit Gilbert je vous affirme, sur mon honneur, qu'hier seulement j'ai arraché à votre fiUe son secret. »
Le comte lui répondit :
« Je vous crois sans peine; mais dites-moi, je vous prie, est-il vrai qu'à cette heure vous aimez cette petite fille comme elle vous aime? »
Gilbert réfléchit un instant ; puis, ne prenant conseil que des intérêts et de la dignité de Stéphane, il répondit :
a Oui, j'ai conçu pour elle une pure et chaste pas« sion. »
Une joie ironique parut sur le visage du comte.
« A merveille ! dit-il; c'est tout ce que je désirais savoir. Nous n'avons plus rien à nous dire. »
Gilbert redressa la tête :
a Un mot encore, monsieur ! s'écria- t-il. Je n*?
LE COMTE KOSTÎA 33i
vous quitte pas avant que vous m'ayez juré que vous ne toucherez pas à un des cheveux de votre fille, et que vous ne vous vengerez pas sur elle de ma généreuse imprudence !
— Peste ! dit le comte en riant, vous le prenez sur un ton superbe; mais je vous dois de la reconnaissance. Tantôt, votre sang-froid m'a empêché de commettre un crime qui eût été une sottise, car il n'y a que les sots qui se vengent à coups de couteau. Aussi je vous accorderai plus encore que vous ne demandez. Désormais ma fille n'aura plus à se plaindre de moi, et je m'occuperai paternellement de son bonheur. Il lui déplaît d'être sous la garde d'Ivan; il ne sera plus que son humble serviteur. J'entends qu'elle soit libre comme l'air, et toutes ses fantaisies me seront sacrées. Je commencerai par lui rendre son cheval, s'il n'est pas encore vendu. Je ferai plus : je lui permettrai de reprendre les vêtements de son sexe. Mais je mets à tant de faveurs deux conditions : la première, c'est que vous resterez ici au moins six mois encore; la seconde c'est que vous n'essayerez ni de voir ma poupée, ni de lui parler, ni de lui écrire sans mon agrément. »
Gilbert poussa un profond soupir.
« Je vous le jure sm: mon honneur ! répondit-il.
— Donnant, donnant ! reprit M. Leminof. J'ai votre parole, et j'y crois comme à mot d'Évangile. »
Quand le comte rentra dans son cabinet, le docteur Vladimir, qui l'attendait avec impatience, l'examina des pieds à la tête comme s'il eût cherché à découvrir sur ses vêtements ou sur ses mains quelque tache de sang; puis, comprimant son émotion :
« Eh bien ! lui dit-il froidement, comment l'affaire s'est elle passée?
— Fort bien ! dit le comte en se jetant dans un fauteuil. Je n'ai tué personne. La raison de ce jeune homme m'a rendu la mienne. »
Vladimir Paulitch pâlit.
« Ainsi, dit-il avec un sourire forcé, cet audacieux séducteur en a été quitte pour une algarade !
— Vous n'avez pas le sens commun, Vladimir Paulitch ! Que parlez-vous de séduction? Les Gilbert sont pour vous une énigme. Ils ne sont pas nés sous la même planète que les docteurs Vladimir et les comtes Leminof. Il y a là-dedans de l'humanitaire, du chevalier errant, de la sœur grise, du saint Vincent de Paul ! Avec cela, notre philanthrope a la passion des marionnettes, et dès son arrivée, il me prévint qu'il s'entendait à les faire jouer. Il faut croire qu'il a voulu se donner à lui-même la représentation de quelque acte sacramentel, de quelque mystère du moyen âge. La pièce a bien débuté. Les personnages principaux étaient la foi, l'espérance et la charité. Par malheur, l'amour s'est mis de la partie, et le mystère s'est transformé en un drame de cape et d'épée. J'en suis fâché pour lui : ces drameslà finissent toujours mal.
— Vous vous trompez, comte Kostia, répondit ironiquement Vladimi' : ils se terminent souvent par un mariage.
— Vladimir Paulitch ! s'écria le comte en frappant du pied, tu as le don de m'exaspérer. Aujourd'hui tu as passé plus d'une heure à souffler dans mon âme le feu de la vengeance. Tu hais ce jeime homme. Je crois, sur mon honneur, que tu es jaloux
de lui. Crains- tu donc que je ne le mette dans mon testament au lieu et place du petit berger de rUkraine?... Penses-en ce qu'il te plaira, mon cher docteur; ce qui est certain, c'est que si j'avais eu l'affreuse maladresse de tuer cet aimable compagnon de mes études, dans ce moment je le pleurerais avec des larmes de sang, car, je ne sais qu'y faire, il m'est cher en dépit de tout ; mais qui aime bien, châtie bien, et je ne puis m'empêcher de le plaindre en songeant à toutes les souffrances que je lui vais faire endurer. Là-dessus va te coucher, docteur. Demain matin, tu t'en iras de ton pied léger à trois lieues d'ici, de l'autre côté de la montagne, jusqu'à une jolie auberge dont je t'indiquerai le chemin. Je m'y rendrai à cheval. J'ai besoin d'exercice et de distraction. Nous nous retrouverons là et dînerons ensemble. Entre la poire et le fromage, nous causerons physiologie, ' et tu te mettras en quatre pour me divertir.
— Mais y pensez-vous? s'écria Vladimir surpris aie, dernier point. Vous allez permettre à ces deux amants.
-— O le pauvre esprit, en dépit de sa sagesse ! interrompit le comte. En matière de vengeances, tu ne connais que le calicot et la cotonnade. Moi, je me plais à ourdir les miennes avec des fils d'or et de soie ! »
Etant rentré dans sa chambre, Vladimir Paulitch se dit à lui-même :
« Ces deux hommes sont par trop raisonnables. La pièce ne marche pas. Il faut que je me charge du dénoûment. »
Ivan entra de grand matin dans la chambre de Gilbert. La figure du pauvre serf faisait peine à voir. Il avait les yeux rouges et gonflés, et tous ses traits étaient bouffis. Partout sur son visage on apercevait la marque sanglante de ses ongles, dont il avait labouré son front et ses joues. Il prévint Gilbert que vers midi le comte Kostia sortirait avec Vladimir Paulitch et serait absent le reste du jour.
a n me laissera ici pour vous surveiller et lui rendre compte à son retour de tout ce que j'aurai vu et entendu. Je ne suis pas méchant; mais, après ce qui s'est passé, vous seriez fou d'attendre de moi la moindre complaisance. Mes yeux, mes oreilles et ma langue feront leur devoir. Sachez d'ailleurs que le bârine est aujourd'hui d'une humeur très sombre. Ha les lèvre blanches, et il passe fréquemment sa main gauche sur ses sourcils, ce qui est un signe certain que son âme est à l'orage.
— Mon cher Ivan, répondit Gilbert, moi aussi je serai absent tout le jour; comme tu le vois, ton office de surveillant en sera plus facile, »
Ivan poussa un soupir de soulagement. Il lui sem» bla qu'ime montagne tombait de dessus sa poitrine.
« Je vois avec joie, dit-il, que vous vous repentez de votre péché et que vous promettez d'être plus sage à l'avenir. Ah ! si mon jeune père pouvait entendre raison comme vous !
LE COMTE KOSTTA 335
— Ton jeune père, comme tu l'appelles, sera aussi raisonnable que moi. Mais fais-moi la grâce de me dire...
— Oh! rassurez- vous ; son évanouissement n'a pas été long. A peine m'étais- je approché de lui qu'il a rouvert les yeux et m'a demandé si vous étiez encore vivant. Sur ma réponse il s'est écrié : « Ah ! « mon Dieu ! que je suis heureux ! Il a la vie sauve « et il m'aime! » En parlant ainsi, il a voulu se levei'; mais il était si faible qu'il est retombé. Alors je l'ai transporté sur son lit, et il m'a dit : « Ivan, « voilà quatre nuits que je n'ai fermé l'œil... » Et à ces mots il a souri, et, au milieu de son sourire, il s'est endormi. Il dort encore.
— Pour que Stéphane soit sage, reprit Gilbert, il faut qu'elle s'occupe, qu'elle travaille des doigts et de l'esprit... Tiens, prends cette fleur blanche, ajouta-t-il en lui présentant la pajrnassie qu'il avait cueillie la veille. Tu lui diras de ma part de la peindre aujourd'hui dans son herbier. »
Et comme Ivan examinait la plante d'un air de défiance :
« Va, ne crains rien ! Je n'y ai point caché de billet. Je suis un homme d'honneur, mon cher Ivan, et je ne reprends jamais ma parole. »
Ivan enfouit la fleur dans une de ses manches, et il sortit en murmurant :
« Comment tout cela finira- t-il? Ah! puisse la très a nte Trinité rega der enfin en pitié cette maison, ou nous sommes tous perdus ! »
Gilbert -sortit. Laissant sur sa droite le plateau et ses épais fourrés, il gagna la grande route et suivit longtemps le bord du Rhin. Xi passa toute la journée
à courir. Mille pensées lui roulaient confusément dans Tesprit; mais il en revenait toujours à se dire :
« J*y perdrai la vie ou je sauverai cette enfant ! » Comme le soleil commençait à décliner vers l'horizon, il retourna au château. U chercha le père Alexis, il le trouva dans la chapeUe. Le bon père avait appris d*Ivan ce qui s*était passé la veille. Il adressa les plus vifs reproches à Gilbert; toutefois, après avoir entendu ses explications, il se radoucit, et d'un ton d'indulgence grondeuse il lui rappela le vieux proverbe : « A chacun son métier, » « Les bœufs, ajouta-t-il, sont nés pour tirer la charrue, les oiseaux pour voler, les abeilles pour faire du miel; la vocation des Gilbert est de lire de gros livres et d'en faire, celle des père Alexis d'édifier et de consoler leur prochain. Tu as empiété sur mon emploi, tu as voulu courir sur mes brisées. Et à quoi ont abouti tes efforts? A gâter ma besogne. N'avais-tu donc pas remarqué comme cette enfant se portait mieux depuis deux mois, comme elle était plus tranquille, plus douce, plus résignée? Je l'avais si bien prêchée qu'elle avait fini par entendre raison. Et toi, tu es venu lui mettre en tête une folle amourette qui vous coûtera à tous les deux bien des larmes ! »
Mais là- dessus, lui saisissant le bras avec force : « Et quel besoin avions-nous de ton aide, le bon Dieu et moi? Avais- tu donc oublié?... Ouvre les yeux, regarde ! Aujourd'hui, mon enfant, aujourd'hui même j'ai mis la dernière main à mon grand ouvrage. »
Et il lui montrait du doigt deux longues files de
figures blêmes, surmontées de nimbes d'or, que deux lampes suspendues à la voûte éclairaient d'un our mystérieux. Semblable à un général qui fait le dénombrement de ses troupes :
« Regarde ces trois barbes blanches, lui disait-il ; c'est Isaïe, c'est Jérémie, c'est Ezéchiel. De ce côté, voilà les saints guerriers martyrs. Voilà saint Procope, voilà saint Théodore, qui brûla le temple de Cybèle... Sa torche n'est pas si bien éteinte qu'elle ne se puisse raUumer... Et ces archanges qui sont là, penses-tu que leurs bras soient engourdis et que leurs épées se soient à jamais endormies dans leurs fourreaux? »
Et à ces mots, tombant à genoux :
« Et vous, sainte Mère de Dieu, souffrez que votre indigne serviteur vous somme de tenir votre parole ! Que votre droite auguste paraisse enfin ! Qu'à la vue de votre sourcil froncé il s'accomplisse un mystère d'épouvante et de larmes dans les cœurs endurcis ! Que le col de l'orgueilleux soit brisé, et que sa tête altière, courbée par le souffle de vos lèvres comme par un vent de tempête, ploie jusqu'à terre et balaye de ses cheveux la poussière de ce parvis ! »
En ce moment, on entendit une voix qui criait :
« Père Alexis, père Alexis, où êtes- vous? »
Le prêtre pâlit, frissonna. Il essaya en vain de se relever, l'un de ses genoux resta cloué au sol.
« Ah ! mon enfant, s'écria- t-il, n'as- tu pas entendu une voix divine qui me répondait ! »
Mais, l'aidant à se remettre sur ses pieds, Gilbert lui dit avec un sourire triste :
0 II n'y a rien de divin dans cette voix-là. EUe a
un accent provençal fort prononcé, et, si je ne me trompe, c'est celle du cuisinier Jasmin, qui est là dans la cour, une lanterne à la main, et qui vous appelle.
— Tu as peut-être raison, lui répondit le bon père en secouant la tête et passant la main sur son front baigné de sueur. Allons voir ce que nous veut ce cher Jasmin. Peut-être m'apporte- t-il mon dîner. Je Tavais pourtant prévenu que je me proposais de jeûner aujourd'hui. »
Jasmin ne les vit pas plutôt sortir de la chapelle qu'il accourut vers eux et dit au pope :
« Je ne sais, mon père, ce qui vient d'arriver à Ivan; mais tantôt j'étais entré dans sa loge pour lui porter son repas, je l'ai trouvé étendu sur son lit. Je l'ai appelé, je l'ai secoué, impossible de le réveiller. »
Un frisson parcourut tout le corps de Gilbert. S'emparant de la lanterne de Jasmin, il s'élança à la course; en deux secondes il fut auprès d'Ivan. Jasmin avait dit vrai : le serf dormait d'un profond et pesant sommeil. A force de le tirer par le bras, Gilbert réussit à lui faire ouvrir un œil; mais il le referma bientôt, se tourna vers la muraille et se rendormit de plus belle.
« Il faut qu'on lui ait donné un narcotique ! » dit Gilbert, parlant à l'oreille du père Alexis, qui venait de le rejoindre.
Et s'adressant à Jasmin, qui avait suivi le pope :
a Personne n'est-il venu ici cette après-midi?
— Je vous demande pardon, dit le cuisinier. Le docteur Vladimir est revenu de la promenade vers cinq heures. Cela m'a fort surpris, le comte Kostia
m'ayant prévenu avant de partir que M. Stéphane seul dînerait ici aujourd'hui.
— Et dans ce moment le docteur est-il à table?
— Pardon, pardon ! H n'a pas voulu dîner. Il m*a dit, par manière de plaisanterie, qu'avant peu il s'en irait faire un repas prié dans l'autre monde.
— Mais où est-il donc? Dans son cabinet?
— Au bout de deux heures, il est ressorti accompagné de M. Stéphane.
— Et de quel côté sont-ils allés ? s'écria Gilbert en lui secouant violemment le bras.
— Ah ! pardon, monsieur, prenez garde ! Vous allez me disloquer le bras ! répondit le gros Provençal.
— Jasmin, mon bon Jasmin, réponds-moi donc : où sont-ils allés?
— Ah! je m'en souviens; ils ont pris le chemin des bois. »
Et Gilbert de courir. Le père Alexis eut beau lui crier :
« Attends-moi, mon enfant, Je t'accompagnerai. Je suis un homme de bon conseil... »
Autant en emportait le vent. Gilbert était déjà dans les bois.
La tête nue, pâle, hors d'haleine, il courait à toutes jambes. La nuit était venue, et la lune commençait d'argenter les feuillages qui frémissaient au souffle du vent. Gilbert était aveugle aux clartés de la lune, il était som-d aux soupirs du vent. Il n'entendait rien qu'un bruit décroissant de pas dans le lointain, il ne voyait rien qu'un nuage de sang qui flottait devant ses yeux et lui marquait son chemin; la seule pensée qui se fît jour dans son esprit, en proie a«x tésîèbres, était celle-ci :
« Je n'ai pas compris cet homme; c'est une alliance offensive qu'il me proposait hier. J'ai refusé de le venger, il se venge lui-même, et un serf russe qui se venge est capable de tout... »
Et il courait, courait toujours; il eût couru jusqu'au bout du monde, si, à Tun des coudes du chemin, il n'eût aperçu tout à coup à quelques pas devant lui, éclairée de la lune, Stéphane immobile et debout. Gilbert s'arrêta, étendit les bras, poussa un cri. Elle tressaillit, se retourna, et, courant à lui:
« Gilbert, s*écria-t-elle, m'aimes-tu? »
Il ne lui répondit qu'en la pressant contre sa poitrine, et, apercevant en ce moment le docteur Vladimir, qui était assis sur le rebord du fossé, la tête dans ses mains :
« Cet homme ici, avec vous !... balbutia-t-il.
— Je ne sais, dit- elle d'une voix tremblante, si c'est un fou ou un scélérat ; mais ce qui est sûr, c'est qu'il va mourir, car il s'est empoisonné,
— Que dites- vous donc? fit Gilbert en contemplant d'un œil effaré la face morne du docteur, que la lune éclairait en plein; ah 1 je vous en conjure, expliquez-moi.,.
— Que sais- je? dit-elle, depuis hier soir, je crois rêver. Il me semble cependant que cet homme est venu me trouver dans ma chambre. Il avait eu la précaution d'endormir Ivan... J'étais triste à mourir. Il m'a persuadé que vous, mon Gilbert, vous m'attendiez à l'un des carrefours de cette forêt pour vous enfuir avec moi dans une contrée lointaine... Partons ! partons ! me suis- je écriée. Mais, chemi» faisant, j'ai réfléchi, j'ai conçu des soupçons, et à ce tournant de la route j'ai dit à mon sinistre com
pagnon : Amenez-moi mon Gilbert ici, je ne vais pas plus loin!... Alors il m'a regardée avec des yeux effrayants, et je crois qu'il m'a dit : Que m'importe ton Gilbert? Suis-moi, ou tu es morte!... Et en parlant ainsi il fouillait dans son sein, comme pour y chercher une arme cachée; mais, si je ne me trompe, je l'ai regardé fixement en croisant les bras, et je lui ai dit : Tue-moi, mais tu ne me feras pas faire un pas de plus !... »
Vladimir releva la tête.
« Que les ressemblances sont trompeuses! dit-il d'une voix sourde. J'ai connu autrefois une femme qui avait le même tour de visage, et un soir, par la seule puissance de mon regard, je l'obligeai de tomber à mes pieds en s'écriant : « Vladimir Paulitch, fais de moi ce qu'il te plaira !... » Mais votre jeune amie a l'âme faite d'une bien autre étoffe. Vous me croirez si vous voulez, monsieur, le fait est que son charmant visage me frappa subitement d'un respect involontaire. Il me sembla que sa tête était ornée d'un bandeau royal. Son front respirait une noble fierté, la colère gonflait ses narines, et pendant qu'un sourire de mépris errait sur ses lèvres, ses regards annonçaient la candeur d'une âme aussi pure que le rayon de lune qui nous éclaire!... A cette vue, je me suis pris à penser à la femme dont je vous parlais hier, j'ai conçu un mouvement d'horreur pour le guet-apens que j'avais prémédité, et moi, docteur Vladimir, je me suis prosterné aux pieds de cette enfant en lui disant : Pardonnemoi, je suis un misérable 1... Après quoi j'ai avalé une assez forte dose d'un poison de ma composition auquel je ne connais point d'aiir
tidote, et dans deux heures d'ici je ne serai
plus. »
Gilbert le regardait fixement :
« Ah ! grand Dieu ! pensait-il, ce n'est pas la vie de Stéphane, c'est son honneur qui était en danger ! Mais le miracle promis s'est opéré; seulement ce n'est pas celui qu'attendait le père Alexis, puisqu'il a été l'œuvre du Dieu de la nature. »
Stéphane s'approcha de lui, et joignant les mains :
(( Gilbert, Gilbert, murmura- t-elle, fuyons, fuyons ensemble, il en est temps encore ! »
Mais lui :
« Je devine tout ! »
Et se tournant vers Vladimir :
« Monsieur, suivez-moi ! lui dit-il d'un ton d'autorité. Il est bon que le comte Kostia recueille vos derniers soupirs. »
Vladimir réfléchit un instant, puis se levant :
« Vous avez raison, iï faut que je le revoie avant de mourir; mais donnez-moi le bras, car le poison commence à opérer, et j'ai les jambes fort engourdies, »
Ils se mirent en marche. Stéphane les précédait de quelques pas. Par intervalles, Vladimir s'écriait :
« Mourir ! ne plus respirer ! ne plus vo'r le soleil ! ne plus se souvenir ! oublier tout !... »
Et il ajoutait :
« Une seule chose trouble mon bonheur; je ne suis pas assez vengé ! »
Enfin la voix expira sur ses lèvres et les jambes lui manquèrent. Il fallut que Gilbert le chargeât sur son épaule. Il était près de succomber sous le faix, quand il vit venir à lui le père Alexis tout
essoufflé, n ne lui laissa pas le temps de reprendre haleine :
a Prenez cet homme par les pieds ! lui cria-t-il. Je le soutiendrai par les épaules. En route, mon bon père, en route ! Il y va de notre vie à tous ! » Le père Alexis s'empressa de faire ce que Gilbert lui demandait. Ils se remirent en route. Ils marchaient tous la tête basse et se renfermaient dans un funèbre silence, à l'exception de Stéphane, qui, sa barrette enfoncée sur ses yeux, prononçait par instants des mots sans suite, et tour à tour observait Gilbert à la dérobée ou échangeait de mornes regards avec la lune. Arrivés au château, ils traversèrent la cour, montèrent Tescalier sans rencontrer personne; mais en entrant dans le vestibule du premier étage, dont toutes les lanternes étaient allumées, ils entendirent un bruit de pas dans le corridor qui conduisait à la tour carrée.
« M. Leminof est de retour ! dit Gilbert en tressaillant. Père Alexis, transportez cet homme dans sa chambre. Je vais parler au comte. Dans un instant je vous ramènerai; »
Et, saisissant Stéphane par le bras :
« Au nom du ciel, éloignez-vous, lui dît-il à Toreille. Descendez sur la terrasse, tenez-vous cachée ! Il ne faut pas que votre père vous voie avant de m'avoir entendu !
— Crois-tu donc que j'ai peur? » répondit-elle.
Et, lu^ échappant, elle s'élança à la course dans le corridor.
Cependant le père Alexis venait d'en'rer dans la chambre de Vladimir Paulitch, qu'il soutenait avec peine dans ses bras tremblants. Au moment où il le
344 tE COIVCTE KOSTIA
déposait sur son lit, une voix arriva jusqu'à eux, qui proférait ces mots terribles :
« Ah ! c*est trop me braver !... Qu'elle périsse ! »
Et un cri aigu déchira les airs, suivi du bruit sourd d'un corps qui tombait lourdement sur le carreau.
Le père x\lexis regarda Vladimir avec horreur.
« Ce n'était pas assez de la mère, s'écria-t-il, tu viens de tuer la fille ! »
Et il s'élança éperdu hors de la chambre.
Vladimir se mit sur son séant. Une joie atroce illuminait son visage ; recouvrant l'usage de la parole :
« Ma vengeance est complète ! » murmura-t-il.
Mais à ces mots un gémissement lui échappa; le poison commençait à lui brûler les entrailles. Pourtant il oublia sa souffrance quand il vit paraître le comte, suivi du pope, et tenant à la main une épée qu'il jeta dans un coin.
« Comte Kostia, s'écria le mourant, qu'as-tu fait de ta fille?
— Je l'ai tuée, » répondit-il d'un ton bref en l'interrogeant du regard.
Vladimir garda un instant le silence.
« Mon bon maître, reprit-il, te souvient- il de cette Pauline que j'aimais ? Te souvient-il aussi de m'avoir vu me rouler à tes pieds en te criant : Grâce ! grâce pour elle et pour moi? Mon bon maître, aurais- tu oublié ce coin de rue où tu me dis un jour : Cette femme est charmante; mais si votre mariage n'est pas rompu avant ce soir, demain elle apprendra de moi qui tu es !... Ce jour-là, Kostia Petrovitch, vous aviez l'air heureux et souriant... Dites, Kostia Petrovitch, vous en souvient-il? »
Le comte ne répondit que par un sourire dédaigneux.
« 0 le plus simple et le plus crédule des hommes ! poursuivit Vladimir, comment avez- vous pu penser que je viderais jusqu'à la lie ce calice de douleur et de honte, et que je ne me vengerais pas de celui qui avait souri en me le faisant boire?
— Six mois plus tard, tu me sauvas la vie ! fit le comte en haussant légèrement les épaules.
— Cest que tes jours m'étaient chers. Tu ne connais donc pas les tendresses de la haine ! Je voulais que tu vécusses et que ta vie fût un enfer... »
Et il ajouta d'une voix haletante :
« L'amant de la comtesse Olga... c'était moi. » Le comte chancela comme frappé de la foudre. Il s'appuya au dossier d'une chaise pour ne pas tomber; puis s' élançant vers la table, il se saisit d'un carafon plein d'eau, et, buvant à même, il le vida d'un seul trait. Alors d'un ton convulsif :
« Tu mens ! dit-il. La comtesse Olga n'a pu se donner à un serf !
— Un peu plus de mémoire, Kostia Petrovitch. Vous oubliez qu'à ses yeux, je n'étais pas un serf, mais un docteur illustre, une façon de grand homme... Cependant je te veux consoler. La comtesse Olga ne m'aimait pas plus que je ne l'aimais. Mes regards mystérieux, mes menaces avaient comme ensorcelé cette pauvre tête; elle était mourante de peur dans mes bras, et quand au sortir d'un si doux entretien elle m'eut entendu m'écrier : « Olga Vassilievna, votre amant est un serf !... » à ee coup, elle pensa mourir de honte et d'horreur. »
Le comte ieta à son serf un regard d'indicible xa
dégoût, et, faisant un effort surhximain pour lui adresser une fois encore la parole :
« Impossible ! dit-il. Cette lettre que tu m'adressas à Paris...
— Je craignais que votre déshonneur ne vous demeurât caché, et d'ailleurs que m'importait de vivre? »
M. Leminof se tourna vers le prêtre, qui était resté debout au fond de la chambre.
« Père Alexis, cet homme dit- il vrai? »
Le pope s'inclina silencieusement.
« Et c'est ainsi, prêtre imbécile, que tu as enduré mort et martyre pour prolonger les jours d'un ver de terre !
— Je me souciais peu de sa vie, répondit-il avec dignité, mais beaucoup de ma conscience et de l'inviolable mystère de la confession.
— Et deux années de suite tu as souffert, sans m'en avertir, que mon ennemi mortel vînt loger sous mon toit?
— J'ignorais son histoire et qu'il eût des raisons de vous haïr. Je m'imaginais qu'une folle passion l'avait rendu traître à l'amitié, et que dans son repentir il cherchait à expier sa faute par les soin? empressés dont il vous entourait.
— Pauvre hère ! » fit le comte en l'écrasant d'un regard de pitié.
Alors Vladimir reprit d'une voix de plus en plus faible :
a Depuis l'heure maudite où j'ai rampé à tes pieds sans pouvoir attendrir par mes larmes ton cœur de pierre, j'avais pris la vie en dégoût. Sentir que je t'appartenais, c'était im supplice de tous les ins-
tants î Que si tu me demandes pourquoi j'ai si longtemps différé ma mort, je te répondrai que puisque tu avais une fille, ma vengeance n'était pas complète. Je Tai laissée grandir^ cette enfant; mais, quand Thorloge du destin a sonné Theure que j'attendais, le courage m'a subitement failli, et j'ai conçu des scrupules dont tu me vois encore étonné... Que dis-je? je bénis ma faiblesse, puisque je t'ai ramené ici une victime pure et sans tache, et que sa virginale innocence ajoute à l'horreur de ton forfait... Ah î dis-moi, le fer dont tu lui as déchiré le cœur n'est-il pas celui dont tu transperças Morlof ? Oh l Fépée véritablement prédestinée î »
L'œil du comte Kostia s'iîluminao II eut comme un pressentiment qu'il allait enfin être délivré de ce doute fatal qui depuis tant d'années empoisonnait sa vie, et attachant sur Vladimir ses yeux de vautour :
« Cette enfant, dit4i, n*était pas ma fille I s?'
Vladimir déboucla son col, en déchira la doublure avec ses ongles, en retira un papier pilé en huit qu'il jeta aux pieds du comte :
« Ramasse cette lettre! lui cria-t-ii. Uécriture t'en est connue. Je voulais te la faire tenir par ta fille déshonorée. Va la lire près de ta fille morte, »
Mo Leminof ramassa la lettre, la dépUa et la lut jusqu'au bout d'un regard ferme et calme. Les premières lignes en étaient ainsi conçues :
« Vil moujik, tes embrassements impurs m'ont rendue mère. Sois heureux et fier. Tu m'as révélé que la maternité peut être une torture. Dans mon ignorante simpUcité, je n'avais connu jusqu'à ce jour que celle qvâ est une ivresse,, un orgueil^ une
vertu, celle que Dieu et son Église regardent avec complaisance, celle que les anges abritent de leurs ailes blanches. Quand pour la première fois je sentis mon Stéphan et ma Stéphane remuer dans mon sein, mes entrailles tressaillirent d'cdlégresse, et je ne pus trouver assez de paroles pour bénir le ciel qui récompensait enfin une attente de six années; mais à cette heure ce n'est pas un enfant que je porte dans mon sein, c'est un crime, et je voudrais l'en arracher avec des tenailles et te le jeter tout fumant à la face...»
Cette lettre de quatre pages répandit la lumière et porta la conviction dans Tesprit du comte Kostia.
« Elle était bien ma fille, dit-il froidement... Heureusement que je ne Tai pas tuée, »
Il sortit de la chambre, et l'instant d'après il reparut acccompagné de Gilbert et portant dans ses bras sa fille échevelée et blême, mais vivante. Il s'avança jusqu'au milieu de la chambre. Là, comme se parlant à lui-même :
« Ce jeune homme est mon bon génie. Il m'a arraché mon épée. Dieu soit loué ! il nous a sauvés, elle et moi. Cette chère enfant a eu peur; elle est tombée à la renverse, mais elle ne s'est fait aucun mal. Vous le voyez bien, elle est vivante, elle a les yeux ouverts, elle entend, elle respire. Demain elle sourira... demain nous serons tous heureux. »
Puis, l'entraînant au chevet du lit et appelant à lui Gilbert, il mit leurs mains droites l'une dans l'autre, et, debout derrière eux, étreignant leurs épaules de ses bras puissants, passant son cou entre leurs deux têtes, il les força malgré eux de s'incliner avec lui sur le moribond.
Gilbert et Stéphane fermaient les yeux. Ceux du comte et de Vladimir étaient tout grands ouverts et s'entre-dévoraient. Les prunelles du maître flamboyaient comme des torches; celles du serf étaient caves, vitreuses, et répouvante les remplissait, mêlée à Thorreur du sépulcre. Comme pétrifié, il murmurait d'une voix mourante :
« Je me suis perdu. J'ai défait mon oeuvre. Demain, demain, ils seront heureux... »
Un dernier regard chargé de haine jaillit de son œil, qu'envahissait déjà l'ombre éternelle, après quoi tous ses traits se contractèrent, sa bouche se tordit, et, ayant poussé un effroyable cri, il rendit l'âme.
Alors le comte se redressa lentement. Ses deux bras, dont il tenait les deux jeunes gens serrés comme dans un étau vivant, se détendirent, et Stéphane se laissa tomber sur le sein de Gilbert. Interdite, sans couleur, Fœil effaré, ivre à la fois de joie et de terreur, se cramponnant à son ami comme fait un naufragé à sa planche de salut :
« Dans la vie à laquelle vous me condamnez, mon père, dit-elle d'une voix indistincte, les joies sont aussi terribles que les douleurs ! »
Le comte dit à Gilbert :
« Rassurez-la ; qu'elle se remette de son émotion. Elle est à vous, je vous l'ai donnée; ne craignez pas que je vous la reprenne... »
Puis, se retournant vers le lit :
a Quelle rude épine la mort vient de m 'arracher du cœur ! »
Au milieu de tant d'émotions tragiques, qui était content? Le père Alexis, et il ne songeait pas à s'en
cacher. Il allait et venait, il remuait les meubles, il passait sa main sur sa barbe, il se frappait la poitrine à tour de bras, et bientôt, dans le transport de sa passion, il se jeta sur Stéphane, il se jeta sur Gilbert, il les caressa, il les embrassa. Enfin, s'étant précipité au chevet du lit funèbre, sous les yeux du comte, il prit la tête du mort entre ses deux mains et le baisa à la bouche et sur les deux joues en lui disant :
« Mon pauvre frère, tu as peut-être été plus malheureux que coupable. Puisse Dieu, dans Tinsondable mystère de ses miséricordes infinies, te donner un jour, comme moi, le baiser de paix ! »
Et aussitôt, s'âgenouiUant :
« Sainte Mère de Dieu, soyez bénie ! s'écria- t-il. Vous en avez fait plus que je n'osais vous demander. »
Au même instant, Ivan, enfin sorti de sa longue léthargie, apparut sur le seuil de la porte. Pendant quelques minutes, il y demeura cloué par Tétonnement et promena autour de lui des regards éperdus ; puis, se jetant aux pieds de son maître en s'arrachant les cheveux :
« Seigneur père, je ne suis pas un traître ! Cet homme avait mêlé dans mon thé je ne sais quelle drogue qui m'a endormi. Seigneur père, tuez-moi, mais ne me dites pas que je suis un traître.
— Relève- toi, repartit gaiement le comte; relèvetoi, te dis-je ! Je ne te tuerai point. Je ne tue personne, moi. Mon fils, tu es un vieil outil rouillé. Veux- tu savoir ce que je ferai de toi? Je te glisserai dans la coïbeiUe de noce de M"*® Gilbert Saville ! »
Stéphane passa tout le jottr suivant renfermée dans sa tour. Une heure avant le dîner, M. Leminof se rendit auprès d'elle. Lorsqu'il entra, elle était occupée à peindre. Elle se leva et vint à sa rencontre. Le comte lui prit la main, qu'il pressa galamment sur ses lèvres et lui offrant son bras, il la conduisit vers le canapé, où il s'assit à côté d'elle. Pendant quelques instants, elle le contempla en silence; tout à coup elle se. prit à trembler de tout son corps.
« L'homme qui est assis là est mon père, pensait elle, et sans Gilbert, c'était mon assassin. »
Le comte fronça légèrement les sourcils. Il prévoyait une scène de larmes, d'explications orageuses, d'effusions sentimentales, et il avait en horreur les larmes, les explications et le sentiment.
« Ma chère enfant, lui dit-il d'un ton brusque et dégagé, pendant les six années qui viennent de s'écouler, vous n'avez guère eu à vous louer de ma tendresse; mais quand nous disserterions là-dessus jusqu'à demain, de quoi cela vous servirait-il? Qu'il vous suf&se de savoir que, trompé par de faux indices, je ne vous considérais pas coname ma fille. Hier soir, un heureux incident m'a tiré de cette fâcheuse erreur, et il n'est pas à craindre que j'y retombe. Oublions donc le passé et ne nous occupons que de l'avenir. &
Stéphane s'était promptement remise de son trou-
ble, et elle répondit à son père d'un ton enjoué : « Veuillez croire que je suis la plus grande oublieuse du monde, pour peu qu'on m'y aide. »
M. Leminof fut si enchanté de sa réponse et de son enjouement, qu'il lui donna trois petites tapes d'amitié sur la joue droite.
« Du reste, poursuivit- elle, vous m'avez surprise dans un moment de fort belle humeur. J'ai fait aujourd'hui une découverte qui me ravit. Je me suis aperçue que j'avais une âme forte, et, pour trancher le mot, un grand caractère.
— Vous en doutiez ? dit le comte en souriant.
— Je me savais violente, très violente; mais ce n'est pas la même chose. Depuis quelques semaines, permettez-moi de ne pas préciser la date, je vivais dans un tel tourbillon d'émotions que je n'avais pas le temps de me reconnaître ; mon cœur battait trop vite, j'avais la fièvre. Hier soir, en fixant ma destinée, vous avez rendu le calme à mon âme, et cette nuit ce ne sont pas des spectres qui sont venus s'asseoir à mon chevet, mais une grave et tranquille personne dont le visage m'était tout nouveau, et à laquelle ayant demandé son nom :
« Je suis ta raison, » m'a-t-elle répondu. « Sur quoi nous nous sommes embrassées, et nous sommes devenues bien vite bonnes amies.
— Vous êtes charmante, ma chère, fit le comte. Rapportez-moi fidèlement, je vous prie, ce qu'a bien pu vous dire votre raison.
« — D'où sortez- vous? lui ai- je demandé. (( — D'un coin de cette chambre, m'a-t-elle « répondu.
a — Par où y êtes- vous entrée?
« — Par la fenêtre, sur les pas de votre grand « ami... »
— Il faut vous dire, monsieur...
— Appelez-moi votre père.
— Je vous disais, mon père, que lorsque mon grand ami vint visiter pour la p emière fois Stéphane, il était escorté d'une troupe d'esprits célestes dont Tun s'appelait TE^poir, un autre la Santé, un autre la Joie...
— Un autre TAmour, interrompit le comte.
— Je vous remercie de le nommer pour moi. La Raison formait Tarrière-garde, et tout d'abord, à ce qu'elle m'a conté, elle fut si effarouchée du bruit que faisait l'Amour et des airs de mdtre qu'il se donnait, qu'elle courut se tapir dans un petit coin, en attendant son heure.
— Elle est patiente parce qu'elle est étemelle, dit M. Leminof. Or, dites-moi, pour se rattraper, elle vous a sûrement adressé une verte et longue mercuriale?
— Courte, mais bonne. Elle m'a représenté qu'au mépris de ma dignité et du bon sens, je n'avais pas craint de dire à mon grand ami : « Si vous ne m'ai- « mez pas, je me tue ! » et qu'en me répondant : « Je vous aime ! » il m'avait traitée comme une folle furieuse dont on flatte les lubies pour la calmer. Bref, elle a si bien parlé, et ce qu'elle disait s'accordait si bien encore avec l'air du personnage, avec ses façons d'agir, avec ses regard compatissants, avec sa tendresse mélancolique, que je me suis laissé convaincre, et j'ai passé condamnation. J'ai mal dormi, et mon réveil a été triste; mais ma raison m'a donné la force de recourir au grand remède
que m'a souvent lecommandé mon grand ami : j'ai occupé mon esprit, je me suis mise à peindre, si bien que touchée de ma docilité, cette bonne personne m'a voulu tenir compagnie et qu'elle est venue s'installer au fond de la jolie corolle blanche dont mon pinceau s'efforçait de rendre le port et la nuance. Elle s'y est accroupie, les jambes croisées sous elle et les mains par-dessus la tête, comme font les petites filles russes quand elles méditent, celles du moins que j'ai l'avantage de connaître. Il est certain que c'est dans cette posture que je croyais la voir, et je lui disais : « Parlez-moi donc ! » Mais elle avait tant discouru pendant la nuit qu'elle donna la parole à la parnassie, et cette fleurette de marais me conta longuement son histoire...
« J'ai gagné mon procès, me disait-elle, puisque « j'ai fleuri; et cependant, comme tous les plai- « deurs, que de lenteurs ne dus-je pas essuyer ! »
« Elle me remontra aussi que ces grandes rapidités de fortune qui éblouissent parfois les hommes et les petites filles russes sont trompeuses, que chi va piano va sano, et que les bonheurs durables se font pièce par pièce, au jour le jour, comme les plantes des bois et les soleils eux-mêmes. Quand elle eut tout dit, il s'éleva du fond de sa corolle une autre voix qui murmurait :
« Gilbert ne l'aime pas encore; mais je te jure « qu'un jour il t'aimera.
« — O ma chère raison, m'écriai-je, je vous « prends au mot !... »
« Et dans ce moment je me sentais si calme que je fus saisie d'un bel accès d'enthousiasme pour votre allé.
« Tu as une âme forte, me disais-je, tu as un « grand caractère ! »
« Et je courus m'embrasser dans mon miroir. »
M. Leminof était charmé, ravi, émerveillé.
« Moi qui appréhendais si fort cette entrevue, pensait-il. Je m'attendais à des larmes, à des S3mcopes, avec des coups de griffe pour intermède. Il est certain qu'eDe est charmante et que ce Gilbert est un sorcier! »
< Vous faites bien d'en croire votre raison sur parole î dit-il. Votre grand ami est un grand original; je veux croire pourtant qu'il n'est pas aveugle, et vous êtes belle, ma chère enfant. A vrai dire, vous avez les yeux battus et des joues un peu maigres et toutes pâlotes. Prenons patience : le bonheur...
— Il est des pâleurs qui ne s'effacent pas, interrompit-elle. Mon cœur oubhera tout, mais je crains que mon visage ne se souvienne toujours. Après tout, qu'importe, ajouta- t-elle avec gaieté, s'il me trouve trop pâle, je mettrai du rouge.
— Je vous le défends ! s'écria le comte en reprenant son air despote. Votre mère avait l'insupportable manie du peinturlurage. Point de pots de rouge chez moi; car s'il faut tout vous dire, ma chère, ce que j'aime le mieux en vous, c'est votre pâleur même. Elle sera votre cachet; je ne suis pas fâché que vous en ayez un. »
Stéphane ne lui répondit pas; mais se levant et frappant ses mains l'une contre l'autre :
« Allons, envoyez-moi bien vite dans un pensionnat où j'achèverai mon éducation. J'y apprendrai à marcher, à m'asseoir, à me coiffer, à remuer la tête avec grâce, à toucher un éventail sans le cas-
ser... Dans les premiers temps, j'aurai l'air d'un garçon déguisé, mais je me formerai bientôt, et dans un an je ne serai plus pour lui le petit homme à la tunique noire, et il m'aimera !
— Bien qu'en matière de grâces vous n'ayez rien à apprendre, lui répondit son père, qui était redevenu un modèle de galanterie pa ernelle, je ferai tout ce qui vous plaira. Aussi bien êtes-vous fort jeunette; vous n'avez pas dix-sept ans encore. Ce n'est pas l'hiver ni ses glaces. D'ailleurs vous devez avoir besoin de changer d'air et de mettre quelque distance entre vous et ce donjon, ces corridors et la sombre figure de votre père.
— Vous ne me faites plus peur, lui répondit-elle; cependant, comme vous, je trouve bon que nous demeurions quelque temps sans nous voir.
— Je suis charmé que nous soyons d'accord, ditil. J'ai toujours pensé que dans la vie comme dans le style il est important de ménager les transitions. »
Il se leva à son tour et s'approcha de la table où l'herbier peint était demeuré ouvert. Il était enchanté de trouver sa fille si raisonnable, car il chérissait la raison des autres; mais le bon vouloir dont il se sentait porté pour elle se comphqua d'estime et d'admiration quand il eut passé les yeux sur l'herbier. Il savait considérer et goûter le talent dans tous les genres,
a Quelle découverte je viens de faire ! s'écria- t-U. Quoi ! ma chère enfant, c'est vous qui avez fait ces charmantes peintures? Quelle finesse dans le trait ! quelle vérité de coloris ! Vous avez des yeux et des doigts d'artiste... Où donc avez- vous pris votre talent.? Votre mère, à qui vous ressemblez si fort de
visage, n'en avait pas Tombre. Je suis bien trompé si elle a jamais peint autre chose que son visage... Voilà une renoncule qui est un chef-d'œuvre. C'est la nature même prise sur le fait. »
Et il rega' dait sa fille avec des yeux presque tendres... je dis presque, car le récit que j'achève n'appartient point à la légende dorée; puis, couvrant de sa main le nom d'une plante écrit au bas de la page:
« Comment appelez-vous cette fleur brunâtre? »
Stéphane se prit à rire :
« Mon cher monsieur, lui dit-elle, c'est le gnaphalium sylvaticum. Ce mot vient du grec : Gnapto- (je carde), gnapheus (cardeur), gnaphalon (de la bourre, et du duvet). Les fruits des gnaphales sont cotonneux. Et maintenant désirez-vous savoir le nom de la famille, son histoire? Vous n'avez qu'à parler, je suis prête à vous satisfaire.
— Vous me faites marcher de surprime en surprise. Figurez- vous que je vous croyais incapable de lier deux idées ! Quelle furieuse injustice je vous faisais là !... Ah çà ! dites-moi, la botanique était donc l'un de ces esprits célestes que votre grand ami. . .
— C'est le premier que Gilbert m'ait présenté. Je le reçus d'abord assez mal; mais peu à peu je découvris qu'il était du plus charmant comme ce. L'idée de Gilbert était que, pour bien se porter, Stéphane devait s'occuper d'autre chose que de Stéphane, et, ce qui est singulier, Stéphane s'est décidée à l'en croire.
— Il avait mille fois raison. C'est jouer dans ce monde un sot personnage que de passer son temps à se pêchei à la ligne, et je vous admire infmiment tous
les deux, lui pour vous avoir prêché une si sage morale, vous pour avoir souffert qu*il vous la prêchât. Et Dieu sait tous les livres qu'il vous a fait lire!
— Ah ! s'écria- t-elle, qu'il me demande ma vie, je la lui donnerai; mais de me faire lire autre chose que ses pattes de mouche, je Ten défie.
— Comment donc! dit le comte étonné; il me semble que dans votre enfance vous étiez une grande liseuse?
— Apprenez que depuis bientôt trois ans j'ai pris la lettre moulée en aversion.
— Et pourquoi cela?
— Je vous le dirai franchement : parce que vous l'aimez trop.
— Ingrate! dit-il. Vous n'y pensez pas. Si je n'adorais les in-folio, votre grand ami serait resté dans son grand Paris, et vous, ma chère...
— Et moi, je ne serais plus de ce monde ! » interrompit-elle avec un sourire amer...
Puis, recouvrant aussitôt sa gaieté :
« Oui, vous dites bien, je suis fort obligée aux in-folio. Aussi, pour leur mieux témoigner ma reconnaissance respectueuse, je me garderai d'y toucher, de peur de les user, et j'étendrai même ma tendre sollicitude jusque sur les in-douze et les in- trentedeux.
— Moi, je sais bien, dit le comte, qui vous a dégoûtée de la lecture : c'est le père Alexis. Ce pauvre sire... »
Mais elle, se redressant :
« Ne dites plus de mal de ce bon père. Il a fait hier soir une grande chose... Il a embrassé sous vos
yeux le cadavre de votre ennemi que vous aviez le tort d'insulter ! »
Le comte se mordit le bout de la moustache ; mais de l'humeur dont elle l'avait mis, il ne s'oâensa point de la liberté de son langage.
« Avec tes attitudes de reine, lui disait-il à part soi, avec tes grands airs, tes grandes manières, tes grands gestes et tes coups de griffe, tu es bien mon sang, mes entrailles te reconnaissent.
— Allons dîner, lui dit-il en lui offrant le bras. Voulez-vous me faire un plaisir? répondit-elle
d'un ton caressant. Faites-moi monter ici une aile de poulet. Je voudrais ne revoir mon grand aini que pour lui faire mes adieux. Vous lui direz que j'ai la migraine; mais ne lui parlez pas, je vous prie, de mes réflexions ni de mes projets. Je suis curieuse de le voir venir. Et d'ailleurs si, par aventure, il s'était mis subitement à m' aimer...
— Je l'ai vu ce matin, dit le comte, et je ne dois pas vous dissimuler qu'il était tranquille comme une image. »
Stéphane poussa un soupir.
« O ma chère raison, dit-elle, venez-moi en aide !
— Adieu, ma chère enfant, lui dit son père. Sur mon honneur, il y a une petite fille russe dont je suis depuis un quart d'heure l'admirateur passionné.
— Un peu d'affection ferait mieux mon compte, » lui répondit-elle.
Et comme il s'inclinait pour lui prendre la main et la baiser, elle le prévint et se jeta dans ses bras. Par bonheur, elle baissait la tête et eUe ne vit pas l'ah- d'hésitation, d'angoisse et de répugnance farouche qui se peignit tout à coup sur le visage du
36o LE COMTE KOSTIA
comte. Il lui couvrit précipitamment la figure de ses deux mains, et alors, n'apercevant plus que le haut de sa tête et ses cheveux :
« Ils sont d'une nuance plus foncée, » murmurat-il, et à deux reprises il les effleura de ses lèvres.
En redescendant Tescalier, il se disait :
« Elle est très remarquable, ma fille. Hier elle a fait rentrer d'un regard dans la poussière l'infâme qui menaçait son honneur; aujourd'hui elle est calme, sensée, elle ne pleurniche point, ne fait point de scènes; elle plaisante, elle s'entretient avec sa raison, elle peint. Et quel facile et délicat pinceau ! Elle a de l'esprit, du courage, de la flamme dans le regard. Comme il faut se défier des ressemblances ! Cette pauvre Olga n'avait ni talent, ni bon sens, ni caractère. C'était une jolie perruche qui passait ses journées à lustrer son plumage... Et puis décidément les cheveux de l'autre sont plus foncés. »
Le jour suivant, sur la fin de la matinée, on enterra Vladimir Paulitch. Le comte et Gilbert accompagnèrent son corps jusqu'à sa dernière demeure. Quand la première pelletée de terre tomba sur le cercueil avec ce retentissement creux et rauque qui est comme le cri de l'éternité engloutissant sa proie, l'œil du comte Kostia s'alluma et il en jaillit un éclair; mais il se hâta d'abaisser ses paupières sur ses ardentes prunelles, et il dissimula sous un air de gravité et de recueillement l'émotion délicieuse qui faisait palpiter sa poitrine. La cérémonie achevée, comme il avait atteint déjà les dernières maisons du viUage, il pria Gilbert de l'attendre, retourna sur ses pas, rentra dans le cimetière, que les fossoyeurs vena ent de quitter, et, se
tenant immobile au milieu du tertre sous lequel dormait Vladimir, il demeura quelques instants en contemplation les bras croisés, le sour re aux lèvres, jusqu'à ce qu'ayant craché sur la terre, il s'écria dans le terrible langage de Job :
« Le sépulcre est ta maison. Dresse ton lit dans les ténèbres. Meurtrier de Morlof, crie à la fosse : Tu es mon père ! crie aux vers : Vous êtes ma mère et mes sœurs ! Tes espérances sont descendues avec toi dans les profondeurs du tombeau, et ensemble vous vous reposerez dans la poussière ! »
S'éloignant ensuite du cimetière à pas lents, il rejoignit Gilbert, et comme il gravissait avec lui le chemJn pavé qui montait au château :
« Mon cher Gilbert, lui dit-il avec une brusquerie amicale, j'espère que vous n'avez pas de préjugés et que vous ne voyez aucun inconvénient à posséder un jour quelque cent mille écus de rente. Notez bien qu'en vous donnant ma fille, c'est moi qui suis l'obligé; j'ai une dette considérable à lui payer; vous seul pouvez l'acquitter pour moi. D'ailleurs je m'assure ainsi de votre personne. Vous ne me quitterez plus. Nous passerons nos jours à lire du grec ensemble. Il n'y a que cela de sérieux dans la vie.
— Veuillez, monsieur, repartit Gilbert, mander votre fille auprès de vous; c'est en sa présence que je vous répondrai, »
Sitôt qu'ils furent entrés dans le cabinet du comte et que Stéphane les eut rejoints :
« Comte Kostia, reprit Gilbert, c'est une vérité de bon sens qu'un amour réciproque est la seule excuse valable d'une union disproportionnée. Or, si je suis assuré d'aimer passionnément votre fille, oserai- je
dire en sa présence que je ne suis pas également certain de ses sentiments pour moi? L^amour est un choix et une préférence. Vivant dans la solitude et dans une étroite réclusion, elle ne m'a point choisi, elle ne m'a pu préférer à personne. Une bienheureuse fatalité que je bénirai toujours, quel qu'en puisse être le dénoûment, a voulu que je fusse son consolateur et, s'il m'est permis de le dire, l'instrument de son salut. Ne prend-elle point pour de l'amour la reconnaissance que mon dévouement a inspirée à son noble cœur? Est-il sûr que, rendue à la liberté, le hasard ne lui fera pas rencontrer dès ses premiers pas dans le monde quelque objet plus digne de son affection? Et ne dois- je pas craindre que, faisant quelque jour des comparaisons terribles pour moi?... Ah ! monsieur, cette épreuve que je redoute, qu'elle consente à la faire avant de m'engager sa foi ! Fournissez-lui des occasions de fréquenter et d'observer le monde, et qu'elle décide si, parmi les empressements que lui attirera sa beauté, il n'en est point qu'elle préfère aux hommages de son Gilbert ! Si, dans un an, j'ai gagné mon procès et que son cœur m'appartienne encore, je m'abandonnerai sans scrupule à la tendresse que je lui ai vouée, et mon orgueilleuse félicité ne sera égalée que par ma gratitude ! »
Pendant ce discours, Stéphane avait échangé plus d'un regard avec son père.
« Ne l'avais- je pas deviné ? lui dit-elle en se levant. Il ne m'aime pa> encore. Je suis toujours pour lui le petit homme à la tunique de velours noir... »
Et comme Gilbert e récriait :
0 Oh ! ne craignez pas que e me tue ! lui dit-elle
tm COMÎB MOSTîâ 3^
en souriant; ï© temps des empoisonnements et des coups de poignard est passé. Homme de peu de foi, qui craignez de marcher sur les eaux, je vous guérirai de votre incrédulité; mais si le médecin vous fait souffrir, ne vous en prenez qu*à vous-même. Imprudent! vous venez de me faire un affront superflu. Si, comme les bienséances l'exigeaient, vous m'eussiez laissée à parler la première, vous m'auriez entendue demander moi-même à mon père rajoumement de mon bonheur. J'ai beaucoup réfléchi depuis vingt-quatre heures, et j'ai décidé qu'avant de se marier une fille qui se respecte doit avoir appris à danser et à faire la révérence... Gilbert, Gilbert 1 votre précipitation pourrait vous être fatale. Songez que vous venez de m'ofïenser, songez aussi qu'un jour vous m'aimerez. Cela est écrit làhaut. Que penseriez-vous si dans ce temps-là je m'écriais à mon tour : Je ne suis pas certaine de sa tendresse, mettons-la à l'épreuve?,,. Gilbert, les femmes sont vindicatives, et vous ne doutez pas, je pense, que la fille de mon père ne se connaisse en vengeances... Mais rassure-toi, je suis généreuse. Attends sans craintele 14 septembredel'an prochain ; ce jour-là, Je te le jure, il se célébrera dans deux cœurs une fête dont les anges mêmes seront jaloux ! »
A ces mots, elle lui tendit la main; mais comme il la voulait porter à ses lèvres, elle la retira vivement, et, relevant la tête avec fierté :
« Ne te presse pas tant 1 lui dit-elle; un jour, tu peux m'en croire, tu la baiseras en pleurant et à genoux ! »
Et, le saluant d'un sourire, elle s'élança hors de la chambre.
Le comte serra la main de Gilbert.
« Vous êtes, lui dit-il, le plus galant homme du monde ; mais les femmes sont les femmes ! Vous jouez gros jeu, je vous en préviens. A vos risques et Dérils ! »