VI WATERLOO
Thèse two authors delighted especially in describing the characters and events of the Révolution and the first Empire, and most of the " Contes ** relate to this period, fumishing some admirable side-lights in the history of those stirring times, while the " Romans nationaux ** give us admirable descriptions of some of the chief events of the period. Notwithstanding their patriotic tone, they are not wanting in criticisms on the way in which the people allowed themselves to be led astray by their rulers. Their constant proclaiming of the gospel of peace deserves spécial mention. They show, on almost every page, the gênerai absurdity and universal iniquityof the appeal to arms.
This partnership, after lasting for over forty years, and producing more than thirty separate works, was brôken for reasons which do not seem to do much crédit to the character of Mr. Erckmann.
Previously to 1871 Pfalzburg belonged to France, but being in Alsace, it was in that year annexed to Germany along with the rest of that province. In spite of the fact that most of the works written by Erckmann-Chatrian after 1870 express the most intense hatred of the Germans, as for example, "Le Brigadier Frédéric'' and '' Histoire d un Français chassé par les Allemands,'' Erckmann continued to réside in Pfalzburg, while Chatrian removed to St. Dié, in France. Thus a coldness sprung up between them, but no open rupture took place until in 188g, when Erckmann claimed a share of the proceeds of some dramas written by Chatrian in collaboration with several other friends, but with which Erckmann had nothing whatever to do, although they bore the usual name, " Erckmann-Chatrian." This demand led to a law suit, and Chatrian was compelled to pay Erckmann over 22,000 francs, and the friendship of over fifty years standing was hopelessly disrupted.
Ceux qui n*ont pas vu la gloire de l'Empereur Napoléon dans les années 1810, 1811, et 1812 ne sauront jamais à quel degré de puissance peut monter un homme.
Quand il traversait la Champagne,^ la Lorraine ou TAlsace, les gens, au milieu de la moisson ou des vendanges, 5 abandonnaient tout pour courir à sa rencontre ; ^ il en arrivait* de huit et dix lieues; les femmes, les enfants, les vieillards se précipitaient sur sa route en levant les mains, et criant: Vive V Empereur! vive V Empereur! On aurait cru que c'était Dieu ; qu'il faisait respirer le 10 monde, et que si par malheur il mourait, tout serait fini. Quelques anciens de la République qui hochaient la tête et se permettaient de dire que l'Empereur pouvait tomber, passaient pour des fous. Cela paraissait contre nature, et même on n'y pensait jamais. 15
Moi, j'étais en apprentissage, depuis 1804, chez le vieil horloger Melchior Goulden, à Phalsbourg.* Nous demeurions au premier étage de la grande maison qui fait le coin en face du Bœuf-Rouge^ près de la porte de France.® 20
C'est là qu'il fallait voir "^ arriver des princes, des ambassadeurs et des généraux, les uns à cheval, les autres en calèche, les autres en berline, avec des habits galonnés,
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des plumets, des fourrures et des décorations de tous les pays. Et sur la grande route il fallait voir passer les courriers, les estafettes, les convois de poudre, de boulets, les canons, les caissons, la cavalerie et l'infanterie !
5 Quel temps ! quel mouvement !
On chantait presque tous les mois des Te Deum ^ pour quelque nouvelle victoire, et le canon de l'arsenal tirait ses vingt et un coups, qui vous faisaient trembler le cœur. Dans les huit jours qui suivaient, toutes les familles
10 étaient dans l'inquiétude, les pauvres vieilles femmes surtout attendaient une lettre ; la première qui venait, toute la ville le savait : " Une telle ^ a reçu des nouvelles de Jacques ou de Claude ! " et tous couraient pour savoir s'il ne disait rien de leur Joseph ou de leur Jean-Bap-
15 tiste. Je ne parle pas des promotions, ni des actes de décès ; les promotions, chacun y croyait, il fallait bien remplacer les morts; mais pour les actes de décès, les parents attendaient en pleurant, car ils n'arrivaient pas tout de suite, quelquefois même ils n'arrivaient jamais,
20 et les pauvres vieux espéraient toujours, pensant : " Peutêtre que notre garçon est prisonnier. . . . Quand la paix sera faite, il reviendra. . . . Combien sont revenus qu'on croyait morts!'' Seulement la paix ne se faisait jamais ; une guerre finie, on en commençait une autre.
25 II nous manquait toujours quelque chose, soit du côté de la Russie, soit du côté de l'Espagne ou ailleurs; — l'Empereur n'était jamais content.
Souvent, au passage des régiments qui traversaient la ville, le père Melchior, après avoir regardé ce défilé, me
30 demandait tout rêveur ;'-^''^
" Dis donc, Joseph, combien penses-tu que nous en avons vu passer depuis 1804 ?
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 3
— Oh! je ne sais pas, monsieur Goulden, lui disais- je, au moins quatre ou cinq cent mille.
— Oui . . . au moins ! faisait-il.^ Et combien en as-tu vu revenir ? "
Alors je comprenais ce qu'il voulait dire, et je lui ré- 5 pondais ;
"Peut-être qu'ils rentrent par Mayenee, ou par une autre route. ... Ça n'est pas possible autrement ! "
Mais il hochait la tête et disait :
" Ceux que tu n'as pas vu revenir sont morts, comme 10 des centaines et des centaines de mille autres mourront, si le bon Dieu n'a pas pitié de nous, car l'Empereur n'aime que la guerre ! Il a déjà versé plus de sang pour donner des couronnes à ses frères, que notre grande Révolution pour gagner les Droits de l'Homme." ^ 15
Nous nous remettions à l'ouvrage, et les réflexions de M. Goulden me donnaient terriblement à réfléchir.
Je boitais bien un peu de la jambe gauche, mais tant d'autres avec des défauts avaient reçu leur feuille* de route tout de même ! Cela me paraissait terrible, non 20 seulement parce que je n'aimais pas la guerre, mais encore parce que je voulais me marier avec ma cousine Catherine des Quatre- Vents.* Nous avions, été en quelque sorte élevés ensemble. Elle approchait de ses dixhuit ans; moi j'en avais dix-neuf, et la tante Margrédel 25 paraissait contente de me voir arriver tous les dimanches de grand matin * pour déjeuner et dîner avec eux. ^
Tout le monde savait que nous devions nous marier un jour; mais si j'avais le malheur de partir à la conscription, tout était fini. Je souhaitais d'être encore mille 30 fois plus boiteux, car, dans ce temps, on avait d'abord pris les garçons, puis les hommes mariés, sans enfants,
4 HISTOIRE d'un conscrit DE 1813.
et malgré moi je pensais : " Est-ce que les boiteux valent mieux que les hommes mariés ? est-ce qu'on ne pourrait pas me mettre dans la cavalerie ! " Rien ^ que cette idée me rendait triste : j'aurais déjà voulu me sauver.' -^ * "
6 Mais c'est principalement en 1812, au commencement de la guerre contre les Russes, que ma peur grandit. Depuis le mois de février jusqu'à la fin de mai, tous les jours nous ne vîmes passer que des régiments et des régiments : des dragons, des lanciers de toutes les cou-
10 leurs, de l'artillerie, des caissons, des ambulances, des voitures, des vmés,' toujours et toujours, comme une rivière qui coule et dont on ne voit jamais la fin.
Enfin, le 10 mai de cette année 181 2, de grand matin, les canons de l'arsenal annoncèrent le maître de tout.
15 Je dormais encore lorsque le premier coup partit, en faisant grelotter mes petites VÎ^fés comme un tambour, et presque aussitôt M. Goulden, avec la chandelle allumée, ouvrit ma porte en me disant:
" Lève-toi ... le voilà ! "
20 Nous ouvrîmes la fenêtre. Au milieu de la nuit je vis s'avancer au grand trot, sous la porte de France,^ une centaine de dragons dont plusieurs portaient des torches ; ils passèrent avec un roulement et des piétinements terribles, et de toutes les croisées on entendait partir des
25 cris sans fin : Vive l ^Empereur I vive l ^Empereur I
Je regardais la voiture, quand un cheval s'abattit sur le poteau du boucher Klein, où l'on attachait les bœufs, et presque aussitôt une tête se pencha hors de la voiture pour voir ce qui se passait, une grosse tête pâle et
30 grasse, une touffe de cheveux sur le front : c'était Napoléon ; il tenait la main levée comme pour prendre une prise de tabac, et dit quelques mots brusquement. L'offi-
cier qui galopait à côté de la portière se pencha pour lui répondre. Il prit sa prise et tourna le coin, pendant que les cris redoublaient et que le canon tonnait.
Voilà tout ce que je vis.
L'Empereur ne s'arrêta pas a Phalsbourg ; tandis qu'il 6 courait déjà sur la route de Saverne,^ le canon tirait ses derniers coups. Puiâ le silence se rétablit. Les hommes de garde à la porte de France relevèrent le pont,^ et le vieil horloger me dit :
" Tu l'as vu ? 10
• — Oui, monsieur Goulden.
— Eh bien ! fit-il, cet homme-là tient notre vie à tous • dans sa main ; il n'aurait qu'à souffler sur nous et ce serait fini. Bénissons le ciel qu'il ne soit pas méchant, car sans cela le monde verrait des choses épouvantables, 15 comme du temps des rois sauvages et des Turcs."
Il semblait tout rêveur; au bout d'une minute, il ajouta :
" Tu peux te recoucher ; voici trois heures qui sonnent."
Il rentra dans sa chambre, et je me remis dans mon lit. Le grand silence qu'il faisait dehors me paraissait 20 extraordinaire après tout ce tumulte, et jusqu'au petit jour* je ne cessai point de rêver à l'Empereur. Je son- • geais aussi au dragon, et je désirais savoir s'il était mort du coup. Le lendemain nous apprîmes qu'on l'avait porté à l'hôpital et qu'il en reviendrait. 26
Depuis ce jour jusqu'à la fin du mois de septembre, on chanta beaucoup de Te Detim à l'église, et l'on tirait chaque fois vingt et un coups de canon pour quelque nouvelle victoire. C'était presque toujours lé matin ; M. Goulden aussitôt s'écriait : 30
" Hé, Joseph ! encore une bataille gagnée ! cinquante mille hommes à terre, vingt-cinq drapeaux, cent bouches
6 HISTOIRE d'un conscrit DE 1813.
à feu 1 . . . Tout va bien . . . tout va bien. — II ne reste maintenant qu'à faire une nouvelle levée pour remplacer ceux qui sont morts ! "
" Est-ce que vous croyez, monsieur Goulden, lui disais-
5 je dans un grand trouble, qu'on prendra les boiteux ?
— Non, non, faisait-il avec bonté, ne crains rien, mon enfant ; tu ne pourrais réellement pas servir. Nous arrangerons cela. Travaille seulement bien, et ne t'inquiète pas du reste."
io II voyait mon inquiétude, et cela lui faisait de la peine. Je n'ai jamais rencontré d'hoimme meilleur. Alors il s'habillait pour aller remonter lès horloges en ville, celles de M. le commandant de place, de M. le maire et d'autres personnes notables. Moi, je restais à la maison.
16 M. Goulden ne rentrait qu'après le Te Deum ; il ôtaît son grand habit nôîsétte, remettait sa perruque dans la boîte et tirait de nouveau son bonnet de soie sur ses oreilles, en disant :
" Uarmée est à Vilna,^ — ou Éien ^ à Smolensk, — je
20 viens d'apprendre ça chez M. le ^commandant. Dieu veuille* que nous ayons le de^ssûs ^'ëtte fois encore et qu'on fasse la paix ; le plus tôt sera le mieux, car la guerre est une chose terrible."
C'est le 15 septembre 18 12 qu'on apprit notre grande 25 victoire de la Moskowa.* Tout le monde était dans la jubilation et s'écriait : " Maintenant nous allons avoir la paix ... maintenant la guerre est finie. ..."
fv.
Huit jours après, on sut que nous étions à Moscou, la plus grande ville de Russie et la plus riche ; chacun se figWâit le butin que nous allions avoir, et Ton pensait "^ que cela ferait diminuer les contributions. Mais bientôt le bruit courut que les Russes avaient mis le feu dans 5 leur ville, et qu'il allait falloir battre ^ en retraite sur la Pologne, si Ton ne voulait pas périr de faim. On ne parlait que de cela dans les auberges, dans les brasseries, à la halle ^ aux blés, partout ; on ne pouvait se rencontrer sans se demander aussitôt : " Eh bien ... eh bien 10 . . . ça va mal ... la retraite a commencé ! "
Les gens étaient pâles; et devant la poste, des centaines de paysans attendaient du matin au soir, mais il n'arrivait plus de lettres. Moi, je passais au travers de tout ce monde sans faire trop attention, car j'en avais 15 tant vu ! Et pms j'avais une idée qui me réjouissait le cœur, et qui me faisait voir tout en beau.*
Vous saurez que depuis cinq mois je voulais faire un cadeau magnifique à Catherine pour le jour de sa fête,* qui tombait le 18 déceijibre. Parmi les montres qui pen- 20 daient à la devanture de M. Goulden, il s'en trouvait une toute petite, quelque chose de tout à fait joli, la cuvèlte en argent, rayée de petits cercles qui la faisaient reluire comme une étoile.
La première fois que j'avais vu cette montre, je m'étais 25 dis en moi-même: "Tu ne la laisseras pas échapper; elle sera pour Catherine. Quand ^ tu serais forcé de travailler tous les jours jusqu'à minuit, il faut que tu l'aies." M. Goulden, après sept heures, me laissait travailler pour mon compte. Nous avions de vieilles montres 30 à nettoyer, à rajuster, à remonter. Cela donnait beaucoup de peine, et quand j'avais fait un ouvrage pareu,
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le père Melchior me payait raisonnablement. Mais la petite montre valait trente-cinq francs. Qu'on s'imagine, d'après cela, les heures de nuit qu'il me fallut passer pour l'avoir. Je suis sûr que si M. Goulden avait su 5 que je la voulais, il m'en aurait fait cadeau lui-même ;
. . . "Ici' \'^ ' ^
mais je ne m'en serais pas seulement laissé rabattre un liard; j'aurais regardé cela comme honteux ; je me disais : "Il faut que tu l'aies gagnée . . . que personne n'ait rien à réclamer dessus.'- ^^ulement, de peur qu'un autre
10 n'eût l'idée de l'acheter, je l'avais mise à part dans une boîte, en disant au père Melchior que je connaissais un acheteur pour cette montre.
Peiifaant que je travaillais de la sorte, ne songeant qu'à ma joie, l'hiver arriva plus tôt que d'habitude, vers
15 le commencement de novembre. Il ne commença point par de la neige, mais par un froid sec et de grandes gelées. En quelc^iiès jours toutes les feuilles tombèrent, la terre dui^éît comme de la pierre, et tout se couvrit de givre. On entendait dehors les gens courir en respirant,^
20 le nez dans le collet de leur habit et les mains dans les poches. Personne ne s'arrêtait, et les portes des maisons se refermaient bien vite. Je ne sais où s'en étaient allés les moine^aiix, s'ils étaient morts ou vivants, niais pas un seul ne criait sur les cheminée^. ,,. •.
25 Souvent, quand le feu pétillait bien, M. Goulden s'arrêtait tout à coup dans son travail, et regardant un instant les vitrés blanches, il s'écriait :
" Nos pauvres soldats ! nos pauvres soldats ! "
Il disait cela d'une voix si triste, que je sentais mon
30 cœur se serrer ^ et que je lui répondais :
" Mais, monsieur Goulden, ils doivent être maintenant en Pologne, dans de bonnes casernes ; car de penser que
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des êtres humains puissent supporter un froid pareil, c'est impossible.
— Un froid pareil ! disait-il, oui, dans ce pays, il fait froid, très froid, à cause des courants d'air de la montagne ; et pourtant qu'est-ce que ce froid auprès aè' celui 6 du nord, en Russie et en Pologne ? Dieu veuille ^ qu'ils soient partis assez tôt ! . . .
Après les gelées, il tomba tellement dq neige, que les courriers en furent arrêtés sur la côte^ ^des Quatre- Vents. J'eus peur de ne pouvoir pas aller chez Cathe- lo rine le jour de sa fête ; mais deux compagnies d'infanterie sortirent avec des pio'cties, et taillèrent dans la neige durcie une route pour laisser passer les voitures, et cette route resta jusqu'au commencement du mois d'avril 1813. 15
Cependant la fête de Catherine approchait de jour en jour, et mon bonheur augmentait en proportion. J'avais déjà les trente-cinq francs, mais je ne savais comment dire à M. Goulden que j'achetais la montre; j'aurais voulu tenir toutes ces choses secrètes. 20
Enfin la veille de la fête, entre six et sept heures du soir, comme nous travaillions en silence, la lampe entre nous, tout à coup je pris ma résolution et je dis:
" Vous savez, monsieur Goulden, que je vous ai parlé d'un acheteur pour la petite montre en argent? 25
— Oui, Joseph, fit-il sans se déranger ; mais il n'est pas encore venu.
— C'est moi, monsieur Goulden, qui suis l'acheteur." Alors il se redressa tout étonné. Je tirai les trentecinq francs et les posai sur l'établi. Lui^ me regardait. 30
" Mais, fît-il, ce n'est pas une montre pour toi, cela, Joseph; ce qu'il te faut, c'est une grosse montre qui
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te remplisse bien la poche et qui marque les secondes. Ces petites montres-là, c'est pour les femmes." Je ne savais que répondre.
M. Goulden, après avoir rêvé quelques instants, se mit
5 à sourire.
" Ah ! bon, bon, dit-il, maintenant je comprends, c'est demain la fête de Catherine ! Voilà donc pourquoi tu travaillais jour et nuit! Tiens, reprends cet argent, je n'en veux pas."
10 J'étais tout confus.
" Monsieur Goulden, je vous remercie bien, lui dis-je, mais cette montre est pour Catherine, et je suis content de l'avoir gagnée. Vous me feriez de la peine si vous refusiez l'argent ; j'aimerais autant laisser la montre."
15 II ne dit plus rien et prit les trente-cinq francs ; puis il ouvrit son tiroir et choisit une belle chaîne d'acier, avec deux petites clefs en argent doré qu'il mit à la montre. Après quoi lui-même enferma le tout dans ur^e b9Îte avec une faveur rose. Il fit cela lentement, comhie attendri;
20 enfin il me donna la boîte.
"C'est un joli cadeau, Joseph, dit-il; Catherine doit s'estimer bien heureuse d'avoir un amoureux tel que toi. Maintenant nous pouvons souper; dresse la table, pendant que je vais lever le pot-au-fèu."
25 Nous fîmes cela, puis M. Goulden tira de l'armoire une bouteille de son vin de Metz, qu'il gardait pour les grandes circonstances, et nous soupâmes en quelque sorte comme deux camarades ; car, durant toute la soirée, il ne cessa point de me parler du bon temps de sa jeunesse.
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. Il
Le lendemain, i8 décembre, je m'éveillai vers six heures du matin. Il faisait un froid terrible ; ma petite fenêtre était comme couverte d'un drap de givre.
J'avais eu soin, la veîlté}*'de déployer aiidos d'une chaise mon habit bleij^ de ciel à queue de morue,^ mon 5 pantalon, mon gîlet en poil de chèvre, une chemise blanche et ma belle cravate de soie no^re. Tout était prêt; mes bas et mes souliers bien cirés se trouvaient au pied du lit ; je n'avais qu'à m'habiller, et, malgré cela, le froid que je sentais à la figure, la vue de ces 10 vitres et le grand silence du dehors me donnaient le frisson d'avance. Si ce n'avait pas été la fête de Catherine, je serais resté là jusqu'à midi ; mais tout à coup cette idée me ^t sayter du lit et courir bien vite au grand poêli de faïence, où restait presque toujours quelques 16 braises de la veille au soir.vdans les cendres. J!en trouvai deux ou trois, je me dépêchai de les f assembler et de mettre dessus du petit bois et deux grosses bûches; après quoi, je courus me renfoncer dans mon lit.
M. Goulden, sous ses grands rideaux, était éveillé de- 20 puis un instant ; il m'entendit et me cria :
"Joseph, il n'a jamais fait un froid pareil depuis quarante ans ... je sens ça. . . . Quel hiver nous allons avoir ! * '
Moi, je ne lui répondis pas ; je regardais de loin si le 25 feu s'allumait : les braises prenaient bien ; on entendait le fourneau tirer, et d'un seul coup tout s'alluma. Le bruit de la flamme vous réjouissait ; mais il fallut plus d'une bonne demi-heure pour sentir un peu l'air tiède.
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Enfin je me levai, je m'habillai. Et comme j'avais fini vers huit heures, j'allai sortir, lorsque M. Goulden, qui me regardait aller et venir, s'écria:
" Joseph, à quoi penses-tu donc, malheureux ? Est-ce
B avec ce petit habit que tu veux aller aux Quatre- Vents ? Mais tu serais mort à moitié chemin. Entre dj-^^^ ^^^ cabinet, tu prendras le^rand manteau, les moùîfles et les souliers à double semelle garnis de flanelle."
.^^Je me trouvais si beau, que je réfléchis s'il fallait
10 suivre son conseil, et lui, voyant ça, dit :
" Écoute, on a trouvé hier un homme gelé sur la côte de Wéchem ; ^ le docteur Steinbrenner a dit qu'il résonnait comme un morceau de bois sec, quajid on tapait dessus. C'était un soldat ; il avait quitté le village entre
15 six et sept heures, à huit heures on l'a ramassé ; ainsi ça va vite. Si tu veux avoir le nez et les oreilles gelés, tu n'as qu'à sortir comme cela.'*
Je vis bien alors qu'il avait raison ; je mis ses gros souliers, je passai le cordon des moufles sur mes épaules, et
20 je jetai le manteau par-dessus. C'est ainsi .^uç. je sortis, après avoir remercié M. Goulden, qui m'avertit de ne pas rentrer trop tard, parce que le froid augmente à la nuit, et qu'une grande quantité de loups devaient ^ avoir passé le Rhin sur la glace.
25 Je n'étais pas encore devant l'église, que j'avais déjà relevé le collet de peau de renard du manteau pour sauver mes oreilles. Le froid était si vif, qu'on sentait
comme des aiguilles dans l'air.
Malgré tout, la pensée de Catherine me réchauffait le
30 cœur, et bientôt je découvris les premières maisons des
Quatre-Vents. Les cheminées et les toits de chaume, à
droite et à gauche de la route, dépassaient à peine les
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 13
montagnes de neige, et les gens, tout le long des murs, , jusqu'au bout du village, avaient fait une tranchée pour aller les uns chez les autres. Devant chaque porte se trouvait une botte de paille, pour empêcher le froid de passer dessous. 5
A la cinquième porte à droite, je m'arrêtai pour ôter mes moufles, puis j'ouvris et je refermai bien vite ; c'était la maison de ma tante Grédel, la mère de Catherine.
Comme j'entrais grelottant et que la tante Grédel, assise devant l'âtre, tournait sa tête grise, tout étonnée à 10 cause de mon grand collet de renard, Catherine, habillée en dimanche,^ s'écria : " C'est Joseph ! "
Et sans regarder deux fois elle accourut en disant :
"Je savais bien que le froid ne t'empêcherait pas de venir." 15
J'étais tellement heureux que je ne pouvais parler ! J'ôtai mon manteau que je pendis au mur avec les moufles ; j'ôtai pareillement les gros souliers de M. Goulden, et je sentis que j'étais tout pâle de bonheur.
J'aurais voulu trouver quelque chose d'agréable, mais 20 comme cela ne venait pas, tout à coup je dis :
"Tiens, Catherine, voici quelque chose pour ta fête." Elle délia le cordon et ouvrit. Moi j'étais derrière, et mon cœur sautait ; j'avais peur en ce moment que la montre ne fût pas assez belle. Mais,, au lj>out d'un 25 instant, Catherine, joignant les mains, soupira tout bas :
" Oh ! que ^ c'est beau ! . . . C'est une montre.
— Oui, dit la tante Grédel, ça, c'est tout à fait beau ; je n'ai jamais vu de montre aussi belle. . . . On dirait^ de l'argent. 30
— Mais c'est de l'argent," fit Catherine en se retournant et me regardant pour savoir.
14 HISTOIRE d'un conscrit DE 1813.
Alors je dis :
" Est-ce que vous croyez, tante Grédel, que je serais capable de donner une montre en cuivre argenté à celle que j'aime plus que ma propre vie ? Si j'en étais capable, 5 je me mépriserais comme la bôile^ de mes souliers."
Quand la tante Grédel eut bien vu la montre, elle dit :
" Viens que je t'embrasse aussi, Joseph ; je vois bien qu'il t'a fallu beaucoup économiser et travailler pour cette montre, et je pense que c'est très beau . . . que tu es un 10 bon ouvrier et que tu nous fais honneur."
La tante Grédel allait et venait autour de l'âtre pour apprêter un pfaiikougen ^ avec des pruneaux secs et des kûchlen trempés dans du vin à la caîtneÏÏe, et d'autres bonnes choses ; mais nous n'y faisions ^ pas attention, et 15 ce n'est qu'au moment où la tante, après avoir mis son casaquin rouge et ses sabots noirs, s'écria toute contente : " Allons, mes enfants, à table ! " que nojj^ vîmes la belle nappe, la grande soupière, la cruch^^oe vin et le pfcinkougen bien rond, bien doré, sur une large assiette au 20 milieu..
Catherine, après le dîner, chanta l'air: Der liebe Gott} La tante Grédel, qui ne pouvait jamais rester sans rien faire, même les dimanches, s'était mise à filer. ^ Quand un air était fini, nous en commencions un autre. Cela 25 dura jusqu'à quatre heyresdu soir. Alors la nuit commençait à venir, l'ombre entrait par les petites fenêtres, et, songeant qu'il faudrait bientôt; nou^ quitter, nous nous assîmes tristement près de l'âtrè ou dansait la flamme rouge. Cela durait depuis une bonne demi-heure, lorsque 30 la tante Grédel s'écria :
" Joseph . . . écoute ... il est temps que tu partes ; la lune ne se lève pas avant minuit, il va faire bientôt
noir dehors comme dans un four, et par ces grands froids un malheur^ est si vite arrivé. ..."
Il fallut bien remettre les gros souliers, les moufles et le manteau de M. Goulden. Après cela, j'ouvris la porte, et le froid terrible entrant tout à coup m'aMîïît qu'il ne 5 fallait pas attendre.
" Dépêche-toi, me dit la tante.
— Bonsoir, Joseph, bonsoir ! me criait Catherine ; n'oublie pas de venir dimanche."
Je me retournai pour agitér^'tàTmain, puis je me mis à 10 courir sans lever la tête, car le.froi^ ét^^it tel que mes yeux en pleuraient derrière les grands poils du collet.
J'allais ainsi depuis vingt minutes, osânt à peine respirer, quand une voix enrouée me cria de loin : Qui vive î'^ 15
Alors je regardai dans la nuit grisâtre, et je vis, à cinquante pas devant moi, le cpjporteur Pinacle, avec sa grande hotte, son bonnet de foutre, ses gants de laine et son bâton à poin^e^ de fer. La lanterne pendue à la breteite de la hotte éclairait sa figure ; il écarquillait ses 20 petits yeux comme un loup, en répétant : Qui vive !
Ce Pinacle était le plus grand gueux du pays ; il avait même eu, l'année précédente, une mauvaise affaire avec M. Goulden, qui lui réclamait le prix d'une montre qu'il s'était chargé de remettre à M. Anstett, le curé de 26 Homert,^ et dont il avait mis l'argent en poche, disant me l'avoir payée à moi.* Mais, quoique ce chenapan eût levé la main ^ devant le juge de paix, M. Goulden savait bien le contraire, puisque, ce jour-là, ni lui ni moi n'étions sortis de la maison. En outre, ce Pinacle ayant voulu 30 danser avec Catherine à la fête des Quatre-Vents, elle avait refusé, parce qu'elle connaissait l'histoire de la
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montre, et que, d'ailleurs, elle restait toujours à mon bras. f.
Ce gueux, très méchant, m'en ^ voulait donc, et de le voir là, tout à coup, au milieu de la route, loin de la ville 5 et de tout secdurs, avec son bâton garni d'une pointe en fer, cela ne me réjouissait pas beaucoup. Heureusement, le petit sentier qui tourne autour du cimetière était à ma gauche, et, sans répondre, je me dépêchai d'y courir, ayant de la neige presque jusqu'au ventre.
10 Alors lui, devinant qui j'étais, s'écria furieux :
" Ah ! ah ! c'est le petit boiteux. . . . Halte ! . . . halte ! ... il faut que je te souhaite le bonsoir^ Tu viens de chez Catherine, voleur de montre!"*'^* ' '
Moi, je sautais comme un lièvre par-dessus les tas de 15 neige. Il essaya d'abord de me suivre, mais sa hotte le gênait ; c'est pourquoi, voyant que je gagnais du terrain,' il mit ses deux mains autour de sa bouche, en criant :
" C'est égal, ^ boiteux, c'est égal ... tu auras ton
compte ^ tout de même : la conscription approche . . .
20 la grande conscription des borgnes, des boiteux et des
bossus. . . . Tu partiras ... tu resteras là-bas * avec
tous les autres. ..."
En même temps il reprit son chemin en riant comme un ivrogne qu'il était, et moi, n'ayant presque plus la 25 force de respirer, je gagnai la route, remerciant le ciel d'avoir trouvé la petite allée si près de moi ; car ce Pinacle, bien connu pour tirer son couteau chaque fois qu'il se battait, aurait pu me donner un mauvais coup.
Cette nuit-là l'eau gela dans les citernes de Phalsbourg 30 et le vin dans les caves, ce qui ne s'était pas vu depuis soixante ans.
A l'avancée, au premier pont ^ et sous la porte • d'Aile-
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 17
magne, le silence me parut encore plus grand que le matin ; la nuit lui donnait quelque chose de terrible. Quelques étoiles brillaient entre les grands nuages blancs qui se dépliaient au-dessus de la ville. Tout le long de la rue, je ne rencontrai pas une âme, et quand j'arrivai 5 dans notre allée en bas, après avoir refermé la porte, il me semblait qu'il y faisait chaud. J'attendis une seconde pour reprendre haleine, puis je montai dans l'ombre, la main sur la ramf)e.'"'\
En ouvrant la chambre, la bonne chaleur du poêle me 10 réjouit. M. Goulden était assis devant le feu, dans le fauteuil, les mains sur les genoux.
" C'est toi, Joseph ? me dit-il sans se retourner.
— Oui, monsieur Goulden, lui répondis-je ; il fait ^ bon ici. Quel froid dehors ! Nous n'avons jamais eu un 16 hiver pareil.
— Non, fit ^-il d'un ton grave, non. c'est un hiver dont on se souviendra longtemps." C^
Je pensais lui raconter ma rencontre avec Pinacle, quand il me demanda : 20
" Tu t'es bien amusé, Joseph ?
— Oh ! oui. La tante Grédel et Catherine m'ont fait des compliments ^ pour vous.
— Allons, tant * mieux ! tant mieux ! dit-il, les jeunes ont raison de s'amuser ; car, quand on devient vieux, à 25 force ^ d'avoir souffert, d'avoir vu des injustices, de l'égoïsme et des malheurs, tout est gâté d'avance."
Il se disait ces choses à lui-même, en regardant la flamme. Je ne l'avais jamais vu si triste, et je lui demandai : 30
" Est-ce que vous êtes malade, monsieur Goulden ? "
Mais lui,® sans me répondre, murmura ;
l8 HISTOIRE d'un conscrit DE 1813.
" Oui, oui, voilà les grandes nations militaires . . voilà la gloire ! "
Il hochait la tête et s'était courbé tout rêveur, ses gro^ sourcils gris froncés.
5 Je ne savais que penser de tout cela, lorsque, se redrei^^ sant, il me dit :
"Dans ce moment, Joseph, il y a quatre cent mille familles qui pleurent en France : notre Grande- Armée a péri dans les glaces de Russie ; tous ces hommes, jeunes
10 et vigoureux, que nous avons vus passer durant deux mois, sont enterrés dans la neige. La nouvelle est arrivée cette après-midi. Quand on pense à cela, c'est épouvantable ! "
Moi, je me taisais ; ce que je voyais de plus clair, c'est
15 que nous allions bientôt avoir une nouvelle conscription, comme après toutes les campagnes, et que cette fois les boiteux pourraient bien en ^ être. Cela me rendait tout pâle, et la prédiction de Pinacle me faisait dresser les cheveux sur la tête.
20 J'entrai dans ma chambre et je me couchai. Longtemps je ne pus fermer l'œil, rêvant à la conscription, à Catherine, à tous ces milliers d'hommes enterrés dans la neige, et me disant que je ferais bien de me sauver en Suisse. Vers trois heures, j'entendis M. Goulden se
26 coucher à son tour.
Lorsque j'entrai le lendemain, vers sept heures, dans la chambre de M. Goulden pour me remettre à l'ouvrage, il était encore au lit et tout abattu.
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 19
" Joseph, me dit-il, je ne suis pas bien, toutes ces terribles histoires m'ont rendu malade ; je n'ai pas dormi.
— Est-ce qu'il faut vous faire du thé ? lui demandai-je.
— Non, mon enfant, non, c'est inutile ; arrange seulement un peu le feu, je me lèverai plus tard. Mais, à cette 5 heure, il faudrait aller régler les horloges en ville, nous sommes au lundi ; je ne peux pas y aller, car de voir tant d'honnêtes gens dans une désolation pareille, des gens que je connais depuis trente ans, cela me rendrait i tout à fait malheureux. Écoute, Joseph, prends les clefs 10 pendues derrière la porte, et vas-y ; cela vaudra mieux. Moi, je vais tâchef de me remettre, de dormir un peu. ... Si je pouvais dormir une heure ou deux, cela me ferait du bien.
— C'est bon, monsieur Goulden, lui dis-je, je pars tout 15 de suite."
Après avoir mis du bois au fourneau, je pris le manteau et les moufles, je tirai les rideaux du lit de M. Goulden, et je sortis, le trousseau de clefs dans ma poche. L'indisposition du père Melchior me chagrinait bien un peu, 20 mais une idé^ rai.e consolait ; je me disais en moi-même : " Tu vas griHiper sur le clochef de la ville, et tu verras de là-haut la maison de Catherine et de la tante Grédel." En songeant à cela j'arrivai chez le sonneur de cloches Brainstein, qui. demeurait au coin de la petite place, dans 25 une vieille baraque décrépite; le vieux en me voyant se leva, disant :
" C'est vous, monsieur Joseph ?
— Oui, père Brainstein, je viens à la place de M. Goulden, qui n'est pas bien. 30
— Ah ! bon . . . bon . . . c'est la même chose."
Il mit son vieux tricot et son gros bonnet de laine, en
20 HISTOIRE d'un CONSCRIT DE 1813.
chassant le chat qui dormait dessus ; puis il prit la grosse clef du clocher dans un tiroir, et nous sortîmes. i t ^^^
Devant la maison commune,^ en face du cor^ ^e gàrae, stationnaient de'jà plusieurs personnes, des paysans et des
5 gens de la ville, qui lisaient une affiche. Nous montâmes le perron et nous entrâmes dans Téglise, oii plus de vingt femmes, jeunes et vieilles, étaient à genoux sur le pavé, malgré le froid épouvantable.
" Voyez-vous ? fît Brainstein. Elles viennent déjà
10 prier, et je suis sûr que la moitié sont là depuis cinq heures.*'
Il ouvrit^l^ petite porte de la tour par où l'on monte aux orgues, et nous nous mîmes à grimper dans les ténèbres et montâmes jusqu'aux cloches.
15 Je fus bien content de revoir le ciel bleu et de respirex, , le grand air, car la mauvaise^ odeur des chauves-sotitls qui vivent dans ces boyaux vcAis étouffait presque. Mais quel froid épouvantable dans cette cage ouverte à tous les vents, et quelle lumi^e éblouissante par ces temps
20 de neige, où la vue s'étendait sûr vingt lieues de pays ! Toute la petite ville de Phalsbourg, avec ses caserneâj ses poudriërèfs, ces ponts, et ses remparts, sa grande place d'armes et ses petites maisons bien alignées, ^se dessinait là comme sur un papier blanc. On voyait jusqu'au fond
25 des cours, et moi qui n'étais pas encore habitué à cela, je me tenais bien au milieu de la plateforme, de peur d'avoir l'idée de m'envoler, comme on le raconte de certaines gens qui deviennent fous par les grandes hauteurs. Je n'osais m'approcher de l'horloge, dont le cadran est peint
30 derrière avec ses aiguilles, et si Brainstein ne m'avait pas donné l'exemple, je serais resté là, cramponné à la poutre des cloches ; mais il me dit :
,) HISXQiaE P'ïîTN CONSCRIT DE 1813. 21
" Venez, monsieur Joseph, et regardez ; est-ce que c'est rheure ? " ^
Alors je sortis la grosse montre de M. Goulden, qui marquait les secondes, et je vis qu'il y avait beaucoup de retard.^ 6
" L'horloge est toujours en retard les hivers, dit-il, à cause du fer qui travaille." *^ "■ - •
Après m'être un peu familiarisé avec ces choses, je me mis à regarder les environs : je reconnus les Quatre- Vents.sur la côte en face, et la maison de la tante Grédel. lo Ju^lement la cheminée fumait comme ijn fil bleu qui monte au ciel. J'étais tellement attendri, que je ne sentais plus le froid ; je ne pouvais pas détacher mes yeux de cette cheminée. Enfin il fallut bien descendre, et nous nous munes à tourner dans l'escalier sombre, comme 15 dans un puits. Une fois dans l'orgue, nous vîmes du balcon que la foule avait aussi beaucoup grossi dans l'église : toutes les mères, toutes les sœurs, toutes les vieilles grand'mères, les riches et les pauvres, étaient à genoux dans les bancs, au milieu du plus grand silence, 20 elles priaient pour ceux de là-bas . . . offrant tout pour les revoir encore une fois !
Nous descendions alors l'escalier sous la grande porte, et je traversai la place pour aller chez M. le commandant Meunier, pendant que Brainstein reprenait le chemin 26 de sa maison.
Au coin de l'Hôtel de ville, je vis un spectacle que je me rappellerai toute ma vie. C'est là qu'était la grande affiche ; plus de cinq cents personnes : des gens de la ville et des paysans, des hommes et des femmes, serrés 30 les uns contre les autres, tout pâles et le cou tendu, la regardaient en silence comme quelque chose de terrible.
Ils ne pouvaient pas la lire, et de temps en temps l'un ou Pautre disait en allemand ou en français :
" Ils ne sont pourtant pas tous morts I ... il en reviendra tout de même."
5 D'autres criaient :
" Mais on ne voit rien ... on ne peut pas approcher ! "
A la^lfi^.'Harmentier, le sergept 4^ jçille, sor^t de la
voûte du cotps de garde, et se àiît aè hâiif (fes liiarches,
avec une affiche toute pareille à celle du mur ; quelques
10 soldats le suivaient. Alors tout le monde courut de son côté, mais les soldats écartèrent les premiers, et le père Harmentier se mit à lire cette affiche, qu'on appelait le 29® Bulletin^ et dans laquelle l'Empereur racontait que pendant la retraite les chevaux périssaient toutes les
15 nuits par milliers. — Il ne disait rien des hommes ! Le sergent de ville lisait lentement, personne ne soufflait mot. On aurait entendu voler une mouche. Mais quand il en ^ vint à ce passage : — " Notre cavalerie était "tellement démontée,* que l'on a dû* réunir les officiers
20 " auxquels il restait un cheval pour en former quatre " compagnies de cent cinquante hommes chacune. Les "généraux faisaient les fonctions de capitaines, et les "colonels celles de sous-officiers." — Quand il lut ce passage, qui en disait plus sur la misère de la grande armée
26 que tout le reste, les cris et les gémissements se firent entendre de tous les côtés ; deux ou trois femmes tombèrent ... on les emmenait en les soutenant par les bras.
Il est vrai que l'affiche ajoutait : " La santé de Sa Ma-
30 jesté n'a jamais été meilleure," et c'était une grande consolation. Malheureusement ça ne pouvait pas rendre la vie aux trois cent mille hommes enterrés dans la neige ;
aussi les gens s'en allaient bien tristes ! D'autres venaient par douzaines, qui n'avaient rien entendu, et, d'heure en heure, Harmentier sortait pour lire le bulletin. Cela dura jusqu'au soir, et, chaque fois, c'était la même chose. Je me sauvai . . , j'aurai voulu ne rien savoir 6 de tout cela.
Je montai chez M. le commandant de place. En entrant dans son salon, je le vis qui déjeunait.^ C'était un homme déjà vieux, mais solide, la face rouge et de bon appétit. 10
" Ah ! c'est toi ! fit-il ; M. Goulden ne vient donc pas ?
— Non, monsieur le commandant, il est malade à cause des mauvaises nouvelles.
— Ah 1 ^on . . . bon ... je comprends ça, fit-il en vidant^ Son" verre; oui, c'est malheureux." 15
Et tandis que je levais le globe de la pendule, il ajouta:
" Bah ! tu diras à M. Goulden que nous aurons notre revanche. . . . On ne peut pas toujours avoir le dessus. Depuis quinze ans que nous les menons tambour battant,^ 20
il est assez juste qu'on leur laisse cette petite ïïcRe de consolation. ... Et puis l'honneuî" est sauf, nous n'avons pas été battus : sans la neige et le froid, ces pauvres Cosaques en auraient vu des dures.* . . . Mais un peu de patience, les ^cadres seront bientôt remplis, et alors 25 gare!" 1: '^ ^ ^^^ ^
Je remontai la pendule ; il se leva et vint regarder ; puis, comme j'allais* me retirer, il s'écria en reboutonnant sa grosse capote, qu'il avait ouverte pour manger :
" Dis au père Goulden de dormir tranquille, la danse 30 va recommencer au printemps ; ils n'auront pas toujours l'hiver pour eux ; dis-lui ça !
24 HISTOIRE d'un CONSCRIT DE 1813.
— Oui, monsieur le commandant, répondis-je en fermant la porte.
Sa grosse figure et son air de bonne humeur m'avaient un peu consolé ; mais dans toutes les maisons où j'allai 5 ensuite on n'entendait que des plaintes. Les femmes surtout étaient dans la désolation ; les hommes ne disaient rien et se promenaient de long en large, la tête penchée, sans même regarder ce que je faisais chez eux. En rentrant chez nous, je trouvai M. Goulden à son 10 établi.
" Te voilà, Joseph, dit-il ; eh bien ?
— Eh bien, monsieur Goulden, vous avez eu raison de rester : c'est terrible ! "
Et je lui racontai tout en détail.
15 " Oui, je savais cela, dit-il tristement, mais ce n'est que le commencement de plus grands malheurs : ces Prussiens, ces Autrichiens, ces Russes, c^s-hHHHJJJJ^ ^^ ^ous ces peuples que nous avons pillés depuis 1804, vont profiter de notre misère pour tomber sur nous. Au lieu d'être
20 les premiers, nous serons les derniers des derniers.^ Oui, voilà ce qui va nous arriver maintenant. Pendant que tu courais la ville, je n'ai fait que rêver à cela ; — puisque les soldats étaient tout chez nous et que nous n'avons plus de soldats, nous ne sommes plus rien 1 "
25 Quelques jours après, la gazette annonça que l'Empereur était à Paris, et qu'on allait couronner le Roi de Rome ^ et l'Impératrice Marie-Louise. M. le maire, M.
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 25
Tadjoint et les conseillers municipaux ne parlaient plus que des droits du trône, et même on fît un discours exprès dans la salle de la mairie. Mais les gens n'étaient pas attendris, parce que chacun avait peur d'être enlevé par la conscription ; on pensait bien qu'il allait falloir 6 beaucoup de soldats ; voilà ce qui troublait le monde, et pour ma part j'en maigrissais à vue d'œil.^ M. Goulden avait beau ^ me dire : " Ne crains rien, Joseph, tu ne peux pas marcher. Considère, mon enfant, qu'un être aussi boiteux que toi resterait en route à la première 10 étape!" Tout cela ne m'empêchait pas djêtre rempli d'inquiétude. (^ / I '• ■ ■
On ne pensaif^déjàrplus à ceux de la Russie, excepté leurs familles.
M. Goulden, quand nous étions seuls à travailler, me 16 disait quelquefois :
" Si ceux qui sont nos maîtres, et qui disent que Dieu les a mis sur la terre pour faire notre bonheur, pouvaient se figurer, au commencement d'une campagne, les pauvres vieillards, Içs malheureuses mères auxquels ils vont en 20 quelque sorte arracher le cœur pour satisfaire leur orgueil ; s'ils pouvaient voir leurs larmes et entendre leurs gémissements au moment où l'on viendra leur dire : "Votre enfant est mort . . . vous ne le verrez plus jamais ! il a péri sous les pieds des chevaux, ou bien * 25 écrasé par un boulet, ou bien dans un hôpital, au loin, dans la fièvre, sans consolation, en vous appelant comme lorsqu'il était petit ! . . . " s'ils pouvaient se figurer les larmes de ces mères, je crois que pas un seul ne serait assez barbare pour continuer." 30
Ainsi me parlait le bon M. Goulden, et je pensais bien comme lui.
26 HISTOIRE d'un CONSCRIT DE 1813.
Mais tout à coup, le 8 janvier, on mit une grande affiche à la mairie, où Ton voyait que l'Empereur allait lever, d'abord 150,000 conscrits de 1813,^ ensuite 100 cohortes du premier ban de 181 2, qui se croyaient déjà
5 réchappées, ensuite 100,000 conscrits de 1809 à 18 12, et ainsi de suite jusqu'à la fin, de sorte que tous les trous ^ seraient bouchés, et que même nous aurions une plus grande armée qu'avant d'aller en Russie.
Quand le père Fouze, le vitrier, vint nous raconter
10 cette affiche, un matin, je tombai presque en faiblesse, car je me dis en moi-même :
" Maintenant on prend tout ; je suis perdu ! " M. Goulden me versa de l'eau dans le cou ; * mes bras pendaient, j'étais pâle comme un mort.
15 Du reste, je n'étais pas le seul auquel l'affiche de la mairie produisît un pareil effet ; en cette année beaucoup de jeunes gens refusèrent de partir : les uns se cassaient des dents, pour s'empêcher de pouvoir déchirer la cartouche ; les autres se faisaient sauter le pouce avec des
20 pistolets, pour s'empêcher de pouvoir tenir le fusil ; d'autres se sauvaient dans les bois ; on les appelait les réfractaires, et Ton ne trouvait plus assez de gendarmes pour courir après eux.
Et c'est aussi dans le même temps que les mères de
25 famille prirent le courage en quelque sorte de se révolter, et d'encourager leurs garçons à ne pas obéir aux gendarmes. Elles les aidaient de toutes les façons, elles criaient contre l'Empereur, et les curés de toutes les religions les soutenaient ; enfin la mesure était pleine !
30 Le jour même de l'affiche, je me rendis aux Quatre- Vents ; mais ce n'était pas alors dans la joie de mon cœur, c'était comme le dernier des malheureux auquel
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 27
on enlève son amour et sa vie. Je ne me tenais plus sur mes jambes; et quand j'arrivai là-bas, ne sachant comment annoncer notre malheur, je vis en entrant qu'on savait déjà tout à la maison, car Catherine pleurait à chaudes larmes,^ et la tante |Grédel était pâle d'indigna- 5 tion. (^ r^ V ' ' ' ■ ^ ■■ - ^ '■ '
"Voilà longtemps, dit-eUe, que ce grand carnage me dégoûte ; il a déjà fallu que nos deux pauvres cousins Kasper et Yokel aillent se faire ^ casser les os en Espagne, pour cet Empereur, et maintenant il vient encore 10 nous demander les jeunes; il n'est pas content d'en avoir fait périr trois cent mille en Russie. Au lieu de songer à la paix, comme un homme de bon sens, il ne pense qu'à faire massacrer les derniers qui restent. . . . On verra ! * on verra ! 15
— Au nom du ciel ! tante Grédel, taisez-vous, parlez plus bas, lui dis-je en regardant la fenêtre, on pourrait vous entendre ; nous serions tous perdus.
— Eh bien, je parle pour qu'on m'entende, reprit-elle ; ton Napoléon ne me fait pas peur ; il a commencé par 20 nous empêcher de parler, pour faire ce qu'il voudrait . . . mais tout cela va finir! . . . Quatre jeunes femmes vont perdre leurs maris dans notre village, et dix pauvres garçons vont tout abandonner, malgré père et mère, malgré la justice, malgré la religion . . . n'est-ce pas abomi- 25 nable ? " y
Et comme je voulais répondre :
" Tiens, Joseph, dit-elle, tais-toi, cet homme-là n'a pas de cœur ! ... il finira mal ! . . . Dieu s'est déjà montré cet hiver : il a vu qu'on avait plus peur d'un homme 30 que de lui ; alors il a fait venir le froid, et notre armée a péri ... et tous ceux qui vont partir sont morts d'avance.
28 HISTOIRE d'un CONSCRIT DE 1813.
Toi, tu ne partiras pas, me dit cette femme pleine d'entêtement, je ne veux pas que tu partes ; tu te sauveras dans les bois avec tous les plus courageux garçons d'ici ; vous irez par les montagnes, en Suisse, et Catherine et moi 5 nous irons près de vous jusqu'à la fin de l'extermination."
Alors la tante Grédel se tut d'elle-même. Au lieu de nous faire un dîner ordinaire, elle nous en fit encore un meilleur que l'autre dimanche, et nous dit d'un air ferme :
" Mangez, mes enfants, n'ayez pas peur . . . tout cela 10 va changer."
Je rentrai vers quatre heures du soir à Phalsbourg un peu plus calme qu'en partant. Mais comme je remontais la rue, voilà que j'entends, au coin du collège, le tambour du sergent de ville Harmantier, et que je vois une grande 15 foule autour de lui. Je cours pour écouter les publications, et j'arrive juste au moment où cela commençait.
Harmantier lut que le tirage de la conscription aurait lieu le 15.
Nous étions le 8, il ne restait donc plus que sept jours. 20 Cela me bouleversa.
Tous ceux qui se trouvaient là s'en allaient à droite et à gauche dans le plus grand silence. Je rentrai chez nous fort triste, et je dis à M. Goulden :
" On tire jeudi prochain.
25 — Ah ! fit-il, on ne perd pas de temps ... ça presse."
Il est facile de se faire une idée de mon chagrin durant ce jour et les suivants. Je ne tenais plus en place ; sans cesse je me voyais sur le point d'abandonner le pays.
" Du calme,^ Joseph, me disait M. Goulden ; ne te tour- 30 mente donc pas ainsi. Pense que de toute la conscription, il n'y en a pas dix peut-être qui puissent donner d'aussi bonnes raisons que toi pour rester. Il faudrait
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 29
que le chirurgien fût aveugle pour te recevoir. D'ailleurs, je verrai M. le commandant de place. . . . Tranquillisetoi ! "
Ces bonnes paroles ne pouvaient me rassurer.
C'est ainsi que je passai toute une semaine dans des 5 transes extraordinaires, et quand arriva le jour du tirage, le jeudi matin, j'e'tais tellement pâle, tellement défait, que les parents , (Je conscrits enviaient en quelque sorte ^ ma miiië^pouf^leur fils. " Celui-là, se disaient-ils, a de la chance ... il tomberait par terre en soufflant dessus." ^ 10
Le tirage commença sur les neuf heures,' et bientôt on entendit la clarinette de Pfifer-Karl et le violon du grand Andrès retentir dans les rues. Ils jouaient la marche des Suédois ; * c'est sur cet air que des milliers de pauvres diables ont quitté la vieille Alsace pour toujours. Les 15 conscrits dansaient, ils poussaient des cris à fendre les nuages, et frappaient la terre du talon en secouant leurs chapeaux, essayant de paraître joyeux, tandis qu'ils avaient la mort dans l'âme ; et le grand Andrès, sec, roide, avec son camarade tout rond, les joues gonflées jusqu'aux 20 oreilles, ressemblaient à ces êtres qui vous conduisent au cimetière, en causant entre eux de choses indifférentes.
Cette musique, ces cris me rendaient triste.
Je venais de mettre mon habit à queue de morue et mon castor pour sortir, lorsque la tante Grédel et Ca- 25 therine entrèrent en disant :
" Bonjour, monsieur Goulden ! nous arrivons pour la conscription."
Je vis tout de suite combien Catherine avait pleuré, ses yeux étaient rouges et sa mère tournait autour de moi. 5 M. Goulden leur dit :
" Ce doit être bientôt l'heure pour les jeunes gens de la ville ?
— Oui, monsieur Goulden, répondit Catherine d'une voix faible ; ceux du Harberg ont fini.
10 — Bon . . . bon. . . . Eh bien, Joseph, il est temps que tu partes, dit-il. Mais ne te chagrine pas. ... Ne soyez pas effrayées. Ces tirages, voyez-vous, ne sont plus que pour la forme, depuis longtemps on ne gagne ^ plus, ou, quand on gagne, on est rattrapé deux ou trois
15 ans plus tard : tous les numéros sont mauvais !
— C'est égal,^ fit la tante Grédel, Joseph gagnera.
— Oui, oui, répondit M. Goulden en souriant, cela ne peut pas manquer."
Alors je sortis avec Catherine et la tante, et nous re- 20 montâmes vers la grande place, où la foule se pressait. Dans toutes les boutiques, des douzaines de conscrits, en train d'acheter des rubans, se bousculaient autour des comptoirs ; on les voyait pleurer en chantant comme des possédés. D'autres, dans les auberges, s'embrassaient 25 en sanglotant, mais ils chantaient toujours. Deux o^ trois musiques des environs étaient arrivées et se confondaient avec des éclats déchirants et terribles.
En face du corps de garde, j'aperçus de loin le colporteur Pinacle, sa balle ouverte sur une petite table, et, 30 tout à côté, une grande perche garnie de rubans qu'il vendait aux conscrits.
Je me dépêchais de passer, quand il me cria :
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. $1
" Hé I boiteux, halte ! halte ! . . . arrive * donc . . . je te garde un beau ruban. 11 t'en faut un magnifique à toi . . . le ruban de ceux qui gagnent ! "
Il agitait'^ par-dessus sa tête un grand ruban noir, et je pâlis malgré moi et je me glissai bien vite dans la foule 6 pour échapper à Pinacle. ^
Nous eûmes mille peines à entrer sous la voûte de la mairie, et à grimper le vieil escalier de chêne, où les gens montaient et descendaient comme une véritable fourmilière. Dans la grande salle en haut, le gendarme 10 Kelz se promenait, maintenant Tordre autant que possible. Et dans la chambre du conseil, à côté, — où se trouve peinte la Justice un bandeau sur les yeux, — on entendait crier les numéros. De temps en temps un conscrit sortait, la face gonflée de sang, attachant 15 son numéro sur son bonnet, et s'en^ allant la tête basse à travers la foule, comme un taureau furieux qui ne voit plus clair, et qui voudrait se casser les cornes au mur. D'autres, au contraire, passaient pâles comme des morts. 20
Les fenêtres de la mairie étaient ouvertes ; on entendait dehors les cinq ou six musiques jouer à la fois. C'était épouvantable.
Je serrais la main de Catherine, et tout doucement nous arrivâmes, à travers ce monde, dans la salle où M. le 25 sous-préfet, les maires et les secrétaires, sur leur tribune, criaient les numéros à haute voix, comme on prononce des jugements,^ car tous les numéros étaient de véritables jugements.
Nous attendîmes longtemps. 30
Je n'avais plus une goutte de sang dans les veines, lorsque enfin on appela mon nom.
32 HISTOIRE d'un CONSCRIT DE 1813.
Je m'avançai sans voir ni entendre, je mis la main dans la caisse et je tirai un numéro.
M. le sous-préfet cria : " Numéro 17 ! '* Alors je m'en allai sans rien dire, Catherine et la tante 5 derrière moi. Nous descendîmes sur la placé, 'et, ayant un peu d'air, je me rappelai que j'avais tiré le numéro 17. La tante Grédel paraissait confondue.
" Je t'avais pourtant mis quelque chose dans ta poche,^ dit-elle ; mais ce gueux de Pinacle t'a jeté un mauvais 10 sort." 2
En même temps elle tira de ma poche de derrière un bout de corde. Moi, de grosses gouttes de sueur me coulaient du front ; Catherine était toute pâle, et c'est ainsi que nous retournâmes chez M. Goulden.
15 " Quel numéro as-tu, Joseph ? me dit-il aussitôt.
— Dix-sept," répondit la tante en s'asseyant les mains sur les genoux.
Un instant M. Goulden parut troublé, mais ensuite il dit:
20 " Autant celui-là qu'un autre . . . tous partiront . . . il faut remplir les cadres. Cela ne signifie rien pour Joseph. J'irai voir M, le maire, M. le commandant de place. ... Ce n'est pas pour leur faire un mensonge ; dire que Joseph est boiteux, toute la ville le sait ; mais, 25 dans la presse, on pourrait passer là-dessus. Voilà pourquoi j'irai les voir. Ainsi ne vous troublez pas, reprenez confiance."
Ces paroles du bon M. Goulden rassurèrent la tante
Grédel et Catherine, qui s'en retournèrent aux Quatre-
30 Vents pleines de bonnes espérances ; mais pour moi
c'était autre chose : depuis ce moment je n'eus plus une
minute de tranquillité, ni jour ni nuit.
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 33
Trois jours après le tirage, le conseil ^ de re vision était à l'Hôtel de ville, avec tous les maires du pays et quelques notables, pour donner des renseignements au besoin.
La veille, M. Goulden avait mis sa grande capote marron et sa belle perruque pour aller remonter Thorloge de s M. le maire et celle du commandant de place. Il était revenu la mine riante et m'avait dit :
" Cela marchera ^ ... M. le maire et M. le commandant savent bien que tu es boiteux ; c'est assez clair! Ils m'ont répondu tout de suite : " Hé ! monsieur Goulden, lo ce jeune homme est boiteux ; à quoi bon nous parler de lui ? Ne vous inquiétez de rien ; ce ne sont pas des infirmes qu'il nous faut, ce sont des soldats."
Ces paroles m'avaient mis du baume dans le sang, et cette nuit-là je dormis comme un bienheureux. Mais le 15 lendemain la peur me reprit : je me représentai tout à coup combien de gens criblés de défauts partaient tout de même, et combien d'autres avaient l'indélicatesse de s'en inventer pour tromper le conseil : par exemple, d'avaler des choses nuisibles, afin de se rendre pâles, ou 20 de faire * les sourds, les aveugles, les imbéciles. Et songeant à ces choses, je frémis de n'être pas assez boiteux, et je résolus d'avoir aussi l'air minable. J'avais entendu dire que le vinaigre donne des maux d'estomac, et, sans en prévenir M. Goulden, dans ma peur j'avalai tout le 25 vinaigre qui se trouvait dans la petite burette. Ensuite je m'habillai, pensant avoir une mine de déterré, car le vinaigre était très fort. Mais, en entrant dans la chambre de M. Goulden, à peine m'eut-il vu qu!il s'écria:
** Joseph, qu'as-tu donc ? tu es rouge comme un coq \ " 30
Et moi-même, m'étant regardé dans le miroir, je vis que, jusqu'à mes oreilles et jusqu'au bout de mon nez,
34 HISTOIRE d'un conscrit DK 1813.
tout était rouge. Alors je fus effrayé ; mais au lieu de pâlir je devins encore plus rouge, et je m'écriai dans la désolation :
" Maintenant je suis perdu ! Je vais avoir l'air d'un 5 garçon qui n'a pas de défauts, et même qui se porte très bien : c'est le vinaigre qui me monte à la tête.
— Quel vinaigre ? demanda M. Goulden.
— Celui que j'ai bu pour être pâle. O, quelle mauvaise idée j'ai eue !
10 — Cela ne t'empêchera pas d'être boiteux, dit M. Goulden ; seulement tu voulais tromper le conseil, et ce n'est pas honnête ! Mais voici neuf heures et demie qui sonnent; Werner est venu me prévenir hier que tu passerais^ à dix heures. . . . Ainsi dépêche-toi."
16 II me fallut donc partir en cet état ; le feu du vinaigre me sortait des joues. Lorsque je rencontrai la tante et Catherine, qui m'attendaient sous la voûte de la mairie, elles me reconnurent à peine.
" Comme tu as l'air content et réjoui ! " me dit la tante
20 Grédel.
En entendant cela, j'aurais eu bien sûr une faiblesse, si le vinaigre ne m'avait pas soutenu malgré moi. Je montai donc l'escalier dans un trouble extraordinaire, sans pouvoir remuer la langue pour répondre, tant j'é-
25 prouvais d'horreur contre ma bêtise.
En haut, déjà plus de vingt-cinq conscrits, qui se prétendaient infirmes, étaient reçus ; et plus de vingt-cinq autres, assis sur un banc contre le mur, regardaient à terre, en attendant leur tour.
30 Le vieux gendarme Kelz, avec son grand chapeau à cornes,^ se promenait de Içng en large ; dès qu'il me vit, il s'arrêta comme émerveillé^ puis il s'écria :
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 35
" A la bonne heure ! ^ à la bonne heure ! au moins en voilà un qui n'est pas fâché de partir : l'amour de la gloire éclaté aans ses yeux."
Et me posant la main sur l'épaule :
" C'est bien, Joseph, fit-il, je te prédis qu'à la fin de la 5 campagne, tu seras caporal.
— Mais je suis boiteux ! m'émai-je indigné.
— Boiteux ! dit Kelz en cfignamt de l'œil et souriant, boiteux ! C'est égal, avec une mine pareille on fait toujours ^on chemin." 10
11 avait à peine fini son discours, que la salle s'ouvrit et que l'autre gendarme, Werner, se penchant à la porte, cria d'une voix rude.
" Joseph Bertha ! "
J'entrai, boitant le plus que je pouv^, et Werner re- 15 ferma la porte. Les maires du cahron étaient assis sur des chaises en demi-cercle, M. le sous-préfet et M. le maire de Phalsbourg au milieu, dans des fauteuils, et
table. Deux médecins, M. le avec un autre en uniforme, 20 causaient au milieu de la salle. Ils se retournèrent en me disant :
" Déshabillez-vous."
M. le sous-préfet dit :
" Voilà un garçon plein de santé." 25
Ces mots me mirent en colère ; malgré cela, je répondis honnêtement :
" Mais je suis boiteux, monsieur le sous-préfet."
Les chirurgiens me regardèrent, et celui de l'hôpital, à qui M. le commandant de place avait sans doute parlé 30 de moi, dit :
"La jambe gauche est un peu courte."
36 HISTOIRE d'un conscrit DE 1813.
— Bah ! fit l'autre, elle est solide." i \^ Puis, me posant la main sur la poitrine : w*^
" La conformation est bonne, dit-il ; toussez. " Je toussai le moins fort que je pus ; mais il trouva 5 tout de même que j'avais un bon timbre, et dit encore : " Regardez ces couleurs ; voilà ce qui s'appelle un beau sang."
Alors moi, voyant qu'on allait me prendre si je ne disais rien, je répondis :
10 " J'ai bu du vinaigre.
— Ah ! fit-il, ça prouve que vous avez un bon estomac, puisque vous aimez le vinaigre.
— Mais je suis boiteux ! m'écriai-je tout désolé.
— Bah ! ne vous chagrinez pas, reprit cet homme ; 15 votre jambe est solide, j'en réponds.
— Tout cela, dit alors M. le maire, n'empêche pas ce jeune homme de boiter depuis sa naissance ; c'est un fait connu de tout Phalsbourg.
— Sans doute, fit aussitôt le médecin de l'hôpital, la 20 jambe gauche est trop courte ; c'est un cas d'exemption.
— Oui, reprit M. le maire, je suis sûr que ce garçon-là ne pourrait pas supporter une longue marche ; il resterait en route à la deuxième étape."
Le premier médecin ne disait plus rien.
25 Je me croyais déjà sauvé de la guerre, quand M. le sous-préfet me demanda:
" Vous êtes bien Joseph Bertha ?
— Oui, monsieur le sous-préfet, répondis-je.
— Eh bien, messieurs, dit-il en sortant une lettre de 30 son portefeuille, écoutez."
Il se mit à lire cette lettre, dans laquelle on racontait que, six mois avant, j'avais parié d'aller à Saverne et
d'en revenir plus vite que Pinacle ; que nous avions fait ce chemin ensemble en moins de trois heures, et que j'avais gagné.
C'était malheureusement vrai ! ce gueux de Pinacle m'appelait toujours boiteux, et dans ma colère, j'avais 5 parié contre lui. Tout le monde le savait, je ne pouvais donc pas soutenir le con traire, v—
Comme je restais confondu, le premier chirurgien me dit :
" Voilà qui tranche ^ la question ; rhabillez-vous."
Et, se tournant vers le secrétaire, il s'écria : lo
" Bon pour le service ! "
Je me rhabillai dans un désespoir épouvantable.
Wemer en appela un autre. Je ne faisais plus attention à rien. . . . Tout à coup je fus sur l'escalier ; et comme Catherine me demandait ce qui s'était passé, je 15 poussai un sanglot terrible ; je serais tombé du haut en bas, si la tante Grédel ne m'avait pas soutenu.
Nous sortîmes par derrière et nous traversâmes la petite place ; je pleurais comme un enfant et Catherine aussi. Nous tournâmes le coin du café, et nous entrâmes 20 chez nous. Les gens nous regardaient de leurs fenêtres et se disaient : " En voilà encore un qui part ! "
M. Goulden, sachant que la tante Grédel et Catherine viendraient dîner avec nous le jour de la revision, avait fait apporter du Mouton-d^Or^ une oie farcie et deux 25 bouteilles de bon vin d'Alsace. Il était convaincu que j'allais être réformé tout de suite; aussi, quelle ne fut pas sa surprise de nous voir entrer ensemble dans une désolation pareille.
" Qu'est-ce que c'est ? " dit-il en relevant son bonnet 30 de soie sur son front chauve, et nous regardant les yeux écarquillés.
^S HISTOIRE d'un conscrit DE 1813.
Je n'avais pas la force de lui répondre ; je me jetais dans le fauteuil en fondant en larmes.
La tante Grédel dit :
" Les gueux l'ont pris.
6 — Ce n'est pas possible ! fit M. Goulden, dont les bras tombèrent.
— Joseph, raconte-nous raisonnablement les choses ; ils se sont trompés ... ce n'est pas possible autrement . . . M. le maire et le médecin de l'hôpital n'ont donc rien 10 dit?"
Je racontai en gémissant l'histoire de la lettre ; et la tante Grédel, qui ne savait rien de cela, se mit à crier en levant les poings :
" Ah ! le brigand ! Dieu veuille ^ qu'il entre encore 15 une fois chez nous ! je lui fends la tête avec ma hachette."
M. Goulden était consterné.
" Comment ! tu n'as pas crié que c'était faux ! dit-il ; c'est donc vrai cette histoire ? "
Et comme je baissais la tête sans répondre, joignant 20 les mains il ajouta :
" Ah ! la jeunesse, la jeunesse, cela ne pense à rien. . . . Quelle imprudence . . . quelle imprudence ! "
Il se promenait autour de la chambre ; puis il s'assit pour essuyer ses lunettes, et la tante Grédel dit : 25 " Oui, mais ils ne l'auront pas tout de même, leurs méchancetés ne serviront à rien : ce soir, Joseph sera déjà dans la montagne, en route pour la Suisse."
M. Goulden, en entendant cela, devint grave ; il fronça
le sourcil et répondit au bout d'un instant :
30 "C'est un malheur ... un grand malheur . . . car
Joseph est réellement boiteux. . . . On le reconnaîtra
plus tard ; il ne pourra pas marcher deux jours sans
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 39
rester en arrière et sans tomber malade. Mais vous avez tort, mère Grédel, de parler comme vous faites et de lui donner un mauvais conseil.
— Un mauvais conseil ! dit-elle ; vous êtes donc aussi pour faire massacrer les gens, vous ? 6
— Non, répondit-il, je n'aime pas les guerres, surtout celles oli des cent mille hommes perdent la vie pour la gloire d'un seul. Mais ces guerres-là sont finies ; ce n'est plus pour gagner de la gloire et des royaumes qu'on lève des soldats, c'est pour défendre le pays, qu'on a com- 10 promis à force de tyrannie et d'ambition. On voudrait bien la paix maintenant ! Malheureusement les Russes s'avancent, les Prussiens se mettent avec eux, et nos amis les Autrichiens n'attendent qu'une bonne occasion de nous tomber sur le dos ; si l'on ne va pas à leur ren- ift contre, ils viendront chez nous. C'est donc tout autre chose que nos guerres d'Espagne, de Russie et d'Allemagne. Et moi, tout vieux que je suis, mère Grédel,
si le danger continue à grandir et si l'on a besoin des anciens de la République, j'aurais honte d'aller faire des 20 horloges en Suisse, pendant que d'autres verseraient leur sang pour défendre mon pays. D'ailleurs, écoutez bien ceci : les déserteurs sont méprisés partout. . . . On s'est jugé soi-même incapable de remplir le premier de ses devoirs, qui est d'aimer et de soutenir son pays, même 25 lorsqu'il a tort."
Il n'en dit pas plus en ce moment, et s'assit à la table d'un air grave.
" Mangeons, reprit-il après un instant de silence ; voici midi qui sonne. Mère Grédel et Catherine, asseyez-vous 30 là."
Elles s'assirent, et nous mangeâmes. Je rêvais aux
40 HISTOIRE d'un CONSCRIT DE 1813.
paroles de M. Goulden, qui me semblaient justes. La tante Grédel serrait les lèvres, et de temps en temps elle me regardait pour voir ce que je pensais. A la fin, elle dit:
5 " Moi, je me moque d'un pays où l'on prend les pères de famille, après avoir enlevé les garçons ! Si j'étais à la place de Joseph, je partirais tout de suite.
— Écoutez, tante Grédel, lui répondis-je, vous savez que je n'aime rien tant que la paix et la tranquillité ; mais je ne
10 voudrais pourtant pas me sauver comme un heimathsibs ^ dans les autres pays. Malgré cela, je ferai ce que voudra Catherine : si elle me dit d'aller en Suisse, j'irai ! " . . .
Alors Catherine, baissant la tête pour cacher ses larmes, dit tout bas :
15 " Je ne veux pas qu'on puisse t'appeler déserteur.
— Eh bien donc, je ferai comme les autres ! m'écriaije ; puisque ceux de Phalsbourg et du Dagsberg partent pour la guerre, je partirai ! "
M. Goulden ne fit aucune observation.
20 " Chacun est libre, dit-il ; seulement je suis content de voir que Joseph pense comme moi."
Puis le silence se rétablit, et vers deux heures la tante Grédel, se levant, prit son panier. Elle semblait abattue et me dit :
25 " Joseph, tu ne veux pas m 'écouter, mais c'est égal, avec la volonté du Seigneur, tout cela finira ; tu reviendras, si Dieu le veut, et Catherine t'attendra."
Catherine se remit à pleurer, et moi plus encore qu'elle ; de sorte que M. Goulden lui-même ne pouvait s'empêcher 30 de verser des larmes.
Enfin Catherine et sa mère descendirent l'escalier, et d'en bas la tante me cria :
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 4I
" Tâche de revenir encore une ou deux fois chez nous, Joseph.
— Oui, oui," lui répondis-je en fermant la porte.
Je ne me tenais plus sur mes jambes; jamais je n'avais été si malheureux. 6
Depuis ce jour je n'avais plus la tête à rien. J'essayai d'abord de me remettre à l'ouvrage ; mais sans cesse mes pensées étaient ailleurs, et M. Goulden lui-même me dit :
" Joseph, laisse cela . . . profite du peu de temps qui te reste à passer avec nous ; va voir Catherine et la mère lO Grédel. Je crois toujours qu'on te réformera ; mais que peut-on savoir ? "
J'allais donc chaque matin aux Quatre-Vents, et je passais mes journées avec Catherine. Nous étions bien tristes, et pourtant bien heureux tout de même de nous 16 voir.
Le soir, je rentrais en ville vers huit ou neuf heures, au moment où l'on fermait les portes, et je voyais, en passant, toutes les petites auberges pleines de conscrits et de vieux soldats réformés qui buvaient ensemble. Les 20 conscrits payaient toujours ; les autres se retroussaient les moustaches en racontant d'un air majestueux leurs batailles, leurs marches et leurs duels. C'était triste pour des fils de paysans, des gens honnêtes et laborieux de mener une existence pareille ; mais personne n'avait 25 plus envie de travailler; on aurait donné sa vie pour deux liards.
42 HISTOIRE d'un CONSCRIT DE 1813.
Cela se prolongea jusqu'au 25 janvier. Depuis quelques jours, un grand nombre de conscrits italiens, des Piémontais et des Génois étaient arrivés en ville. On les exerçait sur la place tous les jours à marcher au pas ; ^
6 ils allaient remplir les cadres du 6® léger ^ à Mayence, et se reposaient un peu dans la caserne d'infanterie.
Le capitaine des recrues, qui s'appelait Vidal, logeait au-dessus de notre chambre. C'était un homme carré, solide, très ferme, et pourtant aussi très bon et très hon~
10 nête. Il vint faire raccommoder sa montre chez nous, et quand il sut que j'étais conscrit et que j'avais peur de ne pas revenir, il m'encouragea disant " que tout n'est qu'habitude ... ; qu'au bout de cinq ou six mois, on se bat et l'on marche comme on mange la soupe, et que beau-
15 coup même s'habituent tellement à tirer des coups de
fusil ou de canon sur les gens, qu'ils se considèrent
comme malheureux lorsqu'ils n'ont pas cette jouissance."
Mais sa manière de raisonner n'était pas de mon goût,
d'autant plus que je voyais cinq ou six gros grains de
20 poudre sur une de ses joues, lesquels étaient entrés bien loin dans la peau, et qu'il m'expliqua provenir d'un coup de fusil qu'un Russe lui avait lâché presque sous le nez. Un état pareil me déplaisait de plus en plus, et comme déjà plusieurs jours s'étaient passés sans nouvelles, je
26 commençais à croire qu'on m'oubliait, lorsque, le matin du 25 janvier, au moment où j'allais partir pour les Quatre- Vents, M. Goulden, qui travaillait à son établi d'un air rêveur, se retourna les larmes aux yeux et me dit:
30 " Écoute, Joseph, j'ai voulu te laisser dormir encore tranquillement cette nuit ; mais il faut pourtant que tu le saches, mon enfant: hier soir, le brigadier^ de gen-
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 43
darmerie est venu m'apporter ta feuille^ de route. Tu pars avec les Piémontais et les Génois, et cinq ou six garçons de la ville."
En entendant cela je sentis mes jambes s'en aller, et je m'assis sans pouvoir répondre un mot. M. Goulden sor- 5 tit de son tiroir la feuille de route en belle écriture, et se mit à la lire lentement. Tout ce que je me rappelle, c'est que Joseph Bertha, natif de Dabo, canton de Phalsbourg, arrondissement de Sarrebourg, était incorporé dans le 6® léger, et qu'il devait avoir rejoint son corps le 29 jan- 10 vier, à Mayence. r^
Cette lettre me produisit un aussi mauvais effet que si je n'avais rien su d'avance ; je regardai cela comme quelque chose de nouveau, et j'en fus indigné.
M. Goulden, après un instant de silence, dit encore : 15
" C'est aujourd'hui que les Italiens partent, vers onze heures."
Alors, me réveillant comme d'un mauvais rêve, je m'écriai :
" Mais je ne reverrai donc plus Catherine ? 20
— Si, Joseph, si, dit-il d'une voix tremblante ; j'ai fait prévenir la mère Grédel et Catherine ; ainsi, mon enfant, elles viendront, tu pourras les embrasser avant de partir."
Je voyais son chagrin et je m'attendrissais encore plus, de sorte que j'avais mille peines à m'empêcher de fondre 25 en larmes.
Au bout d'une minute il reprit :
" Tu n'as besoin de t'inquiéter de rien, j'ai tout préparé d'avance. Et quand tu reviendras, Joseph, si Dieu veut que je sois encore de ce monde, tu me trouveras toujours 30 le même. Voici que je commence à me faire ^ vieux, mon plus grand bonheur aurait été de te conserver comme
44 HISTOIRE d'un conscrit DE 1813.
un fils, car j'ai trouvé dans toi le bon cœur et le bon esprit d'un honnête homme ; je t'aurais cédé mon fonds . . . nous aurions été bien ensemble . . . Catherine et toi vous auriez été mes enfants. . . . Mais puisqu'il en
5 est ainsi, résignons-nous. Tout cela n'est que pour un peu de temps ; tu seras réformé, j'en suis sûr : on verra bientôt que tu ne peux pas faire de longues marches." Tandis qu'il parlait, je sanglotais tout bas. A la fin, il se leva et sortit de l'armoire un sac de soldat
10 en peau de vache, qu'il posa sur la table. Je le regardais tout abattu, ne songeant à rien qu'au malheur de partir.
" Voici ton sac, dit-il, j'ai mis là-dedans tout ce qu'il te faut: deux chemises de toile, deux gilets de flanelle et le reste. Tu recevras deux chemises à Mayence, c'est
15 tout ce qu'il te faudra ; mais je t'ai fait faire des souliers, car rien n'est plus mauvais que les souliers des fournisseurs. Tu n'es pas déjà trop solide sur tes jambes, mon pauvre enfant, au moins que tu n'aies pas cette douleur déplus.^ Enfin voilà . . . c'est tout."
20 II posa le sac sur la table et se rassit.
Dehors on entendait les allées et les venues des Italiens qui se préparaient à partir. Au-dessus de nous, le capitaine Vidal donnait des ordres. Tout ce bruit, tout ce mouvement me produisait un effet étrange, et je ne pou-
25 vais encore croire qu'il fallait quitter la ville. Comme j'étais ainsi dans le plus grand trouble, voilà que la porte s'ouvre, et que la mère Grédel crie :
" Je te disais bien qu'il fallait te sauver en Suisse . . . que ces gueux finiraient par t' emmener. ... Je te le
30 disais bien ... tu n'as pas voulu me croire.
— Mère Grédel, répondit aussitôt M. Goulden, de partir pour faire son devoir, ce n'est pas un aussi grand
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 45
malheur que d'être méprisé par les honnêtes gens. Au lieu de tous ces cris et de tous ces reproches qui ne servent à rien, vous feriez mieux de consoler et de soutenir Joseph.
— Ah ! dit-elle, je ne lui fais pas de reproches, non ! 5 quoique ce soit terrible de voir des choses pareilles."
Tout à coup le roulement commença ; tous les tambours s'étaient réunis sur la place. M. Goulden, prenant aussitôt le sac par ses courroies sur la table, dit d'un ton grave : 10
"Joseph; maintenant il est temps."
Je me redressai tout pâle, il m'attacha le sac sur les épaules. Catherine, assise la figure dans son tablier, sanglotait. La mère Grédel, debout, me regardait les lèvres serrées.^ 15
Le roulement continuait toujours ; subitement il se tut.
" L'appel va commencer, dit M. Goulden en m'embrassant, et tout à coup il se mit à pleurer, m'appelant tout bas son enfant et me disant :
" Courage ! " 20
La mère Grédel s'assit; comme je me baissais vers elle, elle me prit la tête entre ses mains, et, m'embrassant, elle criait :
"Je t'ai toujours aimé, Joseph, depuis que tu n'étais qu'un enfant ... je t'ai toujours aimé 1 tu ne nous as 25 donné que de la satisfaction, et maintenant il faut que tu partes. . . . Mon Dieu, mon Dieu, quel malheur ! "
Moi, je ne pleurais plus.
Quand la tante Grédel m'eut lâché, je regardai Catherine, qui ne bougeait pas. Elle ne se leva point, et je 30 m'en allais bien vite, n'ayant plus de force, lorsqu'elle se mit à crier d'une voix déchirante :
46 HISTOIRE d'un conscrit DE 1813.
" Joseph ! . . . Joseph ! "
Alors je me retournai ; nous nous jetâmes dans les
bras Tun de l'autre, et quelques instants encore nous
restâmes ainsi, sanglotant. Catherine ne pouvait plus se
5 tenir ; je la posai dans le fauteuil et je partis sans oser
tourner la tête.
J'étais déjà sur la place, au milieu des Italiens et d'une foule de gens qui criaient et pleuraient en reconduisant leurs garçons, et je ne voyais rien, je n'entendais rien. 10 Quand le roulement recommença, je regardai et je vis que j'étais entre Klipfel et Furst ; tous deux le sac au dos ; leurs parents devant nous, sur la place, pleuraient comme pour un enterrement. A droite, près de l'Hôtel de ville, le capitaine Vidal, à cheval sur sa petite jument 15 grise, causait avec deux officiers d'infanterie. Les sergents faisaient l'appel et l'on répondait. On appela Zébédé, Furst, Klipfel, Bertha, nous répondîmes comme les autres ; puis le capitaine commanda : " Marche ! " et nous partîmes deux à deux vers la porte de France. 20 Au coin une vieille, au premier,^ cria de sa fenêtre, d'une voix étranglée :
" Kasper ! Kasper ! "
C'était la grand' mère de Zébédé; son menton tremblait. Zébédé leva la main sans répondre ; il était aussi 26 bien triste et baissait la tête.
Moi, je frémissais d'avance de passer devant chez nous.^
En arrivant là, mes jambes fléchissaient; j'entendis aussi quelqu'un crier des fenêtres, mais je tournai la tête 30 du côté de l'auberge du Bœuf-Rouge ; le bruit des tambours couvrait tout.
Les enfants couraient derrière nous en criant :
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 47
" Les voilà qui partent. . . . Tiens,^ voilà Klipfel, voilà Joseph ! "
Sous la porte de France, les hommes de garde rangés en ligne, l'arme au bras,^ nous regardèrent défiler. Nous traversâmes l'avancée, puis nos tambours se turent, et 6 nous tournâmes à droite. On n'entendait plus que le bruit des pas dans la boue, car la neige fondait.
Une fois* sur la côte de Metting, à plus d'une lieue de la ville, comme nous allions redescendre, Klipfel me toucha l'épaule, et tournant la tête il me dit : 10
" Regarde là-bas. ..."
Je regardai, et j'aperçus Phalsbourg bien loin au-dessous de nous, les casernes, les poudrières, et le clocher d'où j'avais vu la maison de Catherine, six semaines avant, avec le vieux Brainstein : tout cela gris, les bois 15 noirs autour. J'aurais bien voulu m 'arrêter là quelques instants ; mais la troupe marchait, il fallut suivre.
Nous traversions des villages sans nombre, tantôt en montagne, tantôt en plaine. A l'entrée de chaque bourgade, les tambours attachaient leur caisse et battaient la 20 marche ; alors nous redressions la tête, nous marquions le pas,* pour avoir l'air de vieux soldats. Les gens venaient à leurs petites fenêtres, ou s'avançaient sur leur porte en disant: "Ce sont des conscrits."
Le soir, à la halte, nous étions bien heureux de reposer 25 nos pieds fatigués, moi surtout. Je ne puis pas dire que ma jambe me faisait mal, mais les pieds. . . . Ah ! je
n'avais jamais senti cette grande fatigue ! Avec notre billet de logement,^ nous avions le droit de nous asseoir au coin du feu ; mais les gens nous donnaient aussi place à leur table. Presque toujours nous avions du lait et des
5 pommes de terre, quelquefois aussi du lard frais, tremblotant sur un plat de choucroute. Les enfants venaient nous voir ; les vieilles nous demandaient de quel pays nous étions, ce que nous faisions avant de partir ; les jeunes filles nous regardaient d'un air triste, rêvant à
10 leurs amoureux, partis cinq, six ou sept mois avant. Ensuite on nous conduisait dans le lit. Avec quel bonheur je m'étendais ! comme j'aurais voulu dormir mes douze heures ! Mais de bon matin, au petit jour, le bourdonnement de la caisse me réveillait ; je regardais les poutres
15 brunes du plafond, les petites vitres couvertes de givre, et je me demandais : " Oli suis-je ? " Tout à coup mon cœur se serrait ; je me disais : " Tu es conscrit ! " Et bien vite il fallait m'habiller, reprendre le sac et courir répondre à l'appel.
20 Je n'oublierai jamais qu'à Kaiserslautern, le deuxième jour de notre départ, ayant débouclé mon sac pour mettre une chemise blanche, je découvris, sous les chemises, un petit paquet assez lourd, et que, l'ayant ouvert, j'y trouvai cinquante-quatre francs, et sur le papier ces mots de
25 M. Goulden : " Sois toujours bon, honnête, à la guerre. " Songe à tes parents, à tous ceux pour lesquels tu don- " nerais ta vie et traite humainement les étrangers, afin "qu'ils agissent de même à l'égard des nôtres. Et que " le ciel te conduise . . . qu'il te sauve des périls ! Voici
30 " quelque argent, Joseph. Il est bon, loin des siens, " d'avoir toujours un peu d'argent. Écris-nous le plus "souvent que tu pourras."
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 49
En lisant cela, je répandis des larmes, et je pensai : "Tu n'es pas entièrement abandonné sur la terre. . . . De braves gens songent à toi! Tu n'oublieras jamais leurs bons conseils."
Enfin le cinquième jour, vers dix heures du soir, nous 5 entrâmes à Mayence. Tant que je vivrai, ce souvenir me restera dans l'esprit. Il faisait un froid terrible ; nous étions partis de grand matin, et longtemps avant d'arriver à la ville, nous avions traversé des villages pleins de soldats. 10
Le capitaine Vidal, pour se réchauffer, avait mis pied à terre et marchait d'un bon pas ; les officiers et les sergents nous pressaient à cause du retard. Cinq ou six Italiens étaient restés en arrière dans les villages, ne pouvant plus avancer. Moi, à la dernière halte, c'est à 16 peine si j'avais pu me reley^er. Les autres PhalsLourgeois marchaient bien. / f^ a « ; : . \ { ( / ' ( ^ -^ !
La nuit était venue ; lè^ciel^ fourmillait d'étoiles. Tout le monde regardait, et l'on ce disait : " Nous approchons ! nous approchons ! " car au fond du ciel une ligne sombre, 20 des points noirs et des aiguilles étincelantes ^ annonçaient une grande ville. Enfin nous entrâmes dans les avancées, à travers des bastions de terre en zigzag. Alors on nous fit serrer ^ les rangs et nous continuâmes mieux au pas, comme il arrive en approchant d'une place forte. On se 25 taisait. Au coin d'une espèce de demi-lune, nous vîmes le fossé de la ville plein de glace, les remparts en briques au-dessus, et en face de nous, une vieille porte sombre, le pont levé. En haut, une sentinelle l'arme prête, nous cria :
" Qui vive / " * 30
Le capitaine, seul en avant, répondit :
" France !
50 HISTOIRE d'un conscrit DE 1813.
— Quel régiment ?
— Recrues du 6® léger." ^ ^ ■■' ' ■.■>
Il se fit un grand silence. Le pont-levis s'abaissa ; les hommes de garde vinrent nous reconnaître. L'un d'eux
5 portait un grand falot. Le capitaine Vidal alla quelques pas en avant, causer avec le chef de poste, puis on nous cria:
" Quand il vous plaira." ^
Nos tambours commençaient à battre ; mais le capitaine
10 leur fit remettre la caisse sur l'épaule, et nous entrâmes, traversant un grand pont et une seconde porte semblable à la première. Alors nous fûmes dans la ville, pavée de gros cailloux luisants. Chacun faisait ce qu'il pouvait pour ne pas boiter, car, malgré la nuit, toutes les auberges,
15 toutes les boutiques des marchands étaient ouvertes ; leurs grandes fenêtres brillaient, et des centaines de gens allaient et venaient comme en plein jour.
Nous tournâmes cinq ou six coins de rue, et bientôt nous arrivâmes sur une petite place, devant une haute
20 caserne, où l'on nous cria : " Halte ! "
Presque aussitôt plusieurs officiers arrivèrent : c'étaient le commandant Gémeau et quelques autres que j'ai connus depuis. Ils serrèrent la main du capitaine en riant ; puis ils nous regardèrent et l'on fit l'appel. Après quoi
25 nous reçûmes chacun une miche de pain de munition et un billet de logement. On nous averti que l'appel aurait lieu le lendemain à huit heures pour la distribution des armes, et l'on nous cria : " Rompez les rangs ! " pendant que les officiers remontaient la rue à gauche et entraient
30 ensemble dans un grand café, où l'on montait par une quinzaine de marches.
Mais nous autres, où aller avec nos billets de logement.
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 51
au milieu d'une ville pareille, et surtout ces Italiens, qui ne connaissaient pas un mot d'allemand ni de français ?
Le grand Furst et Zébédé avaient aussi leur billet pour la Capuziner Strasse ; ^ nous partîmes, encore bien heureux de boiter et de traîner la semelle ^ ensemble dans 5 cette ville étrangère.
Furst trouva le premier sa maison, mais elle était fermée, et, comme il frappait à la porte, je trouvai aussi la mienne, dont les deux fenêtres brillaient à gauche. Je poussai la porte, elle s'ouvrit, et j'entrai dans une allée 10 sombre, oli l'on sentait le pain frais, ce qui me réjouit intérieurement. Zébédé alla plus loin. Moi, je criais dans l'allée : " Il n'y a personne ? "
Et presque aussitôt une vieille femme parut la main devant sa chandelle, au haut d'un escalier en bois. 15
" Qu'est-ce que vous voulez?" fit-elle.
Je lui dis que j'avais un billet de logement pour chez eux. Elle descendit et regarda mon billet, puis elle me dit en allemand :
"Venez!" 20
Je montai donc l'escalier. En passant, j'aperçus, par une porte ouverte, deux hommes qui brassaient la pâte devant deux pétrins. J'étais chez un boulanger, et voilà pourquoi cette vieille ne dormait pas encore, ayant sans doute aussi de l'ouvrage. Elle avait un bonnet à rubans 25 noirs, les bras nus jusqu'aux coudes, et semblait triste. En haut, elle me conduisit dans une chambre assez grande, avec un bon fourneau de faïence et un lit au fond.
" Vous arrivez tard, me dit cette femme.
— Oui, nous avons marche tout le jour, lui répondis-je 30 sans presque pouvoir parler ; je tombe de faim et de fatigue."
52 HISTOIRE d/UN CONSCRIT DE 1813.
Alors elle me regarda, et je Tentendis qui disait : ^ " Pauvre enfant ! pauvre enfant ! " Puis elle me fît asseoir près du fourneau et me demanda :
5 " Vous avez mal aux pieds ?
— Oui, depuis trois jours.
— Et bien, ôtez vos souliers, fit-elle, et mettez ces sabots. Je reviens."
Elle laissa sa chandelle sur la table et redescendit.
10 J'ôtai mon sac et mes souliers; j'avais des ampoules, et je
pensais : " Mon Dieu . . . mon Dieu . . . peut-on souffrir
autant ? Est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux être mort? "
Cette idée m'était venue cent fois en route ; mais alors,
auprès de ce bon feu, je me sentais si las, si malheureux,
15 que j'aurais voulu m'endormir pour toujours, malgré
Catherine, malgré la tante Grédel, M. Goulden et tous
ceux qui me souhaitaient du bien. Oui, je me trouvais
trop misérable !
Tandis que je songeais à ces choses, la porte s'ouvrit, 20 et un homme grand, fort, la tête déjà grise, entra. C'était un de ceux que j'avais vus travailler en bas. Il tenait dans ses mains une cruche et deux verres.
" Bonne nuit ! " dit-il en me regardant d'un air grave. Je penchai la tête. La vieille entra derrière cet 25 homme ; elle portait un cuveau de bois, et le posant à terre près de ma chaise :
" Prenez un bain de pieds, me dit-elle, cela vous fera du bien.''
En voyant cela, je fus attendri et je pensai : 30 " Il y a pourtant des braves gens sur la terre ! " J'ôtai mes bas, et la bonne vieille répéta :
" Pauvre enfant ! pauvre enfant ! "
HISTOIRE D^UN CONSCRIT DE iS 13. 53
L'homme me dit :
** De quel pays êtes-vous ?
— De Phalsbourg, en Lorraine.
— Ah ! bon," fit-il.
Puis, au bout d'un instant, il dit à sa femme : 6
" Va donc chercher une de nos galettes ; ce jeune homme prendra un verre de vin, et nous le laisserons ensuite dormir en paix, car il a besoin de repos."
Il poussa la table devant moi et emplit ensuite nos verres d'un bon vin blanc, en me disant : 10
" A votre santé ! "
La mère . était sortie. Elle revint avec une grande galette encore chaude et toute couverte de beurre frais à moitié fondu. C'est alors que je sentis combien j'avais faim ; je me trouvai presque mal.^ Il paraît que ces 15 bonnes gens le virent, car la femme me dit :
" Avant de manger, mon enfant, il faut sortir vos pieds de l'eau."
Elle se baissa et m'essuya les pieds avec son tablier, avant que j'eusse compris ce qu'elle voulait faire. 20
Alors je m'écriai : " Mon Dieu, madame, vous me traitez comme votre enfant."
Elle me répondit au bout d'un instant :
** Nous avons un fils à l'armée ! "
J'entendis que sa voix tremblait en disant ces mots : je 25 songeais à Catherine, à la tante Grédel, et je ne pouvais rien répondre.
" Mangez et buvez," me dit l'homme, en découpant la galette.
Ce que je fis, avec un bonheur que je n'avais jamais 30 connu. Tous deux me regardaient gravement. Quand j'eus fini, l'homme se leva :
54 HISTOIRE d'un conscrit DE 1813.
" Oui, dit-il, nous avons un fils à Tarmée ; il est parti l'année dernière pour la Russie, et nous n'en avons pas eu de nouvelles. . . . Ces guerres sont terribles ! "
Il se parlait à lui-même en marchant d'un air rêveur, 5 les mains croisées sur le dos. Moi, je sentais mes yeux se fermer.
Tout à coup l'homme dit :
" Allons, bonsoir !"
Il sortit ; sa femme le suivit, emportant le cuveau. 10 " Merci ! leur criai-je ; que Dieu ramène votre fils ! "
Puis je me déshabillai, je me couchai et je m'endormis profondément
Le lendemain, je m'éveillai vers huit heures. Un trompette sonnait le rappel au coin de la Capuziner 15 Strasse ; tout s'agitait : on entendait passer des chevaux, des voitures et des gens. Mes pieds me faisaient encore un peu mal, mais ce n'était rien en comparaison des autres jours, et je me dis en moi-même : " Joseph, si cela continue, tu deviendras un gaillard ; il n'y a que le pre- 20 mier pas qui coûte."
Je m'habillai dans ces heureuses dispositions.
Enfin je bouclai mon sac, et je descendis sans avoir le
temps de remercier les bonnes gens qui m'avaient si bien
reçu, pensant remplir ce devoir après l'appel, v^-v. -
26 Au bout de la rue, sur la place, beaucoup de nos
Italiens attendaient déjà, grelottant autour de la fontaine.
Furst, Klipfel, Zébédé arrivèrent un instant plus tard.
De tout un côté de la place on ne voyait que des
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 55
canons sur leurs affûts. Des chevaux arrivaient à l'abreuvoir, conduits par des hussards ; quelques soldats du train et des dragons se trouvaient dans le nombre. Jamais je n'avais rien vu de semblable, et comme je regardais le nez en l'air, nos tambours se mirent à rouler. 5 Chacun reprit son rang. Le capitaine Vidal arriva, le mapteau sur l'épaule. Des voiture^ sortirent d'une voûte en 'face, et l'on nous cria, d'abord en italien, ensuite en français, qu'on allait distribuer les armes, et que chacun devait sortir des rangs à l'appel de son nom. 10
Les voitures s'arrêtèrent à dix pas, et l'appel commença. Chacun à son tour sortait des rangs, et recevait une giberne, un sabre, une baïonnette et un fusil. On se passait cela sur la blouse, sur l'habit ou la casaque ; nous avions la mine, avec nos chapeaux, nos casquettes et nos 15 armes, d'une véritable bande de brigands. Je reçus un fusil tellement grand et lourd, que je pouvais à peine le porter, et je vis bien alors que nos misères n'allaient pas finir de sitôt.
Après les armes, un caisson s'avança, et l'on nous di- 20 stribua cinquante cartouches par homme, ce qui n'annonçait rien de bon. Puis, au lieu de faire rompre les rangs et de nous renvoyer à nos logements, comme je le pensais, le capitaine Vidal tira son sabre et cria :
"Par file à droite^ ... en avant . . . marche ! " 26
Et les tambours se mirent à battre.
J'étais désolé de ne pouvoir pas au moins remercier mes hôtes du bien qu'ils m'avaient fait ; je me disais : " Ils vont te prendre pour un ingrat ! " Mais tout cela ne m'empêchait pas de suivre la file. 30
Nous allions par i^ne longue rue tortueuse, et tout à coup en dehors des glacis, nous fûmes près du Rhin cou-
56 HISTOIRE d'un conscrit DE 1813.
vert de glace à perte de vue. C'était quelque chose de magnifique et d'éblouissant.
Tout le bataillon descendit au Rhin, que nou^ traversâmes. Nous n'étions pas seuls sur le fleuve ; devant 5 nous, à cinq ou six cents pas, un convoi de poudre, conduit par des soldats du train, gagnait la route de Francfort. La glace n'était pas glissante, mais couverte d'une espèce de givre raboteux. ' ''
En arrivant sur l'autre rive, on nous fit prendre un 10 chemin tournant entre deux petites côtes.
Nous continuâmes à marcher ainsi durant cinq heures. Tantôt à droite, tantôt à gauche, nous découvrions des villages, et Zébédé, qui marchait près de moi, me disait : *' Puisqu'il a fallu partir, j'aime autant que ce soit pour 15 la guerre. Au moins, nous voyons tous les jours du nouveau. Si nous avons le bonheur de revenir, nous pourrons en^ raconter de toutes sortes.
* — Oui, mais j'aimerais beaucoup mieux en savoir moins, lui disais-je ; j'aimerais mieux vivre pour mon propre 20 compte que pour le compte des autres, qui sont tranquillement chez eux, pendant que nous grimpons ici dans la neige.
— Toi, tu ne regardes pas la gloire, faisait-il ; c'est pourtant quelque chose, la gloire." 25 Et je lui répondais :
" La gloire est pour d'autres que pour nous, Zébédé ; ceux-là vivent bien, mangent bien et dorment bien. Ils ont des danses et des réjouissances, comme on le voit dans les gazettes, et, par-dessus le marché, la gloire, 30 quand nous l'avons gagnée à force de suer, de jeûner et de nous faire casser les os.^ Les pauvres diables comme nous, qu'on force, de partir, lorsqu'ils rentrent à la fin,
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 57
après avoir perdu Thabitude du travail et quelquefois un membre, n'ont pas beaucoup de gloire. Voilà ce que je pense, Zébédé ; je ne trouve pas cela tout à fait juste, et j'aimerais mieux voir les amis de la gloire aller se battre eux-mêmes et nous laisser tranquilles." 6
Alors il me disait :
" Je pense la même chose que toi ; mais, puisque nous sommes pinces^ il vaut mieux dire que nous combattons pour la gloire."
En raisonnant de ces choses et de beaucoup d'autres, lo nous finîmes par découvrir une grande rivière, que le sergent nous dit être le Main, et, près de cette rivière, un village sur la route. Nous ne savions pas le nom de ce village, mais c'est là que nous fîmes halte.
On entr^ dans les maisons, et chacun put s'acheter de 15 reau-d^-vie,-'du vin et de la viande.
Le soir, vers cinq heures, nous arrivâmes à Francfort. C'est une ville encore plus vieille que Mayence. On nous conduisit dans un endroit appelé Saxenhausen,^ où se trouvait caserne le lo® hussards et des chasseurs. Après 20 l'appel, nos sergents nous conduisirent par détachements dans les chambrées, au-dessus des Badois. C'étaient de grandes salles avec de petites fenêtres ; entre les fenêtres se trouvaient les lits.
Le sergent Pinto suspendit sa lanterne au pilier du 26 milieu; chacun mit ses armes au râtelier, puis se débar-i rassa de son sac, de sa blouse et de ses souliers sans dire un mot. Zébédé se trouvait être mon camarade de lit. Dieu sait si nous avions sommeil. Vingt minutes après, nous dormions tous comme des sourds. ' . 30
58 HISTOIRE d'un conscrit DE 1813.
C'est à Francfort que j'appris à connaître la vie militaire. Jusque-là je n'avais été qu'un simple conscrit ; alors je devins un soldat, et je ne parle pas ici de l'exercice ; c'est l'affaire d'un ou deux mois avec de la bonne
5 volonté. Mais j'appris la discipline, à savoir: que le caporal a toujours raison lorsqu'il parle au soldat, le sergent lorsqu'il parle au caporal, le sergent-major lorsqu'il parle au sergent, le sous-lieutenant au sergent-major, ainsi de suite jusqu'au maréchal de France, — quand ils diraient
10 que deux et deux font cinq ou que la lune brille en plein midi.
Le lendemain de notre arrivée à Francfort, j'écrivis à M. Goulden, à Catherine et à la tante Grédel ; on peut se figurer avec quel attendrissement. Il me semblait,
15 en leur parlant, être encore au milieu d'eux ; je leur racontais mes fatigues, le bien qu'on m'avait fait à Mayence, le courage qu'il m'avait fallu pour ne pas rester en arrière. Je leur dis aussi que j'étais toujours en bonne santé ; que je me sentais plus fort
20 qu'avant de partir.
J'écrivais dans notre chambrée, au milieu des camarades, et les Phalsbourgeois me faisaient tous ajouter des compliments pour leurs familles.
Ensuite j'écrivis à Mayence, aux braves gens de la
25 Capuziiier Strasse, qui m'avaient en quelque sorte sauvé de la désolation. Je leur dis que le rappel m'avait forcé le matin de partir tout de suite ; que j'avais espéré les revoir et les remercier, mais que, le bataillon ayant fait route pour Francfort, ils devaient me pardonner.
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 59
Ce même jour, dans Taprès-midi, nous reçûmes l'habillement du bataillon.
Chaque jour il arrivait des recrues de France et des charrettes pleines de blessés de la Pologne. Quel spectacle devant Thôpital, de l'autre côté de la rivière ! 5 C'était un convoi qui ne finissait jamais ! Tous ces malheureux avaient les uns le nez et les oreilles gelés, les autres un bras, les autres une jambe ; ils sortaient des charrettes en se cramponnant et vous regardaient comme des bêtes sauvages, les yeux enfoncés dans la tête et les 10 poils de la figure hérissés. Les bohémiens qui dorment au coin des bois en auraient eu pitié, et pourtant c'étaient encore les plus heureux, puisqu'ils étaient réchappes du carnage, et que des milliers de leurs camarades avaient péri dans les neiges ou sur les champs de bataille. 15
Klipfel, Zébédé, Furst et moi nous allions voir ces malheureux ; ils nous racontaient toute la débâcle depuis Moscou,^ et je vis bien alors que le 29® Bulletin, si terrible, n'avait dit que la vérité.
Ces histoires nous excitaient contre les Russes ; plusi- 20 eurs disaient : " Ah ! pourvu que ^ la guerre recommence bientôt; ils en verront des dures cette fois ... ce n'est pas fini ... ce n'est pas fini ! " Leur colère me gagnait moi-même, et quelquefois je pensais: "Joseph, est-ce que tu perds la tête maintenant ? Ces Russes défendaient 26 leur pays, leurs familles, tout ce que les hommes ont de plus sacré dans ce monde. S'ils ne les avaient pas défendus, on aurait raison de les mépriser."
Le 18 février nous reçûmes l'ordre de faire notre sac,* et nous partîmes de Francfort pour Séligenstadt, où nous 30 restâmes jusqu'au 8 mars. Alors toutes les recrues connaissaient le maniement du fusil et l'école de peloton.*
6o HISTOIRE d'un CONSCRIT DE 1813.
De Séligenstadt, nous partîmes le 9 mars pour Schweinheim, et le 24 mars 18 13, le bataillon se réunit à la division à Aschafïenbourg, où le maréchal Ney nous passa la revue.^
6 La fonte des neiges avait commencé le 18 ou le 19 mars. Je me rappelle que pendant la grande revue d* Aschafïenbourg, sur un large plateau d'où Ton découvre le Main à perte de vue, la pluie ne cessa point de tomber depuis dix heures du matin jusqu'à trois heures de l'après-
10 midi. Nous avions à notre gauche un château, dont les gens regardaient par de hautes fenêtres, bien à leur aise, pendant que l'eau nous coulait dans les souliers.
Pour nous rafraîchir encore les idées, à chaque instant on nous criait : " Portez arme ! ^ Arme bras ! "
15 Le maréchal s'avançait lentement, au milieu de son état-major. Ce qui consolait Zébédé, c'était que nous allions voir le brave * des braves. Moi, je pensais : " Si je pouvais le voir au coin du feu, ça me ferait plus de plaisir."
20 Enfin il arriva devant nous, et je le vois encore, avec son grand chapeau trempé de pluie, son habit bleu couvert de broderies et ses grandes bottes. C'était un bel homme, d'un blond roux, le nez relevé, les yeux vifs, et qui paraissait terriblement solide. Il n'était pas fier,
25 car, comme il passait devant la compagnie, et que le capitaine lui présentait les armes, tout à coup il se retourna sur son grand cheval et dit tout haut :
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 61
" Tiens, c'est Florentin ! "
Alors le capitaine se redressa sans savoir que répondre. Il paraît que le maréchal et lui avaient été simples soldats ensemble du temps de la République. Le capitaine à la fin répondit : 6
" Oui, maréchal, c'est Sébastien Florentin.
— Ma foi, Florentin, dit le maréchal en étendant le bras du côté de la Russie, je suis content de te revoir ; je te croyais couché là-bas."
Toute notre compagnie était contente, et Zébédé me lO dit:
"Voilà ce qui s'appelle un homme ; je me ferais casser la tête pour lui ! "
Je ne voyais pas pourquoi Zébédé voulait se faire casser la tête, parce que le maréchal avait dit bonjour à son 15 vieux camarade.
Le soir nous rentrâmes manger la soupe à Schweinheim, un endroit riche en vins, en chanvre, en blé, où presque tout le monde nous regardait de travers.
Nous logions à trois ^ ou quatre dans les maisons, et 20 nous avions tous les jours de la viande, soit du bœuf, soit du lard ou du mouton. Le pain^ de ménage était très bon, et le vin aussi. Mais plusieurs d'entre nous avaient l'air de trouver tout mauvais, croyant se faire passer, par ce moyen, pour de grands seigneurs ; ils se trompaient 25 bien, car j'entendais les bourgeois dire en allemand :
" Ceux-là, dans leur pays, sont des mendiants ! Si l'on allait voir en France, on ne trouverait pas seulement des pommes de terre dans leur cave."
Et jamais ils ne se trompaient ; ce qui m'a fait penser 30 souvent depuis, que les gens si difficiles * chez les autres sont de pauvres diables chez eux.
62 HISTOIRE d'un CONSCRIT DE 1813.
Enfin pour ma part, j'étais bien content d'être gobergé de cette façon, et j'aurais voulu voir durer cela toute la campagne. Deux conscrits de Saint-Dié^ étaient avec moi chez le maître de poste du village, dont presque tous 5 les chevaux avaient été mis ^ en réquisition pour notre cavalerie. Cela ne devait * pas le rendre de bonne humeur, mais il ne disait rien et fumait sa pipe derrière le fourneau, du matin au soir.
Le soir du quatrième jour, comme nous finissions de 10 souper, arriva vers sept heures un vieillard en capote noire, la tête blanche et la figure tout à fait respectable. Il nous salua, puis il dit en allemand au maître de poste :
" Ce sont de nouvelles recrues ?
15 — Oui, monsieur, répondit l'autre, nous ne serons jamais débarrassés de ces gens-là. Si je pouvais les empoisonner tous, ce serait bientôt fait."
Je me retournai tranquillement et je lui dis : " Je connais l'allemand ... ne dites pas de pareilles 20 choses."
A peine le maître de poste m'eut-il entendu, que sa grande pipe lui tomba presque de la main.
" Vous êtes bien imprudent en paroles, monsieur Kal-
kreuth ! dit le vieillard ; si d'autres que ce jeune homme
25 vous avaient entendu, songez à ce qui vous arriverait.
— C'est une manière de parler, répondit le gros homme.
Que voulez-vous ? quand on vous prend tout, quand on
vous dépouille pendant des années, à la fin on ne sait
plus ce qu'il faut dire, et l'on parle à tort et à travers." *
30 Le vieillard, qui n'était autre que le pasteur de Schwein-
heim, vint alors me saluer et me dit :
" Monsieur, votre manière d'agir est celle d'un honnête
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 63
homme ; croyez que M. Kalkreuth est incapable de faire du mal, même à nos ennemis.
— Je le pense bien, monsieur, lui répondis-je, sans cela je ne mangerais pas de ses saucisses d'aussi bon cœur."
Le maître de poste, en entendant ces mots, se mit à 5 rire, et s'écria :
" Je n'aurais jamais cru qu'un Français me ferait rire."
Mes deux camarades étaient de garde, ils sortirent, je restai seul. Alors le maître de poste alla chercher une bouteille de vieux vin ; il s'assit à la table et voulut trin- lO quer avec moi, ce que je fis volontiers. Et depuis ce jour jusqu'à notre départ, ces gens eurent beaucoup de confiance en moi. Chaque soir nous causions au coin du feu ; le maître de poste se plaignait amèrement des Français. 15
Le pasteur disait que c'était une nation vaniteuse, et que toute l'Allemagne allait se lever contre nous ; qu'on était las des mauvaises mœurs de nos soldats et de l'avidité de nos généraux.
Tout à coup, le 27 mars au matin, l'ordre de partir 20 arriva. Le bataillon alla coucher à Lauterbach, puis le lendemain à Neu-Kirchen, et nous ne fîmes plus que marcher, marcher toujours. Ceux qui ne s'habituèrent pas alors à porter le sac ne pouvaient pas se plaindre du manque d'exercice ; car nous faisions du chemin ! Par- 25 tout on rencontrait des régiments en route, des détachements de cavalerie, des lignes de canons, des convois de poudre et de boulets, et tout cela s'avançait vers Erfurt, comme, après une grande averse, des milliers de ruisseaux vont par tous les chemins à la rivière. 30
Nos sergents se disaient entre eux : " Nous approchons ... ça ^ va chauffer ! " Et nous pensions : " Tant
04 HISTOIRE d'un conscrit DE 1813.
mieux ! Ces gueux de Prussiens et de Russes sont cause qu'on nous a pris, s'ils étaient restés tranquilles, nous serions encore en France ! ''
Cette idée nous donnait de l'aigreur.
5 Et puis partout on trouve des gens qui n'aiment qu'à se battre : Klipfel et Zébédé ne parlaient que de tomber sur les Prussiens, et moi, pour n'avoir pas l'air moins courageux que les autres, je disais aussi que cela me réjouissait.
10 Le 8 avril, le bataillon entra dans la citadelle d'Erfurt, une place très forte et très riche. Je me souviendrai toujours qu'au moment où l'on faisait rompre les rangs sur la place, devant la caserne, le vaguemestre remit un paquet de lettres au sergent de la compagnie. Dans le
15 nombre, il s'en trouvait une pour moi. Je reconnus tout de suite l'écriture de Catherine, ce qui me produisit un si grand effet que mes genoux en tremblaient ! Zébédé prit mon fusil en disant : " Arrive ! '' Il était aussi bien content d'avoir des nouvelles de
20 Phalsbourg.
J'avais caché ma lettre au fond de ma poche, et tous ceux du pays me suivaient pour l'entendre lire. Mais je voulus être assis sur mon lit, bien tranquille avant de l'ouvrir, et seulement lorsqu'on nous eut casernes et que
26 mon fusil fut au râtelier, je commençai. Tous le^ autres étaient penchés sur mon dos. Les larmes me coulaient le long des joues, parce que Catherine me racontait qu'elle priait pour moi.
Et les camarades, en entendant cela, disaient :
30 " Nous sommes sûrs qu'on prie aussi pour nous ! "
A la fin, ^L Goulden avait écrit que toute la ville se portait bien, que je devais prendre courage, que ces
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 65
misères n'auraient qu'un temps. Il me chargeait surtout de prévenir les camarades qu'on pensait à eux, et que leurs parents se plaignaient de ne pas recevoir un seul mot de leurs ^ nouvelles.
Cette lettre fut une grande consolation pour nous tous. 5 Et quand je songe que nous étions alors le 8 avril et que bientôt allaient commencer les batailles, je la regarde comme un dernier adieu du pays pour la moitié d'entre nous : — plusieurs ne devaient plus entendre parler de leurs parents, de leurs amis, de ceux qui les aimaient en 10 ce monde. .
Tout cela, comme disait le sergent Pinto, n'était encore que le commencement de la fête, car la danse allait venir.
En attendant, nous faisions le service de la citadelle avec un bataillon du 27®, et, du haut des remparts, nous 15 voyions tous les environs couverts de troupes, les unes au bivac, les autres cantonnées dans les villages.
Le 18, en revenant de monter la garde, le sergent qui m'avait pris en amitié me dit:
" Fusilier Bertha, l'Empereur est arrivé. Tout se re- 20 mue, tout est en l'air. . . . Tu ne comprends pas encore ça, conscrit, mais il est là, je le sens jusqu'à la pointe des pieds. Tout commence à revivre. Attends la première danse, attends, et tu verras : les Kaiserliks ^ et les Cosaques n'ont pas besoin de leurs lunettes pour voir s'il est 25 ' avec nous; ils le sentent tout de suite."
66 HISTOIRE d'un conscrit DE 1813.
En parlant ainsi, le sergent riait dans ses longues moustaches.
J'avais des pressentiments qu'il pouvait m'arriver de grands malheurs, et j'étais pourtant forcé de faire bonne 5 mine.
Enfin le sergent ne se trompait pas, car ce même jour, vers trois heures de l'après-midi, toutes les troupes cantonnées autour de la ville se mirent en mouvement, et, sur les cinq heures, on nous fit prendre les armes : le 10 maréchal prince de la Moskowa * entrait en ville, au milieu d'une grande quantité d'officiers et de généraux qui formaient son état-major : presque aussitôt, le général Souham, un homme de six pieds, tout gris, entra dans la citadelle et nous passa en revue sur la place. Il nous 15 dit d'une voix forte, que tout le monde put entendre :
" Soldats ! vous allez faire partie de l'avant-garde du 3* corps; tachez de vous souvenir que vous êtes Français. Vive l ^Empereur ! ' '
Alors tout le monde cria : " Vive V Empereur P^ et cela 20 produisit un effet terrible dans les échos de la place.
Cette nuit même nous quittâmes Erfurt avec le lo® hussards et un régiment de chasseurs badois. A six ou sept heures du matin, nous étions devant la ville de Weimar, et nous voyions au soleil levant des jardins, 25 des églises, des maisons, avec un vieux château sur la droite.
On nous fit bivaquer dans cet endroit, et les hussards partirent en éclaireurs dans la ville. Vers neuf heures, pendant que nous faisions la soupe, tout à coup nous 30 entendîmes au loin un pétillement de coups de fusil ; nos hussards avaient rencontré dans les rues des hussards prussiens, ils se battaient et se tiraient des coups de
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 67
pistolet. Mais c'était si loin, que nous ne voyions pour ainsi dire rien de ce combat.
Au bout d'une heure, les hussards revinrent ; ils avaient perdu deux hommes. C'est ainsi que commença la campagne. 5
Nous restâmes là cinq jours, pendant lesquels tout le 3* corps s'avança. Comme nous étions l'avant-garde, il fallut repartir en avant, du côté de Suiza. C'est alors que nous vîmes l'ennemi : des Cosaques qui se retiraient toujours hors de portée de fusil, et plus ces gens se re- 10 tiraient, plus nous prenions de courage.
Ce qui m'ennuyait, c'était d'entendre Zébédé dire d'un air de mauvaise humeur :
" Ils ne s'arrêteront donc jamais ? ils ne s'arrêteront donc jamais ? " 15
Je pensais : " S'ils s'en vont, qu'est-ce que nous pouvons souhaiter de mieux ? "
Mais, à la fin, ils firent halte de l'autre côté d'une rivière assez large et profonde ; et nous en vîmes une quantité qui nous attendaient pour nous hacher, si nous 20 avions le malheur de passer cette rivière.
C'était le 29 avril, il commençait à se faire ^ tard, on ne pouvait voir de plus beau soleil couchant. De l'autre côté de l'eau s'étendait une plaine à perte de vue, et, sur le bandeau rouge du ciel, fourmillaient ces cavaliers ; il 25 y avait aussi derrière des quantités de lances ; le sergent Pinto les reconnut pour être des chasseurs russes à cheval et des Cosaques. Il reconnut aussi la rivière et dit que c'était la Saale.
On s'approcha le plus près qu'on put de l'eau, pour 30 tirer des coups de fusil aux cavaliers, qui se retirèrent plus loin, et disparurent même au fond du ciel rouge.
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On établit alors le bivac près de la rivière, on plaça des sentinelles. Nous avions laissé sur notre gauche un grand village ; un détachement s'y rendit, pour tâcher d'avoir de la viande en la payant, car depuis l'arrivée de 5 l'Empereur on avait l'ordre de tout payer.
Dans la nuit, comme nous faisions la soupe,^ d'autres régiments de la division arrivèrent; ils établirent aussi leurs bivacs le long de la rive, et c'était quelque chose de magnifique que ^ ces traînées de feu tremblotant sur l'eau. 10 Personne n'avait envie de dormir ; Zébédé, Klipfel, Furst et moi, nous étions à la même gamelle, et nous disions en nous regardant :
" C'est demain que ça va chauffer, si nous voulons passer la rivière ! Tous les camarades de Phalsbourg ne 15 se doutent pas que nous sommes assis à cet endroit, au bord d'une rivière, et que nous allons coucher sur la terre, attraper des rhumatismes pour nos vieux jours, sans parler des coups de sabre et de fusil qui nous sont réservés, peut-être plus tôt que nous ne pensons.
20 " Bah ! disait Klipfel, ça, c'est la vie. Je me moque ' bien de dormir dans du coton et de passer un jour comme l'autre ! Pour vivre, il faut être bien aujourd'hui, mal demain ; de cette façon, le changement est agréable. Et quant aux coups de fusil, de sabre et de baïonnette, nous 25 en rendrons autant qu'on nous en donnera."
Nous causions ainsi depuis deux ou trois heures, lorsque la sentinelle cria :
" Qui vive !" * à deux cents pas de nous.
" France !
30 — Quel régiment ?
— 6« léger." '^ C'était le maréchal Ney et le général Brenier, avec des
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officiers et des canons. Le maréchal avait répondu 6® léger^ parce qu'il savait d'avance où nous étions : cela nous réjouit et même nous rendit fiers. Nous le vîmes passer à cheval, avec le général Souham et cinq ou six autres officiers supérieurs, et malgré la nuit, nous les re- 5 connûmes très bien ; le ciel était tout blanc d'étoiles, la lune montait, on y voyait presque comme en plein jour.
Ils s'arrêtèrent dans un coude de la rivière, où l'on plaça six canons, et, presque aussitôt après, arrivèrent des voitures chargées de madriers, de pieux et de tout 10 ce qu'il fallait pour jeter deux ponts. Nos hussards couraient le long de la rive ramasser les bateaux, les canonniers étaient à leurs pièces, pour balayer ceux qui voudraient empêcher l'ouvrage.
A la pointe du jour, je finis par m 'endormir; il fallut 15 que Klipfel me secouât pour m'éveiller. On battait le rappel dans toutes les directions ; les ponts étaient finis ; on allait traverser la Saale.
Il tombait une forte rosée ; chacun se dépêchait d'essuyer son fusil, de rouler sa capote et de la boucler sur son 20 sac. On s'aidait l'un l'autre, on se mettait en rang. Il pouvait être alors quatre heures du matin. Tout était gris à cause du brouillard qui montait de la rivière. Déjà deux bataillons passaient sur les ponts, les soldats à la file, les officiers et le drapeau au milieu. Cela produisait 25 un roulement sourd. Les canons et les caissons passèrent ensuite.
A mesure qu'on arrivait sur l'autre rive, chaque régiment formait le carré, l'arme ^ au pied. Vers cinq heures toute la division avait passé. Le soleil dissipait le brou- 30 illard ; nous voyions, à trois quarts de lieue environ sur notre droite, une vieille ville, les toits en pointe, le clocher
70 HISTOIRE d'un conscrit DE 1813.
en forme de boule couvert d'ardoises avec une croix audessus, et plus loin derrière, un château ; c'était Weissenfels.
Entre la ville et nous s'étendait un pli de terrain pro-
5 fond. Le maréchal Ney, qui venait d'arriver aussi, voulut savoir avant tout ce qui se trouvait là-dedans. Deux compagnies du 27® furent déployées en tirailleurs, et les carrés se mirent à marcher au pas ordinaire : les officiers, les sapeurs, les tambours à l'intérieur, les canons dans
10 l'intervalle, et les caissons derrière le dernier rang.
Tout le monde se défiait de ce creux, d'autant plus que nous avions vu, la veille, une masse de cavalerie qui ne pouvait pas s'être sauvée jusqu'au bout de la grande plaine que nous découvrions en tout sens. C'était im-
15 possible ; aussi je n'ai jamais eu plus de défiance qu'en ce moment. Je me disais en moi-même : " Peut-être qu'en nous voyant ils se sauveront ; ce serait encore ce qui vaudrait le mieux pour eux et pour nous."
J'étais au second rang, derrière Zébédé, sur le front, et
20 l'on peut se figurer si j'ouvrais les yeux. De temps en temps, je regardais un peu de côté l'autre carré qui s'avançait sur la même ligne, et je voyais le maréchal au milieu avec son état-major. Tous levaient la tête, leurs grands chapeaux de travers, pour voir de loin ce qui se
25 passait.
Les tirailleurs arrivaient alors près du ravin bordé de broussailles et de haies vives. Déjà, quelques; instants avant, j'avais aperçu plus loin,* de l'autre côté, quelque chose remuer et reluire comme des épis où passe le vent ;
30 l'idée m'était venue que les Russes, avec leurs lances et leurs sabres, pouvaient bien être là ; j'avais pourtant de la peine à le croire. Mais, au moment où nos tirailleurs
s'approchaient des bruyères, et comme la fusillade s'engageait en plusieurs endroits, je vis clairement que c'étaient des lances. Presque aussitôt un éclair brilla juste en face de nous et le canon tonna. Ces Russes avaient des canons ; ils venaient de tirer sur nous, et je ne sais 5 quel bruit m'ayant fait tourner la tête, je vis que dans les rangs, à gauche, se trouvait un vide.
En même temps j'entendis le colonel Zapfel qui disait tranquillement :
" Serrez ^ les rangs ! " 10
Et le capitaine Florentin qui répétait :
" Serrez les rangs ! '^
Cela s'était fait si vite que je n'eus pas le temps de réfléchir. Mais cinquante pas plus loin il y eut encore un éclair et un bruit pareil dans les rangs, — comme un 15 grand souffle qui passe, — et je vis encore un trou, cette fois à droite.
Et comme, après chaque coup de canon des Russes, le colonel disait toujours : " Serrez les rangs ! " je compris que chaque fois il y avait un vide. Cette idée me troubla 20 tout à fait, mais il fallait bien marcher.
Je n'osais penser à cela, j'en détournais mon esprit, quand le général Chemineau, qui venait d'entrer dans notre carré, cria d'une voix terrible :
" Halte ! " 25
Alors je regardai et je vis que les Russes arrivaient en masse. Il me semble encore voir avancer en ligne toute cette masse de chevaux et de Russes courbés en avant, le sabre à la main, et entendre le général dire tranquillement derrière nous, comme à l'exercice ; 30
" Attention au commandement de feu. — Joue.^ . . . Feu ! "
72 HISTOIRE d'un CONSCRIT DE 1813.
Nous avions tiré, les quatre carrés ensemble ; on aurait cru que le ciel venait de tomber. A peine la fumée étaitelle un peu montée, que nous vîmes les Russes qui repartaient ventre à terre ;^mais nos canons tonnaient, et 5 nos boulets allaient plus vite que leurs chevaux. " Chargez ! '* cria le général.
Je ne crois pas avoir eu dans ma vie un plaisir pareil. "Tiens, tiens, ils s'en vont!" me disais-je en moimême.
10 Et de tous les côtés on entendait crier: Vive V Empereur !
Dans ma joie, je me mis à crier comme les autres. Cela dura bien une minute. Les carrés s'étaient remis en marche, on croyait déjà que tout était fini; mais à 15 deux ou trois cents pas du ravin, il se fit une grande rumeur, et pour la seconde fois les Russes sortaient du creux comme le vent pour tomber sur nous. Ils arrivaient tous ensemble : la terre en trerriblait. On n'entendait plus les commandements ; mais le bon sens naturel 20 des soldats français les avertissait qu'il fallait tirer dans le tas, et les feux de file se mirent à rouler comme le bourdonnement des tambours aux grandes revues. Ceux qui n'ont pas entendu cela ne pourront jamais s'en faire une idée.
25 Au bout de quelques instants, comme on ne faisait plus que charger et tirer, la voix terrible du général Chemineau s'éleva, criant : " Cessez le feu ! "
On n'osait presque pas obéir ; chacun se dépêchait de lâcher encore un coup; mais la fumée s'étant dissipée, 30 on vit cette grande masse de cavaliers qui remontaient de l'autre côté du ravin.
Aussitôt on déploya les carrés pour njarcher en colon-
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 73
nés. Les tambours battaient la charge, nos canons tonnaient.
" En avant ! en avant ! . . . Vive P Empereur /^^
Nous descendîmes dans le ravin par-dessus des tas de chevaux et de Russes qui remuaient encore à terre, et 5 nous remontâmes au pas ^ accéléré du côté de Weissenfels. Tous ces Cosaques et ces chasseurs galopaient devant nous aussi vite qu'ils pouvaient : la bataille était gagnée !
Mais, au moment où nous approchions des jardins de 10 la ville, leurs canons, qu'ils avaient emmenés, s'arrêtèrent derrière une espèce de verger et nous envoyèrent des boulets. C'est alors qu'on se mit à courir, car, plus on arrive vite, moins les autres ont le temps de tirer : chacun comprenait cela. 15
Nous arrivâmes en ville par trois endroits : en traversant les haies, les jardins, et sautant par-dessus les murs. Le maréchal et les généraux couraient après nous. Notre régiment entra par une avenue bordée de peupliers qui longe le cimetière ; comme nous débouchions sur la place, 20 une autre colonne arrivait par la grande rue.
Là nous fîmes halte, et le maréchal, sans perdre une minute, détacha le 27^ pour aller prendre un pont et tâcher de couper la retraite à l'ennemi. Pendant ce temps, le reste de la division arriva et se mit en ordre 25 sur la place.
Quand nous fûmes tous reformés, le maréchal prince de la Moskowa passa devant notre front de bataille et nous dit d'un air joyeux:
" A la bonne heure ! ^ ... à la bonne heure ! . . . Je 30 suis content de vous ! . . . L'Empereur saura votre belle conduite. . . . C'est bien ! "
74 HISTOIRE d'un conscrit DE 1813.
Il ne pouvait s'empêcher de rire, parce que nous avions couru sur les canons. Moi, je me réjouissais de ne rien avoir attrapé dans cette affaire.
Le bataillon resta là jusqu'au lendemain. On nous
5 logea chez les bourgeois, qui avaient peur de nous et qui nous donnaient tout ce que nous demandions. Zébédé, Klipfel et moi, nous allâmes nous coucher dans la boutique d'un menuisier, sur un tas de copeaux, et nous restâmes là jusqu'à minuit, moment où l'on battit le rappel.
10 II fallut bien alors se lever. Le menuisier nous donna de l'eau-de-vie et nous sortîmes. Cette nuit même le bataillon alla bivaquer devant le village de Clépen, à deux heures de Weissenfels.
Plusieurs autres détachements vinrent nous rejoindre.
15 L'Empereur était arrivé à Weissenfels, et tout le 3*^ corps devait nous suivre. On ne fit que parler de cela toute la journée ; plusieurs s'en réjouissaient. Mais le lendemain, vers cinq heures du matin, le bataillon repartit en avantgarde.
20 En face de nous coulait une rivière appelée le Rippach. Au lieu de se détourner pour gagner un pont, on la traversa sur place. Nous avions de l'eau jusqu'au ventre, et je pensais, en tirant mes souliers de la vase : " Si l'on t'avait raconté ça dans le temps,^ quand tu craignais
25 d'attraper des rhumes de cerveau chez M. Goulden, et que tu changeais de bas deux fois par semaine, tu n'aurais pu le croire ! Il vous arrive pourtant des choses terribles dans la vie ! "
Comme nous descendions la rivière de l'autre côté,
30 dans les joncs, nous découvrîmes, sur des hauteurs à gauche, une bande de Cosaques qui nous observaient. Ils nous suivaient lentement sans oser nous attaquer, et
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 75
je vis alors que la vase était pourtant bonne à quelque chose.
Nous allions ainsi depuis plus d'une heure, le grand jour était venu, lorsque tout à coup une terrible fusillade et le grondement du canon nous firent tourner la tête du s côté de Clépen. Le commandant, sur son cheval, regardait par-dessus les roseaux.
Cela dura longtemps ; le sergent Pinto disait :
" La division s'avance ; elle est attaquée."
Les Cosaques regardaient aussi, et seulement au bout 10 d'une heure ils disparurent. Alors nous vîmes la division s'avancer en colonnes, à droite dans la plaine, chassant des masses de cavalerie russe.
" En avant 1 " cria le commandant.
Et nous courûmes sans savoir pourquoi, en descendant 15 toujours la rivière; de sorte que nous arrivâmes à un vieux pont, où se réunissent le Rippach et la Gruna. Nous devions arrêter l'ennemi dans cet endroit ; mais les Cosaques avaient déjà découvert notre ruse : toute leur armée recula derrière la Gruna, en passant à gué, et la 20 division nous ayant rejoints, nous apprîmes que le maréchal Bessières ^ venait d'être tué d'un boulet de canon.
Nous partîmes de ce pont pour aller bivaquer en avant du village de Gœrschen. Le bruit courait qu'une grande bataille approchait, et que tout ce qui s'était passé jusqu' 25 alors n'était qu'un petit commencement, afin d'essayer si les recrues soutiendraient bien le feu.
Tout le reste de ce jour et même une partie de la nuit, songeant à Catherine, je priai Dieu de préserver mes jours, et de me conserver les mains, qui sont nécessaires 30 à tous les pauvres pour gagner leur vie.
76 HISTOIRE d'un conscrit DE 1813.
On alluma des feux sur la colline, en avant de Gross- Gœrschen ; un détachement descendit au village et nous en ramena cinq ou six vieilles vaches pour faire la soupe. Mais nous étions tellement fatigués, qu'un grand nombre
5 avaient encore plus envie de dormir que de manger. D'autres régiments arrivèrent avec des canons et des munitions. Vers onze heures, nous étions là dix ou douze mille hommes, et dans le village deux mille : toute la division Souham. Les sentinelles s'étendaient autour de
10 la colline à portée de fusil.^
Je finis aussi par m'endormir, à cause de la grande fatigue ; mais toutes les heures je m'éveillais, et derrière nous j'entendais une grande rumeur dans la nuit : un roulement de voitures, de canons, de caissons, montant
15 et s'abaissant au milieu du silence.
Le sergent Pinto ne dormait pas ; il fumait sa pipe en séchant ses pieds au feu. Chaque fois que l'un ou l'autre remuait, il voulait parler, mais on faisait semblant de ne pas l'entendre, on se retournait en bâillant, et l'on se
20 rendormait.
L'horloge de Gross-Gœrschen tintait cinq heures lorsque je m'éveillai ; j'avais les os des cuisses et des reins comme rompus, à force d'avoir marché dans la vase. Pourtant, en appuyant les mains à terre, je m'assis pour
25 me réchauffer, car j'avais bien froid.
Alors je me dressai pour regarder le pays, et je vis devant nous une grande plaine marécageuse, traversée par la Gruna-Bach et le Floss-Graben, et au fond passait une large rivière, que le sergent me dit être l'Elster. Les
30 brouillards du matin s'étendaient sur tout cela.
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 77
M'étant retourné, j'aperçus derrière nous, dans le vallon, la pointe du clocher de Gross-Gœrschen, et plus loin, à droite et à gauche, cinq ou six petits villages bâtis dans le creux des collines, car c'est un pays de collines, et les villages de Kaya, d'Eisdorf, de Starsiedel, de Rahna, de 5 Klein-Gœrschen et de Gross-Gœrschen, que j'ai connus depuis, sont entre ces collines, sur le bord de petites mares où poussent des peupliers, des saules et des trembles. Gross-Gœrschen, oîi nous bivaquions, était le plus avancé dans la plaine, du côté de l'Elster ; le plus éloigné 10 était Kaya, derrière lequel passait la grande route de Lutzen à Leipzig. On ne voyait pas d'autres feux sur les collines que ceux de notre division, mais tout le 3® corps occupait les villages, et le quartier général était à Kaya.
Vers six heures, les tambours battirent la diane, les 16 trompettes des artilleurs à cheval et du train sonnèrent le réveil. On descendit au village, les uns pour chercher du bois, les autres de la paille ou du foin. Il arriva des voitures de munitions, et l'on fit la distribution du pain et des cartouches. Nous devions rester là, pour laisser 20 défiler l'armée sur Leipzig.
Nous étions tout à fait contents, et personne ne se serait douté des terribles choses qui devaient ^ s'accomplir en ce jour. On croyait les Russes et les Prussiens bien loin à nous chercher ^ derrière la Gruna-Bach, mais ils 25 savaient où nous étions ; et tout à coup, sur les dix heures, le général Souham, au milieu de ses ofiîciers, monta la côte ventre à terre : ^ il venait d'apprendre quelque chose. J'étais justement en sentinelle près des faisceaux ; il me semble encore le voir, — avec sa tête grise 30 et son grand chapeau bordé de blanc, — s'avancer à la pointe de la colline, tirer une grande lunette et regarder,
puis revenir bien vite et descendre au village en criant de battre le rappel.
Alors toutes les sentinelles se replièrent, et Zébédé, qui avait des yeux d'e'pervier, dit :
5 " Je vois là-bas, près de TElster, des masses qui fourmillent. ... et même il y en a qui s'avancent en bon ordre, et d'autres qui sortent des marais sur trois ponts. Quelle averse, si tout cela nous tombe sur le dos !
— Ça, dit le sergent Pinto, le nez en l'air et la main en 10 visière ^ sur les yeux, c'est une bataille qui commence, ou
je ne m'y ^ connais pas. Pendant que notre armée défile sur Leipzig et qu'elle s'étend à plus de trois lieues, ces gueux de Prussiens et de Russes veulent nous prendre en flanc avec toutes leurs forces, et nous couper en deux. 15 C'est bien vu de leur part : ils apprennent tous les jours les malices de la guerre.
— Mais nous, qu'est-ce que nous allons faire ? demanda Klipfel.
— C'est tout simple, répondit le sergent : nous sommes 20 ici douze à quinze mille hommes, avec le vieux Souham
qui n'a jamais reculé d'une semelle.* Nous allons tenir comme des clous, un contre six ou sept, jusqu'à ce que l'Empereur soit informé de la chose et qu'il se replie pour venir à notre secours. Tenez, voilà déjà les officiers
25 d'ordonnance qui partent."
C'était vrai : cinq ou six officiers traversaient la plaine de Lutzen derrière nous, du côté de Leipzig ; ils allaient comme le vent, et je suppliai le Seigneur, dans mon âme, de leur faire la grâce d'arriver à temps et d'envoyer toute
30 Parmée à notre secours ; car, d'apprendre qu'il faut périr, c'est épouvantable, et je ne souhaite pas à mon plus grand ennemi d'être dans une position pareille.
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 79
Le sergent Pinte nous dit encore :
" Vous avez de la chance, conscrits ; si T un ou l'autre de vous en échappe, il pourra se vanter d'avoir vu quelque chose de soigné.^ Regardez seulement ces lignes bleues qui s'avancent le fusil sur l'épaule, le long du Floss- 6 Graben ; chacune de ces lignes est un régiment ; il y en a une trentaine : ça fait soixante mille Prussiens, sans compter ces files de cavaliers qui sont des escadrons, et sur leur gauche, près de Rippach, ces autres qui s'avancent et qui reluisent au soleil, ce sont les dragons et les 10 cuirassiers de la garde impériale russe ; je les ai vus pour la première fois à Austerlitz, où nous les avons joliment arrangés.^ Il y en a bien dix-huit à vingt mille. Derrière ces masses de lances, ce sont des bandes de Cosaques. De sorte que nous allons avoir l'avantage, dans une heure, 15 de nous regarder* le blanc des yeux avec cent mille hommes."
Pendant qu'il disait cela, l'on battait le rappel de tous les côtés ; chacun courait aux faisceaux de sa compagnie et se dépêchait de prendre son fusil. Les officiers vous 20 rangeaient en bataille, des canons arrivaient au grand galop du village, on les plaçait au haut de la colline, un peu en arrière. Les caissons arrivaient aussi.
Et plus loin, dans les villages de Rahna, de Kaya, de Klein-Gœrschen, tout s'agitait ; mais nous étions les pre- 25 miers sur lesquels devait tomber cette masse.
L'ennemi s'était arrêté à deux portées ^ de canon, et ses cavaliers tourbillonnaient par centaines autour de la côte pour nous reconnaître. Rien ^ qu'à voir au bord du Floss- Graben cette quantité de Prussiens qui rendaient les deux 30 rives toutes noires, et dont les premières lignes commençaient à se former en colonnes, je me dis en moi-même ;
8o HISTOIRE d'un conscrit DE 1813.
"Cette fois, Joseph, tout est perdu, tout est fini . . . il n'y a plus de ressource. . . . Tout ce que tu peux faire, c'est de te venger, de te défendre, et de n'avoir pitié de rien. . . . Défends-toi, défends-toi ! " . . .
5 Comme je pensais cela, le général Chemineau passa seul à cheval devant le front de bataille, en nous criant : " Formez le carré ! "
Tous les officiers, à droite, à gauche, en avant, en arrière, répétèrent le même ordre. On forma quatre
10 carrés de quatre bataillons chacun. Je me trouvais cette fois dans un des côtés intérieurs, ce qui me fit plaisir ; car je pensais naturellement que les Prussiens, qui s'avançaient sur trois colonnes, tomberaient d'abord en face. Mais j'avais à peine eu cette idée qu'une véritable grêle
15 de boulets traversa le carré. En même temps, le bruit des canons que les Prussiens avaient amenés sur une colline à gauche se mit à gronder bien autrement qu'à Weissenfels : Cela ne finissait pas ! Ils avaient sur cette côte une trentaine de grosses pièces ; on peut s'imaginer
20 d'après cela quels trous ils faisaient. Les boulets sifflaient tantôt en l'air, tantôt dans les rangs, tantôt ils entraient dans la terre, qu'ils rabotaient avec un bruit terrible.
Nos canons tiraient aussi d'une manière qui vous empêchait d'entendre la moitié des sifflements et des ronfle-
25 ments des autres, mais cela ne servait à rien ; et, d'ailleurs, ce qui vous produisait le plus mauvais effet, c'étaient les officiers qui vous répétaient sans cesse : " Serrez les rangs ! serrez les rangs ! '^
Nous étions dans une fumée extraordinaire sans avoir
30 encore tiré. Je me disais : " Si nous restons ici un quart d'heure, nous allons être massacrés sans pouvoir nous défendre ! " ce qui me paraissait terriblement dur, quand
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 81
tout à coup les premières colonnes des Prussiens arrivèrent entre les deux collines, en faisant une rumeur étrange, comme une inondation qui monte. Aussitôt les trois premiers côtés de notre carré, celui de face, et les deux autres en obliquant à droite et à gauche, firent feu. 5 Dieu sait combien de Prussiens restèrent dans ce creux ! Mais, au lieu de s'arrêter, leurs camarades continuèrent à monter, en criant comme des loups : * * Vaterlandf VatcrlandP^ ^ et nous déchargeant tous leurs feux de bataillon à cent pas. 10
Après cela commencèrent les coups de baïonnette et de crosse, car ils voulaient nous enfoncer ; ils étaient en quelque sorte furieux. Toute ma vie je me rappellerai qu'un bataillon de ces Prussiens arriva juste de côté sur nous, en nous lançant des coups de baïonnette que nous ren- 15 dions sans sortir des rangs, et qu'ils furent tous balayés par deux pièces qui se trouvaient en position à cinquante pas derrière le carré.
Aucune autre troupe ne voulut alors entrer entre les carrés. 20
Ils redescendaient la colline, et nous chargions nos fusils pour les exterminer jusqu'au dernier, lorsque leurs pièces recommencèrent à tirer, et que nous entendîmes un grand bruit à droite: c'était leur cavalerie qui venait pour profiter des trous que faisaient leurs canons ! Je ne 25 vis rien de cette attaque, car elle arrivait sur l'autre face de la division ; mais, en attendant, les boulets nous raflaient par douzaines. Le général Chemineau venait d'avoir la cuisse cassée, et cela ne pouvait durer plus longtemps de cette manière, lorsqu'on nous ordonna de battre en 30 retraite, ce que nous fîmes avec un plaisir que chacun doit comprendre.
82 HISTOIRE d'un CONSCRIT DE 1813.
Nous passâmes autour de Gross-Gœrschen, suivis par les Prussiens, qui nous fusillaient et que nous fusillions. Les deux mille hommes qui se trouvaient dans le village arrêtèrent l'ennemi par un feu roulant de toutes les fenê-
5 très, pendant que nous remontions la côte pour gagner le second village, Klein-Gœrschen. Mais alors toute la cavalerie prussienne arriva de côté pour nous couper la retraite et nous forcer de rester sous le feu de leurs pièces. Cela me produisit une indignation qu'on ne peut croire.
10 J'entendais Zébédé qui criait : " Courons plutôt dessus que de rester là ! "
C'était aussi terriblement dangereux, car ces régiments de hussards et de chasseurs s'avançaient en bon ordre. Nous marchions toujours en arrière, quand au haut de
15 la côte on nous cria : " Halte ! " et dans le même moment les hussards, qui couraient déjà sur nous, reçurent une terrible décharge de mitraille qui les renversa par centaines. C'était la division du brave général Girard qui venait à notre secours de Klein-Gœrschen ; elle avait
20 placé seize pièces en batterie un peu à droite. Cela produisit un très bon effet : les hussards s'en allèrent plus vite qu'ils n'étaient venus, et les six carrés de la division Girard se réunirent avec les nôtres à Klein-Gœrschen pour arrêter l'infanterie des Prussiens, qui s'avançait
25 toujours, les trois premières colonnes en avant, et trois autres aussi fortes derrière.
Moi, je ne pensais plus à rien qu'à me venger. J'étais devenu pour ainsi dire fou de colère et d'indignation contre ceux qui voulaient m'ôter la vie, le bien de tous
30 les hommes, que chacun doit conserver comme il peut. J'éprouvais une sorte de haine contre ces Prussiens, dont les cris et l'air d'insolence me révoltaient le cœur. J'avais
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 83
pourtant un grand plaisir de voir encore Zébédé près de moi, et comme, en attendant les nouvelles attaques, nous avions Tarme au pied,^ je lui serrai la main.
" Nous avons eu de la chance, me dit-il. Mais pourvu ^ que l'Empereur arrive bientôt, car ils sont vingt fois plus 5 que nous . . . pourvu qu41 arrive avec des canons ! "
Je regardai un peu de côté pour voir si le sergent y était encore, et je l'aperçus qui essuyait tranquillement sa baïonnette ; sa figure n'avait pas changé : cela me réjouit. J'aurais bien voulu savoir si Klipfel et Furst se trouvaient 10 aussi dans leurs rangs, mais alors le commandement de " Portez ^ armes ! " me fit songer à autre chose.
Les trois premières colonnes ennemies s'étaient arrêtées sur la colline de Gross-Gœrschen pour attendre les trois autres, qui s'approchaient le fusil sur l'épaule. Le 15 village, entre nous dans le vallon, brûlait, les toits de chaume flambaient, la fumée montait jusqu'au ciel ; et sur une côte, à gauche, nous voyions arriver une longue file de canons pour nous prendre en écharpe.*
Il pouvait être midi lorsque les six colonnes se mirent 20 en marche, et que, sur les deux côtés de Gross-Gœrschen, se déployèrent des masses de hussards et de chasseurs à cheval. Notre artillerie, placée en arrière des carrés, au haut de la côte, avait ouvert un feu terrible contre les canonniers prussiens, qui lui répondaient sur toute la 25 ligne.
Nos tambours commençaient à battre dans les carrés, pour avertir que l'ennemi s'approchait ; on les entendait comme le bourdonnement d'une mouche pendant un orage, et dans le fond du vallon les Prussiens criaient 30 tous ensemble: " Vaterland! Vaterland P^
Leurs feux de bataillon, en grimpant la colline, nous
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couvraient de fumée, parce que le vent soufflait de notre côté, ce qui nous empêchait de les voir. On ne s'entendait et Ton ne se voyait plus depuis au moins un quart d'heure, quand tout à coup les hussards prussiens furent
6 dans notre carré. Je ne sais pas comment cela s'était fait, mais ils étaient dedans, et tourbillonnaient à droite et à gauche en se penchant sur leurs petits chevaux, pour nous hacher sans miséricorde. Nous leur donnions des coups de baïonnette, nous criions, ils nous lâchaient des
10 coups de pistolet ; enfin c'était terrible. — Zébédé, le sergent Pinto et une vingtaine d'autres de la compagnie, nous tenions ensemble.
Je n'ai jamais pu me figurer comment nous sortîmes de là ; nous marchions au hasard dans la fumée, nous tour-
15 billonnions au milieu des coups de fusil et des coups de sabre. Tout ce que je me rappelle, c'est que Zébédé me criait à chaque instant: " Arrive ! arrive !" et que finalement nous fûmes dans un champ en pente, derrière un carré qui tenait encore, avec le sergent Pinto et sept ou
20 huit autres de la compagnie.
" Rechargez ! " nous dit le sergent.
Et alors, en rechargeant, je vis qu'il y avait du sang et des cheveux au bout de ma baïonnette, ce qui montre que, dans ma fureur, j'avais donné des coups terribles.
25 Au bout d'une minute, le vieux Pinto reprit :
" Le régiment est en déroute . . . ces gueux de Prussiens en ont sabré la moitié. . . . Nous le retrouverons plus tard. . . . Pour le moment il faut empêcher l'ennemi d'entrer dans le village. — Par file à gauche, en
30 avant, marche ! "
Nous descendîmes un petit escalier qui menait dans un jardin de Klein-Goerschen, et nous entrâmes dans une
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maison, dont le sergent barricada la porte du côté des champs avec une grande table de cuisine ; ensuite il dit, en nous montrant la porte de la rue :
" Voici notre retraite."
Après cela, nous montâmes au premier,^ dans une assez 5 grande chambre qui formait le coin au pied de la côte; elle avait deux fenêtres sur le village et deux autres sur la colline toute couverte de fumée, où continuaient de pétiller les feux de file et de rouler le canon. Au fond, dans une alcôve, se trouvait un lit défait, et devant le lit un lO berceau ; les gens s'étaient sauvés sans doute au commencement de la bataille ; mais un chien à grosse queue blanche, oreilles droites et museau pointu, à moitié caché sous les rideaux, nous regardait les yeux luisants : tout cela me revient comme un rêve. 16
Le sergent venait d'ouvrir une fenêtfe, et tirait déjà dans la rue, où s'avançaient deux ou trois hussards prussiens ; Zébédé et les autres, debout derrière lui, observaient, l'arme prête. Je regardai sur la côte, pour voir si le carré tenait toujours, et je l'aperçus à cinq ou six cents 20 pas, reculant en bon ordre, et faisant feu des quatre côtés sur la masse de cavaliers qui l'entouraient.
Plus loin, à gauche, une colonne ennemie débouchait au tournant de la route et marchait sur Klein-Gœrschen. Cette colonne voulait se mettre en travers de notre retraite 25 dans le village ; mais des centaines de soldats débandés étaient arrivés comme nous, il en arrivait même encore de tous les côtés, les uns se retournant tous les cinquante pas pour lâcher leur coup de fusil, les autres blessés, se traînant pour arriver quelque part. Ils entraient dans 30 les maisons, et comme la colonne s'approchait toujours, un feu roulant commença sur elle de toutes les fenêtres.
86 HISTOIRE d'un conscrit DE 1813.
Cela l'arrêta; d'autant plus qu'au même instant, sur la côte à droite, commençaient à se déployer les divisions Brenier et Marchand, que le prince de la Moskowa envoyait à notre secours.
5 Nous avons su depuis que le maréchal Ney avait suivi l'Empereur du côté de Leipzig et qu'il revenait alors au roulement du canon.
Les Prussiens firent donc halte en cet endroit ; le feu cessa des deux côtés. Nos carrés et nos colonnes remon-
10 tèrent la côte en face de Starsiedel, et tout le monde, au village, se dépêcha d'évacuer les maisons pour rallier chacun son régiment. Le nôtre était mêlé dans deux ou trois autres ; et quand les divisions mirent l'arme au pied en avant de Kaya, nous eûmes de la peine à nous reconnaître.
15 On fit l'appel de notre compagnie, il restait quarante-deux hommes, le grand Furst et Léger n'y étaient plus ; mais Zébédé, Klipfel et moi nous avions retiré notre peau de l'affaire.
Malheureusement ce n'était pas encore fini, car ces Prus-
20 siens, remplis d'insolence à cause de notre retraite, faisaient déjà de nouvelles dispositions pour venir nous attaquer à Kaya, il leur arrivait des masses de renforts; et, voyant cela, je pensai que, pour un si grand général, l'Empereur avait eu pourtant une bien mauvaise idée de
26 s'étendre sur Leipzig et de nous laisser surprendre par une armée de plus de cent mille hommes.
Comme nous étions en train de nous reformer derrière la division Brenier, dix-huit mille vieux soldats de la garde prussienne montaient la côte au pas ^ de charge,
30 portant les shakos de nos morts au bout de leurs baïonnettes en signe de victoire. En même temps le combat se prolongeait à gauche, entre Klein-Gœrschen et Star-
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siedel. La masse de cavalerie russe que nous avions vue reluire au soleil le matin, derrière la Gruna-Bach, voulait nous tourner; mais le 6® corps était arrivé, et les régiments de marine tenaient là comme des murs. Toute la plaine ne formait qu'un nuage, où l'on voyait étinceler 5 les casques, les cuirasses et les lances par milliers.
De notre côté, nous reculions toujours, quand tout à coup quelque chose passa devant nous comme le tonnerre : c'était le maréchal Ney ! il arrivait au grand galop, suivi de son état-major. Je n'ai jamais vu de figure pa- 10 reille ; ses yeux étincelaient, ses joues tremblaient de colère ! En une seconde il eut parcouru toute la ligne dans sa profondeur, et se trouva sur le front de nos colonnes. Tout le monde le suivait comme entraîné par une force extraordinaire ; au lieu de reculer, on marchait 15 à la rencontre des Prussiens, et dix minutes après tout était en feu. Mais l'ennemi tenait solidement ; il se croyait déjà le maître et ne voulait pas lâcher la victoire ; d'autant plus qu'il recevait toujours du renfort, et que nous autres nous étions épuisés par cinq heures de combat. 20
Notre bataillon, cette fois, se trouvait en seconde ligne, les boulets passaient au-dessus ; mais un bruit bien pire et qui me traversait les nerfs, c'était le grelottement de la mitraille dans les baïonnettes : cela sifflait comme une espèce de musique terrible et qui s'entendait de bien loin. 25
Au milieu des cris, des commandements et de la fusillade, nous recommencions tout de même à redescendre sur un tas de morts. Nos premières divisions rentraient à Klein-Goerschen ; on s'y battait corps à corps ; on ne voyait dans la grande rue du village que des crosses de 30 fusil en l'air, et des généraux à cheval, l'épée à la main comme de simples soldats.
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Cela dura quelques minutes; nous disions dans les rangs : ** Ça va bien ! ça va bien ! ... on avance." Mais de nouvelles troupes étant arrivées du côté des Prussiens, nous fûmes obligés de reculer pour la seconde fois. Je
5 croyais la bataille perdue, car le maréchal Ney lui-même,
au milieu d'un carré, reculait, et les soldats, pour sortir de
la mêlée, emportaient des officiers blessés sur leurs fusils
en brancards. Enfin ça prenait une mauvaise tournure.
J'entrai dans Kaya sur la droite du village, en enjam-
10 bant des haies et sautant par-dessus de petites palissades que les gens mettent pour séparer les jardins.
J'allais tourner le coin d'un hangar, lorsque, levant la tête, j'aperçus une cinquantaine d'officiers à cheval arrêtés au haut d'une colline en face ; plus loin, derrière eux, des
15 masses d'artillerie accouraient ventre à terre sur la route de Leipzig. Cela me fit regarder, et je reconnus l'Empereur, un peu en avant des autres ; il était assis, comme dans un fauteuil, sur son cheval blanc. Je le voyais très bien sous le ciel pâle ; il ne bougeait pas et regardait la
20 bataille au-dessous avec sa lunette.
Cette vue me rendit si joyeux que je me mis à crier :
Vive r Empereur / de toutes mes forces; puis j'entrai
dans la grande rue de Kaya par une allée entre deux
vieilles maisons. J'étais l'un des premiers, et j'aperçus
26 encore des gens du village, hommes, femmes, enfants, qui se dépêchaient d'entrer dans leurs caves.
Plusieurs personnes auxquelles j'ai raconté cela m'ont fait des reproches d'avoir couru si vite, mais je leur ai répondu que lorsque Michel Ney reculait, Joseph Bertha
30 pouvait bien reculer aussi.
Klipfel, Zébédé, le sergent Pinto, tous ceux que je connaissais à la compagnie étaient encore dehors, et j'enten-
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 89
dais un bruit tellement épouvantable qu'on ne peut s'en faire une idée. Des masses de fumée passaient pardessus les toits, les tuiles roulaient et tombaient dans la rue, et les boulets enfonçaient les murs ou cassaient les poutres avec un fracas horrible. 5
En même temps, de tous côtés, par les ruelles, pardessus les haies et les palissades des jardins entraient nos soldats en se retournant pour faire feu. Il y en avait de tous les régiments, sans shakos, déchirés, couverts de sang, l'air furieux, et, maintenant que j'y pense 10 après tant d'années, c'étaient tous des enfants, de véritables enfants: sur quinze ou vingt, pas un n'avait de moustaches ; mais le courage est né dans la race française !
Et comme les Prussiens, — conduits par de vieux of- 15 ficiers qui craient : " Vorwârts ! " ^ — arrivaient en se grimpant ^ en quelque sorte sur le dos, comme des bandes de loups, pour aller plus vite, nous, au coin d'une grange, à vingt ou trente, en face d'un jardin ou se trouvaient un petit rucher et de grands cerisiers en fleur qu'il me semble 20 voir encore, nous commençâmes un feu roulant sur ces gueux qui voulaient escalader un petit mur au-dessous et prendre le village.
Combien d'entre eux, en arrivant sur ce mur, retombèrent dans la masse, je n'en sais rien ; mais il en venait 25 toujours d'autres. Des centaines de balles sifflaient à nos oreilles et s'aplatissaient contre les pierres ; le crépi tombait, la paille pendait des poutres, la grande porte à gauche était criblée ; et nous derrière la grange, après avoir rechargé, nous faisions la navette * pour tirer dans 30 le tas : cela durait juste le temps d'ajuster et de serrer la détente, et malgré cela, cinq ou six étaient déjà tombés
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au coin du fenil, le nez à terre ; mais notre rage était si grande que nous n'y faisions pas attention.
Comme je retournais là pour la dixième fois, en e'paulant, le fusil me tomba de la main ; je me baissai pour le
5 ramasser et je tombai dessus : j'avais une balle dans l'épaule gauche. J'essayai de me relever ; mais tout ce que je pus faire, ce fut de m'asseoir contre le mur.
Les camarades continuaient à tirer par-dessus ma tête, et les Prussiens répondaient toujours.
10 En songeant qu'une autre balle pouvait m'achever, je me cramponnai tellement de la main droite au coin du mur pour m'ôter de là, que je tombai dans un petit fossé qui conduisait l'eau de la rue dans le jardin. Mon bras gauche était lourd comme du plomb, ma tête tournait;
15 j'entendais toujours la fusillade, mais comme un rêve. Cela dura quelque temps sans doute.
Lorsque je rouvris les yeux, la nuit venait ; les Prussiens défilaient dans la ruelle en courant. Ils remplissaient déjà le village, et dans le jardin en face se trouvait
20 un vieux général, la tête nue, les cheveux blancs, sur un grand cheval brun. Il criait comme une trompette d'amener des canons, et des officiers partaient ventre à terre porter ses ordres. Près de lui, debout sur le petit mur encombré de morts, un de leurs chirurgiens lui bandait
25 le bras. Je vis cela d'un coup d'œil : — ce vieux avec son gros nez, son front large et plat, ses yeux vifs, son air hardi ; les autres autour de lui ; le chirurgien, un petit homme chauve en lunettes ; et dans le fond de la vallée, à cinq ou six cents pas, entre deux maisons, nos soldats
30 qui se reformaient. Tout cela je l'ai devant moi comme si j'y étais encore.
On ne tirait plus ; mais entre Klein-Gœrschen et Kaya,
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des cris terribles s'élevaient. . . . Sans savoir pourquoi, je me traînai hors de l'ornière, et me remis contre le mur, et presque aussitôt deux pièces de seize, attelés chacune de six chevaux, tournèrent au coin de la première maison du village. Les artilleurs à cheval frappaient de toutes 6 leurs forces ; voilà d'où venaient les grands cris que j'avais entendus ; les cheveux m'en dressaient sur la tête.
"Ici ! . . . cria le vieux en allemand. Pointez là-bas, entre ces deux maisons, près de la fontaine." lo
Les deux pièces furent aussitôt retournées ; les voitures de poudre et de mitraille arrivèrent au galop. Le vieux vint voir, son bras gauche en écharpe, et, tout en remontant la ruelle, je l'entendis qui disait à un jeune officier d'un ton bref : 15
*^ ... La bataille est gagnée si on m'envoie des renforts. Il faut nous attendre à une attaque furieuse. Napoléon arrive, je sens cela. . . . Dans une demi-heure nous l'aurons sur les bras ^ avec sa garde. CoûH ^ que coûte, je lui tiendrai tête ; * mais, au nom de Dieu, qu'on 20 ne perde pas une minute, et la victoire est à nous ! "
Le jeune homme partit au galop, et dans le même instant quelqu'un dit près de moi : " Ce vieux-là, c'est Blucher.* . . ."
Ayant tourné la tête, je vis un vieux sergent sec et 25 maigre, avec de grandes rides le long des joues, qui se tenait assis contre la porte de la grange, les deux mains appuyées à terre comme des béquilles, car ses reins étaient cassés par une balle. Ses yeux jaunes suivaient le général prussien : il avait l'air terrible et fier. 30
" Si je tenais mon fusil, dit-il, tu verrais si la bataille est gagnée ! "
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Nous étions les seuls êtres encore vivants dans ce coin encombré de morts.
Moi, songeant qu'on allait peut-être m'enterrer le lendemain avec tous ces autres dans le jardin en face, des 5 larmes me coulaient sur les joues, et je ne pus m'empêcher de dire :
" Maintenant tout est fini 1 "
Le sergent alors me regarda de travers, et, voyant que j'étais encore si jeune, il me demanda :
10 " Qu'est-ce que tu as, conscrit ?
— Une balle dans l'épaule, mon sergent.
— Dans l'épaule, ça vaut mieux que dans les reins, on peut en réchapper."
Et d'une voix moins rude, après m'avoir considéré de 16 nouveau, il ajouta :
" Ne crains rien, va, tu reverras le pays." Je pensai qu'il avait pitié de ma jeunesse et qu'il voulait me consoler ; mais je sentais ma poitrine comme fracassée, et cel^m'ôtait tout espoir.
20 Le sergent ne dit plus rien ; seulement, de temps en temps, il faisait un effort pour dresser la tête et voir si nos colonnes arrivaient.
Il pouvait être alors six heures ; l'ennemi occupait toutes les maisons, les jardins, les vergers, la grande rue et les 25 ruelles. J'avais froid par tout le corps, et je m'étais engourdi, le front sur les genoux, quand le roulement du canon m'éveilla de nouveau. Les deux pièces du jardin et plusieurs autres derrière, placées plus haut dans Id village, tiraient en jetant leurs éclairs dans la grande rue, 30 où se pressaient les Prussiens et les Russes. Toutes les fenêtres tiraient aussi. Mais cela n'était rien en comparaison du feu des Français sur la colline en face. Dans
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 93
le fond au-dessous, montait la jeune garde en colonnes serrées, au pas de charge, les colonels, les commandants et les généraux à cheval au milieu des baïonnettes, l'épée en Pair: tout cela éclairé de seconde en seconde par la lumière des quatre-vingts pièces que l'Empereur avait fait 5 mettre en une seule batterie pour appuyer le mouvement. Ces quatre-vingts pièces faisaient un fracas terrible, et malgré la distance, la vieille cassine contre laquelle je m'appuyais en tremblait jusque dans ses fondements.
Enfin, au bout de vingt minutes, les Prussiens et les 10 Russes se mirent à reculer ; ils repassaient en foule par la ruelle où nous étions pour se jeter sur la côte ; les cris de Vive V Empereur ! se rapprochaient, les canonniers, devant nous, se dépêchaient comme des forcenés, quand trois ou quatre boulets arrivèrent cassant une roue et les 15 couvrant de terre. Une pièce tomba sur le côté ; deux artilleurs étaient tués et deux tlessés. Alors je sentis une main me prendre par le bras ; je me retournai et je vis le vieux sergent, à demi mort, qui me regardait en riant d'un air farouche. Le toit de notre baraque s'affais- 20 sait, le mur penchait, mais nous n'y prenions ^ pas garde : nous ne voyions que la défaite des ennemis, et nous n'entendions, au milieu de tout ce fracas épouvantable, que les cris toujours plus proches de nos soldats.
Tout à coup le sergent tout pâle dit : 26
. " Le voilà ! "
Et penché en avant, sur les genoux, une main à terre et l'autre levée, il cria d'une voix éclatante :
Vive l ^Empereur !
Puis il tomba la face à terre et ne remua plus. 30
Et moi, me penchant aussi pour voir, je vis Napoléon qui montait dans la fusillade, calme, froid, comme éclairé
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par le reflet des baïonnettes. Tout pliait devant lui ; les canonniers prussiens abandonnaient leurs pièces et sautaient le mur du jardin, malgré les cris de leurs officiers qui voulaient les retenir.
5 Ces choses, je les ai vues ; elles sont restées comme peintes en feu dans mon esprit ; mais depuis ce moment je ne me rappelle plus rien de la bataille, car, dans Tespérance de notre victoire, j'avais perdu le sentiment, et j'étais comme un mort au milieu de tous ces morts.
10 C'est au fond d'un grand hangar en forme de halle, — des piliers tout autour, — que je revins à moi ; ^ quelqu'un me donnait à boire du vin et de l'eau, et je trouvais cela très bon. En ouvrant les yeux, je vis un vieux soldat à moustaches grises, qui me relevait la tête et me tenait le
15 gobelet aux lèvres.
" Eh bien ! me dit-il d'un air de bonne humeur, eh bien ! ça va mieux ? "
Et je ne pus m'empêcher de lui sourire en songeant que j'étais encore vivant. J'avais la poitrine et l'épaule
20 gauche solidement emmaillottées ; je sentais là comme une brûlure, mais cela m'était bien égal ^: — je vivais !
Au bout de quelques instants, je tournai la tête, et je reconnus que j'étais dans un des ces vastes hangars où les brasseurs du pays abritent leurs tonneaux et leurs voi-
25 tures. Tout autour, sur des matelas et des bottes de paille, étaient rangés une foule de blessés, et vers le milieu, sur une grande table un chirurgien-major et ses deux aides, les manches de chemise retroussées, coupaient une
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jambe à quelqu'un. Cinq ou six soldats d'infanterie donnaient à boire aux blessés ; ils avaient des cruches et des gobelets.
Mais ce qui me fit le plus d'impression, ce fut ce chirurgien en manches de chemise, qui coupait sans rien 6 entendre. Cela n'allait pourtant pas mal, car en moins d'un quart d'heure ils avaient déjà coupé deux jambes.
Dehors, contre les piliers, stationnait une dizaine de voitures à larges échelles. Des paysans du pays, en veste de velours et large feutre noir, le fouet sur l'épaule, lo attendaient, tenant leurs chevaux par la bride. Un piquet de hussards arriva bientôt, le maréchal des logis mit pied à terre, et, entrant sous le hangar, il dit :
" Faites excuse,^ major, mais voici un ordre pour escorter douze voitures de blessés jusqu'à Lutzen ; est-ce 15 que c'est ici qu'on les charge ?
— Oui, c'est ici," répondit le chirurgien.
Et tout de suite on se mit à charger la première file. Dès qu'une voiture était pleine, elle partait en avant, et une autre s'avançait. J'étais sur la troisième, assis dans 20 la paille, au premier rang, à côté d'un conscrit du 27® qui n'avait plus de main droite ; derrière, un autre manquait d'une jambe, un autre avait la tête fendue, un autre la mâchoire cassée, ainsi de suite jusqu'au fond.
On nous avait rendu nos grandes capotes, et nous avions 25 tellement froid, malgré le soleil, qu'on ne voyait que notre nez, notre bonnet de police, ou le bandeau de linge audessus des collets. Personne ne parlait ; on avait bien assez à penser pour soi-même.
Par moments, je sentais un froid terrible, puis tout à 30 coup des bouffées de chaleur qui m'entraient jusque dans les yeux : c'était le commencement de la fièvre.
96 HISTOIRE d'un conscrit DE 1813.
Enfin, on nous chargea donc de la sorte : ceux qui pouvaient encore se tenir, assis dans les premières voitures, les autres étendus dans les dernières, et nous partîmes. Les hussards, à cheval près de nous, causaient
5 de la bataille, fumaient et riaient sans nous regarder.
C'est en traversant Kaya que je vis toutes les horreurs
de la guerre. Le village ne formait plus qu'un monceau
de décombres. Les toits étaient tombés ; les poutres et
les lattes étaient rompues ; on voyait, à travers, les petites
10 chambres avec leurs alcôves, leurs portes et leurs escaliers. De pauvres gens, des femmes, des enfants, des vieillards, allaient et venaient à l'intérieur tout désolés.
Il n'y avait pas jusqu'aux pauvres animaux ^ qui n'eussent un air d'abandon au milieu de ces ruines. Les
15 pigeons cherchaient leur colombier, les bœufs et les chèvres leur étable ; ils allaient déroutés par les ruelles, mugissant et bêlant d'une voix plaintive. Des poules perchaient sur les arbres, et partout, partout on rencontrait la trace des boulets!
20 A la dernière maison, un vieillard tout blanc, assis sur le seuil de sa demeure en ruine, tenait entre ses genoux un petit enfant ; il nous regarda passer morne et sombre. Nous voyait-il ? Je n'en sais rien ; mais son front sillonné de grandes rides et ses yeux ternes annonçaient le dése-
25 spoir. Que d'années de travail, que d'économies et de
souffrances il lui avait fallu pour assurer le repos de sa
vieillesse ! Maintenant tout était anéanti . . . l'enfant
et lui n'avaient plus une tuile pour abriter leur tête ! . . .
Lorsque nous arrivâmes à Lutzen, la ville était telle-
30 ment encombrée de blessés que notre convoi reçut l'ordre de partir pour Leipzig.
Alors je n'entendais et je ne voyais plus ; la tête me
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tournait, mes oreilles bourdonnaient, je prenais les arbres pour des hommes; j'avais une soif dont on ne peut se faire l'idée.
Depuis longtemps, d'autres, dans les voitures, s'étaient mis à crier, à rêvasser, à parler de leur mère, à vouloir se 6 lever et sauter sur le chemin. Je ne sais pas si je fis les mêmes choses ; mais je m'éveillai comme d'un mauvais rêve, au moment oU deux hommes me prenaient et m'emportaient en traversant une place sombre. Le ciel fourmillait d'étoiles, et, sur la façade d'un grand édifice, lo brillaient des lumières innombrables : c'était l'hôpital du faubourg de Halle, à Leipzig.^
Les deux hommes montèrent un escalier tournant. Tout au haut, ils entrèrent dans une salle immense, — où des lits à la file se touchaient presque d'un bout à l'autre sur 15 trois rangs, — et l'on me coucha dans un de ces lits. Ce qu'on entendait de cris, de jurements, de plaintes, n'est pas à imaginer : ces centaines de blessés avaient tous la fièvre. Les fenêtres étaient ouvertes, les petites lanternes tremblotaient au courant d'air. Des infirmiers, des mé- 20 decins, des aides, le grand tablier lié sous les bras, allaient et venaient. Et le bourdonnement sourd des salles au-dessous, les gens qui montaient et descendaient, les nouveaux convois qui débouchaient sur la place, les cris des voituriers, le claquement des fouets, les piétinements 25 des chevaux : tout vous faisait perdre la tête.
Là, pour la première fois, pendant qu'on me déshabillait, je sentis à l'épaule un mal tellement horrible, que je ne pus retenir mes cris. Un chirurgien •arriva presque aussitôt, et fit des reproches à ceux qui ne prenaient pas 30 garde. C'est tout ce que je me rappelle de cette nuit, car j'étais comme fou : — j'appelais Catherine, M. Goulden,
9^ HISTOIRE d'un conscrit DE 1813.
la tante Grédel à mon secours, — chose que m'a racontée plus tard mon voisin, un vieux canonnier, que mes rêves empêchèrent de dormir.
Ce n'est que le lendemain, vers huit heures, au premier
5 pansement, que je vis mieux la salle. Alors aussi je sus que j'avais l'os de l'épaule gauche cassé.
Lorsque je m'éveillai, j'étais au milieu d'une douzaine de chirurgiens : l'un d'eux, un gros homme brun, qu'on appelait M. le baron, ouvrait mon bandage ; un aide tenait,
10 au pied du lit, une cuvette d'eau chaude. Le major examina ma blessure ; tous les autres se penchaient pour entendre ce qu'il allait dire. 11 leur parla quelques instants ; mais tout ce que je pus comprendre, c'est que la balle était venue de bas en haut, qu'elle avait cassé l'os
15 et qu'elle était ressortie par derrière. Je vis qu'il connaissait bien son état, puisque les Prussiens avaient tiré d'en bas, par-dessus le mur du jardin, et que la balle avait dû remonter.^ Il lava lui-même la plaie et remit le bandage en deux tours de main ; de sorte que mon épaule ne pou-
20 vait plus remuer et que tout se trouvait en ordre. Je me sentais beaucoup mieux.
Le chirurgien s'était arrêté près de l'autre lit et disait : " Hé ! te voilà donc encore, l'ancien ! ^
— Oui, monsieur le baron, c'est encore moi, répondit le 25 canonnier, tout fier de voir qu'il le reconnaissait : la première fois, c'était à Austerlitz,* pour un coup de mitraille, ensuite à léna, ensuite à Smolensk, pour deux coups de lance.
— Oui, oui, dit le chirurgien comme attendri ; et main- 30 tenant qu'est-ce que nous avons ?
— Trois coups de sabre sur le bras gauche, en défendant ma pièce contre les hussards prussiens."
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 99
Le chirurgien s'approcha, défit le bandage, et je l'entendis qui demandait au canonnier :
" Tu as la croix ? ^
— Non, monsieur le baron.
— Tu t'appelles ? B
— Christian Zimmer, maréchal des logis au 2® d'artillerie.
— Bon ! bon ! "
Il pansait alors les blessures et finit par dire en se levant : 10
" Tout ira bien 1 "
Il se retourna, causant avec les autres, et sortit après avoir fini son tour et donné quelques ordres aux infirmiers.
Le vieux canonnier paraissait tout joyeux ; comme je venais d'entendre à son nom qu'il devait ^ être de l'Alsace, 15 je me mis à lui parler dans notre langue, de sorte qu'il en fut encore plus réjoui. C'était un gaillard de six pieds, les épaules rondes, le front plat, le nez gros, les moustaches d'un blond roux, dur comme un roc, mais brave homme tout de même. Il m'appelait yî?j<^^^/,* comme au 20 pays, et me disait :
^'Josèphel^ prends garde d'avaler * les remèdes qu'on te donne. ... Il ne faut avaler que ce qu'on connaît. . . . Tout ce qui ne sent pas bon ne vaut rien. Si l'on nous donnait tous les jours une bouteille de rikevir^ nous seri- 25 ons bientôt guéris."
Quand j'avais peur à cause de la fièvre et de ce que je voyais, il prenait des airs fâchés et me regardait avec ses grands yeux gris, en disant :
^^Joséphel^ est-ce que tu es fou d'avoir peur? Est-ce 30 que des gaillards comme nous autres peuvent mourir dans un hôpital ? Non . . . non . . . ôte-toi cette idée de. la tête." - : ; . :
lOO HISTOIRE d'un CONSCRIT DE 1813.
Mais il avait beau dire,^ tous les matins les médecins, en faisant leur ronde, en trouvaient sept ou huit de morts. Les uns attrapaient la fièvre chaude, les autres un refroidissement, et cela finissait toujours par la civière, que Ton
5 voyait passer sur les épaules des infirmiers ! — de sorte qu'on ne savait jamais s'il fallait avoir chaud ou froid pour bien aller.^
Au bout de trois semaines, l'os de mon épaule commençait à reprendre, les deux blessures se refermaient tout
10 doucement, je ne souffrais presque plus. Les coups de sabre que Zimmer avait sur le bras et sur l'épaule allaient aussi très bien. On nous donnait chaque matin un bon bouillon qui nous remontait * le cœur, et le soir un peu de bœuf, avec un demi-verre de vin, dont la vue seule nous
15 réjouissait et nous faisait voir l'avenir en beau.*
Vers ce temps, on nous permit aussi de descendre dans un grand jardin plein de vieux ormes, derrière l'hôpital. Il y avait des bancs sous les arbres, et nous nous promenions dans les allées.
20 La saison était magnifique ; notre vue s'étendait sur la Partha, bordée de peupliers. Cette rivière tombe dans l'Elster, à gauche, en formant de grandes lignes bleues. Du même côté s'étend une forêt de hêtres, et sur le devant passent trois ou quatre grandes routes blanches, qui tra-
25 versent des plaines de blé, d'orge, d'avoine, des plantations de houblon, enfin tout ce qu'il est possible de se figurer d'agréable et de riche.
Dès que j'avais pu me lever, je m'étais dépêché de prévenir M. Goulden par une lettre que je me trouvais
30 à l'hôpital, dans l'un des faubourgs de Leipzig, à cause d'une légère blessure au bras; mais qu'il ne fallait rien craindre pour moi : que je me portais de mieux en mieux.*
Je le priais de montrer ma lettre à Catherine et à la tante Grédel, afin de leur donner de la confiance au milieu de cette guerre terrible. Je lui disais aussi que mon plus grand bonheur serait de recevoir des nouvelles du pays et de la santé de tous ceux que j'aimais. 6
Depuis ce moment, je n'avais plus de repos ; chaque matin j'attendais une réponse, et de voir le vaguemestre distribuer des vingt et trente lettres à toute la salle, sans rien recevoir, cela me saignait le cœur : ^ je descendais bien vite au jardin pour fondre en larmes. Des idées 10 mauvaises me traversaient la tête : j'allais jusqu'à croire que Catherine pouvait oublier ses promesses, et je m'écriais en moi-même : " Ah ! si seulement tu ne t'étais pas relevé de Kaya ! tout serait fini ! . . . Pourquoi ne t'a-t-on pas abandonné ! Cela vaudrait mieux que de tant souffrir." 15
Les choses en étaient venues au point que je désirais ne pas guérir, quand un matin le vaguemestre, parmi les autres noms, appela Joseph Bertha. Alors je levai la main sans pouvoir parler, et l'on me remit une grosse lettre carrée, couverte de timbres innombrables. Je re- 20 connus l'écriture de M. Goulden, ce qui me rendit tout pâle.
" Eh bien ! me dit Zimmer en riant, à la fin cela vient tout de même."
Je ne lui répondis pas, et m'étant habillé, je fourrai la 25 lettre dans ma poche, et je descendis pour la lire seul, tout au fond du jardin, à la place où j'allais toujours.
D'abord, en l'ouvrant, je vis deux ou trois petites fleurs de pommier, que je pris dans ma main, et un bon sur la poste, avec quelques mots de M. Goulden. Mais ce n'est 30 pas cela qui me touchait le plus et qui me faisait trembler des pieds à la tête, c'était récriture de Catherine, que je
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regardais les yeux troubles sans pouvoir la lire, car mon cœur battait d'une force extraordinaire.
Pourtant je finis par me calmer un peu et par lire tout doucement la lettre, en m'arrêtant de temps en temps, 5 pour être bien sûr que je ne me trompais pas, et que je ne faisais pas un rêve.
Cette lettre, je l'ai conservée, parce qu'elle me rendit en quelque sorte ^ la vie ; la voici donc telle que je l'ai reçue le 8 juin 1813.
10 ** Mon cher Joseph,
**Tu sauras que mon plus grand chagrin est de savoir que tu es blessé dans un hôpital, et que je ne peux pas te soigner. C'est un bien grand chagrin. Et depuis le départ des conscrits, nous n'avons pas eu seulement une heure de repos. La mère se fâchait, en disant que
16 j'étais folle de pleurer jour et nuit, et elle pleurait autant que moi.
** Mais notre plus grand chagrin de tout, Joseph, c'est quand le bruit a couru qu'on venait de livrer une bataille, où des mille et mille hommes avaient été tués. Nous ne vivions plus ; la mère courait tous les malins à la poste, et moi je ne pouvais plus bouger de mon lit. A la fin ta
20 lettre est pourtant arrivée. Maintenant je vais mieux, parce que je pleure à mon aise, en bénissant le Seigneur qui a sauvé tes jours.
** Et quand je pense combien nous étions heureux dans le temps, Joseph, lorsque tu venais tous les dimanches. Ah ! nous ne connaissions pas notre lx)nheur; nous ne savions pas ce qui pouvait nous
25 arriver; mais que la volonté de Dieu soit faite. Pourvu ^ que tu guérisses, et que nous puissions espérer encore une fois d'être ensemble comme nous étions !
** Beaucoup de gens parlent de la paix, mais nous avons eu tant de malheurs, et l'empereur Napoléon aime tant la guerre, qu'on ne peut
30 plus se confier en rien.
"Maintenant, M. Goulden veut t' écrire quelques mots, et je t'embrasse mille et mille fois. — Il fait bien beau temps ici; nous aurons une bonne année. Le grand pommier du verger est tout blanc de fleurs; je vais en cueillir que je mettrai pour toi dans la lettre quand
35 M. Goulden aura écrit. Peut-ôlre, avec la grâce de Dieu, nous mordrons encore une fois dans une de ses grosses pommes. Adieu, adieu, Joseph ! **
En lisant cela, je fondais en larmes, et Zimmer étant arrivé, je lui lus la lettre de Catherine lentement. Il ne disait rien, et quand j'eus fini, il la prit et la regarda longtemps d'un air rêveur; ensuite il me la rendit en disant : 5
" Ça, Joséphel^ c'est une bonne fille, pleine de bon sens et qui n'en prendra jamais un autre que toi.'*
En entendant ces paroles de Zimmer, j'aurais voulu l'embrasser, et je lui dis:
"J'ai reçu de la maison un billet de cent francs que 10 nous toucherons ^ à la poste. Tâchons de pouvoir sortir d'ici.
— C'est bien vu,^ fit-il en relevant ses grosses moustaches et remettant sa pipe dans sa poche. 11 faut tâcher d'avoir une permission." 15
Nous nous levâmes tout joyeux, et nous montions l'escalier de l'hôtel, quand le vaguemestre, qui descendait, arrêta Zimmer en lui demandant :
" Est-ce que vous n'êtes pas Christian Zimmer, canonnier au 2® d'artillerie ? 20
— Faites excuse,^ vaguemestre, j'ai cet honneur.
— Eh bien ! voici quelque chose pour vous," dit-il en lui remettant un petit paquet avec une grosse lettre.
Zimmer était stupéfait, n'ayant jamais rien reçu ni de ^ chez lui ni d'ailleurs. Il ouvrit le paquet, — où se trouvait 25 une boîte, — puis la boîte, et vit la croix d'honneur. Alors il devint tout pâle, ses yeux se troublèrent, et un instant il appuya la main derrière lui sur la balustrade ; mais ensuite il cria: Vive V Empereur! d'une voix si terrible que les trois salles en retentirent comme une église. 30
Le vaguemestre le regardait de bonne humeur.
"Vous êtes content? dit-il.
— Si je suis content, vaguemestre ! il ne me manque plus qu'une chose.
— Quoi ?
— La permission de faire un tour en ville.
5 — Il faut vous adresser à M. Tardieu, le chirurgien en chef."
Il descendit en riant, et, comme c'était l'heure de la visite, nous montâmes, bras ^ dessus bras dessous, demander la permission au major, un vieux à tête grise 10 qui venait d'entendre crier: Vive V Empereur! et nous regarder d'un air grave. "Qu'est-ce que c'est? fit-il." Zimmer lui montra sa croix et dit :
" Pardon, major, mais je me porte comme un charme. 16 — Je vous crois, dit M. Tardieu ; vous voulez une sortie }
— Si c'est un effet de votre bonté,^ pour moi et mon camarade Joseph Bertha."
Le chirurgien avait visité ma blessure la veille ; il tira 20 de sa poche un portefeuille et nous donna deux sorties. Nous redescendîmes, fiers comme des rois : Zimmer de sa croix d'honneur, et moi de ma lettre.
En bas, dans le grand vestibule, le concierge nous cria : " Eh bien ! eh bien ! oîi donc allez-vous ? " 26 Zimmer lui fit voir nos billets, et nous sortîmes, heureux de respirer l'air du dehors. Une sentinelle nous montra le bureau de poste, où j'allai toucher mes cent francs.
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. IO5
Combien de choses nous devions apprendre en ce jour ! A rhôpital, personne ne s'inquiète de rien ; quand on voit arriver chaque matin des cinquantaines de blessés, et qu'on en voit partir autant tous les soirs sur la civière, cela vous montre l'univers en petit,^ et l'on pense : " Après 5 nous la fin du monde ! "
Mais, dehors, les idées changent. En découvrant la grande rue de Halle, cette vieille ville avec ses magasins, ses vieux toits avancés en forme de hangar, ses grosses voitures basses couvertes de ballots, enfin tout ce spec- 10 tacle de la vie active des commerçants, j'étais émerveillé. Je n'avais jamais rien vu de pareil, et je me disais :
" Voilà bien une ville de commerce : — pleine de gens industrieux cherchant à gagner leur vie, leur aisance et leurs richesses ; où chacun veut s'élever, non pas au 15 détriment des autres, mais en travaillant, en imaginant nuit et jour des moyens de prospérité pour sa famille ; ce qui n'empêche pas tout le monde de profiter des inventions et des découvertes. Voilà le bonheur de la paix, au milieu d'une guerre terrible ! " 20
Je me laissais conduire tout rêveur par mon ami Zimmer, qui se reconnaissait ^ à tous les coins de rue, et me disait :
"Ça, c'est l'église Saint-Nicolas; ça, c'est le grand bâtiment de l'Université; ça, l'hôtel de ville." 25
Il se souvenait de tout, ayant déjà vu Leipzig en 1807, avant la bataille de Friedland.'
Tout à coup Zimmer s'arrêta devant une petite porte basse en s'écriant:
Io6 HISTOIRE d'un CONSCRIT DE 1813.
"Tiens, c'est la brasserie du Mouton-d^ Or / "^ La façade est sur l'autre rue, mais nous pouvons entrer par ici. Arrive ! "
En même temps il poussa la porte, et nous entrâmes
5 dans une haute salle pleine de fumée. Il me fallut un
instant pour voir, à travers ce nuage gris, une longue file
de tables entourées de buveurs, la plupart en redingote
courte et petite casquette, et les autres en uniforme
saxon. C'étaient des étudiants. Nous vîmes le plus
10 vieux d'entre eux, — un grand sec,^ les yeux creux, le
nez rouge, la barbe blonde, — nous le vîmes debout sur
une table, et lisant tout haut une gazette qui lui pendait
en forme de tablier dans la main droite. Il tenait de
l'autre main une longue pipe de porcelaine.
15 Ils trinquaient avec les soldats saxons, pendant que le
grand sec se baissait pour prendre aussi sa chope ; et le
gros brasseur, la tête grise et crépue, le nez épaté, criait :
" Gesundheit I Gesu7idheit P^ '
A peine eûmes-nous fait quatre pas dans la fumée que 20 tout se tut.
" Allons, allons, camarades, s'écria Zimmer, ne vous gênez pas, continuez à lire ! Nous ne serons pas fâchés non plus d'apprendre du nouveau."
Mais ces jeunes gens ne voulurent pas profiter de notre 25 invitation, et le vieux descendit de la table en repliant sa gazette, qu'il mit dans sa poche.
" C'était fini, dit-il, c'était fini.
— Oui, c'était fini, répétèrent les autres en se regardant d'un air singulier." 30 Deux ou trois soldats saxons sortirent aussitôt, comme pour aller prendre l'air dans la cour, et disparurent.
Le gros tavernier nous demanda :
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 107
" Vous ne savez peut-être pas que la grande salle est sur la rue de Tilly ?
— Si,^ nous le savons bien, répondit Zimmer ; mais j*aime mieux cette petite salle. C'est ici que nous venions dans le temps,^ deux vieux camarades et moi. 5 Cette salle me rappelle de bons souvenirs.
— Ah ! . . . comme vous voudrez, comme vous voudrez, dit le brasseur. C'est de la bière que vous demandez ?
— Oui, deux chopes et la gazette.
— Bon ! bon ! " 10 Il nous servit les deux chopes, et Zimmer, qui ne voyait
rien, essaya de causer avec les étudiants, qui s'excusaient en s'en allant les uns après les autres. Je sentais que tous ces gens-là nous portaient une haine d'autant plus terrible, qu'ils n'osaient la montrer tout de suite. 15
Dans la gazette, qui venait de France, on ne parlait que d'un armistice. Nous apprîmes alors que cet armistice avait commencé le 6 juin, et qu'on tenait des conférences à Prague, en Bohême, pour arranger la paix.
Naturellement cela me faisait plaisir ; j'espérais qu'on 20 renverrait au moins les estropiés chez eux. Mais Zimmer, avec son habitude de parler haut, remplissait toute la salle de ses réflexions ; il m'interrompait à chaque ligne et disait :
" Un armistice ! . . . Est-ce que nous avions besoin 25 d'un armistice, nous ? Est-ce qu'après avoir écrasé ces Prussiens et ces ;||usses, nous ne devions pas les détruire de fond en comble ? * Est-ce que, s'ils nous avaient battus, ils nous donneraient un armistice, eux ? Ça, — voistu, Joseph, c'est le caractère de l'Empereur, il est trop 30 bon ... il est trop bon ! C'est son seul défaut. Il a fait la même chose après Austerlitz, et nous avons été
Io8 HISTOIRE d'un CONSCRIT DE 1813.
obligés de recommencer la partie.^ Je te dis qu'il est trop bon. Ah ! s'il n'était pas si bon, nous serions maîtres de toute l'Europe."
En même temps il regardait à droite et à gauche, pour 5 demander l'avis des autres. Mais personne ne voulait répondre.
Finalement Zimmer se leva.
"Partons, Joseph, dit-il. Moi, je ne me connais pas en politique ; mais je soutiens que nous ne devions pas 10 accorder d'armistice à ces gueux."
Après avoir payé, nous sortîmes, et Zimmer me dit :
"Je ne sais pas ce que ces gens ont^ aujourd'hui; nous les avons dérangés dans quelque chose.
— C'est bien possible, lui répondis-je. Ils n'avaient 15 pas l'air aussi bons garçons * que tu le racontais."
En rentrant à l'hôpital, après avoir bien dîné et bu chacun notre bouteille de bon vin blanc à l'auberge de la Grappe^ dans la rue de Tilly, nous apprîmes, Zimmer et moi, que nous irions coucher le soir même à la caserne 20 de Rosenthâl. C'était une espèce de dépôt des blessés de Lutzen, lorsqu'ils commençaient à se remettre. On y vivait à l'ordinaire comme en garnison ; il fallait répondre à l'appel du matin et du soir. Le reste du temps on était libre. Tous les trois jours, le chirurgien venait passer 25 la visite, et quand vous étiez remis, vous receviez une feuille ^ de route pour aller rejoindre votre corps.
Durant les six semaines que nous estâmes à Rosenthâl, Zimmer et moi, nous fîmes souvent le tour de la ville pour nous désennuyer. Nous sortions par le fau- 30 bourg de Randstatt,^ et nous poussions jusqu'à Lindenau, sur la route de Lutzen. Ce n'étaient que ponts, marais, petites îles boisées à perte de vue. On ne nous donnait
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 109
plus rien à crédit, comme après léna;^ je crois qu'au contraire l'aubergiste nous aurait fait payer double et triple, en l'honneur de la patrie allemande, si mon camarade n'avait connu le prix des œufs, du lard et du vin.
Le soir, quand le soleil se couche, nous rentrions en 6 ville au chant mélancolique des grenouilles, qui vivent dans ces marais par milliards.
Quelquefois nous faisions halte, les bras croisés sur la balustrade d'un pont, et nous regardions les vieux remparts de Leipzig, ses églises, ses antiques masures et son 10 château, éclairés en rouge par le crépuscule : la ville s'avance en pointe à l'embranchement de la Pleisse et de la Partha, qui se rencontrent au-dessus. Elle est en forme d'éventail ; le faubourg de Halle se trouve à la pointe, et les sept autres faubourgs forment les branches 16 de l'éventail. Nous regardions aussi les mille bras de l'Elster et de la Pleisse, croisés comme un filet entre les îles déjà sombres, tandis que l'eau brillait comme de l'or, et nous trouvions cela très beau.
Mais si nous avions su qu'il nous faudrait un jour tra- 20 verser ces rivières sous le canon des ennemis, après avoir perdu la plus terrible et la plus sanglante des batailles, et que des régiments entiers disparaîtraient dans ces eaux qui nous réjouissaient alors les yeux, je crois que cette vue nous aurait rendus bien tristes. 25
En rentrant à Leipzig, nous vîmes la joie peinte sur la figurq des habitants ; elle n'éclatait pas ouvertement, mais les bourgeois, en se rencontrant dans la rue, s'arrêtaient et se donnaient la main ; les femmes allaient se rendre visite l'une à l'autre ; une espèce de satisfaction intérieure 30 brillait jusque dans les yeux des servantes, des domestiques et des plus misérables ouvriers.
Zimmer me dit :
"On croirait que les Allemands sont joyeux; ils ont tous l'air de bonne humeur.
— Oui, lui répondis-je, cela vient du beau temps et de
5 la rentrée des récoltes."
C'était vrai, le temps était très beau ; mais, en arrivant à la caserne de Rosenthâl, nous aperçûmes nos officiers sous la grande porte, causant entre eux avec vivacité. Les hommes de garde écoutaient, et les passants s'appro-
10 chaient pour entendre: — On nous dit que les conférences de Prague ^ était rompues, et que les Autrichiens venaient aussi de nous déclarer la guerre, ce qui nous mettait deux cent mille hommes de plus sur les bras.^
J'ai su depuis que nous étions alors trois cent mille
16 hommes contre cinq cent vingt mille, et que parmi nos ennemis se trouvaient deux anciens généraux français, Moreau * et Bernadette. Chacun a pu lire cela dans les livres ; mais nous l'ignorions encore, et nous étions sûrs de remporter la victoire, puisque nous n'avions jamais
20 perdu de bataille. Du reste, la mauvaise mine qu'on nous faisait ne nous inquiétait pas : en temps de guerre, les paysans et les bourgeois sont en quelque sorte comptés pour rien ; on ne leur demande que de l'argent et des vivres, qu'ils donnent toujours, parce qu'ils savent
25 qu'à la moindre résistance on leur prendrait jusqu'au dernier sou.
Le lendemain de cette grande nouvelle, il y eut visite générale, et douze cents blessés de Lutzen, à peu près remis, reçurent l'ordre de rejoindre leurs corps. Zimmer
30 était du nombre, ayant lui-même demandé à partir. Je l'accompagnai jusque hors des portes, et puis nous nous embrassâmes tout attendris. Moi je restai, mon bras était encore trop faible.
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. III
C'était une existence bien triste ; les gens nous regardaient d'un œil mauvais ; ils n'osaient rien dire, sachant que l'armée française se trouvait à quatre journées de marche. Sans cela, comme ils nous auraient pris à la gorge ! 6
Un soir, le bruit courut que nous venions de remporter une grande victoire à Dresde.^ Ce fut une consternation générale, les habitants ne sortaient plus de chez eux. J'allais lire la gazette à l'auberge, dans la rue de Tilly. Les journaux français restaient tous sur la table ; 10 personne ne les ouvrait que moi.
Mais la semaine suivante, au commencement de septembre, je vis le même changement sur les figures que le jour oli les Autrichiens s'étaient déclarés contre nous. Je pensai que nous avions eu des malheurs, ce qui était vrai, 15 comme je l'appris plus tard, car les gazettes de Paris n'en disaient rie;i.
Le temps s'était mis à la pluie à la fin d'août; l'eau tombait à verse. Je ne sortais plus de la caserne. Souvent, assis sur mon lit, je pensais : " Pauvres soldats ! ... 20 pauvres camarades ! . . . que faites-vous à cette heure ? ... où êtes-vous ? Sur la grande route peut-être, au milieu des champs ! "
Et malgré mon chagrin de vivre là, je me trouvais moins à plaindre qu'eux. Mais un jour le vieux chi- 26 rurgien Tardieu fit son tour et me dit:
" Votre bras est solide. . . . Voyons. . . . Bon . . . bon ! "
Le lendemain, à l'appel, on me fit passer dans une salle où se trouvaient des effets ^ d'habillement, des sacs, des 30 gibernes et des souliers en abondance. Je reçus un fusil, deux paquets de cartouches et une feuille de route pour le
112 HISTOIRE d'un CONSCRIT DE 1813.
6®, à Gauernitz, sur l'Elbe. C'était le i^' octobre. Nous nous mîmes en marche douze ou quinze ensemble ; un fourrier du 27® nommé Poitevin nous conduisait.
En route, tantôt Tun, tantôt l'autre changeait de direc- 5 tion pour rejoindre son corps ; mais Poitevin, quatre soldats d'infanterie et moi, nous continuâmes notre chemin jusqu'au village de Gauernitz.
Nous allions donc, suivant la grande route, le fusil en bandoulière, la capote retroussée, le dos arrondi sous le
10 sac, et l'oreille basse,^ comme on peut croire. La pluie tombait, l'eau nous coulait du shako dans la nuque ; le vent secouait les peupliers, dont les feuilles jaunes, voltigeant autour de nous, annonçaient l'hiver, et cela continuait ainsi des heures.
16 De loin en loin un village se rencontrait avec ses hangars, ses fumiers, ses jardins entourés de palissades. Les femmes, debout derrière les petites vitres ternes, nous regardaient passer ; un chien aboyait, un homme qui fendait du bois sur sa porte, se retournait pour nous
20 suivre des yeux, et nous allions toujours, crottés jusqu'à l'échiné. Nous revoyions, au bout du village, la grande route s'étendre à perte de vue, les nuages gris se traîner sur les champs dépouillés, et quelques maigres corbeaux s'éloigner en jetant leur cri mélancolique. Rien de triste
25 comme un pareil spectacle, surtout quand on pense que l'hiver approche, et qu'il faudra bientôt coucher dehors dans la neige.
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. II3
Vers cinq heures du soir, en approchant du village de Risa, nous aperçûmes à gauche un vieux moulin avec son pont de bois. En même temps, deux femmes, une toute vieille et l'autre plus jeune, traversèrent un jardin, entraînant après elles des enfants. Elles tâchaient de ga- 6 gner un petit bois qui borde la route, sur la côte en face. Presque aussitôt nous vîmes plusieurs de nos soldats sortir du moulin avec des sacs, d'autres remonter d'une cave à la file avec de petites tonnes, qu'ils se dépêchaient de charger sur une charrette, d'autres amenaient des lo vaches et des chevaux d'une étable, tandis qu'un vieillard, devant la porte, levait les mains au ciel, et que cinq ou six de ces mauvais gueux entouraient le meunier tout pâle et les yeux hors de la tête.
Tout cela : le moulin, les fenêtres défoncées, les femmes 15 qui se sauvent, nos soldats, faits comme de véritables bandits, le vieux qui les maudit, et les vaches qui secouent la tête, pour se débarrasser de ceux qui les emmènent, pendant que d'autres les piquent derrière avec leurs baïonnettes . . . tout est là . . . devant moi ... je crois en- 20 core le voir !
"Ça, dit le fourrier Poitevin, ce sont des maraudeurs. . . . Nous ne sommes plus loin de l'armée.
— Mais c'est abominable ! m'écriai-je ; ce sont des brigands ! 26
— Oui, répondit le fourrier, c'est contraire à la discipline ; si l'Empereur le savait, on les fusillerait comme des chiens."
Enfin, vers dix heures du soir, nous découvrîmes des feux de bivac sur une côte sombre, à droite du village de 30 Gauernitz et d'un vieux château, où brillaient aussi quelques lumières. Plus loin, dans la plaine, tremblotaient d'autres feux en plus grand nombre.
114 HISTOIRE d'un conscrit DE 1813.
La nuit était claire. Les grandes pluies avaient essuyé le ciel. Comme nous approchions du bivac, on nous cria :
" Qui vive!
— France 1 " répondit le fourrier.
5 Mon cœur battait avec force, en pensant que dans quelques minutes j'allais revoir mes vieux camarades, s'ils étaient encore de ce monde.
Des hommes de garde s'avançaient déjà d'une espèce de hangar, à demi-portée ^ de fusil du village, pour venir 10 nous reconnaître. Ils arrivèrent près de nous. Le chef du poste, un vieux sous-lieutenant tout gris, le bras en écharpe sous son manteau, nous demanda d'où nous venions, où nous allions, si nous avions rencontré quelque parti de Cosaques en route. Le fourrier répondit 15 pour nous tous. L'officier nous prévint alors que la division Souham avait quitté les environs de Gauernitz le matin, et nous dit de le suivre pour voir nos feuilles de route, ce que nous fîmes en silence, passant autour des feux de bivac, où les hommes, couverts de boue sèche, 20 dormaient par vingtaines : pas un ne remuait.
Nous arrivâmes au hangar. Il faisait bon là-dedans.^ On avait allumé du feu. La chambre était encombrée de soldats qui dormaient le dos au mur comme des bienheureux. Un vieux soldat, sec et brun, veillait 25 seul ; il était assis sur ses jambes croisées, et tenait entre ses genoux un soulier qu'il raccommodait avec une alêne et de la ficelle.
C'est à moi que l'officier rendit le premier sa feuille en disant:
30 " Vous rejoindrez demain votre bataillon à deux lieues d'ici, près de Torgau." *
Alors le vieux soldat, qui me regardait, posa la main à
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. I15
terre pour me montrer qu'il y avait de la place, et j'allai m'asseoir près de lui. J'ouvris mon sac, et je mis d'autres chaussettes et des souliers neufs que j'avais reçus à Leipzig ; cela me fit du bien.
Le vieux me demanda : 6
" Tu vas rejoindre ? ^
— Oui, le 6^, à Torgau.
— Et tu viens ?
— De l'hôpital de Leipzig.
— Ça se voit, fit-il ; tu es gras comme un chanoine. 10 On t'a nourri de cuisses de poulet là-bas, pendant que nous mangions de la vache enragée." ^
Je regardai mes voisins endormis ; il avait raison ; ces pauvres conscrits n'avaient plus que la peau et les os : ils étaient jaunes, plombés et ridés comme des vétérans, on 15 aurait cru qu'ils ne pouvaient plus se tenir.
J'étais tellement fatigué que j'avais de la peine à m'endormir ; pourtant, au bout d'une heure, je tombai dans un profond sommeil.
Le lendemain, je me remis en route avec le fourrier 20 Poitevin et trois autres soldats de la division Souham. Nous gagnâmes d'abord la route qui longe l'Elbe. Le temps était humide ; le vent, qui balayait le fleuve, jetait de l'écume jusque sur la chaussée.
Nous allongions le pas depuis une heure, quand tout à 25 coup le fourrier dit : " Attention ! "
Il s'était arrêté le nez en l'air, comme un chien de chasse qui flaire quelque chose. Nous écoutions tous sans rien entendre, à cause du bruit des flots sur la rive et du vent dans les arbres. Mais Poitevin avait l'oreille 30 plus exercée que nous.
" On tiraille là-bas, dit-il en nous montrant un bois sur
Il6 HISTOIRE d'un conscrit DE 1813.
la droite. Tout ce que nous avons de mieux à faire, c'est d'entrer sous bois et de poursuivre notre chemin avec prudence. Nous verrons à l'autre bout ce qui se passe. ... Si les Prussiens ou les Russes sont là, nous battrons
5 en retraite sans qu'ils nous voient. Si ce sont des Français, nous avancerons."
Chacun trouva que le fourrier avait raison, et, dans mon âme, j'admirai la finesse de ce vieil ivrogne. Nous descendîmes donc de la route dans le bois, Poitevin en
10 avant et nous derrière, le fusil armé. Nous marchions
doucement, nous arrêtant tous les cent pas pour écouter.
Les coups de fusil se rapprochaient ; ils se suivaient un à
un, en retentissant dans les ravins. Le fourrier nous dit :
" Ce sont des tirailleurs qui observent un parti de cava-
15 lerie, car les autres ne répondent pas."
C'était vrai : dix minutes après, nous apercevions entre les arbres un bataillon d'infanterie française en train de faire la soupe au milieu des bruyères, et, tout au loin sur la plaine grise, des pelotons de Cosaques défilant d'un
20 village à l'autre.
" Allons, vous voilà chez vous,^ jeune homme," me dit Poitevin en souriant.
Il devait avoir bon œil, pour lire le numéro du régiment à une pareille distance. Moi, j'avais beau regarder,^ je
25 ne voyais que* des êtres déguenillés et tellement minables, qu'ils avaient tous le nez pointu, les yeux luisants, les oreilles écartées de la tête par le renfoncement des joues. Leurs capotes étaient quatre fois trop larges pour eux. Quant à la boue, je n'en parle pas : c'était sinistre.
30 Nous descendions vers deux petites tentes, autour desquelles trois ou quatre chevaux broutaient l'herbe maigre. Je vis là le colonel Lorain, détaché sur la
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. II7
rive gauche de l'Elbe, avec le 3^ bataillon. C'était un grand maigre, les moustaches brunes, et qui n'avait pas l'air doux. Il nous regardait venir en fronçant le sourcil, et quand je ^ui présentai ma feuille de route, il ne dit qu'un mot: 5
"Allez rejoindre votre compagnie."
Je m'éloignai, pensant bien reconnaître quelques hommes de la 4^ ; mais depuis Lutzen les compagnies avaient été fondues dans les compagnies, les régiments . dans les régiments et les divisions dans les divisions, 10 de sorte qu'en arrivant au pied de la côte où campaient les grenadiers, je ne reconnus personne.
J'étais honteux de demander la place de ma compagnie, lorsqu'une espèce de vétéran osseux, le nez long et crochu comme un bec d'aigle, les épaules larges où pendait sa 15 vieille capote usée, relevant la tête et m 'observant, dit d'une voix tout à fait calme :
"Tiens! c'est toi, Joseph! je te croyais enterré depuis quatre mois ! "
Alors je reconnus mon pauvre Zébédé. Il paraît que 20 ma figure l'attendrit, car, sans se lever, il me serra la main, en s'écriant :
" Klipfel . . . voici Joseph ! "
Un autre soldat, assis près de la marmite voisine, tourna la tête et dit : 26
" C'est toi, Joseph } Tiens ! tu n'es pas mort ? "
Et voilà tous les compliments que je reçus. La misère avait rendu ces gens tellement égoïstes, qu'ils ne pensaient plus qu'à leur peau.
Une demi-heure après, on battit le rappel ; les tirail- 30 leurs se replièrent, et le sergent Pinto, qui se trouvait dans le nombre, me reconnut.
Il8 HISTOIRE d'un conscrit DE 1813.
" Eh bien ! me dit-il, vous en êtes donc réchappé ! Cela me fait plaisir. . . . Mais vous arrivez dans un vilain moment ! — Mauvaise guerre . . . mauvaise guerre," faisait-il en hochant la tête. •
5 Le colonel et les commandants montèrent à cheval, et Ton se remit en route. Zébédé marchait près de moi, et me racontait ce qui s'était passé depuis Lutzen : — d'abord les grandes victoires de Bautzen^ et de Wurtschen ; les marches forcées pour rejoindre l'ennemi qui
10 battait en retraite ; la joie qu'on avait de pousser sur Berlin. Ensuite l'armistice, pendant lequel on était cantonné dans les bourgades ; puis l'arrivée des vétérans d'Espagne, des hommes terribles, habitués au pillage, et qui montraient aux jeunes à vivre sur le paysan.
15 Malheureusement, à la fin de l'armistice, tout le monde
s'était mis contre nous ; les gens nous avaient pris en
horreur ; on coupait les ponts sur nos derrières, on aver-
\tissait les Prussiens, les Russes et les autres de nos
moindres mouvements, et chaque fois qu'il nous arrivait
20 une débâcle, au lieu de nous secourir, on tâchait de nous enfoncer encore plus dans la bourbe. Les grandes pluies étaient venues pour nous achever. Le jour de la bataille de Dresde, il en tombait tellement, que le chapeau de l'Empereur lui pendait sur les deux épaules. Mais quand
25 on remporte la victoire, cela vous fait rire : le pire de tout, c'est quand on est battu, qu'on se sauve dans la boue, avec des hussards, des dragons et d'autres gens de cette espèce à vos trousses, et qu'on ne sait pas, lorsqu'on découvre au loin dans la nuit une lumière, s'il faut avancer
30 ou périr dans le déluge.
Nous étions alors entre trois armées, qui voulaient se réunir pour nous écraser d'un coup : celle du Nord com-
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. IIQ
mandée par Bernadette, celle de Silésie commandée par Bliicher, et l'armée de Bohême commandée par Schwartzenberg.^
Tout ce que demandaient les soldats, c'était de se battre, car, à force de marcher et de dormir dans la boue, 6 à force d'être à la demi-ration, ils avaient pris la vie en horreur. Chacun pensait : " Pourvu que cela finisse d'une façon ou d'une autre. . . . C'est trop fort . . . cela ne peut pas durer ! "
C'est vers ce temps que les Bavarois, les Badois et les 10 Wurtembergeois se déclarèrent contre nous, de sorte que toute l'Europe était sur notre dos.
Enfin nous eûmes la consolation de voir que l'armée se ramassait comme pour une grande bataille. Le ii octobre, nous bivaquions près du village de Lousig ; le 15 12, près de Graefenheinichen ; le 13, nous passions la Mulda,^ et nous voyions défiler sur le pont la vieille garde et La Tour-Maubourg.^
Dans les moments où la pluie cessait de tomber, et quand un rayon de soleil d'automne brillait entre les 20 nuages, on voyait toute l'armée en marche : la cavalerie et l'infanterie s'avançaient de partout sur Leipzig. De l'autre côté de la Mulda brillaient aussi les baïonnettes des Prussiens ; mais on ne découvrait pas encore les Autrichiens ni les Russes ; ils arrivaient sans doute d'ail- 25 leurs.
Le 14, notre bataillon fut encore une fois détaché pour aller en reconnaissance dans la ville d'Aaken; l'ennemi s'y trouvait ; il nous reçut à coups de canon, et nous restâmes toute la nuit dehors, sans pouvoir allumer un seul 30 feu, à cause de la pluie. Le lendemain nous partîmes de là, pour rejoindre la division à marches forcées.
I20 HISTOIRE d'un CONSCRIT DE 1813.
La nuit suivante, le temps s'étant un peu remis, des milliards d'étoiles éclairaient le ciel, et nous allions toujours. Le lendemain, vers dix heures, près d'un petit village dont je ne me rappelle pas le nom, on venait de 6 crier : " Halte ! " pour respirer, lorsque nous entendîmes tous ensemble comme un grand bourdonnement dans l'air. Le colonel, encore à cheval, écoutait, et le sergent Pinto dit :
" La bataille est commencée." 10 Presque au même instant le colonel, levant son épée, cria :
"En avant!"
Alors on se mit à courir: les sacs, les gibernes, les fusils, la boue, tout sautait ; on ne faisait attention à rien. 15 Une demi-heure après, nous aperçûmes, à quelque mille ^ pas devant le bataillon, une queue de colonne qui n'en finissait plus : ^ des caissons, des canons, de l'infanterie, de la cavalerie; derrière nous, il en venait d'autres, et tout cela galopait ! Même à travers champs, des régi- 20 ments entiers arrivaient au pas de course.^
Tout au bout de la route, on voyait les deux clochers de Saint-Nicolas * et de Saint-Thomas de Leipzig dans le ciel, tandis qu'à droite et à gauche, des deux côtés de la ville, s'élevaient de grands nuages de fumée où pas- 25 saient des éclairs. Le bourdonnement augmentait toujours; nous étions encore à plus d'une lieue de la ville qu'on était forcé de parler haut pour s'entendre, et l'on se regardait tout pâles comme pour dire :
" Voilà ce qui s'appelle une bataille ! " 30 Le sergent Pinto criait :
" C'est plus fort qu'à Eylau ! " ^
Il ne riait pas, ni Zébédé, ni moi, ni les' autres ; mais
nous galopions tout de même, et les officiers répétaient sans cesse :
" En avant 1 en avant ! "
Voilà pourtant comme les hommes perdent la tête ; l'amour de la patrie était bien en nous, mais plus encore 5 la fureur de nous battre.
Sur les onze heures, nous découvrîmes le champ de bataille, à une lieue en avant de Leipzig. Nous voyions aussi les clochers de la ville couverts de monde, et les vieux remparts sur lesquels je m'étais promené tant de lO fois. En face de nous, à 1,200 ou 1,500 mètres, étaient rangés deux régiments de lanciers. Plus loin, le long d'une petite côte, étaient échelonnées ^ les divisions Ricard, Dombrowski, Souham et plusieurs autres. Elles tournaient le dos à la ville. Des canons attelés et des 15 caissons, se tenaient prêts à partir. Enfin, tout à fait derrière, sur la colline, autour d'une de ces vieilles fermes à toiture plate et larges hangars, comme il s'en trouve dans ce pays, brillaient les uniformes de Tétat-major.
C'était l'armée de réserve, commandée par le maréchal 20 Ney ; son aile gauche communiquait avec Marmont, posté sur la route de Halle, et son aile droite avec la grande armée, commandée par l'Empereur en personne ; de sorte que nos troupes formaient pour ainsi dire un grand cercle autour de Leipzig, et que les ennemis, arrivant de tous les 25 côtés à la fois, cherchaient à se donner la main pour faire un cercle encore plus grand autour de nous et nous enfermer dans la ville comme dans une souricière.
En attendant, trois terribles batailles se livraient en même temps : l'une contre les Autrichiens et les Russes 30 à Wachau ; Tautre contre les Prussiens, à Mœckern, sur la route de Halle, et la troisième sur la route de Lutzen,
pour défendre le pont de Lindenau, attaqué par le général Giulay.^
Ces choses, je ne les ai sues que plus tard ; mais chacun doit raconter ce qu'il a vu lui-même ; de cette façon, 5 le monde connaîtra la vérité.
Le bataillon commençait à descendre la colline en face de Leipzig, pour rejoindre notre division, lorsque nous vîmes un officier d'état-major traverser la grande prairie au-dessous et venir de notre côté ventre à terre. En
10 deux minutes il fut près de nous ; le colonel Lorain courut à sa rencontre, ils échangèrent quelques mots, puis l'officier repartit. Des centaines d'autres allaient ainsi dans la plaine porter des ordres.
" Par file à droite ! " cria le colonel, — et nous prîmes
15 la direction d'un bois en arrière. C'était une forêt de hêtres, mais il s'y trouvait aussi des bouleaux et des chênes. Une fois sur la lisière, on nous fit renouveler l'amorce de nos fusils, et le bataillon fut déployé dans le bois en tirailleurs. Chacun dressait l'oreille et se dépê-
20 chait d'attraper un gros arbre pour regarder à son aise avant d'aller plus loin.
Enfin nous marchions ainsi depuis dix minutes, et, comme on ne voyait rien, cela commençait à nous rendre de la confiance, lorsqu'un coup de feu part ^ . . .
25 puis encore un, puis deux, trois, six, de tous les côtés, le long de notre ligne, et dans le même instant je vois mon camarade de gauche qui tombe en cherchant à se
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retenir contre un arbre. Cela me réveille. .' . . Je regarde de l'autre côté, et qu'est-ce que je découvre à cinquante ou soixante pas ? un vieux soldat prussien qui m'ajuste en clignant de l'œil. Je me baisse comme le vent. A la même seconde j'entends la détonation, et 5 quelque chose craque sur ma tête; j'avais mon fourniment, la brosse, le peigne et le mouchoir dans mon shako : la balle de ce gueux avait tout cassé. Je me sentais tout froid.
" Tu viens d'en échapper d'une belle ! " ^ me cria le 10 sergent en se mettant à courir ; et moi qui ne voulais pas rester seul dans un pareil endroit, je le suivis bien vite.
Nous arrivâmes au bout de cette petite forêt, qui s'arrêtait aux trois quarts de la côte ; ^ des broussailles assez touffues s'étendaient encore à deux cents pas jusqu'au 15 haut. Les Prussiens que nous avions poursuivis se trouvaient cachés là dedans. On les voyait se relever de tous les côtés pour tirer sur nous, puis aussitôt après ils se baissaient.
Nous aurions bien pu rester là tranquillement ; puis 20 nous avions l'ordre d'occuper le bois, ces broussailles ne nous regardaient pas ; derrière les arbres où nous étions, les coups de fusil des Prussiens ne nous auraient pas fait de mal. Nous entendions de l'autre côté de la côte une bataille terrible, les coups de canon se sui- 25 vaient à la file et tonnaient quelquefois ensemble comme un orage : c'était une raison de plus pour rester. Mais nos ofiiciers, s'étant réunis, décidèrent que les broussailles faisaient partie de la forêt et qu'il fallait chasser les Prussiens jusque sur la côte. Cela fut cause que bien des 30 gens perdirent la vie en cet endroit.
Nous reçûmes donc l'ordre de chasser les tirailleurs
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ennemis, et comme ils tiraient à mesure que nous approchions, et qu'ils se cachaient ensuite, tout le monde se mit à courir sur eux pour les empêcher de recharger. Nos officiers couraient aussi, pleins d'ardeur. Nous pen-
5 sions qu'au haut de la colline les brouissailles finiraient, et qu'alors nous fusillerions les Prussiens par douzaines. Mais dans le moment où nous arrivons en haut, tout essouflés, voilà que le vieux Pinto s'écrie : " Les hussards ! "
10 Je lève la tête, et je vois des colbacks qui montent : ils arrivaient sur nous comme le vent. A peine avais-je vu cela, que sans réfléchir je me retourne et je commence à redescendre, en faisant des bonds de quinze pieds, malgré la fatigue, malgré mon sac et malgré tout. Je voyais
15 devant moi le sergent Pinto, Zébédé et les autres, qui se dépêchaient et qui sautaient en allongeant les jambes tant qu'ils pouvaient. Derrière, les hussards en masse faisaient un tel bruit, que cela vous donnait la chair de poule : ^ les officiers commandaient en allemand, les che-
20 vaux soufflaient, les fourreaux de sabre sonnaient contre les bottes, et la terre tremblait.
J'avais pris le chemin le plus court pour arriver au bois; je croyais presque y être, quand, tout près de la lisière, je rencontre un de ces grands fossés où les pay-
26 sans vont chercher de la terre glaise pour bâtir. Il avait plus de vingt pieds de large et quarante ou cinquante de long ; la pluie qui tombait depuis quelques jours en rendait les bords très glissants; mais comme j'entendais les chevaux souffler de plus en plus, sans faire attention à
30 rien, je prends un élan et je tombe dans ce trou sur les reins, la giberne et la capote retroussées presque pardessus la tête; un autre fusilier de ma compagnie était
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déjà là qui se relevait ; il avait aussi voulu sauter. Dans la même seconde, deux hussards, lancés à fond de train,^ glissaient le long de cette pente grasse sur la croupe de leurs chevaux. Le premier de ces hussards, la figure toute rouge, allongea d'abord un coup de sabre sur 5 l'oreille de mon pauvre camarade, en jurant comme un possédé; et comme il relevait le bras pour l'achever, je lui enfonçai ma baïonnette dans le côté de toutes mes forces. Mais en même temps, l'autre hussard me donnait sur l'épaule un coup qui m'aurait fendu en lO deux sans l'épaulette ; il allait me percer, si, par bon-, heur, un coup de fusil d'en haut ne lui avait cassé la tête. Je regardai, et je vis un de nos soldats enfoncé dans la terre glaise jusqu'à mi-jambes. Il avait entendu les hennissements des chevaux et les jurements des 15 hussards, et s'était avancé jusqu'au bord du trou pour voir ce qui se passait.
" Eh bien ! camarade, me dit- il en riant, il était temps ! "
Je n'avais pas la force de lui répondre ; je tremblais comme une feuille. Il ôta sa baïonnette, et me tendit le 20 bout de son fusil pour m'aider à remonter. Alors je pris la main de ce soldat, et je lui dis :
"Vous m'avez sauvé! . . . Comment vous appelezvous ? "
Il me dit que son nom était Jean-Pierre Vincent. J'ai 25 souvent pensé depuis que, s'il m'arrivait de rencontrer cet homme, je serais heureux de lui rendre service ; mais je ne l'ai jamais revu.
Le sergent Pinto et Zébédé vinrent un instant plus tard. Zébédé me dit : 30
" Nous avons encore eu de la chance cette fois, nous deux, Joseph ; nous sommes les derniers Phalsbourgeois
120 HISTOIRE d'un CONSCRIT DE 1813.
au bataillon à cette heure. . . . Klipfel vient d'être haché par les hussards ! "
Depuis la charge des hussards jusqu'à la nuit, le bataillon resta dans la même position, à tirailler contre
5 les Prussiens. Nous les empêchions d'occuper le bois; mais ils nous empêchaient de monter sur la côte. Nous avons su le lendemain pourquoi. Cette côte domine tout le cours de la Partha, et le grande canonnade que nous entendions venait de la division Dombrowski, qui atta-
10 quait l'aile gauche de l'armée prussienne, et qui voulait •porter secours au général Marmont à Mœckern : là vingt mille Français, postés sur un ravin, arrêtaient les quatrevingt mille hommes de Blûcher ; et du côté de Wachau, cent quinze mille Français livraient bataille à deux cent
15 mille Autrichiens et Russes ; plus de quinze cents pièces de canon tonnaient. Notre pauvre petite fusillade était comme le bourdonnement d'une abeille au milieu de l'orage. Et même quelquefois nous cessions de tirer de part et d'autre pour écouter. . . . Cela me parais-
20 sait quelque chose d'épouvantable et pour ainsi dire de surnaturel ; l'air était plein de fumée de poudre, la terre tremblait sous nos pieds ; les vieux soldats comme Pinto disaient qu'ils n'avaient jamais rien entendu de pareil.
25 Vers six heures, un officier d'état-major remonta sur notre gauche, porter un ordre au colonel Lorain, et presque aussitôt on sonna la retraite. Le bataillon avait perdu soixante hommes, par la charge des hussards prussiens et la fusillade.
30 11 faisait nuit lorsque nous sortîmes de la forêt, et, sur le bord de la Partha, — parmi les caissons, les convois de toute sorte, les corps d'armée en retraite, les détachements.
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 127
les voitures de blessés qui défilaient sur deux ponts, — il nous fallut attendre plus de deux heures pour arriver à notre tour.
Une fois sur l'autre rive, le bataillon descendit la Partha d'une bonne demi-lieue, jusqu'au village de 6 Schœnfeld ; la nuit était humide ; nous marchions d'un pas lourd, le fusil sur l'épaule, les yeux fermés par le sommeil et la tête penchée. Nous arrivâmes enfin près d'un cimetière, où l'on nous fit rompre les rangs et mettre les fusils en faisceau. On plaça les sentinelles ; quelques lo hommes entrèrent au village chercher du bois et des vivres. Je m'assis contre le mur du cimetière et je m'endormis. Vers trois heures du matin, je fus éveillé.
" Joseph, me disait Zébédé, viens donc te chauffer ; si tu restes là, tu risques d'attraper les fièvres." 15
Je me levai comme ivre de fatigue et de souffrance. Une petite pluie fine tremblotait dans l'air. Mon camarade m'entraîna près du feu, q^li fumait sous la pluie. Ce feu n'était que pour la vue, il ne donnait point de chaleur ; mais Zébédé m'ayant fait boire une goutte d'eau- 20 de-vie, je me sentis un peu moins froid et je regardai les feux de bivac qui brillaient de l'autre côté de la Partha.
Sur les quatre heures du matin, comme le jour commençait à blanchir le ciel, quelques voitures de vivres arrivèrent ; on nous fit la distribution du pain, et nous 25 reçûmes aussi de l'eau-de-vie et de la viande.
La pluie avait cessé. Nous fîmes la soupe en cet endroit; mais rien ne pouvait me réchauffer; c'est là que j'attrapai les fièvres. J'avais froid à l'intérieur et mon corps brûlait. Je n'étais pas le seul au bataillon dans 30 cet état, les trois quarts souffraient et dépérissaient aussi ; depuis un mois, ceux qui ne pouvaient plus marcher
128 HISTOIRE d'un CONSCRIT DE 1813.
s'étendaient par terre en pleurant, et appelaient leur mère comme de petits enfants. Cela vous déchirait le cœur. La faim, les marches forcées, la pluie et le chagrin de savoir qu'on ne reverra plus son pays ni ceux qu'on aime,
5 vous causaient cette maladie.
A mesure que le jour montait,^ nous découvrions à gauche, de l'autre côté de la rivière, un grand ravin rempli de saules et de trembles. Nous voyions aussi les Prussiens se déployer dans cette direction et s'avancer
10 par milliers sur le champ de bataille. Ils allaient donner la main aux Autrichiens et aux Russes, et fermer le grand cercle autour de nous; personne maintenant ne pouvait les en empêcher, d'autant plus que Bernadette et le général russe Bennigsen,^ restés en arrière, arrivaient avec
15 cent vingt mille hommes de troupes fraîches. Ainsi notre armée, après avoir livré trois batailles en un seul jour, et réduite à cent trente mille combattants, allait être prise dans un cercle de trois oerit mille baïonnettes, sans compter cinquante mille chevaux et douze cents canons !
20 De Schœnfeld, le bataillon se remit en marche pour rejoindre la division. Sur toute la route, on voyait s'écouler lentement les convois de blessés; toutes les charrettes du pays avaient été mises en réquisition pour ce service.
25 Nous avions mille peines à traverser cet encombrement, lorsque tout à coup une vingtaine de hussards, arrivant ventre à terre et le pistolet levé, firent rebrousser la foule à droite et à gauche dans les champs. Ils criaient d'une voix éclatante :
30 " Z 'Empereur ! V Empereur ! ''
Aussitôt le bataillon se rangea, présentant les armes au bas de la chaussée, et, quelques secondes après, les
grenadiers à cheval de la garde, — de véritables géants, avec leurs grandes bottes, et leurs immenses bonnets à poil ^ qui descendaient jusqu'aux épaules, ne laissant voir que le nez, les yeux et les moustaches, — passèrent au galop. 5
A peine avaient-ils défilé, que T état-major parut. . . . Figurez-vous cent cinquante à deux cents généraux, maréchaux, officiers supérieurs ou d'ordonnance tellement couverts de broderies d'or, qu'on voyait à peine la couleur de leurs uniformes ; — les uns grands et maigres, la lo mine hautaine ; les autres courts, trapus, la face rouge ; d'autres plus jeunes, tout droits sur leurs chevaux comme des statues, avec des yeux luisants et de grands nez en bec d'aigle : c'était quelque chose de magnifique et de terrible ! 15
Mais ce qui me frappa le plus, au milieu de tous ces capitaines qui faisaient trembler l'Europe depuis vingt ans, c'est Napoléon avec son vieux chapeau et sa redingote grise.^ Tout le monde criait : " Vive V Empereur P^ — Mais il n'entendait rien ... il ne faisait pas plus 20 attention à nous qu'à la petite pluie fine qui tremblotait dans l'air ... et regardait, les sourcils froncés, l'armée prussienne s'étendre le long de la Partha, pour donner la main aux Autrichiens. Tel je l'ai vu ce jour-là, tel il m'est resté dans l'esprit. 25
Nous trouvâmes le régiment au bivac. Le bataillon prit sa position à droite de la route, sur une colline. Dans toutes les directions, on voyait les feux innombrables des armées dérouler leur fumée dans le ciel. Il tombait toujours de la bruine, et les hommes assis sur leurs 30 sacs en face des petits feux, les bras croisés, semblaient tout rêveurs. Les officiers se réunissaient entre eux.
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On entendait répéter de tous les côtés qu'on n'avait jamais vu de guerre pareille . . . que c'était une guerre d'extermination . . . que cela ne faisait rien à l'ennemi d'être battu, et qu'il voulait seulement nous tuer du
6 monde, sachant bien qu'à la fin il lui resterait quatre ou cinq fois plus d'hommes qu'à nous, et qu'il serait le maître.
On disait aussi que l'Empereur avait gagné la bataille à Wachau contre les Autrichiens et les Russes ; mais que
10 cela ne servait à rien, puisque les autres ne s'en allaient pas et qu'ils attendaient des masses de renforts. Du côté de Mœckern, on savait que nous avions perdu, malgré la belle défense de Marmont: l'ennemi nous avait écrasés sous le nombre. Nous n'avions eu qu'un seul
15 véritable avantage en ce jour, c'était d'avoir conservé notre point de retraite sur Erfurt ; car Giulay n'avait pu s'emparer des ponts de l'Elster et de la Pleisse. Toute l'armée, depuis le simple soldat jusqu'au maréchal, pensait qu'il fallait battre en retraite le plus tôt possible,
20 et que notre position était très mauvaise. Malheureusement l'Empereur pensait le contraire : il fallait rester !
Tout ce jour du 17, nous demeurâmes en position sans tirer un coup de fusil. Vers le soir, on annonça que l'on commençait à découvrir l'armée du nord sur le plateau
25 de Breitenfeld : ^ c'étaient soixante mille hommes de plus pour l'ennemi. Je crois entendre encore les malédictions qui s'élevaient contre Bernadot«te, les cris d'indignation de tous ceux qui l'avaient connu simple officier du temps de la République et qui disaient: " Il nous doit
30 tout ; nous l'avons fait roi de notre propre sang,^ et maintenant il vient nous donner le coup de grâce ! " '
La nuit, il se fit un mouvement général en arrière;
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 131
notre armée se resserra de plus en plus autour de Leipzig, ensuite tout revint calme. Mais cela ne vous empêchait pas de réfléchir ; au contraire, chacun pensait dans le silence :
"Que va-t-il arriver demain ? Est-ce qu'à cette même 5 heure je verrai la lune monter entre les nuages, comme je la vois ? Est-ce que les étoiles brilleront encore pour mes yeux.
C'est au milieu de ces pensées que le jour arriva. Rien ne bougeait encore, et Zébédé me dit : lO
" Quelle chance, si l'ennemi n'avait pas le courage de nous attaquer ! "
Les officiers causaient entre eux d'un armistice. Mais tout à coup, vers neuf heures, nos coureurs entrèrent, criant que l'ennemi s'ébranlait sur toute la ligne, et près- 15 que aussitôt le canon gronda sur notre droite, le long de l'Elster. Nous étions déjà sous les armes, et nous marchions à travers champs, du côté de la Partha, pour retourner à Schœnfeld. Voilà le commencement de la bataille. 20
Sur les collines, en avant de la rivière, deux ou trois divisions, leurs batteries dans les intervalles et la cavalerie sur les flancs, attendaient l'ennemi ; plus loin, par-dessus les pointes des baïonnettes, nous voyions les Prussiens, les Suédois et les Russes s'avancer en masses 25 profondes de tous les côtés : cela n'en finissait plus.
Vingt minutes après, nous arrivions en ligne, entre
132 HISTOIRE d'un conscrit DE 1813.
deux collines, et nous apercevions devant nous cinq ou six mille Prussiens qui traversaient la rivière en criant tous ensemble: " Vaterland! VaterlandP^ Cela formait un tumulte immense, semblable à celui de ces nuées de
5 corbeaux qui se réunissent pour gagner les pays du nord.
Dans le même moment, la fusillade s'engagea d'une
rive à l'autre, et le canon se mit à gronder. Le ravin où
coule la Partha se remplit de fumée; les Prussiens étaient
déjà sur nous, que nous les voyions à peine avec leurs
10 yeux furieux et leur air de bêtes sauvages. Alors nous ne poussâmes qu'un cri jusqu'au ciel: " Vive V Empereur T^ et nous courûmes sur eux. La mêlée devint épouvantable ; en deux secondes nos baïonnettes se croisèrent par milliers : on se poussait, on reculait, on se lâchait des
15 coups de fusil à bout portant,^ on s'assommait à coups de crosse, tous les rangs se confondaient. . . .
Nous, c'était le désespoir qui nous poussait, la rage de nous venger avant de mourir; les Prussiens, c'était l'orgueil de se dire : " Nous allons vaincre Napoléon cette
20 fois ! " Trois fois ils passèrent l'eau et coururent sur nous en masse. Nous étions bien forcés de reculer, à cause de leur grand nombre, et quels cris ils poussaient alors ! On aurait dit qu'ils voulaient nous manger. . . . Nos canons les fauchaient, ils avançaient toujours ; mais
25 au haut de la colline nous reprenions un nouvel élan et nous les bousculions jusque dans la rivière. Nous les aurions tous massacrés sans une de leurs batteries, en avant de Mœckern, qui nous prenait en écharpe ^ et nous empêchait de les poursuivre trop loin.
30 Cela dura jusqu'à deux heures; la moitié de nos officiers étaient hors de combat ; le commandant Gémeau était blessé, le colonel Lorain tué, et tout le long de la
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 133
rivière on ne voyait que des morts entassés et des blessés qui se traînaient pour sortir de la bagarre ; quelquesuns, furieux, se relevaient sur les genoux pour donner encore un coup de baïonnette ou lâcher un dernier coup de fusil. On n'a jamais rien vu de pareil. 5
Ce grand carnage se passait tout le long de la Partha.
'Les Suédois et les Prussiens finirent par remonter la
rivière pour nous tourner plus haut, et des masses de
Russes vinrent remplacer ces Prussiens, qui n'étaient pas
fâchés d'aller voir ailleurs. 10
Les Russes se formèrent sur deux colonnes; ils descendirent au ravin dans un ordre admirable, et nous donnèrent l'assaut deux fois avec une grande bravoure, mais sans pousser des cris de bêtes comme les Prussiens. De tous les côtés où s'étendaient les yeux, à travers la 15 fumée, on ne voyait que des ennemis qui se resserraient ; quand nous avions repoussé une de leurs colonnes, il en arrivait une autre de troupes fraîches.
Entre deux ou trois heures, on apprit que les Suédois et la cavalerie prussienne avaient passé la rivière, et qu'ils 20 venaient nous prendre à revers ; ça leur plaisait beaucoup mieux que de nous attaquer en face. Aussitôt le maréchal Ney fit un changement de front, l'aile droite en arrière. Notre division resta toujours appuyée sur Schœnfeld ; mais toutes les autres se retirèrent de la Partha 25 pour s'étendre dans la plaine, et toute l'armée ne forma plus qu'une ligne autour de Leipzig.
Les Russes, derrière la route de Mœckern, préparaient leur troisième attaque vers trois heures ; nos officiers prenaient de nouvelles dispositions pour les recevoir, 30 lorsqu'une sorte de frisson passa d'un bout de l'armée à l'autre, et tout le monde apprit en quelques minutes que
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les seize mille Saxons et la cavalerie wurtembergeoise, — au centre de notre ligne, — venaient de passer à l'ennemi. Depuis ce moment jusqu'au soir, ce n'était plus une guerre humaine qu'on se faisait, c'était une guerre de
5 vengeance. Le nombre devait nous écraser, mais les alliés devaient payer chèrement leur victoire.
A la nuit tombante, pendant que deux mille pièces de canon tonnaient ensemble, nous recevions notre septième
• attaque dans Schœnfeld : d'un côté les Russes et de
10 l'autre côté les Prussiens nous refoulaient dans ce grand village. Nous tenions dans chaque maison, dans chaque ruelle ; les murs tombaient sous les boulets, les toits s'affaissaient. On ne criait plus comme au commencement de la bataille ; on était froid et pâle à force de rage.
15 Après les maisons, on défendit les jardins et le cimetière où j'avais couché la veille; il y avait alors plus de morts dessus que dessous terre. Ceux qui tombaient ne se plaignaient pas; ceux qui restaient se réunissaient derrière un mur, un tas de décombres, une tombe. Chaque
20 pouce de terrain coûtait la vie à quelqu'un.
Il faisait nuit lorsque le maréchal Ney amena, de je ne sais où, du renfort : ce qui restait de la division Ricard et de la deuxième de Souham. Tous les débris de nos régiments se réunirent, et l'on rejeta les Russes de l'autre
25 côté du vieux pont, qui n'avait plus de rampe à force d'avoir été mitraillé. On plaça sur ce pont six pièces de douze,* et jusqu'à sept heures on se canonna dans cet endroit.
A sept heures et demie, comme des masses de cava-
30 lerie s'avançaient sur notre gauche, et qu'on les voyait tourbillonner autour de deux grands carrés qui se retiraient pas à pas, nous reçûmes enfin l'ordre de la retraite.
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. ,135
Il ne restait plus que deux ou trois mille hommes à Schœnfeld avec les six pièces. Nous allâmes bivaquer autour de Reudnitz. Zébédé vivait encore ; comme nous marchions Tun près de l'autre en silence depuis vingt minutes, écoutant la canonnade qui continuait du côté 5 de l'Elster malgré la nuit, tout à coup il me dit :
" Comment sommes-nous encore là, Joseph, quand tant de milliers d'autres près de nous sont morts? Maintenant nous ne pouvons plus mourir."
Je ne répondais rien. 10
"Quelle bataille ! fit-il. Est-ce qu'on s'est jamais battu de cette façon avant nous ? C'est impossible."
Il avait raison, c'était une bataille de géants. Depuis dix heures du matin jusqu'à sept heures du soir, nous avions tenu tête ^ à trois cent soixante mille hommes sans 15 reculer d'une semelle,^ et nous n'étions pourtant que cent trente mille ! On n'avait jamais rien vu de pareil. — Dieu me garde de dire du mal des Allemands, ils combattaient pour l'indépendance de leur patrie ; mais je trouve qu'ils ont tort de célébrer tous les ans l'anniversaire de la 20 bataille de Leipzig : quand on était trois contre un, il n'y a pas de quoi se vanter.
En approchant de Reudnitz, nous marchions sur des tas de morts ; à chaque pas nous rencontrions des canons démontés, des caissons renversés, des arbres hachés par 25 la mitraille. C'est là qu'une division de la jeune garde '^ et les grenadiers à cheval, conduits par Napoléon luimême, avaient arrêté les Suédois qui s'avançaient dans le vide formé par la trahison des Saxons.
Plus on approchait de la ville, plus on rencontrait de 30 détachements, de canons et de bagages, qui se dépêchaient d'arriver à Leipzig.
136 HISTOIRE d'un conscrit DE 1813.
Vers dix heures nous traversions le faubourg de Reudnitz. Le général de brigade Fournier prit notre commandement et nous donna Tordre d'obliquer à gauche. A minuit nous arrivâmes dans les grandes promenades
5 qui longent la Pleisse, et nous fîmes halte sous les vieux tilleuls dépouillés. On forma les faisceaux. Une longue file de feux tremblotaient dans le brouillard jusqu'au faubourg de Ranstadt. De grandes rumeurs s'élevaient en ville, elles semblaient augmenter toujours, et se confon-
10 daient avec le roulement sourd de nos convois sur le pont de Lindenau. C'était le commencement de la retraite. — Alors chacun mit son sac au pied d'un arbre et s'étendit dessus, le bras replié sous l'oreille. Un quart d'heure après, tout le monde dormait.
15 Ce qui se passa jusqu'au petit jour, je n'en sais rien, — les bagages, les blessés et les prisonniers continuèrent sans doute de défiler sur le pont ; mais alors une détonation épouvantable nous éveilla, pas un homme ne resta couché, car on prenait cela pour une attaque, lorsque
20 deux officiers de hussards arrivèrent en criant qu'un fourgon de poudre venait de sauter par hasard dans la grande avenue de Ranstadt, au bord de l'eau. La fumée, d'un rouge sombre, tourbillonnait encore dans le ciel en se dissipant ; la terre et les vieilles maisons frémissaient.
25 Le calme se rétablit. Quelques-uns se recouchèrent pour tâcher de se rendormir ; mais le jour venait ; en jetant les yeux sur la rivière grisâtre, on voyait déjà
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. I37
nos troupes s'étendre à perte de vue sur les cinq ponts de TElster et de la Pleisse qui se suivent à la file, et n'en font pour ainsi dire qu'un. Ce pont, sur lequel tant de milliers d'hommes devaient de'liler, vous rendait tout mélancolique. Cela devait prendre beaucoup de temps, 5 et l'idée venait à tout le monde qu'il aurait mieux valu jeter plusieurs ponts sur les deux rivières, puisque d'un instant à l'autre l'ennemi pouvait nous attaquer, et qu'alors la retraite deviendrait bien difficile. Mais l'Empereur avait oublié de donner des ordres, et l'on n'osait rien 10 faire sans ordre ; pas un maréchal de France n'aurait osé prendre sur lui de dire que deux ponts valaient mieux qu'un seul ! Voilà pourtant à quoi la discipline terrible de Napoléon avait réduit tous ces vieux capitaines : ils obéissaient comme des machines et ne s'in- 15 quiétaient de rien autre, dans la crainte de déplaire au maître ! . . .
Vers sept heures, lorsque nous vîmes s'approcher trois fourgons pour nous distribuer des cartouches et du pain, cela me parut bien amer. Il était clair maintenant que 20 nous serions à l'arrière-garde, et, malgré la faim, j'aurais voulu jeter mon pain contre un mur. Le général Fournier se détacha de son état-major en nous criant :
" Par file à gauche ! ''
Je n'ai jamais eu de crève-cœur pareil, j'aurais donné 25 ma vie pour deux liards ; mais il fallait bien emboîter le pas ^ et tourner le dos au pont.
Au bout des promenades, nous arrivâmes à un endroit appelé Hinterthôr, c'est une vieille porte sur la route de Connewitz ; à droite et à gauche s'étendent les anciens 30 remparts, et derrière s'élèvent les maisons. On nous posta dans les chemins couverts, près <Je cette porte
138 HISTOIRE d'un conscrit DE 1813.
que des sapeurs avaient solidement barricadée. Le capitaine Vidal commandait alors le bataillon, réduit à trois cent vingt-cinq hommes. Quelques vieilles palissades vermoulues nous servaient de retranchements, et sur
6 toutes les routes en face s'avançait Tennemi.
Depuis quelques instants on entendait la canonnade de l'autre côté de la ville. Bientôt après, le feu s'étendit à droite, et presque en même temps les premiers obus des Autrichiens tombèrent dans nos chemins couverts;
10 plusieurs éclataient dans les maisons et dans les rues du faubourg.
A neuf heures, les Autrichiens se formèrent en colonnes d'attaque sur la route de Connewitz. De tous les côtés ils nous débordaient ; malgré cela, le bataillon tint jusque
15 vers dix heures. Alors il fallut nous replier derrière les vieux remparts.
Jusqu'à ce moment tout avait bien marché ; mais comment sortir des maisons? L'ennemi couvrait toutes les avenues, et à moins ^ de grimper sur les toits, il n'y
20 avait plus de retraite possible. C'est encore un des mauvais moments dont j'ai gardé le souvenir. Tout à coup l'idée me vint que nous serions pris là comme des renards qu'on enfume dans leur trou ; je m'approchai d'une fenêtre de derrière, et je vis qu'elle don-
25 nait ^ dans une cour, et que cette cour n'avait de porte que sur le devant.
En bas, contre la porte, retentissaient comme des coups de canon. Nous tirions toujours, mais sans espoir, lorsqu'il se fit dehors un grand bruit de piétinement de che-
30 vaux. Le feu cessa, et nous vîmes, à travers la fumée, quatre escadrons de lanciers passer comme une bande de lions au milieu des Autrichiens. Tout cédait. Ces lan-
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ciers étaient des Polonais, les plus terribles soldats que j'aie vus de ma vie, et pour dire les choses comme elles sont, nos amis et nos frères. En les voyant si fiers et si braves, nous sortîmes de partout, courant sur les Autrichiens à la baïonnette, et nous les rejetâmes dans les 5 fossés. Nous eûmes la victoire, mais il était temps de battre en retraite, car l'ennemi remplissait déjà Leipzig. Soldats, étudiants et bourgeois tiraient sur nous des fenêtres 1
Nous n'eûmes que le temps de nous reformer et de 10 reprendre le chemin de la grande avenue qui longe la Pleisse. Les lanciers nous attendaient là ; nous défilâmes derrière eux, et comme les Autrichiens nous serraient de près, ils firent encore une charge pour les refouler. Quels braves gens et quels magnifiques cavaliers que ces Polo- 15 nais !
La division, réduite de huit mille hommes a quinze cents, se retirait donc devant plus de cinquante mille ennemis, non sans se retourner et répondre encore au feu des Kaiserîicks, 20
Nous nous rapprochions du pont, avec quelle joie ! je n'ai pas besoin de le dire. Mais il n'était pas facile d'y arriver, car sur toute la longueur de l'avenue, tant d'hommes à pied et à cheval se précipitaient pour passer, arrivant de toutes les rues environnantes, que cette foule 25 ne formait en quelque sorte qu'un seul bloc, où toutes les têtes se touchaient et s'avançaient lentement, avec des soupirs et des espèces de cris sourds qu'on entendait d'un quart de lieue malgré la fusillade. Malheur à ceux qui se trouvaient sur le bord du pont; ils tombaient, et personne 30 n'y faisait attention ! Au milieu, les hommes et même les chevaux étaient portés; ils n'avaient pas besoin de
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bouger, ils avançaient tout seuls. ... — Mais comment arriver là? L'ennemi faisait des progrès à chaque seconde. On avait bien placé quelques canons sur les deux côtés pour balayer les promenades et en face la
5 rue principale. Il y avait bien encore des troupes en ligne pour repousser les premières attaques; mais les Prussiens, les Autrichiens et les Russes avaient aussi des canons pour balayer le pont, et ceux qui resteraient les derniers, après avoir protégé la retraite des autres,
10 devaient recevoir tous les obus, tous les boulets et la mitraille; il ne fallait pas beaucoup de bon sens pour comprendre cela, c'était assez clair: voilà pourquoi tout le monde voulait passer à la fois.
A deux ou trois cents pas de ce pont, l'idée me vint de
15 courir me perdre dans la foule, et de me faire porter de l'autre côté ; mais le capitaine Vidal, le lieutenant Bretonville et d'autres vieux disaient:
"Le premier qui s'écarte des rangs, qu'on ^ tire dessus ! "
20 Cela se passait entre onze heures et midi. Je^ vivrais cent ans, qu'il me serait impossible de rien oublier de ce moment ; la fusillade se rapprochait à droite et à gauche, quelques boulets commençaient à ronfler dans l'air, et du côté du faubourg de Halle, on voyait les Prussiens dé-
25 boucher pêle-mêle avec nos soldats. — Aux environs du pont, des cris épouvantables s'élevaient ; les cavaliers, pour se faire place, sabraient les fantassins, qui leur répondaient à coups de baïonnette : c'était un sauve-quipeut * général! — A chaque pas de la foule, quelqu'un
30 tombait du pont, et, cherchant à se retenir, en entraînait cinq ou six par grappes !
Et comme la confusion, les hurlements, la fusillade, le
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clapotement de ceux qui tombaient augmentaient de seconde en seconde, comme ce spectacle devenait tellement abominable, qu'on aurait cru qu'il ne pouvait rien arriver de pire . . . voilà qu'une espèce de coup de tonnerre part, et que la première arche du pont s'écroule avec tous 6 ceux qui se trouvaient dessus : des centaines de malheureux disparaissent, des masses d'autres sont estropiés, écrasés, mis en lambeaux par les pierres qui retombent.
Un sapeur du génie venait de faire sauter le pont I
A cette vue, le cri de trahison retentit jusqu'au bout 10 des promenades : ** Nous sommes perdus ! . . . trahis 1 ..." On n'entendait que cela . . . c'était une clameur immense, épouvantable. Les uns, saisis de la rage du désespoir, retournent à l'ennemi comme des bêtes fauves acculées, qui ne voient plus rien et qui n'ont plus que 16 l'idée de la vengeance ; d'autres brisent leurs armes, en accusant le ciel et la terre de leur malheur. Les officiers à cheval, les généraux sautent dans la rivière pour traverser à la nage ; bien des soldats font comme eux, ils se précipitent sans prendre le temps d'ôter leurs sacs. 20 L'idée qu'on avait pu s'en aller, et que maintenant, à la dernière minute, il fallait se faire massacrer, vous rendait fous. ...
En ce moment, le capitaine Vidal, un homme calme et qui par sa figure et son coup d'œil nous avait retenus 25 dans le devoir, — en ce moment, le capitaine lui-même parut découragé ; il remit son sabre dans le fourreau en riant d'un air étrange, et dit :
"Allons . . . c'est fini I ..."
Et comme je lui posais la main sur le bras, il me re- 30 garda avec une grande douceur :
" Que veux-tu, mon enfant ? me demanda-t-il.
142 HISTOIRE d'un conscrit DE 1813.
— Capitaine, lui répondis-je, — car cette pensée me revenait alors, — j'ai passé quatre mois à Thôpital de Leipzig, je me suis baigné dans l'Elster, et je connais un endroit où Ton a pied.^
6 — Où cela ?
— A dix minutes au-dessus du pont/'
Aussitôt il tira son sabre en criant d'une voix de tonnerre :
"Enfants, suivez-moi, et toi, marche devant."
10 Tout le bataillon, qui ne comptait plus que deux cents hommes, se mit en marche ; une centaine d'autres, qui nous voyaient partir d'un pas ferme, se mirent avec nous sans savoir où nous allions. Des coups de fusil partaient sur nous, mais nous n'y répondions plus. J'entrai le
15 premier dans la rivière, le capitaine Vidal ensuite, puis les autres deux à deux. L'eau nous arrivait jusqu'aux épaules, parce qu'elle était grossie par les pluies d'automne ; malgré cela, nous passâmes heureusement, il n'y eut personne de noyé. Nous avions encore presque tous
20 nos fusils en arrivant sur l'autre rive, et nous prîmes tout droit à travers champs.
Nous étions tous silencieux ; de temps en temps nous regardions au loin, de l'autre côté de l'Elster, la bataille qui continuait dans les rues de Leipzig. Longtemps les
25 clameurs furieuses et le rebondissement sourd de la canonnade nous arrivèrent ; ce n'est que vers deux heures, lorsque nous découvrîmes l'immense file de troupes, de canons et de bagages qui s'étendait à perte de vue sur la route d'Erfurt, que ces bruits se confondirent pour nous
30 avec le roulement des voitures.
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 143
J*Ai raconté jusqu'à présent les grandes choses de la guerre : des batailles glorieuses pour la France, malgré nos fautes et nos malheurs, mais il faut maintenant que je raconte les misères de la retaite, et voilà ce qui me paraît le plus pénible. 6
On dit que la confiance donne la force, et c'est vrai surtout pour les Français. Tant qu'ils marchent en avant, tant qu'ils espèrent la victoire, ils sont unis comme les doigts de la main, la volonté des chefs est la loi de tous ; ils sentent qu'on ne peut réussir que par la disci- 10 pline. Mais aussitôt qu'ils sont forcés de reculer, chacun n'a plus de confiance qu'en soi-même, et l'on ne connaît plus le commandement. Alors ces hommes si fiers, — ces hommes qui s'avançaient gaiement à l'ennemi pour combattre, — s'en vont les uns à droite, les autres à gauche, 15 tantôt seuls, tantôt en troupeaux.
Et puis la faim, la misère, les fatigues, la maladie, tout vous accablait à la fois ; le ciel était gris, il ne finissait plus de pleuvoir, le vent d'automne vous glaçait. Comment de pauvres conscrits encore sans moustaches, et 20 tellement décharnés qu'on aurait vu le jour entre leurs côtes comme à travers une lanterne, comment ces pauvres êtres pouvaient-ils résister à tant de misères ? Ils périssaient par milliers ; on ne voyait que cela sur les chemins. 26
Enfin, puisqu'il faut continuer cette triste histoire, le soir du 19 nous allâmes bivaquer à Lutzen, ou les régiments se reformèrent comme ils purent. Le lendemain, de bonne heure, en marchant sur Weissenfels, il fallut
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tirailler contre les Westphaliens, qui nous suivaient. Le 22, nous bivaquions sur les glacis d'Erfurt, où Ton nous donna des souliers neufs et des effets d'habillement. Cinq ou six compagnies débandées se réunirent à notre 5 bataillon ; c'étaient presque tous des conscrits.
Il fallut repartir le 22, et les jours suivants nous passâmes près de Gotha, d'Eisenach, de Salmiinster. Les Cosaques nous observaient du haut de leurs biques ; quelques hussards leur donnaient la chasse, ils se sauvaient 10 comme des voleurs et revenaient aussitôt après.
Beaucoup de nos camarades avaient la mauvaise habitude de marauder le soir pendant que nous étions au bivac, ils attrapaient souvent quelque chose; mais il en manquait toujours à l'appel du lendemain, et les senti- 15 nelles eurent la consigne de tirer sur ceux qui s'écartaient.
Moi, j'avais les fièvres depuis notre départ de Leipzig ; elles allaient en augmentant et je grelottais jour et nuit. J'étais devenu si faible, que je pouvais à peine me lever 20 le matin pour me remettre en route. Zébédé me regardait d'un air triste, et me disait quelquefois :
" Courage, Joseph, courage ! nous reviendrons tout de même au pays."
Ces paroles me ranimaient ; je sentais comme un feu 25 me monter à la figure.
" Oui, oui, nous reviendrons au pays, disais-je ; il faut que je revoie le pays ! . . ."
Et je pleurais. Zébédé portait mon sac; quand j'étais trop fatigué, il me disait :
30 " Soutiens-toi sur mon bras. . . . Nous approchons chaque jour maintenant, Joseph. . . . Une quinzaine d'étapes, qu'est-ce que c'est ? ''
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. I45
Il me remontait le cœur ; mais je n'avais plus la force de porter mon fusil, il me paraissait lourd comme du plomb. Je ne pouvais plus manger, et mes genoux tremblaient; malgré cela, je ne désespérais pas encore, je me disais en moi-même: "Ce n'est rien. . . . Quand 5 tu verras le clocher de Phalsbourg, tes fièvres passeront."
J'en voyais d'autres comme moi qui restaient en route, mais j'étais bien loin de me trouver aussi malade qu'eux.
J'avais toujours bonne confiance, lorsqu'à trois lieues 10 de Fulda, sur la route de Salmùnster, pendant une halte, on apprit que cinquante mille Bavarois venaient se mettre en travers de notre retraite, et qu'ils étaient postés dans de grandes forêts où nous devions passer. Cette nouvelle me porta le dernier coup, parce que je ne me 15 sentais plus la force d'avancer, ni d'ajuster, ni de me défendre à la baïonnette, et que toutes mes peines pour venir de si loin étaient perdues. Je fis pourtant encore un effort lorsqu'on nous ordonna de marcher, et j'essayai de me lever. 20
"Allons, Joseph, me disait Zébédé, voyons ... du
courage ! .
Mais je ne pouvais pas, et je me mis à sangloter en criant :
" Je ne peux pas ! 25
— Lève-toi, faisait-il.
— Je ne peux pas ... je ne peux pas ! "
Je me cramponnais à son bras . . . des larmes coulaient le long de son grand nez. ... Il essaya de me porter, mais il était aussi trop faible. Alors je le retins 30 en lui criant :
" Zébédé, ne m'abandonne pas ! "
146 HISTOIRE d'un conscrit DE 1813.
Le capitaine Vidal s'approcha, et me regardant avec tristesse :
" Allons, mon garçon, dit-il, les voitures de Tambulance vont passer dans une demi-heure ... on te prendra."
5 Mais je savais bien ce que cela voulait dire,^ et j'attirai Zébédé dans mes bras pour le serrer.
Je ne pouvais plus le lâcher ; il me posa lui-même à terre et s'en alla bien vite sans tourner la tête. La colonne s'éloignait ... je la regardai longtemps, comme
10 on regarde la dernière espérance de vie qui s'en va. . . . Les traînards du bataillon entrèrent dans un pli de terrain. . . . Alors je fermai les yeux, et seulement une heure après, ou même plus longtemps, je me réveillai au bruit du canon, et je vis une division de la garde passer
15 sur la route au pas accéléré, avec des fourgons et de l'artillerie. Sur les fourgons j'apercevais quelques malades et je criais :
" Prenez-moi ! . . . prenez-moi ! . . ."
Mais personne ne faisait attention à mes cris ... on
20 passait toujours ... et le bruit de la canonnade augmentait. Plus de dix mille hommes passèrent ainsi, de la cavalerie et de l'infanterie ; je n'avais plus la force d'appeler.
Enfin la queue de tout ce monde arriva ; je regardai
26 les sacs et les shakos s'éloigner jusqu'à la descente, puis disparaître, et j'allais me coucher pour toujours, lorsque j'entendis encore un grand bruit sur la route. C'étaient cinq ou six pièces qui galopaient, attelées de solides chevaux, — les canonniers à droite et à gauche, le sabre à
30 la main ; — derrière venaient les caissons. Je n'avais pas plus d'espérance dans ceux-ci que dans les autres, et je regardais pourtant, quand, à côté d'une de ces pièces, je
vis s'avancer un grand maigre, roux, décoré, un maréchal des logis, et je reconnus Zimmer, mon vieux camarade de Leipzig. Il passait sans me voir, mais alors de toutes mes forces, je m'écriai :
" Christian ! . . . Christian ! . . /' 5
Et malgré le bruit des canons il s'arrêta, se retourna, et m'aperçut au pied d'un arbre ; il ouvrait de grands yeux.
" Christian, m'écriai-je, aie pitié de moi ! " Alors il revint, me regarda et pâlit : 10
" Comment, c'est toi, mon bon Joseph ! " fit-il en sautant à bas de son cheval.
Il me prit dans ses bras comme un enfant, en criant aux hommes qui menaient le dernier fourgon :
" Halte ! . . . arrêtez ! " 15
Et, m'embrassant, il me plaça dans ce fourgon, la tête sur un sac. Je vis aussi qu'il étendait un gros manteau de cavalerie sur mes jambes et sur mes pieds, en disant : " Allons ... en route. ... Ça chauffe là-bas ! " ^ C'est tout ce que je me rappelle, car, aussitôt après, je 20 perdis tout sentiment. Il me semble bien avoir entendu depuis comme un roulement d'orage, des cris, des commandements, et même avoir vu défiler dans le ciel la cime de grands sapins au milieu de la nuit; mais tout cela pour moi n'est qu'un rêve. Ce qu'il y a de sûr, 25 c'est dans les bois de Hanau, fut livrée ce jour-là une grande bataille contre les Bavarois.
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Le 14 janvier 1814, deux mois et demi après la bataille de Hanau, je m'éveillai dans un bon lit, au fond d'une petite chambre bien chaude ; et, regardant les poutres du plafond au-dessus de moi, puis les petites fenêtres, où
3 le givre étendait ses gerbes blanches, je me dis : " C'est l'hiver !" — En même temps, j'entendais comme un bruit de canon qui tonne, et le pétillement du feu sur un âtre. Au bout de quelques instants, m'étant retourné, je vis une jeune femme pâle assise près de l'âtre, les mains croisées
10 sur les genoux, et je reconnus Catherine. Je reconnus aussi la chambre où je venais passer de si beaux dimanches, avant de partir pour la guerre. Le bruit du canon seul, qui revenait de minute en minute, me faisait peur de rêver encore.
15 A la fin, prenant courage, j'appelai tout doucement: "Catherine!" Alors elle, tournant la tête, s'écria: " Joseph ... tu me reconnais ?
— Oui, lui dis-je en étendant la main."
Elle s'approcha toute tremblante, et je l'embrassai. 20 Et comme le canon se remettait à gronder, tout à coup cela me serra ^ le cœur.
" Qu'est-ce que j'entends, Catherine ? demandai- je.
— C'est le canon de Phalsbourg, fit-elle.
— Le canon?
25 — Oui, la ville est assiégée.
— Phalsbourg ? . . . Les ennemis sont en France ! . . ." Je ne pus dire un mot de plus. . . . Ainsi, tant de
souffrances, tant de larmes, deux millions d'hommes sacrifiés sur les champs de bataille, tout cela n'avait abouti
HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 149
qu'à faire envahir notre patrie ! . . . Durant plus d'une heure, malgré la joie que j'éprouvais, cette pensée affreuse ne me quitta pas une seconde, et même aujourd'hui, tout vieux et tout blanc que je suis, elle me revient encore avec amertume. ... 5
Mais ne parlons pas de ces choses, l'avenir les jugera : il dira qu'après Lutzen et Bautzen, les ennemis offraient de nous laisser la Belgique, une partie de la Hollande, toute la rive gauche du Rhin jusqu'à Bâle, avec la Savoie et le royaume d'Italie, et que l'Empereur a refusé d'ac- 10 cepter ces conditions, — qui étaient pourtant très belles, — parce qu'il mettait la satisfaction de son orgueil avant le bonheur de la France !
Pour en revenir à mon histoire, quinze jours après la bataille de Hanau, des milliers de charrettes cou- 15 vertes de blessés et de malades s'étaient mises à défiler sur la route de Strasbourg à Nancy.
La tante Grédel et Catherine, à leur porte, regardaient s'écouler ce convoi funèbre ; leurs pensées, je n'ai pas besoin de les dire ! Plus de douze cents charrettes 20 étaient passées, je n'étais dans aucune. Des milliers de pères et de mères, accourus de vingt lieues à la ronde, regardaient ainsi le long de la route. . . . Combien retournèrent chez eux sans avoir trouvé leur enfant ! 25
Le troisième jour, Catherine me reconnut dans une de ces voitures, au milieu de plusieurs autres misérables comme moi, les joues creuses, la peau collée sur les os et mourant de faim.
" C'est lui . . . c'est Joseph ! " criait-elle de loin. 30
Mais personne ne voulait le croire ; il fallut que la tante Grédel me regardât longtemps pour dire : " Oui,
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c'est lui !.. . Qu'on le sorte de là. . . . C'est notre Joseph ! "
Elle me fit transporter dans leur maison, et me veilla jour et nuit. Je ne voulais que de l'eau, je criais tou-
5 jours : " De l'eau I de l'eau ! " Personne au village ne croyait que j'en reviendrais ; pourtant le bonheur de respirer l'air du pays et de revoir ceux que j'aimais me sauva.
C'est environ six mois après, le 8 juillet 1814, que
10 nous fûmes mariés, Catherine et moi. M. Goulden, qui nous aimait comme ses enfants, m'avait mis de moitié ^ dans son commerce ; nous vivions tous ensemble dans le même nid ; enfin nous étions les plus heureux du monde.
15 Alors les guerres étaient finies, les alliés retournaient chez eux, l'Empereur était parti pour l'île d'Elbe, et le roi Louis XVIII nous avait donné des libertés raisonnables. On pouvait espérer en l'avenir, on pouvait croire que chacun, avec de la conduite et de l'économie, ar-
20 riverait à se faire un position, à gagner l'estime des honnêtes gens, et à bien élever sa famille, sans crainte d'être repris par la conscription.
M. Goulden, qui n'était pas trop content de voir revenir les anciens rois et les anciens nobles, pensait
20 pourtant que ces gens avaient assez souffert dans les pays étrangers pour comprendre qu'ils n'étaient pas seuls au monde et respecter nos droits ; il pensait aussi que l'empereur Napoléon aurait le bon sens de se tenir tranquille . . . mais il se trompait : — les Bourbons
30 étaient revenues avec leurs vieilles idées, et l'Empereur n'attendait que le moment de prendre sa revanche. Tout cela devait nous amener encore bien des misères,
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et je vous les raconterais avec plaisir si cette histoire ne me paraissait assez longue pour une fois. Si des gens raisonnables me disent que j'ai bien fait d'écrire ma campagne de 1813, que cela peut éclairer la jeunesse sur les vanités de la gloire militaire, et lui montrer qu'on n'est jamais plus heureux que par la paix, la liberté et le travail, eh bien, alors je reprendrai la suite de ces événements et je vous raconterai Waterloo!^
Page 1. — I. Champagne, Lorraine, and Alsace were ancîent provinces of France, near the boundary between France and Germany.