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Le conseiller du peuple

Lorsqu'après une révolution consommée en quelques heures sous les pieds d'une monarchie imprévoyante, d'une armée immobile, d'un gouvernement pétrifié, et d'une bourgeoisie qui battait des mains, quelques hommes d'opinions diverses, hardis, dévoués et confiants se jetèrent à la tête de la révolution sans guide et sans modérateur, s'intçr-

posèrent entre les vainqueurs et les vaincus, et proclamèrent provisoirement la trêve entre les partis, sous le nom de République. Lorsqu'à ce mot, les armes tombèrent de toutes les mains, les excès furent prévenus, le sang s'arrêta comme par enchantement, les vengeances et les haines se changèrent, pendant trois mois de dictature, en un embrassement pacifique de toutes les classes, par toutes les classes en France; lorsque la paix extérieure fut préservée par une attitude sans forfanterie, mais sans faiblesse, lorsque la France électorale fut convoquée librement et tout entière au choix de son gouvernement définitif; lorsque l'armée fut réorganisée et accrue de cent mille hommes, défenseurs aussi disciplinés de l'ordre au dedans que de l'honneur au dehors ; lorsqu'enfîn la France, représentée par l'unanimité de ses citoyens sans acception de parti, proclama par la voix de son Assemblée constituante qu'elle adoptait les institutions républicaines, et que pas unfc voix même isolée ne se leva de cette vaste nation libre pour protester contre cette élection du gouvernement républicain; que se passa-t-il dans le cœur et dans l'intelligence des amis de la dvnastie tombée en France?

Voici ce qui s'y passa : il n'y en eut pas un, noble, bourgeois, industriel, grand ou petit, qui ne se dît à lui-même, et qui ne dit à ses amis et à sa famille : « Rendons grâces à Dieu et rendons justice au peuple ; une grande révolution, une de ces comètes sociales que Dieu montre de temps en temps aux empires pour leur faire craindre la nuit suprême, vient de passer sur nos têtes et nous sommes encore debout! et pas une goutte de sang n'a coulé, et pas un cheveu de nos fronts n'a été enlevé ! et pas un de nos foyers n'a tremblé, et pas un arbre de nos champs ou un meuble de nos demeures n'a été déplacé! nos vies, nos biens, nos familles, nos lois civiles, nos religions, nos prêtres, nos temples, nos frontières sont en sûreté et plus inviolables qu'avant, si nous savons être à la fois citoyens, courageux et raisonnables. Le peuple improprement appelé de ce nom, à l'exception de quelques écumeurs de tempêtes, est aussi raisonnable, aussi

modéré, aussi intelligent de la société que nous; il ne nous demande que de la bonne volonté , de la bienveillance, du travail, du progrès compatible avec l'inviolabilité des propriétés, des répartitions plus douces et plus fraternelles d'impôt, des institutions d'assistance, le droit de vivre ; et quand les sectes faméliques ou terroristes viennent à l'Hôtel-de- Ville demander au gouvernement provisoire la tyrannie de l'impossible, ce peuple se lève en masse comme au 16 avril et au 15 mai, et entoure d'une armée invincible les défenseurs de la société, de la propriété, de la vie des citoyens. On n'a pas besoin de lui souffler son mot d'ordre, il le trouve de lui-même : Vive celui-ci ! Vive celui-là! Vive l'ordre ! A bas le communisme ! Souvenez-vous de cette résurrection de la société armée autour de l'arc de triomphe de l'Étoile le 18 avril! des millions de voix jetèrent ce cri en l'appuyant du retentissement de leurs armes contre leurs poitrines. Peuple, nobles, prêtres, propriétaires, bougeoisie, industriels, commerçants, rentrèrent dans leur maison le cœur soulagé du poids d'un cauchemar socialiste et en se répétant les uns aux autres : « Cette révolution est » un phénomène nouveau dans l'histoire, ce peuple

s> est aussi sensé et aussi magnanime qu'il est fort, » rendons-lui justice pour justice, raison pour rai- » son, amour pour amour ; faisons les sacrifices de » notre côté à la nécessité, un pas vers lui puisqu'il » en fait tant vers nous! Reconnaissons ses droits » en tant qu'ils n'empiètent pas sur les droits des » autres, n'insultons pas l'avènement de sa démo- » cratie, acceptons de bonne foi et de bonne volonté » sa République ; car à qui l'a-t-il confiée en majo- » rité et d'urgence dans le gouvernement? A qui » va-t-il la confier dans sa représentation nationale ? » C'est à des nobles, à des bourgeois, à des proprié- » taires, à des industriels, à des écrivains, à des » militaires, à des administrateurs, à des évêques, à » des prêtres, à des négociants, à des ouvriers de y> tous les travaux intellectuels, c'est-à-dire encore » à nous ! Quel traité de paix en actions ! et que » nous serions coupables si nous ne prenions pas y> avec loyauté et avec reconnaissance la main qu'on » nous tend! Non, jurons de maintenir,de défendre, » d'aimer et de féconder cette République de » réconciliation entre les opinions et entre les » classes! »

Voilà, je vous le répète, ce que se dit la France conservatrice et propriétaire pendant les quatre premiers mois de la République. Elle était juste et prudente alors, parce qu'elle venait d'échapper miraculeusement à une grande catastrophe, et que la terre lui paraissait à peine raffermie sous ses foyers.

Un sinistre événement, l'insurrection des ateliers nationaux en juin, dont on a voulu faire une conspiralion politique préméditée par le peuple et tramée par des chefs démagogues, et qui n'était qu'une sédition de l'oisiveté, une fermentation sanglante de cet entrepôt de misères, de vices et de vagabondage qui ne voulait pas être dissous, vint seul contraster douloureusement avec cet esprit de concorde nationale. C'était un accès funeste mais isolé de démagogie. Cet accès terrible mais vaincu prouva que tout le reste de la France était unanime contre l'insurrection prolétaire, car elle se leva tout entière pour l'étouffer.

Alors encore la classe moyenne reconnaissante de ce concours spontané du peuple qui accourait à Paris pour la défendre et soutenir Tordre social, se répandit en effusion de bons sentiments, se serra à la République comme au seul faisceau assez puissant pour protéger la société en réunissant toutes ses forces. Elle se garda bien de chercher à rétrécir le gouvernement autour d'un trône quelconque, nécessairement cofitesté et secoué par d'autres prétendants monarchiques. Elle sentit qu'il n'y avait union possible que dans la démocratie franchement acceptée. Un peuple de démocrates contre une poignée de démagogues et de sectaires du communisme : voilà sous quel aspect la situation lui apparut. C'était et c'est encore la vérité.

La majorité, ou plutôt la presque unanimité de

l'Assemblée constituante , expression véritable , parce qu'elle était unanime et spontanée, de la France, ne songea qu'à raffermir la République en la régularisant. Toute révolution est un écroulement. Le premier devoir du gouvernement qui lui succède est de tendre à .un ordre nouveau à travers ce chaos de décombres, et de fonder des institutions politiques sur les bases demeurées solides de la société. C'est ce que les partis anarchiques, par inintelligence ou par routine, appellent sottement réaction. C'est absurde; montrez-moi donc dans l'histoire un gouvernement qui ne soit pas une réaction contre le néant où une révolution jette un moment le pays.

Mais cette réaction que j'approuve, et à laquelle j'ai participé dès le lendemain de février moi-même, était une réaction contre l'anarchie et nullement une réaction ou un reflux contre la République.

Tant que dura l'Assemblée constituante, cette réaction toute naturelle, toute créatrice de l'ordre nouveau, toute légitime, fit faire des progrès quotidiens à l'ordre sans attenter à la démocratie et même sans blasphémer contre une constitution d'urgence, improvisée, insuffisante et corrigible.

La bourgeoisie, sensée, modérée et prudente, suivit l'Assemblée constituante dans cette ligne. La nomination du président de la République, en constituant fortement le pouvoir exécutif, maintint ce bon esprit à Paris et dans les départements.

L'Assemblée législative, au moment de son installation, parut animée de la même sagesse. Un ministère de fusion, présenté comme gage de confiance par le président aux anciens amis de la monarchie écroulée, et acceptable par les républicains modérés, personnifia avec courage, avec sagesse et avec loyauté cet esprit de fusion.

Mais déjà la classe dépossédée du pouvoir dynastique, rassurée par cinq cent mille hommes, par une présidence qui lui semblait le germe possible d'une royauté, parle nombre de boules dans l'urne, par l'ordre graduellement rétabli, par le silence des clubs, par la déroute du 13 juin, par le discrédit trop mérité du socialisme ridicule et du terrorisme odieux, commençait à manifester des aspirations téméraires à la confiscation de la République et à la restauration de sa demi-monarchie à elle, monarchie sans droit divin et sans droit populaire,

monarchie d'expédient et non de principe. Les

meneurs, n'osant pas prononcer ce nom de monarchie d'Orléans en une seule syllabe, ne prononçaient que la moitié du mot. Il leur fallait la main d'un parti autre que le leur pour casser les vitres; on entrevoyait clairement qu'ils sollicitaient la main du parti (s'il y a un parti) impérialiste. Cette affectation faisait éclater des ombrages injustes et fâcheux contre le pouvoir exécutif, suspect de pactiser avec les arrière-pensées, quand il ne cherchait qu'à les rallier toutes à la cause générale de l'ordre. La nation, encore troublée des folles menaces du socialisme et impatiente de reconstituer dans le pays des conditions même irréfléchies d'ordre à tout prix, laissait dire et faire, contente de tout, pourvu qu'on chassât de son horizon le fantôme de l'anarchie. On n'apercevait encore aucun danger sérieux pour la République elle-même. On se disait seulement (et cela est vrai au commencement d'un gouvernement nouveau et dont la base est large comme le peuple), on se disait : a II faut exagérer les conditions de force pour le pouvoir et de sécurité pour les citoyens. Ces premières années des gouvernements populaires doivent avoir presque la vigueur et l'attitude des dictatures dans les assemblées nationales.

Quand la clef de voûte est posée, que le ciment est lié, on ôte le cintre et on relâche les institutions.»

Donc on laissait faire, sans s'alarmer, la réaction naturelle, la majorité, reflux un peu monarchique, le pouvoir exécutif, faihle encore et obligé de se fortifier par les armes, les lois, par l'administration. Ceci prouve bien l'admirable intelligence de la France et sa volonté d'être gouvernée. Elle laisse aller avec l'indifférence de la sécurité les oscillations successives de la révolution jusqu'aux limites de l'anarchie et de la réaction, jusqu'aux limitesdela contre-révolution, sans se troubler. Puis, quand ces oscillations naturelles menacent de dépasser le but et de sortir des bords, la France se lève, se porte du côté opposé à celui où penchent les choses et rétablit l'équilibre. C'est ce que nous avons vu vingt fois depuis le 24 février. On dirait que, semblable à l'astre qui gouverne les marées de l'Océan, une plan te invisible, mais sensible et intelligente, gou-

veme et soulève ces flux et ces reflux de la mer de l'opinion. Nous en voyons un exemple de plus en ce moment. Que les faibles tremblent ou que les habiles feignent de trembler, mais que la société se rassure, la France est là !

Depuis six semaines cette réaction, d'abord légitime et utile, a changé de caractère. Encouragée par l'apparente complicité de l'esprit public, elle a passé les bornes prescrites et semble menacer par son attitude, par ses paroles, par ses journaux, la République elle-même.

C'est une chose curieuse et nouvelle dans l'histoire des gouvernements que les excès de dénigrements, d'injures, de calomnies, d'outrages et de violences auxquels les journaux spécialement adressés à la classe dépossédée du trône et patronés par ses anciens familiers, se portent depuis quelque temps contre la Constitution, contre l'Assemblée constituante, contre la souveraineté du peuple, con-

tre la République sous toutes ses formes. La République les tolère, et elle fait bien. Qui dit République dit tolérance. Si la République n'est pas l'air libre des opinions, elle n'est rien. C'est une forme de gouvernement où tout se contredit, se montre au grand jour et s'évapore librement du cœur et de l'âme de tout le monde. Voilà pourquoi, sauf les appels à l'insurrection, nous sommes d'avis que la tolérance républicaine admette tout sans se fâcher et sans réprimer dans l'ordre de la presse ou de l'opinion écrite (car, pour l'opinion en action, c'est-à-dire les clubs, nous ne pensons pas de même; où commence l'acte, commencent le droit et le devoir de tout gouvernement policé).

Tant que ces menaces et ces violences du journalisme des opinions libres contre la République n'ont éclaté que dans les journaux de ces différentes factions anti-républicaines, le mal n'était pas grand ; c'étaient les murmures lointains qui présageaient

les chocs, qui révélaient les haines, qui trahissaienl les espérances, qui avertissaient la France de se prémunir contre les dangers éventuels dont ses institutions pourraient être un jour menacées. Le gouvernement n'était pas responsable du langage des adversaires impatients de la République.

Mais bientôt un nouveau symptôme s'est révélé, qui adonné plus de gravité à ces menaces des partis hostiles et plus de préoccupation aux véritables opinions d'ordre, c'est-à-dire à celles qui veulent défendre la seule base actuelle, large, solide et possible de l'ordre aujourd'hui, la Constitution républicaine et démocratique dans le sens modéré et conservateur du mot.

Ce symptôme, c'est le ton, ce sont les ambiguïtés, ce sont les dénigrements amers, ce sont les insinuations transparentes, ce sont les aspirations extraconstitutionnelles, ce sont les rélicences intelligibles, ce sont les demi- mots significatifs de certaines

feuilles politiques, et entre autres du journal te Napoléon, feuilles qui paraissent à tort ou à droit, je n'en sais rien, mais qu'on laisse au moins passer imprudemment pour des transpirations politiques des pensées du pouvoir exécutif. Tant que les répugnances à la République et les appels directs à la haine et au mépris de cette institution ne partent que des partis, rien de plus naturel et rien de moins alarmant. Mais quand le public déconcerté croit entendre ces répugnances, ces accusations et ces appels partir de la sphère même du pouvoir à qui il a confié ces institutions, alors il s'étonne, il s'inquiète, il se trouble à bon droit, car il se dit : « Mais qui donc trompe-t-on ici ? ou mon pouvoir exécutif lit ce qui s'écrit autour de lui et ce qui est de nature à le compromettre, ou il l'ignore. S'il l'ignore, il est donc mal servi par ses ministres ; et s'il le lit sans le faire désavouer il est donc trop indulgent pour ceux qui croient le flatter en lui immolant la république;

il a donc la plus noble, mais la plus dangereuse des faiblesses pour un pouvoir, la faiblesse de l'amitié. Qu'il s'informe, qu'il écarte, qu'il réprouve ces dangereuses solidarités de plume ! Un pays qui pourrait croire que les arrière-pensées conspirent contre la

nature de son gouvernement dans le sein de son gouvernement lui-môme, serait un pays perdu; car la moitié de ce pays, croyant voir une conspiration même en espérance dans le gouvernement contre les institutions, conspirerait impunément, et pour ainsi dire légalement, à l'ombre du pouvoir exécutif, le renversement des institutions, et l'autre moitié de ce pays, croyant voir une conspiration dans le gouvernement contre les institutions qu'il veut défendre, verrait un ennemi dans son pouvoir exécutif et se jetterait dans les factions pour échapper aux trahisons imaginaires. »

Situation absurde et ruineuse qui n'exista que quelques mois avant le 10 août entre Louis XVI, entouré d'ennemis (le la constitution de 1791, et la nation voyant en lui une perpétuelle intention de revenir sur cette constitution ; ou qui n'exista qu'à la fin du Directoire, quand Sieyès, membre et chef du gouvernement républicain, conspirait, dans la rue de la Victoire, un 18 brumaire éventuel et métaphysique avec Bonaparte.

Nous ne voulons vous citer qu'un exemple de cette croisade de paroles contre la République, prêchée tous les dimanches par ce journal qui compromet, non la pensée sans doute, mais le nom de famille du pouvoir exécutif : le Napoléon.

On y lisait dimanche dernier :

« Pourquoi n'y a-t-il pas de républicains au pou- » voir?

» Parce qu'il n'y a pas de républicains vrais, de » républicains comme une république en exigerait, d de républicains qui aient des idées républicaines, » des sentiments républicains

» A qui renvoyer le crime des violences commises » sur tant de points du territoire et à Paris même, » sur les barricades de juin 1848, si ce n'est à ces » républicains?

» Où sont les républicains sincères qui honorent » la religion et ses ministres, qui respectent les lois » de l'Église ?

« Non, il existe pas de républicains pratiquant,

» de cœur et d'esprit, les idées républicaines, les y> sentiments républicains »

Suit une longue énumération de tous les griefs vrais ou supposés que les partisans tombés de la monarchie de juillet, renversée par eux-mêmes, ont accumulés après coup contre le gouvernement de février, sans distinction de ceux qui sauvaient la patrie et la société, et de ceux qui s'efforçaient de tout perdre, des démocrates modérés et courageux au pouvoir ou des démagogues effrénés des clubs au dehors, des défenseurs ou des assaillants de Tordre social.

« Qu'a-t-on vu alors ? » s'écrie le publiciste accusateur des deux pouvoirs qui ont remis à ses amis la société sauvée dans leurs mains, « Qu'a-t-on vu ici ? Qu'a-t-on vu là? » Et il se répond à lui-même par une série de fautes ou de crimes dont il fait rejaillir la honte sur ceux-là mêmes qui les ont combattus, déjoués ou vaincus. Enfin, oubliant ou feignant d'oublier la paix fièrement eténergiquement maintenue avec l'Europe pendant les quatre premiers mois, c'est-à-dire pendant l'époque même de la eonvulsion du monde, et oubliant ou feignant d'ou-

blier le sang des meilleurs républicains, héroïquement versé aux journées de juin sur les barricades, pour faire rempart de leurs corps à la société contre la démagogie armée, il va jusqu'à dire :

a On a vu les gouvernements défiés au nom d'un principe belliqueux : et tandis qu'on chantait la fraternité dans les rues, on voyait organiser l'hostilité depuis Bisquons-tout jusqu'à Bade et au delà. Était-ce encore là delà diplomatie républicaine ? »

» On a vu l'état de siège prévaloir par la volonté des chefs du parti purement républicain, sur les lois politiques, civiles et criminelles, que le pays était habitué à respecter depuis 1801!... » 1801!... Quelle date pour rappeler à la nation l'inviolabilité de ses libertés politiques, civiles et criminelles, que la date où, à la suite d'une violence de baïonnettes faite à sa souveraineté, la nation française fut mise elle-même quatorze ans en état de siège, depuis Hambourg, Rome et Madrid jusqu'à Paris !...

« Mais qui ôtes-vous ? pourrions-nous dire à l'or-

gane si mal informé ou si superbe de toutes ces accusations contre les deux premiers gouvernements républicains et contre la France elle-même dans la personne de son Assemblée constituante. Qui êtesvous pour prendre ainsi le fouet de Cromwell à la main dans la plume du publiciste, et pour chasser comme une bande d'ivrognes ou de sycophantes, de leur place bonne ou mauvaise dans l'histoire, les citoyens modestes, mais dévoués, qui ont affronté avant vos amis d'aujourd'hui les vagues de la tempête populaire, qui ont reçu les premiers assauts, qui ont détourné les premiers débordements, qui ont bravé le plremier feu, qui ont déblayé les premières ruines, qui ont accepté les premières et les plus suprêmes responsabilités sur leurs poitrines et sur leurs noms ?

» Où étaient-ils ces ouvriers de la dernière heure ? Où étiez-vous vous-mêmes, héros posthumes des grandes crises qui ont porté au pouvoir celui que vous croyez servir, homme qui a trop de cœur pour se laisser grandir par des petitesses et des injustices, comme celles que vous lui offrez en propitiation ?

» Où étiez-vous, vous et vos amis, quand la monarchie s'écroulait inopinément sur nous le 24 fé-

vrier, et que ses décombres menaçaient d'engloutir vos familles, vos foyers, vos temples, vos propriétés, vos mœurs, si personne n'avait eu l'inspiration et l'audace de se jeter dans la mêlée et dans la poussière, de tendre la main pour soutenir ce qui restait debout et de donner la République au peuple pour l'arracher à la démagogie par la liberté ?

» Où étiez-vous, vous et vos amis, quand on éteignait le foyer qui allait tout dévorer avec des paroles et en s'y précipitant ?

» Où étiez-vous, quand on marchait sur les vagues, comme l'apôtre, sans enfoncer, parce qu'on avait la foi comme lui en Dieu et la foi dans le bon sens du peuple ?

»Oà étiez-vous, quand on repoussait du berceau de la République ces symboles néfastes de 93, présentés trente-six heures de suite à la pointe des sabres et des baïonnettes ?

» Où étiez-vous quand on désarmait la révolution de tout crime, môme futur, en abolissant les procès de vengeance et les échafauds ?

» Où étiez-vous, quand on créait la garde mobile, en faisant sortir l'ordre armé des éléments mêmes de la Révolution ?

» Où étiez-vous, quand on osait dire à la France en ébullition contre les traités et impatiente de déborder de ses frontières : « Vous resterez en paix pour rester innocente et inviolable dans le droit républicain ; » et quand on osait dire à l'Europe : « Nous vous respecterons, si nos principes ne s'en tre-choquent pas par votre faute là où nos droits et le droit de nos alliés seraient engagés ? »

» Où étiez-vous, quand le gouvernement que vous accusez des conspirations tramées contre lui dissolvait l'expédition démagogique dp Risquons -tout, internait les réfugiés allemands de Bade, offrait ses forces à la Savoie, pour réprimer de sa propre main l'invasion déloyale et réprouvée de Chambéry par des échappés des clubs de Lyon ?

« Où étiez-vous, quand on réorganisait une armée de cinq cent mille hommes en trois mois, loin de Paris, pour conserver la discipline et pour éviter l'effusion du sang, mais prête à y rentrer aussitôt que la nation elle-même y rentrerait avec la représentation nationale ?

« Où étiez-vous, quand, après trois mois de dictature heureuse quoique désarmée, cette dictature abdiquait malgré la démagogie et malgré les clubs,

entre les mains de son seul et légitime souverain évoqué par elle, l'Assemblée nationale ?

» Où étiez-vous aux grands soulèvements du peuple en mars et en avril, quand on s'enfermait à l'Hôtel-de- Ville , cerné par les conscriptions du socialisme et des clubs, et qu'on se disposait à mourir plutôt que de remettre le gouvernement à la démence ou à la terreur ?

» Où étiez-vous au 15 mai, quand après une surprise déplorable de l'Assemblée encore découverte, on soulevait Paris d'une sainte indignation et on marchait à la tête de son infatigable population * pour reconquérir le gouvernement des hommes de bien sur l'Hôtel-de-ville ?

» Où étiez-vous aux journées sinistres de juin, quand le gouvernement que vous accusez, après avoir nommé un chef militaire et appelé plus qu'à temps les troupes, montait à cheval à la tête des premières et des dernières colonnes de la garde nationale, de la garde mobile et de la ligne, pour offrir du moins son sang à la société en péril ?

» Où étiez-vous, quand il reconquérait Paris sur la barbarie,et quand,après l'avoir reconquis,il mettait, par la main du général qui avait combattu

sous lui et après lui, la sédition bouillonnante encore en état de siège ?

» Où étiez- vous quand ce second gouvernement de la République déjà assise, représentée et défendue, préparait la Constitution, dont le pouvoir exécutif actuel est sorti tout armé, tout organisé, tout servi, sans autre peine que de penser, de donner un ordre à cinq cent mille hommes et d'être honoré et obéi ?

» Il me semble que ce sont là des actes de la révolution, de la République, des dictatures, des pouvoirs successifs, de l'Assemblée constituante, des ministres, des orateurs, des généraux de l'armée, de la garde nationale, de la nation elle-même qui mériteraient un peu moins de dédain de la part de ces publicistes de l'oubli. Il me semble aussi que dénigrer et calomnier tout le passé de la République, ce n'est pas le moyen de donner foi dans son avenir. »

Non, ce ne sont pas là des conseils utiles à donner

à la classe conservatrice en France ; on l'exalte ainsi et on la trompe. On lui dit : « Voilà une forêt de baïonnettes; embusquez-vous impunément derrière et insultez de là sans danger le gouvernement qui vous a sauvé et qui pouvait seul vous sauver depuis février. » Cela n'est ni juste, ni généreux, ni prudent. Car, qui vous dit que tel ou tel autre gouvernement que vous rêvez pourra vous sauver encore, vous sauver longtemps, vous sauver toujours? N'y avait-il pas aussi une forêt de baïonnettes autour de Charles X la veille des journées de juillet ? une forêt de baïonnettes autour de Louis- Philippe la veille de février ? Des baïonnettes ne prouvent rien et ne sauvent rien : ce sont les idées qui sauvent, et c'est la sagesse qui maintient.

Les idées, les tendances et les colères de la classe conservatrice en France, depuis deux mois, sont l'inverse des idées, des tendances et des modérations qui peuvent et qui doivent la sauver.

Vous devriez vous dire tous les jours : « Nous avons été préservés en février d'un cataclysme tel que les siècles n'en présentent pas de pareil à l'imagination d une société ! Notre gouvernement s'était tout à coup affaissé sur sa base, menaçant de nous

II!. 1 bis.

2<i LE CONSEILLER DU PEUPLE.

engloutir dans le vide que la chute soudaine d'un gouvernement creuse toujours autour de lui. La Révolution française reprenait un de ses accès de croissance dix-huit ans comprimés, mais qui pouvait devenir, par sa longue compression môme, un accès de démence sociale et de démagogie sans pitié. La question fondamentale sur laquelle repose le monde ancien et nouveau, la question de la propriété était soulevée et agitée depuis ces dix-huit ans dans les livres, dans les journaux, dans les sectes, dans les sociétés secrètes et armées, elle était résolue théoriquement cbntre nous. La guerre sourde au capital était proclamée; la nature industrielle plus qu'agricole de la France nouvelle, en créant des milliers d'ateliers, d'usines, de fabriques, en y recrutant, sans mesures et sans prévoyance, un peuple affamé parle moindre chômage, fanatisé par l'amour du gros salaire et aiguillonné par le contraste du grand luxe et des grandes misères, avait aggravé la situation. Une crise commerciale tous les jours croissante, depuis quinze mois, une disette d'un an qui avait fait sentir la faim et exporter le capital, la compliquait et l'envenimait encore. Un prolétariat immense, impatient, tra-

vaiiré, discipliné en partie par les chefs de sectes, se trouvait armé et vainqueur en face de la société propriétaire, découverte et momentanément désarmée. A quelles exigences, à quelle folies, à quelles spoliations, à quels excès ne pouvaient pas se pôrter, s'ils l'avaient voulu, ces soldats des Marius du socialisme, heureusement plus sages et plus intelligents que leurs chefs ? A quelles concessions forcées n'aurait pas condescendu la classe conservatrice et propriétaire pour préserver ses lois sociales, ses droits acquis, ses capitaux décimés, ses champs enviés, ses foyers gardés par la seule innocence de ce peuple? fi \

« Eh hien, tous ces fléaux ont été écartés de nous, de nos enfants, de nos familles, de nos foyers, et par quel moyen? Parla légitime espérance donnée à ce peuple, à ce prolétariat, modéré, humain, intelligent par excellence alors, que la société respectée et gardée par lui se souviendrait de sa modération ; qu'une fois qu'elle serait reconstituée en gouvernement fort, elle rendrait justice, honneur et amour à cette patrie du peuple non possédant ; qu'elle adoucirait pour lui, autant que possible, les dures conditions d'inégalité forcée que la nature et le

temps ont établies entre les hommes ; qu'elle lui prodiguerait non les folies du socialisme radical, mortelles à tous et surtout aux prolétaires, mais renseignement, le secours, le travail, l'assistance, la fraternité du sentiment sous toutes ses formes ; qu'elle n'essayerait pas de lui ravir sa République et son droit de suffrage universel, cette garantie de toute justice, ce gage de toute égalité pratique, cet instrument de tout progrès; en un mot, que la classe possédante, inviolable, et la classe non possédante, aidée et assistée, se fondraient comme elles doivent le faire en un seul peuple, en une seule famille unie parle cœur, où les aînés du bien-ôtre, du capital et de la civilisation servent de tuteurs à ceux qui sont nés après eux aux droits communs, et leur tendent la main pour les élever à la même dignité de citoyens, à la môme aisance relative de propriété ou de travail. »

— Voilà ce que vous vous disiez alors, et voilà ce que vous devriez vous redire tou6 les jours si vous

voulez, par un traité de paix sincère et durable, prévenir des révolutions sociales moins modérées, moins bien dirigées peut-être que la révolution que vous venez de traverser. La paix ou la guerre, le travail ou le marasme, Tordre ou l'anarchie, l'amélioration des conditions sociales de tous ou des accès renouvelés d'anarchie, suivis de l'écroulement des industries, des fortunes, des existences, sont tout dans ce mot : Fusion des classes, concorde des intérêts, transaction amiable et juste entre les droits réciproques, concessions des deux parts à la société, nécessaires aux prolétaires comme aux possédants.

Or, sont-ce là les tendances qu'on vous inculque ? les sentiments qu'on vous souffle? le langage qu'on vous prête depuis six semaines dans les journaux que vous soldez et dans ces réunions de flatteurs de vos ressentiments et de vos rancunes que vous encouragez de vos applaudissements? Sont-ce là les vérités sévères qu'on vous présente dans ces pam-

phlets, dans ces libelles effrontés, dans ces satires ménippées de la République et du peuple bonnête que vous faites réimprimer par souscriptions pour prêter des ailes à de hideuses calomnies contre ceux qui gardaient vos vies et vos portes ? Sont-ce là les modérations, les justices, les reconnaissances, les réciprocités de bon vouloir dont vous nourrissez l'opinion pour qu'elle se tempère et se calme par la conciliation des deux moitiés du pays? Sont-ce là les actes de foi que vous faites pour rassurer l'esprit inquiet des masses sur la conservation de cette République qui fut le traité de paix entre vous et le prolétariat ? traité de paix que vous baisiez alors et que vous croyez pouvoir bafouer et déchirer si témérairement aujourd'hui?

Ah ! je ne sais pas jusqu'où vos meneurs et vos flatteurs vous pousseront dans cette voie fatale. Je ne sais pas s'il viendra un joui- où, après vous avoir ainsi enivré d'une force matérielle et précaire, où, après vous avoir fait perdre la mémoire, ils vous feront perdre le sens commun et vous porteront au dernier acte de suicide et à la dernière folie, à la folie d'une confiscation subreptice et violente de la démocratie punie d'avoir été modérée et loyale. Mais

ce que je sais, c'est que, si vous tous prêtez plus longtemps à ces adulations lies parasites de tous les régimes., ils vous mènent i à, tpois mois d'un faux triomphe et ensuite à des abtmcs où la République modérée, si honnie aujourd'hui par vous, vous apparaîtra comme un rivage de salut que vous n'auriez jamais dû quitter et que vous ne pourrez peut-être jamais de nouveau atteindre.

Réfléchissez pendant qu'il en est temps encore ! Je n'ai aucun intérêt à vous tromper ; je suis de vous et avec vous ; mes foyers sont les vôtres ; j'ai vu de plus près que vous, par le hasard d'une révolution qui m'avait jeté dans son critère, ces masses du peuple qui semblent aujourd'hui, dans vos journaux, n'avoir plus d'autre droit que d'être insultées par des plumes vénales; ces masses du peuple, mille fois plus pénétrées de bons instincts, de lumières du cœur sinon de l'esprit, mille fois plus honnêtes, plus résignées, plus religieuses, plus dévouées, plus hé-

roïques dans le dévouement à la société, que ceux qui les pervertissent en leur enlevant l'estime d'ellesmêmes comme vous le faites tous les jours. Quand ces masses se sont égarées aux souffles confus des jours révolutionnaires, quand d'imperceptibles factions parmi elles ont essayé de les précipiter dans la démagogie et dans le sang dont on ne se lave jamais, quand les sectes absurdes ou perverses du socialisme chimérique ou envieux leur ont soufflé momentanément des vertiges qui auraient fait chanceler le sol lui-même et rejeté la civilisation dans l'état sauvage, quand les clubs terroristes ont tenté de les entraîner dans ces tourbillons de paroles à travers lesquels on leur montrait la hache et l'échafaud, ces outils du crime, comme des outils de nivellement et de fraternité, j'ai osé leur dire en face la sévère et terrible vérité. J'ai donc le droit de vous la dire à vous-mêmes et je vous la dis aujourd'hui !

Si vous ne vous modérez pas, si vous ne refrénez pas par le dégoût les ressentiments et les témérités qui signalent depuis six semaines vos journaux favoris ; si vous continuez à inquiéter les populations sur votre acceptation de ce traité de paix et d'égalité entre les deux moitiés de la France, qui s'est appelé

la Constitution et la République ; si vous persévérez à encourager les folies des incrédules à la démocratie dans la presse, dans les réunions, dans les conseils, dans les tribunes, dans les majorités impatientes ; si vous allez plus loin et si vous triomphez par une surprise quelconque, militaire, parlementaire, personnelle ou autre de la République, vous ne saurez que faire le lendemain de votre triomphe ; vous vous retrouverez avec étonnement d'abord et avec terreur ensuite maîtres d'un gouvernement, isolés du peuple, avec quelques hommes d'État, quelques soldats et quelques salons autour de vous, et avec une nation de trente-six millions d'âmes en face. Vous vous regarderez quelque temps immobiles. Puis vous vous compterez et tout sera dit!... Vous disparaîtrez dans votre triomphe, et la République reviendra comme reviennent les reflux des éléments contre une digue trop faible, en la submergeant.

Oui, la République reviendra ; mais comment reviendrai elle?... C'est là toute la question. Croyezmoi, pensez-y ; c'est une voix amie qui vous appelle à réfléchir. Ne tentez pas les secondes révolutions.

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