RAPPORT AU MINISTRE; 96 AOÛT
Monsieur le Ministre,
En prenant possession de la direction du Conservatoire à laquelle vous avez bien voulu m'appeler, mon premier soin a été de me rendre compte de l'état actuel des choses dans cet établissement national et d'examiner si quelques modifications ou quelques améliorations conseillées par l'expérience ou réclamées par la nécessité ne devraient pas y être apportées.
Parmi les nombreuses questions dont j'ai à préparer la solution, celle du pensionnat, l'une des plus importantes, m'a semblé devoir être étudiée la première et je viens aujourd'hui, M. le Ministre, vous soumettre le résultat de mes observations.
Il existe au Conservatoire un pensionnat de dix élèves hommes (internes) qui se destinent spécialement à nos scènes lyriques.
ARRÊTÉS SPÉCIAUX. — CHANT, PENSIONNAT
Ces jeunes gens sont logés, nourris et entretenus aux frais de l'État dans l'intérieur de l'Établissement. Une somme de 18,000 francs environ est affectée à ce service.
D'un autre côté, dix pensions de 600 francs chacune sont attribuées indistinctement aux élèves externes, hommes et femmes, de la déclamation.
Le pensionnat (internat) exclusivement a lier té aux élèves hommes du chant est, depuis longtemps, l'objet de vives discussions.
Ses partisans soutiennent : que les avantages de l'internat ne sauraient être compensés par des pensions accordées à des externes; qu'un pensionnat bien tenu est pour les hommes un excellent mode d'instruction et d'éducation ; que le pensionnat n'est pas seulement destiné à encourager le travail et l'intelligence, mais aussi et surtout à recueillir les voix rares que l'on parvient à découvrir et dont on perdrait le plus grand nombre s'il n'existait pas, attendu, disent-ils, que, pour les familles des élèves, le pensionnat est une sécurité.
Ils ajoutent qu'au point de vue de l'éducation musicale, il est préférable que les élèves qui se destinent au chant soient placés dans im pensionnat et soustraits ainsi non seulement aux propositions prématurées des directeurs de théâtres, mais aussi aux distractions du dehors qui les éloigneraient de leurs études et les entraîneraient facilement à mener une existence nuisible à la conservation de leur voix. Ils disent enfin que le pensionnat a sa tradition; qu'il suffit de parcourir la liste des élèves pour s'assurer que la plupart de nos talents célèbres et de nos grands artistes sont sortis de ses bancs.
Les adversaires du pensionnat répondent : que le pensionnat est une injuste inégalité et une inconséquence inexplicable; que le mode d'encouragement adopté pour les élèves, hommes et femmes, de la déclamation, produisant tes meilleurs résultats, il conviendrait de l'appliquer aussi aux élèves, hommes et femmes, du chant; que le pensionnat n'est possible qu'avec une discipline sévère et rigoureuse , et que les pensionnaires, généralement trop avancés en âge au moment de leur admission et trop imbus de l'esprit du temps pour se plier et se soumettre volontiers à cette discipline, sout loin de répondre par leur conduite, leur assiduité et la régularité de leurs études aux sacrifices du Gouvernement.
Us ajoutent que les hommes à qui la nature s'est plu à accorder le don d'une belle voix n'ont pas besoin du pensionnat pour se produire; que des pensions auraient également pour effet d'encourager les élèves à un travail utile et plus complet et de les mettre à même de ne pas accepter trop prématurément les offres des directeurs de théâtres. Et enfin qu'il est aussi de grands talents qui ont brillé sur nos scènes lyriques et dont le pensionnat ne peut revendiquer l'honneur.
J'ai pesé les raisons des uns et des autres. J'ai examiné la question en me préoccupant avant tout des intérêts de l'enseignement et de la saine et impartiale appréciation des faits.
Les avantages du pensionnat , les services qu'il a rendus ne
sauraient être méconnus sans injustice. Je ne mentionnerai pas les artistes célèbres qu il a formés; mais je dirai, à sa louange, qu'il a payé à l'art la dette qu'il contractait chaque année envers l'État.
Je reconnais cependant que des reproches peuvent être justement adressés relativement à l'administration et à la discipline du pensionnat; je reconnais aussi qu'il y a lieu de répondre, par de sérieuses réformes, à certaines inquiétudes et à certaines plaintes qui se sont élevées. Ainsi, la situation des élèves femmes du chant m'a paru mériter le plus grand intérêt. Ces élèves ne reçoivent rien, tandis que dix élèves hommes coûtent annuel- , lement à l'Etat une somme de 18,000 francs. Il me semble injuste de ne pas faire pour les femmes ce que l'on fait pour les hommes.
Un pensionnat pour les femmes a déjà existé au Conservatoire (1822). Des inconvénients en ont amené la suppression (1826). Mais ce n'est pas une raison pour exclure ces élèves des encouragements réservés aux élèves hommes du chant et aux élèves, sans distinction de sexe, de la déclamation. Il est vrai de dire que le règlement actuel leur attribue dix pensions de 800 francs chacune ; mais le crédit alloué au Conservatoire n'a jamais permis l'exécution de cette clause du règlement.
L'établissement de pensions destinées aux élèves femmes douées d'une belle voix et d'heureuses dispositions et qui faute de secours ne pourraient continuer leurs études doit donc être considéré comme une mesure d'un intérêt bien entendu et d'une urgente nécessité, en même temps qu'une œuvre de moralité et de justice.
Les études au Conservatoire ne s'y font que trop souvent avec une précipitation nuisible. Dès qu'une occasion se présente de débuter sur un théâtre ; dès qu'un directeur lui fait des propositions quelque peu avantageuses, l'élève dont le premier désir est de se créer aussitôt que possible des ressources pécuniaires, quitte sans hésitation l'Établissement où il n'a souvent reçu qu'une éducation à peine ébauchée ou encore fort incomplète. Les pensions aideraient les élèves bien doués à compléter leurs études par un plus long enseignement.
D'un autre côté, le pensionnat est aujourd'hui entièrement désorganisé. Sa réorganisation entraînerait à des dépenses considérables. Le mobilier, par suite des événements, est à renouveler presque en totalité. Le chef du pensionnat, malade depuis longtemps, n'est plus en état de reprendre son service, et il serait difficile de trouver, pour le remplacer, un homme de quelque valeur qui accepterait une charge aussi lourde et aussi difficile pour un profit minime et peu digne. Enfin, la somme allouée pour la nourriture des élèves se trouve aujourd'hui insuffisante par suite de la cherté des vivres.
D'après ce qui précède, et enchaîné dans les limites d'un budget trop étroit pour pouvoir satisfaire à tons les besoins et à toutes les dépenses indispensables, je me trouve contraint, M. le Ministre, de proposer la suppression du pensionnat.
Mais en soumettant cette mesure à votre approbation , je crois
ACTES ORGANIQUES
devoir demander que la somme consacrée jusqu'à ce jour aux dépenses du pensionnat reste intégralement affectée au service du chant pour être divisée en douze pensions :
h de 1,900 francs chacune, 6,800 francs; 6 de j,5oo francs chacune, 6,000 francs; 6 de 1,800 francs, 7,900 francs; au total, 18,000 francs, et que ces pensions soient, comme le sont celles de la déclamation dramatique, attribuées indistinctement aux élèves hommes et aux élèves femmes.
Qu'il me soit également permis d'espérer, M. le Ministre, que le pensionnat pour les hommes serait rétabli, mais dans d'autres conditions et sur de nouvelles bases, si l'expérience venait à démontrer que le régime des pensions à l'extérieur ne donne pas tous les avantages que ses partisans semblent attendre de son application.
Ambroise Thomas.
CDLXII. ARRÊTÉ DE SUPPRESSION ; 1 k SEPTEMBRE 1 87 1 .
Lu Ministre secrétaire d'Etat, etc.
Vu le règlement du Conservatoire national de musique et de déclamation, eu date du 99 novembre i85o, et notamment le chapitre vin, intitulé du pensionnat et des pensions ; considérant que le pensionnat ne donne pas et ne paraît plus pouvoir donner les résultats en vue desquels il a été institué ; considérant que la somme jusqu'à ce jour exclusivement consacrée au pensionnat serait plus équitabiement et plus utilement employée en pensions d'externat, atlribuables indistinctement aux élèves hommes et aux élèves femmes du chant; vu le rapport du directeur du Conservatoire en date du 26 août dernier; sur la proposition du directeur des Beaux-Arts, arrête :
- Article 1er. — Le pensionnat de dix élèves hommes spécialement destinés aux études lyriques est et demeure supprimé.
En conséquence, les dispositions du chapitre vin et des articles qui le composent sont modifiés ainsi qu'il suit :
Chapitre VIII. — Des pensions d'externat aux élèves du chant et de la déclamation dramatique.
Art. 69. « Douze pensions au plus, savoir :
« h pensions de 3' classe à 1,200 francs chacune;
tt 4 pensions de 2e classe à i,5oo francs chacune;
« '1 pensions de 1" classe à 1,800 francs chacune; sont attribuées indistinctement aux élèves des deux sexes qui suivent les classes de chant et se destinent spécialement aux théâtres lyriques, v
Art. 70. « Huit pensions au plus, savoir :
rt 4 pensions de 2' classe à Coo francs chacune;
« 4 pensions de ir" classe à 900 francs chacune; sont attribuées indistinctement aux élèves des deux sexes qui suivent les classes de déclamation spéciale, n
Art. 71. « Les concessions et les augmentations de pensions n'ont lieu qu'après un concours et conformément au vote du comité, n
Art. 72. « Les pensions peuvent toujours être retirées en totalité ou en partie, soit disciplinairement par le directeur du Conservatoire, soit par le comité à la suite d'un examen, -n
Art. 73. «Tout élève à qui une pension est accordée contracte, par le fait même de cette concession, l'ob'igation de ne s'engager avec aucun théâtre avant que ses études n'aient été jugées complètes et terminées. Il s'oblige, en outre, à débuter à la fin de ses études, sur un des théâtres subventionnés par l'État, si l'Administration le juge à propos, n
Art. 74. « Un règlement d'administration et de discipline intérieure approuvé par le Ministre pourvoira aux mesures spéciales auxquelles il pourra paraître utile ou convenable de soumettre les élèves pensionnés.
Art. 75. « Le directeur du Conservatoire peut faire venir un aspirant des départements. »
Art. 7G. k Tout aspirant appelé à Paris pour se présenter au concours d'admission reçoit une indemnité de frais de voyage et de séjour dans cette ville. La même indemnité de frais de voyage lui est accordée pour le retour, s'il n'est pas admis.))
Art. 2. Le présent arrêté, qui aura son effet à partir du
1" octobre prochain, sera déposé au secrétariat général du Ministère et notifié à qui de droit.
Jules Simon.