QUESTION POLITIQUE
I. La révoltttioD de Février, quoi qu^on en dise, couvait eu Atlemagne et surtout en Prusse bien avant d*éclater à Paris. Sous des gouvernements en apparence despotiques et militaires. TAlIe* magoe avait toujours pensé librement ; elle avait même révc plus qu^ancone autre partie de l'Europe. Un des grands points de dcfMirtdc la révolution de 89 fut évidemment la cour du grand Frédéric. C'est là que les idées et les livres philosopliiques, objet purement commercial en Hollande, venaient se traduire en théories religieuses et politiques dans les académies de Berlin, dans les soupers de Sans-Souci et dans les correspondances du grand Frédéric, de Voltaire, de d'Alembcrt, de Guibert, de Diderot, qui pendant quarante ans attisèrent le feu de la pensée à Paris. Dresde, Weymar, Stuttgard, Coblentz, Brunswick, Cassel etKœnigsbcrg étaient autant de foyers de libre examen et d'audacieuse initiative en philosophie, en religion, en poésie, en politique et en législation, d'où les libertés les plus téméraires rayonnaient sans obstacle sur l'Allemagne et jusque sur la Russie.
La petitesse de chacun de ces foyers, l'indépendance fédérale de chacun de ces états, de chacune de ces capitales empêchaient les souverains de pressentir et de redouter leur importance. Chacune de ces cours rappelait l'indépendance inoffensive des petits états d'Italie au quinzième siècle, alors que Rome, Florence, Lucques, Sienne n'étaient en quelque sor'e que des académies où les libertés de l'art et de la pensée n'étaient elles-mêmes que des jeux de l'esprit humain sans relation et sans portée sur les mœurs du peuple et sur la nature des gouvernements.
La révolution française de 89, en allumant par conlre-couj» tous ces petits foyers à la fois, fit resplendir en un moment sur l'Allemagne entière l'aurore menaçante de cette philosophie et de cette politique que des regards peu clairvoyants n'y avaient pas encore entrevues. La révolution française fut, en un instant, plus populaire sur la rive droite du Rhin que sur les bords de la Seine. L'enthousiasme de la rénovation et de la démocratie s'alluma comme un incendie à Coblentz, a Liège, à Bruxelles, à Cologne, à Dresde, à Munich, à Francfort, û Weymar, à Kœnigsberg, à Varsovie, enfin jusqu'à Hambourg, où le grand génie épique de l'Allemagne, Klopstock, unit sa voix à celle de Goethe, de Schiller, de Kant et de tous les philosophes, poètes ou écrivains de l'Allemagne pour chanter l'hymne de la révolution de Paris, de la prise de la Bastille et pour présager des destinées semblables aux peuples endormis du Rhin, du Danube et du Dniester.
Ce mouvement fut si fort que TAulnehe, intéressée par des
liens de famille à combattre le principe révolutionnaire et a sauver une fille de Marie-Thérèse, hésita trois ans et n'osa se déclarer contre la France que sur une misérable question de territoires des princes médiatisés, non pas môme en son nom à elle. Autriche, mais au nom de ses clients de la Confédération. A Berlin, Thésilation fut plus grande encore ; elle alla jusqu'à faire sérieusement pencher la Prusse vers une alliance révolutionnaire avec le cabinet Girondin. Cette indécision se dénoua par une expédition molle, timide, sous le commandement du duc de Brunswick, que sa répugnance à combattre le principe français fît même accuser de trahison. Quant aux petits états limitrophes du Rhin, aux villes anséatiques et nux capitales sur la rive gauche du Rhin Tentraîncment fut irrésistible, elles adoptèrent et elles dépassèrent en un moment, les priacipes et les inslituUoos les plus démagogiques de la France.
II. Mais l'Allemagne a deux natures; et c'est ce qui explique la lente élaboration et la longue stagnation des principes démocratiques et révolutionnaires dans son sein bien que ses idées en fussent pénétrées. L'Allemagne est à la fois philosophique et militaire. Sa nature militaire, son goût pour les armes, son esprit de discipline et d'honneur maintenu par la nécessité de ces guerres eontinuelles contre la France, les Turcs, la Hongrie, l'Italie d»i moyen âge, nécessitées aussi par cette rivalité armée de chacun des états toujours menacés delà Confédération germanique, étaient une continuelle diversion de l'aclion à la philosophie et de la pensée aux armes.
L'Allemand citoyen était philosophe et révolutionnaire, TAIlemaud enrégimenté n'était plus que soldat. Les armées du grand Frédéric ne se doutaient pas des doctrines qui fermentaient dans les livres, à la cour et dans les académies de Berlin» Les armées de J.08cph H, luttant sur le Danube contre les Turcs, en Lombardie contre Milan, h Bruxelles contre rinsurreclion des Pays-Bas, ne se doutaient pas de la philosophie libérale, irréligieuse et démocratique de leur empereur. Enfin les armées du duc de Brunswick, cet Agamemnon de rAUemagne, ne se doutaient pas de la complicité de leur généralissime avec Condorcct, Ciootz, Sièycs, Bailly, Marmontel et tous les philosophes et francs-maçons des loges maçonniques» des académies et des assemblées nationales de Paris. Les guerres de Bonaparte, diversion la plus foneste que ^ambition d'un homoie ait jamais faite au ooars naturel des idées et des choses, en concentrant toute la pensée allemande sar la défence de sa dignité, de son honneur, de son indépendance et de son sol, étouffèrent fatalement l'instinct progressif de rÂUemagne sans rinstinct plus sacré de i'indépendanee. L*horreur de la conquête y tua la liberté.
Et ce ne fut qu'après son asservissement, après Austerlitift après Icna, Wagrani, que Tindignation contre la servilité el la lâcheté de ses princes réreilla en Âllemagne le génie de la liberté, il fit renaître Tidce révolutionnaire comme uûc veDgeancc du joug de la conquête dont Napoléon l'avait flétrie.
Cette terreur du nom de Bonaparte, cette horreur du joug français, cette répulsion à Tespril de conquête et ces menaœs continuelles que les journaux et les tribunes survivants à Pcnipirc portaient au-delà du Rhin, maintinrent pendant trente ans TAllemagne sur le qui-vive, et lui firent craindre de favoriser de nouvelles invasions françaises en avouant la moindre faveur pour les idées et les systèmes qui soufflaient d'ici. La démocratie ellemême paraissait suspecte à une iiation démocratique, du moment où cette démocratie portait le nom de la France et Tenseigue du drapeau tricolore.
Mais la rentrée de la France dans ses limites, les trois longs règnes de paix des Bourbons des deux branches, la pondéraiioii parfaite de cet équilibre européen auquel nul désormais ne peut impunément porter atteinte, finirent cependant par calmer les ressentiments et les terreurs de PAJIeniagne pour sa nationatité. Dès qu'elle ne yit plus dans la France une invasion de son territoire, elle y vit une alliée de sa philosophie et de ses progrès. Le libéralisme allemand se développa du même mouvement que la démocratie française ; bientôt même le socialisme allemand dépassa la démocratie sensée et modérée de notre pays, car le génie allemand est e3U^;érateur et songeur de sa nature, comme l'iroaglnatton et la paretse* Il déborde iacilement du possible dans le chimérique il s'égare dans les nnagisde l'utopie, il rêve évcil]ée« il est en un mot plus ibéoriqne que pratique. De là le socialisme fanatique etahuri de quelques écoles nébuleuses et démagogiques de la Basse-Allemagne* Cest le eonlraire dn génie français, qui porte son bon sens pratique jusque dans les révolutions, et qui ne conçoit en général queeequ*ll peut exécuter^ pareequ^il esécole vite et bien ce qu*il a conçu.
IH. C'est dans cette situation d*esprit public que la révolution de Février^ accident selon les uns, progrès selon les autres, grand événement pour tous, trouva l'ÂHemagne. Un faux mouyement, un faux geste, un faux manifeste de la France le lendemain de la révolution de Février pouvait détacher l'Allemagne de la cause libérale pour la rejeter dans la cause de Pabsolutisme et dans la il* gue des rois et des peuples contre nous« Pour cela la France n'avait qu'à faire ce que Técole démagogique lui demandait à grands cris de faire, et lui reproche de n^voir pas fait^ Elle n*avail qu% mettre la main de la France dans les choses allemandes* £lle nV
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irdi qs^k mettre «a pied de la France sur no pouce de terre ailettaude. SUe ii*avait qu'à perneltre à ses im|Mtieiices militaires^ ou à ses impatieuees de propagande démoeratiqoe armée de passer le Rhia* Arinstaat, après quelquesaeclamalionsdémagogiques dans les prorinoes rbéaanes et dans TEtat de Bade, comme en I79S à rAliemag^e bumiliée ou menacée aurait repris le drapeau anti-français et germanique avant tout ; elle se serait rcjefée lie iionte et de crainte dans les armées de ses princes coalisés eontre la République.
La révohitien de Février, tant accusée et tant calomniée aujourd'hui, fit leeantraire do ce que lui soufflait la démagogie el Tesprit turbulent de conquête et d'empire, et ii y eut plus de difficttllé et plus de eourafse h le faire qu*on ne le pense en ce moment*
Que fit-elle? Bile ne déclara la guerre à personne. Elle reconnut sans son manifeste que toutes les formes de gouvernement étaient compatibles sur le globe, que le meilleur des gouverne^ ments pour un peuple, monarchie de toute espèce ou république était celui que ce peuple se donnait à lui-même ] que les peuples, teient de différents âges dans leurs développements, que ce qui convenait à la jeunesse de Tun ne convenait pas à i*âge viril de feutre $ que c*était aux nations à juger delà forme d'institutions la mieux en rapport avec leurs lumières, leur nature, leur situation sur le eontincnt; que la République n'admettait aucune antipathie polilique ou nationale pour cause de trône, de monarchie ou d*arislocratie; qu*elle respectait non seulement les territoires, mais les mœurs et les volontés des peuples, et qii^cllc ne permettait pas plus aux républicains français Tinvasion pour propagande que rinvasion pour conquête en Allemagne. Voilà le langage qu'elle osa tenir sous le feu d'une révolution de la veille à mut démocratie qui fut assez sage et assez politique en masse pour comprendre et pour applaudir un tel bon sens! Respect et inviolabilité à rAUemagne! ce fut la note unique de su diplomatie.
Les démagogues allemands et les rares démagogues français murmurèrent, lancèrent des imprécations et des menaces, des accusations de trahison aux hommes qui tenaient ce langage à Paris ; ils tentèrent de faire violence à notre sagesse, ils firent quelques rassemblements à la frontière belge, à Strasbourg contre Bade, à Lyon contre la Savoie; la République, quoi qu*on en dise, ne trempa dans aucune de ces séditions de frontières contre sa politique. Ces tentatives furent des turbulences et des inspirations isolées de quelques esprits extrêmes. Le Gouvernement provisoire les contint, les désavoua, les .démentit, les dispersa dès qu'elles lui
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furent révélées. La Belgique, l'Allemagne et la Sardaigne savent avec quelle loyauté véritablement républicaine la diplomatie de ce Gouvernement, quoique révolutionnaire, avertit les puissances menacées, rappela les Français el éloigna des frontières les élranj?ers qui prétendaient porter en son nom des conspirations par invasion dans des états indépendants et amis. L'histoire ne s'écrit ni par la main des révolutions, ni par la main de5 réactions, mais par la main de la justice et de la vérité. Cest là la vérité. Elle finira par ressortir.
IV. Qu'arrîva-t-il de cette politique irréprochable, intelligeote çt modérée de la République de Février en Allemagne !
L'Allemaî^ne revint de ses antipathies contre la France et de son horreur pour un drapeau qui n'avait promené pendant vingt ans chez elle que l'humiliation et la conquête. Elle se dit : Je n'ai plus besoin de penser à mon territoire, pensons à ma liberté. Elle s*ébranla successivement, à son heure, à son gré, selon ses forces et ses dispositions plus ou moins avancées. En quelques mois elle se couvrit de constitutions,- la Prusse et l'Autriche elles-mêmes, malgré leurs puissantes armées, ne purent échapper à Texposition do deux crises révolutionnaires dans leurs capitales. Nous n'avons pas à juger ces révolutions, auxquelles nous restons complètement étrangers, même d'un souffk! ce sont choses intérieures allemandes qui ne nous regardent pas. Les rois furent-ils sages ? les ministres habiles? les peuples modérés et innocents ? A l'Allemagne de le dircj à Htalie de s'examiner. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à nos portes, en Belgique, sur le sol le plus rév volutionnaire des Pays-Bas, !à oh le vent de notre propre révolution portait le plus vite et le plus près ses étincelles, là sagesse et Tabnégation d*un prince entièrement constitutionnel prévint toute crise en lâchant les rênes à son pays.
En trois mois d'une politique pacifique, honnête, irréprocbachc de la République dix-sept constitutions nouvelles suaient établies sur la carte du continent. La malveillance des prinees ennemis de la révolution ou de la France était au défi de former aucune entreprise, aucune ligne contre nous; notre influence libre, inoifensive, intellectuelle dans le monde s'était relevée plus haut et devait se conserver plus durable sans Taveir achetée par une goutte de sang qu'à aucune époque mililaireou révolutionnaire de notre histoire. Nous étions les arbitres de In jiaix et de la liberté modérée sur le continent. Mon le bras, mais l'esprit des peuples s'appuyait pour longtemps sur la France républicaine et pacifique.
Ce n'est plus ainsi, dit-on. Nous verrons tout à l'heure qu'il y a du terrain de perdu. Mais ce terrain n'a été perdu qu'après le
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28 juin 4848, ce n'est pas à nous d'en rendre compte. Notre politique extérieure, brisée par une fatale insurrection démagogique, était tombée dans les mains d^autres hommes d*état. £ii révolution à chacun son jour!
Mais jetons un voile sur Tltalie, et revenons à rAlIemagnc.
V. Dans ce chaos des événements de 1848, qui permettait de rêver, de tout prétendre, de tout tenter en Âllcroagn*^, les prinees rêvaient, prétendaient, tentaient comme le peuple. L'Allemagne était et est encore une grande puissance fédérale, composée de huit ou dix états, grands, moyens et petits,* une république du moyen âge, constituée en royautés, en féodalités, en diètes, en présidences alternatÎTes de telle ou telle puissance, une gothique construction de peuples enfin* Ne regardons que ces traits saiU lants, les void: L'Autriche au sud, la Prusse an nord et à Test, deux grandes puissances rivales, l'une antique et conservatrice (rAutriche), l'autre moderne et perturbatrice (la Prusse), se disputant la prépondérance dans la diète, grand tribunal constitu* Uannel et politique d'appel qui décide les questions en dernier ressort, détermine les résolutions collectives de l'Allemagne, préside au maintien de la constitution générale de toutes les nationalités morcelées et garantit à chacun des princes ou des états qui la composent justice, égalité et trône.
Les traités de 1815 avaient rétabli cette diète allemande un moment détruite et assuré à l'Autriche la prédominance et la pré* pondérance constitutionnelle dmis ce tribunal de rois. L^emperenr était, ainsi le haut arbitre, sans rival, de la confédération gerananiqne. La Prusse, à qai le grand Frédéric a soufflé en mourant son ambition jalouse et sa perpétuelle inquiétude d*agrandissèment, souffivit d*un partage elle avait une paH d*élats héréditab^s immense, mais où die ne sentait pas sa part d*autorité morale et de supériorité constatée dans le rang des puissances allemandes. Longtonps avant hi révolution de Février, elle traocliait et minait en Allemagne pour arriver à cette prééminence ou du moins à cette égalité de considération ipermanfque à la diète. Au premier ébranleoMut du monde, pal" une guerre ou par une révolution comme ee0e de Février, il «'y avait pas de doute que la Prusse allait vouloir saisir Poccaslon et se jeter dans un système à part de négociation et d*agitation pour conquérir la place la plus large ou la place entière en Allemagne. L^Angleterre " seule, par ses rapports d*alllance avec la vieille Autriche, pouvait retenir et contenir les ambitions prussiennes. Ce que nous prévoyions est arrivé.
VL Une autre idée travaillait rAUemagne. Cest ridée de l'unité allemande. Il était indubitable aussi qu'au premier événe^
t9 COMSBlLUia ou MVPfrB'
ment oeUis idée aonrde, natnrella quoique impossible, idée métaphysique el non peliti<|oe saiflnll en un fait <|aeloûnque et jetterait une eonfiisioii.de plus dans cet aUme de eonflasicwi qu'on appelle la Confédération germanique.
C'est ee qui lai est arrivé aussi.
Cette idée devait être cnressée flaésie en qualité de chiméte par la Prusse» C'était un levier entre ses mains pour déplaoer le eeotre de gravité de rAllemagne qui était à Vienne, le potier à Francfort et Tattirer ensuite à Berlin. La Prusse donc, flottante et indécise, partagée comme le fut plus tard Charles Albert en Italie, entre la crainte des révolutions qui détrônent et le goût des révolutions qui agrandissent les états, ia Prusse, ne sachant que vouloir, qu'oser et que faire, s'attacha quelques jours au reve de Punitc allemande, espérant en faire une réalité à son profit; elle se dit : le joug de l'influence autrichienne pèse à l'Allemagne précisément parcequ'il est vieux. 11 faut cependant un centre d'unité politique à rAllemagne dans ses rapports avec la Russie ou avec la France, aidons-là à secouer la vieille diète qui est le levier de l'Autriche, il faudra bien que quelqu'un lui succède ; je suis la puissance la plus forte et la plus populaire. Ce successeur ce sera moi. £t elle adopta Tunité allemande et fomenta le parlement de Francfort, admirable invention pour centraliser Tanarchic des intérêts et des idées en Allemagne, pour désarmer l'Autriche et pour enlever toute appréhension sérieuse à la France, pendant que la France sortait de sa révolution par la République organisée.
Nous sentîmes les avantages que le rêve de Tunité allemande et le parlement de Francfort donnaient à la République en France. Nous qui tenions alors les affaires étrangères dans la main, nous y trouvions ce qu'il fallait à la France pour sauver la paix- Ces rêves nous donnaient du temps. Si Tunité allemande n'eût pas été à nos yeux un réve et le parlement de Francfort une institution qui neutralisait la coalition de TAUemagne contre nous, nous Taorions redouté et nous nous serions efforcé de la dissoudre. Mais la métaphysique allemande faisait les affaires de la politique française républicaine et modérée. Nous acceptâmes ce secours de la Providence. C'était notre rôle et notre devoir ; nous n'avions rien soufflé, rien insinué, rien fomenté dans ce mouven>ent des nationalités allemandes cherchant s s'unir sans le pouvoir et détruisant Tancienne confédération sans trouver de longtemps la nouvelle. Ce mouvement nous servait tant mieux ; nous lui devons peut-étre ^ d*avoir évité à la France et à i'AUemagne une seconde guerre de 47i)2etl793.
Ce mouvement était si fort que TAutrichc elle-niême y fut entraînée. £lle vint déposer la vieille constitution allemande qui liû
IB CONSEILLER DU PKUPLE
donnait sa prépondérance aux pieds du parlement de Francfort.
Mais, nous Pavons dit, celte unité métaphysique de TAlIemagnc n*était qu'une de ces idées vagues, sourdes, vraies dans le lointain, irréalisables dans le présent, avec lesquelles on soulève les révolutions fédérales ou nationales. Les nationalités distinctes et invétérées n*étaient ni assez effacées, ni assez fondues, ni assez désintéressées pour s^immoler sur Tautel de Tunité. Cela ressemblait à Naples, à Rome, à Turin, à Milan, à Venise, à Gènes proclamant le matin Tu ni té italienne et revendiquant le soir leur capitale, leur souveraineté, leur histoire, leur ambition perflOQnelle d^états indépendants ou prépondérants dans Tétat.
On sait oomment les mouvements d*abord démagogiques, puis anarchîques, puis réactioaaaires, puia militaires dans lesquels la Prusse elle-même entra pour réprimer sa propre pensée, souiDèrent pins tard sur Tunité allemande et sur la représentation da pariement de Francfort, L'Autriche, chez laquelle sa nature mil!'* taire venait de prévaloir sur sa nature révolutionnaire, retrouvait son salut et son énergie nationale sur les champs de bataille de la Lombard ie. Notre impolitique inaction après la déroute de Cbar^ Ics-Albert (moment marqué pour une médiation armée dans notre droit cl dans notre politique) notre abandon de toute influence légitime de l'autre côté des Àipes, notre immobilité après avoir dissous notre armée des Âlpes, et enfin notre concours à contre«sens donné à cette même Autriche en allant la seconder dans la hante Italie et à Rome, laissèrent cette puissance sans préoccupation audelà des Alpes et bientôt sans rivale en Allemagne. La Pmsse alors recula du principe de Tunité entière de ]!Ailcmagnean principe de l*unité pondérée, c'est-à-dire de deux confédérations germaniques en équilibre. Tune à rAutriche, Panlre k elle-même.
Ces prétentions successives dé la Pmsse d'abord à effiieer rAutriche de la carte de rAHèosagne comme puissance principale de la confédération, ensnîte de ehiàser de la moitié de l*Allemagne par la création à son profit 4*Qne confédération restreinte Pmssienne, avaient le tort et le d«iger de précipiter PAntriehe dans le désespoir dans les bras de la Russie. Grand crime allemand contre PAllemagne. Nous dirons plus grand crime européen contre le continent et contre la France. Il fout à la France une Allemagne réelle interposée entra nous et la Russie.
VII. Pendant ces mouvements et ces contre4Dowements de rAllemagne, de rAutricheet'de la Pmsse, pendant que le parlement d^empire et le pouvoir exécutif d*empire se créaient et s*évanoaissaient à Francfort, une querelle s^élevait depuis I8i8 entre une province Dandae-Allemande, le Schleswig-Holstein, et le Davndomtkn La provinee voulait rentrer dans le centre allemand
LB GONSBILIBR DU PEUPLE
contre les traités garantis par TEurope entière, le Danemark voulait la retenir au eentreDanois. L'Allemagne très-injnstment et la Prosae en téte prenaient fait eteanse pour la proTlneedls8Sdente.Des flots de 9Ang coulaient ; la Prusse elle-même envoyait son eontingcnt d*exeitatlon morale, d*appui armé à Tinsurrertion contre le Danemark. Puis les rôles efaangeaient, rAllemagne redevenait eonservatriea des traités à la voix de l'Angleterre, de la Russie, à Ja nôtre, et la Prusse était chargée en qualité de puissance limitrophe de padfier le Holsteln et de faire respecter dans leur juste mesure les doits du Danemaïk.
Enfin un conflit constitutionnel s*élevait entre Téleeteur de la Hesse et son peuple : Téleetear réclamait pour son droit de souveraineté lu garantie que lui doit la Confédération et son oitsane la Diète. L'Autrfohe et la Bavière au nom de la Diète veulent marcher à Gassel, la Prusse consent au principe, mais refusela route. La négociation devient Inextricable parceque d*on côté la Prusse a dans les états de Cassel et dans ceux de Brunswick des routes d'étapes pour njoindre ses possessions d*outre-Rbin, routes qu'elle ne peut fortifier, mais qu'elle peut emprunter constitntionndlement, et parceque d'un côté, quoique concédant à la Diète le. droit d'intervenir à Cassel, elle ne veut pas se replier devant l'armée d'exécution de la Diète.
Quatre cent mille hommes se lèvent de diaque côté et sont prêts k âranler le continent de leur cboc pour un Imbroglio politique si compliqué, pournn difl^érend litigieux entre un petit souverain et un peuple de sept-cent mille âmes ; pour un drapeau qui n'a ni ampleur ni couleur caractérisée, sur un champ de bataille qui n'importe à personne l pour une espcee de duel d'honneur ou d'ambition entre deux puissances qui se disputent une présidence honorifique dans une assemblée d^états.
Voilà la question ! Nous le demandons, en conscience où est la cause démocratique dans tout cela? Où est Fintérét moral, vital ou territorial de la République française pour recourrir aux armes et pour se mêler à cet inintelligible chaos allemand?
Nous savons bien où il était (*n Italie le 28 juin 1848! Nous
Tavions prévu, marqué, armé dans Tarmée des Alpes. I/Italicne serait pas anéantie, la Toscane ne serait pas occupée, Rome ne serait pas sans pouvoir national, la Hongrie ne serait pas sans constitution personnelle, rAntrichj n'aurait pas appelé une armée russe dans ses frontières! Elle serait toujours une puissance allemande et militaire de premier ordre à la place légitime que nous n'avons voulu lui disputer nulle part ; mais elle ne serait pas sans rivalité d'influence en Italie, sans contre-poids en Hongrie, sans bornes dans ses exigences et dans ses armements en Allemagne,
IK GONSBILU» DV PBUPLB.
elle ne serait pas hinnèe de conquête de la féaotion germanique et Taroée d^observatfon de la Russie ! Mais ai|{oiiTd*hm en AUe* magne quel titre, quel droit, quel intérêt immédiat avons4MNis, nous autres Français, républicains ou non? — Aucun, ou plutêl un seul : la paix, si die se peut; la neutralité prévoyante jusqu*à ce qtt*une cause française ou européenne s'y dâslare.
VIII. Vous Pavez vu au commencement de cette discussion. En principe général de haute politique d'avenir la devise de la République française a été le 26 février, comme aujourd*huî : Respect à rÀllemagne ! La respecter c*cst la conquérir à la cause des sym* pathics françaises contre le despotisme et contre les débordements du Nord, On ne s'allie qu'à ceux qu'on ne craint pas.
Enlevons les vieilles préventions à l'Allemagne contre nous en la respeclant jusqu'au scrupule.
En principe libéral constitulionnel, démocratique, rien jusqu'ici d'important pour nous n'est rngagé ou ne réclame notre concours au-delà du Rhin. Vous avez vu que les questions qui la divisent sont, d'une part, le rêve de l'unité allemande, qui serait menaçant pour nous s'il pouvait jamais se réaliser^ d'un autre côté le conflit entre le Ilolstein et le Danemark, conflit dans lequel les traités comme la politique nous engagent à garantir au Danemark ce que la Dicte, l'Autriche, la Prusse et l'Angleterre ont pour objet commun aujourd'hui de lui garantir même par les armes j en troisième lieu, une intervention plus ou moins motivée, plus ou moins libérale ou illibérale de la Diète pour la souveraineté constitutionnelle de l'électeur sur une province de sept cent mille âmes! en quatrième lieu enfin, une question vague d'honneur ou de prédominance honorifique dans la Confédération enlrc l'Autriche et l'Allemagne. Partisans de la guerre pour de telles causes, champions du chaos germanique, dites-moi où est le drapeau du territoire ou de la liberté française dans tout cela? Je le cherche depuis trois ans, et je n'y vois que le drapeau changeant et bigarré de la confusion. Avant de loucher à une chose attendez qu'elle soit intelligible. L'Allemagne n'a qu'un tort aujourd'hui pour nous, et peut-être ce tort est- il un bonheur pour la paix. L'Allemagne n'est ni despotique ni constitutionnelle, ni monarchique ni répu-' blicaine, ni aristocratique ni démocratique dans ses mouvements diseorsdants depuis trois ans ! elle est inintelligible! c'est le propre des fédérations d'états. La diversité des intérêts particuliers empêche d'y voir clairement une tendance constante, une volonté commune, un intérêt général ! Jetez-vous donc dans ces éléments en cbuUition sans savoir si c'est de la lave ou du sol, de Teau ou du^feu ! Comment sortirie«-vous de là quelque chose de français ?
IX. Amwm'Toea poor rAatriche? L*oinbre de RiehelieQ le iwreSle et se âonlàfe; rilalîe pleute de pitié; k République rougît et dit : EfllMa dooe mon non, d éuiw monarehie de droil divin et ninte allianee !
Araeres-Tooe pour rAOeniagiie centrale el moredée? Pour une petite parodie de la confédâation des étals séoondtires et le* prenantà Napoléon le titre de Médiatenr de oette confédération du Rhin sontena par huit cent mille hommes? Mais d*abord c*est la guerre universelle è PAatricbe, èk Russie, à k Prusse, à TAn* gleterre pour le HaiioTre, à ces puissances aUemandes elles-niêmcs qui ne veulent passer à ancnn prix sous un protectorat étranger à leur soudie et à leur sol alteflBandl L^esprit démocratique lui* mémo serait contre vous! N*est-ce pas* lui qui a dit réocmment encore ce mot de guerre contre vous, k Bhm e$i 40mandf Et pms pour tout système d*opération politique armée il faut une base d'opération n*csl^ pas ? ou est votre base d'opération, dans la petite Allemagne? Bst^Bade? I«a Prusse k soutient, la garantit, y env^e ses troupes ponr la couvrir. Cst^ le Wurtemberg el k Bavière! Ces deux royaumes son! liés corps et biens à TAutrlcbc. Est-ce k Hesse, k Saxe, BrnnswidL? GÔi piiissancm relèvent de k Prusse et y adhèrent de tonte leur politique et de tout leur territoire. Est-ce le Hanovre? Il tient à l'Angleterre, et votre protectorat de ce royaume imperceptibk vous coûterait rOoéan et la Méditerranée !
Armerex-vous pour la Prusse, eufin ?
Mais si vous armez pour encourager la Prusse à tirer Tcpée contre TAutriche, vous refaites Tunité alietnande, la plus funeste invention contre la France que le génie des chioicresait pu concevoir pour vous rapetisser, en grandissant une seule Allemagne. Car de deux choses Tune après ce conflit : Ou la Prusse sera victorieuse, et alors elle entrainc TAUemagne dans sa sphère, et rAliemagne n*est plus que la Prusse élevée à la puissance d'Aga* memnon de la Germanie !
Ou TAutrichc vaincra la pnisse, et alors, effaçant pour longtemps Tantagonisnie prussien et les puissances intermédiaires devant elle, elle range toute une Allemagne asservie sous son épée; elle s^entend avec la Russie, une nouvelle sainte alliance du nord et de Tltalie est refaite par vos propres mains.
Folie et suicide de tous les côtés dans les partisans de la guerre française en Allemagne,
Un seul rôle, la neutralité !
Une seule attitude, celle que prend la France; Tobservation impartiale, prudente et forte jusqu'à ce que la lumière se fasse et que les intérêts français ou républicains se dessinent de Tautre côté du Rhin.
LB C0.NS£1LL£R Ul PEUPLE.
X. Je somme tout esprit de bonne foi de se demander que serait la guerre poi tcc par la fiépui>lique ea Allenagiie dans de telles circonstances ?
Serait-ce une guerre de principe ? il n'y en a aucun d'engagé, excepté le principe de Tunlté allemande, qui serait une catastrophe pour la France, et qui« en tout cas, est un principe purement allemand.
Serait-ce une guerre d'honneur ? nous ne sommes insultés en rien par Tenvie que certains Allemands ont de s'appeler Teulonie^ et d'avoir un parlement allemand au lieu d'une diète, et par l'envie qu'ont d'autres Allemands de rester Bavarois, Wurtembergeois, Hessois, Saxons, Prussiens, AutrichieBS, firunswiiwis, que sais-je ?
Serait-ce une guerre de territoire ? Nous avons juré par le hou sens et par l'humanité, les premiers jours de la République, que nous ne ferions aucune guerre de conquête, et que nos frontières seraient Ie&.limîtes naturelles de nos idées pacifiquement développées dans le monde selon la volonté et la maturité des temps et des peuples. (Manifeste à l'Europe^ 29 février 4848. )
Ce serait donc une guerre de fantaisie ou tue guerre de propagande?
Une guerre de fantaisie ? songeons au peuple qui a payé de son épargne et de son sang ees guerres suscitées par un caprice de cour ! Les républiques auraient-elles aussi leur Louvois ?
Une guerre de propagande aujourd'hui? et a froid?... Nous avons déclaré à la France et à i'£uropc que noue ne ferions ni guerre ni diplomatie de propagande, et la France a applaudi. La propagande occulte est une intrigue indigue d^one république qui a foi dans son droit. La propagande par les armes est une violence, une pression, une insulte aux peuples qu'on révolte en tou* lant les contraindre. Ce serait Vinquisition de ladémocrafie !
Xi. Nous avons fait plus quededéelarer que nous ne ferions pas de guerre de propagande, nous avons pratiqué ce que nous avions dit, nous nous sommes refusé, en face des sympathies et des rassemblements les plus significatifs du peuple, à la guerre de propagande.
Les Italiens n*oat pas cessé de nous dire jusqu*au moment où ils furent vaincus en Lomhardie et menacés en Piémont : « Ne vous mélex pas de notafiriies^ ne déshonorez pas 'notre cause d*indépendanee nationale, •s:>ez forte de soi-même^ par les armes étranf^res que vous nous prêteriez ! • ( Letties et dq>éches»)
Nous avons dit aux Mandais qui nous demandaient le concours de la France à rinsurireetion : « L'Angleterre s^t abaisiéc en prêtant des armes et en souflDant la guerre civile dans le Vendée.
LE CONSEILLER DU PSl'PLB
Nous n'abaisserons pas la République en faisant espérer un honteux appui à laguerre civile dans le sein de la Graude-Bretague. » (Discours aux Irlandais à rHôtel-de-Vilie.)
Nous avons dit aux Polonais qui nous sommaient de faire une . expédition à travers TAllemagne pour insurger la Pologne sous leurs pieds : « Non j nous ne ferons pas la guerre d'insurrection hors de notre droit, et nous ne ferons guerre de sympathie qu*à notre heure. La République ne se laissera pas changer sa politique dans la main même pour une cause qu*elle aime et par ua peuple ami. » (Discours aux Polonais à rHôtel-de-Ville.)
Voilà au momcntoù la République, dans sa première explosion de force et d'enthousiasme, révélait le mieux sa pensée extérieure, au milieu du peuple, quel fut le cri de la République en ce qui concerne la guerre de propagande. Il s'agissait des Polonais, qu'elle a adoptés, et elle était assez raisonnable et assez ferme pour résister même aux plus naturels entraînements. Quel entraînement a-t'Clle aujourd'hui à alléguer pour le parlement allemand ou pour la d!cte,ou pour tel ou tel article en litige de la constitution de la liesse, entre un petit électeur allemand et son peuple^
En vérité, il serait plus difficile d'expliquer nettement la cause de la guerre au peuple que de la faire. Or toute guerre qui ne s*explique pas d'elle-même à tous par un grand grief national par une grande cause, par un grand sentiment unanime, n'est plus seulement un crime, e^est une alisurdité politique.
XII. Et voyons quelles en seraient les eooséquenees, aussi folles que le principe.
D*abord notre intervention armée en Allemagne et dans des querelles tout allemandes y appellerait à Tiastant la Russie* £Ue f serait alors dans son droit, et par conséquent dans sa force. Nous maroherions à des batailles d'/ena avec TAu triche de plus contre nous, ou à des batailles d*Austerlitz avec la Confédération germanique à dos. Nous serions noyés dans des flots d^ennemis et dans des flots de sang* Pourquoi ? Pour donner rAllemagne à une seule puissance et pour donner le protectorat de rAllemagne aux Russes.
Ensuite TAngleterre, qui tient an Hanovre et qui veut heureusement comme nous TantagoAlsme et Téquilibre des forées en Allemagne, passerait à Tinstant contre nous du côté de nos ennemis ! Habile système qui referait ainsi forcément la coalition dn continent et de TAngleterre contre la République française par les mains des répoblicmns français.
N*ont-ils pas assez d'ennemis iitt dedans, et au dehors asses 4* ombrages ? Que leur Isutpil ? Poser eux-mêmes une question qui fféonissele monde entier contre eux! Si sages et si modérés pen-
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LE C0M8Bll.LBft DU MUMJI.
dant leur triomphe de 1848, prendraient-ilaleTertigede la guem universeUe en yidlUssaot ?
NoQ, ce ne sendi jm» une guerre de républieaiiu Toulanl etaachani iiiire accepter la démocratie régulière de TEarope par la paix, comme ils oot voiila et su la fieiire accepter de la France par la modération et par Tordre. Ce serait la gtiierre désespérée de la démocralie tombée en démence appelant tontes les ruines sur la patrie^ et allant lui chercher, comme Anoîlial contre Rome, des ennemis par tout Tonivers I
Vous parles de coalition? et e*<st vous qui loi donneriez son terrain, son armée, son drapeau, sa ca«sel A aucune époque de son ébuilition la plus terrible la Gonv^on n*a en de pareilles aberrations contre Tlntérét de la patrie. Le bon sens Ini restait même dans la fureur* L^impalience de guerre de nos jours, ses journaux et sa tribune n*ont pas la fnreor de la Convention, mais elles sont loin du bon sens politique de Caniot, de Danton luimême. Geux«Ià savaient an moins Aviser lenrt ennemis pour leur résister.
Le bon sens le voici pour les républicains de sang-froid* XIIL La République française née d*qn coup de foudre, comme tout naît dans ce monde, méine les monarchies, la République inquiéta TEurope par son nom et par la peur qu*a eue un moment PEuropo de voir cette seconde République ressembler à la première ^ et volcaniser le monde au lieu de s*organiser et de se gouvernemenlaliser au dedans. De là bien des ombrages contre elle, et si . elle eût fait en commençant quelques fausses manœuvres d*ambition, d*agitation, de propagande autour d'elle, le monde eût été en feu, et elle-même aurait été consumée avant peu de temps. Mais clic fut irréprochable, et ce fut son habileté. Elle ne donna prise et prétexte à rien ni à personne. Les cours n'osèrent se liguer contre une République qui ne professait que respect et fratcrnilé pour leurs peuples. Les peuples auraient dit ; C'est donc l'esprit populaire, c'est donc la démocratie honnête et inoffensive que vous voulez attaquer? Eh bien, non, nous ne vous suivrons pas.
XIV. De plus, le République en naissant eut un grand bonheur eu affaires étrangères. Elle trouva le monde européen en équilibre entre deux systèmes d'influence disputés sur terre et sur mer eu occidenl et en orient par deux grandes puissances, l'une libérale et progressive, presque républicaine, l'autre despotique et arriéré par la nécessité de sa nature vaste, guerrière et absolue : L'Angleterre et la Russie.
' L'Angleterre et la Russie, destinées à se froisser un jour en Orient, se rej^ardant l'une l'autre grandir et s'assimiler les populations avec une mutuelle inquiétude, avaient à se disputer les al-
U COHSBILLtA DU PBU»LI«
liaoees^t les inlliieiicesdans ce centre allemaDd, Prusse, Autridie, Confédération, vaste champ de manœuvre pour leur diplomatie comme pour les guerres futures. La Russie sur le Rhin c*est TÂtiglcterrc anéantie partout jusqu*aux Indes ! Qui ne le sait à Londres? L'Angleterre dominant seule da is les cours de Berlin etde Vienne, c'est la Russie reléguée dans sou nord, qui ne le sait à Pétersbourg ?
Or comment TAnglelnTe et la Russie peuvent-elles neutraliser au moins PAllemagne et la balancer entre leurs deux attractions, i si ce n'est par d'extrêmes ménagements envers la République fran- i çaise? La France, puissance d'un million de baïonnettes, sait les routes de l'Allemagne, comme l'Angleterre sait les routes de la Méditerrannée. En se versant à un jour donné au-delà du Rhin, elle peut déjuger la question et dominer soit avec la Russie, soit avec l'Angleterre l'espace entre le Rhin et le Danube ottoman.
Le monde roule donc sur deux pivots d'alliances pour la France républicaine, le pivot russe, le pivot anglais*
Le pivot russe, difficile ou impossible pendant un temps à cause de la différence de principes de gouvernement entre deux peuples. Le pivot anglais, centre naturel et pacifique de la France républicaine modérée alliée avec rAngleterre libérale et maritime.
La République en ne déclarant la guerre à personne en Allemagne, mais en se préparant toujours à y contrepescr la Russie si elle s'avançait sur ce soU était donc sûre du pivot anglais, sûre, d'une alliance puissante et forcée, sûre de dissourdre et d'étouffer, ! par un intérêt continental commun, les germes de la coalition de la Russie, de l'Autriche et la Prusse contre nous. C'est ce que nous avons fait ! Nous sommes le poids décisif du continent. Là où nous nous porterons se portera le destin. Or la Russie et l'Angleterre ne veulent pas qu'il se déplace à présent. De là l'heureuse impossibilité de la guerre î De là l'heureuse fatalité de la paix pour Funivers ! Est-ce cela que nous voudrions déranger? Mais c'est la plus belle oeuvre de la Providence? Mais c'est là le plus beau titre delà République de février! Mais c'est l'avenir et la sécurité de la démocratie dans le monde moderne ! Quel insensé peut préférer pour la République le rôle d'incendiaire du continent au rôle d'arbitre et de conservateur perpétuel de la paix des peu* pies ?
Voilà la politique ! Voilà la diplomatie de la République, et j'ajoute : voilà le sens de Dieu dans les événements ! Voilà la mort-
lité de la révolution et de la démocratie de février?
L'avènement de la République doit être ra^éneomit de b
paix !
' XV. Il lautde la moralité à la politique. La guerre est sd erioM
L8 OONiBILm DU PtVPLE>
toutes les fois quVlIe n*est pas uoe néeessité! G^t le meurtre en masse 1 la force brutale au lieu de la force iotelleetudle, le matérialisme au lieu du spirltualbme ! le sao^ au lieu de la vie; le temps de la guerre passe à mesure que le temps de rintelligence se lève, le sang baisse à mesure que la liberté sionte! Les peuples en intervenant de plus en plus dans leur propre gouvernement, dcpius les eonslitutions jusqu'aux Républiques, écartent les ooca- -slons de guerre en ne livrant plus leui» sang et leur bras, sans raisonner, aux ambitions., ailx vanités, aux eaprlees, aux folies de leurs rois, de leurs empereurs, de leurs généraux? Je vous denfande si le peuple français décréterait aujourd*hui la campagne d'Espagne? la campagne d'Egypte! la campagne de Moscou?
Il faut la paix à la fondation lente et patiente de la déajocratie régulière en France. La guerre distrait de la liberté, elle fanafisc les armées pour leurs généraux ; elle fait des Bonaparte ou des Cromwelis, des Monks même, ces tristes héros de la trahison qu'on ne peut louer, comme le fait un homme d*état de nos jours dans son livre, qu'en les louant d'avoir bien menti!
II la faut à rhumanité et à la société, car les convulsions que vous seriez obligés de donner à la France pour la jeter dans une guerre générale aux frontières surexciteraient teiienient le peuple, par le patriotisme, que la démagogie pourrait s'emparer de son esprit aujourd'liui si sage, que la moindre défaite ferait pousser aux partis animés les uns contre les autres le cri fatal de trahison, et que le canon au dehors serait inévitablement appuyé par les mesures les plus extrêmes cl peut-être par les terrains au centre! Quod Deiis avortât!
11 faut la paix à vos finances, car au premier coup de canon l'argent rentrerait sous terre, le crédit s'évanouirait, l'assignat, les emprunts forcés, la banqueroute appeleraicut la violence aux capitaux.
Il la faut au peuple, car ce peuple est devenu agricole, industriel et fabric<nit par trente-cinq ans de paix ; son pain est dans son salaire, son salaire est dans le travail, le travail est dans la sécurité et dans la paix. C'est avec le sang du peuple que les démagogies déclarent la guerre, et c'est avec le sang du peuple que les anibitueux la font!
Enfin il la faut pour la conservation et pour lagloirede la démocratie dans l'histoire ; il ne faut pas laisser dire à ses ennemis que les républiques sont incapables de sauver à la fois l'honneur et la paix, et que les monarchies seules ont des diplomaties capables de manier le monde sans briser ses ressorts. Les innombrables guerres intentées par raujbition ou par la vanité des monarchies depuis Charlcs-Quiot jusqu'à Mapoiéoo uc démentent que trop ce
U COHtsaLB» DU MtJPLI*
prétendu caractère des monarchies, Louis-Philippe lui-même, ce roi pacifique, n'est tombe que pour avoir posé contrairement au vœu et à Pinlérêt de la France une fatale question de guerre de famille, de guerre dynastique, un jour à Madrid. Du reste il fut un prince pacifique 5 c'est cette vertu que j'ai toujours reconnue, louée et défendue moi- même en lui, qui Ta fait régner dix-huit ans sur le pays et estimer de l'Europe à ce litre. C'est pour celle vertu (juc l' histoire, malgré ses fautes et la chute de son tronc sons ses pieds, Thonorcra d'un impartial éloge. Voudriez-vous, démocrates à contre-sens, placer sous ce point de vue la République en infériorité avec la monarchie? Voudriez-vous laisser dire au travail, au commerce, à Tindustrie. à la propriété, à Timpôt, à l'agriculture, au peuple, aux ouvriers, aux mères? La monarchie légitime, la monarchie même illégitime, nous a conservé au moins trente ans nos enfants, nos champs, nos épargnes, nos ateliers, nos salaires, notre consommation, notre travail, notre pain dans la main, notre sang dans les veines ; et la République, notre gouvernement à nous, notre cri, notre droit, notre noblesse, notre représentation, la République n'a pas su ou n^a pas voulu nous conserver cette paix trois ans!
Ah ! quel terrible jugement vous feriez porter ainsi au peuple contre vous, contre nous, contre lui-même l au peuple qui ne juge que par les sens ; au peuple dont Mirabeau disait avec un douloureux découragement 5 Voulez-vous donc le réduire à vendre sa liberté pour un morceau de pain ? Nous dirionSy nous ; à vendre sa république pour une année de paix!
Je nrarrêle et je résume. Ne touchez pas à l'Allemagne si persoime n'y touche que des mains allemandes. Mais si quelqu'un y touche malgré elle, si la Russie y marche et viole cette sage neutralité de l'espace entre elle et nous que la Providence à établi, que la France et l'Angleterre gardent de l'œil avec l'Allemagne î alors attestons le Dieu qui punit l'agresseur j levons-nous, marchons, proférons la Marseillaise des peuples, et après avoir été prudents et irréprochables, soyons téméraires et terribles au combat î
Voilà la politique, parceque voilà le droit et Tbonneur. Voilà la sagesse et la vertu !
LAMARTIiSE,
ALMANACH POUTIQUE.
L'histoire de ce mois est tout entière en Allemagne, où la crise suprême qui grondait sur l'Europe s'est résolue en paix, en conciliation, et, s'il faut eu croire les dernières nouvelles, presque en al-
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4éE CONSEILLER DU PEUPLE^
liance. Une entrevue diplomatique de quelques heures a arrêté et pacifié les deux grandes puissances dont les arnnées se froissaient déjà sur les routes militaires de l'Allemagne. Voici en quelques lignes le sopiimairc de ces grands événements.
Le discours du roi de Prusse, à Touverture du parlement, grossi ot exagéré par Tenthousiasme populaire, avait retenti dans Topi- Dion comme un signal de guerre. La nation tout entière se rangeait en bataille; le prince de Prusse adressait à la landwer des proclamations belliqueuses et décisives comme • Tordre du jour d'une campagne ouverte: les chambres répondaient au discours du roi par une adresse qui accentuait en défi et én menaces Tindécision des paroles royales : des rixes sanglantes éclataient entre les troupes prussiennes et bavaroises sur le terrain neutre de la ville deFranefort^ on ultimatum arrivé de Vienne à Berlin le 25 novembre, qui imposait à la Prusse Tévacuation immédiate de la Uesse-Ëlectorale, semblail avoir 4U œdemier mot de la diplomatie qui n'a que la guerre pour réponse. Le ministère, dirigé par M. de Manteuffeul, se rataehaitseiil à la paix au milieu de cet entraînement d'un peuple eni armes, et persistait à négOeîer jusque sous le feu de l'effervescence nationale. Une entrevue à Ôlmoti est proposée par M . de Manteuffel au princedc Schwartzcml)crg« président du cabinet de Vienne; l'Autriche accepte. La conférence a lien le 28 novembre, le 50 M« de Manteuffel rentre à Berlin, et apporte à la signature du roi une éonvenlionqui dénoue par la paix et presque par ralitanee latrîpieqttesUoadegaerrependanteentre les deux puissaneesi» •
Diaprés eette oonvenUon l'armée prussienne opérera dans la Hesse eonjointement aveo les troupes fédéra lesf la pacification du Uolstein est eonfiée à un oommissaire ilédéraU et en cas de résistance aoz armes de la Prosae unies i celles de la confédération. Enfin le principe des conférences libres ou ministérielles pour la reoonstitntloi|del*Àllemagneest adnus parrAntrîdHS* La réunion anra lieu à Dresde le itt décembre*
Mais le parti de la gnerre^ en majorité à la chambre des dépotés refuse son Tote au tndté d'Olmuls. Il vefolt redresse au rot pour y inserrer son blâme et sa colère contre les censelilers de la couronne.
V Cetteattitade du parlement rendait ses armes à Texaltation populaire. £lle ment^çàit de troubler et d'irriter par les protestations incessantes de la tribune les négociations dMBcilcs etsu»* ceplibles de le diplomatie* Le roi prend le parti de proroger la chambre des députés au 3 janvier. Elle se sépare à la iecturedu décret royal sans désordre et sans résitance* ^ La nouvelle de la convention d'Olmuti arrive à Paris le jour
4Si L£ CaHS£ILLBR DU FEUPLR#
ruênie »le la discussion de la loi de la levée de» 40,000 Fiommffr Le ministre des afr.irrcs étrangères Tannonce h la tribune j mais il déclare que le goiivernenjcnl n'abandonne pas ce projet. L'inniiincnco (le la guerre est écartée, mais devant >cs hasards et les éTentualités possible des affaires allemandes, il ne croit pas que b France puisse sans imprudence amoindrir en la désarment Tattitude de sa neulralflé. M. de Kerausat, rapporteur de la commission, est plus explicite encore. La couTcntiou d^Oliuutz n'est selon lui que le re\'irement d'une probalité. Hier ou craignait 1» guerre, aujourd'hui ofi espère la paix. Voilà tout le changement de la situation. L'armement qui h veille était une nécessité est encore une prévoyance et une sauvegarde* L'assemblée consultée sanctionne la levée des 40,000 hommes.
De tranquilles travaux d'administration et â'iiffaircs ont rempli les autres séances de l'Assemblée. Un ordre du jour a ramené de- Tant elle la proposition de M. Creton, qui demande l'abrogation du décret de bannissement porté contre les princes de la maison . de Bourbon. L'Assemblée y a v u une inopportunité et nue ehanee de division Intcsiiiie) die Ta écartée, sur k demande deM. Casimir Pcricr, par un ajournement h trois mois*
Aucun incident n'a troublé celte tranquillité profonde qui est aujourdlitti Pinstinct, fai volonté, la loi, nous dirons prcsqne b passion unanime dvt pays* La question allemande a absorbé toitile In préoccupation et tout rintérét des affairedeitâ^ieiircs.
L'agitation religieuse continue en An§lclerrevmai$ elle tend à passer des vociférations et des scandales de la rue dans rcxameo et le sang-froid de la disenssion* Cependant un meeting anglican a soulevé à Birkenead une manifestation catholique qui a amené un conflit entre la police et la population, L'émeule n'est dispersée h l'intervention d*on détachement de troupes arrivé de Liverpool*
Une insurrection sanglante, excitée par quelques fanatiques a édaté à Âiep contre la population chrétienne. La répresaîon a été prompte et terrible. Le roinistca des affaires étrangères acmdo, dans une note offieielle, un solennelle bommâge à ce grand acte de sécurité et de justice, qui consacre la politique de tolérance tcIIgieuse et d^égalitédcTantla loi si cooragcnsement saivia par Ifisul* tan et par ses ministres* « Le gouvernement français, die la note ministérielle tout en déplorant les récents éréneineats â*Âlcp regarde comme un devoir de rendre témoignage à la tolérance éclairée et è la protection vigilante éani le gaarvememcnt actuel de Conslantinople a toujours fait preuve à Tégard ûcêéMlkm étabib en Orient*
P. De Saint-Victor*
Diyilizea by LiOU^lO
(i)se$amîcs, voilà que je vois entrer une jeane fille delà montagne, si Mie, si belle, qtt*exoe|^ Josette, je B*en avais^mais vu de st avenante. Deux vieilles femmesavec un garçon de quinze ans^Jqui paraissaient sa mère, sa tante et son frère étaient restés dehors sur le pas 4e la porte ou assis sur le bane, pendant que la jeune fille marohandait ceeî et cela. Ils avaient deux mulets avec des paniers, d'où legar^ti qui avait tiré du pain, du vin, des chàtaig- «es, que les paysannes et lui mangeaient dans ia rue.
La jeune filterc^rdalt, louebait, essayait toutdans la boutique^ bagues^ pendants d^orellles, chaînes de cuivre dore, dentelles, fichus, soierie, souliers de fieau de chèvre, il n*y avait rien de trop lieau |)our elle qu'an aurait dit : « Combien ceci ? combien ceiaf Je prends tant d*aunes de Tune, tant d*aunes de Tautre , et puis ees joyaux i «tpuis ces boucles ietpuis ces rubans ! et encore ceci, «t encore cela ! « £t, la ix>urse sur le comptoir pleine de pièces de trois francs -et de trente sous 3 je croyais qu'etleallalt 4iebetertous les cartons*
fit k frère venait, et il emportaR et rangeait tout à mesure, bien proprement, dans le panier d'un de ses mulets.
9 Qe ii*est pas tout, me dit en rougissuat gracieusement (a belle paysanne, Mam^selle Geneviève ; on nous a dit que vous <6tiez tallleuse pour femme, Jl faut encore que vous me preniez mesure de trois robes, de six collerettes, de deux coiffes en dentelle, d*ttn tablicT, d'une demie-douzaine de cientures et que vous m'essayiez mes boucles d'4>reilles et mes collier&.
• ^ fiioii volonliei's, que je lui dis, liaiu'sellc ^ venez avec moi dans la diambre, pour que le monde ne vous voie pas désbabiller à travers la vitre* » Et elle vint avec moi dons ia c Uanibre, où je la déchaussai pour lut essayer ses sonliei-s, cl mi je la déshabillai pour lui approprier ses collcr4îlles, ses lichus ci ios l'obes iHiuvcs, Ail î Monsieur', la belle •créaliwe que ca laisait <^ommc elle avait de beaux pieds, de belles luains, «le belles <ipaulcs, un cou comme du saliu blanc, de cheveux qui lui lonibaicnt jusqu'au gcuoux. Un visage plein, rouge, vcluulc comme la pêche j des yeux, une bouche, des dents, et avec cela un air si doux, si modeste, un son de voix qui j'eniuail le cœur. Je ne me laissais pas de la regarder pciida^it qu'elle baissait les yeux, et je disais en moi-même : » En voilà un d'heureux î Elle doit eu 4ivoir eu <ics pnUendanls, celle-là i AJais, qui sait / C'est peutêtre un vieux qui est riche, un veuf qui regrettera sa première /emmc avec elle ? Ou bien un parent, un cousin, jeune, mais Jatd et indiIFérent, qui ne l'aime pas ? Le monde est si hasard, que l'envers et l'endroit ça ne se r-encoalrc jamais hical C'est dommage tout de mémei »
(i) SUITE A LÂ PAGE iOi, WN^iL
M COlfSULLlR DU nUFLI
Pui$, pendant que j'étais i genom poor loi atfaelier ses booeles d^argent sur iê eou-âe^|ded t « — Vmis allez done vow marier, Mam^setle sass être trop curieuse^? » que je lui dis. Oui, me répondit-elle» avee un son de voix fier et empressé» comme si eUe avait attendu ma qucstioji, impatleate •d*y répondre. «Je suis fiancée do printemps dernier et je me marie la semaine qai vient*
— Ah f repris-jc, en cotitinuant et en la flattant de la voûl, eomme vraiment je Ja flattais do omor, en moi-même» tant je la trouvais prévenante j ah! et en ^ea-vous eontente de vous marier?
— Je erois bien, diVclIe, que je suis eonlente ! Demandez plutôt à toute la montagne, si mon fiancé n*esl pas le plus honnête garçon du pays.
J'avais fini d'attacher les boucles, je me relevai toute rouge et toute heureuse de servir cette belle enfant; je la fis asseoir sur mon lit, je lui ngrafait son collier, je lui relevai ses longs cheveux sous sa coiffe, je lui j)nssai ses boucles d'oreille, je lui épinglai la plus fine de ses eoIIercUes sur la poitrine, je pris le uuroir à la fenêtre, je le lui mis dans la main, et je lui dis :
— Regardez-vous, maintenant; et voycs si votre fiancé serait content.
Oh! ce n'est pas pour lui, dit-elle, il m*aime tantî il n'a pas besoin de tous ces attifements pour être bien aiseî C'est pour le monde à ré^lisp. voyez-vous; c*cst pour faire honneur au pays, c'est pour qu'on ne dise fi;is que les filles de Montagnols ne sont pas aussi reluisanles le jour de leurs noces que celles de Valneigc.
Vous êtes doue de Montagnol, lui demandai-je, sans vous offenser ?
— Oui, et jV'pouse un garçon de Vaîneîge; il est bien connu de toijl Voiron. allez î je parie que vous le connaissez de vue et de nom. car c'est lui qui nous a dit d'aller faire nos emplettes chez vous...
— I.e fils du père Cypricn, dis-je.
Je ti emblni tellement des doigts à ce nom que je lui piquai sa belle poitrine jusqu'au sang avec la pointe de l'aiguille de la collerette, en essuyant de la faufiler. Je devins plus rou^e qu'elle et puis plus pâle, aussilôt après, que mon drap.
— Qtravez-vous, mam'sell Geneviève, que vous tremblez tant, me dit-elle en essuyant sa goutte de sang, mais sans se fâcher.
— Rien, mam'selle, que je lui dis; mais c'est que, voycz-voaSt je suis, si honteuse de vous avoir piquée ainsi sans le vouloir...
Oh! Dieu, disais-je en moi-même, en continuant de l'attirer, mais d'une main maladroite et avec un brouillard sur les yeux, qui aurait dU jamais que ce seça^ vkiA ^u.i parcvais la fiancée de^
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IM COmttLBl DO PEUPLE. 427
mon amant pour son jour de noces, et que quand il déferait ses .Iwudes d'oreille et son agrafe de collier après la messe ce serait Touvrage de mamaintfu'il toucherait sur le cou de soncpoussée!
J*essayai bien de reparler encore une fois ou Tautre ; je ne pus rien dire que oui et non; pourtant, je pris plaisir et peine à garder long-temps cette belle enfant dans ma chambre, pour une .raison ou pour une autre, et à la faire aussi belle que je pouvais pour Cyprien : « Tu souffres, que je pensais tout bas en moimême; eh bien! tant mieux! pourquoi Tas-tu trompé! 11 est juste qu'il en aime à présent une plus belle que toi, et que tu contribues de tes propres mains à le venger de toi !
Quand tout fut fini, elle partit en disant à son frère de revenir chercher les robes et les tabliers le samedi suivant, et je me mis à y travailler nuit et jour, eo pensant, à chaque point de fil, que c'était pour Cyprien.
Pour le moment. Monsieur, je n'en sus pas davantage de lui ? mais c'était bien dur. Qu'en pensez-vous, n'est-ce pas, iMonsieur ;
XLVIII. Cependant il faut être juste \ la petite, qui voyait bien mon chagrin sans que je lui dise jamais un mot plus haut que l'autre sur Cyprien, me reconsolait tous les jours davantage par sa gentillesse, par sa tendresse pour moi et par sa beauté. J'étais comme sa mère ; elle était comme ma fille, si ce n'est qu'elle n'avait pas vis-à-vis de moi ce respect pour l'autorité d'une mère qui impose toujours un peu à l'amitié. J'étais pour Josette comme une mère qn'elle aurait choisie volontairement, et vis-à-vis de laquelle elle n'aurait eu aucune réserve, aucune froideur de respect : sa mèrt, sa sœur et son amie tout à la fois : voilà. Vous jugez si c'était doux pour moi. Monsieur, qui avais élevé cette enfant depuis mailIot3 c'était mon nourrisson, c'était mon caprice, c'est ma vanité, c'était ma poupée, c'était mon idole, quoi! Et puis, si vous saviez, Monsieur, combien on s'attache par les sacrifices que l'on a faits à quelqu'un ! On s'y attache, Monsieur, comme un avare s'attache à l'intérêt de son argent. On se dit : « J'ai mis là mou trésor j il faut qu'il me rende tout ce qu'il m'a coûté. « C'est comme ça que l'homme est fait, c'est comme ça que j'étais* Allons, ii faut lui avouer, j'étais l'avare du cœur de Josette.
XLIX. Quelle philosophie, me disais-jc en moi-même, en écoutant Geneviève, il y a dans le cœur simple et même dans les expressions de cette pauvre fille ! La Bruyère ou Pascal n'aurait pas senti plus juste et n'aurait pas dit mieux.
L'intervalle qu'elle laissa écouler entre la fin de son récit et le commencement du récit qu'elle allait reprendre me permit de faire cette réflexion, car elle s'arrêta longtemps comme inccrlaine si elle oontinaerait, et elle respira deux ou trois fois pUis
Il C0NSBI1.LBR OU PlUPLI.
fortement qa*à rordinaire, comme m elle eèt remné avee effort dans sa mémoire un poids qui retombait tovjmirs sur son eœar»
A la fin y elle dit : Bah I je vous ai prondl de tout dire ; je vous dirai tout, quand même ça me ferait pleurer.
L. Le temps avait ooulé; elle allait avoir seize ans à la Saintfilartiii* Elle était roùre pour son âge comme une plante qui n^lei jamais souffert, et qu*on a toujours tenue au chaud sur uoe cheminée, avec de la mousse sur le pot de fleurs. Vous ne lui auriez donné guerre moins de dtz-buit ans. Son àme s*était développé comme son visage ; elle savait lire, écrire, caleoler, chanter, danser, coudre, broder, faire des dentelles, comme la première de* moiselie du pays } elle se mettait comme une petite reine» Les boui^ises en étaient jalouses, elles disaient : « Voyez donc cette petite Joselte} ça est pinpant parce que ça se sait jolie ; ça a Pin^ solence de se coiffer en dieveux, d*avolr 'un peigne dMcaille, des boucles d*6rellles en. perles tinsses, un collier de corail et des gants longs sur les bras ; ae dirlez*^ous-pas que c^est la fille d*uB eonfisenr ou d*un drapier pour le moins ! Vous savez ce que c^est, ce sont les filles d*one vitrière, ça n^a pas de pain toot son aM h la maison, et ça fait des insolences au soleil en s*habillant de jaune et de vert,' et en portant la téte droite comme nn tournesol ! Qu*est-ce donc que nous mettrons à nos filles, si les mercières portent leurs propres boutiques sur leurs épaulez?
J^entendais redire tout cela, Monsieur, par des voisines qui me le rapportaient ; et pourtant cela n^était pas juste, car ce n*était pas ses robes ni ses fichus qui la faisaient regarder 3 c*étaient ses agréments. Elle était bien habillée, niais sans luxe et sans effron^ terle. Mais elle avait tant d'éclat qu'elle éclairait rraiment toutes ses robes j vous l'auriez mise en noir que vous n'auriez pas pu éteindre la lumière qui sortait d'elle. C'était dans ses yeux, c'é^ lait dans sa bouche, c'était dans sa peau, c'était dans sa taille, dans sa démarche, dans sa pose, dans tout ! C'était comme le ver luisant ; tant plus que vous mettiez ça à l'ombre, tant plus ça se voyait. Que voulez-vous? elle n'y pouvait rien, la pauvre enfant, ni moi non plus. Quelquefois elle rentrait de la promenade dans les prés où elle allait avec ses cousines, toute confuse, et elle uc voulait plus ressortir de la soirée. Elle me disait en boudant :
— Ca m'ennuie.
— Eh quoi ! que je lui disais, Josette?
— Que tout le monde me suit comme si j*élais une béte curieuse, et que tout le monde se retourne en cbucbotas^t quand j'ai passé.
Moi, Monsieur, ça ne me fâchait pas, et au fond, j'en tirais vanité. Le bon Dieu m'a bien punie de celte compiaiâance je mettais dans cette jolie enfant ! IN'ous y voilà !
Ll CONSBILLtR DV rStiPLB. i39
LI. Bile dtait bien sage et bien modeste cependant Seulement elle aimait un peu la danse, et quand ses eousines venaient la chercher les dimanches soir ou les jours de noces dans le voisinage, elle ne se contenait pas de joie. Elle n*y entendait p^s de malice, mais le mouvement, la musique, la chaleur, la valse, le tourbillon, ça Tenivrait. Quand elle revenait de là, à minuit, ra^ menée par ses tantes ou par ses cousines, je ne pouvais pas rendormir ; elle valsait en rcve à côté de moi. Voilà tout son défaut} je ne lui en ai jamais connu d'autre. Celait bien innocent. Monsieur, n'est-ce pas? Car enfin, quand le cœur est vide, les pieds sont légers, et quand le vent souffle, la poussière s'élève.
Eh bien ! Monsieur, c'est pourtant ça qui i'a perdue !
— Comment ! perdue ? m'écriai-je.
— Hélas ! oui, vous allez voir, etmoiaussi, reprit-elle, J'écoutai plus attentivement.
LU. Celait au printemps du 18..., Monsieur, un escadron de chasseurs était en cantonnement à Voiron pour surveiller la frontière. Ah ! le beau corps que ça faisait donc ! C'étaient tous des jeunes gens comme vous êtes à présent. Monsieur, grands, élancés, bien pris dans leur taille, des couleurs fraîches, des moustaches noires, avec des ceintures de cuir verni, des chaînes de fer sous les pieds j des vestes galonnées de noir, des casques luisant au soleil comme le coq du clocher de Voiron j des crinières qui leur pendaient sur le cou et que le vent faisait flotter en les soutenant, quand ils couraient comme les queues de leurs chevaux blancs. C'était superbe de les voir manœuvrer les jours de revue dans les prés, allant, venant, courant, galopant le sabre à la main, an bruit des trompettes, à la voix de leur commandant. Ou aurait dit une rivière d'acier fondu qui aurait débordé dans les prés. Tout le monde y allait pour les voir. On les aimait dans la ville, parce que les militaires, c'est bon pour l'habitant, quoique ça soit terrible contre l'ennemi; ils étaient logés chez les artisans et chez les bourgeois, qui ne s'en plaignaient pas j au contraire, chacun se disait : u Mon enfant est peut-être comme ça chez de pauvres gens d'une autre frontière. 11 faut avoir bien soin de mon soldat, pour que les autres aient bien soin de mon fîls aussi ; » c'cstjuste. Le logement, le feu, la chandelle et le vin blanc, et l'amitié pardessus, on leur donnait tout de bonne grâce.
iNous, Monsieur, on ne nous eu avait pas donné, parce que, disait-on, nous n'étions que deux jeunes filles, et que nous n'avions qu'une chambre derrière la boutique. La mairie avait des égards, quoi!
LUI. Voilà qu'un jour, en revenant de la manœuvre (on a bien raison de dire, cette foi| que faute d'un clou le monde serait boi-
LE CONSEILLER DU PBLPLB
tcux)... voilà donc qu'un jour, en revenant In mnnœuvre. passe un jeune marcchal-des-logis à la tête de son peloton au grand trot, le sabre à la main. Le clou d'un des fers du devant de son cheval s'en va je ne sais comment, le fer se tourne sens dessus-dessous ; le cheval, embarrassé par son fer, qui lui pend au pied, fait un faux pas sur le pavé; il s'abat, il jette le cavalier h dixpasdevant lui contre le banc de pierre de notre boutique, il lui n»ulc sur le corps ; nous jetons un cri. Le peloton, lancé à jrrnnde course, ne peut pas s'arrêter court, les chevaux sautent par-dessus leur chef renversé ; on le relève, il était tout en sang, il ne donnait plus de signe de vie, on le croit mort, on rétend sur le banc de pierre. Josette et moi. Monsieur, nous en avions pitié que nous en pleurions, bien que nous ne le connussions pas ; c'était un si beau jeune homme; il ne paraissait pas avoir vingt ans ; les yeux fermés, le front coupé en deux endroits par deux cicatrices d'où le sang coulait sur ses joues blanches, des cheveux noirs comme la Crinière de son casque, mais plus fins; des traits délicats comme une jeune fille, un enfant de famille, quoi? qui servait pour son agrément, et qu'on avait fait marcchal-des-logis tout de suite pour le faire officier en quelques mois. Ah! il fallait voir comme ses soldats l'aimaient. Ils pleuraient tous ! ils lui déboutonnaient sa veste, ils lui enlevaient son casque tout bossué, ils lui ôtaient sa cravate, ils lui ouvraient sa chemise sur la poitrine, du linge superbe. Monsieur; ils lui jett^ient de Teaa sur son visage pâle, ils couraient chercher le chirurgien-major, q|ue ça faisait la chair de poule à Josette et à moi. Le chirurgien-major accourut, il lui tâta le poab, il dît : > Ça n^est rien, portex-le-maréchal-des^logîs bien douoement dans cette maison, sur un lit, je vais le panser, »
Je n*osais pas le dire, de peur de faire affront aux soldats, mais j*en'fiis bien aise, et Josette aussi; c'aurait été notre frèreque nous n^au rions pas été plus triste de la chute, de l'évanouissement, de la pâleur et du sang de ce beau jeune militaire. Ndus ouvrîmes la portêf de notre chambre, et deux cavaliers le portèrent sur le lit. Ça ne sera qu'une paire de draps à changer, dis-je à Josette. Nous nous retirâmes toutes tremblantes dans la boutique pendant le pansement, Noos écoutions pourtant à la porte, et quand nous rentcndlmes respirer et dire au chirurgien -major : « Où suis-je?» nous entendîmes aussi le chirurgien -major lui répondre : « Chez de braves femmes, mon cher Septime! (11 s'appelait Septimede Restez-y quelques jours ; vous avez Pépanle démise et quelques ^atlgmires k la tête, avee un peu d'ébranlement qu'il iMt calmer par une immobilité complète.
« Il y aurait danger à vous transporter en ce nsoment ; mais dans quinze jours vous serez à ehevaK Je vais faire mon rapport. Adieu! »
Diyiiizea by GoOgl(
%M CONfllUBR DO PBVPU*
If vînt ne prier d*évtter tout bruit au malade et me défendre de lui donner autre cho«e que de l*eau, avec quelques gouttes d*une liqueur quMi me laissa* Je me sentais portée de eœur k soigner ce jeune homme que la Providence m*avait envoyé» Je dis à Josette : « Tu iras coucher ches ta tante fliariette avec ta cousine; moi, je resterai à veiller avee la garde et le planton. » Ce fut fait comme j*avais dit. Je servis pendant huit jours avec plaisir de garde au pauvre blessé ; il était si doux et si reconnaissant !
LIV. Josette revenait de grand matin de ches sa tante travailler avec moi à la maison et tenir le comptoir. De temps on. temps elle demandait au maréofaal-des-logis la permission de traverser sa chambre pour aller prendre son linge^ son fil, ses ciseaux, son dé dans son armoire* Le jeune homme la regardait et lui demandait bien pardon de la déranger ainsi de son logement ; elle baissait les yeux et elle lui disait : « Du tout, Monsieur, nous sommes trop contentes que vous vous trouviez bien chez nous j guérissez-vous tranquillement, à votre loisir; nous voudrions seulement que la chambre fût plus propre et le lit meilleur! Puis elle ressortait toute rouge et toute tremblante, et elle me disait : « IJ est bien, M. Septirae, il a repris ses couleurs. — Tu Pas donc regardé? que je lui disais. — Non, répondait-clle ; mais je l'ai vu. » Et à chaque instant, elle avait oublié quelque chose qu^il fallait qu*elle allât de nouveau chercher dans l'armoire. C*était un sort quoi ! Je lui disais : « Que tu es donc étourdie ! Josette ; tu vois bien que tu déranges pour rien le blessé! — Oh! non, disait-elle, ça n'a pas Tair de lui faire de la peine ; il ne s'est pas plaint une seule fois; il a l'air si bon, iiiêiiie qu'il m'a dit tout-à-l'ljcurc : Mademoiselle, j'ai une sœur qui vous ressemble; quand vous passez ça me fait illusion, je me crois chez ma mère! Pourtant, qu'il a ajouté, elle n'est pas encore aussi belle que vous !»
Ça commençait à m'inquiéter, mais je me disais : Ça va finir; dans dix jours le malade sera guéri; le régiment va partir, elle n'y pensera plus. Un officier ! ça n'est pas fait pour elle; l'aiguille, c'est trop petit pour l'épée, ça ne va pas de pair. Tout de nicme, j'aurais autant aimé que le cheval se fût abattu devant une autre porte.
LV. Le jeune homme guérit au bout de quelques semaines pendant lesquelles ce manège d'aller et de venir, de se regarder, tic se parler, avait toujours duré entre la petite et le blessé. A la fin il fut assez remis pour qu'on pût le transporter à l'hôpitaL Nous le vîmes partir avec peine, nous nous étions habitués à lui comme des sœurs. Il nous remercia bien; il avait des larmes dans les yeux en nous disant adieu; il nous promit de venir nous revoir de temps eu temps, dès qu'il pourrait marcher sur des aiines« Je
Lt toN8BiiL£ii DO nmt;
m*eD doutais bien; j'aurais biea* voulu qu*il ne revint pas; mais je n^osai pas le lui dire, oe qui n*est pas honnête, et puis eela aurait fait pleurer Josette*
L\L II ne fut pas plus tôt sorti de la maison que j« ne reeon* nus plus eette pauvre enfant. Grêlait eomme un corps sans ftme. On aurait dit que son visage était \h et que sa pensée était ailleufs* fille ne faisait qu'entrer et sortir, qu'aller chez sa cousine et en revenir, pour avoir Toccasion de passer vingt fois par jour devant le jardin de l'hôpital, où l'on voyait les malades assis sur des chaises au soleil, par-dessus le mur. Quand elle était à la boutique, elle regardait plus souvent à la vitre que son ouvrage, et elle devenait toute rougeou toute pûlc quand elle entendait seulement les bottes ëperonnées d'un militaire sur le pavé. Elle rêvait, elle laissait à diaquc instant efiîler sa dentelle sur ses genoux; elle oubliait d'épingler son coussinctj elle se levait comme pour aller chercher quelque chose dans notre chambre j elle rentrait sans rien apporter. Elle ne mangeait guère, elle ne dormait pas, elle soupirait la nuit. Je lui disais : o Qu'as-tu donc? — Rien, qu'elle me répondait. — Je vois bien que si, peut-être! Ah! que tu es béte de penser à celui-là ! Est-ce que c'est fait pour de pauvres filles comme nous? Est-ce que ce n'est pas un enfant de famille, qui n'épousera qu'une demoiselle de sa condition? est-ce qu'il t'emportera de garnison en garnison et à la guerre, derrière son cheval dans son porte-manteau? Allons donc! sois donc raisonnable et pense à tes dentelles! Est-ce qu'on pense à ce qu'on veut me répondait-elle avec humeur. © Je voyais bien que ces jeunesses, ça s'était parlé sans se rien dire comme moi et Gyprien. Mais je pensais : « Bali! c'est une idée folle, c'est une ûcur d'avril j ça gcic sur pied, ça partira avec le régiment!
LVII. M. Septime, le maréchal-des-logis, était guéri, il venait de temps en temps à la maison pour remercier ses hôtesses. Il fallait voir alors comme Josette était contente. 11 semblait vraiment que le soleil était entré dans la boutique avec lui. 11 s'asseyait devant le comptoir; il jouait avec la poignée de son sabre j il posait son casque sur la chaise; elle peignait sa crinière elle; raccommodait ses aiguillettes ; il lui ramassait ses éeheveaux de fil à dentelle, il lui tenait sa pelotle d'épingles, pendant qu'elle marquait son dessin sur le coussinet; et puis M. Septime par-ei, mademoiselle Josette ou mademoiselle Joséphine par-là, car elle commençait à mieux aimer qu'on rappelât Joséphine; et puis on riait, et puis les demi-mots, les soupirs, les silences, et puis les conversations tout bas. Je ne pouvais pas me fâcher, Monsieur, parce que le maréchal-des-logis était si réservé, si honnête! et que Josette était si heureuse, si tendre, et de plus en plus si aHabie
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LE CONSEILLER OV PEUPLE. 4d5
et si obéissante pour moi ! Mais quand est-oc dooc que le régiment.
partira? disais-jc au bon Dieu.
LVIII.ll ne parlait toujours pas. Le monde n'entendait pas malice aux visites fréquentes du maréchal-des-logis chez nous, parecquc, quoique pauvres, nous avions une bonne réputation dans l'endroit, et puis, vous ne le diriez pas, Monsieur, on croyait dans le quartier que c'était h moi que le maréchal-des-logis faisait la cour. On disait : • La cadette est trop jeune, oVst une enfant, ça ne pense à rien; c'est Geneviève qui est en âge, et c'est une fille avenante sans être belle, tout de même* £h bien ï tant mieux, elle aura un gentil, ma foi !
Voilh ce qui donnait lieu à cette méprise; les amoureux, c'est si fin. voyez-vous! Le maréchal-des-logis ne parlait jamais qu'à moi dans la rue ; il ne parlait jamais que de moi aux voisines et aux camarades; quand il frappait h la vitre, il n'apptlait jamais que Mam'selle Genevière $ quand ii venait nous chercher, les jours de congé, pour nous mener ici ou là, il ne donnait jamais le bras qa*à moi ; il était plein d'égards, d'attentions de respect pour moi» eomme s'il avait voulu me flatter et me prendre par TamNiur-pro^ pre* Je me doutais bien pour quoi ; pour que je fosse mieux disposée en sa faveur et plus indulgente jiour ses visites ; ça ne me trompait pas; mais j*étais bien bonne. Monsieur; il n^ vfniX pas de mal, ça me faisait de la peine d'en faire a ces jeunesses } je laissais aller. Je pensais toujours : <« Un bon coup de trompette, un soir ou un matin, ça me délivrera de ces politesses I >» Mais les voisines prenaient ça pour tout de bon.
LIX. Un soir, en effet, un soir du mois de mai, on dit dans Voiron : « Le régiment part demain !» Ah ! la pauvre Josette, Monsieur; ses bras lui tombèrent le long de sa chaise; elle devint plus pâle que sa dentelle. J*aurais voulu que le régiment ne par* tit plus jamais.
Le malliettr voulu qu*au même moment. Monsieur, on vint me cbereher, vite, vite, pour aller veiller une voisine qui était en maf d*enrant, etqu*on disaitqui nepassertitpas lanuit. Ses petits enfants crient après moi et me tiraient par mon tablier pour me mener vers leur mère. courus, Monsieur; je recommandai bien à Josette de fermer la Iwutique de bonne heure et de se epueber. 9 Le régiment ne part qu*à huit heures demain, lui dis-je; nous irons le voir partir et faire nos adieux à M. Septimé. Je ne veux pas que tu le voies sans moi, ce Éolr ; ça te ferait du chagrin ; tu ne pourrais pas dormir, — Ah ! je n^ai pas envie de le voir, qu'elle me répondit ; je ne Tai que trop vu; ça me déchirerait là^ en me montrant son cœur; j*aime mieux que tu me dises demain t Il est parti ; que venx-tn, c^est fini I ^e vais faire ma prière pour qu'il fasse un bon voyace et qu'il pense à moi jusqu^au retour ! .
LB CONSEILLER OU PEUPLB.'
« — Bien! que je lui dis, et je l'embrassai en m'en allant.
LX. Le lendemain, Monsieur, quand je rentrai, je trouvai Josette endormie, ou faisant semblant de dormir encore. Ca m'étonna. Je lui dis, pour tenir ma promesse : « Allons voir partir le régiment. — Non, me dit-elle, j'aime mieux rester et me rendormir j j'ai trop pleuré, on verraitmcs yeux, ça me ferait honte. Je ne me sens pas le cœur à la promenade. — Eh bien ! lui dis-je en fermant la fenêtre, par laquelle le soleil donnait sur sa téle tout en feu, reste au lit, dis ton chapelet, dors, recoosoie-toi \ je ?ais travailler. »
11 n'y eut ni plus ni moins entre nous deux à Toccasion du départ du régiment. Seulement, ça m'étonnait que M. Scptime ne fût pas Tenu nous dire adieu. Mais je penfiai qiiUl avait mieux aimé nous écrire de la première étape.
Ça alla pendant trois ou quatre mois. Josette était sage, raisottnable et rangée comme une religieuse; elle ne sortait que pour aller à Téglise ou pour aller à la poste prendre une fois par se* maineles lettres du maréchal-des-logis. Ils s'étaient prorois mariage. Monsieur; elle ne disait ni oui ni non, mais je m'en doutais. Ellcécriivait aussi tous les dimanches de longues lettres dans la chambre; maisellenel'avouaitpas. Je le reconnaissais au papier qui manquait à la rame, dont je ooinptais les feuilles. Je nejfaisais pas semblant : « Il faut que l'amour se passe,' me disais-jej il s^esl bien passé pour moi et M. Gyprien, il sepass^cra bien pour la pauvre enfant. Quand elle ne pensera plus à AI. Septime, ou quand M* Seplime Taure oubliée, eh bien ! iï ne manque pas de breves ouvriers dans le pays; elle fera unb connaissance, je la marierai, je resterai avec eux. je ferai le ménage et j'aurai soin des^eafsnts. Voilà! »
LXI* Pas dtt4oui, Monaeiir! Voilà qa^ seiron m^apporteime lettre avec uocachel noir, pendant que Josette était chee sa tante. Je rouvre, et quVst-ce que je lis?... Je Tai encore là, Monsieur, avêc Tautre^ tenez, lisez voir.
Jo pris la lettre et je lus :
« Mademoiselle Geneviève,
« Le maréoiial*-des*logis Septime de a été lué à la preaiière affoira que nous avons eue en débarquant à En mourant il m*a dit ; Ta écriras à Mademoiselle Geneviève, à Voiron, que je lui .fais mes'adieiiMinsi qa*^ sa seeur. Je sols bien ooupablé; mais je suis plusmalbeiifcux que coupable..* Je la priede me pardonner. SI j'àvuis fturveco, j*auraf réparé mon tort involontaire* Je n*étais pas pervers \ non \ Tadieu, la i^ult^ et le désespoir de nous quitter nous ont enivrés «. Je Pai épousé secrètement devant un prêtre de Savoie.*^ Fatale nuit !».. Il faudra envoyer PeUfiint à... •
« La mort Iniu coupé la parole. Voici une boucle de sesebeveoi
LB eONSBILIBR DU MUPLS
que je vous envoie de sa part. Il m*avait dit : SI je meurs, tu feras tenir cela à Voircm. »
LXIL La boucle de dieveux tomba à terre avec la lettre. Mon* sieur, ear je n^avais fait attention qu*à la mort de ce pauvre brave jeune homme, et a ce mot terrible qui me révélait tout le mystère de leur amour et la honte de notre famille : a Tu lui diras d*envoycr l'enfant à... »
(t Dieu! me dis- je, quoi!... ma sœur!... Est-ce bien possible!... Elle si sage et si pieuse... elle m'a pourtant trompée ainsi ! Ah ! elle est trop punie, pcnsai-je aussitôt. Malheureuse enfant ! que va-l-elle devenir en apprenant la mort de celui... dirai-je son séducteur ou son époux?... le père, hélas! de Penfant qu'elle portait à mon insu dans son sein!... Et que devenir?... et comment avouer?.et comment cacher cette honte?... Où nous enfuir? ou nous ensevelir dans la terre? Mon Dieu! mou Dieu I V4înez à notre secours. »>
Je sentis un mouvement de colère contre ma sœur : « Comment, me dis-je, moi qui ai été sa mère... moi qui ai renoncé, pour la garder, à mon amour, à ma fortune, à mon bonheur, à C\ prien ! moi qui ne la quittais pas plus que son ombre le jour, pas plus que la muraille de sa chambre et le chevet de son lit la nuit ! ellu a pu me tromper ainsi!... elle a pu me cacher tout ; Tamour, le prêtre appelé de Savoie, la nuit, le mariage secret, les angoisses, les terreurs les suites terribles de cette union mystérieuse?... Ah! est-ce traître? est-ce caché? est-ce défiant de sa sœur?... Je ne veux plus lui parler, je np veux plus la revoir, je veux me sau-^ ver f C '
« Mais si je ne lui parle pas, si je ne la revois pas, si je me sauve, que va-t-elle devenir? Non, il faut resterj etsi je lui montre un mauvais visage au moment où il faut lui dire la mort de son amant et où elle a besoin de se jeter dans les seuls bras qui Ini soient ouverts sur la terre, pour cacher son désespoir et sa honte, son enfant mourra de ses angoisses et de ses convulsions dans son seinî... Et puis, enfin, n'est-ce pas ma sœur, ma petite, ma Josette toujours, mon enfant que j'ai élevée et qui n^a de mère que moit comme je n'ai de fille qu'elle ici-bas ? «
Etjeme mis à pleurer, à sangloter, à fondreen eau, si fort, Monsieur, que ma téte se troubla, que mes sens s'égarèrent, et que je glissai de ma chaise sans connaissance sur le plancher.
LXlll. Je restai ainsi pendant je ne sais pas combien de temps. Monsieur 5 bien longtemps, sans-doute, car c'était nuit quant je me reconnus. Je fus réveillé par un cri terrible qui semblait sortir d'un cœur qu'on aurait percé d'un coup de mort! un cri qui retentira éterneilement dans mon oreille. Dieu^ quel cri 1 J'ouvris les
U C01I8B1LLER DU PBmi»
y«ux; je vis Joselte.qui tenaii de k ipaio gaticho la boucle de cheveux et la lettre, et qui de l'autre main s^arracbait les cheveux et les jetait à flocons dans la chambre, comme une folle qai déchire sa coiffe et qui jette ses plus belles dentelles aa visage de ses gardiens, La porte était heureusement fermée, et une seule petite lampe éclairait notre chambre; Josette ne m^avait pas vue glissée de ma chaise derrière le eemptoir, et accroupie dans, rombre, dans un coin du mur.
A son aspect, à son eri, à son geste égdré et furieux, je compris qu^elIe savait tout, Mon^nr* Je m^élançai vers die, je Tentourai de mes doux bras et je la jetai sur son lit* Je n*eus pas le courage de lui faire un reproche. Héhis! la pauvre enfant! elle était bien assez malheureuse. Elle ne me voirait seulement pas; elle croyait que j*étaîs M. Septime. Elle m^eœbrassait, elle me parlait comme si j*eii»se été lui* « Obi tu n^est pas mort, disait-elte en riant d*un rire étrange ; Oh! dis-moi que tu n^est pas mort! N*est-ce pas, c*est ta main qui passe sur mon front si doucement ?••• » Enfin, que sais-jeFTotttessortesde tendresses, debadineries et decaresses de mots que le délire peut fliettre sur les lèvres. Puis elle me reconnaissait par moments ; elli» mettait son doit sur sa bouche et elle me disait : Chut! tu ne diras rien de ce que tu sais ; e*est un secret. Nous sommes mariés, vois-tu ; mais il ne veut pas quVn le sache jusqu'après la campagne^^ il le dira à sa mère et on il me mènera dans sa maison. »
LXIV. Pauvre enfant! elle croyait tout cela ! (Tétait si jeune, si simple, si innocent, voyez«vous.
Puis, tout-à-coup, elle se levait sdr^ son séant toute éehevdée, avec les yeux plus luisants que la lanipc ; elle me repoussait do bras loin du lit : « Ya-fen, va-t*en, criaitrcllc ; je ne veux voir personne ; il est mort ; il est couché froid dans hi terre ; je veox qu^on mVnterre avec lui ; je veux qu^on m^ensevelisse dans mon drap et qu'on plante trois erotx demain sur ma tombe au cimetière » Puis, elle s^enveloppait, en effet, la téte sous son drap, et restait là immobile comme une morte. J^avals beau l*appclpi% die ne répondait pas, on bien elle répondait : Non, je suis morte! Cétait une fièvre terrible ; mais je n'osais pas appeler le médecin ni les voisines, de peur que la chose ne fût connue. Je lui donnais à boire entre ses dents, qui claquaient; je lui parlais, je Tcmbrassais, je la reeonsolais comme je pouvais, je pleurais avec elle et sur elle. Je priais Dieu au pied de son lit, ses pieds dans mes mains et sous mon souffle! Ah qu'elle nuit?... Depuis celle où jV vais pleuré Cyprien, je n'en avais pasencore eu une pareille !
Vers le matin, les convulsions, les cris, les délires cessèrent, et elle s^assoupit, les poupières pleines d'eau. Je remerciai Dieq. Elle
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9e réveilla lard, tard, et elle avait repris la raison^ mais ce notait plus la même enfant ; elle avait bien vieillie de cinq ans en une nuit ; CD n*eutendait qaasi plus sa voix, son visage était devenu pèle comme le mien. Elleétait sur le lit, les yeux fixés sur la boude de cheveux quelle tenait dans ses mains jointes sur la couverture. Je m^étais lavé les yeux et habillée proprement pour servir les pratiques comme à rordinaire dans la boutique, pour queper* sonne ne se doutât de rien. On me disait : Oà est donc Josette?
Elle est là qui dort plus tard que moi, rcpondais-je aux voisines ; ces jeunesses, c*est plus délicat que nous ! Ou bien : elle est allée à Tcglise entendre une messe pour sa mère. Enfin mille raisons.
Cela dura comme cela plusieurs jours, pendant lesquels la pauvre fille, tantôt sur le lit, tantôt debout dans la petite chambre, ou assise sur la chaise, la tête sur son bras, pleura toute Teau de son cœur et but ses larmes jusqu'à ce que son cœur fût noyé dedans ! J*allais, je venais, j'entrais chez elle, vingt fois par jour et toute la nuit : Oh ! que tu es bonne ! medisait-elle, je t'ai trompée, je t*ai déshonorée et c'est toi qui me consoles. Elle avait été si imprudente, c'est vrai 5 mais elle avait si bon cœur. Monsieur! Je crois que depuis son malheur je l'aimais encore davantage.
Au bout de huit ou dix jours, elle reprit sa vie ordinaire avec moi dans la boutique et son ouvrage sur ses genoux. Seulement elle ne jasait plus, elle ne riait plus avec l'un et avec l'autre comme autrefois. Quand elle n'était pas là, les voisines me disaient : « Votre petite sœur devient sérieuse, Mam'selle Geneviève; ça commence à réfléchir, il faudra penser au mnriiige; quand le fruit juùrit, la fleur tombe; quand le vin à son temps, il ne mousse plus. »• Vous jugez si ça me faisait mal d'entendre ça; mais personne ne se doutait de rien. La maison paraissait tout comme à l'ordinaire. Seulement on disait dans le quartier : w Geneviève devrait penser à marier sa sœur, voilà que c'est temps. « Et les garçons de Voiron passaient le dimanche devant la vitrcctdisaient à leurs parents : Je l'aimerais bien, tout de même !
XLV. Pourtant, Monsieur, jugez si nous étions tristes toutes deux. Voilà que le temps pressait et qu'il y avait près de sept mois que le régiment était parti. Josette ne sortait plus, et conmie elle travaillait toujours à ci')lé de moi. derrière le eonjf)loir. on ne voyait que son joli visage, et l'on avait aucun .soupçon de son malheur. Je disais depuis longtemps aux voisines que j'avais fait un ^ œu et que je comptais aller dans deux mois, avec ma sœur, en pèlerinage à la chapelle de Saint-Bruno à la Grande-Chartreuse j c'est la coutume du pays, el prrsonni' n'y trouva à redire; au contraire, OD disait : Ces deux jeunes filles sont bien sages ; elles ne
lÈ co!i$iii.Lgk BO fiunitf
eraîgneiU ni la route ni les neiges pour aller prier le saint. Je les accoutumais comme ça à Pidée de notre absence, et je leur disais : Vous tiendrez bien la boutique pour nous pendant quelques jours ? — Oh, oui, qu'elles me répondaient.
C'était une finesse. Ma vraie pensée, Monsieur, é(ait de prendre quelques sous que je ramassais pour cela, en vendant à perte mes merceries, et de mener une nuit ma sœur à Lyon ou à Grenoble, dans un hospice où elle serait délivrée secrètement, de confier l'enfant, en le marquant bien, pour le reprendre après le sevrage, et de ramener Josette avec moi à la maison, sans qu'aucune tache portât sur notre nom. Je m'en rapportais du reste au bon Dieu. Je disais : » Si elle ne se console jamais, eh bien î elle restera fille et élèvera l'enfant comme si c'était un orphelin déposé la nuit à notre porte; et si elle se reconsole après quelques années, et que l'enfant vienne à mourir, eh bien! elle n'aura pas sa réputation perdue pour une faute qu'on ne pardonnejamais aux filles ; et plus tard, eh bien ! plus lard, si elle rencontre quelque brave garçon, qui lui plaise, qui lui pardonne un mariage qu'elle a cru légitime, et qu'elle consente à se marier, elle se mariera, et tout sera oublié. « Voilà ce que je me disais. Ça déplaisait à Josette de se cacher, elle aurait voulu direà toutlemondc: Oui, j'ai été sa femme, et je serai la mère de son enfant ! Les filles qui aiment éperdùment, ça s'honore de son amour au lieu d'en rougir î Mais je lui disais : V' Le nom et l'honneur de la famille ne t'appartiennent pas; veuxlu me déshonorer et me perdre avec toi ? Veux-tu avilir la mémoire de notre pauvre mère, la réputation de notre bon frère dans son régiment? Veux-tu qu'on dise .• Voilà comme sa mère l'a élevée î voilà comme sa sœur Ta gardée ! voilà le frère de deux mauvaises filles de Voiron ! « Elle comprenait cela. Monsieur, et elle disait alors comme moi, elle me promettait tout ce que je voulais.
LXVI. Mais l'homme propose et Dieu dispose j il ya longtemps qu'onle dit.
Voila, Monsieur,qu'unenuit terrible ah î plus terrible, que toutes les autres îjustc sept mois après le mariage secret de ma sœur,le malheur arrive ! Je n'ai que le temps de courir pieds nus chercher une sage-femme, aussi secrète et aussi sûre qu'un cadenas. Je lui lais jurer le silence. Elle se glisse sous l'ombre des murailles, elle reçoit l'enfant dans ses bras ; un garçon. Mon Dieu ! que faire? rien de prêt, tous mes plans renversés ! un enfant à cacher, à nourrir, h emmailloter, la publicité, la honte, le déshonneur, la mort ou la perte de Josette ! Jugez de ma confusion, de mon dé^ sespoir! Je n'avais pas le temps de la réflexion. La sage-femme était heureusement discrète comme la tombe : Que ùArt F que je lui dis.
LB CONSBILLBR DO PBOFLB»
« Mani*8elle Geneviève, qu^He me dit, c'est un malheur ; mais j*en ai tu d*autres, et avec le silence et le temps, on avance plus, voyez-vous, qu*avce le bruit et la presse. 11 faut vous donner le temps de combiner (es moyens de sauver et Thonneur de la petite, d*averUr le père,, de préparer la iamiilo, d'avouer la naissance et de la légitimen Pour tout cela. Il faut des jours ; iiez-vous à moi, remettes-moi le nouveau-né, nous allons le marquer par un signe qui le fasse toujours reconnaître, je le porterai celte nuit, dans mou tablier, au tour de Thospice où on les dépose ; je sonnerai, une sœur viendra, je me retirerai à Técart, jusqu^à ce que j'ai vu la sœur prendre Tenfant inconnu dans le tour, et le porter à une des nourrices des montagnes qui couchent à riiospicc pour attendre des nourrissons. Personne que Dieu et ses étoiles ne vous verront. C'est S. Viucent-de-Paul qui a inventé ça, voyez-vous Mara'selle, qu'elle me dit, pour aveugler la cliarilé, pour couvrir ia lionle des pauvres mères et pour sauver lu vie à des milliers d cnlaiils.
LXVII. Je n'avais pas le choix, Monsieur, continua Geneviève, je marmottais une prière à ce grand saint j je mis un bracelet de cheveux de son père avec une S ci un J sur un morceau de papier, au bras de l'enfant, qui ne criait pas encore, la bonne fcniiue l'emporta dans son tablier, et je revins, soigner ma sœur, qui ne se doulail de rien. Peu à peu je lui dis ce que j'avais fait, en lui faisant entrer doucement les raisons dans l'esprit. Elle pleura bien, la pauvre petite j mais elle comprit cependant la nécessité de cette séparation momentanée de son enfant, quand je lui eus démontré la certitude de le reconnaître, et que je hii eus prouvé qu'il serait aussi bica soigné par ia charité du bon JDieu que chez nous.
En trois jours elle fut sirr pied, Monsieur j on la vit, conmic à l'ordinaire, assise à côté de moi, à son ouvrage dans la boutique; Je lui dis deehanter et de riie quand les voisinespassaient devant, personne ne se douta qu'elle eût seulement eu un mal de téle. Je remerciai Dieu et la bonne femme dans mon cœur.
LXVIII. Ah ! Monsieur, Thomnie ne sait jamais de quoi il pleure et de quoi il rit! Pendant que je me réjouissais ainsi en moi-même de la protection que la Providence nous avait accordée dans notre malheur, vous ne devineriez jamais le malheur plus affreux que les autres malheurs qui tombait sur nous. Non, vous ne le diriez pas en cent, mon pauvre Monsieur! £b bien voilà.
Je redoublai d'attention.
£h bien ! voilà, reprit-elle, en parlant plus bas, comme dans Une confidence qu'elle aurait craint qui fût entendue de quelqu'un, bien que nous fussions seuls, voilà qu'après cinq grands
IB CONSEILLEE OU PBITPtE.
jours et cinq longues nuits passés, je ne voyais pas revenfr Ta brave sage-femme, pour me rendre eomptc de ce qu'elle avait fait de l*enfant. Josette se tourmentait. Je me dis ^ £IIc a peur de nous compromettre en venant de jour chez nous ; mais la nuit, pourquoi n'y vient-elfe pas? la rue est déserte, personne n'y passe une fois le pauvre monde couché j qu'est-ce qui est donc ar-» rivé ? n faut que j'y aille. Je rais mon manteau, toute tremblante, comme si j*avais fait un crime, quand la nuit fut brune, et j'allais, sans savoir si j'oserais bien entrer jusqu'à la porte de la vieille maison isolée où dcmcorait la sage-femme.
Voilà qu'au moment où je tourne la rue pour prendre la ruelle qui menait chez elle, j'entends un murmure de gens autour de sa porte, et je vois deux gendarmes qui conduisait la pauvre femme, comme une voleuse, entre eux deuxf
LXIX. Qu'est- ce que je devins h cette vue, Monsieur ? Je n'en sais rien ; il me sembla qu'on m'arrachait la peau du visage et qu'on m'exposait toute nue aux rayons d'un soleil brûlant. C'était la honte intérieure, voyez-vous, qui me montait au front et qui me disait : ça te regarde peut-être ; tu vas être découverte et ta pauvre sœur déshonorée. Ah ! mon Dieu ? mon Dieu ! le pressentiment n'élait que trop juste. J'éfait perdue ?
L'un disait h l'autre, dans la foule qui suivait la sage-femme en prison : « Qu'est-ce donc qu'elle a hit, la brave mère Bélan ? — On dit qu'elle a tué un enfant. Oh ! que disaient des vieilles femmes. — Non ; qwo disaient les autres, elle les a seulement vendus à des Bohémiens, à trois francs la pièce. — Bah î que disait un troisième, vous ne savez pas ce que vous dites ; elle n'est pas capable de cela, la sainte bonne femme. On la mène en prison parcequ'elle a été surprise par un espion du commissaire, pendant qu'elle venait de porter au tour, qui est surveillé en attendant qu'on le ferme, un enfant, un nourrisson ; qu'elle a reçu, dit-on. de l'argent pour cela de la mère, et qu'elle n'a janunis voulu dire d'où venait l'enfant. Eh Lien donc ! elle a bien fait, disaient les voisines, ne vouliez- vous pas peut-être qu'elle allât crier sur les toits les secrets et les malheurs des maisons ? *»
Vous jugez si j'avais la petite mortel la sueur froide sur la peau en écoutant ça, cneliée sous l'ombre d'une porte, et dans quelle agonie je revins à la maison !
LXX. J'étais si paie, si pâle, que Josette s'en aperçut. « Tu as (pielque chose, Geneviève ! s'écria-t-eîlc. Il est arrivé un malheur. Mon pauvre enfant ! je veux le voir, je veux l'embrasser î je veux me lever, je veux aller ebez la mère Bélan ! Je yeux qu'elle me dise ce qu'elle en a fait î »
Elle se levait eomme une folle. Monsieur, tout en disant eeU |
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elle «ettail sa robe ei sa coiffe } elle allait sortir malgré moi ; elle allait rencontrer la foule qui était encore sur les portes, dans la raelle de la sage-femme j son désespoir et ses cris allaient tout trahir $ elle était perdue. Je fus exigée de me jeter devant elle, de lutter de toutes mes pauvres forces avec ma sœur, tout en tremblant de lui faire mal, pour la recoucher dans son lit, et de lui tout avouer ce que je venais d*apprendre.
— Et Tenfant, mon enfant ! le fils de mon Septime, qu^en ont» ils fait? ou est-il ? Je veux le ravoir ; je veux Pamcher à ces monstres 1 n Elle eriait comme ça, si haut. Monsieur, en se débattant, que j*étais obligée de lui mettre la main sur les lèvres pour qu*on ne rentendJt pas de la rue. — « L^cnfant ? que je lui dis, il nV est plus, on Ta envoyé à une nourrice dans un pays loin d*ioi* Mais, sois tranquille, nous lui avons mis une marque, avec un chiffre qui le lera bien toujours reconnaître. »
LXXI. Mais j*avais beau lui répéter que Tenfant était bien, qu^il «tait marque, qu^il avait un bracelet de ses (H^oprc cheveux, è elle, <et des 4sheveux de son père^ elle n^entendait plus raison « elle se jetait sur sou oreiller | elle Tcmbrassall comme si c^eût été son fils, elle Tapprocbdit de son sein «omme pour lui donner â téter ! Elle riait, elle pleurait, elle était folle, quoi ! Cétait fini, ce coup lui avait tourné son lait qui n^élait pas encore tari, la fièvre la prit, le délire augmenta j avant le jour, elle était morte!... Oui, morte, Monsieur, là, dans mes bras, seule, froide, morte ! bien morte.
Quand le médecin vint, il tâla le bras, en regardant de Pantre «Ole, 11 dit que c'était une fièvre pourprée, avec un tranport h la téte et puis ii s'en alla. Ce sont des maladies, dit-il à la famille rassemblée dans la boutique^ qui ne laissent pas le temps à l'art ^ quand le médecin arrive, la malade n'y est plus !
Moi, Monsieur, je ne disais rien. J'étais comme une mère qui a perdu sa fille unique 5 mais je me contenais, pour sauver au moins son honneur, n'ayant pu sauver sa vie 5 je ne voulus pas que personne antre que moi veillât le jour et la nuit, à la lueur du cierge, auprès du lit j je l'e^isevelis de mes propres mains et je la couchai, après lui avoir baisé le front, dans sa bière, que lui fit un de ses cousins. Je me disais, en Penveloppnnlduns son linceul comme un enfant dans un maillot : « Voilà donc pourquoi j'ai renoncé à me marier avec Cyprien ! C'était pour me marier avec la mort î »
J'étais reconsolée pourtant, autant que je pouvais l'être, par l'intérêt que les parents, les voisins et les voisines n»e montraient dans mon affliclion. Célaîl un cri dans tout Voiron ; on vennit en ioule à la porte de la boutique : on disait ; Quel mallicur ! quel dommage i une si belle enfant l nne HUe si laborieuse ei si sage i
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Jamais la rae n*en reverra de pareille ! C*ctatt la me du pays ! \éC bon Dieu t*a cueillie ! pauvre Geoevière !
Quand le matin du second jour fut venu, les cloches sonDèrent comme pour une vraie dame ; les jeune filles de la ville, riches oa pauvres^ vinrent, vélucs de blanc, épiiigler des bouquets blancs aussi sur le drap de sa bière et aeennipngneKIe cercueil à Teglise et au cimetière ^ on y planta une belle croix de fer, toute couverte de rubans blancs, de couronnes d'immortelles, blanches aussi» symbole et honneur des jeunes filles mortes dans leur innocence baptismale. La croix ressemblait h nn cep de vigne teut chargé de grappes, ou à un pommier nain, couvert de fleurs sur toutes les branches. Cest la mode du pays. Monsieur ^ et quand une jeune fille n*n pas cela sur son tombeau au cimetière, fa n*est pas bon signe pour sa mémoire et pour sa famille.
J*y allai aussi le soir, moi-même, qonnd la nnit fut quasi tombée, et j'y vis ces fleurs et ces nibans; ça me fil encore davantage pleurer que s'il n*y avait rien eu? Je me disais : Ça trompe les hommes, mais ça ne trompe pas les anges. Pauvre enfant î il faut que la (ombc garde ton secret^ il faut que ta croix mente pour eonserver la pureté de ta famille dans Voiron.
Ah ? que je pleurai î que je pleurai, toute seule sur cette terre fraîche, toute seule dans mon ïii, toute seule dans la boutique pendant ees trois jours ?
LXXn. Et puis j'avais bien un autre poids sur te eœur î c'était comme un reproche qui ne me laissait pas un moment de repos; comme un remords qui me mordait le cœur, toutes les fois que j'avais envie de dormir ri force d'avoir pleuré ?
Je nje disais : Que fai^-fu îà, dans ta maison, pendant que la pauvre mère Bélan est en prison pour cause de loi ? As-tu bien îo cœur de laisser souffrir une brave femme et courir des propos sur son honnètelé, pendant que tu sais son innocence et qu'elle n'est dans la peine que pour n'y pas mettre les autres?
Au lM)ut de trois jours, je n'y pus plus tenir. Je m'habillai de mes plus beaux habits sans rien dire à personne, j'allai h l'église et sur la fosse de ma seour faire ma prière; puis je montai dans tme carriole qui menait !• s pauvres gens à Lyon pour trente sous. Celait la même dans laquelle les jiendarmes avai^^nt mené la sagefemme en prison. Je m'informai de tout au conducteur, et quand je fus arrivée à I^yon, je me fis conduire par un petit ramoneur, pour deux sous, h la porte de la prison des leninies. sur la eùte de Fourvières. Je demardai au corn-ier de nx' înî-«'r par ler à la •ogedemme de Voiron. di.^-ant (]\iv je lui ap()orlais des itouvclles de ses petites et un p<Mi de liiif^e et d'argent. I.e eoncierge et s» kminc me rej^ardèrent bien cutre les deux yeux et me refusèrent^
puis, quand ils virent que je restais là, toute humiliée, à la porte, et qup je pleurais à chaudes larmes, mon mouchoir sur les yeux, devant les soldats, ils priicnt pitié de moi, ils me rappelèreul, cl m'ayant fait entrer dans un gnichel à côté de leur loge, où il y avait une grille de fer et des bancs de bois, ils firent venir la sagefemme et me laissèrent seule avec elle autant que je voulus.
Ça me fit bien honte de la revoir, vous j>ouvez le croire. Monsieur, mais surtout de la revoir là à cause de nous.
LXXIli. Elle me dit, sans me faire aucun reproche, qu'au ujonient où elle portait Tenfant au tour, elle avait été espionnée par des surveillants cachés aux abords de rhospiccj que ces surveillants Tavaient dénonoée au commissaire de police, que le commis saire de police, d'après les ordres qu'il avait reçus de ses chefs, l'avait désignée comme une femme qui portait, par intcrêl ou par complaisance, des enfants trouvés dans le tour, au préjudice du département, obligé de les nourrir; que les gendarmes étaient venus la prendre; qu'on l'avait menée interroger d'abord à Grenoble, pour qu'elle justifiât d'où venait l'enfant qu'elle avait déposé et qu'elle avouât la mère ; qu'elle s'y était refusée, pour ne pas nous faire de la peine; qu'elle mourrait plutôt dans un cnclioi que de trahir la confiance que de jeunes filles dans Fenibarras mettaient dans sa probité; que, là-dessus, le jui^e lui avait dit : « Eh bien! vous resterez et prison jusqu''à ce que vous ayez dit où vous avez pris cet enfant, » et qu'on Tavait envoyée à Lyon, dans celte maison de correction, pour y rester, tant qu'il plairait à Dieu, en prévention d'avoir exposé des enfants légilinies ou illégitimes, pour mettre leur entretien aux frais de l'Etat, et pour les faire rendre ensuite à leurs mères sur les signes de rcconnnissance qu'elle leur mettait au cou ou au bras. Mais soyez bien tranquille, ajouta-t-elle, allez, Mam'sellc Geneviève, je sais souffrir, mais je ne sais pas trahir. J'aime mieuji que mes petits enfants mendient leur paiii aux porter; j*aime mieux vieillir comme ces murs et sécher comme ce bois que dénoncer votre s<£ur. Pauvre chère petite! dites-lui qu'elle n« «e fasse pas de chagrin!
Alors je lui appris, tout en larmes, la mort de ma sœur,
— Eh bien! donc, dit-elle, qoe eraint-elle là-haut? elle est dans le Paradis où le bon Dien en pardonne bien iTautres comme à la Madeleine!
— Oui, lui dis*je, mais les méchantes langues ne pardonnent jamais ici, ni pendant leur vie ni après leur mortel au nom et à la mémoire des pauvres innocentes qui ont été trompées par un faux mariage et qui ont fait une faute involontaire* La mémoire et rhonneur de ma sœur me sont aussi cbers et plus sacrés que pendant sa vie, voyes-vous; jurez-moi, par votre salut, que vous ne
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direz janais à personne qui vive, excepté À votre oonfesseur, que Josette avait péché ! « Elle inc le jura.
Alors je lui dis adieu en Tembrassant, je lui promis qu'elle serait délivré le iendemain, et que je viendrai» prendre sa plaee à la prison.
Elle me comprit, et elle essaya de me détourner de mon dessein : « Comment, Mam'sclle Geneviève, me dit-elle, vous auriez bien le cœur de prendre le malheur sur vous, et de laisser croire que la faute est de vous, pour délivrer une pauvre créature comme moi, et pour détooraer les mauvaises paroles de la tombe d*une morte! Mais vous ne savez donc pas comme le monde est cruel et comme il va vous prendre, toute votre vie, pour ce que vous allez dire que vous êtes! Ab! Mam^seile, ne le ûites pas, gardes votre honneur ! on n*en a pas deux ! vons êtes perdue ?
— G*est plus fort que moi, mère Bélan, lui dis-je, e*est plus fort que moi. Je ne peux pas me faire a lldée de vous savoir ici entre quatre murs, pour nous avoir voulu rendre service ; je ne puis pas me /aire à ridée de voir le nom de la pauvre Josette, de mon enfant à moi, de mon ange à présent au ciel, mêlé avec un sourire de mépris sur les lèvres de tout Voiron, d'entendre chuehotter, toute ma vie, quand on parlera d'elle, des demi-mots qui feront rougir sa pauvre chère ème dans le Paradis, et puis de voir le& paroissiens et les paroissiennes, dimanehe prodiain, quand ib sauront la vérité, arracher en passant les rubans, les couronnes virginales, les branches de sa croix au cimetière et balayer du pied les bouquets de fieurs blanches' que les jeunes filles de son âges viennent renouveler tous les jours de fcte sur sa fosse? Oh ! non, jamais je ne pourrais supporter cela, de voir ma sowir mé» pri.«ée dans son eercudi, devant moi, et sa terre devenue une place nue et un signe de mépris parmi les places des jeunes fiUes, dans le cimetière ou nous passons tous les jours pour entrer à relise î II me semble que son Àme n'aurait jamais de repos, malgré toutes Itss messes que je ferais dire, et que son fantème viendrait toutes les nuits me tirer par les pieds et me reprocher de ravoir laissé humilier dans la terre! Non! non! jamais ! j*aime mieux tout prendre sur moi. £h bien ! je puis supporter les soupçons et les mépris pour elle, moi, par ce que j'ai ma conscience qui ne me reproche rien ! •
Elleeut beau faire et beau dire. Monsieur; mon parti était pris ; je suis obstiné, c'est mon défaut, comme me disait quelquefois ca riant M. le curé ; je ne voulais rien entendre, et je sorUs de la prison avec plus de hardiesse que je n*y étals entrée* •
LXX.tV. Le lendemain, à midi, je nie fis conduire chez le juge ; on me fit entrer dans son cabinet. Cétait un Monsieur qui avait
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Tair sévère et soupçonneux en vous regardant. Je perdis uo momeot la parole devant lui. 11 écrivait.
— Que me voulez-vous, moQ enfant? me dit-U d'une voix rude, en relevant la téte.
— Monsieur le juge, lui dis-je en balbutiant ci en tremblant malgré moi, eomme quelqu'un qui aurait fait un crime, il y a dans votre prison une femme de Voiron qu'on appelle la mère Bclan. C'est lu sage-femine du faubourg de L'endroit; chacun Testime et Taime dans le quartier et dans la campagne. On l'a accusée d*avoir porté un enfant légitime au tour, pour épargner la dépense de son entretien à un père et a une mère mariés, qui voudraient ainsi voler la etiarité. On lui a dit qu'on la retiendrait dans la prison jusqu'à.ee qu'elle eût avoué d'où vient le nour* risson.
— £h bien ! qu'il me dit en se levant et en me regardant avec des sourcils plus froncés qu'auparavant.
— £b bien ! Monsieur, puisqu'il faut vous le dire, Je noarrisson n'a ni père ni mère légitimes ; la sage- femme est innocente elle punie pour la faute d'autrui ! L'enfant vient..*
— De chez qui ?
Dcehez moi, répondis-je bien bas en baissant la téte et en rougissant jusqu'au blanc des yeux.
— Si jeune, dit-il après un moment de silence, déjà mère dénaturée ! Gomment vous avez eu la barbarie d'exposer votre enfant, pour vous éviter un moment de juste honte, et de violer la nature plutôt que de supporter le respect humain ?» Et ceci, et cela. £nlin, il me fit un discours aussi long et aussi menaçant qu*un curé dans sa chaire, quand il parle au nom de la justice de Dieu aux pécheurs l
Je ne lépondals rien et je regardais toujours la pointe de mes souliers. Bien que je me sentisse humiliée jusqu^au bout des ongles, contente, en moi-même, qu*il me crût si bien coupable et qu*il se fàchAt si fort contre moi.
Il me demanda ma condition, mon état, mes moyensd^exlstence. Je ne me fis ni plus riche ni plus pauvre que j'étais.
— Voulez-vous le reprendre, si on le retrouve, ajouta-t-ll, vo-. tre enfant ?
— Ah ! Monsieur le juge, que je lui dis, en me jetant à genoux devant lui, je ne demande pas antre chose. Au nom du ciel! faites-le moi rendre ! jeTai remarqué d^un bracelet de cheveux. A présent que tout est découvert et ^ue Je n*ai plus de. hpnte à boire, je lui paierai de mon travail les mois de nourrice, et je Téleverai comme s^il était mon fils... • Je sentis que je me eoupuiis : • Comme s*il était mon fils légitime, » me hàtai-je de reprendre.
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— Eh bien ! me dit-il en se radoucissnni, vous n*8ve2 pas Taîr d'une fille perverse ; je vais écrire à Grenoble pour qu'on fasse des reeberches pour retrouvar votre enfant; on vous le rendra, vous paierez Famende. Eu attendant, je vais ordonner qu^on mette eu liberté la sage-femme, et je vais vous faire conduire à sa place, pour quelques jours, en prison. On aura égard à votre repentir cl à votre aveu. »
Il écrivit, 11 sonna une sonnette qui était là sur ses papiers, comme la sonnette du prêtre sur le eofn du marchepied de Tautel. 11 entra un homme noir avee une ehatne d^argent sur son gilet, u Huissier, dit-Il, eonduisses cette €lle en prison; voilà son écrou. — A ttendez,dil-il encore, voici la mise en liberté de lasag^femme de Voiron. «Le monsieur udrprit les deux papiers, me fil monter dans une voiture qui était sur la place et me conduisit poliment à la prison.
La pauvre sage-femme, Mon9leur, pleura plus en sortant que je ne pleurai en y entrant» Elle avait plus de compassion de mol que d*elle-méme*
LXXV. Je restai environ six semaines en prison. On m*avait rois, au commencement, dans le même dortoir et dans le même préau qo*un tas de mauvaises femmes et de filles perdues qui fai« salent horreur à voir el à entendre. Âh ! Monsieur, le fumier de la cour est plus propre que ce préau de prison ! j*en aimai au cœur rien que d'y penser, quoi !
« — Qu*est-ee que tu as fait, toi? qu^elles se diraient les unes Ikux autres. — Moi j'ai pris des enfants égarés et je les al feit pâtir de faim, transir de froid, et je les ai torturés sous leurs habits pour les faire erler et pour exciter Paumêne des passants. — Moi, j'ai fait ceci, — Moi, j*ai fait cela. — Moi, j*en ferais bien davantage si j'étais dehors. • Toutes à Pendière les unes des autres parlaient do libertinage et du crime. Puis des éclats de rire qui auraient fait pleurer les anges dans le paradis. « Et toi, qu'as-tu fait pour mériter d*élre en notre compagnie? me disaient-elles.— Moi! je n'ai rien fait, grâce à Dieu! — Oh ! la niaise ou l'hypocrite! qu'elles disaient en me montrant au doigt; va tu en sais plus long que nous tontes, avec ton air de sainte dans sa niche, on bien si tu es aussi innocente que tu le dis, nous t'aurons bientôt déniaisée ! »
Je me mettais a pleurer. Monsieur, de honte, et j'allais m'asseoir toute seule, sur les marches du eloîlre, qui descendaient dans le préau, sous le mur de la cliapclle ; priant dans mon cœur le bon Dieu, mais sans reniuer les lèvres, de peur qu'elles ne médisent trop d'injures. Ah! qu'elle écume. Monsieur, il y a dans ces grandes villes. Toute la boue ne va pas dans les égouls, allez !
Diyiiizea by Googlë
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Quand le coneieiige et sa femme virent cela, au bout de deux ou trois jours, celte brave femme, ayant besoin d^nn aide pour tirer de l*eao, pour balayer et faire les lits dans les dortoirs, me prit chez elle, le jour, et me fit coucher la nuit, dans une soupente, au-dessus de sa loge* Ah! que je fus contente el que je servis bien! JVivais rhabitude, ça ne me coûtait rien, ie soignais aussi ses enfants tout petits \ ça me faisait repenser à celui de ma sœur* Cette brave femme s*accoutuma si ^ien à mon service, qu*elle me dit : « Quand vous sortez de prison, si vous voulez rester, je vous donnerai des gages*
^ Ce n*est pas de refus, lui répondis-je \ on ne sais pas ce qui peut arriver* '
LXXVl* Après deux mois passés dans la prison, mais prison adoucie par rbumanitéde la geôlière, le magistrat me fit appeler dans son cabinet, où je fus conduite par le iniême homme noir qui m^avait consignée dans le guichet*
— » Vous éteslibre, que me ditsévèrement le juge, allez où vous voudrez, et ne retombez plus dans de pareils égarements* La loi sera inflexible contre ces expositions.
Je ne m'en allais toujours pas.
— Qu*attendez-vous donc? reprit-ll avec un ai/* d^impatience et de rudesse.
— £t Tenfant? Monsieur, lui demandai-je timidement, parce que je croyais qu^on allait me le rendre.
— Votre enfant, malheureuse ! s*écria-t-il en colère, est-ce que vous croyez qu*on vous le rendrait si on Pavait, afin que toutes les mères coupables et dénaturées comme vous se donnassent le plaisir de faire nourrir les fruits de leurs vices par le pays, pour n'avoir que ia peine de les reprendre après, bien élevés et bien portant? Non, non ; la loi doit prévenir à tout prix de pareils abus, qui ruineraient le département. D'ailleurs, ajouta-t-il, c'est inutile à (lisculcr dans le cas présent • on n'a pu le retrouver votre enfant! En les recevant dans les hospices de Grenobles, les religieuses ont ordre de leur enlever les marques de reconnaissance qu'on pourrait leur avoir attachées an cou ou au bras.
— Ah ! est-il bien possible ! m'ccriai-je, en levant les deux mains vers lui comme si je l'avais supplié, on lui a ôté son bracelet ? l'enfant est perdu ! Ob ! mon Dieu ! qu'ai-je fait? £t je fondis en larmes.
Mon peste, mon désespoir, mes larmes et mes cris ne servirent (pi'à confirmer le magistrat dans la conviction que j'étais bien véritablenjcnt la mère.
— Oui, dit-il, perdu î perdu pour jamais C'est votre punition. Celles qui exposent ne méritent pas qu'on leur restitue leurcrimeS
Li coNsntin DU pims
Âiles, vous dis-je, et tàehex d*étre honnête | Ift police aura les yeux sur votre conduite.
Je sordis comme une malheureuse que la police vient de relâcher après sa peine accomplie, que les passants regardent sortir avec dégoût du tribunal, et que sa honte suit dans la rue.
LXXVIUe pris machinalement le quai qui mène à la place où j*étais descendue de la carriole de Voîron. Je montai pour mes trente sous, avec mon paquet sous le bras, dans la même voiture, qui allait justement partir. Le conducteur, qui avait été humain en. m^amenant, me fit mauvaisemine en me ramenant. Il parla tout bas, tout le long de la roule, avec les gens du pays ou des environs, qu*il avait sur son si^ et dans sa voiture. On me regardai de mauvais crîl avec des airs moqueurs ; personne ne me parlait. J*entendis deux ou trois fois mon nom suivi d^éclats de rire et d*expressions de lèvres méprisantes : aElle vient d^une auberge où on loge et on nourrit gratis, disait le conducteur ; demandez-lui voir si la table est aussi bonne que le lit. — On n'y reçoit pas les enfants de deux mois, disait uii autre en ricannant; — Est-elle hy* pocrite I disait une vieille femme ! qui est-ce qui ne lui aurait pas donné le bon Dieu sans confession? • Et puis on riait, on riait tout autour de moi, comme si on avait parlé de quelqu^onqui n*étaît pas la. Moi, Monsieur, je comprenais bien la malice j je baissais les yeux, je faisais semblant de tricoter, je brouillais mes mailles, la confusion m^avcuglait les yeux et me mêlait les doigts. J^aurai voulu être dans un cachot pour le reste de ma vie, à vingt pieds sous terre. Les murs, voyez-vous, c'est moins froid, moins dur et moins offensant que les hommes ! Je me disais : « Que vastu devenir dans la rue et sur la grande place de Voiron? Les enfants vont de suivre comme un carnaval ! Tu n'oseras pas seulement aller le jour prier le bon Dieu sur la fosse de ta sœur, et lui demanderd*intercédcr là-haut pour Tcnfant! *Ah! Seigneur Dieu! que la journée fut longue! J'avais peur d entendre ma propre respiration.
LXXVIII. Heureusement qu'il y a une Providence, Monsieur; la carriole cassa à quelques lieues de Voiron ; chacun continua, de son côlë, ce bout de chemifi à pied. î.a nuit tomba, je me glissai seule par le derrière de la ville, mon petit paquet à la main, jusqu'à la porte de ma maison. J'entrai j personne ne me vit j j'avais un morceau de pain dans ma poche. Oh ! j'aurais voulu qu''l ne fît plus jamais jour !
— Mais, ma pauvre Geneviève, lui dis-jc là, en l'interrompant, c'était de rcnfanlillagc j car enfin vous pouviez lever le front devant les hommes, devant les femmes et même devant les anges !
— C'est vrai, Monsieur; mais j'avais tellement pris le malheur et la honte pour n)oi qu'il me semblait véritablement que j'étais la coupable de tout ce que les autres* avaient le droit de penser de moi.
Et le jour d'après, que fîtes-vous? voyons!
LXXIX. Le jour d'après, Monsieur, je n'osai jamais ouvrir les volets de la boutique, de peur que les voisines et les passants ne vinssent me regarder aux vitres. Je restai tout le jour dans l'obscurité à prier Dieu cl à penser h Josette. Quand la nuit fut venue, j'ouvris la porte avec tremblement, je sortis pour acheter ma nourriture, u Ah ! vous voilà donc sortie de prison ! n que médit la marchande.
— Oui! que je lui répondis. Je vis que tout le monde savait d'où je venais, et croyait à ma faute. On me regardait avec répugnance, mais sans offense pourtant; on me plaignait des yeux. J'allai , en mangeant mon pain, au cimetière ; je m'assis sur la terre de ma sœur, auprès de la croix encore tout ornée de fleurs renouvelées du (jiniarichc d'avant^ J'y fîs ma prière, et j'y mangeaimon pain dans les larmes.
LXXX. Après cela, je rentrai chez moi, et le lendemain, voyant qu'il n'y avait plus que quelques pauvres liards dans le tiroir, je me dis : Tu dois pourtant gagner ton pain j tu ne peux pas mendier, à ton àgo. Allons, coûte que coûte, il faut rouvrir la boutique, chercher de l'ouvrage, travailler et vendre pour vivre!
J'eus le courage d'ouvrir, Monsieur, d'étaler mes petites marchandises et de ni'asseoir au comptoir, comme h l'ordinaire, de supporter les regards, les sourires et les chuchotements des passants, eonunc si rien n'était arrivé h la maison ; mais personne n'entra plus. Monsieur, excepté un on deux mendiants pour me demander l'aumône. J'entendis ces méchantes langues dans la rue qui disaient : a Faut-il avoir du front! Ah ! si sa pauvre belle petite Josette avait vécu, aurait-elle été humiliée de voir la honte de sa sœur aînée ! £llc était jolie, au moios, celle-là. Le bon Dieu a bien fait de la prendre pour lui !
Et puis il y a avait dans la rue en face une mauTaise femme qui, me voyant partie, et me croyant hors du pays on en prison, pour longtemps, s'était dépêchée de prendre ma place, avait ouvert nae boutique des mêmes merceries que moi, m*avait soutiré toutes mes pratiques, et ne cessait pas de me montrer au doigt, en disant aus unes et aux autres : «Qui est-ce qui oserait maintenant acheter pour deux liards de savon seulement dans une pareille boutique ? Ça tacherait les doigts au lieu de les laver. •
Dieu! en ai>je souffert, pendant cette malheureuse semaine! Mes sœurs de père et mes cousines me reniaient les premières et ne mettaient plus les pieds à la maison. y
LXXXL Enin, Moosieiir, personne, personne ne venait plus. Les mères disaient à ienrs fiUes, quand elles ieor remettaient nu son pour acheter des pommes» Voos n^irea pas chei Generiève! »
On ne m*apportait point d*ouvragc non plus, et je n^osaîs pas en aller demander ; on m'aurait dit : « Nous n*en avons pas pour vous. • Ail ! Monsieur, on parle de la peste ; mais la honte est une pire peste aussi, allez, pour une pauvre fille. Si ma mère ne ni*a* vait pas élevée chrétiennement, je ne sais pas ce que j'aurais fait ; mais, je vous le dis en vérité, je n'y pensais seulement pas, je serais morte de faim plulôl que de mal faire.
LXXXll.Mais attendez, Monsieur, ce n'estpas tout. Voilàque malheureusement j'avais acheté, le printemps d'avant, pour cinquante écusde marchandises à crédit chez les gros marchand s delà Grande- Huc, pour les payer en automne, après la saison de la revente. Personne (rachetant plus chez moi, je ne pouvais pas payer mes marchands en gros. Je ne pouvais pas rendre non plus les marchandise j car, pendant les deux mois que j'avais été en prison et que ma houtique avait été fermée avec la clef dans nia poche, le chat ne trouvant plus rien à manger sous le comptoir et s'ctanl sauvé par la lucarne, vous jujçez si les rats avaient fait un beau tapage dans le magasin. Et les hardes donc! c'était une pitié à voir, iMonsieur. On voyait le jour à travers une pièce de gros drap; le sel avait fondu, le savon avait moisi, les pains d'épice étaient dentelés comme de scies, les dentelles ressemblaient à de la charpiej les miroirs étaient en bribes sur le carreau. Personne n'aurait voulu reprendre ses fournitures. Tout le monde me demandait ce que je lui devais. On disait : « Elle va lever le pied un beuu matin, tirons-cn ce que nous pourrons. » Le loyer n'était pas tout payé; le propriétaire ne voulait plus renouveler son ■ bail, parcequc ma boutique donnait, disait il, mauvaise renommée à sa maison. Enlin, Moiisienr, lui et les gros marchands de la Grande-Rin* s'entendirent pour faire vendre chez moi.
Oui, Monsieur, je vis tout vendre à l'encan devant ma porte, sur le pavé de la rue! Un homme, monté sur le banc où Cyprien m'avait tenue si joyeuse dans ses bras pour m'asseoir sur le mulet, criait en dépliant des pièces de drap, des mouchoirs, des fichus et jusqu'à nies robes, et aux robes et aux colerclles de la pauvre Josette. « A doux sous! a trois sous! à six sous! qui en vcul? Voilà le tablier de soie de mam'sellc Josette ! Voilà les robes du trousseau de njam'selle Geneviève , Adjugé pour ce que ça vaut ! »> Et de grands éclats de rire venaient retentir jusque dans la chambre de l'arrière-boulique, où je me tenais cachée, assise sur la paillasse, au bord du hois de lit^ dont ou vendait les matelats à la porte !
LB fONSULLBlt OU PBUPLB*
Et personne ne renaît me consoler, Monsieur, pas même le commissaire-priseor, qui venait prendre bratalement sous mes yeux, dans l'armoire, tantôt un sujet et tantôt un autre, pour les crier et pour les vendre, et qui, en vérité, m'aurait, je crois, par distraction, criée et vendue moi-même, tant il était éebauffé par le tumulte et par le vin ! et, en vérité aussi, je crois que je Taurais laissé faire, tant j'étais bouleversée et tant les jambes me manquaient sous moi !
Pourtant le soir la sage-femme v!nt et me dit avec un coup d*œil de reproohe et d'intelligence : » Est*il possible, mam'selle Geneviève, que vous porties si injustement tant d'affronts que vous ne mérites pas, et que vous ne me rendiez pas le serment que je vous ai lait ?
— Non, loi dis-jc, mère Bélan, je ne tous le rendrai jamais, h aucun prix.
— Et pourquoi celte obstination ? reprit-elle.
^ Parce que les vivants^ voyex-vous, que je lui dis, ça peut supporter ; mais les âmes des morts, ça ne peut se défendre.
Et qu'alles-vous faire maintenant ? me dit, en croisant ses mains sur son tablier, la pauvre femme.
— Je vais aller, quand il fera nuit, demander asile à ma smur de père.
Elle hocha la tête et «s'en alla. Pois elle revint et me dit : « Quand vous n'aurez plus de pain, mam'selle Genneviève, souvc nes^vous qu'il y en a toujours pour vous h la maison ! «
LXXXIII. En eiïct, Monsieur, quand la rue fut déserte et aussi vide que la boutique, et qu'il fit tout à fait nuit, j'allais sonner à la porte de ma sœur de père, la seule qui me restât ; Tautrc était partie de Voiron. Elle n'était pas mcchanle ; mais, je vous Tai déjà dit, CCS deux sœurs là, du premier lit, nous avaient toujours un peu regardées de haut, à cause de la fortune de leur mère, qu'elles avaient, et que nous autres, d'une autre mère, nous n'avions pas. Ça ne leur faisait pas plaisir d'avoir des parentes pauvres, des filles de vitrier ambulant, dans Voiron.
Elle me reçut bien, m'offrit à manger et à boire, et même elle me fit un lit dans le grenier pour coucher à côté de la servante. « Mais nous avons des enfants, des jeunes filles qui seront bientôt à marier, me dit-elle, en me raisonnant d'amitié; tu sais ce que l'on dit de toi dans le pays ; ça ne me regarde pas je n'ai rien à y voir ; je te crois honnête. Pourtant, si on voyait mes filles avec une mauvaise tante, que ne dirait-on pas?.... Et puis tu as mal fait tes affaires; tu as été vendue eu public, par conlraintr. Ça nuit au crédit; mon mnri est dans le commerce, vois-tu ; tu comprends? Tu ne peux pas rester ici j nous allons le garder quel-
LE CONSBILLSa 00 MOPU.
ques jours, mais il ne faut pas qu*on le sache par la ville. La semaine écoulée, il faudra chercher j il faut te mettre en condition un peu loin d'ici. Nous te donnerons pour faire la roule. »
Je compris cela et je ne le blâmai pas, Monsieurj chacun pense pour ses enfants. Celait pénible, mais ce n'était que juste. Je la remerciai, je mangeai un morceau avec la famille, le soir, sur le bout de la table, et j'allai me coucher avec la servante après l'avoir aidée à approprier la maison et à rclaver les assiettes.
LXXXIV. La difficulté n'était pas pour moi d'entrer en condition et de servir celui-ci ou celle-là ; au contraire. J'y étais faite et ça me plaisait, à moi de rendre service, même pour rien. Je n'avais pas de fierté dans mes habits et je ne craignai pas la peine, comme vous voyez, Mais qui est-ce qui me prendrait ailleurs sans certificats ? Une pauvre fille qui a eu un malheur, qui a exposé un enfant au tour, qui a pourri deux mois dans les prisons de Lyon ! ça n'est pas flatteur, n'est-ce pas ? Non. Eh bien ! donc, il n'y avait qu'une seule personne, dans tout Voiron, qui put me donner un certificat en conscience ; et cette personne avait besoin de certificat pour elle-mènje dans mon affaire, et il n'y avait aussi que moi qui pouvait le lui donner, en vérité : c'était la sage-femme, la mère Béhin. Voyez un peu les hasards des choses huniaines ! Nous étions toutes deux suspectes, et il n'y avait que nous qui pussions certifier Pinnocencc et la moralité l'une de l'autre. Won Dieu que la vie est un échcvaux mal débrouillé!
Cette réflexion me fit sourire, quoique je fusse véritablement attendris par l'embarras singulier de cette pauvre fille.
LXXXV. — Eh bien! c'est égal, dis je le matin en me réveillant, j'irai chez la sage-femme. £t j'y allai avant qu'il y eût du monde dans les rues.
La sage-femme me fit le certificat comme quoi j'étais, moi, Geneviève, une fille probe et honnête, qui n'avait jamais fait tort à personne dans le pays, et qui méritait la confiance de tous et chacun, soit pour la cuisine, soit pour le ménage, soit pour garder les enfants à la maison, et elle signa. Ça n'était pas bien écrit ni sur du papier bien piopre. mais elle l'écrivit de bon cœur, et même, quand ça fut fini, elle alla à son armoire et elle me força d'accepter quinze francs en monnaie qu'il y avait et un de ses uicilleurs niouchoirs de cou pour nir présenter avec décence dans les maisons. « Vous me rendrez cela quand vous aurez économisé sur vos gages. Mam'selle Geneviève, « me dit-elle. Je le dois encore. Monsieur. Mais elle nie dit aussi : * Si vous ne pouvez |>as me le rendre, eh bien! vous me le rendrez en Paradis! »
LXXXVI. Ma sœur de père me donna aussi quelque nippesct •quelques pièces de mooDaie pour mon voyage, à je partis pour
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«lierchcr une place à Grenoble. La sage-fcinmc m^avait reconiiriandée là à une de ses amies qui exerçait la même profession qu^eile à Voiron* Je servis là sans gages pendant quelques semaines ; mais la profession de cette femme, la vue des femmes en mal d*enfant et les cris des nourrissons dans ia maison, me rappelaient tellement et toujours ma pauvre sœur et Torigine de nçtre nia)heur, que je ne pouvais pas m^ accoutumer. Il fallut sortir bon gré mal gré, car je' ne fiUsals que pleurer et je tombais malade. Une pauvre bourgeoise, veuve d*ttn épicier, qui avait une jolie demoiselle de seize ans, me prît pour faire la cuisine et les lits et pour enseigner la dentelle h sa fille. Pavais dix écus de gages par an, douce aunes de toile et deux tabliers au jour de^'kn. La mère était honnête, mais un peu regardante ; elle m*accompagnatt elle-même au marché pour voir si je marchandais bien, et pour s^assurer si je ne prenais pas pour moi une pomme ou un pruneau dans le panier de la provision. Ça m*humiliait bien, moi qui n*ai jamais été sur ma bouche.
Mais la demoiselle était si jolie, si gentille, ai affable, si com* plaisante, qu*elle me reconsolait de tout. Une fois mon ouvrage fini à la cuisine, et il n^était pas long, nous travaillions, elle et moi, dans la salle, les pieds sur un chauffepied, tout lu jour, pendant que sa mère allait causer de maison en maison avec ses anciennes connaissances, Au bout de trois mois nous étions comme des sœurs. Elle me rappelait Josette, Uonsieur, et jVtais heureuse, heureuse, que je serais bien restée là toute ma vie !
Mais voilà qu*au moment ou nous nous aimions le mieux, et où elle me promenait de me prendreaveeellequandellese marierait, potir ne jamais nous quitter, un marchand ambulant de Volron^ que je ne connaissais pas même de vue, mais qui me connaissait, lui, entra, avec son sac de coutil sur le dos, dans la maison pour vendre de la toile h la bourgeoise. On m'envoya chercher un verre de vin h la cave pour faire rafraîchir cet homme après qu^il fut payé, paicequ^il avait retenu qu'on lui donnerait un coup à boire et un morceau à manger pnr dessus le marche. Ah ! le vilain homme ! je ne lui veux pos de mal, pourtant , mais il aurait pu retenir sa lan- <^'ue et ne pas perdre une pay^c cp^umc moi, pour le plaisir de bavarder.
V^oilà que quand je remontai, ma bouteille à la main, j'entendis que cet homme parlait tout bas avec les deux dames ; ils se turent en me voyant entrer ; mais je vis je ne sais quoi d'extrnordinaire et de soupçonneux sur le visage tic la nière et de la demoiselle, La mère avait fair en colère ^ la fille tout aflligée. Elles ne me parlèrent pas avec la même voix ; elles nf me regardèrent plus H\'Cfi le mcmc .œil ^ elles n.c m'ap|)el.èrcnl pas pour veiller comme ^
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dé contumc avec elles à mon rooeidans la salle. Je passai une nuit de souci, cherchant en moi-même ce que j'avais fait pour leur déplaire. Le matin, la dame vint dans la cuisine ; elle me dît : « Voila votre compte. Vous êtes bien hardie d'oser mettre les pieds dans nue honnête maison n après ce que le marchand de toiles «lous a dit de vous. Faites votre paquet devant moi, afin que je m'assure que vous n*y mettrez rien qui ne vous appartiemie, e! snricz ! •
HcIrs ! mon paquet. Monsieur, il n'était pas bien embarrassant, il tenait dans un de mes lias. Je n'osai rien répondre ; je rentrai dans ma chambre pour prendre mes souliers. La demoîselle vint en cachette me dire adieu ; elle pleura en me quittant et me glissa un petit écn dans la poche dé mon tablier. J'allai de porte en port eehercher unecondition dans toute la ville ; mais tout le monde médisait : «D'où sortèz*vous?ave7-vous des répondants? Avez-vous un bon certificat de vos maîtresses ? Nous prendrons des informations. * Quand je revenais le soir ou le lendemain, on me disait : « Nous n'avons pas besoin de servante. » Je me retirais cil m'essuyant les yeux avec îe coin de mon tablier.
A la fin, la femme du cordonnier de ces dames consentit a me prendre pour soigner ses enfants et pour border les souliers dans l'arricre-boutique. J'avais mon Ht et ma nourriture et deux sous par paire de souliers que j'ourlerais. Eh bien f Monsieur, j'étais contente, paroeque le cordonnier et sa femme ne me méprisaient pas, et qu'ils me disaient quelquefois : u Tout le monde est fautif; mais ce n^cst pas une raison pour se rebuter comme ça les uns les autres. Les enfants isont bien soignés, les- souliers sont bien bordés; il n'y a jamais un mot plus haut que l'at^tre dans la boutique. Restez avec nous tant que vous voudrez ] nou^^n'avons pas honte de vous, nous ! • X.
Oui, c'est vrai, ils n^avaient pas honte de moi, eux pl^s croîriez-vons qne les autres leur firent honte de leur charn^l^^,'' moi ? Oui, Monsieur, la méchante épicière commença par luiw^ rer sa pratique et celle de sa fille, et puis celledetoutes les d:inMk se^ amies, en disant : « Ces gens sont bien insolc^nls et bien peu délicats de prendre chez eux une -vagabonde qui a trompé la coufiance d'une honnête maison comme la nôtre, en sortant de prison pour ceci, pour cela ! » jiour mille ehoses affreuses dont on me croyait coupable, comme d'avoir touIu perdre cl peut-être bien tuer un pnuvre enfant I Enfin, quand je vi^ cela, Monsiem*^ et que la charité de la cordonnière pour moi était la cause <jo tout le mal, et que le travail et le pain baissaient à cause de moi dans la honliquc, je me dis : « Il ne faut pourtant pas que tu portes malheur au pauvre monde. » Je dis adieu à la cordonnière et a soi^
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mari, jVmbrassai les enfants et je partis un soir pour que personne ne me vit sortir de la ville. La cordonnière m^avait remis une lettre pour la femme d*un bourgeois de Lyon, qu^eile avait servie étant jeune. £lle disait que j^était sage* rangée, et qu^il n*y avait rien à redire sur mon travail. Elle la priait de m^étre seeourable, si par hasard elle ou quelque dame de ses amies avaient besoin d*une fille de serviee.
IjXXXVIL Cela tomba bien. Monsieur, car le lendemain du jour j*arrivai à Lyon, la fille de cette dame, qui venait d^épouser un fabricant de Tarare, me prit à son service, et m*emmena avec elle dans une maison de campagne qu'elle habitait tout auprès de ce gros bourg. Ça me fit une joie au cosur que je ne puis pas vous litre, de voir des montagnes, des buissons, des prés, des métiers «le tisserand et des toiles étendues sur Therbe, tout comme à Voîron sous les fenêtres de ma mère» Je restai trois ans bien tran-' quille et assez contente dans cette maison. Il nV avait rien à souffrir des maîtres, excepte un peu d^avarioe comme chez presque tous les marchands. Ils étaient pourtant bien à leur aise; mais on dirait que la bourse est hydropique. Monsieur : pitis ça gonfle, j>hjs ça veut boire. Ils m*aimaient bien, parcequeje ne deman<r dai quasi point de gages, que j*avaisun petit appétit et que jene refusais aucun travail; tellement que je faiiaisla cuisine, jesoignais U
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