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A l'abri de ce gouvernement de 1830, la bour-
geoisie, la propriété moyenne, l'industrie, le commerce, tout ce qui vit de paix, se réfugia et se groupa pour éviter la guerre. Ce fut le gouvernement des intérêts alarmés, et aussi des mono'poles et des cupidités égoïstes. Il se forma autour de cette dynastie de surprise et de refuge une petite aristocratie de deuxième race, composée de deux cent mille électeurs, suzerains d'une vassalité de fonctionnaires qu'on appela l'Etat. Des parlements distingués par le talent, des hommes éminents par la richesse, par la parole, par la tribune, par le journalisme, prirent toute la place, place immense, entre le trône et le peuple.
Ces hommes confisquèrent la souveraineté, l'élection, le droit, l'administration, la diplomatie, la pohtique ; ils proscrivirent en haut par envie, ils proscrivirent en bas par peur ; ils monopohsèrent la nation au profit de leurs ambitions, de leur supériorité conquise, de leur importance, de leurs fortunes ; ils tendirent visiblement à une espèce de féodalité des intérêts sous le patronage d'une dynastie pécuniaire.
Leur parti, assez riche pour acheter la France, se grossit quinze ans des émoluments du trésor public, d'où coulait sous toutes les formes ce qu'on a appelé la corruption pohtique, et ce qui n'était en gros que la corruption du bien-être. L'orgueil les saisit avec la richesse; ils eurent l'ivresse un peu insolente des enrichis; ils jouèrent à la monarchie de vieille race ; ils renièrent la révolution qui les avait portés ; ils défièrent le temps ; ils brutahsèrent les réformes ; ils
crurent que le prestige dynastique avait déserté les vieilles races et qu'il les couvrait désormais de la majesté des traditions et de l'inviolabilité du droit divin ; ils se perdirent par l'excès de confiance en euxmêmes et de dédain de la nation qui les subissait.
Un coup de foudre, inattendu pour toat le monde, les réveilla, renversés du trône, désarmés du pouvoir, descendus de leurs dignités, dépouillés de leur crédit et de leurs faveurs, précipités de l'oligarcbie qui leur appartenait à eux seuls, et précipités dans la démocratie qui appartient à tous !
La démocratie, modérée, juste et magnanime, ne se vengea pas, il est vrai, elle ne les insulta pas, elle ne créa pas la chambre ardente des opinions ou dos fortunes; elle les reçut dans son sein, elle les })îaignit , elle leur laissa même presque partout les emj)lois qu'ils occupaient et qui n'étaient point incompatibles avec la sécurité de la République. Ce parti ne subit d'autre dégradation que l'égalité.
ïlres(a ou il rentra bbrement dans l'Assemblée nationale, dans les services publics, dans le conseil d'État, dans la magistrature, dans la diplomatie, dans l'armée. La République ne demanda pas aux hommes les plus compromis dans l'intimité de la dynastie écroulée : « Avez-vous servi la monarchie.^ » mais « Voulez-vous servir la nation :' » Elle ne leur dit pas : « Etiez-vous dynastiques .^ » mais c( Voulez-vous être citoyens ? » Ce sera l'éternel caractère de cette révolution de n'avoir ni accusé, ni proscrit, ni dégradé, ni humilié personne. Le parti de 1850 pouvait donc
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entrer de plain-pied, et sans courber la tête, dans les affaires et dans le gouvernement de la République.
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Mais si cette parfaite justice et si cette parfaite tolérance des institutions nouvelles suffisent à l'immense majorité du parti de 1850, elles ne suffisent pas à quelques hommes aigris de ce parti, des dépossédés de la monarchie. Leur chute est un crime dont ils ne devraient accuser qu'eux-mêmes, car ils sont tombés sans qu'on les ait poussés; mais leur chute est le crime qu'ils ne peuvent pardonner à la République. Cela n'est pas raisonnable, mais cela est natm^el. Les individus condamnés ont un jour pour maudire leurs juges. Les partis descendus du règne doivent avoir un quart de siècle pour accuser le destin. Ces hommes à qui la République en naissant n'a pas jeté une menace, un reproche, une parole amère, une injure, n'ont pas plutôt été relevés par elle de leur douleur et de leur évanouissement devant la catastrophe , qu'ils se sont répandus en amertumes, en accusations, en invectives et en calomnies contre la République qui les avait sauvés, recueillis et abrités de la révolution.
Ils ont imputé et ils imputent avec un odieux acharnement à la République les malheurs, les troubles, les agitations, les gênes, les souffrances, les misères de la crise qu'ils avaient faite, et que la Repu-
blique avait pour tâche et pour gloire de terminer, de régulariser et de réprimer. Ils ont tourné et ils tournent tous les jours en incriminations contre la République les armes dont la République s'est servie pour les protéger contre la terreur, la spoliation , l'insurrection, la démagogie et le communisme. Us mettent à la charge du gouvernement républicain les désordres, les excès et les crimes dirigés dès les premiers temps contre le gouvernement républicain lui-même! Écoutez-les !
Le drapeau sanglant de la terreur que la République a repoussé de la main en découvrant sa poitrine, c'est la République!...
Le communisme que la Répubhque a renié devant les poignards à riIotel-de-Ville , c'est la Répubhque ! . . .
Le joug des clubs que la République a refusé de subir en face de deux cent mille hommes ameutés le 17 mars , c'est la République !.. .
La dictature des démagogues que la République a brisée le 16 avril sur la place de Grève avec quatre bataillons contre cent mille insurgés , c'est la République ! . . .
La guerre universelle de propagande et d'invasion que la République a flétrie, désavouée , contenue , réprimée par ses manifestes aux puissances et par sa dissolution des rassemblements démagogiques d'étrangers sur ses frontières , c'est la Répubhque ! . . .
Le 15 mai , que nous avons étouffé une heure après le crime en ahant cerner et arrêter le gouver-
nement insurrectionnel à riIôtel-de-Ville pour rendre le pouvoir vengé à la représentation nationale , c'est encore la République ! . . .
Ainsi , de tous les crimes, de tous les attentats, de toutes les agitations heureusement réprimés pendant une révolution terriljle. Si le poignard nous avait frappé en défendant ainsi la société et la République, ce poignard dont la République aurait péri serait encore le crime de la République? Voilà >a logique, la justice et la reconnaissance de ces hommes !. ..
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Ce parti est peu nombreux; c'est une cour plutôt qu'un parti; c'est un petit Coè/en^:; à l'intérieur, désavoué et déserté bientôt par la grande massedes hommes sensés et des intérêts intelhgents qui composent sa force dans la politique, dans la haute propriété, dans la haute banque, dans le haut commerce de Paris et des départements. Mais ce parti a la discipline de l'ambition déçue ; il a le génie de la rancune; il aTimplacabilité des ressentiments personnels ; il a la convoitise ardente des positions perdues à reconquérir ; il a des journaux accrédités, habiles, puissants à dénaturer les choses et à démolir les hommes ; il a des fortunes colossales religieusement et honorablement remises par la Répubhque à ses ennemis naturels, et dont le revenu d'une année suffirait, si les élections devenaient jamais vénales, à acheter des élections
anti-républicaines ; il a enfin une clientèle immense de souvenirs, de regrets, de reconnaissances, d'espérances et de fonctionnaires publics qui doivent la conservation de leurs emplois à la modération de la Ré])ublique, mais qui ne pardonnent pas tous à la révolution de les avoir fait un moment trembler sur leurs existences.
Ne vous y trompez pas, le seul danger permanent de la République est dans le parti de la dynastie de 1830. Mais elle a dans d'autres })artis, si elle sait les opposer les uns aux autres, tous lès moyens de conjurer ce danger. Il en est de la politique comme de la chimie dans certains cas : deux dan";'ers ne s'a^r^ravent pas l'un par l'autre^ ils se neutralisent. Je vous le ferai comprendre à l'instant.
ClTAriTRE V.
11 y a en France un autre grand fet" respectable parti, élément politique caressé et subordonné sous les monarchies, élément politique libre , égal aux autres, actif et puissant sous les républiques par son poids dans le suffrage universel : c'est le parti religieux. J'ai tort de dire ;9«rh, je devrais dire simplement conscience; car toute la force d'une foi et toute son aclion dans un pays qui professe la liberté des cultes devraient être conîmées dans la conscience. Je
dis parti pour me servir des fermes en usage, et parce que, en effet, depuis quelques années , certains hommes, selon moi mal inspirés, ont essayé do constituer la conscience de leurs coreligionnaires en parti politique, d'appuyer le levier de Dieu sur les institutions humaines, et de placer l'autel sur le budget.
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Cette opinion se divise donc en deux partis trèsdistincts.
L'un est le parti ])uremerd religieux, qui croit et qui sent comme vous et moi que les gouvernements ne sont que le mécanisme du mode d'existence des peuples, mais que l'âme est dans les religions; que bien croire, bien adorer et bien servir Dieu chacun selon sa foi, sa raison, sa conscience, est la suprême fm et la plus haute dignité de l'espèce humaine; que la perfection desinstitulions politiques est d'être pour ainsi dire une religion en action, une conscience collective en lois, une morale universelle, une profession de foi nationale à l'existence, à la providence, à la souveraineté de Dieu, et aux devoirs qui découlent de cette notion générale de la vérité incréée. La Répubhque est bonne à ce parti en ne soutenant, au nom de l'Etat, aucun des cultes individuels qui prétendent au monopole de l'idée religieuse ou à la propriété exclusive de la vérité; mais en assurant à chaque communion la hberté, l'inviolabihté, le res-
pect et la faveur du gouvernement pour tout ce qui élève et sanctifie l'humanité enlaplaçant en présence de Dieu.
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L'immense majorité du parti religieux catholique entend ainsi, et seulement ainsi, le rôle du gouvernement dans les consciences, le rôle du pouvoir pro-tecteur, rôle de la sentinelle à la porte de tous les temples, pour empêcher qu'on ne les profane, qu'on ne les viole, qu'on ne les corrompe, mais n'y entrant pas lui-même, ou n'y entrant que comme fidèle, nullement comme gouvernement.
A ce titre, qu'est-ce que demande le parti rchgieux catholique.^ Liberté, impartialité, inviolabilité! La République lui en promet et lui en assure plus qu'aucune autre forme de gouvernement; la République lui donne en outre , en se retirant davantage de toute intervention directe et simoniaque dans les cultes, plus d'indépendance, de dignité, de droit naturel à l'association pour propager sa foi ; la Répubhque eniîn l'achemine inévitablement et prochainement à cet état vrai des consciences, réalisé déjà dans tant de démocraties rehgieuses où l'association des consciences pour l'exercice, la propagation, l'entretien de lem* culte, est le seul concordat du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel.
Ce grand et saint parti des consciences rehgieuses n'est donc antipathique en rien à la démocratie et à la
vraie république. Au contraire, il est la démocratie même par sa morale et par sa fraternité surnaturelle ; il est la république même par sa liberté des enfants de Dieu ; il est le socialisme môme par les vertus qui pallient les vices, qui défendent les crimes, qui corrigent les égoïsmes, qui tempèrent les abus inséparables de toute société. Un peuple libre ne peut se gouverner que par sa conscience. Ce parti est la conscience de la République. Liberté donc! association! inviolabilité ! respect et faveur morale à ce parti; mais séparation graduelle et logique de l'Eglise et de l'État.