‹ Le conscritChapitre 3 sur 3 · LE C0N3G1UT · texte numérisé non relu

LE C0N3G1UT

répondit le soldat, mais quand je commençais à devenir aveugle, j’ai remarqué que le rouge* dans l’obscurité, paraît plus foncé que les autres couleurs. Voilà pourquoi je sais que le mouchoir est rouge.

— Je le pensais bien, dit le médecin; maintenant nous allons procéder avec prudence.

Et, se tournant vers le domestique, il lui dit : • — Karel, menez le camarade à la cuisine et faites-lui manger un peu de viande et de pain : demi-ration, pas davantage ! Après cela vous le conduirez dans le petit cabinet et le ferez coucher : il a besoin de repos. Dites aussi à la servante qu’elle apporte à manger à cette bonne fille.

Dès que le domestique et le soldat eurent passé la porte, Trine tomba aux pieds du vieillard en sanglotant tout haut ; elle embrassa ses genoux

sans pouvoir proférer une parole et en pleurant abondamment. 11 voulut la relever, mais elle lui résista; et levant vers lui ses deux beaux yeux bleus tout humides, elle s’écria :

— Monsieur, monsieur ! Dieu vous bénira d'avoir eu tant de bonté pour de pauvres paysans comme nous. Je ne puis vous dire tout ce que je sens ; mais je mourrais volontiers dix ans plus tôt pour que vous viviez d’autant plus longtemps. Et si vous voulez bien guérir les yeux de Jean,

- comme un bon ange de Dieu que vous êtes, nous prierons pour vous tous les jours, et nous ferons des pèlerinages à votre intention, cher monsieur.

Le vieillard releva la jeune fille et la conduisit à la table en lui adressant des paroles de consolation et d’encouragement. Bientôt la servante parut, posa devant Trine quelques mets choisis, et quitta sur-le-champ l’appartement.

La jeune paysanne prit peu de nourriture. Soit fatigue, soit émotion, elle finit en peu d’instant son repas, et son regard se fixa avec une expression de muette reconnaissance sur son bienfaiteur, qui était venu s’asseoir à côté d’elle et l’encourageait à manger.

Le vieillard, remarquant qu’elle ne touchait plus à rien, lui prit la main :

— Contez-moi maintenant, lui dit-il, d’où vous êtes, et comment il se fait que vous vous trouviez en route en compagnie de ce soldat aveugle. Dites-moi si vous avez encore des parents et où ils demeurent.

La jeune fille se mit à parler, avec une naïve et sainte éloquence, des maisonnettes d’argile, du tirage au sort, de la vieille mère, du grandpère, de Paul et du départ de Jean. Mais lorsqu'elle raconta combien elle avait eu de peine à

rejoindre son ami aveugle à Venloo, comment elle avait failli s évanouir de joie quand l'officier lui avait permis de ramener cliez lui l’infortuné conscrit; comment elle avait rêvé de la Sainte- Vierge, et ce qu’ils s’était dit, Jean et elle, pendant la route, une profonde émotion s’empara peu à peu du cœur du vieillard, et par intervalles il essuyait de ses yeux une larme de pitié. Il ne pouvait résister au doux accent de la voix de Trinc, ni s’empêcher d’admirer ce dévouement inouï et cette affection sans bornes.

Elle n’avait rien dissimulé, et avait redit avec une entière franchise toutes les circonstances de son rêve, son mariage avec l’aveugle, tout ce qu’elle avait promis à celui-ci, tout ce qu’elle voulait faire pour adoucir sa triste existence ; elle avait répété aussi toutes les paroles de Jean et tout ce qu’elle s’était promis de faire si, par

la bonté de Dieu, il venait à recouvrer la vue.

L’émouvant récit avait duré longtemps, bien que le vieillard ne l’eût interrompu que par de simples questions.

Lorsque la jeune fille finit par de chaleureux remercîments, elle attendit en silence une réponse; son auditeur, les yeux fixés sur le sol, était plongé-dans une profonde préoccupation.

Au bout de quelques instants il leva la tête et lui dit :

— Ma fille, vous avez bien agi; vous êtes une bonne et généreuse enfant. Ainsi votre rêve vous disait qu’en travaillant nuit et jour vous parviendriez, vous, à détourner de votre ami les tristesses de la cécité, lui, à vous récompenser de votre amour, et tous deux ensemble à assurer à vos parents une existence paisible? c’est bien : Dieu a entendu votre prière. C’est 1 ui qui vous a

envoyés ici et me permet de faire une bonne action. Je mettrai en œuvre toute ma vieille expérience pour guérir l'œil gauche de votre ami, et j’ai lieu d’espérer que j’y réussirai. Quant au reste, ne vous en inquiétez pas... votre généreux songe deviendra une vérité... Vous passerez la nuit ici: demain nous aviserons à ce qui reste à faire. En attendant, reposez-vous ou promenezvous dans le jardin; et si vous désirez quelque chose, adressez-vous à la servante ou au domestique : ce sont de braves gens qui se mettront en quatre pour vous rendre service. Je vous quitte jusqu’à ce soir.

Trine vit, sans pouvoir proférer une parole, le vieillard franchir la porte... Un instant après elle quitta la chambre aussi, et, le cœur plein de joie, alla errer dans le jardin, en songeante ce que lui avait dit le vieux monsieur.

Le lendemain matin une voiture dépassait la barrière de la maison de campagne. Sur le banc de devant était assis le domestique au front balafré, qui sifflait un air gai et stimulait du fouet le cheval au départ. Sur le second banc se trouvait le jeune homme, la visière verte devant les yeux, et auprès de lui Trine, la physionomie épanouie, pressant sa main d’une douce étreinte, et murmurant à son oreille d’une voix joyeuse :

— O Jean, nous sommes bien heureux pourtant, n’est-ce pas? mon beau rêve a réussi... C’est maintenant que ta mère va être contente... et tu guériras, bien sûr, car le vieux monsieur l’a dit. Comme ils vont être étonné tous en nous voyant arriver, comme des barons, dans une belle voiture !

— Nous allons traverser Gierle et Wechel, et aller jusqu’à Zoergel, dit le domestique : là il

faudra me montrer le chemin. Et maintenant, en route!

Il lâcha la bride au vigoureux cheval, et cria d’une voix de stentor :

— Hop là, Marengo, en avant! marche!

La poussière du chemin vola sous les roues comme un nuage, et la voiture disparut bientôt au milieu des premières maisons du village.

VÏIÎ

Un jour que j’errais en pleine solitude à travers labruyère, recueillantdans monâmelespoétiques impressions de cette sauvage et calme nature, un orage se forma soudain à l’horizon.

C’est un spectacle merveilleux et souvent formidable, que celui qui s’offre au regard lorsqu’on se trouve dans une vaste plaine par un ardent

jour d’été, et que les vapeurs chargées de la foudre montent vers l’immense coupole du ciel et s’y condensent lentement en sombres et orageuses nuées. On dirait qu’une mortelle angoisse s’empare subitement de la nature entière; le soleil pâlit et ne jette plus qu’une faible lumière ; l’air devient lourd, suffoquant, et comprime la poitrine; les animaux fuient et cherchent avec inquiétude une retraite; les abeilles fendent l’espace comme la flèche pour regagner leurs ruches, le feuillage est immobile, le vent retient son haleine; les plus humbles plantes ferment leurs calices et reploient leurs feuilles; tout attend dans un silence effrayant et solennel... Un indéfinissable sentiment, où se confondent l’anxiété et le respect, serre le cœur du poète; au milieu de la terreur universelle il se réjouit dans son âme qu’il lui soit donné de contempler dans

toute sa majesté ce terrible et magnifique spectacle de la nature!

Bientôt les nuages commencent à s’entre-choquer; au calme sinistre qui a duré si longtemps succède une mêlée impétueuse et désordonnée ; l’ouragan gronde, rugit et s’élance comme fouetté par la main toute-puissante de Dieu ; il arrache du sein des forêts de profonds et mystérieux gémissements; il emporte le sable et les feuilles, en immenses tourbillons, au haut des airs; il brise et déracine les arbres solitaires... Puis la foudre vient de sa voix puissante dominer tous les bruits; l’éclair lance ses flèches embrasées à travers l’espace; la bruyère, sillonnée par des serpents de flamme, semble tout en feu : enfin, des torrents d’eau s’épanchent sur la terre, et au formidable rugissement de la tempête succède

le triste et monotone clapotement de la pluie...

! Ce jour-là mon âme était disposée aux impressions poétiques : j’avais contemplé avec une volupté toute particulière le majestueux spectacle du fiévreux labeur de la nature, jusqu’à ce que

les premiers éclairs m’eussent fait comprendre que je devais faire ce que toutes les créatures vivantes avaient déjà fait, c'est-à-dire chercher un asile et me cacher humblement en présence des prodiges de Dieu.

Non loin du lieu où j’étais se trouvait une ferme tout à fait isolée dans la bruyère, mais, comme l’oasis du désert, tout entourée de champs verdoyants et de frais massifs.

 peine la pluie commençait-elle à tomber du ciel comme un second déluge que je franchissais le seuil de la ferme et demandais la permission de m’abriter sous son .toit.

Je trouvai tous les habitants groupés en prière

dans le plus profond silence autour d’un cierge bénit. Le fermier seul se dérangea à mon entrée, et me montra avec un sourire affable, une chaise ; après quoi il inclina de nouveau le front et joignit les mains.

Je ne sais comment cela se fit, mais bien que l’orage, à titre de phénomène bienfaisant de la nature, ne m’inspirât pas le merveilleux effroi qui faisait trembler ces braves gens, le recueillement de cette famille en prière offrait un spectacle si beau, si touchant, si céleste, qu’un irrésistible sentiment me poussa à m’associer à la pieuse démonstration, et à me mettre en rapport avec le Dieu dont la voix formidable tonnait, audessus de nous, dans les profondeurs des cieux. La tête découverte et les mains jointes, je me mis aussi à prier. Oh! cela fit tant de bien à mon âme de retrouver là des émotions de mon

enfance aussi pures et aussi vives que si le souffle désenchanteur du monde ne m’eût jamais touché !

Cependant, après qu’une vingtaine d’éclairs eurent illuminé la chambre d’une ardente lueur, après que les gens de la ferme eurent fait autant de signes de croix, l’orage s’éloigna et s'affaiblit sensiblement. Mes hôtes n’interrompirent cependant pas leur oraison, et me donnèrent le temps de faire, sans être remarqué, une étude attentive de chacun d’eux, comme fait toujours en pareil cas un observateur, et surtout un écrivain.

Je vis d’abord un vieillard qui devait assurément avoir atteint la nonantaine et plus, car sa tête et ses mains étaient agitées par un mouvement perpétuel, comme s’il eût eu la fièvre. Auprès de lui se trouvaient deux femmes, âgées aussi,

Digitiz

et plus loin un homme jeune et robuste dont un œil roulait, éteint et morne, sous de noirs sourcils, tandis que l’autre étincelait de vitalité et d’énergie. A côté de lui était assise une femme pleine de fraîcheur, tenant un enfant sur les genoux et ayânt de plus auprès d’elle un petit garçon tout rose et une petite fille de sept ou huit ans. Tout à l’extrémité de la table se tenait un beau jeune homme aux vives couleurs et au doux regard.

Sur le signal de l’homme qui n’avait qu’un œil, tous firent un dernier signe de croix et se levèrent.

Le grand-père alla d’un pas chancelant s’asseoir dans le coin du foyer. Les autres m’adressèrent tous la parole pour m’engager à prendre leur demeure pour asile, car la pluie tombait toujours abondamment.

Peu de temps après j’étais déjà sur un pied de familiarité avec ces bonnes gens, et je causais avec eux comme un ami de longue date. Dans l’après-dînée je partageai leur pain de seigle, si nutritif, et bus avec eux le café de l’hospitalité, et comme je n’avais, pour le moment, rien de mieux à faire que d’écouter les belles et touchantes histoires que me racontaient l’homme à un œil et sa femme, ce ne fut que le lendemain matin que je quittai la ferme.

Le récit que je viens de vous faire, cher lecteur, je l’ai appris ce soir-là dans la ferme isolée, qui jadis n’était formée que de deux huttes d’argile, mais qui maintenant est une belle métairie avec quatre vaches et deux chevaux.

Jean Braems et Trine, son excellente femme, travaillent ainsi qu’ils l’ont promis. Dieu a béni leur amour : trois enfants folâtrent autour d’eux

et essuient tous les jours, sous de douces caresses, la sueur de leurs fronts.

Tout le monde est encore en vie: le grand-père, bien qu’il ait déjà un pied dans la tombe, fume encore sa pipe auprès de la marmite aux vaches; les deux mères, heureuses du bonheur de leurs enfants, travaillent encore, avec eux, à soigner le bétail et à diriger le ménage.

Paul, le beau jeune homme, prend soin des chevaux, va à la charrue et moissonne pour son frère; mais l’année prochaine, à Pâques, il va se marier avec la plus jeune des filles du sabotier.

Chaque soir toute la famille prie pour le vieux docteur, car c’est lui qui a rendu la vue à Jean ; c’est lut qui, par sa généreuse protection, a transformé les humbles chaumières en une métairie prospère.

Ainsi donne Dieu à ceux qui font le bien et à ceux qui s’en montrent reconnaissants, une longue et heureuse vie sur cette terre !

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