Le conquérant de la Californie
C'est l'or de la Californie qui a porté le coup fatal à l'institution de l'esclavage aux États-Unis. Cette proposition peut vous paraître hardie ; cependant , j'essaierai de la soutenir devant vous , en traçant la biographie d'un homme dont les entreprises ont fait augmenter , en peu de temps , le nombre des États libres ou antiesclavagistes de la grande fédération républicaine. Remarquable à plus d'un titre , cet homme nons intéresse d'une manière spéciale, quand nous pensons à son origine française. On oublie trop vite le rôle important que l'élément français a joué dans l'histoire et dans la formation des États-Unis. Cependant , cet élément existe au Nord , sur la frontière du Canada, dans cette ancienne possession française , dont les colons vont volontiers se fixer dans l'Union. Il existe au Sud, dans les États, nés sur ce vaste territoire de la Louisiane , dont le nom suffit pour réveiller le souvenir de l'origine des premiers planteurs. Il paraît enfin dans de nombreuses émi-
grations récentes, et c'est à la suite d'une de ces dernières que la France a donné à l'Amérique le futur conquérant de la Californie.
Cet homme, c'est Jean-Charles Frémont , né le 21 janvier 1813, à Savannah, en Géorgie, d'un Français, venu en Amérique pour des raisons inconnues, et que nous voyons d'abord établi à Norfolk, en Virginie, comme professeur, enseignant sa langue maternelle. La mère, issue de la famille de Washington, avait épousé, très-jeune , un homme riche et âgé, le Major Pryor. Après avoir duré douze ans, cette union malheureuse se termina par le divorce. Chacun des deux partis trouva à se remarier bientôt : M. Pryor se laissa épouser par sa gouvernante ; M" Pryor , plus hardie , accepta M. Frémont , le professeur , qui , je le suppose, ne s'attendait pas à ce que l'or de la Californie deviendrait un jour le patrimoine de sa famille. Mais il ne vécut pas assez pour voir les succès de son fils ; il mourut en 1818 , quand l'enfant avait seulement cinq ans.
La veuve alla se fixer à Charleston , dans la Caroline du Sud, et, arrivé à l'âge de quinze ans, Jean- Charles commença à suivre les cours du collège communal. Pendant quelque temps, il fut très-studieux et se distingua par son aptitude pour les sciences mathématiques. Mais, un jour, notre jeune homme fit la connaissance d'une petite créole des Antilles , dont les cheveux et les yeux lui paraissaient bien plus noirs que l'encre qu'il mettait sur son papier, — observation d'histoire naturelle qui nuisit beaucoup à ses autres études. Souvent absent de sa personne , et toujours absent d'esprit, l'élève dissipé
se vit un jour renvoyé par ordre des chefs de l'établissement , dont la clairvoyance pressentait , sans doute , le rôle que ce petit Franco-Américain avait à jouer autre part. Dans l'embarras du moment , Frémont se fit d'abord professeur libre, de mathématiques, et, en 1833, à l'âge de vingt ans, il obtint une place à bord d'un vaisseau de la marine des États- Unis.
Après avoir croisé , pendant plus de deux ans , dans les parages de l'Amérique méridionale , Frémont revint à Charleston et obtint les grades de bachelier et de licencié au collège même qui l'avait expulsé. Ayant réussi , bientôt après, dans un concours pour l'enseignement des mathématiques dans la marine, Frémont préféra cependant une place d'ingénieur de chemin de fer. En ceci , son instinct le servit bien ; lorsqu'on songe à l'importance des voies ferrées pour un pays de l'étendue des États-Unis , et à la rapidité avec laquelle les parties centrales du réseau actuel ont été exécutées depuis l'époque dont nous parlons , on doit convenir que Frémont , tout jeune qu'il fût , sut faire un choix heureux en dirigeant ses efforts de ce côté. Aussi rendit-il des services notables en participant à la construction de plusieurs lignes traversant l'intérieur encore inculte des États de l'Ouest , qu'il s'agissait de livrer à la colonisation.
Voilà donc son rôle de futur explorateur géographique commencé ! A partir de ce moment , on voit cet homme actif et énergique, unissant l'élasticité française à la persistance américaine , endurer le froid ? la faim et tous les dangers, toutes les priva-
tions dès qu'il s'agit de frayer des voies nouvelles à la civilisation de son pays.
Sa première campagne dans le Far West, Frémont la fit sur les parties supérieures du Missouri , en accompagnant un savant français , M. Nicollet , qui s'y rendait en mission du gouvernement des États-Unis , pendant l'hiver de 1838 à 1839. Cet emploi lui valut une place de lieutenant dans le corps des ingénieurs de topographie.
De retour à Washington, où il fut occupé à dresser des cartes, Frémont fit, vers 1840, la connaissance de miss Jessie Benton , fille du colonel Benton , sénateur pour l'État du Missouri. Vivement épris d'elle, il demanda sa main; mais, la jeune personne n'ayant que quinze ans, le père, tout en témoignant sa haute estime à Frémont, repoussa pour le moment toute idée de mariage. Ce fut probablement sur la demande du sénateur que le jeune amoureux se vit subitement renvoyé aux confins occidentaux des États-Unis, où il y avait plus d'ours que de filles à marier. Frémont termina rapidement sa mission et , revenu à Washington, il prit sa revanche à l'américaine , en contractant un mariage secret avec miss Benton, le 49 octobre 1841.
A cette époque, les États-Unis ne possédaient, sur les bords de l'Océan Pacifique , que le territoire de l'Orégon. Cette contrée, dont on ne connaissait que la côte , touchait , au sud, à la Californie, qui appartenait alors au Mexique; au nord, aux possessions des Anglais, qui les auraient étendues volontiers jusqu'à la frontière mexicaine. Frémont, avec Tintuition du génie , comprit la nécessité de trouver des voies
de communications régulières et directes entre les bassins du Mississipi et du Missouri d'un côte , et la colonie américaine du Pacifique de l'autre. Cette colonie , si importante déjà pour le moment , si féconde en promesses pour l'avenir , on ne pouvait l'atteindre que par les détours immenses des voies maritimes. Quant à la voie de terre, elle offrait toutes les difficultés, tous les dangers imaginables. Le désert, hanté seulement par les Indiens et les chasseurs aventureux de castors et de buffles, qu'on nomme Trappers , commençait à mi-chemin entre l'Océan Atlantique et le Pacifique. A l'ouest du Mississipi , quelques États s'étaient formés dans les bassins inférieurs du Missouri et de l'Arkansas ; mais on ne pénétrait que difficilement dans les parties supérieures de ces vallées, où de nouveaux États, le Ransas , le Nebrasha et le Colorado , se sont formés depuis.
Des difficultés plus grandes encore se trouvaient au-delà de ces régions.
A l'ouest des grandes sources qui forment les affluents occidentaux du Mississipi, la chaîne des Montagnes-Rocheuses dresse ses pics alpestres , et l'explorateur, ayant franchi celte redoutable barrière qui traverse le continent entier du Nord au Sud , se trouve devant un nouveau désert. Ce désert, c'est un plateau immense qui s'étend vers le Pacifique sur une largeur moyenne de 400 lieues, une nouvelle rangée de monts très-élevés , la Sierra -Nevada , le limite à l'Ouest, en le séparant ainsi du bord de la mer. Ce plateau contient le grand lac Salé , et sa partie septentrionale, nommée Utah, donna depuis asile aux
Mormons , expulsés des États orientaux de l'Union. Au nord-ouest de l'Utah commence seulement le territoire de l'Orégon , qu'il s'agissait d'atteindre.
Frémont demanda et obtint du département de la Guerre la charge d'explorer d'abord les passes des Montagnes-Rocheuses. Il quitta Washington le 2 mai 1842, visita le bassin du Ransas, et, arrivé aux Montagnes-Rocheuses, il fit, avec quatre de ses hommes, le 15 août, l'ascension d'un pic de 13,750 pieds de hauteur, auquel il a laissé son nom.
Son rapport sur la nature et la configuration du sol, qu'il étudia pendant ce voyage, causa une admiration générale. Le Congrès en prit connaissance, A. Humboldt en fit un grand éloge, et l'Athénée de Londres le proclama aussi parfait que possible dans son genre.
. L'année suivante , Frémont entreprit de nouvelles recherches. Cette fois, il pénétra jusqu'aux sources de l'Orégon ou Columbia-river , qui envoie ses eaux dans l'Océan Pacifique; il reconnut Je premier, avec une précision scientifique , la situation et l'étendue du grand lac Salé, au sujet duquel on n'avait eu, avant lui , que des notions très-vagues. Suivant les sinuosités de l'Orégon , Frémont arriva enfin près de son embouchure, au fort Vancouver : le problème de trouver une route de terre presque directe, entre les deux Océans, était résolu. Après six jours de repos seulement, l'ingénieur se remit en marche, le 10 novembre , pour revenir sur ses pas , cherchant à atteindre la vallée supérieure du Colorado, qui envoie ses eaux dans le Pacifique , comme l'Orégon , mais par une direction presque opposée. Des neiges pro-
fondes l'empêchèrent de franchir les passes.des montagnes, et il aurait péri dans le désert avec toute sa troupe, s'il n'avait pris la résolution hardie de croiser la chaîne de la Sierra-Nevada pour gagner la baie de San Francisco, sous la latitude de laquelle on se trouvait.
Les guides indiens avaient déclaré qu'une entreprise pareille ne pouvait qu'échouer ; cependant l'énergie et l'intelligence de Frémontla firent réussir ; après une marche de quarante jours , il arriva en Californie, avec ses hommes réduits à l'état de squelettes, et ayant perdu la moite de ses bêtes de somme. Le 24 mars ^844, il repartit et revit son point de départ en juillet , après une absence de quatorze mois, pendant lesquels il avait eu presque toujours des neiges en vue.
Quand il eut fait son rapport , Frémont fut nommé capitaine , en janvier 1845 , et bientôt il entreprit un troisième voyage. Après de nouvelles privations et de nouveaux dangers , parmi lesquels il ne faut pas oublier les combats contre les Indiens hostiles, Frémont atteignit encore une fois la Californie , au commencement de l'année 1846. Laissant sa troupe derrière lui , il se rendit d'abord seul à Montérey , résidence du gouverneur mexicain, pour obtenir la permission d'y faire venir ses hommes , qui avaient besoin de se reposer de leurs fatigues.
A cette époque , la bonne entente était loin de régner entre le Mexique et les États-Unis , pour les causes que voici: depuis 1830, des colons angloaméricains avaient envahi peu à peu une des plus importantes provinces du Mexique , le Texas. En
4836, les Texiens se déclarèrent indépendants, ei dix ans après , leur république s'annexa à celle des Etats-Unis. Des faits analogues commençaient à se préparer dans le Nouveau-Mexique et en Californie , de sorte que les autorités mexicaines , craignant de voir arriver les mêmes résultats, se montrèrent, dans la mesure de leur force, hostiles à leurs voisins. C'est pourquoi Frémont , au lieu d'obtenir un accueil hospitalier en Californie , reçut l'ordre d'évacuer immédiatement le pays. Il refusa , et comme le gouverneur , général Castro , se préparait à marcher contre lui, il prit, avec sa petite troupe, composée seulement de soixante-deux hommes , une forte position à une distance de trente milles de Monter ey. « Nous n'avons fait tort à personne », écrivait-il alors, le 10 mars 1846, an consul américain de cette ville, « et si l'on vient nous attaquer , nous comptons mourir ici , homme par homme, sous le pavillon de notre pays. » éLe général Castro se contenta de ranger son armée au pied des retranchements américains. Après avoir attendu en vain son attaque pendant quatre jours , Frémont leva son camp et se dirigea vers le Nord pour gagner l'Orégon , sans être inquiété par les Mexicains. En route, il reçut des ordres inattendus de son gouvernement, qui donnèrent subitement un caractère politique et militaire à son expédition.
Pour bien comprendre ce changement de son rôle, il faut dire quelques mots de l'histoire du pays dans lequel il se trouvait alors.
L'étymologie du nom de la Californie est douteuse. Selon les uns, c'est une corruption d'un nom indien ; selon les autres , une composition des mots latins
calïda et fornax ; en Espagnol , calienie fornalla , fournaise ardente. Un oflieier de Cortez , Bernai Diaz de Castillo , toucha le premier cette terre , si riche en toutes choses et si admirablement située en face de l'Asie. Après, lui vint, en 1579, le navigateur anglais Sir Francis Drake , qui lui donna le nom de New- Albion , la Nouvelle-Albion, Ces explorations , trèspassagères d'ailleurs , ne se rapportèrent qu'à la vieille Californie, qui reste encore aujourd'hui aux Mexicains. Les missions que les Jésuites y fondèrent, depuis 1683, ne s'étendirent jusqu à la Nouvelle-Californie, dite Supérieure, qu'en 1769. Quatrevingt-dix ans après cette date, ce dernier pays avait une population de plus d'un demi-million d'habitants, composée de toutes les nations du monde , parmi lesquelles il faut mentionner 50,000 Chinois et 65,000 Indiens. Si New-York tourne son vaste port vers l'Europe, San Francisco offre sa rade magnifique au monde asiatique , et l'on ne saurait dire laquelle de ces deux villes sera la plus importante dans cent ans.
Sous la domination espagnole, les deux Californies n'ont presque pas d'histoire. A partir de 1822, elles furent des provinces de la République mexicaine , dont les chefs virent cependant plus d'une fois leur autorité mise en doute par les velléités d'indépendance des rares colons de ce pays éloigné.
De 1843 jusqu'en 1846, des milliers de colons anglo- américains vinrent s'y fixer, et i'on pouvait déjà prévoir le moment où ils seraient, par le fait, les maîtres du pays , lorsqu'en 1846 la guerre éclata entre le Mexique et les États-Unis, au sujet des limites mal définies du Texas. La nouvelle de ces
conflits arriva en Californie au moment où Frémont allait quitter ce pays, et les dépêches de Washington, mentionnées tout a l'heure, le chargèrent de veiller aux intérêts des colons américains, habitant la Californie. Comme les autorités mexicaines , prévenues de leur côté de l'imminence d'une guerre, se préparaient à détruire les établissements américains , les colons coururent aux armes et £e rallièrent autour de leur compatriote, qui venait de montrer tant de fermeté et de courage.
Voilà donc notre explorateur placé à la tète d'une armée très-petite, mais composée d'hommes intrépides comme les zouaves et rompus à toutes les fatigues de la guerre par la rude existence du chasseur dans le désert ou du pionnier défrichant les terrains vierges. En peu de temps, presque toute la Californie-Supérieure fut an pouvoir de Frémont qui, d'ailleurs, reçut bientôt des renforts. Le 4 juillet, les colons américains l'avaient élu gouverneur du pays conquis; le 10, il apprit que le commodore Sloat , arrivé avec la flottille du Pacifique , s'était emparé de Montérey. Le 19 déjà , Frémont l'y avait rejoint à la tête de lhO carabiniers à cheval.
Un nouveau chef, le commodore Stockton , arriva bientôt avec la frégate Congress ; il apporta à Frémont le grade de lieutenant-colonel et le confirma comme gouverneur du pays, commandant le bataillon des volontaires de la Californie. Battus dans deux rencontres, les Mexicains renoncèrent bientôt à la possession de la Californie-Supérieure, et déjà, le 13 janvier 1847, Frémont parvint à conclure avec eux une capitulation qui mit fin aux hostilités.
Au moment où Frémont, ayant rendu tant de services à son pays, pouvait s'attendre à en être récompensé , survint un incident qui le plaça dans la plus fausse position. Outre le secours porté par leurs vaisseaux, les Américains avaient reçu un renfort par la voie de terre, pendant la lutte même que nous avons mentionnée. Ce renfort était commandé par le général Kearney , qui venait de faire la conquête du Nouveau-Mexique. Kearney prétendit avoir droit au commandement en chef, exercé auparavant par le commodore Stockton, et ce dernier refusant de lui céder , Frémont se trouva , sans qu'il y eût de sa faute, engagé dans un conflit de pouvoirs entre deux hommes revêtus de grades militaires supérieurs au sien. Ne sachant auquel des deux il devait obéir, il préféra, dans le doute, reconnaître l'autorité du commodore Stockton, qui était arrivé le premier. Malheureusement , quelques mois après , au printemps de 1847 , des dépêches de Washington tranchèrent la question en faveur du général Kearney. Frémont s'empressa de se mettre aux ordres de ce dernier , mais Kearney ne dissimula pas son mécontentement. Au mois de juin , ce général se remit en route vers l'Est, ordonnant à Frémont de le suivre , et , ayant atteint le fort Leavenworth, sur le Missouri . il le fît arrêter et l'envoya prisonnier à Washington , l'accusant d'avoir manqué aux lois de la discipline militaire.
La route qu'il fallait suivre conduisit d'abord aux bords du Mississipi et à St-Louis , où l'arrivée de Frémont mit toute la ville en émoi. Pleins de reconnaissance pour les services qu'ils r^W rendus au
pays , les habitants de la Reine de l'Ouest lui firent une ovation extraordinaire et l'invitèrent à un banquet , honneur que Frémont déclina à cause de la situation délicate dans laquelle il se trouvait. Parvenu à Washington, le 16 septembre, Frémont, toujours prisonnier , fut consterné par la nouvelle que sa mère était mourante à Gharleston , et , laissé libre sur parole, il franchit, en trois jours, l'espace considérable qui sépare la capitale fédérale de celle de la Caroline du Sud , pour arriver quelques heures trop tard. Frémont revint à Washington et demanda d'être jugé par une Cour martiale. Cette Cour, forcée de lui donner tort pour la forme, le déclara coupable envers un officier supérieur, et proposa sa destitution ; mais en même temps un vote de majorité le recommandait à la clémence du président Polk. Ce dernier ne confirma le jugement que sur les points d'accusation les moins graves, et offrit à Frémont sa grâce quant à la peine prononcée. Ce pardon , Frémont le refusa de la manière la plus absolue, déclarant qu'il ne se sentait coupable d'aucun délit ; en même temps, il donna sa démission de lieutenantcolonel.
Tout à l'heure , nous verrons quelle réparation éclatante l'opinion publique de son pays lui réservait pour le consoler de cette disgrâce imméritée.
Le 14 octobre 1848, Frémont partit pour une quatrième expédition dans l'Ouest , cette fois sans rôle officiel , mais pour son compte et à ses frais. Il ne prit avec lui que trente-trois hommes et cent-vingt mules. Le but de ce nouveau voyage était de trouver, dans la région située au sud de ses explorations an-
térieures, une route conduisant du Nouveau-Mexique en Californie. Son point de départ étant Santa-Fé, la capitale du Nouveau-Mexique, il fallait croiser deux fois les Montagnes-Rocheuses, qui forment une double chaine entre ce pays et la vallée du Colorado ; plus la Sierra-Nevada , qui sépare cette vallée de celle du Sacramento. Arrivés dans la partie la plus difficile de ces montagnes , qu'on appelle la Grande Sien*a , les voyageurs perdirent leur chemin dans la neige. Us endurèrent les privations les plus terribles: un tiers périt; d'autres ne se sauvèrent que par des actes de cannibalisme.
Ces actes, Messieurs, il faut le dire avec un regret inutile, sont moins rares parmi les explorateurs des régions inconnues de notre globe qu'on ne voudrait le croire. Les loups ne se mangent pas entre eux , mais les savants se voient quelquefois dans la nécessité de le faire. La géographie aussi veut ses victimes, dit l'anglais Baker, un des explorateurs les plus récents des sources du Nil. Et quelquefois , chose terrible et sublime à la fois , ces victimes sont des hommes qui se sacrifient pour prolonger l'existence de leurs compagnons.
Les survivants de cette expédition de Frémont furent forcés de revenir sur leurs pas jusqu'à Santa- Fé. Cependant l'ingénieur intrépide , après avoir recruté sa troupe , repartit et réussit à gagner les bords du Sacramento, au printemps de 1849.
Un an avant cet événement, les mines d'or de la Californie avaient été découvertes , et Frémont arrivait encore à temps pour faire, dans de bonnes conditions, l'acquisition de vastes terrains, contenant
des gisements du précieux métal Dès lors, il s'établit définitivement dans le pays, et l.i Californie, ayant à élire ses deux sénateurs, le nomma le premier en décembre 1849. Auparavant déjà, le général Tayior, le conquérant du Mexique , devenu président des États-Unis après Polk , lui avait témoigné son estime en le nommant commissaire pour la régularisation de la frontière entre les deux Californies.
Frémont ne siégea au Sénat fédéral que pendant l'année 1850. A cette époque , il reçut de nouveau les preuves que l'Europe appréciait ses travaux aussj bien que l'Amérique.
Des médailles d'or lui furent envoyées par la Société royale de géographie de Londres et par A. Humboldt , au nom du roi de Prusse ; la Société de géographie de Berlin le nomma membre honoraire. En 1852, il fit un voyage en Europe, pendant lequel il trouva partout l'accueil le plus sympathique et le ^^-» mieux mérité. . *^*n
Pendant qu'il résidait à Paris, Frémont apprit que le Congrès avait mis a l'étude trois voies, destinées à relier les bords du Mississipi au Pacifique. Immédiatement il se décide à entreprendre une cinquième expédition ; il quitte Paris en juin 1853 , et , au mois de septembre déjà , nous le voyons en route pour l'Ouest. Ce voyage de Frémont, exécuté encore à ses frais, fut couronné d'un nouveau succès, mais d'un succès acheté au prix des plus grandes fatigues. Engagés de nouveau dans les passes des Montagnes- Rocheuses , Frémont et sa suite se virent, par le manque de vivres, réduits à la nécessité de se nourrir de la chair de leurs chevaux , qu'ils abattirent suc-
cessivement ; enfin , cette dernière ressource faisant également défaut , ils restèrent sans aucune nourriture pendant quarante-huit heures.
En 1855 , Frémont , désireux de faire imprimer le récit de ses voyages , vint se fixer à New-York , avec sa famille. Dès cette époque, le parti républicain, adversaire de l'extension de l'esclavage et surtout de son introduction dans les États nouvellement acquis , l'envisagea comme un de ses chefs politiques, qu'il pourrait porter candidat à la présidence. Frémont avait , en effet , rendu un service signal» à leur cause, en s'opposant de toutes ses forces à l'introduction de l'esclavage dans la Californie, lorsque ce territoire , nouvellement acquis , se constitua comme État. Grâce à lui , le principe du travail libre avait fini par triompher dans ce pays, si important pour le développement futur des États-Unis. Cependant il est curieux de voir combien , aux approches mêmes du moment où l'abolition totale de l'esclavage devait être amenée par la force des choses , les adversaires les plus décidés de cette institution la ménageaient encore dans les limites qu'elle avait alors.
Quand on songe qu'au plus fort de la guerre de Sécession, le président Lincoln, de même que le général Grant, candidat actuel des Républicains pour l'élection présidentielle de la fin de#.d868, déclarèrent formellement qu'ils ne luttaient pas pour l'émancipation des Noirs , mais pour le maintien de l'union telle qu'elle avait été, on ne peut s'étonner d'entendre Frémont, sept ans plus tôt, en 1856, dire dans un discours public : « En principe, je suis l'adversaire de l'esclavage ; cependant je crois qu'il
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ne faut pas y toucher dans les États où. il est établi et garanti par la souveraineté individuelle de ces États ; seulement , je m'opposerai toujours à son extension. »
Si fortement limité que ce programme puisse nous sembler à présent , il contenta pleinement le parti républicain qui , à cette époque , n'avait encore rien de commun avec les abolitionnistes purs, maîtres du Congrès en ce moment. Aussi, en 1856, les Républicains choisirent-ils Frémont pour leur candidat dans une de ces grandes réunions préparatoires , où les partis mesurent leurs forces et se donnent une organisation solide pour la lutte définitive.
Frémont, acceptant cette candidature, eut pour adversaires les Démocrates , vieux parti , résultant de l'alliance entre les Esclavagistes modérés du Sud et d'une grande fraction politique du Nord qui voulait à tout prix le maintien de l'union. Quatre ans après , en 1860, cette alliance dut se rompre à cause des actes illégaux à l'aide desquels les Sudistes, les armes à la main , essayaient d'étendre le domaine de l'esclavage. A l'époque dont nous parlons, en 1856, elle tenait encore bon; les Démocrates du Nord , unissant leurs votes à ceux des planteurs du Sud , remportèrent une dernière victoire , et leur candidat , Buchanan , cet homme détat d'ancienne date qui est mort il y a quelques mois , battit son jeune rival avec une faible majorité,
Plus d'une fois les hommes politiques les plus importants , les plus habiles, les plus populaires de l'Amérique du Nord , comme, par exemple, le célèbre orateur et diplomate Glay, le grand conciliateur,
qui fut pendant de longues années président soit du Sénat, soit de la Chambre des Représentants, ont succombé dans les grandes élections présidentielles, sans y perdre de leur autorité. Pour Frémont , qui entrait pour la première fois dans l'arène politique , ce fut un triomphe d'obtenir une minorité très-imposante. Telle fut la réparation que son pays lui fit au sujet de l'affront qu'il avait reçu à son retour de la Californie conquise.
Pendant les quatre ans de la présidence de Buchanan , Frémont habita ce nouvel État, occupé presque entièrement de ses affaires personnelles, lu» guerre de Sécession ayant éclaté , il y prit part dans les rangs des armées du Nord; mais ici les documents commencent à faire défaut , de sorte qu'il nous est impossible de préciser le rôle, d'ailleurs peu considérable , qu'il y joua.
Messieurs, s'il est permis d'augurer de l'avenir par le passé , tout porte à croire que la carrière de cet homme , jeune encore , est loin d'être terminée aujourd'hui.
Les citoyens des États-Unis, si jaloux de la gloire comme des intérêts de leur pays, ne peuvent oublier que Frémont, l'ingénieur, en explorant les vastes régions incultes de l'Ouest, a donné, pour ainsi dire, naissance à plusieurs nouveaux États qui s'y sont formés depuis. Mais son mérite ne s'arrête pas là. La découverte des voies qui conduisent vers l'Orégon et la Californie , et la conquête d'une partie de ce dernier pays, ont appelé l'attention et l'activité des Américains vers les bords du Pacifique ; elles leur ont garanti des possessions certaines sur ce point si
important du globe , d'où les efforts réunis de leurs voisins au nord et au sud, des Anglais et des Mexicains , allaient les exclure pour longtemps , peut-être pour toujours. Enfin , les événements résultant indirectement des efforts de Frémont, ont porté le dernier coup au tléau qui menaçait de plus en plus l'avenir de la grande Fédération républicaine, à l'Esclavage.
Pour plus de clarté , qu'il nous soit permis de dire ici quelques mots sur ce dernier sujet.
Depuis une cinquantaine d'années, tous les conflits entre les partis politiques des États-Unis avaient abouti à la question de savoir s'il fallait conserver, étendre ou supprimer cette institution. Ne pouvant s'entendre complètement , les partis avaient toujours fini par maintenir le statu quo. Pour atteindre ce but, il s'agissait surtout de conserver l'équilibre des voix au Sénat, auquel chaque État, comme tel, envoyait deux délégués. Aussi , quand de nouveaux États se formaient dans les déserts de l'Ouest , dans la vallée du Mississipi ou sur les bords des grands lacs du Nord, l'Union prenait-elle la précaution d'admettre dans son sein, tour à tour , un État à esclaves et un État libre. C'est par cette convention qu'on obtenait de temps à autre la conclusion d'un armistice entre les Esclavagistes et leurs adversaires; cependant cet état de choses ne pouvait durer pour les raisons que voici.
Vers 1840 arriva le moment où les États à esclaves, enserrés entre la mer, le Mexique et les États libres du Nord, se virent dans l'impossibilité d'augmenter leur nombre , tandis que le Nord avait
à l'ouest , entre les Montagnes-Rocheuses et la frontière canadienne , des régions immenses , où l'affluence des colons blancs allait former un État libre après l'autre. Le Sud sentit qu'il fallait rompre ce cercle fatal pour ne pas succomber lentement, . mais sûrement , sous le poids de la majorité qui se préparait pour le Nord , et , ne pouvant le faire d'une manière légale , il eut recours à d'autres moyens. De ce moment date cette politique de vio lence et d'agression, qui a tant fait décrier les États- Unis de 4840 à 1860; politique favorable aux invasions qui se dirigèrent, en dépit du droit des gens, contre le Mexique , le Nicaragua et l'île de Cuba , dans le but unique de conquérir de nouveaux territoires où l'on pourrait former de nouveaux États à esclaves. Mais un jour, et ce fut le lendemain de l'annexion du Texas, cette politique perfide tourna contre ses auteurs de la manière la plus imprévue.
Le Sud avait réussi à obtenir l'admission du Texas dans l'Union comme État à esclave, et ce fut une acquisition d'autant plus précieuse que ce pays, vaste comme la France , pouvait être divisé plus tard en deux États, ce qui vient d'arriver en effet. La guerre contre le Mexique survenue en 1846, à Ja suite de cette annexion, les États-Unis firent la conquête de l'espace immense du Nouveau-Mexique , ainsi que de la Californie. Le Sud allait profiter de ces acquisitions et implanter l'esclavage dans les pays conquis, lorsqu'un événement incalculable, arrivant à l'improviste , changea complètement la situation.
Cet événement , si fécond en résultats , fut la
découverte des mines d'or de la Californie. Nous avons constaté , au commencement de ce mémoire , quels furent immédiatement l'affluence de la population blanche et le développement du travail libre dans ce pays. Or , ce dernier une fois établi , l'introduction de l'esclavage , qui le dégraderait , devient une impossibilité. Après une lutte acharnée entre les partis , la Californie fut donc constituée en État libre , et les territoires de l'Ouest allaient suivre son exemple. L'attraction magique de l'or californien ayant attiré le torrent d'une immigration universelle, ces territoires , situés entre les Montagnes-Rocheuses et les côtes de la Californie et de l'Orégon — régions explorées par Frémont — se peuplèrent dans quelques années , et l'on y vit naître de nouveaux États, comme le Colorado, le Montana, le Nevada, qui, bannissant l'esclavage, donnèrent une majorité définitive au parti républicain. -, f . n
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On sait ce qui est arrive depuis,
En 1860 encore , les hommes du Nord se montraient disposés à n'user de leur avantage qu'avec une modération extrême. Cependant le Sud, prévoyant le moment où les Abolitionnistes purs , parti faible encore , mais actif, arriveraient au pouvoir, le Sud, dis-je, prononça sa séparation et commença la guerre de Sécession le jour où l'élection du président Lincoln fut connue. Après trois ans de lutte , Lincoln, ayant épuisé tous les moyens de conciliation possibles, se décida enfin à déclarer l'émancipation entière et immédiate de la race noire , et l'abolition de l'esclavage aux États-Unis est aujourd'hui un fait accompli.
Messieurs , c'est par cet enchaînement extraordinaire et cependant logique des événements que Frémont , donnant la Californie aux États-Unis , détermina le mouvement qui vienl de changer la face et les destinées de l'Amérique du Nord. Le problème de l'émancipation résolu , l'avenir de la grande République fédérative garanti : tels sont les résultats auxquels on est parvenu ; et ces résultats , tout immenses qu'ils sont , les États-Unis les doivent , en partie , à la science , au courage et à l'énergique persévérance de Frémont.