CHAPITRE VIL
Il y a enfin, dit-on, un parti bonapartiste. Je le dis, mais je ne le crois pas. Les nations sont logiques au fond dans leurs inconséquences mêmes et dans leurs folies. Un parti répond toujours à quelque chose d'instinctif et de fondamental dans un temps et dans un pays.
Je comprends le parti républicain ; cela répond à l'amour de la liberté, au besoin d'unité dans le peuple, devenu égal à lui-même, à la passion du progrès dans les institutions qui doivent constituer la démocratie, cette vertu progressive des temps modernes.
Je comprends le parti légitimiste ; cela répond au sentiment traditionnel du droit, de l'hérédité, de la
fixité, de l'aristocratie dans une monarchie d'habitude.
Je comprends le parti de la monarchie de 1850 ; cela répond à la révolution d'un côté, à la royauté de l'autre. C'est un contre-sens, mais cela a l'air et la durée d'une transaction.
Je comprends le parti religieux ; cela répond à la conscience.
Je comprends même la faction pseudo-catholique dont nous venons de parler , cela répond à la superstition et à cet instinct de domination qui a de tout temps dévoré les sectaires.
Mais un parti impérial bonapartiste en ceternps-ci, à quoi cela répond-il ?
Est-ce à la révolution.^ Napoléon l'a refoulée jusque dans le despotisme.
Est-ce à la liberté ? Il l'a tuée.
Est-ce à la démocratie ? Il l'a masquée en courtisans, et il lui a donné des titres de noblesse et des apanages.
Est-ce à la conquête? Il n'a pas pu en conserver une, et la conquête, refoulée deux fois avec lui jusqu'à Paris, a laissé la France murée par la coalilioa du monde.
Est-ce à la monarchie tempérée et constitutionnelle? Mais il n'a tenté que la monarchie militaire.
Est-ce à la tradition ? Mais il était un homme nouveau.
Est-ce à l'avenir? Mais il n'avait pour manie que d'exhumer le passé et de ressusciter Charlemagne.
Je ne vois rien, excepté la gloire.
Et en effet, c'est la gloire seule qui peut correspondre en France aujourd'hui à une ombre de parti bonapartiste. Mais s'il y a quelque chose de personnel au monde, c'est la gloire ; pour retrouver la gloire, il faudrait ressusciter Napoléon et lui vouer de nouveau le sang de trois millions d'hommes pour reconquérir quoi ? V invasion.
Il n'y a donc pas de parti proprement nommé parti bonapartiste.
Voici ce qu'il y a : un long et glorieux éblouissement du nom de Napoléon dans l'œil du peuple, éblouissement honorable et compréhensible, une puissante popularité posthume pour ce nom qui a popularisé nos armes, éblouissement tel qu'au moment où on a dit au peuple : Choisissez un président pour votre Répubhque, le peuple n'a eu qu'un nom dans la bouche pour désigner, non un empereur, mais un citoyen d'un nom européen.
Voilà le vrai.
Que quelques hommes arriérés d'années ou aveuglés de plagiais affectent de s*y tromper et qu'ils disent: le peuple s'est voté un maître, je le comprends, mais c'est l'illusion de leur mémoire pour l'empire qui les trompe. Non ; le peuple s'est voté une gloire, une tradition imposante, un nom compté et redouté en Europe en tête de la Répubhque. Voilà la vérité.
Du dénombrement sincère de tous ces partis, que résulte-t-il à vos yeux? qu'il y en a trois ou quatre très-peu républicains et très anti-républicains, et un seul très-faible et très-divisé pour la République, et que, par conséquent, la République va s'écrouler dans sa minorité imperceptible, et rendre la France à la lutte orageuse des dynasties ou aux convulsions de l'anarcbie ?
C'est ainsi que raisonneraient des enfants ou des géomètres.
Eh bien ! ces enfants se tromperaient aux apparences, et ces géomètres se tromperaient aux calculs de majorité et de minorité. Ce ne sont pas les fortes majorités qui constituent et qui font durer les gouvernements libres commue les Républiques, c'est l'équilibre des partis. Un seul parti en immense majorité comme on vous le demande, fût-ce un parti de républicains, aurait bientôt anéanti la liberté et dévoré la République pour en faire une tyrannie à son usage. Piusieurs partis, au contraire, opposés les uns aux autres, antipathiques entre eux, inconciliables si vous les mettez seuls, face à face, mais pouvant se combiner avec d'autres partis et s'entendre avec eux sur un terrain commun pour disputer la place au parti adverse, forment une com • binaison de forces, de volontés, de répugnance, d'alliances , de concours forcé éminemment favo-
LE CONSEILLER DU PEUPLE. 6i
rable à la fondation et au maintien d'une république de liberté.
Le trône est une place vide au milieu de tous ces partis, qui peut-être ont une secrète envie de l'occuper, mais qui ont encore une jilus grande horreur de le voir occuper par le parti contraire ; ainsi, ils le gardent vacant et renversé éternellement entre eux, de peur qu'il ne serve de siège au pouvoir de leurs adversaires. Tous amis de la monarchie, si vous voulez ; tous plus ennemis da la monarchie d'une autre dynastie que la leur; tous ennemis de la République par goût, si vous voulez encore ; tous amis de la République par nécessité, parce que la République exclut leurs ennemis du trône. Voilà la combinaison de 1848! voilà l'heureuse fortune de la démocratie! voilà l'équilibre qui a sauvé, qui sauve et qui sauvera longtemps la République, assez longtemps du moins pour qu'elle ait passé les premières années de son existence, qui senties années de crise, de faiblesse et de convulsions pour les institutions qui se fondent comme pour les êtres qui essayent de vivre.