‹ Le comte Molé, 1781-1855Chapitre 3 sur 203 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les Mole. — Enfance de Mathieu-Louis Mole. — Il émigré avec ses parents en Angleterre. — Retour en France. — Première et deuxième arrestations de son père. — Mort de son père sur l'échafaud. — Mathieu-Louis est emprisonné avec sa mère et ses deux sœurs. — Thermidor leur rend la liberté. — Mort de sa soeur et de son oncle. — Les difficultés de sa jeunesse. — Son goût pour les lettres.

Le 20 avril 1794, Édouard-François-Malhieu Mole, comte de Champlàlreux, marquis de Méry, montait fiur l'échafaud dressé au nom de la liberté et de la fraternité humaines, et mourait à trente-quatre ans, laissant derrière lui une veuve et trois enfants en bas âge, deux filles et un fils.

L'enfant qui pleurait son père et à la mémoire de qui cet ouvrage est dédié, Mathieu-Louis Mole, était né le 24 janvier 1781. Il descendait d'une illustre famille parlementaire, originaire de Troyes, qui dès le xv^ siècle présenta une suite ininterrompue de grands magistrats.

Le premier qui illustra son nom fut Guillaume Mole, échevin de la ville de Troyes; il en chassa les Anglais et ouvrit en 1429 les portes de la ville à Charles VII, qui se rendait à Reims avec Jeanne d'Arc pour être sacré roi de France.

Plus tard, Edouard Mole, procureur général près le

Parlement de Paris pendant la Ligue, négocia l'abjuration de Henri IV, et alors que les Etals de la Ligue voulaient placer sur le trône de France une fille de Philippe II, il fit rendre par le Parlement le célèbre arrêt du 26 juin 4593, qui défendait de transférer la couronne de France entre les mains de princesses et de princes étrangers, et déclarait nul tout ce qui serait fait de contraire à la loisalique.

Le plus célèbre dans l'histoire est Mathieu Mole, fils du précédent; conseiller au Parlement, puis président d'une des Chambres des requêtes, il fut nommé procureur général en 1614, à trente ans. Il était réputé pour sa grande droiture et l'indépendance de son caractère. En 1631, lors du procès intenté au maréchal de Marillac, après la journée des dupes, il fit déclarer illégale la constitution de la commission extraordinaire chargée de juger l'accusé et évoqua l'afTaire devant le Parlement. Le roi fit casser l'arrêt, un arrêt du conseil suspendit Mathieu Mole, et lui ordonna de comparaître en personne. Il se rendit à Fontainebleau où était la cour, et appelé devant Louis XIII, en son conseil, il soutint avec fermeté la cause du Parlement, et sut se faire écouter. Il fut réintégré dans sa charge et en 1641 nommé premier président.

Pendant la Fronde, au milieu des circonstances les plus difficiles et souvent les plus dangereuses, il se fit toujours le défenseur du pouvoir royal, bien qu'obligé de ménager sa compagnie pour conserver sur elle quelque influence. Après l'arrestation de Blancmesnil et de Broussel, le Parlement, sous la pression populaire, se rendit au Louvre en cortège, à pied et en robe rouge, Mathieu Mole en tête, pour demander à la reine leur mise en liberté. Des barricades étaient dressées : à l'aller elles s'ouvrirent devant les magis-

Irats, mais à leur retour sans les prisonniers, il n en fut plus de même. « Le Parlement étant sorti du Palais-Royal et ne disant rien de la liberté de Broussel », écrit le cardinal de Relz dans ses mémoires, « ne trouva d'abord qu'un morne silence au lieu des acclamations passées; comme il fut à la première barricade qui était à la barrière des Sergents, il y rencontra du murmure qu'il apaisa en assurant que la reine lui avait promis satisfaction. Les menaces de la seconde furent éludées par le même moyen. La troisième qui était à la Croix du Taroir ne se voulut point payer de cette monnaie, et un garçon rôtisseur s'avançant avec deux cents hommes en mettant la hallebarde dans le ventre du premier Président lui dit: « Tourne, traitrel et si tu ne veux être massacré toi-même, ramène-nous Broussel, et le Mazarin ou le chancelier en otage. » Vous ne doutez pas à mon sens de la confusion et de la terreur qui saisit tous les assistants; cinq présidents à mortier et plus de vingt conseillers se jetèrent dans la foule pour s'échapper. Le seul premier Président, le plus intrépide homme à mon sens qui ait jamais paru dans son siècle, demeura ferme et inébranlable, il se donna le temps de rallier ce qu'il put de sa compagnie, il conserva toujours la dignité de la magistrature dans ses paroles et dans ses demandes, et il revint au Palais-Royal à petits pas dans le feu des injures, des menaces, des exécrations et des blasphèmes. Il était naturellement si hardi qu'il ne parlait jamais si bien que dans le péril. Il se surpassa lui-même dans cette circonstance et il est certain qu'il toucha tout le mondé, à la réserve de la reine. » Enfin le Parlement promit de suspendre ses assemblées, et il sortit ayant devant lui les carrosses du roi qui allaient chercher les prisonniers. « Si ce n'était un

blasphème », écrit plus loin le cardinal de Retz, « de dire qu'il y a dans notre siècle quelqu'un de plus intrépide que le grand Gustave et le prince de Condé, je dirais que c'a été Mathieu Mole, premier Président. »

Après la défaite des troupes parlementaires, Mathieu Mole signa avec la Cour le traité de Rueil (1649) qui termina la première Fronde. Lorsqu'il se rendit au palais pour rendre compte de la conclusion de ce traité, il ne put qu'à grand'peine se frayer un passage à travers la multitude massée devant le palais. En séance ses paroles furent accueillies par les cris de fureur des Ligueurs, cris que répéta la foule du dehors ; celle-ci menaçait d'enfoncer les portes. On proposa au premier Président de sortir par les greffes et de se retirer chez lui sans être vu. « La Cour ne se cache jamais », répondit-il. Il se décida néanmoins à sortir appuyé sur le bras du coadjuteur; à sa vue les cris et les menaces redoublèrent, un bourgeois lui appuya le bout de son mousqueton sur le front, lui disant qu'il allait le tuer. Sans écarter cette arme, ni détourner la tète. Mole lui dit froidement : « Quand vous m'aurez tué, il ne me faudra plus que six pieds de terre », et il continua sa marche sans se presser.

Quand la Cour rentra à Paris, il fut nommé garde des Sceaux (1651) mais il les rendit au bout de quelques jours pour ne pas être un obstacle à la réconciliation des partis. Il les reçut de nouveau le jour même où Louis XIV fut proclamé majeur (1651) et il les garda jusqu'à sa mort, 1656. « Mathieu Mole voulait le bien de l'Etat préférablement à toute chose », écrit encore le cardinal de Retz.

Jean Mole, connu sous le nom de Monsieur de Champlàtreux, fils de Mathieu Mole, s'honora d'un acte de courage et de générosité, en sauvant de la mort, au

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péril de sa vie, le cardinal de Retz, dont il était lui aussi l'adversaire, au cours d'une lutte à main armée entre partisans du coadjuteur et du prince de Coudé. « 11 y a peu d'actions plus belles, et j'en conserverai la mémoire avec tendresse jusqu'au tombeau », écrivit plus tard Gondi.

Louis et Jean-Baptiste Mole, fils et petit-fils de Jean Mole, furent l'un et l'autre présidents à mortier au Parlement de Paris.

Mathieu-François Mole, fils de Jean-Baptiste, premier Président du Parlement de Paris depuis 1757, abandonna la vie publique à l'avènement du Parlement Maupeou, et vécut dans la retraite jusqu'à sa mort.

Enfin Edouard- François Mole, son fils, et père de Mathieu-Louis, devait sceller de son sang cette longue liste de grands parlementaires.

Mathieu-Louis descendait encore d'une illustre famille de magistrats par sa mère, Marie-Louise de Lamoignon, fille du marquis de Lamoignon, président à mortier et garde des Sceaux.

Malgré les symptômes d'une agitation dont personne ne prévoyait alors les futurs développements, tout semblait à l'époque où Mathieu-Louis Mole entraitdans la vie, présager pour lui une exist^Mice heureuse. Ses premières années s'écoulèrent paisibles soit à Paris, soit à Méry, soit à Champlàtreux, la vieille terre de ses ancêtres, entre sa mère dont la vie était uniquement dévouée h ses enfants et à la charité, et son père qui consacrait à la famille et aux bonnes œuvres de sa femme le temps qui n'était pas pris par les devoirs de sa charge.

14 l'Émigration.

Mathieu-Louis Mole allait dès son premier âge connaître les tribulations d'une vie errante et souvent menacée. Il avait à peine huit ans quand éclata la Uévolution, et le destin allait accumuler sur sa tête d'enfant les plus grandes catastrophes avec leurs poignantes alternatives d'angoisses et d'espérances, d'illusions et de deuils.

A la fin de 1789, il dut suivre son père qui, ne trouvant plus aucune sécurité en France ni pour lui, ni pour ses enfants, ni pour ses biens, émigra avec sa famille en Angleterre. Ils y menèrent pendant trois ans une existence retirée et réduite.

Cependant la Constituante déclarait crime l'émigration, triplait les impositions des émigrés et prescrivait une retenue triple sur les rentes et redevances. La Législative à son tour aggravait ces mesures en décrétant que tout émigré qui ne rentrerait pas en France dans un délai fixé, verrait ses biens confisqués et vendus. Le président Mole se voyait poser à lui comme à tous les émigrés le dilemme suivant : ou rentrer en France, s'exposer et peut-être se liver au massacre de la populace, ou réduire à la misère sa femme et ses enfants. Il préféra le premier parti, dans l'espoir de sauver les siensel de leur conserver au moins quelques débris de sa fortune. Dans les premiers mois de 1792, Mathieu-Louis Mole revint en France avec ses parents et ses sœurs, et les suivit à leur hôtel du faubourg Saint-Germain, où ils se croyaient plus en sûreté qu'à Méry ou qu'à Champlâtreux. Ils y menèrent la même vie âpre et difficile et aggravée par des inquiétudes continuelles, se cachant, osant à peine sortir, sans aucune sécurité pour le lendemain.

En rentrant d'émigration, le président Mole avait écrit au roi pour l'assurer de son dévouement et lui

exprimer qu'il pensait servir plus utilement sa cause en rentrant en France qu'en restant à l'étranger. Survint la journée du 10 août. Cette lettre fut trouvée dans l'armoire de fer, après l'envahissement des Tuileries, et le fit considérer comme ennemi de la Révolution. Il fut arrêté et incarcéré à la prison de l'Abbaye.

L'ordre d'écrou conservé au château de Champlàteaux, à en tête de la Municipalité de Paris, département de police, garde nationale, est ainsi libellé :

Le Sieur Lavacquerie, concierge es prison de l'Abbaye, recevra le Sieur Mole Ghamplàlreux et le retiendra jusqu'à ce qu'il soit appelé devant nous

Au Comité de surveillance, à la Mairie, ce 19 août 1792, l'an VI de la liberté, le I" de l'égalité.

Les Administrateurs de police, membres du comité de surveillance^

DuFFERT, François, Cally.

Cité à comparaître devant le tribunal qui siégeait dans la prison même où il avait été incarcéré, le président Mole ne fut sauvé que par le dévouement de son valet de chambre Duval. II avait pu se cacher dans les combles du bâtiment, et comme il ne paraissait pas à l'appel de son nom, son fidèle serviteur, qui s'était mêlé à la foule des septembriseurs et avait pu pénétrer ainsi à l'intérieur de la prison, sortit des rangs de la foule, et s'adressanl à la fois aux juges et aux spectateurs, prit la défense de son maître. Empruntant la phraséologie du jour, il le présente comme un bienfaiteur du peuple, rappelant les bienfaits que le président et la présidente Mole avaient semés autour d'eux'.

t. Vie de M"^' Mole, par le marquis de Ségur.

Son improvisation émut l'auditoire et cette émotion se communiqua aux juges; l'un d'eux s'écria : « Eh bien, va le chercher et si tu le trouves, dis-lui que le peuple lui pardonne. »

Duvalsort, finit par le trouver, et le ramène devant le peuple qui l'acclame, le 4)lace de force sur un brancard, et ramène triomphalement à son hôtel l'homme que peu d'instants auparavant il était prêt à massacrer.

Depuis le matin M""" Mole, entourée de ses enfants en larmes, était dans l'angoisse. En entendant approcher ce bruyant cortège, ils s'imaginèrent que leur tour était aussi venu, et M'"* Mole crut d'abord que c'était le corps inanimé de son mari qu'on lui ramenait, mais la présence de Duval en tète du cortège et son air rayonnant finirent par les rassurer. « Tiens, petite citoyenne, voici ton mari que nous te rapportons, mais à la condition que tu nous embrasseras », criaiton de la foule à M'"*' Mole.

Le vieux président Mole assistait de sa fenêtre au retour triomphal de son fils, il s'éteignit peu après à quatre-vingt-huit ans.

Le président Mole était sauvé. Son foyer reconstitué ne devait pourtant pas l'être pour longtemps. La chute des Girondins rendit tout puissants les Danton, les Robespierre, les Marat qui allaient, par leur loi des suspects, aggraver encore les sanglantes représailles de leurs devanciers. .

M. Mole aurait pu profiter du répit que lui donnait sa première libération pour essayer de gagner l'étranger, et mettre au moins sa vie à l'abri II ne l'essaya pas. II recula sans doute devant la difficulté de traverser la frontière. Peut-être aussi ne voulut-il pas abondonner sa femme et ses enfants, car il aurait du s'enfuir seul, ni les livrer à la misère par la confiscation de ses

biens qui aurait fatalement suivi son de'part. Peut-être agit-il par de'couragement, peut-être aussi par lassitude de la vie. Il resta.

Après quelques mois d'une vie retirée et difficile, pareille à celle qu il avait menée a son retour d'émigration, il fut arrêté de nouveau et traduit avec l'élite de la magistrature devant le tribunal révolutionnaire dans la salle Saint-Louis. Le principal chef d'accusation était la protestation du Parlement contre le décret de l'Assemblée constituante qui l'abolissait. Cette protestation n'avait pas été publiée. La minute en fut trouvée chez M. de Rosambo, l'enveloppe portait pour souscription : (( En cas de mort ce papier devra être remis entre les mains de M. de Saron, ou de MM. de Chainplàtreux, de Gourgues, d'Ormesson, Gilbert de Voisins. » A l'audience M. de Saron s'adressant à M. de Rosambo lui dit : « Agréez, je vous prie, monsieur, le témoignage de ma reconnaissance pour la confiance dont vous m'avez honoré. » M. de Champlàtreux et les autres présidents s'associèrent à cette réponse.

Le temps qui s'écoula avant qu'il comparût devant cette honteuse parodie de la justice que l'Histoire appelle le Tribunal révolutionnaire, fut utilisé par la présidente Mole en efforts désespérés pour sauver la tête de son mari. Mathieu-Louis Mole partagea les fatigues et les illusions de sa mère qui voulut espérer que, sauvé déjà une première fois, son mari pourrait l'être encore. M™® Mole fit, accompagnée de son jeune fils, démarches sur démarches auprès des membres du Tribunal révolutionnaire ou des personnes susceptibles d'accueillir ses supplications, allant frapper à toutes les portes, ne se rebutant jamais. Elle porta au Comité de Salut public un mémoire * justificatif de la conduite de son

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