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L’AUTEUR A SES AMIS

Aimables Lecteurs et Lectrices,

Vous mes bons amis, qui ôtes demeuras fidiV les au conteur, quoique son nom ait ôté pitoyablement vilipendé par les passions surexcitées, je vous apporte aujourd’hui une bonne nouvelle.

J’ai été malade.

Mon esprit était fatigué, mon âme désenchan-

l’auteur a ses amis

tée, mon corps souffrant. Moi, que Dieu a

doué au moins d’énergie morale et d’un vaste ins-

tinct d’affection, je tombai dans l’abime du plus amer découragement, et je sentais avec effroi un poison mortel, — la haine des hommes peut-être, — se glisser dans mon cœur rétréci.

N’ai-je pas vu, pour la première fois de ma vie, dans ces jours inouïs, toutes les mauvaises passions à l’œuvre, sans déguisement et sans vergogne? N’ai-je pas vu le plus grand des crimes, la calomnie, légitimée par la lutte comme le meurtre est légitimé par la guerre? N’ai-je pas vu la cause la plus sacrée, la cause de l’élévation de la Flandre, cette aspiration de ma jeunesse, ce labeur de mes années viriles?... Mais, taisonsnous!... J’ai une blessure au cœur; elle pourrait

l’auteur a ses amis

se rouvrir et saigner. Évoquons plutôt de doux souvenirs.

J’ai passé trois mois dans la Bruyère : — Vous savez, cette belle contrée où l’àme rentre en ellemême et jouit d’un délicieux repos; où tout respire le calme et la paix ; où l’âme, en présence de la création immaculée de Dieu, secoue le joug des convenances, oublie la société et se dégage de ses liens avec la vigueur d’une jeunesse renaissante; où chaque pensée revêt la prière; où tout ce qui n’est pas en harmonie avec la fraîche et libre nature sort du cœur?

Ohl là, l’àme fatiguée rencontre ia tranquilité; là, l’homme épuisé retrouve uue force juvénile.

Ainsi se sont passé mes jours de maladie, jours

i/AUTEUE A SES AMIS

d'indicible jouissance pour mon âme : sourire au soleil quand, dans toute sa majesté, il lance audessus de l'horizon scs premiers rayons ; épier la nature qui s’éveille et surprendre les premiers accents de l’hymne magnifique qu’elle adresse au ciel : parcourir bruyères et forêts; interroger mon âme — et penser; — scruter et admirer la vie des plantes et des animaux, aspirer l’air pur à pleins poumons, s’arrêter, poursuivre sa route, revenir sur ses pas, et parler tout haut dans la solitude; rêver de choses splendides : de Dieu, de l’avenir, de notre Flandre si chère, de paix et d’amour!

Et le soir donc! Être assis dans la vieille auberge sous le large manteau de la cheminée, les pieds dans la cendre, l'œil fixé sur une étoile, qui

l’auteur a ses amis

là-haut m’envoie son rayon par l’embouchure de la cheminée, comme pour m’adresser un appel ; ou bien, plongé dans une vague rêverie, regarderie feu, voir les flammes naître, s’élever, haleter, pétiller, se supplanter l’une l’autre comme *

par envie, pour lécher la marmite avec leur langues de feu, — et songer que c’est là la vie humaine : naître, travailler, aimer, haïr, et disparaître... Là-haut, la fumée couronne la cheminée de son léger, panache; rien de plus ne sort de ce bruit, de ce pétillement, de cette ardeur...

Puis encore sortir de ces songeries pour prêter l’oreille aux entretiens des villageois entre eux... Voir autour de soi se mouvoir un petit monde, avec ses faiblesses et ses passions que rien ne dissimule; lire dans le cœur de l’homme et en voir

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à nu tous les ressorts; — savourer, en un mot, cette simple vie des campagnes qu'une nature vierge colore de si fraîches teintes.

Chemin faisant, enregistrer dans sa mémoire les récits de chacun, et faire une provision qui me permette, à mon retour, d’offrir à mes amis quelque cadeaux de la Campine.

Mc voici avec mes cadeaux : humbles couronnes où le rêveur a entrelacé pour vous la bruyère et le bluct.

Chers lecteurs, ces calmes et paisibles récits ne plairont pas à certains d’entre vous. Simples comme le sol qui les a vus naître, ils vont droit leur chemin, au rebours de la mode régnante; ce ne sont pas des amalgames de sang, d’argot, d’infamies, d’adultères, de crudités sans voile,

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d’incrédulités railleusés, de découragement désolants; ils ne font pas dresser les cheveux sur la tête du lecteur qui tremble pour sa propre vertu et pour l’avenir de l’humanité. Non, non, ils n’ont pas été inspirés par le démon du désespoir et de la haine. La nature, dans sa fraîcheur immaculée, en a tissé l’humble étoffe où brille seulement çà cl là une perle pure, dérobée à l’àme humaine. Pour les goûter, il ne faut pas être tout à fait désenchanté; ils ne touchent que les fibres les plus délicates du cœur; les fibres du charme de la vie, de l’amour de Dieu et du prochain, celles-là môme que corrompent et brisent les élucubrations péniblement tourmentées dont nous venons de parler.

Ainsi, lecteurs et lectrices, si je promets ici de

l’auteur, a ses amis

vous raconter les histoires que j’ai entendues au foyer de la vieille auberge, ou que j’ai recueillies moi-môme dans la Bruyère, ne vous attendez à rien autre chose qu’à la fidèle peinture des 'paisibles mœurs des habitants de la Bruyère, — et soyez indulgents pour moi qui entreprends,

pour vous plaire, de faire tout un gros livre sur *

un si mince sujet.

A vous, amis Flamands, est offerte avec l’histoire du Conscrit, la première Heur de la couronne. Puisse un favorable acceuil de votre part ôtre ma récompense et m’encourager à m’acquitter le plus tôt possible de ma promesse tout entière 1

Le premier soleil du printemps brillait de tout son éclat dans l’azur du ciel. Semblable à la face majestueuse de Dieu qui, souriant à la création, lui dirait :

— Debout! debout! l’hiver est passé; reviens à la vie et réjouis-loi de ma présence !

Ainsi l’astre du jour épanchait libéralement sa

1 umière rajeunie sur la bruyère et sur les champs, et faisait fermenter sous ses rayons ardents le sol humide.

Quelques plantes seulement avaient entendu l’appel du bienfaiteur du monde; seul, le perceneige agitait sur les coteaux ses clochettes d’argent, le coudrier balançait ses chatons déployés, l’anémone des bois montrait ses premières feuilles dans les taillis; mais les oiseaux folâtraient gaiement sous la chaude lumière, et chantaient à plein gosier le retour du temps des amours...

Non loin du bois de Zoersel, solitaires et oubliées, deux maisonnettes d’argile s’adossaient l’une à l’autre. Dans la première, habitait une pauvre veuve avec sa fille; pour tout avoir en ce monde, elles possédaient une vache. Dans l’autre maisonnette demeurait pareillement une veuve avec son vieux père et deux fils, dont un seule-

ment avait atteint les années de l’adolescence. Us étaient plus riches que leurs voisins, car ils possédaient un bœuf et une vache, et avaient en fermage beaucoup plus de terre. Cependant les habitants des deux chaumières, — car c’étaient des chaumières, — ne formaient depuis longues années qu’une seule famille, s’aimant d'une affection réciproque et s’entr’aidant mutuellement quand besoin était. Jean et son bœuf travaillaient dans le champ de la pauvre veuve; Trine (1) allait quérir du fourrage pour le bœuf, le menait paître, et aidait à ses voisins au temps de la moisson, sans que la pensée fût jamais venue à ces gens do compter qui avait le plus fait pour les autres.

Simples, ignorant tout ce qui se passait loin d’eux dans la tumultueuse môlée des sociétés hu-

(1) Catherine.

maines, ils vivaient en paix du morceau de pain de seigle que Dieu leur avait accordé. Leur monde avait d’étroites limites : d’un côté, le village et son humble église; de l'autre, l’immense bruyère et l'horizon sans bornes.

Et cependant tout souriait et chantait aux alentours des cabanes isolées : joie et bonheur y étaient largement dispensés, et aucun de ces pauvres gens n’eût voulu échanger son sort contre un sort meilleur en apparence.

C’est que la baguette magique de l’amour avait vivifié cette solitude. Jean et Trine s’aimaient, — ils ne le savaient pas, — de cet amour timide et inexprimé qui fait battre le cœur au moindre signe; qui colore le front au moindre mot; qui transforme la vie en un long rêve, ciel bleu semé des resplandissantes étoiles du bonheur, et tellement vaste qu’on dirait que le cœur humain sera

éternellement ce que l’a fait, le premier soupir de l'amour, ce chaste encens de l’âme.

Pauvres gens ! ils ne songeaient pas à la grande société qui grouille là-bas dans les villes; ne lui demandant rien, ils pensaient qu’elle ne se souviendrait jamais d’eux, et ils continuaient, pleins de confiance, à vivre dans leur belle et douce indigence. Mais un jour, on vint demander aux deux chaumières l’impôt du sang. Le seul jeune homme qui s’y trouvât, — le seul qui eût la force de féconder par ses sueurs ce coin de terre ingrat, — devait tirer au sort, et devenir soldat si sa main tremblante amenait un numéro malheureux : il lui faudrait dire à sa bruyère, à sa mère, à sa bien-aimée, un long et peut-être un éternel adieu, et s’en aller dépérir, épuisé par les mille blessures que devait faire la rudesse de la vie militaire à son âme naïve et paisible !

Il était venu le triste jour de mars, marqué d’une croix noire par Trine dans l’almanach de 1833.

Le jeune homme était parti pour Brecht avec une dizaine de compagnons de village pour tirer au sort.

Les deux mères et le petit garçon priaient agenouillés en levant les mains vers l’image de la sainte Vierge. Le vieux grand-père rôdait ci et là sans mot dire; il s’arrêta enfin sur le seuil de la porte, la main appuyée au tronc de la vigne et la tête courbée vers la terre, comme s’il eût contemplé une fosse.

La jeune fille, debout dan3 l’étable devant sa vache, regardait la bête dans les yeux d’un œi! fixe et attristé, et lui caressait doucement le museau, comme si elle eût voulu la consoler d’un malheur prochain.

Comme un voile de deuil un lugubre silence planait sur les deux cabanes, silence qu’interrompait seul par intervalles le morne et triste mugissement du bœuf.

Bientôt Trine, toujours muette, vint se mettre à côté du grand-père et arrêta sur lui un regard interrogateur et plein de prière.

Le vieillard sortit de sa douloureuse méditation, prit un lourd bâton et dit à la jeune fille:

— Ne perds pas courage, Trine. Dieu viendra à notre secours dans le péril. Allons, voici l’heure ; nous irons au-devant des pauvres conscrits...

Catherine suivit le grand-père dans un sentier qui passait devant la maison et menait au village. , Bien qu'une ardente impatience poussât la jeune fille en avant, elle marchait cependant à pas lents. Le vieillard se retourna et remarqua qu’elle demeurait en arrière, la tète penchée et les joues

d’une extrême pâleur. Il lui prit la main et dit avec une douce pitié :

— Pauvre enfant, combien tu dois aimer notre Jean! Il n’est pas ton frère, et tu es plus émue que nous. Sois donc plus forte, chère Trinc ; aussi bien ne sais-tu pas ce que Dieu a décidé !

— J’ai peur ! dit la jeune ülle en soupirant et en tremblant visiblement, tandis qu’elle cherchait à percer du regard l’épaisseur du bois.

— Peur? reprit le vieillard en s’efforçant de découvrir ce qui causait l’effroi de la jeune fille.

— Oui, oui ! dit Trine en sanglotant et en couvrant ses yeux de son tablier, c’est fini, nous , sommes malheureux.: il est tombé au sort !

— Comment peux-tu le savoir? Ah ! tu me fais trembler aussi ! dit le grand-père avec anxiété.

La jeune ülle montra du doigt dans le lointain, au delà des arbres.

— Là-bas! derrière lo bois... écoutez!

— Je n'entends rien... Viens, pressons-nous plutôt; ce sont les conscrits. Tant mieux !

— Mon Dieu, mon Dieu, s’écria la jeune fille, j'entends une voix... si triste, si triste; c’est comme un cri lugubre gui tinte dans mon oreille.

Le grand-père contempla un instant avec un étonnement inquiet la jeune fille qui semblait écouter des sons lointains. Lui aussi tendit l'oreille pour saisir les bruits qui pouvaient troubler le silence de la bruyère. Tout à coup un radieux sourire éclaira ses tüaits. *

— Innocente ! dit-il. C’est le vent qui fait gémir les sapins.

i- Non, non, répondit la jeune fille, plus loin, plus loin, au delà du bois... N’entendez-vous pas cette voix qui se plaint ?

Après un instant d’attention, le viellard, répliqua:

— Je comprends maintenant ce que tu veux dire. C’est le chien du père Nicolas qui hurle une mort; sa femme, qui a reçu les saintes huiles, sera morte cette nuit. Que Dieu ait son âme !

La jeune fille, qui, grâce à l’exaltation de son âme, avait pris le funèbre hurlement comme le messager d’un malheur assuré, reconnut son erreur. Sans cesserd’ essuyer leslarmesqui coulaient de ses yeux, elle hâta le pas et suivit silencieusement le vieillard jusqu’à ce que celui-ci lui dit:

— Trine, si tu es si inconsolable, que dira donc sa mère? Que dirai-je, moi, son grand-père?

Nous l’avons élevé à la sueur de notre front ; nous l’aimons comme la prunelle de nos yeux. Maintenant nous sommes vieux et cassés; il doit travailler pour nous dans nos mauvais jours... et si

Dieu, hélas ! n’a pas envoyé son bon ange pour conduire sa main... il lui faudra èlre soldat, nous délaisser dans notre misère...

Ces paroles firent fondre en larmes la jeune fille. Elle répondit avec une sorte de reproche :

— Cela n’est rien, grand-père; j’ai des bras aussi, et si vous ne le pouvez plus, je mènerai bien moi-môme le bœuf aux champs et ferai à moi seule tout le gros ouvrage ; mais lui ! mais Jean ! oh ! le pauvre garçon ! N’entendre que jurer et blasphémer, recevoir des coups, être mis dans un cachot, souffrir de la faim, et se consumer de chagrin comme le malheureux Paul Stuyck, qu’ils ont fait mourir en quatre mois. Et ne plus voir personne de tous ceux qui l’aiment sur la terre, ni vous, ni sa mère, ni son petit frère, ni... personne autre que ces grossiers et méchants soldats !

— Ne parle pas ainsi, Trine, dit le vieillard d’une voix altérée,. les paroles me font mal. Pourquoi te lamenter si amèrement? Tu te désoles et lu trembles comme si tu ne doutais pas de son malheur; moi, au contraire, j’ai un pressentiment qui me fait penser qu'il a tiré un bon numéro; j’ai confiance dans la bonté de Dieu.

Un imperceptible sourire passa à travers les larmes de la jeune fille, cependant elle ne répondit plus rien, et tous deux continuèrent à marcher en silence jusqu’au village.

Beaucoup de gens, partagés en petits groupes, se trouvaient rassemblés sur le chemin par où les conscrits devaient revenir de Brecht, tous impatients d’apprendre L’issue du tirage. Il était

très-aisé de reconnaître ceux dont le fils, le frère ou l’amoureux était allé à Brecht ; on voyait çà et là une mère s’essuyant les yeux avec son tablier,

un pore s’efforçant de dissimuler l’angGisse empreinte malgré lui sur son visage ; une jeune fille pâle, les yeux timidement baissés, allant d’un groupe à l’autre, et comme pourchassée par une secréte anxiété.

Beaucoup d’autres, venus là par pure curiosité, parlaient et plaisantaient à haute voix. Le vieux forgeron, qui jadis avait été dans les dragons de Napoléon, faisait un éloge extraordinaire de la vie de soldat, et trouvait pour cette tâche un auxiliaire ardent dans le fils ivre du meunier, qui avait servi pendant onze mois, et depuis lors avait déjà gaspillé et bu la moitié de son patrimoine. Le forgeron ne le faisait pas à mauvais dessein ; il s’imaginait consoler ses amis inquiets par ses brillantes peintures et ne cessait de répéter :

— Tous les jours soupe et viande, beaucoup d’argent, bonne bière, jolies filles! tous les jours

on danse, on saute, on se bat que tout en vole en pièces : voilà une vie! Vous ne la connaissez pas! vous ne la connaissez pas !

Mais ses paroles avaient un effet contraire à celui qu’il en attendait; car elles faisaient pleurer plus fort les mères et indisposaient plus d’un esprit.

Trine ne put se contenir; il y avait dans ces plaisanteries un mot qui l’avait blessée au cœur; elle bondit en face du goguenard forgeron, et, le menaçant du poing, s’écria :

— Fi ! affreux forgeron que vous ôtes ! Il faudrait sans doute qu’ils devinssent tous des ivrognes comme vous, et de mauvais garnements comme ces vagabonds qui n’ont appris chez les soldats qu’à mener mauvaise vie et mettre leurs

parents en terre I

Le fils du meunier entra dans une violente co-

1ère et allait éclater en grossières invectives contre la hardie jeune fille, mais en cet instant on entendit crier de l’autre côté du chemin :

— Les voilà! les voilà!

En effet, dans le lointain, au détour d’un bois, les conscrits venaient d’apparaître sur le chemin et s’approchait au pas redoublé en chantant et en poussant des cris d’allégresse qui réveillaient tous les échos d’alentour. Quelques-uns jetaient en l’air leurs chapeaux ou leurs casquettes en signe de joie, et tous avaient l’air d’une bande d’ivrognes revenant d’une kermesse. Mais on ne pouvait encore distinguer ceux qui chantaient joyeusement et ceux qui étaient muets et affligés.

Dès l’apparition des conscrits sur la route, parents et amis coururent au-devant d’eux chacun de son côté. Le vieux grand-père ne pouvait avancer aussi vite, bien que Trine le tirât maintenant

par fa main. Enfin, ne pouvant plus maîtriser son impatience à la vue des mères et des jeunes filles qui embrassaient plusieurs , conscrits avec des exclamations de joie, elle abandonna la main du vieillard et se mit à courir de toutes ses forces. A mi-chemin, elle s’arrêta tout à coup, comme si une puissance inconnue l’eût paralysée. Elle gagna en chancelant le bord de la route, et, la tête appuyée contre un arbre, se mit à pleurer.

Le vieillard la rejoignit.

— Jean n’y est-il pas, que lu t’arrêtes, Trine? demanda-t-il.

— Mon Dieu ! mon Dieu! j’en mourrai ! s’écria la jeune fille. Voyez, le voilà qui vient derrière les autres, la tête baissée et tout pâle. Il est à demi mort, le pauvre Jean !

— C'est peut-être la joie qui l’accable, Trine !

— Que vous èles heureux, père, de ne plus avoir de bons yeux !

Sur ces entrefaites, Jean approchait du lieu où il remarqua son grand-père et vint à pas lents droit à lui.

Trine n’alla pas à sa rencontre ; au contraire, elle cacha son visage contre l’arbre et sanglota

tout haut.

Le jeune homme prit la main du vieillard, et, lui montrant un numéro, il dit d’une voix altérée:

— Père, je suis tombé au sort !

Puis, allant à la jeune fille, il poussa un profond soupir et fondit en larmes.

— Trine! Trine !

Il n’en put dire davantage; la voix s’arrêta dans sa gorge.

Le vieillard était trop ému pour prononcer un

çjg

mot ou former une pensée; il était là, muet, égaré, le regard attaché sur le sol, tandis que quelques larmes mouillaient ses joues ridées.

Un silence solennel régna jusqu’à ce que Jean s'écriât tout à coup d’une voix désespérée :

— O ma pauvre mère ! ma pauvre mère !

A cette exclamation une révolution complète se fit dans l’àme de la jeune fille. C’était une noble et courageuse femme. Aussi longtemps qu’elle avait été dans le doute elle avait pleuré ; maintenant son cœur s’était retrempé dans la certitude du malheur, maintenant un généreux sentiment du devoir l’arrachait à ’sa douleur, et elle retrouvait l’énergie morale propre à son beau caractère. Elle leva la tète, essuya ses larmes et dit avec résignation :

— Jean, mon ami, Dieu l’a décidé ainsi. Qui peut lutter contre sa volonté ? Tu demeureras un

an encore avec nous; peut-être y a-t-il encore de laressource. Laisse-moi prendre l’avance; je veux dire cela à ta mère aussi. Si un autre lui appor tait cette terrible nouvelle, elle en mourait, bien sûr.

Ce disant, elle quitta le chemin, prit à travers le bois de sapins et disparut.

Le vieillard et l'infortuné conscrit suivirent le chemin ordinaire et traversèrent le village. Ils entendaient chanter, crier et pousser de longues acclamations; mais ils étaient trop profondément enfoncés dans leur douleur pour prêter attention à ces bruits joyeux.

Et lorsqu’ils furent proche de leur pauvre demeure ils virent venir au-devant d’eux Trino avec les deux femmes et le petit frère tout en larmes.

Le jeune homme lança à sa bien-aimée un re-

gard d’intime reconnaissance ; il avait lu sur le visage de sa mère que la généreuse fille avait, eu effet, réveillé un sentiment d’espoir dans le cœur de la pauvre femme affligée.

Fortifiée par cette vue, il comprima aussi sa douleur, et courut les bras ouverts à sa mère.

Le choc fut rude, l'émotion pénible; on versa encore des larmes. Cependant, le désespoir disparut, et peu à peu le calme se rétablit dans les deux chaumières.

L’heure du départ a sonné! Devant les chaumières se tient un beau jeune homme, le biton de voyage sur l’épaule, un sac sur le dos. Ses yeux, ordinairement si vifs, errent lentement autour de lui; sa physionomie est calme, et tout en lui semble annoncer une grande tranquillité

d'àme ; et cependant son cœur bat violemment, et sa poitrine oppressée s’élève et s’abaisse péniblement.

Sa mère serre une de scs mains et lui prodigue les marques de la plus ardente affection ; la pauvre femme ne pleure pas; ses joues frémissent sous l’effort qu’elle fait pour dissimuler sa douleur. Elle sourit à son enfant pour le consoler ; mais ce sourire, contraint et pénible , est plus triste que la plainte la plus déchirante.

L’autre veuve est occupée à calmer le petit garçon, et essaie de lui faire accroire que Jean reviendra bientôt; mais l’enfant a compris à la tristesse qui accable ses parents depuis un an que la séparation est un terrible malheur, et maintenant il jette des cris perçants.

Le grand-père et Catherine font à l’intérieur les derniers préparatifs du voyage : ils creusent un

pain de seigle et le remplissent de beurre. Ils sortent avec les provisions de route et s’arrêtent auprès du jeune homme.

L’étable est ouverte ; le bœuf regarde tristement son maître et pousse par intervalles ut. mugissement doux et mélancolique ; on dirait que l’animal comprend ce qui va arriver.

Tout est prêt : il va partir. Déjà il a serré la main de sa mère d’une étreinte plus vive et fait un pas en avant ; mais il jette les yeux autour de lui, embrasse d'un regard affectueux l’humble chaumière qui abrita son berceau, la bruyère et les bois témoins de son enfance et les champs arides si souvent fécondés par les sueurs de sa jeunesse ! Puis son œil s’arrête tour à tour sur les yeux de tous ceux qu’il aime, sur les yeux de ce bœuf aussi, le compagnon de ses rudes travaux ; il couvre son visage de sa main, cache les larmes

qui coulent sur ses joues, et dit d'une voix presque inintelligible :

— Adieu !

Il relève la tète, secoue l’abondante chevelure qui tombe sur son cou comme une crinière, et marche résolûment en avant.

Mais tous le suivent : le moment de la séparation n’est pas encore venu. A une certaine distance dans la direction du village, à l’endroit où les chemins se croisent, s’élève un tilleul auquel est suspendue une sainte Vierge. Trine l’y a placée par un beau soir de mai, et Jean a fait au pied de l’arbre un prie-Dieu en gazon. C’est en ce lieu sacré, où chaque jour quelqu’un d’entre eux venait remercier et prier Dieu, que les paroles déchirantes de l’adieu échapperont à leurs lèvres tremblantes...

Déjà apparaît au loin le tilleul, limite où doit commencer la fatale séparation. Le jeune homme

ralentit sa marche, tandis que sa mère, tout en lui prodiguant des caresses, lui dit :

— Jean, mon fils, n’oublie jamais ce que je t’ai dit. Aie toujours Dieu devant les yeux, et ne manque jamais à dire tes prières avant d’aller te coucher. Aussi longtemps que tu le feras, tu resteras bon ; mais s’il devait arriver qu’un soir tu oubliasses de prier, songe à mot le lendemain, songe à ta mère, et tu redeviendras bon et brave ; car celui qui pense à Dieu et à sa mère, est à l’abri de tout mal, mon cher enfant.

— Je penserai toujours, toujours à vous, ma mère, dit le jeune homme avec un soupir, mais d’une voix calme ; si je suis triste et que je perde courage, votre souvenir sera mon appui et ma consolation; et je le sens, je serai malheureux : je vous aime trop tous l

— Ensuite il ne faut pas jurer, sais-tu, ni me-

ner mauvaise vie. Tu iras à l’église, n’est-ce pas? Tu nous donneras aussi souvent que possible des nouvelles de ta santé, et tu n’oublieras jamais que le moindre mot de son enfant rend heureuse une mère, n’esl-ce pas? Oh, je dirai tous les jours une prière à ton saint ange gardien pour qu’il ne t’abandonne jamais !

Jean est profondément ému par la voix douce et pénétrante de sa mère ; il n’ose porter les yeux sur elle, tant le frappe, à cette heure solennelle, le regard brillant de la digne femme : c’est la tête bdssée qu’il l’écoute. Sa seule réponse est parfois un Éerrement de main plus fort et un long soupir auquel se mêlent de temps en temps ces mots :

— Mère, chère mère !

Us approchaient en silence du carrefour ; le grand-père se plaça de l'autre côté du jeune homme et lui dit d’un ton grave :

LE CONSCHIT

— Jean, mon fils, ta rempliras tes devoirs sans répugnance et avec amour, n’est-ce pas? Tu seras obéissant envers tes supérieurs et tu souffriras, sans te plaindre, l’injustice, s’il arrive, par hasard, qu’il t’en soit fait une? Tu seras prévenant et serviable pour chacun; tu feras preuve de bon vouloir, et t’acquitteras courageusement de tout ce qui te sera ordonné? Alors Dieu t’aidera, tes officiers et tes camarades t’aimeront.

Trine, sa mère et le petit garçon étaient déjà sous le tilleul, priant agenouillés sur le banc de gazon.

Jean n’eut pas le temps de répondre aux recommandations du grand-père; sa mère l’attirait vers le banc. Tous se mirent à genoux et prièrent les mains levées au ciel...

Le vent murmure doucement dans les branches des sapins, le soleil printanier dore de ses

rayons joyeux le chemin de sable, les oiseaux lhantent leur gaie chanson ; 'pourtant il règne -un ülence solennel, car on entend distinctement la prière s’élever autour du tilleul...

C’est fini; tous se lèvent, mais de tous les yeux s’échappe un torrent de larmes. La mère embrasse son fils en poussant des plaintes déchirantes, et bien que les autres aient déjà les bras ouverts pour la triste étreinte de l’adieu, elle ne laisse pas aller son enfant ; elle étanche sous ses baisers les larmes amères qui baignent ses loues, et laisse échapper d’inintelligibles paroles 4’anxiété et d’amour.

Enfin la pauvre femme abattue, épuisée el toujours pleurant, va s’affaisser sur le banc.

Jean embrasse précipitamment son grand-père et la mère de Trine; il se dégage avec une douce violence de l’étreinte de son petit frère au déses-

poir, court encore à sa mere, la serre dans ses bras, dépose un baiser sur son front et s’écrie d’une vou déchirante :

— Adieu !

Et, sans oser se retourner, il marche rapidement dans la direction du village, jusqu’à ce que au coin du bois, il ait disparu aux yeux de ses parents.

Trine, qui portait sous le bras le pain de seigle, le suivait avec p;ine et parvint difficilement à le rejoindre.

Les deux jeunes gens marchent quelque temps l’un à côté de l’autre sans se parler; leur cœur battrès-vile; une vive rougeur colore leur front et leurs joues ; ils n’osentse regarder l’un l’autre: heure solennelle où deux âmes tremblent devant un aveu, et sentent qu’un secret sacré va leur échapper.

Jean cherche timidement la main de Trine : il la saisit; mais comme si ce contact eût ôté v» crime, comme si celte main l’eût brûlé, il i laissa aller en frémissant.

Toutefois, après un instant de silence, il reprit celte main et dit d’une voix étrange :

— Trine, ne m'oublieras-tu pas ?

La jeune fille ne répondit que par ses larmes.

— Attendras-lu que Jean revienne de l’armée?

redemanda le jeune homme. Puis-je du moins emporter avec moi cette consolation pour ne pas mourir de chagrin ?

La jeune fille lève vers lui ses grands veux bleus et lui envoie un long et mélancolique regard qui pénètre son âme comme un rayon de feu, et inonde son cœur d’une félicité inconnue.

Hors de lui pendant un instant, ses lèvres ardentes touchent., sans qu’il sache comment, le

front de la jeune ülle. Comme effrayé de son audace, il s’écarte d’elle et va s’appuyer au tronc d’un chêne. Devant lui, le visage de sa bieuaimée resplendit de tous les feux de la pudeur et du bonheur ; il pose la main sur son cœur qui menace de se briser, tant il bat avec violence ; un inexprimable sourire illumine scs traits ; ses yeux brillent d’une ardeur virile, sa tête est droite et Gère; il semble qu’un seul regard de sa bien-aimée l’ait doué de la force et du courage d’un géant.

Mais une voix connue résonne dans le taillis ; quelqu’un s’approche en chantant une joyeuse chanson...

C’est Karel, qui lui aussi doit partir et se rend au village.

Trine s’efforce de cacher son émotion. Celte surprise l’arrache à &on rêve splendide ; elle jette

un rapide coup d'œil à son ami et l’engage à se remettre en route, pour que Karel ne les rejoigne pas et qu’un regard étranger ne lise pas ce qui se passe dans leurs âmes.

Mais Karel hâte le pas pour atteindre son compagnon de voyage. Trine s’en aperçoit ; elle dit rapidement :

— Jean, quand tu seras parti, j’aurai soin de ta mère, de ton grand-père et de ton petit frère ; j’irai â la charrue quand il faudra et veillerai â ce qu’il ne manque rien au bœuf. J’ai assez, de force et de santé, et saurai faire en sorte qu’à Ion retour tu retrouves tout comme tu l’auras laissé...

— Tout? réplique le jeune homme avec un regard profond, tout?

— Oui, tout... et je n’irai pas à la kermesse tant que tu seras loin; car sans toi je ne puis

avoir que du chagrin.... Mais.... mais il ne faut pas non plus que tu fasses ce que dit le vilain Sorgeron, de boisson et de jolies Allés ; si j’apprenais pareille chose, je serais bientôt couchée dans le cimetière...

E» ce moment, la main de Karel s’appesantit sur l’épaule de Jean, et il chanta d’une voix plaisamment attristée :

Mon Dieu, ma chère, il me faut vous quitter 1 Quel triste sorti me voilà militaire.

Ah 1 gardez-vous de m’oublier!

Une pudique rougeur monta au. front de la jeune Aile. Jean, remarquant son embarras,, répondit sur le même ton aux plaisanteries de son camarade et prit le bras de celui-ci pour se rendre au village. Trine les suivait à distance, plongée dans un morne silence.

Ils arrivent enfui au village. Devant l'auberge de la Couronne se trouvent encore trois jeunes gens le paquet sur le dos ; ils attendent l’arrivée de Jean et de Karel.

Chacun donne à ses parents et à sc3 amis le baiser du départ. Seule, Trine n’embrasse? personne, mais dans le regard quelle échange à la dérobée avec Jean en lui donnant le pain noir, il y a tout un émouvant poëme d'amour.

Les conscrits partent pour la ville.

Trine s’éloigne du village sans pleurer ; mais au milieu des sapins son courage l’abandonne ; c’est le tablier devant les yeux qu’elle revient à la chaumière où tout sera désert, à moins que le souvenir ne remplisse le vide laissé par le départ d’un fils et d’un amant.

Par une belle journée d'automne, Trine toute sautillante quittait le village pour retourner aux chaumières. Son visage embelli par un doux sourire trahissait une profonde satisfaction et un joyeux empressement ; légers étaient ses pas sur le sable poudreux du chemin, et par intervalles des sons insaisissables s’échappaient de sa bouche, comme si elle se fût parié à elle-même.

D’une main elle tenait deux grandes feuilles de papier à écrire, de l’autre une plume taillée à neuf et une petite bouteille d’encre que lui avait données le sacristain.

Chemin faisant, elle rencontra la belle Jeanne, la fille du sabotier qui, tout en chantant et une botte de trèfle sur la tête, débouchait d’un sentier latéral et arrêta son amie par ces mots :

— Hé, Trine! où cours-tu avec ce papier? Que tu es pressée ! il n’y a le feu nulle part pourtant. Dis-moi donc comment va Jean ?

— Jean ! répondit Trine, le bon Dieu le sait, ma chère Jeanne. Depuis qu’il est parti, nous n'avons encore eu que trois fois de ses nouvelles, et il se portait bien. Voilà plus de six mois qu'un camarade de Tumhout a laissé pour nous à ; la Couronne une commission de lui ; cela: doit êtra bien malaisé aussi, car il est quelque part de

l’autre côté de Maastricht, et ilnevientpas tousles jours de si loin des connaissances de ce côté-ci.

— Ne sait-il donc pas écrire, Trine?

— Il l’a bien su, A preuve que quand nous étions petits et que nous allions ensemble à l’école chez le sacristain, il a même eu un prix d’écriture. Mais il L’aura oublié comme moi.

— El que vas-tu faire de ce papier?

— Oh, Jeanne! depuis deux mois, vois-tu, j’ai retiré de mon coffre mon vieux cahier d’écriture, et j’ai rappris. Je veux essayer si je ne pourrai pas faire une lettre. Gela ira-t-il, je n’en sais rien. As-tu jamais écrit une lettre en ta vie ?

— Non, mais j’en ai entendu lire beaucoup; mon frère Jacques, qui demeure à la ville, nous en envoie une presque tous les mois.

— Et comment cela est-il une lettre? Qu’y a-t-il dedans ? Est-ce comme si l’on parlaità quelqu’un?

LE COXSCBIT

— Oh que non , Trine? C’est quelque chose de trèsbeau ! toutes sortes de compliments et de grands mots qu’on ne peut presque pas comprendre.

— Ah! mon Dieu! Jeanne, comment en sortirai-je? Mais si, par exemple, j’écrivais ainsi :

— « Jean, nous sommes tristes, parce que nous ne savons si vous vous poTtez bien; il faut nous donner bien vite de vos nouvelles, sans quoi votre mère en deviendra malade. #

— Et toujours ainsi; il comprendrait bien cela, n’est-ce pas.

— Folle! ce n’est pas une lettre, ça! tout le monde parle comme cela, qu’on soit savant ou pas. Attends un peu! Cela commence toujours comme ceci :

*- «Parents très - vénérés ! je prends tout tremblant la plume à la main pour... pour... pour... » je ne puis pas y venir...

Dîgitized bytloôgle

le cosscuiï 40

— « Pour vous écrire t »

— Ah! tu le sais mieux que moi. Tu te moques de moi; cela est très-mal à toi, Trine.

— Où donc as-tu la tète, Jeanne? Quand il prend la plume à la maiu, c’est sûrement pour

couper une tartine, n’est-ce pas? Ta simplicité

me fait rire. Mais je ne comprends pas pourquoi ton frère tremble toujours quand il lui faut commencer une lettre. Bien sûr qu’il ne sait pas bien écrire? Et c’est encore pire alors, car quand on tremble, on écrit encore plus mal.

— Non, ce n’est pas pour cela; Jacques va un peu son train en ville, et il demande toujours de l’argent; voilà pourquoi il tremble, car le père n’est pas bon! A propos, Trine, comment va votre vache?

— Passablement bien. Elle a été un peu malade, la pauvre bête; mais maintenant elle mange de

la luzerne, et elle commence à avoir bon appétit. Nousavons vendu le veau à un paysan de Wecliel. C’était un tacheté, une si belle petite bétel

Pendant ces derniers mots les deux jeunes filles s’étaient déjà éloignées l’une de l’autre, de quelques pas.

— Allons, bon voyage, Trino! cria Jeanne en reprenant son chemin. Tâche de faire ta lettre, et fais bien nos compliments à Jean.

— Jusqu’à dimanche après la grand’messe; je pourrai te dire alors comment ça aura été... Dis bonjour pour moi à ta sœur...

La voix do Jeanne résonnait déjà sous les sapins; elle chantait sur un rhytme joyeux et à.plein gosier le refrain, de la chanson de mia hien connue :

Le mai, sons les rubans, balance Son jeune sommet verdoyant;

Filles et garçons en cadence Tout alentour dansent gaiement.

Filles, garçons, tant que vous êtes,

Mettez à profit les beaux jours,

Et passez la jeunesse en fêles,

Qaand elle part, o’est pour toujours t

Trine demeura immobile et rêveuse jusqu’à ce que la jolie voix de son amie se perdit dans les profondeurs du bois. Elle s’élança alors dans le chemin, demi-dansant demi-marchant, et fut bientôt à la maison.

Les deux veuves assises près de la table atteudaient impatiemment son retour. Le grand-père, qui avait un rhume et était couché dans l’alcôve, passa la tète entre les rideaux au moins pour 1ère témoin oculaire et auriculaire de la. grande œuvre qui allait s’entreprendre.

Dès que la jeune fille parut sur le seuil, les deux femmes rassemblèrent en toute hâte lesob-

jets qui se trouvaient sur la table, et essuyèrent celle-ci avec le coin de leur tablier.

— Viens ici, Trine, dit la mère de Jean, mets-

toi sur la chaise du grand-père; elle est bien plus

Commode.

La jeune fille prit silencieusement place à la table, posa les feuilles de papier devant elle, et mit en rêvant le bec de la plume entre ses lèvres....

Pendant ce temps les femmes et le grand-père contemplaient avec une extrême curiosité la jeune fille plongée dans ses réflexions. Le petit frère, les deux coudes sur la table et bouche béante, promenait son regard de la bouche aux yeux de Trine, pour épier ce quelle allait faire de la plume.

Mais Trine se leva, toujours muette, prit dans l'armoire une tasse à café, y versa l'encre que

renfermait la petite bouteille et revint s’asseoira la table, et se mit à tourner et retourner dix fois le papier.

Enfin elle plongea la plume dans l'encre et s’arrangea comme si elle allait écrire, Aprè3 un instant elle leva la tête et demanda :

— Eh bien, dites-moi donc ce que je dois écrire!

Les deux veuves se regardèrent l'une l’autre d’un air interrogateur et portèrent en même temps les yeux sur le grand-père malade qui, le cou tendu, avait l’œil fixé sur la main de Trine.

— Eh bien, écris toujours que nous nous portons tous bien, dit le vieillard en toussant; une lettre commence toujours comme ça.'

— Voilà bien une chose à dire! répliqua Trine avec un sourire désapprobateur, que nous nous

portons tous bien ! et depuis quinze jours vous fl ôtes au lit, malade..,

— Tu pourrais tout de même mettre ça à. la fin de la lettre.

— Non, ma fille, sais-tu ce qu’il faut faire? dit la mère de Jean. Commence par lui demander Gomment va sa santé, et quand cela y sera, petit à petit nous y mettrons autre chose...

— Non, mon enfant, dit l’autre veuve; écris d’abord que tu prends la plume à la main pour t’informer de l’état de sa santé. C’est comme ça que commençait la lettre de Jean-Pierre, que j’ai entendu lire hier chez le meunier.

— Oui, c’est ce que dit aussi la Jeanne du sabotier; je ne le ferai pas pourtant, car c’est trop enfant, répliqua Trine avec impatience. Jean saura bien de lui-méme que je n’ai pu écrire avec le pied.

tE CONSCRIT 55

— Voyons, mets toujours son nom en haut du papier, dit le grand-père.

— Quel nom ? Braems ?

— Mais non, Jean!

— Vous avez raison, père, dit la jeune fille. Vat’en, Paul ; ôte tes bras de la table. Et vous, mère, mettez-vous un peu plus loin, car bien sûr vous allez me pousser !

Elle posa la plume sur le papier, et tandis qu’elle cherchait la place où il fallait écrire, elle épela à voix basse le nom de l’ami absent.

Tout à coup la mère de Jean se leva et saisit vivement la main qui tenait la plume ;

— Attends un peu, Trine, di belle. Ne te semblet-il pas que Jean tout seul n’est pas bien. C’est si court ; il faudrait mettre quelque chose avec. Ne serait-ce pas mieux de mettre cher fils ou cher enfant?

SG

Trine entendit à peine ces paroles; elle était occupée à lécher le papier, et s’écria à demi fâchée :

— Voyez ce qui arrive ! Une grande tache sur le papier, et j’ai beau lécher, elle ne s’en va pas. 11 me faut prendre l’autre feuille.

— Eh bien, qu’en dis-tu, Trine? Cher fils! c’est toujours beaucoup plus beau, n’est-cc pas?

— Non, je ne veux pas y mettre cela non plus, murmura Trine avec dépit. Est-ce que je puis écrire à Jean comme si j’étais sa mère?

— Que vas-tu donc mettre?

Une pudique rougeur monta au front de la jeune fille, tandis qu’elle répondait :

— Si j’écrivais cher ami? Ne trouverez-vous pas que ce serait le mieux de tout !

— Non, je ne veux pas cela non plus, dit la mère; mets encore plutôt Jean tout court.

— Bien aimé Jean ? demanda la jeune fille.

— Oui, c’est bien ainsi! dirent ensemble tous les autres enchantés de cette solution de la difficulté.

— Restez donc tous loin de la table , s’écria Trine, et retenez Paul pour qu’il ne me pousse pas!

La jeune paysanne se mit à l'œuvre. Au bout d’un instant, de grosses gouttes de sueur perlaient déjà sur son front; elle retint son haleine, et son visage devint pourpre. Bientôt un longsoupir s’échappa de sa poitrine et comme si elle

se fût sentie délivrée d’un poids énorme, elle s’écria avec joie :

— Ouf! Ce B est la plus difficile de toutes les lettres; mais le voilà enfin avec sa longue tête!

Les deux femmes se levèrent et considérèrent

avec admiration la lettre, qui était au moins aussi grande que le petit doigt.

—Cela est joli! s’écria la mère de Jean; cela ressemble à une guêpe; et cela veut dire Bienaimé Jean? Écrire est pourtant une belle chose : on dirait quasi qu’il y a de la sorcellerie là-dedans!

— Allons! allons! laissez-moi continuer! dit Trine avec résolution ; je m’en tirerai bien. Si seulement la plume ne crachait pas autant!

Elle recommença à travailler suant et soufflant. Le grand-père regardait et toussait; les femmes se taisaient et n’osaient bouger; le petit frère trempait son doigt dans l’encre et pointillait son bras nu de taches noires.

Quand, au bout d’un certain temps, la première ligne fut pleine de grandes lettres, la jeune fille s’arrêta.

— Où «n es-tu. Tri ne? demanda la mère de Jean. Il faut nous lire tout ce que tu as mis sur le papier.

— Que vous êtes pressée î s’écria Trine; il n’y a encore rien autre chose que Bien-aimé Jean . Il me semble que c'est déjà bien comme cela.

Voyez un peu comme la sueur me coule du front! J’aime encore mieux ôter le fumier de l’écurie; vous croyez sans doute que ce n’est pas un travail qu’écrire? Paul, ne touche plus à l’encre, autrement tu renverseras la tasse.

— Continue donc , ma ülle, dit le vieillard, sans cela la lettre ne sera pas encore écrite la semaine prochaine.

— Je le sais bien, répondit Trine, mais ditesmoi, vous autres, ce qu’il faut que je dise.

— - Informo-toi d’abord et avant tout de sa

santé!

GO

La jeune fille écrivit de nouveau pendant quelque temps, effaça avec le doigt deux ou trois lettres manquées , sua sang et eau pour saisir le cheveu qui suivait sa plume, grommela contre le sacristain, parce que l’encre était trop épaisse, et lut enfin à haute voix :

— « Bien-aimé Jean, comment va ta santé? »

—C’est Lien comme cela, dit la mère ; écris maintenant que nous nous portons tous bien, les gens et les bêtes, et que nous lui souhaitons le bonjour.

Trine réfléchit un instant, et continua à écrire. Lorsqu’elle eut fini, elle lut :

— « Dieu soit loué, nous sommes encore tous en bonne santé, et le bœuf et la vache aussi, excepté le grand-père qui est malade, et nous te souhaitons tous ensemble le bonjour. »

— Seigneur mon Dieu ! Trine ! s’écria sa mère, où as-tu appris cela? Le sacristain...

— Ne me parlez pas! dit la jeune fille en l'interrompant, ou vous allez me faire oublier. Je sens maintenant que cela ira.

Le plus profond silence régna pendant une demi-heure. Le travail paraissait aller plus facilement; car la jeune fille souriait de temps en temps tout en écrivant. La seule contrariété qu’elle eût, était de voir Paul qui mettait les cinq doigts à la fois dans l’encre et qui avait teint en noir tout son bras. Dix fois déjà Trine avait transporté la tasse d’un côté à l'autre de la table; mais le petit garçon était tellement entiché de l'encre, qu’on ne pouvait l'en tenir à distance.

Cependant les deux premières pages se remplirent jusqu’au bas. Sur les instances des femmes, Trine donna, avec un certain orgueil, lecture de son œuvre conçue comme il suit :

« Bien-aimô Jean ,

» Gomment va ta santé? Dieu soit loué! nous nous portons encore tous bien, et le bœuf et la vache aussi, excepté le grand-père qui est malade, et nous te souhaitons tous ensemble le bonjour. Il y a six mois passés que nous n’avons plus rien entendu de toi. Fais-nous donc savoir si tu vis encore. C’est mal à toi de nous oublier, nous qui t’aimons tant, tellement que ta mère parle de toi toute la journée, et que moi je rêve toutes les nuits que tu es malheureux, et que j’entends toujours ta voix crier à mon oreille : Trine! Trine! si fort que je m’éveille tout d’un coup... et le bœuf, pauvre bête, regarde toujours hors de l’étable, et gémit qu’on en pleurerait quasi. Et c'est pour nous tous tm si grand cha-

grin de ne rien savoir de toi, qu’il faut en avoir pitié, Jean; car ta bonne mère en tombera en langueur; quand la pauvre femme entend ton nom, elle ne sait plus parler et commence à pleurer si fort que mon coeur à moi s’en brise souvent... »

Pendant la lecture de ces lignes, les yeux des auditeurs s’étaient peu à peu remplis de larmes; mais au ton triste des derniers mots, personne ne put résister à son émotion, et la jeune fille fut interrompue par des sanglots. Le grand-père avait posé la tête sur le bord du lit pour cacher ainsi ses larmes; la mère de Jean, trop profondément remuée pour comprimer le sentiment qu’elle éprouvait, se jeta sur la jeune fille et l’embrassa sans dire un mot, tandis que Trine remarquait avec stupéfaction l’effet de sa rédaction.

— Trine! Trine! où prends-lu les mots? s'écria - l'autre veuve. C’est comme des couteaux qui vous passent dans le cœur. Mais c’est tout de même bien beau !

— Oh ! c’est la pure vérité, dit la mère de Jean en soupirant; il faut qu’il sache enfin le mal que j’ai souffert! Continue à lire, ma chère Trine; je suis tout ahurie que tu saches écrire ainsi : on n’a jamais entendu chose pareille; tes main3 sont sûrement beaucoup trop bonnes, mon enfant, pour traire les vaches et travailler aux champs, mais Dieu permet tant de choses dans le monde !

Tout aise de ces éloges, la jeune fille dit avec un sourire fier :

— N’est-ce que cela? Laissez faire, et j’écrirai au mieux avec le premier venu. Voilà déjà une bonne lettre trouvée... Ecoutez, ce n’est pas en-

» 0 Jean, si tu savais, tu nous donnerais bien vite de tes nouvelles.

» Le trèfle a manqué à cause de la mauvaise

semence, et puis parce qu’il a été gelé. Mais notre

luzerne fait plaisir à voir; elle est tendre comme

du beurre. Le grain a un peu souffert du temps /

-sec; mais le bon Dieu nous adonné comme une bénédiction du beau sarrasin et beaucoup de pommes de terre hâtives. Et puis le champêtre est marié avec une fille de Pulderbosch qui est louche, mais qui lui apporte quelque chose... Jean-François, le maçon, est tombé du toit du brasseur sur le dos de notre vieux forgeron, et le forgeron en est mort, le pauvre homme. »

La jeune fille se tut.

— Est-ce là tout? demanda la mère d’un ton désappointé. Ne lui fais-tu pas savoir que la vache a vêlé?

CG

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