‹ Le Conseil de l'instruction publique et le Comitâe catholiqueChapitre 1 sur 25 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Ce livre, que nous sommes appelé aujourd'hui à présenter au public, se recommande de lui-même à V attention de tous ceux qui, parmi nous, se préoccupent des progrès accomplis par notre province dans le domaine de V éducation depuis cinquante ans. Il constitue Vun des plus beaux legs que pouvait faire à ses compatriotes V homme de bien qui s'en allait, il y a peu de mois, à sa dernière demeure, entouré d'hommages et de regrets.

Pour l'écrire, personne n'avait, plus que l'honorable M. de La Bruère, l'autorité et la compétence. Pendant vingt et un ans, de 1895 à 1916, il avait rempli les hautes fonctions de surintendant de l'instruction publique, et il s'était dévoué à sa tâche. Un homme qui l'avait vu de près à l'oeuvre, M. C.-J. Magnan, inspecteur général des écoles catholiques, lui rendait ce beau témoignage au lendemain de sa mort: "Dès son premier rapport en octobre 1895, il formulait tout un programme d'améliorations, réclamées depuis longtemps par la presse pédagogique et les associations d'instituteurs. La création de nouvelles écoles normales de filles pour les catholiques, l'organisation des conférences pédagogiques diocésaines, . l'enseignement de l'agriculture à l'école primaire, la refonte des lois scolaires, sont mis à l'ordre du jour par M. de La Bruère. Et l'année suivante, il s'intéresse aux gratifications aux instituteurs et aux institutrices, à l'amélioration de leur traitement, à la création du Bureau central, à l'enseignement ménager. Et dans la suite, chaque année, il signala les lacunes et les points faibles, suggérant chaque fois des réformes ou améliorations

pratiques et possibles. Tour à tour, l'inspection des écoles, V enseignement du dessin, la révision des programmes d'études, les écoles maternelles, etc., etc., furent V objet de son attention. Sans bruit, avec discrétion mais avec tact, persévérance et énergie, il mena à bonne fin la plupart des mesures dont il se fit le patron et souvent V avocat."

La nature même de ses fonctions mettait M. de La Bruère en contact intime , avec le Conseil de l'instruction publique dont il était le président. Il jouissait de la confiance et de l'estime de tous ceux qui en faisaient partie. Pendant son long terme d'office, il put se rendre compte des éminents services rendus à la cause de l'éducation par les comités de ce Conseil, surtout par le comité catholique avec qui il se trouvait à collaborer plus activement. Et remontant du présent au passé, il conçut l'heureuse idée de rechercher quelles furent les origines de ce corps, et de retracer les différentes phases de son histoire. C'était, en réalité, entreprendre de donner une vue d'ensemble des évolutions de notre système d'instruction publique, de son développement et de ses progrès.

Sans doute l'auteur n'a pas eu le dessein de faire dans ce volume une histoire complète de notre régime scolaire. Mais on y trouve des aperçus extrêmement intéressants sur les époques qui ont précédé celle de V Union, où furent votées les lois d'éducation qui ont fondé ce régime. Et à partir de ce moment toutes les évolutions qu'il a subies y sont nettement signalées. M. de La Bruère expose, en des pages excellentes, de quelle manière nos institutions scolaires se sont greffées sur nos institutions municipales et paroissiales. 11 Pour le Canadien-français, écrit-il, la paroisse est à la fois le centre de la vie catholique et de la vie nationale, comme le disait un de nos écrivains: "Partout où il va, le Canadienu français porte en lui sa paroisse. Il n'est pas catholique "isolé pour son compte personnel, il est catholique sociale-

' 'ment, il lui faut la société religieuse dont il vit comme dans sa u famille." En vertu du principe même de son organisation, la paroisse possède une trilogie de pouvoirs qui ont une connexité telle qu'ils forment un tout parfait. Le corps des marguilliers, administrateurs conjointement avec le curé des biens d'église, les conseillers municipaux, administrateurs des affaires civiles de la paroisse, et les commissaires d'écoles préposés à la gestion des biens scolaires, telles sont les trois sources vivifiantes de la puissance paroissiale. Ces corporations avec des attributions différentes et parfaitement définies contribuent à Vunité locale; les personnes qui en forment partie sont les citoyens d'une même circonscription territoriale, participant ensemble au bon fonctionnement des affaires publiques qui les touchent de près, également intéressés à ce que tout assure leur succès. Ce groupement des intérêts au triple point de vue canonique, municipal et scolaire, réunit donc comme en un faisceau hs volontés pour les faire converger vers un but commun; par là même il devient une force sociale étonnante, et en donnant au paysan canadien certaines notions de droit ecclésiastique et de droit rural, quelques rudimentaires qu'elles soient, il crée des traditions particulières qui développent l'unité nationale. Combien donc n'a-t-on pas eu raison de greffer notre régime scolaire sur l'arbre paroissial, afin de lui assurer une sève plus abondante et une croissance plus vigoureuse".

C'est la loi de 184-6 qui posa les bases du système dont nous jouissons maintenant. Dix ans plus tard, le parlement du Canada-Uni adoptait deux nouvelles lois organiques ayant pour objet d'apporter à l'oeuvre qu ' avait déjà produit d'heureux résultats des perfectionnements jugés désirables. C'est alors que fut décrétée la création d'un Conseil de l'instruction publique. Pour diverses raisons de circonstance, trois ans s'écoulèrent encore avant que cette disposition de la

loi fût mise en vigueur. C'est le 17 décembre 1859 que fut constitué le premier Conseil de Vinstruction publique en notre province. Voici quelle en était la composition: Le très révérend Francis Fulford, évêque anglican de Montréal, monseigneur Joseph Larocque, coadjuteur de V évêque catholique de Montréal, sir Etienne-Pascal Taché, les honorables Louis-Victor Sicotte, Th.-L. Terrill, T.-J.-J. Loranger, les révérends John Cook, Elzéar Taschereau et Patrick Dowd, MM. Christopher Dunkin, M. P. P., Côme- Séraphin Cherrier, Antoine Polette, F.-X. Garneau et Jacques Crémazie. Le surintendant, monsieur P.-J.-O. Chauveau en faisait partie ex-officio. Monsieur Louis Giard était nommé secrétaire-archiviste. Comme on le voit, le Conseil comprenait quatorze membres, dix catholiques et quatre protestants. Il ne fut pas alors divisé en deux comités, tel qu'il devait Vêtre ultérieurement. Mais dès ses débuts il manifesta cet esprit de libéralité dont il n'a pas cessé de donner des preuves.

Animé de dispositions bienveillantes à l'égard de la minorité religieuse, et ayant constaté qu'il serait difficile de trouver, sur divers sujets, des manuels qui pussent être en usage également dans les écoles catholiques et les écoles protestantes, "le Conseil recommanda au gouvernement d'amender la loi pour permettre d'approuver certains livres de classe par un vote de tout le Conseil, et certains autres livres par le vote des membres protestants ou par le vote des membres catholiques seulement et séparément."

M, de La Bruère, après avoir cité cette résolution, la fait suivre de ce commentaire, que nous tenons à signaler: "Cette juste déférence de la majorité catholique* vis-à-vis de la minorité protestante était de saine politique, car au Canada deux grandes races étant appelées à vivre et à se développer à V ombre du même drapeau et dans un même sentiment de loyauté à la couronne d'Angleterre, les circons-

tances exigent une tolérance réciproque, et il importe que chaque groupe de population, tout en travaillant au bien commun, se meuve librement et suivant ses traditions dans la large sphère des intérêts religieux et nationaux. Dans le domaine éducationnel particulièrement, il faut que les volontés du père de famille soient respectées; autrement, et si Von s'inspire de fausses notions sur les droits respectifs de la famille et de V autorité civile, de graves injustices peuvent naître et se perpétuer envers les minorités et créer un grand malaise dans la nation." Ces paroles sont d'une vivante actualité en ce moment où, dans plusieurs provinces canadiennes, on constate les déplorables résultats de la violation du principe considéré avec raison comme fondamental et vital par M. de La Bruère.

Le premier président du Conseil de l'instruction publique fut sir Etienne Taché, de 1860 à 1865. Le second fut M. Côme-Séraphin Cherrier, de 1865 à 1869. Il eut pour successeur M. Jacques Crémazie, de 1869 à 1871. Après celui-ci, M. Cyrille Delagrave présida le Conseil de 1871 à 1875. A partir de cette dernière date ce fut le surintendant qui en fut le président ex-officio.

Après la confédération, ce corps important subit des modifications considérables par la loi de 1869. Le nombre des membres fut porté de quatorze à vingt-et-un, dont quatorze catholiques et sept protestants. Et il fut divisé en deux comités u chacun d'eux ayant la direction des affaires scolaires de chacune des deux grandes dénominations religieuses de la province." Le surintendant était en même temps remplacé par un ministre de l'instruction publique.

Cette nouvelle organisation ne subsista que jusqu'en 1875. Cette année-là, l'honorable M. de Boucherville, premier-ministre de la province, après avoir consulté des hommes sages et expérimentés, fit adopter une loi dont les deux principaux objets étaient de supprimer le ministère

de l 'instruction publique, pour rétablir la surintendance, et remodeler le Conseil. M. de Boucherville fut, sans conteste, Vune de nos plus belles figures politiques. A V illustration de la race, il joignait la rectitude de V esprit, la fermeté des convictions et la noblesse du caractère. La législation de 1875 suffirait à lui assurer la reconnaissance de sa province et de ses compatriotes. En abolissant le ministère de V instruction publique, il voulait "placer renseignement primaire à Vabri des influences plus ou moins dommageables, dans une atmosphère élevée et sereine où ne se feraient beaucoup plus sentir ni V esprit de caste, ni les agitations des luttes politiques." Quant à la réorganisation du Conseil, M. de Boucherville accomplit un grand acte en faisant entrer de droit dans le comité catholique l'épiscopat de notre province. Ce dernier se composait alors de sept évêques. La loi leur adjoignit quatorze laïques, sept catholiques et sept protestants, dont la nomination relevait du gouvernement. Le comité catholique comprit donc quatorze membres, et le comité protestant sept membres. Au fur et à mesure que les évêques deviendraient plus nombreux, par la création de nouveaux diocèses, le Conseil devait s'accroître d'un nombre égal de laïques catholiques et de laïques protestants.

Le système créé par la loi de 1875 est encore en vigueur aujourd'hui. Et le livre de M. de La Bruère nous fait connaître admirablement quels en ont été les bienfaisants résultats. Après avoir lu cette étude consciencieuse et attachante, on n'hésite pas à conclure avec l'auteur: "Quand on examine dans son ensemble l'oeuvre éducationnelle du dernier demi-siècle, il reste acquis que le Conseil et ses Comités ont su accomplir une tâche féconde et rendre de précieux services à la cause de l'éducation."

Ce livre posthume du successeur des Meilleur, des Chauveau et des Ouimet, a été le digne couronnement d'une belle carrière. Après avoir fidèlement servi son pays durant

sa vie, Vhonorable M. de La Bruère a voulu le servir encore après sa mort, en évoquant des souvenirs et en proclamant des principes qui peuvent éclairer et guider les générations actuelles. Issu d'une de nos familles historiques, il a été de ceux qui savent faire une réalité vivante du vieil adage: "Noblesse oblige". Le travail et le dévouement au bien public ont été la loi de sa vie. Journaliste loyal et convaincu pendant près de trente-cinq ans, initiateur d'oeuvres économiques et patriotiques, législateur intègre et éclairé, administrateur et fonctionnaire à la fois traditionnel et progressif, il a donné au nom si beau dont il était l'héritier un nouveau lustre. Le livre qu'il nous a légué est le dernier fleuron d'une couronne d'honneur que les années seront impuissantes à flétrir.

Thomas CHAPAIS

Québec, 16 juin 1917.

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