ÉPITRE A BRUTUS
Les Vous et les Tu.
Quien haga aplicaciones Con su pan se lo coma.
(Yriarte.)
Brutus, te souvient-il, dis-moi, Du temps où, las de ta livrée.
Tu vins, en veste déchirée.
Te joindre à ce bon peuple-roi 5 Fier de sa majesté sacrée.
Et formé de gueux comme toi?
Dans ce beau temps de république.
Boire et jurer fut ton emploi; Ton bonnet, ton jargon cynique,
lo Ton air sombre, inspiraient l'effroi;
Et, plein d'un feu patriotique.
Pour gagner le laurier civique.
Tous nos hameaux t'ont vu, je crois, Fraterniser à coups de pique,
i5 Et piller au nom de la loi.
Littérature et Philosophie mêlées, t. I, p. 164, sous le titre : Les Vous et les Tu d'après la révolution. Aristide à Brutus. Retouches assez importantes (L). — Repris dans Victor Hugo raconté... sous le titre : Les Vous et les Tu. Aristide à Brutus. Rétablit le texte intégral du Conservateur avec quelques variantes que je signale (/?).
no LE CONSERVATEUR LITTERAIRE.
Las ! l'autre jour, monsieur le prince.
Pour vous parler des intérêts
D'un vieil ami de ma province.
J'entrai dans votre beau palais.
20 D'abord, je fis, de mon air mince,
Rire un régiment de valets;
[Votre Suisse, à ma révérence.
Répondit par un fier souris,
Et quatre mots, dont l'insolence 25 Fut bien tout ce que j'en compris.
Tout le long- d'une cour immense.
J'essuyai l'orgueilleux mépris
Des jockeys de Votre Excellence ;
Enfin pour attendre audience, 3o Je pénétrai sous vos lambris.
Là, je vis un vieux militaire
Qui, redemandant ses drapeaux.
Allait recevoir pour salaire [82]
Et l'indigence, et le repos.
35 Plus loin, c'était un doctrinaire
S'obstinant sans cesse à se taire
Pour ne pas perdre son pathos.
Qu'il vend fort cher au ministère.
Une perruque à trois marteaux 40 Cachait assez mal la figure
D'un ancien brûleur de châteaux
Qui voulait une préfecture :
Pour moi, j'étais à la torture;
22-49 Supprimés en L et remplacés par : Puis relégué dans l'antichambre.
Tout mouillé des pleurs de Décembre, J'attendis près du feu cloué Et, comme un sage du Pirée, Opposant, de tous bafoué.
Au sot orgueil de la livrée La fierté du manteau troué.
24 R En quatre mots. — 3i R vieux solitaire
. y LIVRAISON. — POKSIE. III
Méprisé de ces grands esprits, 40 II fallut souffrir, sans murmure.
Que l'un de vos chiens favoris
Laissât en passant son ordure
Sur l'habit qui fait ma parure.
Et dont je dois encor le prix.] 5> Enfin mon tour vient; je m'élance.
Et l'huissier de Votre Grandeur
Me fait traverser en silence
Quatre salons dont l'élégance
Égalait seule la splendeur.
55 Bientôt, Monseigneur, plein de joie.
Je vois, sur des carreaux de soie.
Votre Altesse, en son cabinet.
Portant sur son sein, avec gloire.
Un beau cordon, brillant de moire, 60 De la couleur de ton bonnet.
[« Eh bienl cher Brutus!... » Mais je pense
Que tu ne me reconnus pas.
Car à ces mots. Votre Excellence,
Vers la porte faisant trois pas, 65 Y mit sa vieille connaissance.
Ah ! Monseigneur, sur votre seuil
Ne craignez plus qu'on se hasarde :
J'aime mieux mon humble mansarde
Qu'un hôtel qu'habite l'orgueil.
70 Moi, je m'estime, et je regarde
Les sots et les fous du môme œil.
Je ris, courbé sur mon pupitre,
Quand, troublant mon pauvre séjour, [83J
5o L On m'appelle enfin, je m'élance — 53-54 L t dont l'élégance I Egalait seule la splendeur. » — 61-98 Supprimés en L et remplacés par :
Quoi ! C'était donc un prince en herbe
Que mon cher Brutus d'autrefois !
On vous admire, je le vois ;
Ce char, qui fait trembler ma vitre, 75 Porte Votre Altesse à la cour
Du roi, qui dut, à si bon titre, Te faire pendre à son retour.
Dés que la bise de décembre Souffle la neige sur mes toits, 80 Je vais, pour ménager mon bois,
M'installer gaîment dans la chambre.
Là, Monseigneur, je ris tout bas Lorsqu'en de pénibles débats, Craignant quelque langue importune, 85 Votre Excellence, avec fracas,
Court pérorer à la tribune.
Las ! en termes moins arrondis, Brutus, je t'entendais jadis Déraisonner à la Commune.
90 Je ris encor, quand un badaud
Vante vos discours, votre style ; Trop souvent sans peine un lourdaud Passe ainsi partout pour habile.
Or, il convient qu'en son haut rang, 95 Votre Altesse ait un secrétaire ;
Car ton père, rustre ignorant, Ne t'a point appris la grammaire.
Monsieur le prince, toutefois,] Votre savoir passe en proverbe; 100 Vos festins sont dignes des rois.
Vos cadeaux sont d'un goût superbe; Homme d'état, votre talent Éclate en vos moindres saillies.
Et si vous dites des folies, io5 Vous les dites d'un ton galant :
Quant à moi, je ris en silence ; Car puisqu'aujourd'hui l'opulence
81 R gaîment à la chambre — 88 R je t'entendis
3' LIVRAISON. - poi^sii:. Il3
Donne tout, grâce, esprit, vertus.
Les bons mots de Votre Excellence Étaient les jurons de Brutus.
[Mais je vois à votre colère.
Qu'en répétant ce nom bourgeois Dont vous étiez fier autrefois, [84]
J'ai le malheur de vous déplaire.
Vous n'entendrez donc plus ma voix :] Adieu, Monseigneur; sans rancune.
Briguez les sourires des rois Et les faveurs de la fortune :
Pour moi, je n'en attends aucune.
Ma bourse, vide tous les mois, Me force à changer de retraites; Vous, dans un poste hasardeux, Tâchez de rester où vous êtes.
Et puissions-nous vivre tous deux.
Vous sans remords et moi sans dettes î Excusez si, parfois encor, J'ose rire de la bassesse De ces seigneurs tout brillants d'or.
Dont la foule à grands flots vous presse, Lorsqu'entrant, d'un air de noblesse, Dans les salons éblouissants Du pouvoir et de la richesse, L'illustre pied de Votre Altesse Vient salir ces parquets glissants Que tu frottais dans ta jeunesse,
Aristide. [Victor Hugo]
iii-iiS Supprimés en L. — 128 L De ces courtisans brillants d'or.
STANCES A THALIARQUE
Laisse là les chagrins d'une vaine prudence, Thaliarque, et n'en crois qu'à ton joyeux désir;
Le présent est pour le plaisir,
Et l'avenir pour l'espérance.
5 Le présent est à toi; l'avenir est aux dieux; Ne les outrage pas en t'affligeant d'avance; Jouis de leurs bienfaits, crois en leur indulgence, Et contente-toi d'être heureux.
Celui-là seul, mortels, comprend sa destinée, 10 Qui, tout le long du jour, assis dans un festin. Jouit gaîment de sa journée, Sans nul souci du lendemain.
Vois ce stoïcien, malheureux qu'on admire, |Sé
Il nous regarde, armé d'un œil indifférent; i5 II nous insulte d'un sourire.
Et se détourne en soupirant.
Te verrons-nous toujours, avec un soin frivole, Épargner ces trésors par ton père amassés, Lycus? quoi! crains-tu donc qu'il ne t'en reste assez 2o Pour payer la fatale obole 1^
Buvons, rions, chantons, soyons des fous heureux! N'attendons pas, amis, que la pâle vieillesse
Vienne, ridant nos fronts joyeux,
Nous condamner à la sagesse.
25 Pour moi, toujours fidèle au doux dieu des chansons. Je veux de la mort môme égayer l'arrivée. Et parer en riant de mes derniers festons Sa faux sur ma tète levée.
E. Hugo.
3* LIVRAISON. — POÉSIE. Jî5