‹ Le Conservateur littéraire. Edition critique publiéeChapitre 63 sur 115 · LES TROIS NUITS D'UN GOUTTEUX · texte numérisé non relu

LES TROIS NUITS D'UN GOUTTEUX

Poème en trois chants,

par M. le Comte François de NEUFCHATEAU, de l'Académie Française.

M. le comte François de Neufchâteau ne peut donner tout son temps aux ouvrages nombreux et importants qui l'occupent. La Goutte avec sa craie vient le distraire de ses travaux; et alors, pour apaiser la maladie, il se ressouvient de ces douces Muses qui ne l'ont jamais oublié. On retrouve dans les Trois Nuits d'un Goutteux, la grâce et la facilité qui caractérisent les Fables de l'auteur. Ce poëme adressé à un jeune médecin, M. Gircaud, et lo inspiré par la reconnaissance, renferme des détails qui rappellent la manière de Ducis. Voici comment

i. La Session des Chambres venant de s'ouvrir, les nouveaux opuscules littéraires vont devenir plus rares. Aussi, dans notre Revue nous examinerons, avec les poésies du jour, toutes celles qui, publiées dans le courant de l'année 1819, nous paraîtront offrir quelqu'intérêt, ou pouvoir faire naître des observations utiles. (C. L.)

102 LE CONSERVATEUR LITl'ERAIRE.

M. François de Neufchâteau nous peint ses amis apprêtant sa tisane de hêtre :

Sans sortir de ce beau jardin, i5 Au mystère innocent l'on travaille soudain. La Naïade du voisinage Prête une eau qui s'échauffe aux trépieds de Vulcain.

L'amitié même a, de sa main, Au fond de la théière arrangé ton feuillage 20 En nombre impair; nombre divin :

Mon Virgile l'a dit, respectons son adage.

Ces vers sont fort jolis. Aussi ne croyons-nous pas tout à fait M. F. de Neufchâteau, lorsqu'il nous dit :

25 Virgile, heureux amant de la Muse champêtre, [78]

Reposant à l'ombre d'un hêtre, Sous le nom de Tityre enflait ses chalumeaux. Je ne suis point Tityre, et n'ai rien de Virgile, Qu'une santé non moins fragile, 3o Et son goût pour les champs, les bois et les troupeaux.

Il doit être doux à M. Circaud d'être loué dans des vers tels que les suivants :

Une plus douce destinée L'aurait fait dans Paris monter au premier rang; 35 Mais l'amour du pays, cet aimable tyran,

Tient ici son âme enchaînée.

Plutarque ainsi dans Rome appelé par Trajan ,

Aima mieux vivre à Chéronée.

Enfin, nous citerons, comme pleins d'abandon et 40 de poésie, ces vers adressés au hêtre \ on y reconnaît celui que Voltaire nomma son héritier :

2' LIVRAISON. — - REVUE LITTÉRAIRE. lo3

Dans ce pays sauvage et charmant à la fois, Où l'amitié cacha son temple au fond des bois, Bel arbre, que viens-je te dire?

45 Sur ton écorce, hélas! je n'ai rien à graver;

Après sept fois dix ans lorsqu'à peine on respire, A des chiffres d'amour on est loin de rêver.

Ce dernier sentiment qui se réveille au cœur du

vieillard souffrant, a quelque chose de grave et de

5o touchant. C'est ainsi que le vieux Benserade, après

avoir dit adieu à la fortune et à tous les hochets

du monde, se ranimait encore pour s'écrier :

Adieu, toi-même, amour, bien plus que tous les autres Difficile à congédier!

55 De tous les vers de ce poète, ceux-là sont peutêtre les seuls qui partent du cœur.

M. le comte F. de Neufchâteau nous promet [79] pour l'hiver prochain ses Poésies diverses, que le monde littéraire attend avec impatience; il nous

6v^ annonce pour la même époque les '^Mémoires de sa vie, qui ne peuvent manquer d'éveiller de leur côté la curiosité du monde politique.

[Victor Hugo] *

♦ A la table, la signature U.

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