T. IL
Il y avait déjà quinze jours, que la famille Deville était arrivée à Paris, quand Hélène se rendit chez madame de Savinières. La marquise accueillit sa cousine avec de grandes démonstrations de tendresse. Déjà elle voyait en elle la future belle-mère de son neveu. Pour mener à bien son projet de mariage, il lui faudrait combattre à la fois et contre le mari et contre le confesseur; elle ne se dissimulait pas la difficulté de l'entreprise; mais elle se sentait si bien le génie de l'intrigue, de la domination, et la force de lutter contre tous les obstacles qui pourraient se mettre en travers de sa volonté, que, pour elle, le combat qu'elle allait engager ne lui
paraissait qu'un jeu, dans lequel elle espérait bien voir non seulement ses propres cartes, mais encore celles de ses adversaires.
— Premièrement, disait-elle, je tiendrai le père Jérôme dans une sécurité complète : il me croira dans les intérêts de Chantonnay, donc il ne pourra rien faire contre moi, et je pourrai tout contre lui . Et comme pis aller, ou fiche de consolation, il lui restera la petite Marie. Secondement, j'aiderai le père Jérôme à démolir le Villaret. Troisièmement, le prétendant évincé, je prendrai le bourgeois Devillepar l'amour-propre: il sera flatté d'entendre dans un salon annoncer sa fille : madame la comtesse de Savinières. Et ce titre de comtesse sera, il le sait bien, un titre très authentique; il figurera au contrat, et sur tous les actes que les garde-notes seront appelés à rédiger et à parapher, en se conformant aux lois. Quatrièmement, sûre de l'appui du mari, je viendrai bien à bout de la femme. Si ma chère cousine penche trop du côté du confesseur, je nétablirai l'équilibre, en prenant la défense de Tautorité maritale : dans la circonstance, ce sera faire une bonne action. Cinquièmement, j'aurai, je crois, à lutter contre une inclination naissante. Laurence est éprise de ce Villaret. Cela ne me fait pas peur. On se souvient d'avoir été jeune. A dix-sept ans, le cœur se donne facilement, et il se reprend de même. Mon neveu est charmant:
il a une distinction parfaite ; son teint bruni par le soleil dltalie donne à sa physionomie une expression énergique qui lui va à merveille. Il est impossible que ces deux barbouilleurs de papiers, Chantonnay et Villaret, puissent lutter d'avantages extérieurs avec mon neveu. Chantonnay, avec son teint blanc et rose, n'est pas mal, mais sa beauté est vulgaire. Villaret doit être dans le même genre. Laurence comparera; le titre de comtesse en perspective ne manquera pas de produire son effet ; de ce côté-là j'ai peu de chose à redouter.
Ce fut au moment où madame de Savinières, qui ne rêvait plus à autre chose qu'au mariage de son neveu, faisait ces réflexions consolantes, qu'elle vit entrer sa cousine.
— Oh! chère belle! quelle aimable surprise, je ne t'attendais que dans un mois. Depuis quand es-tu arrivée à Paris?
— Depuis quinze jours, chère cousine.
— Depuis quinze jours! Et tu viens me voir seulement aujourd'hui? mais c'est un crime de lèse-amitié !
— Ma santé n'est pas bonne depuis quelque temps. Le jour même de mon arrivée, je suis allée trouver le père Jérôme...
— Je comprends cela : à tout directeur tout honneur. Sais-tu bien que le père Jérôme devient fort à la mode dans le faubourg Saint-Germain?
Tu es très heureuse d'avoir pu te faire admettre au nombre de ses Philothées.
— Oui, très heureuse.
Et madame Deville soupira.
— Toutefois ce bonheur devait rappeler ta cousine, ton amie depuis tant d'années, à ton souvenir. J'avais, il me semble, quelques droits à ta seconde visite.
— Tu as, en efifet, ma seconde visite; et tu m'as interrompue pour me faire de gracieux reproches, au moment où j'allais te dire qu'en rentrant chez moi, après une assez longue station dans la chapelle de la rue Vaugirard, je me suis évanouie, et depuis ce femps-là je n'ai ni vu ni reçu personne.
— Pas même madame Villaret, cette amie de pension retrouvée cet été à Bagnères?
— Pas même madame Villaret.
Et madame Deville soupira encore une fois.
— Et son fils?
— Je ne l'ai pas vu depuis son départ de Vareilles.
— Il ne s'est pas présenté chez toi? C'est impossible !
Et la marquise se disait : « Sérais-je assez heureuse pour que ce sot mariage fût déjà rompu? » Sa joie fut courte, madame Deville reprit :
— Armand est venu tous les jours savoir de mes nouvelles ; mais c'est mon mari qui le recevait.
— Ton mari seulement?
— Mais sans doute, mes filles ne me quittaient pas.
— Tu es en effet très changée, ma chère Hélène; et, si j'en crois mes pressentiments, ta souffrance est surtout morale.
— Tu pourrais bien ne pas te tromper de beaucoup.
— Voyons, ouvre-moi ton cœur , chère cousine : M. Deville aurait-il cessé d'être le modèle des maris? L'aurais-tu surpris, à Vareilles, faisant les yeux doux à ta femme de chambre? Elle est jolie, cette créature, et tu n'as pas été très prudente en l'attachant à ton service. Je ne l'ai vue qu'une fois, elle a l'air un peu plus déluré qu'il ne convient...
— Je t'en prie, ne fais donc pas des conjectures aussi absurdes. M. Deville est parfait pour moi.
— Alors il ne faut pas chercher de ce côté-là?
— Assurément non. Et, puisque tu veux le savoir, j'ai reçu à Vareilles une lettre du père Jérôme qui m'a paru sévère... étrange même pourrais-je dire. Il se plaignait de ce que j'avais manqué de confiance en lui.
— Je commence à comprendre et je soupçonne que la cause du père Jérôme pourrait bien être la mienne.
— Gomment la tienne?
— Oui y la mienne ; et nous allons tous les deux nous liguer contre toi.
— Cesse donc tes plaisanteries, Louise; si tu savais combien j'ai les nerfs agacés dans ce moment, tu aurais pitié de moi.
— Je ne plaisante pas du tout. Je t'assure.
— Alors explique-toi, de grâce : je t'écoute. Et madame Deville laissa tomber sa tète sur
le dossier de la causeuse où elle était assise. Elle semblait se résigner d'avance à subir les reproches de sa cousine; elle devinait bien qu'il s'agissait d'Armand.
— Eh bien, Hélène, puisque, pour te plaire, il faut te parler gravement et posément, comme pourraient le faire ton mari ou ton directeur, n'as-tu pas été quelque peu surprise, en ne recevant pas de réponse à la lettre que tu m'as écrite pour m'apprendre que tu mariais ta fille?
— Oui, je l'avoue, j'ai même été blessée de ton silence.
— Blessée de mon silence ! Mais tu es incroyable. Hélène, si une de nous devait se trouver blessée, c'était moi. Comment je me mets en frais pour te faire entrer dans la haute société parisienne; je trouve le moyen, avant ton départ de ma villa de Saint-Germain, d'y faire arriver une douzaine de mes meilleures connaissances, .entre autres les pénitentes de ce bon père Jérôme, qui, je le crains, s'est plus attaché à toi
LES PRÉTENDANTâ 13
que tu ne le mérites ; j« me mets à te faire valoir, — et je ne m'entends pas mal à cela, — je te force de sortir de ta réserve habituelle, je donne de l'éperon à ton esprit, pour le lancer à grande vitesse; je réussis, on te trouve charmante, tu es une femme du meilleur genre ; j'assure que tu es cinq ou six fois millionnaire; quelques mères de famille flairent déjà un bon mariage pour leur fils; on te fait des invitations, te voilà acceptée. Le père Jérôme, de son côté, t'annonce à ses réunions pieuses et te pose comme une femme d'une grande piété, riche, généreuse, zélée pour la sainte cause de TËglise. Je crois que tu nous appartiens; que tu es bien de notre monde, que tu n'as pas d'autre désir que d'y placer tes filles, je fais déjà des projets, et puis voilà que tu m'annonces tout simplement, comme tu aurais pu le faire à une simple connaissance, que tu maries ta fille. Et à qui, s'il vous plaît? A un homme qui n'est pas né, à un Villaret.
— Tu es injuste, je ne t'ai pas traitée en étrangère, car je n'ai fait part à personne qu'à toi et au père Jérôme du mariage de ma fille. Pour cela, j'ai désobéi à mon mari. Il ne veut faire connaître ce projet de mariage qu'au moment où il pourra recevoir son exécution. Quant à Villaret, il est d'une très ancienne famille de robe.
— Voyons, Hélène, sois donc conséquente
U LE GOriFESSEUR
avec toi-même : si tu youlais marier tes filles avec des avocats, des juges ou des notaires, voire même des procureurs, il fallait aller frapj)er à la porte des robins,etnon à celle des marquises.
— Tu es cruelle, Louise!
— Cruelle, pas du tout. Je t'aime et je voudrais te servir. Ta mère appartenaità une famille d'une très ancienne noblesse. Ne m'as-tu pas dit à Saint -Germain que son rêve avait été de te marier à un homme ayant de la naissance?
— Oui, je t'ai dit cela.
— Ne m'as-tu pas encore dit qu'il avait été question d'un baron de Vernet?
— Oui, et j'ai refusé le baron, parce que j'aimais M. Deville.
— Et tu n'as pas regretté le titre de baronne?
— J'ai pu regretter que M. Deville ne fût pas titré, rien de plus.
— Mais n'as-tu pas ajouté que tu comprenais l'ambition de ta mère, et que toi-même tu serais ambitieuse pour tes filles?
— Oui, certainement, et je le dis encore.
— Ne t'ai-je pas répondu que je me chargerais de trouver de beaux partis pour Laurence et pour Marie !
— Sans doute tu as été charmante pour moi.
— Alors explique-moi comment M. Villaret est sur le point de devenir ton gendre?
— Je pourrais te dire : Je ne sais pas com-
ment cela sest fait. Armand est vraiment un jeune homme accompli , j'aime beaucoup sa mère, et cela ma disposée à une extrême bienveillance pour lui ; il a un esprit si charmant, tant de naturel, un cœur si tendre pour sa mère; il a toutes les délicatesses, toute la douceur d'une femme ; et pourtant on devine en lui une grande énergie.
— Vraiment, Hélène, tu m'inquiètes, je crains que tu ne sois éprise, pour ton propre compte, de ce jeune homme, si délicat, si doux et si énergique. A la place de ce bon Deville, je serais jaloux.
— Mon mari n'est pas jaloux, mais connaissant mon opinion sur le compte d'Armand, il a cru me causer une grande joie , en me disant qu'il demandait la main de Laurence.
— Et tu n'as pas paru transportée !
-;— Je l'aurais été sans doute, si,' dans nos entretiens à Saint-Germain, je n'avais pas conçu d'autres espérances , et si je n'avais pas promis au père Jérôme de ne jamais prendre une détermination grave sans le consulter.
— Il doit être médiocrement satisfait de la manière dont cette parole a été tenue.
— Je le sais bien ; mais que pouvais-je faire ? Sur quel motif fonder une opposition à un mariage que M. Deville trouvait si avantageux, et qui m'aurait paru tel, si...
— Si tu n avais pas eu Tespoir de trouver mieux, n'est-ce pas?
— Hélas oui ! et je t'assure que quant à M. Villaret personnellement, ce serait difficile.
— Allons donc! on peut toujours trouver aussi bien et, de plus, un titre de comte ou de marquis. Il est assez d'usage, dans les romans et dans les drames, de donner toujours le beau rôle aux roturiers ; ils ont toutes les vertus ; les nobles ont tous les vices; mais dans la réalité^ il en est autrement. Sache bien, Hélène, qu'on peut trouver, dans nos salons, des jeunes gens délicats, doux, énergiques
— Et je le sais bien.
— Alors pourquoi n'avoir pas déclaré tout net à ton mari que ce mariage ne te convenait pas?
— Tu parles de cela très à ton aise, Louise; et quelles raisons aurais-je pu alléguer à mon mari contre ce mariage?
— Des raisons, des raisons, on en trouve toujours !
— Cela n'est pas si facile. J'ai essayé quelques timides objections; il fallait consulter ma fille, ai-je dit. A cela, on m'a répondu : Eh bien, consultez-la. J'ai parlé à Laurence. Elle aime ce jeune homme.
— Oh ! femme romanesque! Jouer l'avenir de sa fille sur cette belle raison : ma fille est amou-
reuse l Mais, ma chère Hélène, cette enfant aime aujourd'hui, elle n'aimera plus demain!
— Tu ne connais pas Laurence.
— Mieux que toi peut-être. Je ne crois guère aux caractères exceptionnels. Enfin, je m'étais occupée de son avenir, et j'ai là sous la main un autre personnage que ton Villaret. Puisque tu as vu le père Jérôme, dis-moi sa pensée là-dessus?
— Le père Jérôme se laisse guider par des motifs moins humains que les nôtres; les calculs de la vanité et de l'ambition ne sont rien pour ce saint homme. Pourtant il sait compatir aux faiblesses de notre pauvre humanité ; il trouvait très naturel que je désirasse pour Laurence une position élevée ; mais s'il n'avait pas , sur quelques rapports, dont il ne peut garantir toutefois l'exactitude, des raisons de croire que le salut de ma fille pourrait être compromis par son mariage avec Armand, il me conseillerait de ne pas entrer en lutte avec mon mari. Il veut avoir d'autres renseignements. ^
— Le moine est habile, se dit tout bas la marquise, les renseignements ne manqueront pas d'être exécrables. Les jésuites connaissent le procédé, quand il s'agit d'évincer et de démolir ceux qui les gênent; les dominicains ne doivent pas être moins habiles. Et madame de Savinières dit à sa cousine :
— Je te l'avoue bien sincèrement, je vois avec
peine le mariage de Laurence avec ce M. Villaret ; mais ne pouvant le combattre quau nom d*intéréts très mondains, connaissant d'un côté ta faiblesse, de l'autre l'obstination de M. Deville, j'étais bien déterminée à ne pas intervenir dans cette question ; mais si le père Jérôme , d'après ses renseignements, arrive à te prouver que tu dois rompre ce mariage , je te demande de t'en rapporter à moi pour trouver un mari à ta fille ainée.
— Je crois que le père Jérôme...
— Je sais ce que tu vas me dire, le père Jérôme a son protégé, et moi j'ai le mien.
— Alors, dit madame Deville en essayant de sourire, je vais me trouver dans un grand embarras.
— Pas du tout. Ton directeur ne pourra rien alléguer contre le comte... J'allais te le nommer. Il n est pas encore temps. Son protégé deviendra répoux de ta petite Marie, il est, je le sais, de bonne noblesse , mais il n'est pas titré. 11 faut absolument que Laurence soit comtesse. Ainsi, ma chère, je reste neutre dans l'aflEaire Villaret ; mais si elle manque, je fais de Laurence une comtesse.
— Les projets du père Jérôme sont bien arrêtés.
— Laisse-moi agir, je me charge de tout. Je t'ai donné un directeur ; cela est utile pour con-
duire dans la voie du salut et pour se bien poser dans le monde. Pour tout ce qui touche au spirituel, je m'inclinerai toujours devant les décisions de ton dominicain, comme je m mcline devant celles de mon père jésuite ; mais , pour le temporel, il est bon en direction, mais en direction seulement, de le séparer quelquefois du spirituel. Nos chers directeurs seraient trop disposés à vouloir, comme notre saint-père le pape, réunir dans leurs mains les deux pouvoirs.
— Tu sais bien que le temporel et le spirituel ont souvent des intérêts communs. Le père Jérôme me la fait comprendre. Sans cela certes ce saint homme s'occuperait des besoins de mon âme et rien de plus. La charge ^st bien assez grande pour lui. Que de choses il avait à m'apprendre! Je me croyais une femme chrétienne et je n'étais qu'une honnête païenne. Toute ma vie, Louise, je te serai reconnaissante de m'a voir en quelque sorte forcée d'aller me jeter aux pieds de cet ange de la terre. C'est une grande croix pour un religieux qui a renoncé au monde de s'occuper de ce qui se fait dans le monde ; et pour le père Jérôme cette croix est plus lourde que pour tout autre. S'il se mêle du mariage de Laurence, de mon intérieur de maison, et s'il m'expose à entrer en lutte avec mon mari , c'est pour obéir à sa conscience. Dans la visite qu'il
m'a faite^ pendant ma maladie, il m'a parlé làdessus bien en détail, il m'a laissé lire dans son cœur, comme je le laissais lire dans le mien. Quelle belle âme il m'a dévoilée! Âh! si mon mari voulait lui aussi se mettre sous sa direction!
— Cela pourra arriver.
— Non, je ne l'espère pas, et voilà ce qui m'attriste. Hélas! Laurence elle-même se soustraira à mon influence. Si M. Yillaret est réellement un mauvais catholique, en lui donnant ma fille je perdrai l'âme de cette chère enfant, elle a déjà si peu de piété !
— Il ne faut pas que ce mariage se fasse ! Oh ! pour cela je me range du côté du père Jérôme : il a raison, mille fois raison. Empêcher le lion dévorant de ravir cette brebis déjà un peu égarée, c'est son droit, son devoir; mais il n'est pas nécessaire d'aller plus loin. Je veux que Laurence soit comtesse, et elle le sera.
— Je ne demanderai pas mieux ; mais le père Jérôme...
— Le père Jérôme n'aura rien à objecter de raisonnable, quand je te présenterai le comte de..., tu sais que je ne veux pas dire aujourd'hui son nom. Le protégé du père Jérôme est un M. de Ghantonnay. Ce nom-là est connu, il est ancien; mais cestM. de Ghantonnay tout court, pas de titre.
— Ah! le père Jérôme ne tient pas à cela.
— Soit; mais nous y tenons, nous autl-es.
Enfin, Villaret expulsé, tu verras et tu choisiras.
— Expulser Villaret , ce n'est pas facile.
Vois-tu, Louise, je suis un cœur lâche, les luttes m'effraient.
— Tu as tort, il y a quelquefois du plaisir à lutter, on connaît par là ses forces; et nous autres, femmes, nous en avons une dose plus forte que nous ne le croyons nous-mêmes. Tu t'en «percevras. Nous voyons, tous les jours, des créatures stupides mener des hommes d'esprit par le bout du nez, et une femme comme ma chère Hélène ne réussirait pas! Suis les conseils du pèrfe Jérôme : avant six mois, tu seras maîtresse absolue chez toi. J'oubliais de te faire une question : ton mari a-t-il vu ton directeur?
— Oui, le père Jérôme lui a fait une visite.
— Et comment M. Deville l'a-t-il accueilli?
— Très bien. Mon mari aimait beaucoup le père Lacordaire. La conversation s'est engagée là-dessus. Le père Jérôme voulait capter la bienveillance de mon mari, il a réussi.
— A merveille. C'est demain mardi. Tu sais que je reçois ce jour-là, et je compte sur toi, sur ton mari, et sur tes filles.
— Mon mari doit venir, aujourd'hui môme, te faire une visite.
— Bien, je le recevrai avec toutes mes grâces. T. ri. 2
Jadis, il était jaloux de mon influence sur toi. C'était ma faute, je la lui laissais deviner. A présent, je serai plus adroite. Veux-tu venir te promener en voiture avec moi? Nous irons au bois; et il est probable que nous y rencontrerons le futur mari de Laurence.
— Cela m'est impossible. Le père Jérôme m'attend. Il faut bien aller le trouver.
— Tu soupires en disant cela.
— Hélas ! il m'a , dans ma dernière confession, fait pressentir qu'il avait des choses si importantes à me dire, que je tremble d'avance.
— Que tu as peu de courage ! Tu as peur de tout. Eh! ma chère, ton directeur est un ange, soit, tous les directeurs sont des anges; seulement ils sont aussi des hommes ; ils commencent par nous conduire, et au bout d'un certain temps nous les conduisons à notre tour. C'est alors qu'ils nous sont utiles ; nous les faisons agir pour nos. amis, pour nos parents; ils remuent le monde sur un signe de notre part.
— T Je n'en suis pas encore là.
Madame Deville, parmi les injonctions de son père spirituel, avait reçu celle-ci : de faire confesser tous ses domestiques y et de renvoyer impitoyablement tous ceux qui refuseraient d*obéir, sur ce point, aux saintes lois de l'Église. Son devoir était de leur signifier, à tous, sa volonté bien arrêtée à cet égard, Dieu ne pouvant que maudire une maiison dont la maîtresse se montrerait indifférente à ses intérêts et à sa gloire. L'obéissante fille spirituelle s'exécuta sur l'article , et porta Fantienne à ses gens.
Laurent, le cocher, tout Limousin qu'il, était, fit une forte grimace. Il ne se confessait pas
habituellement, quoique, selon les usages de son pays, il manquât rarement la messe dans Féglise de son village, et qu'il eût toutes les croyances superstitieuses de ses compatriotes, chez lesquels il est reçu , comme au temps de Grandgousier, que Dieu est bon et qu'il n'est pas nécessaire de tant le craindre, pendant que les saints sont méchants et vindicatifs, et savent très bien le faire payer, par des maladies et des accidents, à ceux qui négligent de les prier, d'aller à leurs processions, de leur faire des vœux, et d'allumer de beaux cierges devant leurs statues.
Le valet de chambre de monsieur, jeune gaillard stylé à la vie parisienne et entré depuis peu dans la maison , baissa modestement les yeux devant madame , au moment où elle faisait sa recommandation pressante, bien déterminé à quitter cette maison singulière, si l'on en venait jamais à usurper les droits de sa conscience lil)re.
La cuisinière , vieille femme, ancienne maîtresse d'hôtel à Bourganeuf, habile pour cela dans son métier, et qui gardait, parmi ses beaux souvenirs de jeunesse, d'avoir servi de brillants dîners à M. Emile de Girardin, député de la Creuse, se trouva prête à obéir à madame. Elle irait, à Pâques, trouver le premier venu. C'était son idée. Quand madame lui parla de se
confesser à un moine , elle se signa comme si madame eût voulu l'envoyer confesser au diable. La bonne femme avait , toutes fraîches dans sa. cervelle, les histoires racontées, aux veillées de l'hiver, par les anciens sur le compte des moines de l'ancien régime. Elle ne glosait pas mal sur cet article; et (après avoir cité tous les fils de moines que les anciens couvents avaient seméssk sur le sol de la patrie limousine, elle disait^ avec frère Jean des Entommeures, mais en termes moins élégants et moins honnêtes, que (c seulement l'ombre du clocher d'une abbaye est féconde. »
Madame Deville l'eût cassée aux gages, l'eût meurtrie de coups, ou bien lui eût prodigué toutes sortes de caresses, qu'elle ne l'eût pas déterminée à se confesser à un capucin ; tout religieux, pour cette femme, étant un capucin.
Mais notre pieuse maîtresse de maison fut plus heureuse auprès de Jeannette, sa femme de chambre.
Jeannette, Limousine pur sang, encore fraîche et grasse, quoique n'étant plus de la première jeunesse, était une soubrette précieuse. Elle adorait sa maîtresse et mesdemoiselles Laurence et Marie. C'était là son monde à elle, son monde unique; et à part un penchant secret pour Laurent qui ne lui faisait pas trop mal agréer quelques gros baisers limousins pris , à la dé-
robée, sur les larges épaules de la payse, elle n'avait d'autre afltectîon sur la terre que cette famille honnête où elle vivait paisible depuis quinze ans.
Notre Limousine, en arrivant au bel hôtel de la rue de Grenelle, avait quitté , sur les ordres de sa maîtresse, le modeste costume du pays où elle était née. Plus de coiffes blanches et gaufrées, comme on les porte à la Souterraine, plus de jupon court laissant voir la jambe vigoureuse et le si petit pied cambré dont sont fières à bon droit les Limousines, plus de mouchoirs aux couleurs voyantes couvrant discrètement le cou et les épaules de la camérière. Madame lui avait acheté un petit chapeau, tel que l'œil des jeunes filles les convoite , si frais et si coquets, aux vitrines des passages. Quoique modeste, ce chapeau, le premier qui eût encadré sa magnifique et fine chevelure, lui donnait un air de dame. Une robe achetée , en même temps que celle de madame, au magasin brillant des Salons-Saint-Germain, lui descendait aux talons, presque traînante ; et un grand châle provenant des mêmes magasins avait complété la toilette. Dès le lendemain du jour où madame Deville lui avait témoigné le désir qu'elle n'eût pas d'autre confesseur que le père Jérôme, elle s'était exécutée de bonne grâce.
En partant pour le confessionnal et en passant
devant la psyché de sa maîtresse, Jeannette la Limousine, quoique fille de sa nature peu orgueilleuse, n'avait pas manqué de se trouver superbe. Elle avait involontairement pensé à ses anciennes compagnes des environs de Yareilles qui n'avaient pas si beau chapeau, si belle robe ; et, par association d'idées, elle en était venue à se dire qu'à cette heure elle n'eût pas été déplacée à côté de madame Badureux, femme de M. le maire de Vareîlles, et de madame Lapérille, femme du percepteur. Elle ne s'arrêta pas trop sur cette comparaison ; mais, moins âgée que ces grandes dames de son village, elle se donna naturellement la préférence , et n'aurait pas voulu changer, pour la leur, sa brillante enveloppe mortelle.
Elle avait fait en chemin son examen de conscience. Ce n'était pas bien diflScile. Fidèle comme l'or, c'est la locution vulgaire, très attachée à sa maîtresse, adorant les deux demoiselles, comme elle les nommait, autant que si elles eussent été ses propres filles, elle n'avait à accuser que ces misères journalières d'impatiences, de petits jurements, de murmures, de mauvaise humeur, qui sont le lot de la fragilité féminine.
Sur le grand chapitre où montrent tant de friandise les confesseurs scolastiques, et que les gens du monde appellent, sans gêne, des péchés
sa LE CONFESSEUR
mignons , Jeannette était peu tourmentée.
C'était une fille sage. Nous savons qu'elle ne regardait pas Laurent le cocher du même œil d'indifférence que le jardinier de Yareilles ou les deux grands fils du colon ; mais c'était en tout bien tout honneur. Elle pouvait donc aller gaiment à confesse; ses fautes seraient bientôt dites; elle aurait pu se confesser tout haut.
Jeannette arriva, rue de Vaugirard, entra dans la chapelle, et trouva le père à son confessionnal. Ce lut long, très long. Le père suait, soufflait, se tournait et se retournait sur son siège ; c'était le siège en règle d'une conscience difficile à prendre comme une forteresse. Enfin, en poussant un gros soupir, le père murmura une bénédiction; et comme la perdrix, prise au piège dans les champs et qui, à force d'agiter ses ailes, brise le filet et s'échappe pour revenir à sa couvée, notre innocente bondit hors de l'église, courut plutôt qu'elle ne marcha, par la rue Madame, jusqu'à la rue du Vieux-Colombier, de là au carrefour de la Croix-Rouge, et enfin à la maison de madame DeviUe.
Tout ce qui se pressa d'idées dans la cervelle pourtant un peu étroite de la Limousine durant ce trajet, je ne me charge pas, tout romancier que je suis, de le raconter à mon lecteur. Mais le nuage était chargé, l'orage éclaterait bientôt.
Madame DeviUe était encore dans sa chambre.
en toilette assez négligée du matin, quand la nouvelle fille spirituelle du père Jérôme y entra. Le désordre de ses traits, le feu insolite de ses regards, le tremblement nerveux de ses lèvres, la couleur pourprée de ses joues dirent de suite à madame Deville que la soubrette avait passé un mauvais quart d'heure. Elle pensa en ellemême qu'il n'y a rien comme ces bons pères, qui ne craignent pas de porter le fer dans la plaie vive, pour remuer les âmes pécheresses et les arracher à leurs fatales illusions. Le digne, le vénérable homme!
Jeannette n'avait pas fait trois pas dans la chambre qu'elle éclata de la sorte :
— Le beau confesseur auquel madame m'a envoyée !
— Comment, Jeannette?
— Le beau confesseur! que j'en tremble de honte...
' — Que veux'tu dire?
— Qu'il m'a tenue une heure, madame, une heure !
— Eh bien! quel mal à cela? Il t'a confessée en conscience.
— Oh! oui, en conscience, trop en conscience. Est-ce ainsi que l'on confesse, madame?
— Tu es singulière. Tu veux apprendre à un très révérend père comment Ton confesse.
— Oui, madame, oui, je sais comment l'on
confesse. Je ne suis pas née probablement d*hîer, attendu que je suis auprès de madame et de mesdemoiselles, depuis quinze ans; et avant de venir au château, je m'étais confessée. Eh bien, je le répète à madame, ce nest pas ainsi que l'on confesse.
— Voyons, explique-toi !
— Madame veut que je m'explique : c'est très facile, vu que j'en suis tout émue, que je m'en sens le feu au visage. Mon Dieu Seigneur ! qui m'eût dit cela, qu'un homme, à moi femme, me demanderait de telles choses?
— Ah ! ah ! ah ! je vois, il a voulu faire à fond ton examen de conscience.
— Oui, oui, madame parle très bien, à fond, oui, à fond!... Et vous appelez cela confesser?
— Et oui, ma fille.
— Et cet homme vous confesse aussi?
— Assurément.
— Et il vous adresse aussi des questions sur certaines choses?
— Pourquoi pas? on n'est pas toujours fâchée de s'éclairer un peu.
— Et vous y retournez deux fois?
— Sans doute.
— Et vous trouvez cela nécessaire pour votre religion?
— Quelle idée ! mais je suis une femme comme les autres, je me soumetsàmes pasteurs.
LA CONFESSION DE JEANNETTE 3t
— Madame, vous appelez cela un pasteur, je rappelle un mauvais sujet.
— Âh ! Jeannette ! mais tais-toi! C'est horrible ce que tu dis là. Un si bon père, qui prend tant de peine pour que le péché ne reste pas dans Fâme!
— Oh ! pour cela, il n'y manque pas : il en tirerait même ce qui ne s'y trouve pas; et il apprendrait cent péchés que l'on ignore.
— Mais, voyons, que s'est-il passé enfin?
— Ce qui s'est passé ! oh ! je n'ai pas de honte pour moi ; je puis tout vous dire. Demandez au brave monsieur le curé de la Souterraine ; c'est un digne homme, vous le savez bien. Il vous dira ce que je suis. Celui-là confesse toute sa paroisse. Mais aussi, madame, on est là trente autour de son confessionnal; chacune a cinq ou six minutes; le temps de dire ses pauvres petits péchés, puis l'absolution, et la recommandation d'être bien sage et de chercher à plaire à Dieu. Rien que cela, madame ! Je veux bien que le bon saint Léonard, le patron du Limousin, un apôtre, vous le savez, un apôtre, ne vienne pas me prendre à la porte du paradis, si jamais j'ai vu nos prêtres confesser autrement. On n'est pas de mauvaises filles, madame, pour qu'on vous interroge comme des accusées de crime.
Je puis bien vous le dire, jamais il ne m'a adressé de questions, sinon lavis d'être bien
franche avec le bon Dieu. Voilà comment on doit confesser, Ai-je besoin qu'on vienne me demander tant de choses? Est-ce là le devoir d'un prêtre d'être si curieux sur tout? Allons donc ! Je ne voudrais pas manquer à madame, mais je vous dis tout dans un seul mot : c'est un mauvais sujet!
— Ma pauvre fille, calme-toi ! Tu t'es monté la tête. Il ne te connaissait pas, ce bon père. Il a voulu s'assurer tout simplement que tu étais une fille honnête et sage. Ce sera fini maintenant...
— Oh ! fini, je le pense bien ; fini et bien fini ! je le jure par tous les bons saints, bien fini! Tenez, madame, je ne devrais pas vous raconter ces choses-là. Mais il m'a tenu une grande heure, oui, une grande heure, si bien que mes genoux en gardent encore la contusion, et cela pour me demander...
— Te demander, si tu as commis des péchés ; il n'est pourtant au confessionnal que pour cela.
— Sans doute, mais quels péchés ! Que le bon Dieu me le pardonne, mais je ne sais pas où il a pu prendre tout ce qu'il ma dît : j'aurais trop de honte à vous le répéter. Il m'a fallu lui dire, pendant cette longue heure, si je me regardais dans mon miroir, si je me trouvais jolie, si cela me donnait de l'orgueil, et autres enfantillages
de ce genre sur lesquels je passe; ensuite, si j'avais de mauvaises pensées. Je ne suis pas plus un ange qu'une autre. J'ai dû lui répondre que j avais eu, en effet, de mauvaises pensées. Alors il a voulu absolument savoir si je m'y étais arrêtée, et en quoi consistaient ces mauvaises pensées, et si j'avais voulu faire ce que je pensais ; si j'avais pensé à des hommes ou bien à un seul homme. Cela m'a impatientée.
J'ai voulu en finir. Je lui ai dit que j'avais eu beauœup de galants dans mon pays, et madame le sait bien, et qu'il n'avait tenu qu'à moi de me marier, et qu'enfin sur cet article je n'avais rien à me reprocher. Il s'est alors échauffé de plus belle; il m'a parlé d'un démon muet, et autres belles choses où je n'ai rien compris. Ensuite, acharné sur moi, il n'a pas eu de patience que je ne lui aie dit s'il y avait un homme avec lequel j'étais plus familière.
Je n'ai pas voulu mentir, vous le comprenez. Je lui ai dit que je voyais Laurent avec plus de plaisir que d'autres. Là-dessus il m'a demandé : Lui donnez- vous souvent la main?
J'ai répondu : Quelquefois. Il a répliqué : Vous embrasse-t-il? J'ai répondu : Oui, mais bien rarement. Alors sont venues des questions plus pressantes : Quelles impressions j'éprouvais alors, et si je ressentais du plaisir; puis si cela me faisait désirer ; et quels désirs j'avais ; et si
j'étais restée longtemps dans ces désirs. Après cela, il m'a demandé (1)
Aurait-il voulu, le maître sot, que ce fût avec le pied? Les questions saugrenues ont continué : si... Il a pataugé alors là-dessus, prétendant qu'il y avait de graves dangers à des riens que font toutes les femmes. A force de tourner autour du pot, il en est venu à me fatiguer, à m'obséder, à m'embéter enfin. L'impatience augmentant toujours, je lui ai jeté ceci au nez : — Je n'ai plus rien à vous dire sur ces choses-là. Vous me feriez plaisir de passer à d'autres demandes. — Il a compris pourtant que la moutarde me montait. — Ma fille, mVt-il dit, la théologie m'ordonne de bien vous interroger et de vous éclairer sur toutes ces choses. — Sa théologie est une sotte. Merci à sa théologie. Notre bon curé de la Souterraine n'allait pas ainsi chercher midi à quatorze heures ; et jamais, que je sache, à mes compagnes et à moi, il ne s'avisa de nous parler de sa théologie. Jamais, au grand jamais, il ne nous adressa de questions baroques, comme cet homme.
Enfin, madame, vous aurez peine à le croire, il a voulu que je lui apprenne si je me couchais
(1) An fecerim tactus, in qua parte corporis et quomodo, si manu vel aliquo molimento.
sur le côté pour dormir ou bien sur le dos, prétendant que cette dernière position portait à des impressions mauvaises, à des choses impures.
Qu'il s'en aille au diable avec ses impressions ! J'ai la tète brisée d'impressions, de délectations et d'un tas de fariboles. Voudrait-il, par hasard, que je fusse de marbre quand Laurent, si honnête garçon, madame le sait bien, vient par derrière moi , me prend par la taille et me donne un bon gros baiser en s'enfuyant et en riant comme un fou, pour ne pas attraper le bon gros soufflet que je lui prépare d'habitude dans de tels cas? Madame voudrait-elle que je dise que je n'éprouve pas de plaisir? Et après? que voulezvous que cela fasse à Dieu? Un baiser est un baiser, quoi ! Madame sait bien que je dois épouser Laurent ; mais que jusque-là je resterai honnête fille ; et quand Laurent me demande si je l'aime, je ne puis pas mentir, et je lui réponds, sans penser à mal : Oui, Laurent, je vous aime. Votre révérend père a prétendu que c'était un péché, au moins véniel ; et il ne répondait pas, je ne sais d'après quel saint, que ce ne fût pas mortel. Il a ajouté que je m'exposais; que Laurent pouvait s'enhardir de cette parole ; que je lui avais suggéré de mauvaises pensées; qu'il avait pu s'arrêter à des désirs criminels en pensant à moi. J'ai eu dix fois lenvie de lui dire : Vous êtes un rêveur, et de le laisser là; mais
par respect pour madame , j'ai voulu tenir bon et aïler jusqu'où îl voulait. Il a deviné ma bonne volonté ; aussi il s'en est donné à cœur joie de SES interrogations, monsieur le moine. Quel singulier plaisir! Tenez, madame, j'ai la tête brisée de ce qu'il m'a dit sur ce chapitre. Et encore, croyez-moi, je ne vous répète pas tout, parce qu'il y a des choses qu'on n'ose pas nommer entre femmes.
— Allons! allons! Jeannette, tu te fais un monstre de tout cela .
— Pas le moins du monde, madame, je sais très bien ce que j'ai entendu, et ce qu'il m'a appris. Peste! quel habile homtne! Il a dû courir beaucoup, pour savoir tant de choses sur les saletés qui se peuvent commettre. Je vous jure que mon éducation est faite maintenant! Si j'étais mère, de par Dieu et son saint paradis, jamais une de mes filles n'irait, au confessionnal de cet homme, recevoir de si belles leçons.
— Ne te tourmente pas, ma pauvre Jeannette; tu te feras à lui. Les moines sont des savants, des théologiens, des casuistes; ils ne veulent pas que leurs chères pénitentes fassent le mal, même le plus petit, par ignorance. Ils tiennent tant à la pureté des âmes !
— Oui, c'est pour cela qu'il m'a enseigné plus de saletés dans une heure que je n'en ai entendu
dire de toute ma vie. C'est pour cela... Non, non, je ne suis pas assez eufant pour ne pas voir les choses. Je comprends ce que je comprends.
Et vous croyez, madame, que c'est tout?
— Sans doute.
— Non, certes. Après m'avoir confessée, il vous a confessée, vous, madame; il a confessé monsieur ; il a confessé mademoiselle Laurence et mademoiselle Marie; il a confessé Laurent, le valet de chambre, la cuisinière.
— Que veux-tu dire? Tu perds la tête.
— Non , madame , j'ai toute ma mémoire ; et il n'y a pas encore deux heures que ces belles choses se passaient. Oui, madame, il m'a fallu, par force, et pour ne pas mentir au confessionnal, il m'a dit que ce serait un plus grand péché, il m'a fallu vous confesser. Il m'a demandé bien exactement votre âge, ce que vous avez été, jeune fille , la famille d'où vous sortez , si vous aimez votre mari, si j'avais entendu dire quelque chose sur vous, si vous faisiez lit à part avec monsieur; et puis... et puis... et puis... Ah ! quel curieux homme ! De même, pour monsieur, un long interrogatoire : quelles personnes il fréquente, quels journaux il reçoit, s'il se fâche souvent dans le ménage, s'il vous aime, si j'ai entendu dire qu'il ait quelque relation... et puis... et puis... Âh! ah! ah! Ensuite, il en est arrivé à mademoiselle Lau-
rence. Il a fallu que je lui dise tout, comment elle est, ce qu'elle fait, ce quelle dit. Et puis M. Villaret! Encore là, sur leurs amours, questions éternelles. Pauvre mademoiselle Laurence! Ah! Il est curieux sur les jeunes filles. Quelle imagination gaillarde. Tenez, madame, grondez-moi, mais voyez-vous, je n'en reviens pas. Ensuite, il m'a demandé ce que j'entendais dire chez vous, et si l'on avait parlé quelquefois de lui, et ce que vous pensez de M. Courbon ; que sais-je? Tout a fini par les domestiques, s'ils se confessaient, s'ils étaient bien dévoués, bien fidèles; s'ils ne disaient pas des paroles libres, et toujours sur ce chapitre, des questions que je ne répète pas par pudeur. Voilà, madame, voilà! Tant est qu'il ma confessée pour la première et la dernière publication. Tant est que j'ai besoin de me rappeler mon bon et vieux curé de campagne et la pensée, raisonnable je crois, que tous les confesseurs ne sont pas comme celui-ci, pour ne pas prendre la résolution dernière, et que je croirais sage, de ne jamais aller me mâcher les deux genoux dans un confessionnal, pour y être interrogée sur tant de sales choses, pour y être enseignée sur tant de péchés honteux dont j'ignorais les noms, lesquels Dieu, je l'espère bien, me fera la grâce d'oublier. J'avais cela à dire à madame; et puisque je suis en train, sans toutefois offenser ma-
dame, je prétends que toute femme honnête doit éviter, comme la peste, de tels confesseurs.
— Ma pauvre Jeannette, tu me fais de la peine de prendre ainsi les choses. Il faut excuser les bonnes intentions. Ces saintes gens, quelquefois le zèle les emporte ; souvent ils se trompent* sur les personnes; et ils s'acharnent d'autant plus qu'ils supposent qu'on veut ne pas tout leur avouer.
— Non, madame, non, ce n'est pas cela. Il a dû très bjen voir que je n'étais pas une mijorée, ni une fillette de douze ans. Je lui disais les choses bien clairement. Maïs c'est un curieux qui veut savoir tout l'intérieur d'un ménage. Je ne suis pas assez naïve pour ne pas voir cela. Il a cru qu'arrivant de mon village et m'entendant appeler sa chère fille, il saurait tout par moi. Non pasj mon brave homme. Jeannette n'est qu'une pauvre Limousine ; mais on ne me prend pas à ce miroir-là, comme les alouettes. Cet homme mènera loin celles qui seront assez bonnes pour se jeter dans ses pièges. J'en suis hors pour ma part. Madame verra pour ellemême, pour ses filles. Elle a assez de sagesse pour se bien conduire. Je me promets bien d'attendre encore pour retourner à un confesseur. En tout cas, j'aurai soin de mieux choisir.
40 LB GONFESSiLCR
Madame Deville ne répondit pas. Elle donna un ordre à Jeannette : mais cet entretien ne lui dessilla pas les yeux.
— La pauvre fille s'est monté la tête !
Je ne remplirais pas le but élevé de ce livre^ si, dans le drame où le personnage singulier quej*ai pris dans les rangs des confesseurs seolastiques joue le premier rôle, je ne découyrai» pas l'erreur capitale où sont tombés les théologiens qui ont traité des péchés impurs.
Tous partent de, ce principe, « que la délectation attachée à l'union des sexes n'est permise que pour la propagation de l'espèce humaine,. Delectcaio venerea ad solam generis humctni prth pagationem indulta est. » Les théologiens relâchés comme les théologiens rigides s'entendent sur ce point.
Saint Liguort, d'ordinaire tolérant, n'admet
4t LE CONFESSEUR
pas même de légèreté dans la matière de la délectation sensible ou naturelle, comme le contact de la main d'une femme.
Sanchez, Billuart, Collet, Bouvier, le père Debreyne admettent légèreté de matière dans cette délectation, mais ils concluent quelle est rarement exempte de tout péché. Billuart dit que c'est un péché véniel de regarder une belle femme, de toucher sa main ou son visage.
Les casuistes n'en sont venus à des conclusions aussi bizarres qu'en raison d'une autre idée, tout aussi fausse, que la délectation attachée à nos sens est un acte de nature corrompue.
Avec de tels principes, il est naturel qu'ils se soient livrés à toutes les aberrations qui remplissent leurs livres de mœchialogie. Si, en efifet, la délectation, c'est à dire un plaisir éprouvé à l'aide des sens, était un acte de nature corrompue, les plus vifs de ces plaisirs qui se rapportent de loin ou de près à lattrait des sexes seraient les plus coupables. La théologie, à ce point de vue, se comprendrait. Un regard, une pensée, un attouchement seraient un danger. Et la seule sécurité morale dans la vie serait la réclusion loin du monde ou la fuite dans les solitudes.
Heureusement, il n'en est point ainsi. Il est faux que le sentiment de plaisir, ce que les théologiens appellent délectation, vienne d'une vice
de nature. Il est, au contraire, la grande loi des relations dans le monde moral comme dans le monde matériel. La théorie opposée conduit logiquement à la momification de Tâme. Il n'y a de développement possible des facultés humaines que dans l'épanouissement libre des instincts que Dieu a mis dans notre nature. Or, après l'instinct premier de la conservation auquel tous les autres se rattachent, il n'y en a pas de plus puissant en nous, de plus universel, par conséquent de plus légitime, que celui de trouver partout une joie, un sentiment de perception douce, la vie enfin se composant de mille jouissances qui nous viennent de nos rapports avec nos semblables comme avec le monde organique et inorganique au milieu duquel nous sommes placés. Il semble que Dieu ait multiplié le plaisir autour de l'homme : pour ses regards, le tableau des beautés de la nature, l'éclat des fleurs, la variété du spectacle brillant que présente le ciel, le mouvement des arbres, la fine découpure de leurs feuilles, les formes minérales si riches, les innombrables espèces des êtres vivants ; pour son odorat, le parfum des fleurs et des autres substances; pour l'ouïe, le chant des oiseaux, la musique sous ses mille formes, jusqu'au bruit des cascades, au murmure des vents, au bruissement des myriades d'insectes sous les feuilles.
U LE C0NVE9SBVR
Mais si les sens procurent des jouissances multipliées, Fâme a la faculté de se former à toute heure des jouissances idéales. L'homme, au moyen des arts, est créateur à sa manière. Sa main est une espèce de verbe réalisateur par lequel il fait apparaître son mondé à lui. I( conçoit, et cette main habile reproduit la conception première. Et si Dieu lui-même, selon une parole pleine de magnificence de la Bible, se délecta à la vue de la beauté de ses œuvres^ erant valde bona^ Thomme, ce Dieu terrestre, éprouve le même sentiment de volupté intellectuelle en face de sa petite création, dans laquelle il a mis, comme Dieu lui-même, de Tordre, de Fharmonie, et cette vie latente que Ton a défini le beau idéal. De là, les enivrements des artistes de tout genre, qu'ils aient sculpté la Vénus de Mîlo, chanté un beau poème comme Joçetyn, ou écrit les grandes pages des Misérables.
Pygmalion devint Tamant De la Vénus dont il fut père.
C'est donc un saint amour que celui de l'homme pour les œuvres qu'il a eu le génie de produire. Et si vous n'osez flétrir, moralistes singuliers, les joies paternelles devant l'enfant qui grandit, merveilleux d'intelligence et de grâce, avez-vous le droit de flétrir les joies tout aussi vives que Thomme se donne au sein du
ERREUR GAPITALB DE LA MOliALE DES DIRECTEURS 45
m^ûde moral et mdtérie] dont il comprend la grandeur et la beauté, et où il $e trouve à la ioi^ contemplateur ravi dei» œuvres de Dieu et de ses propres œuvres?
Si la théorie scolastique, que la délectation attachée à nos sens est un acte de nature corrompue, est vraie, Dieu est le grand complice de nos péchés, à laide des sens, puisqu'il a multiplié, pour ainsi dire à l'infini, les moyens de délectation autour de nous. Au lieu de nous créer comme ces insectes aveugles que les entomologistes vont chercher, avec tant d'ardeur, au fond de sombres cavernes, êtres inconnus, jusqu'à ces derniers temps, auxquels la nature a refusé des yeux, par leur destination même dans des séjours où ne doit jamais pénétrer la lumière. Dieu nous a donné l'instinct de l'amour, de la recherche, de la contemplation du beau. C'est peu pour nous que la vie matérielle, nous al* Ions» raffinant chaque jour dans nos meiTeilleuses découvertes, nous donner des moyens faciles d'accroître nos jouissances par les voyages multipliés, par l'étude des pays difiFérant des nôtres en faune, en flore, en orographie. Toujours des joies nouvelles, toujours de la variété dans nos mouvements libres, sur ce petit globe que nous finirons par connaître, autant que nos domaines et nos villages, jusqu'à ses extrêmes limites.
Et voilà qu'au lieu de comprendre la grandeur morale de toutes nos conquêtes, au lieu de vous réjouir, avec l'homme moderne, de ce que l'œuvre de Babel va être réparée par le génie humain, de ce que l'arrêt condamnant au travail, se trouvera avoir été une loi sage que la civilisation a consacrée, pour qu'il en sorte du bienêtre pour tous, par conséquent, des jouissances ici-bas, et non pas la vie atroce du combat et de la douleur, vous allez vous complaire, par une morale désespérante, à jeter des malédictions sur les joies qui nous viennent de Dieu, puisqu'il les a placées sous nos mains et qu'il nous a donné le génie de les rendre plus durables, et de les accroître chaque jour ! Mais vous êtes des insensés!
Vous jouez, vis-à-vis de nous, marchant aujourd'hui, radieux, aune vie plus douce et moins tourmentée que celle de nos pères, le rôle du médecin de Sancho, qui vient toucher de sa baguette chaque plat posé sur la table du nouveau souverain de l'île de Barataria, et qui lui permet à peine le pain et l'eau indispensables pour apaiser la faim.
Que tout cela pût entrer dans les cervelles attristées de quelques honnêtes théologiens de l'an mille, on le comprendrait encore. Le monde allait finir. On avait peu à se délecter ici-bas, dans l'attente des terreurs de la trompette de
Tarchange. Mais Tarchange s'est singulièrement radouci. L'an deux mille verra Thumanité, à l'efflorescence de son nouveau printemps, pouvant cueillir, dans la vallée des larmes, des fleurs naissant sous ses pas, des fruits multipliés, pour que nulle bouche humaine ne manque d'un aliment salubre et doux, élevant, loin des terreurs de la guerre reléguée parmi les vieilleries de l'histoire, le caravansérail où tous les peuples voyageurs se donneront joyeusement la main :
première étape, où se prendront les agapes fraternelles, en face de la nature assouplie aux besoins de l'homme et devenue, comme elle a dû être à 1 âge d'or des cosmogonies, sa nourrice, toujours jeune, au mamelles intarissables.
Les moroses censeurs de toutes les jouissances que Dieu a attachées à nos sens n'ont tenu aucun compte du grand sentiment [moral qui s'appelle l'amour. L'amour n'est point, comme ils le pensent dans leur psychologie brutale, une corruption de notre nature, mais une passion pure et sainte, mise par le Créateur dans notre âme, aussi bien que l'amitié, la reconnaissance, le dévoûment, et toutes les forces morales dont l'application permanente fait si grande la vie sociale des familles humaines. Or, par une loi providentielle et admirable qui a complètement échappé à la casuistique du moyen âge, Dieu a attaché à ce sentiment énergique, dominant
49 LB CONFBSSKUR
dans toutes les âmes, dans les plus grossières comme dans les plus développées, la procréa* tioD de Tespèee. Il a voulu qu'il y eût, d'un sexe à Tautre, une attraction puissante qui amenât les manifestations de l'amour, et que Tenfant se trouvât formé de cet actç d'amour manifesté par les sens.
La loi divine n'est donc pas d'imposer à l'homme la pensée explicite et la détermination^ à chaque joie qu'il se donne dans ses épanchements de cœur, de vaquer à peupler, pour sa part, le globe terrestre, mais à céder, selon Fat^^ trait qu'il trouve en lui, à ces épanchements passionnés manifestés par les sens , après les* quels le mystère de la fécondité s'accomplira. Selon cette loi admirable, l'amour se trouve être la floraison brillante et parfumée; et l'enfant naîtra un jour de l'union des corps, comme le fruit sortira de l'ovaire des plantes fécondé par le pollen de leurs fleurs. Les deux mystères sont les mêmes là et là. Le soufik des vents fait tomber la poussière fécondante sans laquelle le fruit ne gonflerait pas dans Tovaire, et c'est du baiser, par où l'âme exprime qu'elle aime, que se développera la vie dans le sein de la femme aimée.
Rien de plus chaste que cette loi de l'union des sexes. Il a fallu l'analyse grossière de la théologie , et le point de vue exclusivement animal
jm aile s'est placée, pour déflorer cette loi éminemment spiritualiste , pour rabaisser, au niveau d un acte de brute, le sentiment tendre et exquis auquel chacun de nous, dans le sanctuaire pudique de la famille, a dû la vie.
La tbéol(^ie n*a rien vu de tout cela. Il faut avoir le courage de l'écrire. Pour elle, la femme est la femelle qui doit chaque année porter son petit ; cette femme, ravissante création de 0ieu^ tout idéal, tout aspiration, tout amour, se trouve ravalée au rang de la génisse conduite à Fiétalon , et qui nourrira le jeune taureau pour le labour. De là les prescriptions honteuses fait^ à de jeunes femmes pudiques et délicates, à peine sorties de leur première couche nuptiale , pour qu elles sachent bien , à Taide d'une leçon d'anatomie lubrique , comment elles doivent se comporter, de situ ^ ne deperdatur siemen. etc.
Les casuistes ont maladroitement confondu Tattrait des sexes, qui est en nous, avec ce désordre de volonté qui porte au mal, et que la théogie appelle fomes. On ne nie pas que des natures dépravées n'abusent de la sainteté du mariage; on abuse aussi du vin pour descendre aux abrutissements de l'ivresse. Mais le plaisir légitime que Dieu a attaché à la liqueur a qui réjouit le cœur de l'homme » doit-il être proscrit pour cela? Je dois dire toute ma pensée. C'est là la
grande aberration de la théologie scolastique, sa grande ignorance , bien plus , son ignorance coupable. Il s'en est suivi un code barbare, une science à soulever le cœur, appelée mœchialogie, des décisions signifiées au confessionnal, qui troublent la vie intime des plus honnêtes gens et vont jusqu'à proscrire la simple complaisance de répoux qui songe aux joies que lui donne l'épouse.
Cette erreur de la casuistique du moyen âge et des modernes qui ressuscitent cette casuistique , on le comprendra sans peine , est le principe de tous les débats qui affligent les pénitents dans le confessionnal. L'humanité se sent un idéal plus relevé. L'homme cède à Tamour, et de cet amour naît l'enfant. L'un est un épanchement légitime du cœur , l'autre est le fruit qui se détache à l'automne, après les .voluptueuses effluves qui fécondèrent les plantes au printemps.
Je n'aurai pas éclairé les hommes de la casuistique lubrique; mais j'aurai relevé les cœurs purs, en leur disant : Aimez d'abord; laissez le reste à Dieu !
Le père Jérôme manquait souvent de tact.
Comme tous les esprits absolus , qui ne^ supposent pas que rien puisse aller autrement qu'ils le révent, il ne pouvait pas mettre dans sa pensée quune pénitente, fille de service ou grande dame , ne se regardât pas comme très heureuse de passer par son confessionnal et d'y avoir les jolis entretiens en matière de pensées, de paroles et d'actions contraires à la chasteté sur lesquels il regardait comme une affaire capitale de beaucoup s'appesantir. Mademoiselle Jeannette cependant n'avait pas été de l'avis du dominicain. La mœchialogie était peu de son goût ; et toute fille du peuple qu'elle était, la science à laquelle
le directeur de madame Deville avait voulu l'initier lui paraissait tout bonnement une science ordurière.
Peu de jours après l'entretien qu'elle eut avec sa maîtresse et que nous avons rapporté dans ceux de ses détails, que nous avons pu mettre en français , elle exprima de nouveau son opinion sur l'article.
Madame Deville lui avait dit :
— Mais , ma chère Jeannette , c'est ton ignorance qui te feit parler ainsi. De tous temps les théologiens ont écrit sur ces matières.
La soubrette avait répondu :
— Eh bien, madame, je sais lire. Pourquoi ne me donnait-il pas quelqu'un de ces livres? Du .moins je n'aurais pas eu tant de honte.
— ^Mais, avait dit madame Deville, ces choseslà ne s'écrivent qu'en latin , et tu ne sais pas le latin.
Jeannette alors s'était exclamée :
— Pour le coup ! c'est trop fort , madame.
Comment ! ils n'osent pas écrire en français ce qu'ils me disent à moi> qui suis jeune encore, dans le tuyau de l'oreille? Laissez donc, cela les amuse d'embarrasser les filles et les femmes au confessionnal.
, Ne pouvant pas convaincre la Limousine , trouvant peut-être que, dans le fond, elle n'avait pas absolument tort, madame Deville vit qu'elle
LA CONFESSION ^UGÉE A l'oFFICE 55
avait aiSaire à une obstinée ; qu'elle ne pourrait qu'irriter eocore contre tous les confesseurs, cette fille de caractère très résolu, elle changea ce jour-là d'entretien, et ne lui parla plus de confession.
C'était prudence à elle, car déjà à l'offîoe il s'était dit d'étranges Kîhoses. Le valet de chambre , petit voltairien , ne se gênait guère sur le compte des confessions, ^t en particulier sur <îelles des moines. Le drôle savait par cœur une foule ^d'anecdotes, courant dans tous les recueils, let qui sont devenues. populaires. La vieille cuisinière , qui faisait régulièrement ses pâques , mais .qui, plus superstitieuse que croyante, comme beaucoup de femmes de son pays , ne s'en donnait pas moins de franches lippées quand il lui venait en souvenir quelque aventure, un peu scrabreuse , du vieux temps où la confession et les couvents se trouvaient mêlés , ne demandait pas mieux que de caqueter sur Tarticle, et faisait chorus, en véritable païenne, avec le jeune Parisien. Tout efifarouchée en revenant de la rue Vaugirard , Jeannette n'avait pas manqué de conter, en partie, son affaire au cher Laurent pour lequel elle était aux petits soins , et qu'elle flattait en lui faisant une telle confidence. Laurent en avait ri beaucoup. Il en avait plaisanté sa payse à tafble même , un soir qu'on avait donné un grand dîner où quelques restes
de bouteilles de vin de Champagne et de bons morceaux avaient mis en galté tous les gens de service de la maison.
Quelques jours auparavant, le père Jérôme était venu en visite à Thôtel. C'était la troisième visite ou la quatrième, assez rapprochée, on le voit, depuis l'installation de la famille Deville. On avait su que la portière, peu accoutumée aux visites des moines, avait cru d'abord que cet homme, à la mine sèche et misérable d'aspect, était un voleur déguisé , et l'avait guetté jusqu'à la porte de l'appartement de madame, puis était venue, d'un air fort inquiet, s'informer auprès du valet de chambre s'il fallait une autre fois recevoir ce tondu.
L'entretien tomba donc naturellement sur le dominicain.
— Quel singulier homme vous avez choisi pour confesseur, mademoiselle Jeannette! avait dît l'espiègle valet de chambre.
— Oh ! ce n'est pas moi qui l'ai choisi, je vous jure.
— Comment! ce n'est pas vous?
— Non, certes.
— Ce que vous me dites là n'est pas possible. Je ne croyais pas qu'on eût un confesseur d'oflSce, comme les pauvres diables qui au tribunal n'ont pas pu se payer un avocat.
— Eh bien, celui-ci a été mon confesseur d'office.
— C'est probablement le confesseur de madame?
— Précisément.
— Ah ! très bien ! J'en sais long sur le compte des moines, et je me crois un peu physionomiste. On n'a pas couru dix maisons à Paris, avant l'âge de trente ans, pour ne se pas connaître en moines. Celui-là me parait un madré cafard. Tenez, voulez-vous que je vous dise toute ma pensée?
— Parlez! parlez! dirent les gens.
— Eh bien! je n'ai jamais trouvé plus honnête maison et plus paisible que celle-ci. Ce sera bien ma faute, ou celle du moine, si je n'y reste pas. Monsieur est la crème des hommes; madame est très juste, très bonne, nullement fière ; les filles sont des anges ; c'est ici la maison de la paix, un vrai paradis de domestiques. Je vous gage tout ce que vous voudrez qu'avant un an tout sera ici sens dessus dessous. J'ai vu cela chez le marquis de ***, rue de Poitiers, le brave homme s'était fait jésuite. On ne recevait chez lui que des révérends pères. Nous étions là six à l'office. Maison bien montée, ma foi. Nous le vîmes d'abord devenir soucieux, plus tracassier, plus aux aguets de nos faits et gestes. Madame devint peu à peu un diable de maison. On com-
56 LE CONFESaBUm
mença par vouloir nous réformer. Le grand laquais de M. le marquis se frotta les mains. — Moi, j'ai la taille, me dit-il dans son ignorance, je ne serai point réformé. — Il croyait qu'il s'agissait d'être mis dans l'hôtel sur un pied militaire. Le propos fut rapporté, et le pauvre •diable fut le premier réformé en efifet, c'est à ^iré congédié, parce qu'il n'avait pas l'air de «'amuser beaucoup des réformes que M, le mariais nous avait signifiées sous le nom de règlement spirituel. Madame, devenue grognon d'un diable, présidait les exercices, réglés, mes amis, comme papier de musique! La cloche dansait •toute la journée comme dans une nonnerie.
C'était prière, c'était lecture pieuse, c'était chapelet, c'était examen, un vrai couvent, quod! Joubliais le plus fort : se confesser. C'était la condition de rigueur pour rester au service de monsieur et de madame. Je me tâtai un peu.
J'avais connu beaucoup de riches maisons. Là j'étais bien, très bien. Essayons, me dîs-je, dussé-je aller à confesse. Je me fis un peu tirer l'oreille ; j'argumentai un peu sur la confession, un peu pour la forme, je vous le jure, car mon plan était fait. Je me rappelais que Henri IV avait dit : Paris vaut bien une messe. Je devins tout à coup doux comme un gant.* — J'entends \me voix intérieure, dis-je à M. le marquis. — Ah! tant mieux! mon enfant, me répondit->il.
LA GONFESSIOIl JUGÉB A l'oFFIGE 57
Ne résiste pas, c'est la grâce. Va, va, cours chea le révérend père ***, rue de Sèvres; tu le de^ manderas de ma part. Cela suffît. Tu ei» un bomm« ; il sera indulgent. Je fis semblant de* courir, et flânant le long des magasins de lai rue du Bac jusqu'au coin de la rue de Sèvres où: le Bon^Marché faisait ce jaur-là une exposition; superbe, je mis bien une bonne heure à me rendre chez le père. U m'accueillit bien, me fit de grands compliments sur M. le marquis, que c'était un saint, que madame la marquise était une sainte aussi, que sa maison devenait une maison édifiante, qu'elle se réformait chaque jour. D ajouta qu'il y avait bien là une ou deux mauvaises têtes, un drôlard du nom de Florentin. — Ah! mon père, lui dis-je, c'est moi. Il s'était mépris, le bonhomme, et il. m'avait pris pour le nouveau kquais que M. le marquis lui avait annoncé par un petit billet la veille. Je le tirai de peine, plus jésuite que lui, enlui disant: — M. le marquis a vu que la grâce m'avait touché. U m'a ordonné de courir pour vous trouver, mon père î — Ah ! que Dieu soit béni ! vous êtes l'enfant prodigue qui s'était perdu et qui s'est retrouvé. Pauvre brebis égarée ! Je lui en contai de toutes sortes, et à chaque fois je ne manquai pas d'ajouter : — Mais, mon père, la grâce m'a touché. Il voulait m'absoudre au moment même, pour que la grâce ne vînt pas à se refroidir.
J étais honnête homme. — Non, mon bon père, lui dîs-je, je suis trop grand pécheur, je veux m'éprouver. Il me répondit : — Dieu sauve les humbles. Et il me renvoya avec quelques lignes pour M. le marquis où il me portait aux nues. Ma position était donc un peu raffermie; mais mon collègue, l'autre laquais, le petit saint, n'était autre chose qu'un espion. Avant huit jours, il m'avait complètement desservi auprès de M. le marquis: — J'étais un mécréant, je riais par derrière pendant le chapelet, je faisais des signes aux autres; je disais des douceurs à la femme de chambre. Le marquis me fît venir ; il me répéta toutes ces belles choses. Il me fit un sermon sur les pièges de Satan et sur les rechutes; il me supplia avec larmes, dans l'intérêt de mon salut, de ne pas revenir à mon vomissement. Ce fut le mot, je l'ai retenu, Je vis qu'il fallait en finir, que ce mouchard me jouerait quelque nouveau tour, et que je serais honteusement chassé. — Monsieur le marquis, lui dis-je, je veux profiter de vos bons conseils ; mais je ne suis pas digne d'une maison aussi parfaite que la vôtre. Payez-moi mes gages. Et j'allai chercher une autre place. Vous voyez mon aventure. Je puis donc vous parler savamment. Cela commence chez nous. Il n'y a pas encore de règlement promulgué. Mais mademoiselle Jeannette est déjà allée, par ordre, à con-
fesse. Demain ce sera notre vénérable cuisinière,
— Taisez-vous, insolent! reprit Tancienne hôtelière de Bourganeuf. J'irai à confesse quand je voudrai et là où je voudrai.
— Peut-être, reprit le laquais; cela dépendra du révérend père. Au fait, vous êtes vieille : il pourra se faire qu'il tienne moins à entendre vos péchés mignons que ceux de la belle Jeannette.
— Oh! le méchant! dit la camérière.
— Quant à moi , je serai le premier exécuté.
N'étant plus d'humeur à aller jouer le rôle de brebis égarée et d'enfant prodigue touché par la grâce, on me remplacera par un joli petit tartufe. Vous, mademoiselle Jeannette, qui me trouvez méchant, vous me suivrez sans doute, au grand regret de madame; et l'on sait d'où viendra la fine levrette qui vous succédera. Je conseille à Laurent, qui est un bon zig, de se résigner quelque temps encore, jusqu'à ce qu'il ait fait sa petite grenouille, pour vous épouser, divine Jeannette.
— Ah ! taisez-vous, vilain moqueur !
— Et nos maîtres, comme on les mènera, comme on leur imposera le Règlement spirituel! Ce bon M. Deville! Parole d'honneur, cela me fait peine ; on en fera le plus malheureux des hommes. Madame, si bonne à présent, devien-
60 LE CONFBSSBUR
dra un diable paur ses gens; mademoiselle Marie s'éprendra des moines. On en fera ane religieuse. Mademoiselle Laurence a de la tête, l^eut-étre elle tiendra bon ; et d'ailleurs on devine ce que les maîtres ne disent pas. M. Vil^ laret aime mademoiselle Laurence, et la noce se fera bientôt.
— Vous êtes un singulier f^rophète! répliqua Jeannette. J'espère bien rester auprès de madame. Mais le moine sera fin s'il me rattrape.
Cette scène, quoique toute de plaisanterie en apparence, ne manqua pas d'impressionner Laurent, la cuisinière et les autres gens.
— Au diable vos révérends pères! dit Laurent, que les autres avaient surnommé le taciturne.
Tout le monde fut triste le lendemain ; Jeannette n'avait plus ses sourires, la cuisinière se fâchait de son charbon et de ses casseroles. Laurent, plus taciturne que jamais, se préoccupait de son avenir. Le moine effrayait déjà cette pacifique maison.
Madame Deville avait laissé passer quelques jours, depuis la dernière visite du père, avant de se rendre au confessionnal. Elle s'y détermina cependant. Il fallait continuer ces importantes conférences , qui devaient faire une maison modèle de la maison Deville et la mettre au niveau de celles du noble faubourg qui avaient Fînsigne honneur d'avoir pour directeur de révérends jésuites.
Les visites du père Jérôme au n** 47 de la rue de Grenelle-Saint-Germain n'avaient pas été infructueuses. Il y a toujours quelque chose d'incomplet dans les renseignements du confessionnal. La grille que la sagesse de l'Église a mise
entre la pénitente et vous est levée complètement dans les visites faites à la pénitente. On la surprend chez elle, dans son appartement réservé, au milieu de son travail, de ses lectures. On la juge sur son luxe, sur son ameublement, sur le genre de gravures encadrées décorant son intérieur; le sentiment d'efiFroi, que cause toujours un peu le «lystérieux tribunal, disparaît de beaucoup pour elle, lorsque, avec Taisance d'une maîtresse de maison, elle vous reçoit dans un bon tête-à-tête, qu'elle vous parle d'elle, de son mari, de ses enfants, de ses goûts, de ses lectures, du monde qu'elle voit, des projets qu'elle élabore dans sa tête féminine, c'est à dire toujours quelque peu exaltée.
Notre dominicain, après trois visites faites à la famille Deville, savait déjà par cœur tout son monde. Le calme, la dignité, l'aisance de M. Deville lui avaient indiqué un homme sérieux, mais doux; sa pénitente Hélène, bien qu'elle eut de l'esprit, était le type choisi pour former l'idéal de la pénitente qui se mène par le bout du nez, malgré quelques révoltes contre la domination du père spirituel, et des velléités de reprendre l'ancienne vie personnelle et libre. Celle-là, il la tenait bien. Laurence lui avait paru un peu indépendante; mais s'il pouvait l'attirer une fois à son tribunal, il assouplirait cette raideur. Marie, avec son œil de feu, l'avait
regardé comme on le ferait d un ange descendu du ciel : elle était donc à lui.
Quant à Jeannette, il ne serait jamais entré dans son esprit qu'une résistance pût venir de ce côté. Avoir le même directeur que madame devait être un assez grand honneur pour elle.
Son plan fut donc arrêté. Le mari viendrait tôt ou tard. L'essentiel était de mettre la main sur les deux jeunes héritières, de capter si bien la femme de chambre, qu'elle fût un instrument secret dans la maison pour seconder ses plans, c'est à dire influencer, au besoin, l'une ou l'autre de ses jeunes maîtresses en faveur d'Hector de Chantonnay.
Quand madame Deville arriva, il s'informa avec empressement de sa santé. Et sur la réponse de la dame, qu'elle se croyait complètement rétablie d'une indisposition, qui du reste n'avait eu rien de grave :
— J'ai bien prié Dieu, chère enfant, pour que son ange vous gardât. Et je suis heureux que mes faibles prières aient été exaucées. J'en ai la longue expérience. Je n'ai jamais demandé en vain, au saint sacrifice, le retour à la santé de celles qui me sont chères. Dieu, ma fille, récompense ainsi ses serviteurs, quoique indignes, qui se livrent au redoutable ministère du soin des âmes. Maintenant, ma chère fille, avant de commencer ce chapitre si important de l'exa-
64 LE GOMFESefiËR
men de vos devoirs les plus difficiles, ceux qui regardent votre vie intime avec votre mari, parlons un peu de votre intérieur. Où en sont vos domestiques pour la confession? Je vous ai dit que c'était chose indispensable, rigoureuse.
Jamais Dieu ne bénira une maison dont les domestiques ne se confessent pas. Je ne crois pas être un directeur très sévère; mais c'est un point sur lequel je ne pourrais faiblir sans compromettre votre salut et sans blesser ma propre conscience. J ai vu une de vos femmes de service. Certes, je ne prétends pas obliger tous vos domestiques à venir à moi; cela vaudrait mieux; il y aurait unité de direction. Mais je n'ai pas le temps.
— Mon père, la cuisinière, vieille femme aujourd'hui, et qui ne quitte jamais ses fourneaux,, m'a promis de faire ses pâques.
— Faire ses pâques ! Voilà une religion sii>gulièrement entendue! Comment avancer dans le bien, comment vaincre les penchants de la nature, viciée par le mal, sans de fréquentes confessions? Enfin, elle est vieille ; elle ne quitte pas sa cuisine j vous êtes sûre qu'elle fera ses pâques?
— Elle me l'a promis.
— Eh bien, alors, passons.
— Et le valet de chambre, qu'est-ce que c'est? D'où vous vient-il? Il me parait fort égrillard.
LE GHiPlTRE HiPORTANT 65
— Je le connais peu encore, mon père. Un des amis de mon mari le lui a adressé. C'est un garçon d'une grande habileté, précieux dans une maison comme la nôtre, où nous aurons beaucoup à recevoir. Mon mari en est enchanté.
•— Mon Dieu, ma fille, sans vous en douter, vous me faites toujours mal lorsque, dans chaque question, vous me dites : Mon mari, mon mari. Vraiment, vous n'avez pas notion de ce que doit être la mère chrétienne. Le mari est chose secondaire dans yme maison, si l'on veut qu'elle soit tenue conformément aux saintes règles. A lui les affaires extérieures, l'administration des biens; à la femme, et exclusivement à elle, la maison tout entière. Confiait in ea cor viri sid. Il faut que sion mari ait pour cela confiance en elle, c'est l'Ësprlt-Saint qui l'a dit. Par conséqueat, l'opinion du mari, son attachement pour tel ou tel domestique, ne sont à mes yeux d'aucun poids, du moment qu'il n'y a pas certitude que le serviteur est un fidèle enfant de l'Église. Ma chère iille, comprenez-le bien, dès aujourd'hui, ne transigeons jamais sur les principes. Ce garçon si habile est-il ou non bom chrétien? Se confessera-t-il? Fait-il même ses prières du soir et du matin?
— 11 ne me paraît pas fort religieux, je dois vous l'avouer, mon père. Peut-être que dans n&e maison chrétienne...
— Bon, bon; voilà les espérances. Vous comptez le gagner à Dieu, et c'est lui qui gagnera toute votre maison au diable.
— Cependant, mon père...
— Il n'y a pas à compter, voyez-vous, avec ces jeunes gens qui déjà ont couru diverses maisons mondaines, où l'on vit sicut equus et mulus. Nous aurons à nous défaire d'un mauvais sujet de ce genre...
— C'est bien embarrassant, mon père. Je n'ose plus vous dire que son service est parfait, et que j'ai tout à redouter si je propose à mon mari de lui donner son compte.
— Vous ne proposerez pas, vous ferez mieux ; la chose est bien simple. On appelle cet homme : — Vous confessez-vous? Ou bien : — Me promettez-vous de vivre en bon catholique? Si l'homme hésite : — Mon ami, vous ne pouvez me convenir ; je vous donne votre congé. C'est clair alors. Il sait qu'il ne doit pas rester dans votre maison. Et, votre mari récalcitrant voulût-il faire mine de le garder, le gaillard ne s'aviserait pas de demeurer chez vous malgré vous. Voilà qui est réglé pour celui-ci. Vous me promettez, n'est-ce pas ?
— Mon père, sans doute... J'essaierai.
— Oh! de l'énergie, de l'énergie, ma fille. Il en faut, et il en faut beaucoup pour le salut. Maintenant, vous avez un cocher?
— Oui, mon père; mais celui-là vient de la Creuse : il ne manque jamais, le dimanche, d'entendre la messe. Je pense bien qu'il fera ses pâques.
— Mettons cela avec la cuisinière. Pourvu que ces bonnes gens fassent leurs pâques, TËglise est indulgente. J'ai attendu ces derniers jours votre femme de chambre ; je ne l'ai pas revue. Ne lui auriez-vous pas ordonné de revenir?
— Oh! mon père, pouvez-vous douter?...
— J'étais mécontent de ce retard. Une confession qui traîne si longtemps, c'est une fatigue pour le confesseur. Je tenais principalement à mettre celle-ci dans la bonne voie. C'est elle qui est en contact perpétuel avec vos filles ; cela demande une vertu solide, une piété ardente. Il s'agit là de ce qu'une mère a de plus précieux au monde.
— S'il faut tout vous dire, mon père, Jeannette, malheureusement, ne me parait pas disposée à revenir à vous.
— Et pourquoi donc?
— Cette fille a été effarouchée, je crois, de quelques paroles. ^
— Elle a sans doute mal compris.
— Au contraire, elle prétend avoir trop compris. J'ai voulu la faire expliquer. Elle est allée sur cela me raconter toute une longue scène. J'ai
68 LE GOMF£88BCR
cherché à lui faire comprendre qu elle seiait exagéré chacune de vos paroles, mon bon père.
— Sans aucun doute. J'ai mis une délicatesse extrême...
— J'ai voulu précisément la convaincre que c était par devoir, pour l'éclairer. E31e m'a i-é- .pondu sottement qu'elle croyait q^je c'était parti pris chez les confesseurs de tourmenter les fïemmes sur certaines questions délicates.
— Et vous ne l'avez pas relevée de la bonne façon?
— Pardon, mon père. Mais vous savez que «ces pauvres filles de la campagne, tout honnêtes qu'elles sont, n'ont pas l'esprit fort large.
— C'est donc un refus positif de revenif à
TOOi?
— A peu près, mon père.
— Mais si l'imprudente vous a dit toute la vérité, surtout si elle connaissait, ainsi que ¥0us, tous nos livres de théologie, elle comprendrait que je suis bien loin de dire en confession tout ce que je dois dire. J'ai dû ôl^e bien circonspect avec cette pauvre fille qui n'est pas mariée et iq>ue je crois très honnête. Je ne puis pas m'expliquer autrement avec^vous; cest secret de confession. Seulement je suis persuadé mainteinant, d'api'ès la scène qu'elle vous a racontée, à fia façon, et d'après son refus de revenir me trouver, qu'elle n'a^pas l'esprit religieux.
LE GHÀPlTaB IMPORTANT 69
— C'est un peu vrai , mon père. Mais Dieu l'excusera en raison de ses autres bonnes qualités. Mes filles l'aiment beaucoup. Notre intention était de la placer auprès de Laurence après 3on mariage. Jeannette elle-même épouserait alors Laurent, et tous les deux seraient mis au service de ma fille.
— Tout cela ne peut pas convenir; c'est impossible. Il n'est pas convenable, quand on a des demoiselles, d'avoir des domestiques qui parlent de ^lariage; cela peut faire naître de mauvaises pensiées. Gomme je pense que vous êtes maîtresse chez vous, au moins de vos femmes de service, je vous enjoins positivement de congédier celle-là dès demain.
— Mon père , mais c'est un grand sacrifice que vous m'imposez là. Je suis bien attachée à cette fille. Sa mère a été longtemps dans la maison. C'est presque une dette de reconnaissance que j'acquitte.
— On ne fait pas de sentiment quand il s'agit de la moralité des personnes qui sont auprès de jeunes filles. C'est un point sur lequel on ne saurait être trop réservée. Vous m'étonnez vraiment, pour une femme de votre religion et de votre piété.
— Pourtant, mon père, vous devez comprendre...
— En fait de direction, je ne comprends que
la docilité, quand il s*agit de choses aussi graves que le bon exemple à donner à vos filles.
Le moment était difiicîle. Désobéir formellement au père Jérôme, c'était s'exposer à être abandonnée de lui, et pour tout au monde elle n'eût pas voulu s'exposer à un tel malheur. Parlementer ne menait pas loin avec le rude personnage, et en fait de ruses, il y en avait fort peu dans la besace féminine de cette pénitente si loyale. Que faire donc? Il fallait choisir entre le père Jérôme et Jeannette sa fidèle, l'amie de Laurence, presque la compagne des deux jeunes filles. C'était dur, très dur. Pourtant, les moins habiles ont leur petite adresse, un dernier expédient.
— Il est bien difficile, mon père, de trouver à Paris des domestiques qui s'attachent à leurs maîtres.
— Difficile, oui, pour les maîtres qui les prennent dans la fange parisienne, dans cette tourbe sans foi, que nous ne voyons jamais à nos églises, qui ne fréquente pas nos sacrements; mais très facile aux maîtres chrétiens qui savent s'adresser à nous, pour avoir une domesticité pudique et édifiante. Avant vingtquatre heures, je vous trouverais dix femmes de chambre, toutes sages et craignant Dieu, qui s'honoreraient qu'on voulût bien les diriger et qui, placées auprès de vos chères enfants, y ré-
pandraient l'odeur de la vertu au lieu d*y parler d'amour, comme mademoiselle Jeannette.*
Madame Deville venait de tomber dans le piège. Elle ne pouvait plus invoquer la difficulté prétendue de se procurer de bons domestiques. Le révérend père en avait par douzaines sous la main. Il n'y avait qu'à courber la tête devant l'implacable directeur. Elle hésita, balbutia, mais devant le silence terrible du maître, qui attendait l'obéissance servile, il fallut donner un signe quelconque d'acquiescement.
— Si cela est ainsi, mon père...
Le directeur trouvait que ce mot tardait à venir. Il s'irritait déjà d'une résistance qu'il n'eût pas tolérée. Il ne laissa pas madame Deville achever.
— Très bien, mon enfant. Alors adressezvous aux dames religieuses de la rue Notre- Dame-des-Champs, n** 19. Elles vous procureront une fille sur laquelle vous pourrez compter. Toutes les familles pieuses et honnêtes vont prendre là leurs femmes de service.
— Si vous vouliez, mon père, me donner une recommandation pour la supérieure?
— Non, c'est inutile. Dites seulement que vous venez de ma part. Voilà qui est arrangé, ma chère fille. N'écoutons jamais la chair et le sang. Vous serez servie plus chrétiennement par l'une de ces pieuses personnes, qu'on élève pour
*les grandes maisons, que par cette imprudente qui, de votre aveu, est allée dénaturer mes paroles... Âh! mon enfant, que j*ai bien raison de m'attacher, de plus en plus, à des pénitentes dont Tesprit est éclairé, plutôt qu a ces précieuses dont on blesse la prunelle de Toeil au moindre mot. Certes, il faut s'observer devant une si belle pudeur! Voyez-vous? ne dirait-on pas que tout cela, qui a souvent couru les champs, c'est innocent comme anges de paradis? Enfin ! c'est une leçon dont on profitera.
Pendant ces réflexions, dont le père adoucissait autant qu'il le pouvait la forme, et qui prouvaient combien Jeannette l'avait blessé profondément en allant raconter sa confession à $a maîtresse ; madame Deville n'avait eu garde de l)Ouger. L'obéissance commençait à lui paraître bien pesante. Un soupir qui lui échappa trahit son angoisse.
— Ma fille! ma fille! soyons forte. Il n'ya qu'une voie solide, celle du portement de la croix et de l'obéissance.
La pauvre victime commençait, en effet, à sentir le poids^ de sa croix.
— Maintenant nous pouvons aborder la grave question de votre devoir comme femme. Je ne vous suppose pas lés sottes pruderies de votre eamérière. Comment pouvons-nous éclairer nos pénitentes, si nous n'avons pas le droit d'abor-
' LE CHAPITRE IMPORTANf 73
der les questions délicates qui tauehenl; aux devoirs que Ton se rend entre époux? Que de femnaes, par la négligence coupable de leurs confesseurs, sont demeurées de longues années, dans de funestes habitudes! On a supposé chez, nous la curiosité* Que c est absurde, grand Dieu! 0» nous appelle rigoristes parce que nous re>-
commandons par dessus toutque (1). Mais
on nous calomnie quand on suppose que nous ne comprenons pas les exigences de la nature. Les théologiens ont tellement sauvegardé les droits des époux dans leurs rapports mutuels^ que le révérend père GU17, jésuite, professeur au Collège Romain, dans sa théologie morale,, devenue classique, enseigne que selon le sentiment le plus probable, Fépouse ne pèche pas... ..... (2). Seulement nous sommes sévères pour
déclarer illicite Fusage du mariage si (5).
Le moine alors familiarisé avec son système d'interrogation questionna sa pénitente de actm conjugali, de situ, de osculis more columbino, de amplexibtis, de tactibus impudicis.
(1) « Nulla seminis perditio flat, sed intégra copula carnalis. •
(2) « Quse seipsam tactibus excitât ad seminatiODem statim post copulam in qua vir solus seminavit. » (Compend. Theolog, moral,, t. II, pag. 417.)
(3) «Si flat ob solam YOlaptatem. » {Compend, Theolog. moral., t. II, page 407). Pauvres théologiens, pourquoi le permettre alors à ceux qui sont stériles, aux vieillards, aux époux pendant les mois de la grossesse?
Il lui demanda si (1).
Et il expliqua sur cela les décisions théologiques d'après saint Thomas et les autres. Mais il eut bien soin de lui mentionner toutes les exceptions soit de la part de Tépoux, soit de
celle de l'épouse, si (2). Il fallut qu'elle se
rappelât bien si jamais son époux (3). Prenant alors toute la série des péchés qui peuvent se commettre inter conjuges, il fit à la pénitente qui, pouf ne pas paraître prude, répondait toujours nettement : Oui, mon père, — non, mon père, toute une leçon de casuistique.
Madame Deville s'étonnait un peu que le père Jérôme sût si bien toutes ces choses et en donnât des notions aussi nettes que s'il les eût pratiquées toute sa vie. Deux ou trois fois elle songea à Jeannette, et, par un instinct de légitime pudeur, elle eût volontiers, comme la camérière en avait eu le désir, levé la séance. Mais elle refoula ces pensées comme des doutes coupables à l'endroit d'un si saint homme.
Il y eut des moments où, formellement inter^ rogée, elle dut s'expliquer sur certains points délicats. Le théologien alors se cramponnait à sa scolastique.
(1) a In copula erat succuba vel incuba. »
(2) « Si vir sit pinguis aiit curvatus, si mulier defatigata, ve ob periculum abortus, vel ob frigiditatem. »
(3) a Semen emiserit extra vas. »
— Elle avoue avoir commis telle faute.
Voyons maintenant les circonstances.
Quis^ quidy ubi, quâ vi, car, quomodôy quandô?
Et le père, inflexible dans ses théories, faisait subir à la pauvre femme la torture de cette recherche microscopique sur le temps, le lieu, le motif, les moyens et toutes les circonstances possibles de la faute avouée.
La séance fut longue, on le conçoit. Mais enfin madame Deville reçut une instruction complète sur toutes les fautes qui peuvent se commettre entre époux.
Il parait que le curé de la Souterraine, qui avait entendu en confession madame Deville, jeune personne, avant son mariage, n'avait pas jugé à propos de Féduquer aussi bien. Madame Deville avoua au père Jérôme que jamais son curé de village ne l'avait renseignée à cet égard.
— Ah ! ces malheureux prêtres de paroisse, s'était écrié le moine, ils laissent croupir les âmes dans l'ignorance sur de si importantes matières. Quand viendra donc le temps où l'Église n'aura que des curés membres des instituts religieux, qui appliqueront les principes d'une saine théologie! Prions Dieu, ma chère fille, que ce jour arrive bientôt! Maintenant, retirez-vous paisible. Cet indispensable examen une fois fait, reprenez votre vie chrétienne; soyez attentive à vos devoirs. Je vous lai dit :
76 LB COKFESSEtR '
VOUS devez être maîtresse dans la famille. Vous devez y faire régner Dieu ; et Dieu ne peut y régner que par la femme. C'est là, nous en sommes convaincus, la régénération de notre société si malade. Adieu, chère enfant, à bientôt. Ptiet pour votre père spirituel dont la tâché, vous le voyez, est bien rude, pour ne rien oublier de ses devoirs sacrésr dans la direction des âmes.
Cette femme partit silencieuse. Toute pensée semblait avoir fui de son cerveau. Dans quel monde était-elle? Qu'était-ce que cette religion ainsi comprise par les grands directeurs, et dont elle n'avait pas eu de notions jusque-là? Rêvait-elle? Cette vie d'assujettissement, de retours perpétuels et minutieux sur soi-mêrhe, devait-elle durer toujours?
C'était déjà horrible. Mais la chose était prati- (Juée ainsi. Probablement il n'y avait pas une exception pour elle. Pourquoi se plaindre? Il fallait suivre les usages.
Elle se calma un peu sur cette belle réflexion.
ftentré chei lui, le père s'était hâté d'écrire à la révérende mère des religieuses de la rue Notre-Dame-des-Champs :
Très révérende mère.
Vous savez tout l'intérêt qiiè je porte à votre belle œuvre. Former une domesticité pieuse.
pour les familles chrétiennes, quel éminent sertîce rendu à la religion ! Je viens, aujourd'hui rïiême, dé trouver un très bon placement pour Tune de vos jeunes femmes de chambre. Je la destine à une grande maison qui se monte, en ce rtiotnent, dans la rue Saint-Dominique. Madame de Ville a besoin d'une personne exceptionnellement sage et pieuse. Elle a deux jeunes filles que l'on doit prochainement marier. Vous concevez, très révérende mère, de quelle importance il est pour moi, directeur de cette honorable fartiille, d'avoir auprès de la mère et des deux jeunes personnes une femme de service intelligente et docile qui vienne s'inspirer, pour sa conduite, auprès de moi, et qui m'aide puissamment à conduire dans le bien cette famille que j'aime.
Vous voyez ce. qu'il me faut : je m'en rapporte à votre expérienqe. Vous n'avez qu'un seul conseil à donner à celle que vous aurez choisie : qu'elle vienne s'entendre avec moi pour tout ce qui regarde sa conduite dans la maison.
Aussitôt que madame de Ville , qui doit se présenter chez vous de ma part, aura agréé celle que vous lui destinez, envoyez-moi cette fille à mon confessionnal, de neuf à onze heures, avec un petit billet de vous. Tout ira bien ensuite.
Priez beaucoup pour le succès de cette direction, très révérende mère. Nous ne pouvons
78 LE COMFESSEUH
sauver la religion qu'en nous emparant des familles chrétiennes, et vous savez comme moi que lun des moyens les plus puissants d'influence est l'action occulte de pieuses femmes de service qui servent d'instrument au confesseur, et exécutent, sans que personne puisse rien soupçonner, les plans qu'il a conçus pour la meilleure direction d'une famille.
Votre bien respectueux et bien humble serviteur en N.-S. J.-C.
Frère Jérôme, des Frères Prêcheurs.
LA THÉOLOGIE EROTIQUE
Nous avons vu le père Jérôme soumettre sa pénitente, madame DevîUe, à la longue et douloureuse investigation qu'imposent au confesseur les traités théologiques sur le sixième et le neuvième commandement. De rigoureuses convenances ne nous ont pas permis de rapporter, dans leur teneur, toutes ces questions, en matière lubrique, dont le saint homme se garda bien de faire grâce à sa fille spirituelle. Elle dut dévorer tout cela, avec mille soulèvements de cœur, mille hontes qui lui faisaient monter la rougeur au front. Mais le moine lui avait fait comprendre que, sans une expurgation complète sur tous les cas possibles de péché en pen-
sées, en paroles, en souvenirs, en délectations, par rapport aux commandements contre la luxure, toute confession est non seulement suspecte d'être radicalement viciée, mais de devenir un sacrilège pour la pénitente et pour le confesseur.
Devant des conséquences pareilles, la malheureuse se résigna, comme ces femmes pudiques qui s'abandonnent aux opérations chirurgicales parce qu'il y va de la vie, au jugement des hommes de l'art.
Père Jérôme fouilla et refouilla dans cette consciçnce sur tout ce qui pouvait avoir trait au péché de luxure. Et il fit cela, par devoir d'état, pour remplir des prescriptions théologiques obligatoires au plus haut degré, et sans l'accomplissement desquelles il pouvait très bien rendre lat confession nulle, par conséquent se damner lui-même et damner sa chère fille spirituelle.
Madame Deville, quoique n'étant pas de la première jeunesse, puisque sa fille atnée avait dix-htiit ans, était admirablement éonservée. Son gracieux visage, la fraîcheur du teint, une abondante chevelure tombant en boucles sur un cou d'ivoire, des yeux noirs d'un éclat puissant, une voix d'autant plus fascinante et douce qu'elle venait d'une âme foncièrement chaste, la rendaient encore attrayante, et, pour un moine, c'était une véritable tentation.
LA THÉOLOGIE EROTIQUE 31
Que de /ois il se sentait homme pendant ces longues interrogations de mu venereorum! Le trouble fWiême, qu'il ne pouvait s'empêcher de' ,Eemarquer, à certaines questions qui souvent étaient pour elle une étrange révélation, devenait un danger pour lui, et il se surprit bien des fois. dans cet état de .« délectation morose » sur lequel la (théologie erotique a fait de si singuliers cas de conscience. Alors il se trémoussait ^ur son siégea, comme un homme que des mouches jpiquent, il portait vivement la main au front, commandait à sa volonté d'être forte, de dQminer les mouvements que de tels entretiens et de telles images amènent, forcément. Jusque dans les natures les plus domptées par la vie ascétique.
Foncièrement honnête, il n'eût ,pas voulu se rendre coupable d'une pensée mauvaise. Mais condamné par sa méthode de direction, et il ne croyait pas^gjii'il pût y en avoir une autre, sinon celle des prêtres du monde qui passent légèrement sur ces difficiles matières, il voulut aller jusqu'au bout, et pouvoir dire à sa chère fille spirituelle : Maintenant vous m'êtes connue; rien de vous, même de ce qu'il y a de plus in- .time dans votre vie et qui a été vu de Dieu seul, ne m'a échappé. Votre âme a passé sous mon regard, comme un corps dépouillé d'un voile devant une glace. Reposez-vous sur moi du soin
de votre âme. Vous n'avez plus qu'à vous laisser guider.
Ce n'était donc pas un hypocrite que le père Jérôme, c'était un homme profondément con^ vaincu. Le salut des âmes, à ses yeux, était attaché à ce mécanisme de direction, par lequel, sur nulle matière, mais avant tout en fait de choses impures, rien ne devait lui être caché. Relations intimes avec le mari, vie nuptiale, pensées secrètes, mouvements des sens, tentations, images, désirs, tout cela était spécialement son domaine, et dorénavant, aurait-il, quinze ans, vingt ans, à diriger sa Philothée nouvelle, c'était sur ce terrain que s'exerceraient de préférence ses questions, ses remarques, ses conseils.
Ce moine était-il une exception dans le système de la confession scolastique? Et, en présentant sous les yeux de mes lecteurs ce mystique directeur des âmes, ai-je voulu présenter l'un de ces types excentriques dont il pourrait se dire: Mais c'est là un confesseur de pure imagination ; de notre temps on ne confesse pas ainsi?
On va lire ma réponse.
Il me répugne immensément de la présenter avec certaines preuves. J'aurai recours bien des fois à la langue latine qui « dans les mots brave l'honnêteté, » et certainement, même dans ces citations, par respect encore pour cette décence.
LÀ THÉOLOGIE EROTIQUE 83
dont les lois s'imposent même à la théologie, il y aura des passages que la pudeur me commandera de ne pas exposer, dans ces pages, avec leur révoltante nudité.
Le père Jérôme, dont je raconte les exploits en matière de direction féminine, est si peu une exception, qu'il est la réalisation pratique de la méthode confessionnelle exposée dans tous les livres de la théologie. C'est le confesseur classique, le confesseur tel que le moyen âge l'a voulu et l'a compris, du jour où la confession cessa d'être libre dans l'Église, et devint obligatoire, sous peine d'excommunication et de la privation de la sépulture ecclésiastique.
J'ai hâte, pour l'honneur du sacerdoce séculier, de vous dire qu'il renferme, dans son sein, un nombre très considérable d'hommes qui, d'abord, au sortir de leurs études, ayant voulu exercer le ministère de la confession avec la méthode scolastique, ont éprouvé à ce métier une telle répugnance, en ont compris les dangers si évidents pour eux et pour leurs pénitentes, que, cédant à un instinct d'âmes honnêtes, dans un légitime dégoût pour ces minutieuses investigations, in materiâ venereâj ont renoncé à ce genre de confession, et ont attendu l'aveu des péchés de leurs pénitents, après lequel ils ont absous.
Mais à part ces hommes, qui confessent en
violant ouvertement les prescriptions de la théologie, le reste du monde sacerdotal, spécialement dans les ordres religieux, ne connaît ^pf^s d'autre méthode que celle de notre dominicain. Je l'ai pris comme type, cela est vrai, mais je j)ouvais aller chez les jésuitds, chez les carmes, chez les rédemptoristes, et, mettant la main au hasard sur le premier bon père venu, j'étais sûr de trouver ^in aller ego du père Jérôme.
Il y a donc exactitude rigoureuse dans mon exposition de la méthode de confession et de direction telle que la pratique notre héros. Je .puis dire que c'est dans ce pionde retardataire, si ennemi de tout ce qui tiept au progrès, la méthode officielle.
Elle n'est pas née de notre temps. Quoique oubliée, dans la pratique, par le clergé séculier de France, depuis près de deux siècles, nous la trouvons en pleine floraison, dans les derniei^s temps du moyen âge, où l'Église, envahie par l'élément monacal, pensa se sauver en se jetant dans les voies dangereuses du mysticisme. G!est une œuvre des époques les plus barbares. Il faut en feiire remonter la première origine à cçs temps où les conciles, en présence de la grossièreté des intelligences, « permirent aux confesseurs, » comme une instruction morale, pour aider la faiblesse et remédier un peu à l'ignorance, « d'interroger les pénitents. »
LA THÉOLOGIE EROTIQUE 85
Telle est la source de la méthode de confession que nous a léguée le moyen âge, et nous verrons qu il est assez bizarre, pour ne rien dire de plus, qu'une époque de civilisation et de lumières, où les masses sont certes autrement éclairées et capables déjuger de leur conscience que ne l'étaient même les païens convertis des trois premiers siècles de l'Église, soit soumise, par un anachronisme inconcevable, aux procédés que la compassion pour l'ignorance de quelques pauvres serfs fit inventer, du sixième siècle au dixième.
Nous avons la collection des livres pénitentiels du moyen âge. Elle est due à un fameux décrétaliste du onzième siècle, Burchard, évêque de Worms. On trouve là quelques-unes des interrogations que faisaient les confesseurs, et les pénitences qu'ils imposaient. Là sont prévus tous les cas possibles et même impossibles que peut concevoir l'imagination lascive; là toutes les circonstances supposées aggravantes (1) sont étalées avec leur grossière nudité; là est faite à tous la leçon du crime , dans l'administration même du sacrement qui a pour but de punir le crime par une pénitence de plusieurs années.
(1) Par exemple « si un évêque, un prêtre, un diacre, in actu fornicationis, manquait son but par impuissance, défaut de force ou maladresse. » subtii moyen âge !
C'est ici qu'il est impossible, quand on a du respect pour soi, de faire autre chose que des citations latines. Et, encore pour s'y résoudre, il faut la rigoureuse nécessité, de la part d'un écrivain, de fournir des preuves.
« Fecisti solus tecum fornicationem ut quidam facere soient; ita dico ut ipse tuum membrum virile in manum tuam acciperes et sic duceres praeputium tuum et manu propria commoveres, ut sic per illam delectationem semen projiceres?
« Fornicationem fecisfti cum masculo intra coxas, ut quidam soient; ita dico ut tuum virile membrum intra coxas alterius mitteres et sic agitando semen funderes?
(c Fecisti fornicationem, ut quidam facere soient, ut tuum virile membrum in lignum perforatum aut in aliquod hujus modi mitteres, et sic per illam commotionem et delectationem semen projiceres?
« Fecisti fornicationem contra naturam, id est cum masculis vel animalibus coïre, id est cum equo, cum vacca, vel asina, vel aliquo animali? (On trouve parmi les cas réservés jusque dans les derniers temps le même crime commis cum avibus et pisdbus). »
Est-ce assez honteux, y a-t-il assez à rougir pour l'humanité, qu'il se soit trouvé des siècles où il ait fallu interroger ainsi des hommes?
LÀ THÉOLOGIE EROTIQUE S7
Et dans ce code lubrique de la barbarie, les casuîstes n'épargnent pas le clergé lui-même.
« Presbyter cum puella vel meretrice peccans, annos duos pœniteat.
ce Si cum ancilla Dei aut masculo, etc., etc.
« Si cum proprio fratre, quindecim annos.
<c Item episcopus, cum quadrupède peccans, decem annos pœniteat; presbyter quinque; diaconus très; clericus duos. »
L'imagination de ces hommes pose alors toutes les hypothèses.
a Si quis voluntarîe semen fuderit in ecclesia? Siepiscopus, si presbyter, si clericus?
« Presbyter si osculatus est feminam per desiderium et semen fuderit?
a Si semen in os miserît? si inter femora? si episcopus, aut presbyter, aut diaconus? »
Viennent ensuite les moines et les religieuses.
(( Si sanctimonialis cum alia sanctimoniali per aliquod machinamentum fornicatœ fuerint?
(c Monachus fornicationem quserens et non înveniens... »
Faut-il s'arrêter devant de telles horreurs? Ne pourrait-on pas me dire que ces interrogations honteuses, telles que je viens de les citer, faites à des hommes de mœurs grossières , n'avaient pas la répugnance qu'elles nous inspirent?
Eh bien, laissons là les hommes. Mais les interrogations faites aux femmes n'auraient-
elles pas dû être formulées avec une certaine pudeur?
Et si nous trouvons là un dévergondage d'idées plus honteux encore, des détails plus ré«pugnants, des leçons détaillées plus révoltantes, aurons-nous tort de flétrir un système qui, pratiqué en grand, devait favoriser la dépravation générale, en portant sans cesse Timagination des peuples sur ces tristes matières.
Or voici comment Burcbard nous apprend que les femmes étaient interrogées.
« Fecisti quod qusedam mulieres soient, quoddam molimen aut machinamentum in modum virilis membri ad mensuram tuse voluptatis et illud loco verendorum tuorum aut alterius cum aliquibus ligaturis, ut fornicationem faceres cum aliis mulieribus, vel alia codem instrumento, sive alio tecum?
a Fecisti quod qusedam mulieres facere soient, ut jam supra dicto molimine, vel alio aliquo machinamento, tu ipsa in te solam faceres fornicationem ?
ce Fecisti quod qusedam mulieres facere soient, quando libidinem se vexantem exstinguere volunt, quse se conjungunt quasi coire debeant et possint, et conjungunt invicem puerperia sua et sic confricando pruritum illarum exstinguere desiderant?
« Fecisti quod qusedam mulieres facere soient.
LA THÉOLOGIE ÉHOTIQUE 89
Ut cum filio suc parvulo fornicationem faceres, ita dicout filium tuum supra turpitudinem tuam poneres ut sic imitareris forDicationem?
« Fecisti quod qusedam mulieresfacere soient, ut succumberes aliquo jumento et illud jumentum proYOcares ad coitum qualieumque posses ingenio, ut sic eoiret tecum? »
Sont-ce là assez d'horreurs, et faut-il continuer par d'autres qui sont à la fois honteuses et risi* blés, puisqu'elles se rapportent aux sortilèges des femmes?
« Gustasti de semineviri tui,âfin qu'en raison de vos actions diaboliques il eût un plus grand amour pour vous? »
« Avez-vous fait ce que certaines femmes ont coutume de faire? Elles prennent un poisson vivant et mittunt eum in puerperium suuniy et elles le tiennent là jusqu'à ce qu'il meure, et le poisson étant cuit et rôti, elles le donnent à manger à leurs maris ; elles font cela pour qu'ils aient un plus grand amour pour elles.
'c Avez-vous fait ce que certaines femmes ont coutume de faire? Prosternunt se in faciem et discoorpertis natibus jubent ut suprà nudas nates^ on fasse du pain, et que ce pain ainsi cuit, elles le donnent à manger à leurs maris. Elles font cela pour qu'ils aient plus d'amour pour elles.
« Avez-vous fait ce que certaines femmes ont coutume de faire? ToUunt menstruum sutim san-
90 LB C0NFB8SBUR
guineum, et elles le mêlent à la nourriture et au breuvage , et elles le donnent à leurs maris à manger ou à boire, afin d'être plus aimées par eux. »
Cette fois c'est assez, et une répugnance dernière me ferait tomber la plume de la main. Mes citations heureusement s'arrêteront là sur ces matières infâmes. Mais quelle école, grand Dieu ! que celle des théologiens du moyen âge !
Oui, cela a duré plus de cinq siècles dans l'Église.
Je viens de vous citer Tévêque #de Worms et vous devez juger combien la confession auriculaire pratiquée sur ces méthodes a dû exercer sur les mœurs une déplorable influence.
Pour rester toujours dans le vrai et ne rapporter que des témoignages d'une incontestable autorité dans l'Église, je citerai la Somme angelique ( Summa angelica ) du très révérend père frère Ange Clavasio de l'ordre des Frères Mineurs, mort en 1495. Le livre de ce religieux» véritable manuel du clergé régulier, espèce de théologie abrégée, fut imprimé au moins une vingtaine de fois dans le quinzième siècle. L'édition princeps parut à Venise, in-i**, en 147!6. L'article principal de ce fameux livre a pour titre : Interrogationes in confessions.
Après avoir établi que le confesseur doit interroger ses pénitents sous peine de péché mor^
LÀ THÉOLOGIE EROTIQUE 9t
tel 9 il lui trace, ce qu'il appelle Ordo interrogandi, les demandes qu'il doit adresser au nombre d'environ cinq cents. Et l'on s'étonne des singulières interrogations que contient cet Ordo, presque à l'aurore de la Renaissance, au moment où le monde chrétien, sentant l'état d'abaissement où le moyen âge l'avait maintenu, demandait, noblement, que l'Église fût réformée dans son chef et dans ses membres?
Qu'on en juge au hasard :
(c Avez-vous adoré le diable se cachant sous la forme d'un ange lumineux?
« Avez-vous fait pacte avec le diable?
« Avez-vous usé de nécromancie, d'aromancie?
a Avez-vous cru que ce soit un présage que de rencontrer un lièvre?
« Si c'est une femme, lorsqu'elle était en mal d'enfant, s'est-elle servie du feu, qu'elle est allée demander, pour deviner l'avenir?
« Vous êtes-vous servi de ligature ou de caractères pour guérir les maladies?
« Avez-vous fait un anneau quand on lit la passion du Christ?
« Vous êtes-vous servi d'herbes contre les démons?
« Avez-vous enchanté les animaux?
ce Avez-vous charmé les malades?
« Avez-vous fait dire des messes ou réciter des psaumes pour faire mourir quelqu'un?
91 LE CONPB88KUR
« Ayez-vous cru que les femmes allaient la nuit ou se changeaient en chattes?
« Avez-vous observé les mois égyptiens?
« Avez-vous donné un breuvage pour être aimé de quelqu'un? »
J'en passe beaucoup sur ces matières.
« Avez-vous pris le vêtement des infidèles?
« Êtes- vous allé aux bains avec des juifs? »
Arrivé au sixième précepte les interrogations se multiplient :
S'il a été fornicateur, adultère, sacrilège, incestueux, sodomite, etc.
ce Avez-vous volontairement pensé à des péchés de ce genre?
« Avez-vous eu de la délectation dans les pensées charnelles? »
Il faut procéder ensuite à interroger sur les circonstances de ces pensées ;
ce Si delectata est audire, loqui de hujusmodi, vel videre, vel tangere se vel aliam personam propter hujusmodi delectationem, et quoties, et si in diebus festis? »
Il faut interroger ensuite.
« Combien avez-vous persévéré dans ces pensées? Est-ce depuis une dernière confession?
Est-ce depuis un an ?
« Avez-vous eu souvent de telles pensées? si c'est un jour, ou une semaine, ou davantage ou presque perpétuellement?
LÀ THÉOLOGIE EROTIQUE 93
« Si cest aux jours de fêtes ou aux jours qui approchent les fêtes?
c( Âvez-Yous eu ces pensées dans les églises et dans les lieux sacrés?
« Avez'vous désiré des hommes mariés, des religieux, des parents ou d'autres indififéremment?
ce Avez-vous promené votre désir d'une personne à une autre, selon que cela vous venait à la mémoire, ou bien avez-vous songé plus longtemps à une seule personne? 3>
Le naïf casuiste dit que cela suffit quant aux pensées, lors même que la pénitente ne sait pas exprimer d'une autre manière le nombre, le temps et le lieu. C'est peu exigeant, on en conviendra. chère scolastique!
Vous croyez que c'est tout?
« Il faut l'interroger ensuite de opère luxuriœ. »
Et ici arrivent les cas graves que nous avons vus déjà et sur lesquels nous sommes heureux de ne pas revenir. Mais on comprend que notre grand casuiste entend très bien qu'il n'y en ait pas un seul sur lequel chaque pénitent ne soit interrogé.
Le tout se termine par la confession des péchés qu'on ignore. Dico meam culpam de omnibus peccatis meis mortalibus quœ ignoro. C'est excès de prudence.
Voilà donc comment le moyen âge a compris
94 LE CONFB88EUR
les interrogations. Il a fallu en venir à la classification méthodique de tous les péchés possibles, les suivre les uns après les autres, sans quoi la confession eût manqué d'intégrité. Du reste on y allait de si bonne foi qu'on a voulu y renfermer les péchés inconnus. L'omission d'une seule interrogation de la part du confesseur pouvant vicier la confession, s'il y a de sa faute, et il y a toujours faute quand on ne donne pas, à une enquête minutieuse de ce genre, le temps nécessaire, il est logique que le malheureux confesseur scolastique, pour ne pas tomber lui-même en état de péché mortel, dont il est menacé par sa Somme angélique, soit d'une exactitude rigoureuse dans son enquête.
Mais aussi quelle œuvre de Titan? Il faut un courage surhumain pour accomplir ainsi scrupuleusement la tâche effrayante de juge d'instruction de omni re peccabili. A chaque nouvelle fille spirituelle s'agenouillantà votre côté, recommencer cet interrogatoire dont la lecture seule comporte rigoureusement une demi-heure, c'est s'imposer une véritable torture.
Vous, prêtres, lorsque vous fûtes appelés au sacerdoce, pensiez-vous vous engager à ce métier d'inquisiteurs acharnés? Pourtant la Somme angélique^ le résumé du droit ecclésiastique, au temps où la puissance de Rome était incontestée, vous y oblige. Et aujourd'hui ceux qui vous mé-
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prisent, et qui se substituent peu à peu à vous, vos moines et ceux de vos confrères qui adoptent les théories scolastiques, ne Tentendent pas autrement.
Quand le souffle terrible de la Réforme vint à passer sur notre Occident, que le système écrasant pour la dignité humaine mis en pratique dans le confessionnal fut attaqué de toutes parts, que des royaumes entiers se séparèrent du centre de TÊglise, pour ne pas rester plus longtemps sous le servage scolastique et monacal, des notions plus justes pénétrèrent peu à peu les esprits. On comprit quel mal avaient fait les aberrations des anatomistes qui s'acharnaient sur les souillures des sens, comme les hommes de la science médicale sur les chairs mortes des amphithéâtres ; le clergé séculier, plus mêlé à la civilisation au sein de laquelle son éducation se fait, moins porté au fanatisme, et n'ayant pas devant ses yeux à satisfaire les cupidités insatiables de la maison commune, se retira prudemment de la confession telle que le moyen âge l'avait comprise. Relevant Fâme pénitente par le sentiment de la responsabilité qu'elle doit prendre de ses aveux, ils inaugurèrent la confession silencieuse, telle que la pratiquent les nombreuses communions chrétiennes de l'Orient, où le pénitent est écouté, où la satisfaction est ordonnée, selon les fautes avouées librement.
96 LE CONFKSSBUR
OÙ le respect même pour la loyauté du pénitent ne permet pas que l'on suspecte la sincérité de son aveu et son repentir.
L'ancien clergé français, depuis la restauration du dix-septième siècle à la tête de laquelle l'histoire place des noms illustres, confessa longtemps ainsi. Et il ne faut pas douter que ce ne soit à ces souvenirs que se rattache encore le sentiment religieux qui attire de loin quelques âmes aux confessionnaux. — De quoi vous souvenez-vous? — Excitez- vous au repentir. — Allez ! vous avez reçu l'absolution.
Ajoutons que le clergé, revenu de l'émigration sous le Consulat, ne songea pas à adopter une autre méthode, et que, sans l'invasion de la barbarie monacale et du mysticisme fanatique, dont notre monde religieux souffre depuis près de trente ans, cette pacifique réforme, accomplie lentement, serait devenue générale, et aurait remplacé la discipline sauvage et révoltante que nous transmettent ces horribles questionnaires pénitentiels du moyen âge.
Mais de sages habitudes ne tardèrent pas à être taxées de relâchement. L'esprit scolastique se réveilla. La théologie erotique, depuis longtemps oubliée, reprit faveur. On avait à éduquer la jeunesse sacerdotale, Fallait-il, oui ou non, l'initier aux turpitudes des sens, la mener écouter auprès du chevet conjugal, et lui dévoiler
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toutes les extravagances que rimagination du libertin en délire a pu concevoir? A notre sens, c'était complètement inutile; c'était de plus tout à fait dangereux. Que d'hommes ont dû leurs nuits troublées, leurs fièvres délirantes, en cas de maladie, sans parler de chutes irréparables, aux souvenirs de ces études libidineuses! Mais le mysticisme et la scolastique l'emportèrent- Les ordi^es religieux, en revenant sur le sol de l'ancienne France avec une ardeur nouvelle, crurent très bien ne revenir qu'avec la perfection primitive des beaux âges où ils avaient fleuri. Or la scolastique régnait alors en souveraine. Donc la souveraine devait reprendre son empire.
Ces hommes, aveuglés d'ambition et de fanatisme, ne comprirent pas qu'ils venaient, par ce procédé fatal, travailler plus rapidement à la déconsidération du catholicisme que cinquante Voltaire ne le feraient, dans tout un siècle, par le cri : Écrasons l'infâme!
Pour eux, et nous l'avons vu dans la personne de l'illustre père Jérôme, le monde ne trouvera son salut que dans l'ancien servage des âmes. Courbez la tête, fiers penseurs du dix-neuvième siècle ! Voyons ! prenons le sixième précepte du Décalogue. Vous êtes dans le monde : 1 époque est sensuelle. Il n'y a pas de turpitudes que vous n'ayez dû faire. Allons ! répondez!
La belle méthode de conversion !
Ce fut vers 1841 que fut signalée Tapparition, dans les séminaires catholiques, d'un livre 'destiné à devenir le manuel des jeunes prêtres sur les questions scabreuses de l'impureté. Il avait pour titre : Conférences pratiques... {Collectiones practicœ in VI et IXDecatogi prceceptum, necnon conjugatorum officia.) Voici ce qu'un écrivain de l'époque pensait de ce livre : « C'est un traité complet de tous les genres de luxure et d'impudicité possibles et impossibles, qui ne sauve aucun détail, et admet comme plausibles des abominations fabuleuses et des raffinements d'impureté dont l'horreur ferait reculer les plus intrépides débauchés, et dont le nom même est inconnu dans le langage des honnêtes gens.
Tout ce que la sainteté de l'état de mariage cache de pudiques secrets est dévoilé dans une série de suppositions révoltantes. »
Bons scolastiques, vous vous doutiez peu que de si savantes instructions, données aux novices du sacerdoce, de opère luxuriœ^ exciteraient l'horreur de tous, qu elles seraient un scandale pour des hommes peu suspects, à coup sûr, de pruderie. Vous n avez rien compris à ce toile général qui a accueilli les élucubrations de votre théologie erotique et les a mises, sans façon, dans son estime, au niveau du livre prohibé, l'Amour conjugal. C'est qu'il y a un abîme entre
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les âges où il pouvait être toléré que le prêtre soulevât dans son tribunal de telles questions, et l'âge moderne dont elles blessent profondément les instincts.
Avez-vous besoin d'une autre preuve pour voir que votre système a fait son temps, et que, médecins des âmes, vous êtes arriérés, en procédés de réconciliation de la conscience, comme le seraient les médecins du corps qui ne voudraient d'autre thérapeutique que celle de Galien?
Et cependant, à la honte de notre sacerdoce, * le système des interrogations en matière lubrique continue à régner dans l'école. Un enseignement spécial sur ce point est donné à tous les jeunes diacres, et, de temps en temps, des révérends pères retirés du monde, et que nous supposerions, au sein de l'ascétisme, profondément oublieux des turpitudes humaines, consacrent de longues heures à ces questions scabreuses, et viennent tout à coup enrichir la littérature du fruit de leurs importants travaux. Nous avons en ce genre la Mœchialogiey traité des péchés contre les sixième et neuvième commundementSy et de toutes les questions matrimoniales qui s'y rattachent^ par le révérend père Debreyne, prêtre et religieux de la Grande-Trappe. La troisième édition de ce livre « exclusivement destiné au clergé » vient de paraître.
Le révérend trappiste dit que le but de son travail est « de prendre Thomme seulement par son côté charnel et animal. « Et il ajoute :
c( Nous suivrons donc l'humanité dans la route fangeuse du vice honteux de la chair. » Telle a été la vocation du père Debreyne dans le cloître. Le plus beau des prétentions de ce théologien, c est « de faire entrer renseignement de la théo* logie morale dans une voie nouvelle, une voie de lumière et de progrès. Les anciens du sanctuaire lutteront inutilement contre le mouve- ' ment progressif de leur siècle. Quoi qu'on dise et qu'on fasse, l'esprit humain marchera et progressera. » À ce langage de notre trappiste, on s'attend à une série de considérations nouvelles et importantes. Mais, hélas! si l'on en excepte Terreur des théologiens touchant le semen corruptiirriy qu'il a raison de combattre, d'accord en cela avec tous les physiologistes, son livre n'est qu'un résumé un peu plus clair, puisqu'il est pour la plus grande partie écrit en français, des livres de Sanchez, de Busenbaum, de Billuart, de Liguori, de Bouvier et de tous ceux qui ont complaisamment traité ces vilaines matières.
Il y avait, pour le père Debreyne, une manière parfaite de prouver la nécessité du progrès en théologie morale, c'était de prendre tous les livres des mœchialogistes, y compris le
Là théologie Erotique loi
tsien, et de les jeter au feu, pour rhonneur même du sacerdoce et dans les intérêts de la morale universelle.
Sur la grande question des interrogations en choses honteuses, le père Debreyne s'est traîné dans la vieille ornière du moyen âge. Il en est encore à vouloir que le prêtre, dont la pensée doit être chaste, aille fouiller minutieusement dans cette fange du vice de la chair. Et s'il conseille théoriquement certaine prudence, certains détours habiles pour arriver à savoir où en est lé pénitent par rapport à ce vice, les interrogations qu'il prescrit aboutissent au même résultat : souiller l'imagination du prêtre, faire monter le rouge au visage de Têtre agenouillé près du confessionnal, surtout si c'est une femme. Oui, l'esprit humain marchera; mais, père Debreyne, je dois vous en faire la leçon, dussiez-vous trouver sévère mon langage, ce sera en proscrivant à jamais des écoles du sacerdoce votre science mœchialogiste.
Du reste, citons les prescriptions de ce père, certes le plus délicat et le plus réservé de tous les dissertateurs in materia luxuriœ. Il est forcé lui-même de reconnaître que « la trop grande curiosité des confesseurs est capable de perdre les jeunes gens de l'un et de l'autre sexe. On en a vu qui après avoir été imprudemment interrogés sur le sixième commandement, ont essayé
^02 LE GOi^Ffiàseim
de failHé ée que lent tontes%^\ït lêuk* ftvait appris pai* son indiscîréUdKi. ^)
Quel aveu! Et ensuite quelle eotttradiction de eï>ildèiller dei^ inten'oglitioni^ qui ont infailliblemeilt pour conséquence de porter Tespi^ît à s'oefiûpèf de paireillés souillures!
Vdibi fe procédé du pèbe Debreyne.
<x Le feôiifêsiseuï' intertogèî*a eu termes génëf aux sur les péchés les plus ordinaires et que peu de personnes igttoï'ent; il lui demandera s'il n'a point eu dé peïisées déshonïiêtes et s'il tia point rê^sset^ de^ fwouvèrmnt^ ou dei3 plaisirts èharnels. Si le pénitent répond que non> le eonfessteur en doit deWïeurer là pour lordinairej à moiiis que Son pénitéttt ne soit fort ignorant et extrêmement grossier. » (Vous lui avez dooc enseigné qru'il y à des plaisirs charnels^ Vous avez excité son im^âgitiation ; la curiosité naturelle, en sortant de cet entretien singulier avec le prêtre, se portera sur la nature de ces plaisirs, et vous, père Debreyne, vous vous trouve», malgré voui^, ^rmi les hommes capables de perdre ceux qui igttotiaient le mal.)
Continuons le formuîaire.
<^ Si au Contraire le péûfïélit dit avoir ett des pensées déshonnêtes ou âVoîr ressenti des plàli^rs charnels>, te confei^seur lui demanideTà hl ces pensées ou ces plaisirs ne Tont point porté à faire quelque action déshonnête^, s*il avoué é^
LA THÉOLOGIE EROTIQUE 103
avoir fait quelqu'une, |e confesseur, sans en spécifier aucune, lui demandera quelle était cette action, de quelle manière et avec qui il Ta faite. Il doit s'enquérir de la condition du péni* tent et de celle de la personne avec laquelle il a péché ; si l'un et lautre est engagé dans le mariage ou lié par des vœux de chasteté, ou par quelque ordre sacré; s'ils sont parents ou alliés : ce sont autant de circonstances qui changent l'espèce de péché. Il n'est pas rare de rencon^ trer des pénitents qui ne s'accusent d'aucune &ute contre la chasteté, pas même de simple pensée. On peut leur parler ainsi : — N'aurieBvous pas eu par hasard quelques pensées déshonnétes ou contre la chasteté? — Oui. — Ces pensées vous ont-elles occupé longtemps? Vous y êtes-vous arrêté volontairement et avec complaiispance.^ Sur quel objet portaient-elles? N'avezvous pas eu alors quelque mauvais désir, de faire, par exemple, ce à quoi vous pensiez, soit à votre égard, soit à l'égard d'une autre personne? Était-ce une personne de l'autre sexe ou non, mariée ou non, parente, alliée ou non,€4;c. ? Âvez-vous vu cette personne, lui avez-vous parlé, etc. ? Vos pensées ont-elles été suivies de regards, de mouvements, d'attouchements désfaonnêtes? Tout cela a-t-il été suivi de quelque effeî sensible? Quel était ^et efifet? Était-il fâcheux? En âv^-vous eu de la peine? etc., etc. »
Ce n'est rien encore. Ici Fauteur, qui écrit exclusivement à lusage des prêtres, a assez de pudeur pour ne plus continuer ses interrogations qu'en latin, du moment qu'il s'agit des fautes des jeunes gens et des jeunes filles.
- Quoi, père Debreyne, tous me respectez assez pour ne pas m'écrire en français ces interrogations déshonnôtes, et, de par votre théologie, en plein dix-neuvième siècle, en 1865, date de la dernière édition de votre livre, je suis obligé de les adresser à une jeune pénitente ! Mais vous n'y pensez pas ! Si je pouvais, comme vous, faire ces interrogations en latin, cette langue supporte beaucoup de choses, cela irait encore; mais pour être compris d'eux, je dois leur dire en français, sans rougir moi-même, sans craindre de les faire rougir, ce que vous, moine, vous avez rougi de me dire dans votre livre en français. Je vous juge sur votre propre pudeur; c'est elle qui vous condamne !
Citons donc le latin du père Debreyne.
<c II faut demander aux jeunes gens, ad cognoscendum an usque ad pollutionem se tetigerint, quanto tempore et quo fine se tetigerint; an tune quosdam motus in corpore expertî fuerint, et per quantum temporis spatium ; an cessantibus tactibus nihil insolitum et turpe accident; an non longe majorem in corpore voluptatem perceperint in fine tactuum quam
LA THÉOLOGIE EROTIQUE 105
in eorum principio; an tum in fine quando magnam delectationem carnalem senserunt, omnes motus corporis cessaverint; an non madefacti fuerint, etc., etc. »
« Il faut demander aux jeunes filles, quse sese tetigisse fatentur, an non aliquem pruritum exstinguere tentaverint, et utrum pruritus ille cessaverit cum magnam senserint yoluptatem ; an tune ipsimet tactus cessaverint, etc. »
Certes, jamais on ne donna plus habilement une leçon d'impudicité aux jeunes gens et aux jeunes filles. Dites cela en français et vous le trouverez d'une impudence révoltante. C'est pourtant tiré bien textuellement du plus récent des mœchialogistes, qui se vante de n'être si habile sur ce sujet « qu'en raison des nombreux cas de conscience pour lesquels, depuis de longues années, il a été consulté de toutes parts par un très grand nombre d'ecclésiastiques. »
La question est donc tranchée pour nous maintenant. Nous sommes retombés, en fait d'interrogations honteuses au confessionnal , dans l'ornière du moyen âge, et nous n'avoni^ pas pour excuse la barbarie et l'ignorance des peuples.
Il faut clore cette douloureuse enquête. Nous nous y sommes livré avec le sentiment d'une répulsion profonde. Nous avons rougi pour le
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catholicisme des errements où il s'obstine, et nous le plaignons de ne pas voir que les répugnances qu'il soulève dans son régime pénitentiel ont pour première cause cet examen lubrique auquel ses ministres, les plus fidèles observateurs des prescriptions scolastiques , pensent devoir se livrer.