ODE
Couronnée en 1819 par rAcadémie des Jeux-Floraux.
Et les vierges de la vallée d'Oahram vinrent à moi, et elles me dirent : Chante-nous, parce que nous étions innocentes et fidèles. (Gud-Eli, poète persan.)
Pourquoi m'apportez-vous ma lyre.
Spectres légers, que voulez-vous?
Fantastiques beautés, ce lugubre sourire M'annonce-t-il votre courroux?
I. Henriette, Hélène et Agathe Watrin, filles d'un officier supérieur; Barbe Henri, Sophie Tabouillot, et plusieurs autres jeunes filles de Verdun furent traduites devant le Tribu-
Publ. dans le Recueil des Jeux Floraux de 1819 (Texte identique), et, avec quelques variantes dans les Odes de 1822 (Ode IH). L'édition définitive de 1829 reproduit à peu près le texte de 1822, avec cette épigraphe nouvelle :
Le prêtre portera l'étole blanche et noire
Lorsque les saints flambeaux pour vous s'allumeront:
Et de leurs longs cheveux voilant leur front d'ivoire
Les jeunes filles pleureront. (A. Guir.\ud.)
Une lettre de Victor Hugo à Pinaud {Correspondance, p. 356) donne quelques variantes intéressantes. De même l'édition de l'Imprimerie nationale publiée par M. Gustave Simon (d'après une version manuscrite). — Je cite ces leçons diverses : édition originale de 1822 (A), édition définitive de 1829 (D), leçons manuscrites ()/), jeux floraux iJF)
5 Sur vos écharpes éclatantes
Pourquoi flotte à longs plis ce crêpe menaçant? Pourquoi ces verts festons sur ces chaînes pesantes, Et ces roses teintes de sang?
Retirez-vous : rentrez dans les sombres abîmes... [42]
lo Ah, que me montrez- vous?... quels sont ces trois tombeaux? Quel est ce char affreux surchargé de victimes? Quels sont ces meurtriers tout couverts de lambeaux? J'entends des chants de mort; j'entends des cris de fête. Cachez-moi le char qui s'arrête!...
i5 Un fer lentement tombe à mes regards troublés; J'ai vu couler du sang... Est-il bien vrai, parlez! Qu'il ait rejailli sur ma tête?
nal révolutionnaire, comme coupables d'avoir présenté des
e fleurs aux Prussiens, lors de leur entrée en cette ville. Les trois premières, qui seules font le sujet de cette Ode, étaient accusées, en outre, d'avoir distribué de Targ-ent et des secours aux émigrés. Une loi de sang punissait de mort ce singulier genre de délit. Fouquier-Tainville, charmé de la beauté
./ des trois vierges, leur fit insinuer qu'il tairait cette dernière partie de l'accusation, si elles écoutaient des propositions injurieuses à leur honneur. Elles refusèrent, furent condamnées et traînées à la mort avec vingt-neuf habitants de Verdun. La plus âgée de ces trois soeurs avait dix-sept ans.
o Barbe Henri, Sophie Tabouillot, et leurs compagnes, parmi lesquelles se trouvaient des enfants de treize à quatorze ans, furent condamnées au carcan, et à vingt ans de détention à
r la Salpêtrière. Le Directoire leur rendit la liberté. (C. L.)
7 A Pourquoi sur ces festons ces chaînes insultantes; D Pourquoi sur des festons — \i A, D meurtriers couverts d'impurs lambeaux
j D des trois jeunes filles ~ r Dans le recueil des Jeux Floraux, la note est ainsi complétée : Voyez les mémoires de Bert, de Mollaville, l'histoire de la Révolution par Lacretelle, les archives du Tribunal révolutionnaire, etc., etc.
Venez-vous dans mon âme éveiller le remord?
Ce sang... je n'en suis point coupable! Fuyez, vierges ; fuyez, famille déplorable : Lorsque vous n'étiez plus, je n'étais pas encor. Qu'exigez-vous de moi? J'ai pleuré vos misères. Dois-je expier les crimes de mes pères?
Pourquoi troublez- vous mon repos?
Pourquoi m'apportez-vous ma lyre frémissante? Demandez-vous des chants à ma voix innocente,
Et des remords à vos bourreaux?
Vous serez satisfaits, mânes chers à l'histoire :
Je veux consacrer vos regrets : Heureux si ce trépas qui vous comble de gloire
N'était la honte des Français!
Mais non : quand ma patrie en a paru complice, Elle a désavoué le jour de leur supplice
Par de longs jours d'épouvante et de deuil.
Déchire-toi, voile des âges!
France, avec moi reviens à ce siècle d'orages,
Gémir encor sur leur cercueil.
Sous ces murs entourés de gardes menaçantes
Siège le sombre tribunal.
L'accusateur se lève, et ses lèvres tremblantes
S'agitent d'un rire infernal.
C'est Tainville : on le voit, au nom de la patrie, [43
Convier aux forfaits cette horde flétrie
D'assassins, juges à leur tour :
Le besoin du sang le tourmente;
23 A, D Dois-je donc expier — 28 En A un trait msirque une féconde partie. En D le chijjre II — 28-87 Strophe supprimée en A et D~ 38 J. F entouré ; D Sousdes murs ; A, D entoures de cohortes sanglantes
Et sa voix homicide à la hache fumante Désigne les tôtes du jour*.
Il parle : ses licteurs vers l'enceinte fatale Traînent les malheureux que sa bouche signale: 5o Les portes devant eux s'ouvrent avec fracas; Et trois vierges, de grâce et de pudeur parées,
De leurs compagnes entourées.
Paraissent parmi les soldats.
Le peuple, qui se tait, frémit de son silence : 55 II plaint son esclavage en plaignant leurs malheurs,
Et repose sur l'innocence Ses regards las du crime et troublés par ses pleurs.
Eh quoi ! quand ces beautés lâchement accusées Vers ces juges de mort s'avançaient dans les fers,
60 Ces murs n'ont pas, croulant sous leurs voûtes brisées. Rendu les monstres aux enfers I Que faisaient nos guerriers?... Leur vaillance trompée Prétait au vil couteau l'appui de leur épée ; Ils sauvaient ces bourreaux qui souillaient leurs combats.
65 Hélas! un même jour, jour d'opprobre et de gloire, Voyait Moreau monter au char de la victoire. Et son père au char du trépas'.
1. Fouquier-Tainville, accusateur public, réunissait à cette horrible fonction celle non moins horrible de marquer les soixante ou quatre-vingts têtes qui devaient tomber chaque jour. (C. L.)
2. Moreau enlevait à des ennemis supérieurs en nombre l'île de Cazand et le fort de l'Écluse le jour où son vieux père marchait à l'échafaud. (C. L.)
49 A, D que sa fureur signale — 63 A, D le secours de l'épée
b D fonction le privilège non moins — d D chaque jour à Paris —/D l'île Cazan
2' LIVRAISON. — POÉSIE. bj
Quand nos chefs entourés des armes étrangères.
Couvrant nos cyprès de lauriers, 70 Vers Paris lentement reportaient leurs bannières, Frédéric sur Verdun dirigeait ses guerriers. Verdun, seul boulevard de la France opprimée, [44]
D'un roi libérateur crut saluer l'armée.
En vain tonnaient d'horribles lois :
75 Verdun se revêtit de sa robe de fête.
Et, libre de ses fers, vint offrir sa conquête
Au monarque vengeur des rois*.
Alors, vierges, vos mains (ce fut là votre crime) Des festons de la joie ornèrent les vainqueurs. 80 Ahl pareilles à la victime,
La hache à vos regards se cachait sous des fleurs.
a i. Verdun brûlait d'ouvrir ses portes au roi de Prusse. L'intrépide commandant résista durant trois jours aux instances des habitants et aux menaces de Frédéric-Guillaume.
d Forcé enfin de capituler, il se brûla la cervelle. (C. L.)
Quand nos phalang-es égarées Jusque dans leur erreur moissonnant des lauriers Reculaient vers Paris d'ennemis entourées
Ces 3 vers constituent la leçon primitive. Les Jeux Floraux ot* M. Pinaud n'en étant pas satisfaits. V. Hugo leur proposa le choix entre deux autres textes (Corr., p. 356) : l'un de ceux-ci est le texte définitivement adopté ; voici Vautre :
Quand nos phalanges mutilées Jetant sur nos cyprès l'ombre de leurs lauriers Reculaient vers Paris par le nombre accablées
72 A, D Verdun premier rempart de
d D ajoute à la note cette phrase : Ce brave se nommait Beaurepaire. L'honneur français ne s'est jamais démenti dans les camps.
Ce n'est pas tout : quand, pour sauver la France, Nos bannis, affrontant la mort et l'indigence, Combattaient nos tyrans encor mal affermis, 85 Vous avez plaint de si nobles misères;
Votre or a secouru ceux qui furent nos frères. Et n'étaient pas nos ennemis.
Quoi! ce trait glorieux, qui trahit leur belle âme, Sera donc l'arrêt de leur mort 1
Mais non, l'accusateur, que leur aspect enflamme, Tressaille d'un honteux transport.
Il veut, vierges, au prix d'un affreux sacrifice,
En taisant vos bienfaits, vous ravir au supplice ;
Il croit vos chastes cœurs par la crainte abattus. ^^ Du mépris qui le couvre acceptez le partage ;
Souillez-vous d'un forfait, l'infâme aréopage Vous absoudra de vos vertus.
82 ^, D Ce n'est pas tout : hélas ! sans chercher la vengeance — 83 ^, D Quand nos bannis, bravant la mort — 85 A, D Vos nobles cœurs ont plaint de si nobles — 88-97 Dans la Correspondance, p. 365, deux versions de cette strophe proposées par Hugo à M. Pinaud pour remplacer un texte primitif que nous ne connaissons pas. La première nous donne trois vers nouveaux, les autres étant conformes aie texte définitif :
Ce dernier trait suffit : leur bonté les condamne.
Mais non ! L'arbitre de leur sort Tainville, à leur aspect brûlant d'un feu profane Tressaille...
La seconde est tout entière conforme au texte adopté, sauf pour les vers gS et g6 :
De vos jours Tainville est l'arbitre.
Souillez-vous d'un forfait : le monstre à ce seul titre
Vous absoudra...
Pour ces deux vers, g5 et g6, une troisième version dans les notes de l'édition Simon (M) :
Rendez-vous diprnes de Tainville.
Souillez-vous d'un forfait, le monstre alors tranquille Vous absoudra...
Répondez-moi, vierges timides, Qui, d'un si noble orgueil arma ces yeux si doux? Qui fit rouler dans vos regards humides
Les pleurs généreux du courrouxT-
Je le vois à votre courage : [45]
Quand le lâche oppresseur dont la voix vous outrage N'eût pas offert la honte en offrant son bienfait, Coupables de pitié pour des Français fidèles, Vous n'auriez pas voulu, bravant des lois cruelles,
Nier un si noble forfait.
C'en est donc fait, sous la lugubre enceinte A retenti l'arrêt dicté par la fureur.
Dans un muet murmure, étouffé par la crainte. Le peuple, qui l'écoute, exhale son horreur. Regagnez des cachots les sinistres demeures,
O vierges! encor quelques heures...
Ah! priez sans effroi, votre âme est sans remord.
Coupez ces longues chevelures, Où la main d'une mère enlaçait des fleurs pures Sans voir qu'elle y mêlait les pavots de la mort.
Bientôt ces fleurs encor pareront votre tête :
Les anges vous rendront ces symboles touchants;
Votre hymne de trépas sera l'hymne de fête
Que les vierges du ciel rediront dans leurs chants.
Vous verrez près de vous, dans ces chœurs d'innocence,
Charlotte au cœur d'airain, qui vous vengea d'avance' ;
I. L'année précédente Charlotte Corday avait tué Marat, l'un de ceux qui contribuèrent le plus puissamment à faire adopter la loi contre ceux qui secouraient des émigrés. (C. L.)
100 A, D Dites, qui fit rouler — io3 .4, D Quand l'oppresseur qui vous outrage — io6 A, D devant des lois cruelles — io8 A, D fait : déjà sous la lugubre — I23 D Charlotte, autre Judith, qui
à A, D l'un des représentants qui — c D les émigrés
Elisabeth, cet ange de nos bords; 125 Et Sombreuil, qui trahit par ses pâleurs soudaines Le sang glacé des morts circulant dans ses veines; Et Gazotte enviant le prix de ses efforts*.
Ici, par de nouveaux prodiges.
Les spectres effrayaient mes yeux épouvantés : i3o Ils balançaient sur moi, parmi d'affreux prestiges, [46]
De longs linceuls ensanglantés.
Les trois tombeaux, le char, les échafauds funèbres
M'apparurent dans les ténèbres ; Tout rentra dans la nuit des siècles révolus : i35 Les vierges avaient fui vers la naissante aurore; Je me retrouvai seul, et je pleurais encore Quand ma lyre ne chantait plus.