Le Congres Eucharistique de Montreal
Au clergé séculier et régulier, aux communautés religieuses et à tous les fidèles de notre diocèse, Salut et Bénédiction en Notre- Seigneur.
Nos Très Ghers Frères
Dans un mandement en date du 25 août dernier, Monseigneur l'Archevêque de Montréal annonçait la tenue d'un Congrès Eucharistique International qui s'ouvrira dans la ville métropolitaine le 7 septembre prochain pour se clôturer le 11. Ce Congrès sera le vingt-et-unième de ce genre et tout permet de prévoir qu'il ne le cédera sous aucun rapport à ceux qui ont précédé, dont la célébration a été partout si solen-
nelle, si imposante et a produit pour la religion et spécialement pour la piété envers la Sainte-Eucharistie de si heureux résultats.
Un Congrès Eucharistique International signifie une téunion d'évêques, de prélats, de prêtres, de religieux et de fidèles venus de toutes parts sur la convocation d'un comité formé à l'origine avec la permission du Saint-Siège, qui existe et fonctionne en permanence, dont le président est un évêaup, aujourd'hui celui de Namur, et auquel il appartient, avec le concours des autorités religieuses directement intéressées et la sanction du Pape, de fixer l'endroit privilégié où doit se tenir le Congrès. C'est ainsi qu'à Londres, il y a deux ans, au milieu même des séances mémorables du dix-neuvième Congrès, il fut arrêté que celui de 1910 se tiendrait à Montréal.
Les Congrès Eucharistiques retracent leur origine a un fait en apparence bien simple et cependant bien touchant et qui devait avoir les plus heureuses conséquences. En 1873, deux cents députés français se rendaient à Paray-le-Monial, la ville du Sacré-Cœur, st là dans le petit sanctuaire qui rappelle les visions de la Bienheureuse Marguerite Marie Alacoque, ils vouaient leur personne et leur patrie au Sacré-Cœur de Jésus par un acte de consécration spéciale. A cette occasion une personne pieuse, mue par l'inspiration d'en haut, suggéra à son directeur de conscience la première idée des réunions eucharistiques locales. Ces débuts eurent un succès dépassant toute espérance et l'on en vint de là au projet d'un congrès international proprement dit. Monseigneur de Ségur, d'illustre et si pieuse mémoire, en écrivit à Notre Saint Père le Pape. Le cardinal Deschamps, ar-
chevêque de Malines, appuya fortement l'initiative prise par le saint évêque. Léon XIII approuva et bénit le projet, et le premier comité permanent fut constitué sous la présidence de Monseigneur de Ségur. Hélas ! celui qui avait été l'âme de tous ces préparatifs ne devait pas voir sur terre la réalisation de son dessein, Dieu l'ayant rappelé à lui avant l'ouverture du premier congrès qui se tint à Lille en 1881. Ceux qui suivirent eurent lieu en France, en Belgique, en Suisse, en Italie, en Allemagne, en Angleterre et même à Jérusalem où fut célébré celui de 1893. Partout et toujours ce fut le même zèle dans l'organisation, la même ardeur et la même science déployées au cours des réunions, les mêmes manifestations d'une piété de plus en plus éclairée et profonde, le même enthousiasme parmi le peuple, et les fruits spirituels en ont été de plus en plus abondants.
Il est à remarquer que pour la plupart, souvent par suite de circonstances imprévues et même en dérangeant d'autres décisions, ces congrès durent convoqués dans des villes qui se trouvaient avoir avec le culte eucharistique des relations ou des attaches plus étroites. Par exemple, c'est à Liège, patrie de sainte Julienne Cornillon, qu'a été instituée la Fête-Dieu avec la procession du Saint-Sacrement ; à Toulouse que l'on conserve les reliques de saint Thomas d'Aquin, le docteur par excellence et le chantre liturgique de la sainte Eucharistie ; à Anvers que le fondateur de l'ordre des Prémontrés, saint Norbert, sut confondre l'hérésie des Sacrementariens ; à Jérusalem que fut institué le divin Sacrement ; à Rheims, à Paray-le-Monial, à Lourdes, à Angers, à Piome dont il est facile de voir les droits particuliers
à la tenue d'un Congrès Eucharistique. En Angleterre, à Londres, c'était, après trois siècles de banis^ sèment, d'interdiction et d'exil, la rentrée triomphale du Dieu de l'Eucharistie, précédée d'un légat du chef suprême de l'Eglise catholique. Et enfin, Cologne devait l'année dernière, dans des conditions spécialement favorables, offrir, comme conclusion du vingtième Congrès, le spectacle inoubliable d'une procession qui se déroulait des heures durant, et dont les rangs pressés comptaient par milliers des fidèles de tout rang, de tout pays, de toute langue, de tout âge et de toute condition.
Jusqu'à présent ces congrès avaient été le privilège des pays d'outre-mer, bien que les évêques d'Amérique fussent chaque fois conviés à y prendre part. Le temps était venu où dans les desseins de la Providence nous devions sur ce continent, dans notre beau pays du Canada, jouir du bonheur et recevoir les avantages spirituels incomparables qui découlent de la tenue d'un Congrès Eucharistique International.
Montréal a été choisie et non sans raison. Il est en effet peu de villes dans le monde qui puissent par leurs origines, par leur histoire et par leur situation religieuse actuelle se réclamer de plus de liens avec le culte eucharistique, et qui posèdent en même temps plus de possibilités et de moyens pour offrir à Notre- Seigneur, par l'acte de foi, par l'adoration, par l'amour, par les manifestations publiques les plus vraies et les plus enthousiastes, un triomphe plus éclatant.
En effet, s'il est vrai de dire, comme l'histoire nous le marque à chacune de ses pages, que la découverte de l'Amérique dans son ensemble a été le grand événement providentiel des temps modernes pour accroî-
tre la diffusion de l'Evangile et donner à l'Eglise des âmes innombrables dans des contrées immenses ; s'il est vrai particulièrement que l'établissement des premières colonies du Canada avait été avant tout un acte de foi et d'apostolat, et que la croix d'abord, l'autel ensuite devaient s'ériger partout le long des rives de notre grand fleuve et même à l'intérieur du pays pour marquer, plus encore que le passage des conquérants, celui des missionnaires et des apôtres, il n'est pas moins certain, et tous nos annalistes sont là pour le dire, que la fondation de Ville-Marie a été dès le principe, dans la pensée même qui a présidé à ce projet, puis ensuite dans l'exécution et aussi dans le développement de l'œuvre, un acte de foi, et un acte de foi eucharistique au premier chef. C'est là la véritable origine de Montréal, elle n'en a pas d'autre.
Reportons-nous à ce qui se passait à Paris en 1642, alors que Montréal n'était encore qu'une île déserte ou à peu près, entièrement couverte de forêts, sauf la petite bourgade sauvage d'Hochelaga à peine connue. Un fervent chrétien et un saint prêtre qui ne s'étaient jamais vus se rencontrent soudain comme de vieilles connaisances, se pénètrent à l'instant l'un l'autre jusqu'au fond du cœur. Le prêtre, c'était Monsieur Olier, fondateur et premier supérieur de la Compagnie de Saint Sulpice, laquelle devait avoir pour vocation spéciale de s'occuper de la formation sacerdotale calquée le mieux possible sur le sacerdoce même de Jésus-Christ, pour en répandre davantage les bienfaits dans l'Eglise. On sait avec quelle fidélité
constante cette famille sulpieienne s'est appliquée à réaliser le but de son vénéré fondateur, et comment dans son sein on s'efforce à étudier, à connaître et à reproduire la vie intérieure de Jésus, prêtre souverain et modèle divin du sacerdoce eucharistique. C'est à Montréal que Saint Sulpice devait très particulièrement remplir sa mission, soit dans l'exercice d'un ministère paroissial exemplaire, soit dans la formation des jeunes séminaristes et leur préparation au sacerdoce. Monsieur Olier dit au laïque Monsieur de La Dauversière " Je sais votre dessein, je vais le recommander à Dieu au saint autel." Ce dessein porté ainsi au saint sacrifice et confié au Dieu de l'Eucharistie, c'était celui d'établir dans l'île de Mont-Royal une belle colonie française pour la gloire de la religion catholique, et qui fût en même temps une mission pour la conversion des sauvages. Monsieur de.. Mai sonneuve leur est bientôt adjoint. C'était un soldat qui n'avait d'autre ambition que de servir Dieu et le roi dans la profession des armes qu'il avait toujours portées. La Compagnie de Montréal était fondée et l'établissement décidé.
" Ces Messieurs au nombre de trente-cinq, prêtres et laïques," lisons-nous dans les relations des Jésuites, " qui entreprirent de faire adorer Jésus-Christ dans cette île, firent cet hiver dernier, un jeudi du mois de février 1642, une action vraiment chrétienne. Ce sont personnes de vertu, de mérite et condition, gens qui font profession de servir Dieu publiquement, ne rougir point pour les bassesses de Jésus- Christ, et ne se point enfler pour les grandeurs de la terre. Ces âmes d'élite s'étant assemblées en la grande église de Notre-Dame de Paris, ceux qui por-
tent le saint caractère disent la sainte messe, et les autres se communient à l'autel de cette princesse tout chargée de miracles ; ayant le Sauveur du mon de avec eux, ils dédièrent et consacrèrent à la Sainte Famille l'île de Montréal, désirant qu'elle se nommai dorénavant Notre-Dame de Montréal."
Peut-il y avoir dans l'idée-mère d'une entreprise quelconque et dans la pensée qui préside à sa pré mière origine un sentiment plus véritablement reK gieux, une foi plus vive, une dévotion plus réellement eucharistique. C'est dans l'église, au pied de l'autel, en présence du tabernacle, avec le sacrifice, de la messe et la sainte communion que les Hustres fondateurs de Montréal mettent en branle l'exécution de leur projet.
Voyons ce qui se passe ensuite. Le 18 mai de la. même année 1642, Monsieur le chevalier de Montma gny, accompagné de Monsieur de Maisonneuve et d'une quarantaine d'autres personnes, parmi }es quelles Madame de la Pelleterie et Mademoiselle Mance, arrivaient à Montréal.
" Comme on arriva de grand matin, dit un historien, on célébra la première messe qui ait jamais été dite en cette île, ce qui se fit dans le lieu où depuis on a fait le château. Afin de faire la chose plus célèbre on donna le loisir à Madame de la Pelleterie et à Mademoiselle Mance d'y préparer un autel, ce qu'elles firent avec une joie difficile à exprimer et avec la plus grande propreté qu'il leur fut possible elles ne se pouvaient lasser de bénir le ciel qui en ce jour leur était si favorable que de les choisir et de consacrer leurs mains à l'élévation du premier autel de cette colonie ; tout le premier jour on tint le
Saint Sacrement exposé, et ça ne fut pas sans raison, car puisque Dieu n'avait mu ses serviteurs à une telle entreprise qu'afin de le faire reconnaître dans un lieu où jusqu'alors il n'avait reçu aucun hommage, il était bien raisonnable qu'il se fît tenir la première journée exposé sur son autel comme sur son trône, afin de remplir ses saintes vues et désirs de ses serviteurs ; en effet, cela était bon afin de faire connaître à la postérité qu'il n'avait établi cette colonie que pour recevoir des sacrifices et des hommages en ce Heu ; que c'était là son unique dessein et celui de ses serviteurs, qu'ils avaient employé tout exprès leurs bourses, leur temps, leurs soins et tout leur crédit. Il était juste qu'il se fît ainsi tenir ce premier jour exposé pour prendre possession de cette terre par les honneurs souverains qui lui furent rendus, et afin de faire voir que ce lieu était un lieu de réserve pour lui, qu'il ne voulait pas qu'il fût profané par des âmes ravalées et indignes de la grandeur de ses desseins, lesquels n'étaient pas communs comme le fit extrêmement bien voir le R. P. Vimont dans la prédication qu'il fit, ce matin-là, pendant le grand'messe qu'il y célébra: "Voyez-vous, messieurs, dit-il, ce que vous voyez n'est qu'un grain de moutarde, mais il est jette par des mains si pieuses et animées de l'esprit de la foi et de la religion que sans doute il faut que le ciel ait de grands desseins, puisqu'il se sert de tels ouvriers, et je ne fais aucun doute que ce petit grain ne produise un grand arbre, ne fasse un jour des merveilles, ne soit multiplié et ne s'étende de toute part." Gomme s'il eût voulu dire, le ciel ne commence son ouvrage présentement que par une quarantaine d'hommes, mais sachez qu'il a
bien d'autres desseins vers les personnes qu'il emploie pour le faire réussir, sachez que vos cœurs ne sont pas suffisants pour annoncer ici les louanges qu'il y prétend recevoir mais qu'il les multipliera, remplissant de peuple toute l'étendue de ces lieux dont maintenant nous prenons la posession de sa part en lui offrant ce sacrifice. Toute cette journée s'écoula en dévotions, actions de grâce et hymnes de louanges au Créateur ; on n'avait point de lampes ardentes devant le Saint Sacrement, mais on y avait certaines mouches luisantes qui y brillaient fort agréablement jour et nuit étant suspendues par des filets d'une façon admirable et belle, et toute propre à honorer, selon la rusticité de ce pays barbare, le plus adorable de nos mystères."
Or, à la suite de cette prise de possession du 17 mai, on se mit à l'œuvre, on travailla ferme. Le 15 août on solennisa la première fête de cette île sainte, le jour de la glorieuse et triomphante Assomption de la Très-Sainte Vierge. " Le beau tabernacle que ces messieurs ont envoyé fut mis sur l'autel d'une chapelle qui pour n'être encore bâtie que d'écorces, n'en est pas moins riche. Les bonnes âmes qui s'y rencontrèrent se communièrent. On mit sur l'autel les noms de ceux qui soutiennent les desseins de Dieu en la Nouvelle-France. On chanta le Te Deum en action de grâce. . ."
N'est-ce pas admirable, surtout si l'on songe que tout ceci se passait en exécution des volontés manitestes des membres de la Compagnie de Montréal. Et si l'on rapproche ces détails de la cérémonie si touchante qui s'était accomplie dans l'église de Notre- Dame de Paris au mois de février précédent, alors
que les trente cinq associés, animés d'un même désir, celui de faire adorer Jésus-Christ dans l'île de Montréal, se groupaient autour des autels les uns, les prêtres célébrant le Saint Sacrifice, les autres faisant la Sainte Communion, tous consacrant à Jésus- Christ la colonie nouvelle qu'ils prenaient sous leur patronage. Où trouver dans l'histoire, aux origines d'une ville, des sentiments et des actes plus sincèrement religieux et une fondation plus éminemment eucharistique ? Tout s'unit pour mettre cette dévotion à la base de l'entreprise et pour qu'elle en reste l'âme et la vie. Les autres dévotions, particulièrement celle de la Sainte Vierge et saint Joseph implantées en même temps, ne font qu'accentuer davantage encore celle de la très sainte Eucharistie qui les domine, et qu'elles servent à rendre plus vive et plus profonde. N'est-ce pas un spectacle unique que cette messe au bord de la forêt dès l'arrivée des quarante premiers colons, cet autel rustique érigé en toute hâte sous la feuillée, ce missionnaire qui célèbre, se sent poussé par l'esprit de Dieu, et prononce des paroles prophétiques ; la communion distribuée à ces âmes ferventes qui sont plus encore qu'elles ne s'en doutent les instruments d'un plan divin, le Saint Sacrement exposé en plein air sous la voûte céleste, et Jésus, Roi, de ce trône improvisé, prenant possession d'un empire dont il entend rester le maître dans les siècles à venir. Tout cela dans le désert en pleine sauvagerie, à des milliers de lieux de la mère-patrie, entouré de peuples barbares dont on veut entreprendre la conversion et encore malgré les obstacles et les oppositions de tout genre, sans l'appoint ordinaire des moyens et des ressources indispensables, avec, pour
armes, simplement l'autel, la croix et une confiance irrésistible, puisée dans la conviction que l'on remplit un mandat de Dieu et que l'on travaille à l'extention de son règne. Un pacte se signait alors sur la pierre qui portait la Sainte Hostie, en vertu duquel Ville-Marie, l'île de Montréal, et tout le pays qui en dépenderait, donnait sans retour une allégeance complète et absolue à Jésus-Christ, Roi et Sauveur.
Et pourquoi n'ajouterions-nous pas que cette alliance eucharistique allait quelques années plus tard recevoir comme une confirmation symb lique dans un événement tout personnel en apparence, et cependant i] nous semble, bien significatif.
Le 5 du mois d'août 1695, une procession, formée de tous les habitants de la ville avec le clergé, sortait de l'église après les vêpres et se rendait à la maison de Monsieur Le Ber, un des citoyens les plus riches, les plus respectables, et les plus pieux de Ville-Marie, afin dit l'historien, de conduire à sa nouvelle cellule, — elle était déjà recluse depuis cinq ans dans sa maison, — une innocente vierge, Jeanne Le Ber, filleule de M. de Maisonneuve, destinée à être pour tout le pays une victime d'expiation et une hostie de louange au Seigneur. Elle se présente en effet sur le seuil, portant un costume de religieuse et toute rayonnante du bonheur qu'elle éprouvait de consommer son sacrifice par une réclusion entière et irrévocable. Elle dit un suprême adieu à la demeure paternelle et la séparation consommée, laissant par devers elle tout ce que le siècle pouvait offrir d'honneurs, de richesses, d'ambition légitime à une riche
héritière, appuyée au bras de son vertueux père, accompagnée d'un grand nombre de parents et d'amis invités à cette attendrissante cérémonie, s'avance à 1a suite du cortège ; elle se dirige vers l'église nouvellement construite de la Congrégation de Notre- Dame. L'émotion était générale, beaucoup versaient des larmes. Les impressions devinrent chez tous plus profondes encore, quand entrée dans l'église et parvenue à la porte de la sacristie, ayant écouté à genoux une courte exhortation du vénérable prêtre qui présidait cette cérémonie d'un nouveau genre, elle entra pour n'en plus jamais sortir dans la petite chambre qu'elle s'était fait construire à hauteur du tabernacle pour y passer le reste de sa vie dans l'adoration et dans la contemplation de Jésus Eucharis-' tique. Le lendemain fête de la Transfiguration de Notre Seigneur sur le Thabor, on célébrait pour la première fois le saint sacrifice dans cette nouvelle église. Le généreux chrétien qu'était Monsieur Le Ber était présent pour immoler dans son cœur la tendresse paternelle dont il sacrifiait les jo'es, en même temps que sa fille inaugurait vingt années de prison amoureuse qu'elle devait passer dans la séparation la plus complète du monde, à côté du divin captif du tabernacle. A ne considérer les choses qu'à leur surface, il ne s'agissait ici que de la consécration d'une personne isolée au service exclusif de Dieu dans son temple, mais pour une ville qui était née de l'Eucharistie, dans laquelle, jusqu'à ce moment là, la dévotion au Saint Sacrement s'était conservée admirablement vive, et qui avait elle-même servi de point d'appui pour étendre au loin le culte eucharistique en multipliant partout les missionnaires et les autels,
n'est-il pas permis de dire que l'acte héroïque de Mademoiselle Le Ber fournissait en quelque sorte l'expression la plus haute et la plus sublime à la dévotion fondamentale de la colonie de Ville-Marie. C'était comme l'âme de tout un peuple résumant dans sa générosité sublime la foi, l'amour, la reconnaissance, les expiations mêmes de tous ceux dont la recluse allait désormais, à chaque jour et à chaque instant jusqu'à la fin de son existence terrestre, présenter au divin maître, au milieu des rayonnements de son Thabor ou des douleurs de son Calvaire, les prières et les sacrifices.
Ce jour là même on exposait le Saint-Sacrement et on donnait pour la première fois les quarante heures. Peu de temps après, de concert avec Marguerite Bourgeoys, Mademoiselle Le Ber instituait l'adoration perpétuelle pour toutes les heures du jour dans la chapelle de la Congrégation, pieuse pratique qui s'est conservée jusqu'aujourd'hui dans cette communauté. C'est • ainsi que l'admirable recluse vécut dans l'isolement le plus complet, les mortifications les plus austères, à côté du tabernacle qui était l'objet constant de sa contemplation, s'employant à travailler pour l'autel qu'elle fournit elle-même de linges et d'ornements précieux. On peut dire qu'elle fut ainsi, si non la fondatrice, au moins l'inspiratrice de cette œuvre si belle des tabernacles qui fonctionne encore d'une manière très active au même endroit, c'est-à-dire chez les sœurs de la Congrégation, et qui a servi de modèle à d'autres organisations du même genre, établies par la suite dans divers diocèses. " Outre presque tous les ornements qui sont présentement à la Congrégation,
écrivait-on en 1721, Mademoiselle Le Ber a fourni à toutes les paroisses du nord et du sud du gouvernement de Montréal des chasubles, des devants d'autel, des bouquets et d'autres ornements."
Loin de s'affaiblir, la dévotion de Mlle Le Ber envers la sainte Eucharistie alla plutôt s'augmentant jusqu'à la fin de sa vie. Et cette dévotion activée et soutenue par celle même qui avait pour objet la Sainte Vierge et les autres saints protecteurs de la colonie naissante, devait rester comme le caractère distinctif de la piété et de la ferveur de Mademoiselle Le Ber, comme elle devait imprimer son caractère spécial aux commencements de Ville-Marie. C'est pendant qu'elle est en adoration, la nuit, devant le Saint-Sacrement que la recluse est saisie par la maladie qui devait la conduire au tombeau. Retenue au lit par la fièvre brûlante, et la violence du mal ne lui permettant point de faire ses oraisons accoutumées, elle demande qu'une sœur se tienne devant le Très-Saint-Sacrement pour l'adorer en sa place aux heures où elle avait coutume de s'y rendre, et cela la nuit aussi bien que le jour jusqu'à son dernier soupir. Elle s'éteignit, munie du Très-Saint-Sacrement reçu en Viatique, et par une mort véritablement eucharistique le 3 octobre 1714.
Jeanne Le Ber avait élé l'amie, le soutien, la bienfaitrice insigne de Marguerite Bourgeoys qui à cette même époque jettait à Montréal les bases de l'enseignement populaire. L'œuvre de la Congrégation de Notre-Dame fut elle-même fondée dans la dévotion à la Sainte-Eucharistie et cela, non pas d'une façon quel-
conque et comme il arrive pour les œuvres de ce genre, mais bien par la volonté manifeste de Dieu et par les sentiments et les actes par lesquels la vénérable fondatrice répondit à sa vocation. Nous ne pouvons que citer quelques traits qui suffiront du reste à établir cette vérité historique. Dès l'âge de 22 ans Marguerite Bourgeoys, née à Troyes en France, s'était donnée à Dieu de toute son âme, tout en restant au milieu du monde attendant de connaître les desseins de Dieu sur elle. Déjà c'était une dévote servante du Très-Saint-Sacrement ; au milieu des épreuves les plus douloureuses le bon Maître l'inondait de ses plus ineffables consolations. Chaque fois, dit son biographe, qu'elle s'approchait de la sainte table elle éprouvait des douceurs extraordinaires et le feu sacré qui embrasait son âme était souvent si intense qu'elle avait peine à modérer les impressions sensibles de cette sainte ardeur. Cependant le divin Maître lui réservait une faveur encore plus grande. C'était en 1650, le jour de l'Assomption, fête principale de la Congrégation externe dont elle faisait partie. Le Saint-Sacrement étant exposé selon l'usage, la pieuse Marguerite fut désignée pour rester en adoration à l'église pendant la procession qu'on faisait ce jourlà. Après avoir passé quelque temps humblement prosternée aux pieds de Notre-Seigneur, elle se sentit tout à coup portée à lever les yeux vers la sainte Hostie. 0 merveille ! A ce moment, le Dieu de l'Eucharistie daigne se manifester à elle sous la forme d'un enfant de l'âge de trois ans et d'une beauté incomparable.
Cette vision lui fit éprouver les plus douces émotions de l'amour divin, et lui inspira un profond mé-
pris pour les beautés trompeuses de la terre. Comme ferait un ange revêtu d'une chair mortelle, elle n'usa plus qu'avec contrainte et dégoût des choses les plus nécessaires à la vie. C'était précisément la disposition où Dieu la voulait pour les desseins qu'il allait lui manifester en l'appelant au Canada.
Dix années durant, Marguerite Bourgeoys s'était préparée d'une manière inconsciante à une mission qu'elle ignorait. En 1653, tout s'éclaircit et tout se décide, la pieuse fille doit dire adieu à la France et venir à Ville-Marie. Cependant les épreuves continuent et se multiplient ; elle est à Nantes et prête à s'embarquer et elle se voit en butte à de nouvelles contradictions.
Un jour, qu'elle était ainsi en proie à de vives inquiétudes et à une profonde désolation intérieure, elle entre- dans une église ; et là, prosternée devant le Saint- Sacrement exposé, elle répand son âme avec une grande abondance de larmes ; elle proteste que son unique désir est de connaître et d'accomplir en tout la divine volonté. A l'instant même, elle se relève l'âme inondée d'une joie céleste, l'esprit éclairé d'une vive lumière ; elle se trouve résolue de persévérer jusqu'à la mort dans le dessein de servir Dieu à Ville- Marie. En un moment, écrit-elle, toutes mes peines furent changées ; je reçus là une très forte impression et une très grande assurance qu'il fallait faire ce voyage, et je revins de l'église avec une entière conviction que Dieu voulait que j'allasse au Canada.
Arrivée à Montréal, elle inaugure son œuvre, on sait dans quelles conditions de pauvreté. Elle groupe autour d'elle dans une étable les enfants qu'elle doit instruire. Elle se donne à tous sans distinction,
mais, dit encore l'historien de sa vie, son ardent amour envers Jésus-Eucharistie la faisait redoubler de soins et d'attentions envers les élèves qui se préparaient à la première communion.
Vous le voyez, Nos Très Chers Frères, c'est toujours la même dévotion ardente qui inspire Marguerite Bourgeoys et dont elle veut pétrir les jeunes cœurs qui lui sont confiés. L'Eucharistie du reste domine toute son œuvre, comme elle dominera dans la suite toute l'histoire de la Congrégation qu'elle a fondée. Envoyant un jour quelques-unes de ses compagnes en mission, la pieuse fondatrice leur adressait ces paroles qui condensent toute sa pensée et tous ses sentiments: " Pensez, mes chères Sœurs, que dans votre mission vous allez ramasser les gouttes du Sang de Jésus-Christ qui se perdent. Oh ! qu'une sœur qu'on envoie en mission sera contente, si elle pense qu'elle y va par l'ordre de Dieu et en sa compagnie ; si elle pense que dans cet emploi, elle peut et elle doit témoigner sa reconnaissance à Celui de qui elle a tout reçu ! Oh ! qu'elle ne trouvera rien de difficile et de fâcheux ! Elle voudra, au contraire, manger de toutes choses, être méprisée de tout le monde, souffrir foutes sortes de tourments et mourir même dans l'infamie."
Tels étaient les sentiments de Marguerite Bourgeoys et ceux qu'elle inspirait à ses compagnes. On peut dire qu'ils reçurent leur expression suprême sur la fin de sa carrière, alors que les constitutions de la communauté qu'elle avait fondée reçurent leur approbation définitive, et que le 24 juin 1698 les sœurs de la Congrégation eurent le bonheur de recevoir ces règles des mains de Mgr de St-Vallier venu à
Montréal pour cette circonstance. Le lendemain, au saint Sacrifice de la messe, immédiatement avant de recevoir la sainte Communion, les sœurs prononcèrent leurs vœux en présence de la Sainte Hostie, que l'évêque tenait entre ses mains. Chaque religieuse reçut un nom sous lequel elle fut ensuite connue et qui était celui de quelque saint ou quelque mystère. Mais, chose digne de remarque, Marguerite Bourgeoys, en témoignage de son amour envers le Dieu de l'Eucharistie prit le nom de sœur du Saint-Sacrement. Et elle remettait en même temps sa charge de supérieure, voulant désormais être la plus humble et le plus obéissante des religieuses.
Mademoiselle Mance, dont les mains pieuses avaient disposé et orné le petit autel rustique pour la première messe qui avait été chantée à Ville-Marie, elle qui avait, conduite par l'amour de Dieu, présidé à l'établissement de l'Hôtel-Dieu et dont tout la vie avait été profondément empreinte de la dévotion eucharistique voulut, par un acte suprême dans son testament, bien marquer que cette dévotion et cet amour dominaient tout dans son âme ; elle demanda et elle obtint que son cœur fut déposé dans la chapelle précisément à l'endroit qui se trouve sous la lampe qui brûlait continuellement devant l'autel. Elle voulait en quelque sorte même sur terre après sa mort, continuer par l'offrande de son cœur les adorations de sa vie, et à la communauté qui lui devait l'existence elle léguait, comme un héritage qui a été pieusement conservé, sa piété eucharistique.
Los Sœurs de l'Hôtel-Dieu venaient à peine d'entrer dans de nouveaux bâtiments dont la construction n'était pas même complètement terminée et voila que, dans la nuit du 23 au 24 février 1695, un incendie se déclare, le feu aperçu alors dans le clocher se communique bientôt aux diverses parties de la maison. Le vent est violent et par sa direction on juge bientôt que la ville entière est menacée, alors même que l'on pourrait sauver une partie de l'hôpital. Un prêtre se précipite à la chapelle, il s'empare du Saint- Ciboire et traversant la maison dans laquelle déjà les flammes font rage, il va le déposer sur la neige à une petite distance ; des religieuses le suivent à peineprotégées contre le froid, en pleine nuit, elle se mettent et passent plusieurs heures en adoration s'offrant en victimes pour le salut des familles qui les entourent. On porte ensuite processionnellement le Saint-Sacrement dans une maison, les religieuses l'accompagnent, continuent à adorer et à prier, le vent tourne, l'Hôtel-de-Dieu n'est bientôt plus qu'un amas de ruines, mais la ville tout autour était sauvée. " Notre-Seigneur a bien voulu nous faire voir, dit la sœur Morin. .., qu'il voulait que nous fussions seules éprouvées dans cette circonstance."
Rapprochons de ce fait celui qui se passait quelques années plus tard, et dont la signification bien que très différente en elle-même, ne laisse pas cependant de nous confirmer encore dans cette conviction historiquement appuyée, que l'auguste sacrement de l'Eucharistie a réellement imprégné de toute façon les origines de Montréal.
La ville s'était notablement agrandie et les relations commerciales avec les Indiens s'étaient en*
même temps développées. Il en était résulté déjà, hélas ! des abus, des injustices, des scandales qui pour la plupart se rattachaient au trafic effréné des liqueurs enivrantes et à l'ivrognerie qui en était la déplorable conséquence.
Vers l'an 1760, prêchant dans l'église de la paroisse, un missionnaire s'écriait: " Gomment peut-il se faire que Ville-Marie se soit rendue si indigne du nom qu'elle porte et du choix que Dieu avait fait d'elle pour être dans le Canada le centre de la foi et la source de la conversion des gentils... Notre étonnement devrait être accompagné de larmes de sang... Est-ce là cette ville privilégiée, cette colonie sainte, ce peuple destiné à faire des conquêtes à Jésus- Christ ?. . . Vous demandez quelle est la furie qui a allumé le feu de la guerre ? C'est l'ivrognerie. C'est elle qui a porté la stérilité à la terre, qui a infecté l'air, et attiré sur vous des maladies pestilentielles. . . Vous craignez avec justice le retour et même l'augmentation de la colère de Dieu sur vous. C'est ce qui l'attirera, puisque vous ne cessez pas de l'irriter. Le sang de votre frère crie vengeance contre vous. Faudra-t-il que cette ville soit toujours en crainte de se voir envelopper dans un incendie général et consommer par les flammes ?. . ."
Malgré ces menaces et tous les efforts employés pour enrayer le désordre il n'avait cesser de s'accroître. Or en 1721, la procession de la Fête-Dieu qui aurait dû se faire le 12 du mois de juin, jour de la fête, fut remise au 19 à cause du mauvais temps. Elle fut très belle, le reposoir chez les Sœurs de l'Hôtel-Dieu a^vait été orné avec une munificence extraordinaire. Au moment où la procession se reformait pour re-
tourner à l'église paroissiale, un des soldats au lieu de tirer en l'air tourna par mégarde son fusil vers la chapelle des Sœurs et porta le feu sur la couverture. L'incendie se propagea avec une rapidité effroyable atteignant bientôt les maisons d'alentour. Tous les secours pour l'arrêter furent bientôt reconnus inutiles. La ville entière était menacée. Cependant quatre laïques s'emparent du tabernacle et le portent au bord de la rivière pour le préserver du feu. Un prêtre en retire le Très-Saint-Sacrement et au souvenir de la protection que la ville en avait déjà reçue dans un incendie précédent, il s'avance vers l'endroit où l'embrasement parait plus violent ; il était suivi d'une multitude de femmes et d'enfants, les hommes étaient occupés à combattre les flammes dévorantes. Le vent qui soufflait alors, venait du sudest et aurait dû porter naturellement le feu du côté opposé, mais par un. prodige inexplicable, les flammes couraient avec une vitesse extraordinaire contre le vent. Le prêtre alors dans sa douleur adresse au peuple ces paroles: " Il est manifeste, dit-il, que Dieu veut punir cette ville et que les péchés commis dans ce lieu soufflent le feu et attirent ces flammes du ciel." La foule pousse des cris lamentables. On passe tout le reste du jour en prière devant le Très-Saint-Sacrement porté à l'église, on fait amende honorable à Notre-Seigneur. Enfin le feu s'arrêta après avoir consumé cent soixante maisons, parmi lesquelles étaient celles des plus riches marchands. " Il parut bien, dit l'historien que nous citons, que l'embrasement des deux tiers de la ville, arrivé le jour de l'octave de la Fête-Dieu, devait être regardé comme un châtiment de Dieu sur la ville et une juste vengeance que Dieu voulait tirer des iniquités de son peuple."
C'était en même temps une leçon donnée par Jésus- Eucharistique dans son auguste sacrement au jour même de sa fête et de son triomphe extérieur, à une ville sur laquelle il avait dès le principe établi son autorité royale et qu'il voulait conserver dans l'obéissance à ses commandements divins. C'était frapper paternellement pour corriger, pour guérir et pour sauver. Mais c'était toujours le règne eucharistique qui s'affirmait sur une œuvre si admirablement privilégiée.
Les fléaux que Dieu nous envoie sont des épreuves ou des punitions, mais toujours ce sont des maux temporels et guérissables par lesquels en les acceptant et en se convertissant on peut détourner les châtiments éternels. Ce sont donc en même temps des visites d'un Dieu qui aime les âmes rachetées par son sang, et dont il veut assurer le salut.
11 est donc bien établi aue la dévotion eucharistique, non pas une dévotion ordinaire laquelle d'ellemême doit toujours résumer la piété chrétienne, mais une dévotion très spéciale a présidé de toute façon aux premières origines de la colonie et de la ville de Montréal. La chose est manifeste dans les desseins de Dieu, dans les intentions et les sentiments de tous ceux qui ont été les instruments de ses admirables volontés, et dans les faits historiques eux-mêmes ; par la culte eucharistique, Jésus-Christ a été établi le Roi et le Maître de la cité naissante et par là même, Il devait rester le Roi et le Maître de tout ce qui devait sortir, comme de son germe, de l'établissement originaire de Ville-Marie. Et c'est ainsi, Fhistoire est là
pour nous le dire, que l'amour envers l'Eucharistie, le désir de la faire connaître et d'en répandre le règne partout furent le mobile principal et le soutien de tous les missionnaires qui se lancèrent à la conquête des âmes.
Le dogme de la présence réelle de Dieu sous des espèces infimes, et celui de la communion eucharistique, si étrangers à toute conception humaine, et si difficiles à faire admettre surtout à des peuples qui n'avaient jamais eu la moindre connaissance de Jésus- Christ et de sa doctrine, trouvèrent cependant le chemin des cœurs, et les chrétientés qui se formèrent sous l'action apostolique animée de l'amour envers l'eucharistie, présentèrent elles-mêmes dès l'abord ce caractère spécial. Parmi les indiens dont la conversion et le baptême avaient été achetés bien souvent au prix du sang de nos martyrs, versé avec le Sang de l'Homme-Dieu, c'est la gloire de l'Eglise de compter de nombreux confesseurs de la foi eucharistique. Il est vraiment étonnant de voir combien cette dévotion avait saisi les premiers chrétiens, s'était emparée de leurs cœurs, si bien que la vie d'un bon nombre pourrait servir sur ce point de modèle. Qu'il nous suffise de citer Catherine Tekahkouita et nombre de sauvages de la mission du Sault St-Louis et d'ailleurs dont les missionnaires nous ont conservé les noms, avec la mémoire de ce qu'ils ont pratiqué et de ce qu'iJs enf souffert pour l'amour de Jésus-Christ, et très spécialement pour le sacrement de l'Eucharistie.
En faut-il davantage Nos Très Chers Frères pour justifie^ ce que nous disions plus haut que Montréal était bien, par le caractère de son origine, désignée au choix des organisateurs pour ouvrir en ce pays d'A-
mérique et spécialement au Canada l'ère des congrès eucharistiques internationaux. D'autant plus qu'après deux siècles et demie d'existence et de progrès, parvenue aujourd'hui à un degré de développement matériel extraordinaire, avec sa population et ses richesses, cette ville offre au point de vue religieux, par ses institutions, par ses églises, par ses œuvres et par le sentiment catholique du plus grand nombre, par l'attitude respectueuse et sympathique de nos frères séparés, des possibilités exceptionnelles pour donner à Jésus- Christ, à l'occasion même de ce Congrès le triomphe peut-être le plus grand et le plus éclatant qu'il ait jamais reçu sur cette terre. Ce sera en même temps la réalisation manifeste, à un jour donné et dans un fait concluant, de la prophétie du Père Vimont et faire admirer l'arbre majestueux qu'est devenu le petit grain de sénevé jette en terre déserte le 18 mai 1642.
Nous avons eu l'occasion de vous expliquer la nature des Congrès Eucharistiques Internationaux, de vous en faire connaître l'objet et de faire voir les résultats inappréciables qu'ils produisent dans les âmes et dans le peuple catholique. Fruit d'une organisation longue et laborieuse, sous la direction d'un comité permanent dont les membres sont connus dans le monde catholique, c'est avec la sanction bienveillante du Saint Père et même sous la présidence de son représentant, souvent un cardinal de sa curie, que se tiennent ces assises solennelles dans l'endroit choisi pour cette fin. Longtemps à l'avance on en parle, on en discute, on se prépare, .donc la pensée de l'Eucharistie est dans tous les esprits, c'est dans l'air, et
il en résulte comme un renouvellement général, bien qu'encore indécis, de croyance et de vie eucharistique. N'est-il pas vrai que depuis quelques mois, dans toutes les familles, dans toutes les paroisses et dans tous les groupes même profanes de ce pays du Canada, à cause du Congrès qui se prépare, l'on s'entretient, l'on cause plus que jamais on ne l'avait fait jusqu'à présent, de l'auguste Sacrement de l'Eucharistie. Or il ne peut se faire que cette préoccupation dominante n'ait pour effet de rappeler à tous ce que c'est que l'Eucharistie, la présence réelle de Dieu dans nos tabernacles, la communion, le sacrifice de la messe, toutes choses qui sont l'essence même de notre religion, le centre de notre vie spirituelle, la base et le sommet de toute perfection chrétienne, le trésor des âmes et de l'Eglise, le dernier mot de la sagesse, de li toute-puissance, de l'amour infini de Dieu.
Quand arrivera l'époque même du Congrès, non seulement la population sur place, mais des étrangers en grand nombre, de tous les points du monde catholique et appartenant à toutes les classes, s'uniront ensemble pour donner à Jésus-Eucharistique un témoignage commun et unanime de foi et d'amour. Comme dans la modeste demeure des disciples d'Emmaùs, on se reconnaîtra à la fraction du pain eucharistique, et des centaines de mille personnes, pontifes, prêtres, religieux, fidèles, unis aux catholiques du Canada, assistant aux mêmes messes, chantant les mêmes prières, communiant aux mêmes tables, adorant la même hostie devant les mêmes tabernacles, tout cela animé d'un foi chez tous également vive, éclairée et robuste, nous reportera à cette époque des premiers temps du christianisme où, de l'aveu des
infidèles, la charité était parmi les chrétiens le lien des âmes. La foi elle-même retrempera sa vigueur dans les travaux qui seront produits au cours des diverses séances et réunions. L'Eucharistie en. effet y sera exposée, étudiée, présentée à tous les points de vue. Le mystère lui-même, l'institution du sacrifice et du sacrement, l'histoire du culte et de la liturgie, son action dans les âmes et dans la société, ses relations avec l'homme et tous les problèmes sociaux, tout sera discuté pour produire une plus grande lumière dans les esprits, une plus grande ferveur dans les actes. Cependant que dans toutes les églises et dans tous les sanctuaires, durant toute la durée du Congrès, se produiront innombrables les actes de piété eucharistique qui feront revivre la religion et la piété de premières origines de Ville-Marie, et feront descendre sur tout notre peuple l'abondance des grâces eucharistiques.
Et l'on peut prévoir facilement ce que sera la conclusion de ce Congrès et jusqu'à quel point la manifestation suprême, la procession du Très-SainUSaerement, pourra être en vérité le triomphe du Dieu Eucharistique, le Roi incontesté de tout un peuple qui l'acclamera. Ce sera là en effet l'affirmation éclatante du dogme de la présence réelle et celle de l'unité de cette croyance perpétuellement professée dans l'Eglise de Jésus-Christ, et tout permet de prévoir que la démonstration par laquelle se clôturera à Montréal le vingt-et-unième Congrès Eucharistique International, n'aura été nulle part surpassée par ses splendeurs. On aura alors atteint l'objet immédiat de ce Congrès. Dieu sera glorifié dans l'Eucharistie à la fois le plus grand des sacrements, et comme sacrifice, l'acte prin-
cipal et essentiel de la religion de Jésus-Christ. Cette Eglise elle-même aura dans une manifestation éloquente résumé la foi de ses vingt siècles d'enseignement et les fidèles se seront retrempés dans rattachement désormais plus fort et plus inébranlable à leur croyance et à leurs devoirs.
Car les effets produits par un événement de ce genre ne sauraient être transitoires et fragiles. Les conséquences très heureuses en seront au contraire profondes, étendues et durables. Il entrait sans doute dans les vues de la Providence qu'un Congrès Eucharistique, rappelant les débuts religieux et résumant, l'histoire plus de deux fois séculaire de la ville, fut convoqué à Montréal. Si en effet la ville a été dès le principe et dans la suite de son existence éminemment favorisée de grâces toutes spéciales et, si on peut direque d'une manière générale elle a su répondre à la belle et noble vocation qu'elle tenait de Dieu, il n'en est moins vrai que, par suite même de ses progrès matériels et de son agrandissement merveilleux, elle offre aujourd'hui des appréhensions, elle inspire pour l'avenir des craintes qui ne paraissent que trop justifiées. Dans une population plus considérable, si la religion peut davantage multiplier ses œuvres, l'esprit du mal trouve aussi plus facilement à y exercer ses ravages. Or il ne saurait rien se produire de plus apte à opposer un frein aux audacieuses entreprises de l'impiété que ce Congrès Eucharistique, au milieu duquel tous les catholiques, entourés de leurs frères accourus de toutes parts, rendront témoignage à leur foi, et proclameront sans arrière pensée leur indéfectible allégeance à la Sainte Eglise. Le Congrès Eucharistique devra être l'occasion la meilleure pour les catho-
liques sincères de s'affirmer et de séparer leur cause de ceux qui en portent le nom sans le mériter. Ce sera la mort au respect humain. Et si de longs mois à l'avance on cause aussi facilement, partout et en toute occasion, du Congrès, de la Sainte-Eucharistie, des belles cérémonies qui se préparent, de la part que l'on veut y prendre, il est à présumer qu'une fois le Congrès écoulé, sous l'empire des émotions, des sentiments et des convictions; que le temps ne saurait affaiblir de sitôt, on aura moins à craindre désormais la pusillanimité des tièdes. L'amour de Jésus- Christ qui se sera montré si ardent et si enthousiaste se prouvera ensuite par la logique des faits, les devoirs de la religion, la messe dominicale, la communion pascale conserveront leur caractère universel et seront dédaignés par des exceptions moins nombreuses. Les églises verront chaque jour leurs autels visités, les dévotions spécialement eucharistiques, les expositions du Très-Saint-Sacrement, la communion fréquente se maintiendront en honneur. L'Eucharistie en un mot sera dans la société, dans les familles, dans les âmes et spécialement parmi la jeunesse, ce qu'elle est en elle-même, ce qu'elle doit être essentiellement pour tous: un pain de vie, une nourriture spirituelle, qui entretient ici-bas quelque chose de la charité céleste, qui garde en même temps que le bonheur, l'union étroite des esprits et des cœurs, malgré la diversité des classes et des conditions.
Sauf les faits exceptionnels et merveilleux que nous avons rappelés et qui intéressent spécialement la ville de Montréal, tout ce que nous disons de la dévotion
des fidèles envers la sainte Eucharistie et de la royauté exercée par Jésus-Christ dans son auguste sacrement s'applique au pays en général, et l'on a pu dire avec raison que la terre canadienne est une terre eucharistique. A ce titre elle avait dans son ensemble le droit de solliciter l'honneur d'un Congrès auquel notre pays tout entier doit être admis à prendre part, et dont les fruits abondants devront du reste se répandre partout.
Pour ce qui regarde notre diocèse en particulier, ce nous est une joie, Nos Très Chers Frères, dé pouvoir en cette occasion solennelle constater publiquement que la dévotion envers l'Eucharistie est admirablement florissante dans toutes nos paroisses : nos églises toujours remplies aux messes des dimanches et des fêtes et assidûment fréquentées même durant la semaine^ le devoir pascal si fidèlement accompli, que ceux qui l'omettent sont, dans nos campagnes surtout, de très rares exceptions ; les exercices des quarante heures au cours desquels on se croit au moins en honneur tenu de communier, ces autres communions si nombreuses du premier vendredi de chaque mois, la communion même plus fréquente chez un bon nombre, la communion quotidienne elle-même généralisée dans toutes nos communautés religieuses, nos premières communions partout si bien préparées et dont le spectacle est toujours si émouvant, la procession annuelle du Très-Saint-Sacrement dans les rues de toutes nos villes et de nos villages, la façon si pieuse et si touchante dont on porte et dont on accompagne le saint Viatique chez les malades et les actes de piété spontanée, provoqués par la rencontre du bon Dieu le long des routes, tout cela accuse au sein de notre
population le sentiment très vif d'une foi profonde et .d'un amour ardent envers la Très-Sainte-Eucharistie.
Et ce monastère des Glarisses dans lequel, au sein •de la pauvreté la plus parfaite et derrière les remparts d'une réclusion plus absolue encore que celle de Mademoiselle Le Ber, des âmes privilégiées sont vouées pour toute leur vie à l'adoration du jour et de la nuit, à la prière et à l'expiation, portant sans cesse aux pieds des autels les hommages et les supplications de tout un diocèse, n'est-il pas comme le résumé de tout ce que peut offrir à Jésus-Christ le peuple du diocèse de Valleyfleld,
L'œuvre eucharistique de ces religieuses se complète par le fait que tout le temps qu'elles ne passent pas auprès du tabernacle, elles l'emploient en vertu de leur règle et de leur vocation à travailler pour Jésus- Eucharistie, c'est-à-dire à confectionner les linges et les ornements d'autel pour les églises les plus pauvres.
En tout cela nos Glarisses ont un modèle tout trouve dans leur sainte fondatrice. La dévotion de sainte Claire envers le Saint-Sacrement était admirable, elle s'employait, même dans ses plus grandes maladies, à travailler pour les paroisses pauvres des environs. Et Dieu a voulu même durant sa vie glorifier en elle cette dévotion spéciale. La ville d'Assise était assiégée par une armée d'ennemis terribles qui voulaient surtout prendre et piller le monastère de Saint Damien. Sainte Glaire était malade à l'infirmerie, elle dit à ses sœurs effrayées de ne rien craindre ; elle se fait transporter à la porte même du couvent et demande que l'on mette près d'elle le Très-Saint-Sacrement renfermé dans un ciboire d'argent et dans une
boîte d'Ivoire, là se prosternant devant son Dieu elle lait cette prière : " Souffrirez-vous, ô Jésus ! que vos servantes faibles et sans défense tombent entre les mains des infidèles ? Je ne puis plus les garder, mais je vous les remets entre les mains et je vous supplie de les protéger dans une extrémité si terrible et si pressante. " Une voix comme celle d'un enfant lui répond: "Je vous garderai toujours." Alors sainte Glaire demande aussi protection pour la ville, le Sauveur la lui accorde, puis s'adressant à ses filles la Sainte leur dit : " Je vous donne ma parole, mes sœurs, que vous n'aurez point de mal, seulement confiez-vous en Dieu." A cet intant même les ennemis qui s'étaient déjà emparés du monastère, furent saisis de terreur et prirent la fuite. Sainte Claire avait sauvé son monastère et son peuple par la dévotion au Très-Saint-Sâcrement.
Nos Très Chers Frères, bien des ennemis sont à l'assaut et menacent la citadelle chrétienne. Ce ne sont plus des infidèles ou des barbares dont nous ayons à redouter la cruauté et le carnage ; non, il en veulent à nos âmes, à nos croyances, à notre sainte religion, à Jésus-Christ lui-même dans son règne sur nous et sur nos familles. Pour leur tenir tête et les repousser, pour les vaincre, sous quelque forme qu'ils nous attaquent, nous avons pour nous protéger, le Dieu de l'Eucharistie que nous servons, et les adorations perpétuelles, les austérités et les prières ardentes de nos Clarisses nous le rendront plus sûrement propice.
Eh ! bien donc, Nos Très Chers Frères, nous voici, tout près de ce Congrès Eucharistique qui se prépare •avec tant de soins et qui restera comme l'un des évè-
nements les plus mémorables de notre vie religieuse et même nationale. Alors que le Canada tout entier, l'Amérique, l'Europe et tous les pays du monde s'y intéressent et qu'il viendra de partout un si grand nombre de personnages pour y prendre part, comment pourrions-nous y demeurer un tant soit peu étrangers ou indifférents ? Ne devons-nous pas au contraire disposer toutes choses de manière à lui fournir le concours le plus effectif et à en retirer les avantages spirituels les plus précieux?
Ce diocèse qui vient à peine d'en être détaché, tient à Montréal par les fibres les plus intimes et les liens les plus étroits. Nous sommes de la même province, de la même famille religieuse, c'est donc en réalité notre Congrès Eucharistique aussi bien que celui de Montréal.
Nous allons nous y préparer avec ferveur, spécialement durant ce saint temps du carême pendant lequel une piété plus vive, des mortifications plus austères, des aumônes plus généreuses nous disposeront à une confession plus parfaite de nos fautes et à une communion pascale animée d'une foi plus profonde et d'un amour plus ardent. Que la pensée du prochain Congrès Eucharistique règne tellement dans nos paroisses et dans nos familles qu'il n'y ait point cette année d'exceptions à déplorer dans l'accomplissement de ce devoir essentiel de la religion. On communiera même plus souvent, on évitera d'une façon plus complète ce qui peut contrister Notre-Seigneur dans son tabernacle, on vivra dans sa grâce, dans Fétude et la jouissance des bienfaits eucharistiques.
Que peut-il y avoir de plus apte à nous faire entrer dans les vues de notre pieux pontife, Pie X, et à nous
faire travailler avec lui à restaurer toutes choses dans le Christ.
Et parce que c'est Marie, l'auguste vierge-mère qui nous a donné le Jésus que nous adorons dans la Sainte-Eucharistie, qu'elle est toujours sa mère et qu'elle est devenue la nôtre, nous invoquerons son secours, nous lui demanderons de nous aider à disposer nos cœurs pour qu'à l'exemple du sien ils soient toujours, par la dévotion eucharistique renouvelée à l'occasion du congrès, et de plus en plus accentuée et pratiquée, irrévocablement unis à celui de son divin Fils.
Sera notre présente Lettre Pastorale, lue au prône de toutes les églises et chapelles du diocèse où se fait l'office divin et au chapitre des communautés religieuses, à commencer le premier dimanche après sa réception.
Donné à Valleyfield, en notre palais épiscopal, sous notre seing et sceau, et le contre-seing de notre chancelier, le 2 février 1910, en la fête de la Purification de la Très-Sainte-Vierge-Marie.
JOSEPH - MEDARD,
Evêque de Valleyfield.
Par maudenient de Monseigneur,
J. Dokais, prêtre,
Chancelier.