‹ Le comte LucanorChapitre 50 sur 64 · EST CE DIEU DONT LE SANG COULA POUR TB SAUVER · texte numérisé non relu

EST CE DIEU DONT LE SANG COULA POUR TB SAUVER

Ce conte a circulé dans toutes les littératures; Legrand d'Aussy a dit avec raison, mais sans preuve, qu'il est venu d'Orient. Il ouvre en clTet la Disciplina clericalis, ou Castoiement d*un père à son fils, et commence par ces mots décisifs : Arabs morilurus, etc. (un Arabe mourant, etc.) Il est vrai que Pierre-Alphonse a fait deux récils distincts et même deux histoires difîcrcntes, pour reproduire les épreuves que subissent le demi-ami et l'ami parfait dans le conte de don Juan Manuel. Cette division a été suivie par tous les imitateurs qui ont traité le même sujet. Voyez : Contes et fabliaux des xu* et xiu* siècles y par Lcgrand d'Aussy, tom. m : Du prud'homme qui donna des instructions à son fils, — Des deux bons amis, — La ver^ sion de Barbazan, — La version du Maniiscrit de la Clayetre. — Les Heures de Récréation de Guichardin, p. ^6^. — Les iVovelle di Granucci, nov. v. — Les Mi langes de littérature orienr taie, — Les imitations des Contes orientaux, publiées en Allemagne par Jean Godefroi de Herder; et, pour la seconde épreuve, Boccace, x* journée, vni* nouvelle, qui a donné lieu à la tragi-comédie d'Alexandre Hardy et de Chevreau. {Biblio-' thèque du Théâtre français, t. I, p. 35 i.)

LE COMTE LUGANOR.

Si l'on prend la peine de comparer toutes ces traductions ou imitations, on se convaincra qu'elles dérivent d'une source commune, et que ce n'est pas là qu'a puisé don Juan Manuel; car dans son apologue, malgré l'incontestable analogie du fond, tout diffèro, l'exposé, l'action, le dénouement, et surtout la moralité. J'en concluerai une fois de plus, contrairement, je le regrette, à l'opinion de M. G. Ticknor (History of Spanish literature, tom. i, p. 70), qu'il a tiré son sujet d'une traduction autre que celle qui a servi à Pierre-Alphonse. Voir à l'appendice u^ 2, pour les diverses œuvres de ce dernier, et notamment disciplina clericalis.

L'exagération de la seconde épreuve est habilement corrigée par le commentaire qui suit; ce dévouement plus qu'humain Dieu seul pouvait le montrer. L'esprit de l'Évangile a inspiré don Juan Manuel.

EXEMPLE XUX.

DE CE QUI ADVINT A UN HOMBIK QU'ON DEVAIT EXILER DANS UNE ILE DÉSERTE APRÈS l'eXPIRATION DE SON COMMANDEMENT.

Le comte Lucanor s'entretenait un jour avec son conseiller . « Patronio, lui dit-il, on me répète sans cesse qu'étant si puissant et si bien famé, je dois m'attacher par tous les moyens imaginables à augmenter mes richesses, mon pouvoir et mon renom; que c'est là ce que j'ai de mieux à faire, et que c'est même un devoir ; or, comme en toute occasion vous m'avez sagement conseillé, et comme je suis persuadé que vous me conseillerez toujours avec la même loyauté et la même prudence, je vous prie de me donner votre avis sur ce point.

— » Seigneur comte, répondit Patronio, le conseil que vous me demandez est chose grave pour deux

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raisons : d'abord, parce que mon sentiment peut être contraire au vôtre ; ensuite, parce qu'en n'adoptant pas ce qu'on représente comme votre intérêt, je m'expose à paraître indifférent à la prospérité de mon maître et seigneur. Donc, il y a ici double danger; mais qu'importe? tout conseil loyal n'a pour but que le plus grand bien de celui auquel il est donné ; on ne doit ni dissimuler ce qu'on pense par flatterie ni s'inquiéter du succès que l'on obtiendra. Partant de ce principe, je dirai sans détour ce que je crois le plus avantageux pour vous, et en deux mots, le voici : il y a du vrai et du faux dans le langage qu'on vous a tenu. Je n'aurais pas besoin de vous le prouver s'il m'était permis de vous raconter ce qui advint à un homme qu'on avait fait seigneur d'une grande terre.

— » Et que lui advint-il à cet homme? demanda le comte Lucanor.

— » Seigneur comte, reprit Patronio, il était d'usage dans un certain pays d'élire un seigneur au commencement de chaque année. Tous les habitants lui obéissaient en vassaux fidèles pendant douze mois, et dès que le dernier jour de l'année était venu, sa suzeraineté finissait; on le dépouillait de tous ses biens, on lui enlevait jusqu'à ses vêtements, et on le jetait seul et nu dans une île déserte. Un homme, qui

EXEMPLE XLIl. 457

avait plus de jugement et de prévoyance que ses prédécesseurs, se prit à réfléchir au sort qu'ils avaient subi et qui lui était réservé comme à eux ; sans attendre la dernière heure de soi) règne, il fit bâtir en secret une maison solide et commode dans File où il devait être abandonné, et il eut soin de la pourvoir de tout ce qui était nécessaire aux divers besoins de la vie. Le lieu qu'il avait choisi pour asile était si caché qu'il ne fut découvert par aucun de ceux qui devaient bientôt le proscrire ; mais il ne s'en tint pas là ; il pria instamment ses amis de lui envoyer quand il serait dans Tile tout ce que par hasard il aurait oublié ; en effet, dès que l'année fut révolue, on le dépouilla comme ses prédécesseurs et il , fut transporté sur le rivage désert où on croyait le faire périr ; mais au lieu de la famine, il y trouva l'abondance, et il dut ainsi son salut à la maison qu'il avait fait construire.

» Et vous, seigneur comte Lucanor, qui voulez un bon conseil, je n'en ai pas de meilleur à vous donner que de travailler tant que vous êtes dans ce monde, à vous préparer un asile dans l'autre. Songez qu'il faudra tôt ou tard quitter cette terre et que vous ne pourrez emporter avec vous que vos œuvres ; tâchez donc de bâtir une maison qui puisse abriter votre âme ; la vie ne finit pas avec ces jours et ces

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aimées que le temps dévote ; eUe n'a d'autre mesure que l'éterhité, et l'âme, loin de tomber en poussière avec le corps, s'en sépare et s'en dégage comme une essence inaltérable. Bonnes ou mauvaises, toutes nos actions comparaissent devant Dieu ; il récompense les unes, il punit les autres ; mais aucune n'échappe à sa justice; conduisez-vous donc, je le répète, tant que vous serez dans ce monde, de manière à trouver un asile dans celui que vous devez habiter éternellement; ne sacrifiez pas aux richesses, aux vanités, aux plaisirs de cette terre où tout est fragile et passager des biens certains et perpétuels; il ne suffit pas d'être vertueux, il faut pratiquer la vertu sans ostentation ; les bienfaits finissent toujours par être divulgués ; mais il faut que la reconnaissance seule les révèle; autrement, on ne les attribuerait qu'à l'orgueil; laissez, enfin, après vous des amis qui puissent achever vos œuvres et faire pour le salut de votre âme ce que vous auriez oublié de faire vousmême. Vous serez libre, quand vous aurez pourvu à ce premier intérêt, de penser aux autres ; et certes, ce sera alors un droit aussi bien qu'un devoir de ne rien négliger pour l'accroissement de votre renom et la prospérité de votre État. »

Le comte Lucanor goûta beaucoup ce conseil et pria Dieu de l'aider à le suivre. Don Juan, esti-

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mant aussi que l'exemple était utile à retenir, le fît écrire dans ce livre avec deux vers qui disent ceci :

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