D'ÉCOLES SPÉCIALES DE MUSIQUE; 7 FRIMAIRE AN VII-27 NOVEMBRE
Ixeprésektakts du Peuple,
Il y a longtemps qu'on parle de musique à la Iribune nationale; tous ceux qui ont conçu des plans généraux d'instruction publique lui ont donné dans leurs systèmes une place plus ou moins imporlante, selon qu'ils ont travaillé dans un temps où la liberté avait fait plus ou moins de progrès.
En 1791, Talleyrand et Mirabeau la tirent entrer l'un dans son institut, et l'autre dans son lycée national. Celte innovation, en faveur d'un art qu'on regardait auparavant comme frivole, et qui n'aurait pas, en effet, mérité d'autre nom s'il n'eût exercé, aux gages de la tyrannie et du fanatisme, une influence d'autant plus pernicieuse qu'elle était moins aperçue, avait été justifiée d'avance par ses premiers pas vers la régénération.
L'entrée de la musique dans la patrie date principalement d'une des époques les plus brillantes de la Révolution, celle des travaux du Champ de Mars. Les philosophes mesurèrent alors le degré d'exaltation que des chants d'allégresse et des concerts populaires peuvent donner aux mouvements de la liberté. Les fêtes des anciens se retracèrent à leur imagination , et , dès ce moment, ils prédirent les temps où la France républicaine reproduirait ces jours d'éclat et de prospérité; mais il n'était pas temps encore de manifester de si hautes espérances.
Aussi, Condorcel, bien qu'il renchérît sur ses prédécesseurs, crut-il devoir composer avec ce qui restait des anciens préjugés. En proposant neuf lycées, dans chacun desquels un professeur aurait enseigné la théorie et la composition de la musique, il n'en parla que comme d'une chose d'agrément, et parut n'avoir d'autre objet que de montrer la place qu'elle doit tenir dans le système philosophique des sciences et des arts. Ce n'est pas la seule réticence que les esprits pénétrants remarquent dans l'ouvrage de ce politique, dont le but était de préparer de grands changements dans les institutions, et de laisser au temps le soin d'achever son ouvrage.
Cependant une seconde époque, plus glorieuse encore que la première , acheva de nationaliser la musique.
De nombreux ennemis envahissent le territoire de la France; elle appelle des défenseurs; V Hymne des Marseillais crée en quelque sorte des bataillons : elle les conduit de victoire en victoire , et bientôt le sol de la République est redevenu libre.
Etonnée de son pouvoir, et fière d'une aussi belle influence , la musique acheva de se dévouer. Des artistes formèrent spontanément des écoles gratuites, d'où sortirent une foule d'élèves qui se dispersèrent dans les différents corps de l'armée, où leur
PKOJET DE REORGANISATION, AN VII.
art favorisa nos triomphes, landis que d'autres, retenus par la nécessité, les célébraient dans l'intérieur.
Un zèle aussi pur et d'aussi beaux effets méritaient des encouragements; le 18 brumaire an 11, la Convention créa l'Institut de musique.
H produisit le Chaut du Dépari et des bymnes qui donnèrent un grand intérêt à nos l'êtes. L'imagination des législateurs et des écrivains, cnllammée, créa des projets sur l'organisation et le perfectionnement des fêtes nationales, qui furent lus à la tribune ou rendus publics par l'impression. Tous attestèrent, sans détour, l'importance de l'enseignement de la musique ; enlin, le 16 tbermidor, l'Institut fut changé en Conservatoire.
Les idées s'étendirent par la suite; noire collègue Daunou, fit sur quelques parties de l'instruction publique un rapport dans lequel il s'exprime ainsi :
ttDe toutes les écoles spéciales, celles que nous vous inviterons à multiplier davantage, sont les écoles de musique. On est frappé, en lisant les anciens philosophes, de l'immense place qu'ils accordaient à cet art dans leurs écrits et dans leurs institutions. La musique , est en quelque sorte, un des objets les plus ressorlants qu'ils aient aperçus dans l'état social, ils en parlent avec autant d'intérêt, avec autant d'étendue que nous en donnerions, en des traités politiques, aux établissements administratifs on judiciaires. 11 est vrai que, sous le nom de musique, ils comprenaient quelquefois plusieurs arls, et mêmes certaines sciences; niais, outre que cette acceptation générale indiquerait ellemême l'importance qu'ils attachaient à la musique proprement dite, c'est bien aussi à cette dernière spécialement considérée, à ses différents caractères, à ses progrès, à ses changements, qu'ils attribuaient une si grande influeuce sur les mœurs des peuples et sur la conservation des Etats. Il nous a suffi de commencer de vivre sous des lois républicaines pour sentir la profondeur de cette sagesse antique et pour entrevoir la nécessité de nous en appliquer les leçons. L'expérience de huit années a déjà pu nous apprendre ce qu'il peut pour la liberté, cet art qui, plus qu'aucun autre, captive la pensée, fanatise l'imagination, fait bouillonner les passions humaines, imprime à des multitudes des affections simultanément unanimes, et met, pour ainsi dire, en accord d'innombrables volontés. n
Cette apologie, que vous me saurez gré, sans doute, de rappeler à votre mémoire, fut bientôt suivie d'une preuve moins brillante, à la vérité , mais non moins concluante de l'importance de la musique et de l'intimité de ses rapports avec les gouvernements.
Fructidor approchait. Les dominateurs d'alors envisagèrent le Conservatoire comme un ennemi redoutable et ce fut un des premiers qu'ils cherchèrent à corrompre. Ils reprochèrent à ses administrateurs leur zèle pour la cause républicaine, manifestèrent la volonté de changer la direction de l'art, et donnèrent des ordres pour qu'on cherchât les moyens de le rendre à la corruption et au fanatisme.
Autres temps, antres mœurs. Le 16 brumaire an vi, je fus
chargé de faire un rapport sur les institutions relatives à l'état des citoyens; j'y parlai de chants civiques et moraux et j'osai croire à la possibilité de procurer à tous les cantons une musique suffisante à la célébration des naissances et des mariages.
Mes vues trouvèrent quelques partisans. Il y en eut qui demandèrent que la musique fit partie de l'enseignement même dans les écoles primaires; et le gouvernement frappé des avantages que procurerait la propagation de cet art, vous a dit, dans son message du 3 brumaire dernier, que le Ministre de l'intérieur s'occupait déjà de quelques mesures préparatoires.
Tel est l'état actuel des choses. En vous faisant parcourir avec rapidité les différentes périodes par lesquelles la musique a passé avant d'arriver au degré de considération dont elle jouit parmi nous, j'ai voulu vous pénétrer davantage de l'importance de mon sujet.
Mais, malgré le témoignage des faits, ne restera-t-il pas encore des hommes assez dominés par de vieilles habitudes pour être naturellement portés à sourire en voyant traiter avec une sorte de gravité des choses que leur éducation leur a montrées comme futiles? Faudra-t-il que des ménagements, je dirais presque une fausse honte nous arrêtent dans la carrière lorsque nous y voyous des vérilés philosophiques à développer? Ncn: abandonnons à la routine les esprits incapables d'en sortir, et ne nous effrayons pas du dédain avec lequel on affectera peutêtre de recevoir et de faire envisager nos innovations.
Cependant défions-nous de l'enthousiasme où nous entraînerait la reconnaissance envers un art qui mérite aussi quelques reproches. Pour que cette reconnaissance soit utile il faut qu'elle devienne un sentiment réfléchi. Prêtons aux griefs une attention égale à celle que nous avons donnée aux bienfaits; écoulons les hommes qui, frappés du mal journalier que produit la musique, plus que. des prodiges qu'elle a opérés et du bien qu'on a droit d'en attendre par la suite, taxeront d'imprévoyance et même de témérité la protection que nous vous proposons de lui donner.
N'est-ce pas cet art qui enfante et propage ces chansons licencieuses dont se sert le vice pour infiltrer le dérèglement et l'immoralité jusque dans les classes que l'habitude et le besoin de travail devraient de plus en plus garantir? N'est-ce pas lui qui donne dans les salons de nouvelles armes à la corruption ? Les mâles accents de l'hymne des combats ont-ils détruit la langueur que des sons mous ont insinués dans les veines de nos jeunes efféminés ?
D'un autre côté, l'amour effréné de la musique n'a-l-il pas jeté l'art lui-même dans des excès qui semblent le précipiter vers la ruine ? Ne s'est-il pas livré sur la scène à des écarts qui entrent pour beaucoup dans les causes de la décadence de nos théâtres ? ne lui devons-nons pas en grande partie ces monstruosités dramatiques et ces pantomimes extravagantes, où l'on présente sans cesse à la multitude des images et des idées aussi contraires à la philosophie qu'aux mœurs et au bon goût? En un mot, pour quelques sages auxquels cet art, qu'on présente
en quelque sorte comme l'arbitre des destinées d'un État, procure des consolations ou des délassements, combien d'individus dont il ne l'ait que hâter la dégradation !
Avouons une bonne partie de ces torts et cherchons-en la source et le remède. Le législateur qui préparerait des institutions pour un peuple neuf ne donnerait pas à la musique une aveugle protection, il calculerait auparavant ses inclinations et sa puissance. Il y verrait en dernière analyse un véhicule que son penchant porte naturellement à la corruption, mais susceptible d'en être détourné, et doué d'assez de soupièsse pour se prêter au joug de la morale et de la politique; en conséquence de cette découverte, il se garderait autant de le bannir que de l'abandonner à sa destinée, parce que, d'une part, il n'y a point de législation qui pût l'empêcher de pénétrer chez un peuple policé, et que, d'un autre coté, les caprices auraient des résultats qu'il ne pourrait regarder avec indifférence; il s'en ferait donc le surveillant, ou plutôt il s'en emparerait pour lui donner une direction salutaire; et c'est, à mon avis, la seule manière raisonnable d'expliquer cette profonde sagesse des anciens, dont nous nous sommes étonnés si longtemps faute de l'avoir bien conçue.
Or, cette surveillance attentive dont de si éclatalants témoignages attestent l'utilité, et dont l'oubli est la cause principale des reproches que nous venons d'entendre, pourquoi la République française ne l'exercerait-elle pas ? Serait-ce parce que notre musique se trouve partagée en deux parties égales dans la balance du bien et du mal ?
J'invoque ici un grand exemple ; je le puise dans l'histoire d'une secte qui compte dix-huit siècles d'existence.
Longtemps la musique d'église fut celle des festins et des plaisirs. Les rois, dans les repas d'Etat, se faisaient entourer de chantres qui les amusaient par leurs psalmodies; et c'est un fait attesté par une foule de monuments que les chansons des premiers poètes provençaux n'eurent le plus souvent d'autres airs que ceux des hymnes. Quelque mécontents que les prêtres fussent de ce partage, ils n'en conser'èrent pas moins religieusement un art auquel ils avaient d'ailleurs de si grandes obligations ; seulement, pour le "sauver du mépris où l'aurait plongé l'abus qu'en faisait la poésie, il le consacrèrent et défendirent de le transporter à des usages profanes. Il y eut alors deux espèces de musique : l'une exclusivement réservée à l'église, et l'autre dont elle eut encore le secret de s'approprier l'influence au moins en grande partie.
Si les troubadours continuèrent à célébrer, de châteaux en châteaux, la galanterie féodale, les pèlerins coururent les villes en chantant, comme le dit un auteur qui ne peut être suspect1, les miracles des saints , leurs martyres et certaines fables à qui la créance du peupl" donnait le nom de visions et d'apparitions. Le goût que la multitude prit à ces cantiques amena la célébration des mystères; et les noëls qui s'introduisirent dans le sein «les familles, devenant un des principaux délassements de la
1 Le père Ménestrier.
classe laborieuse des villes et des campagnes, contribuèrent aussi pour leur part à la prospérité du culte catholique, Quand on voudrait douter que toutes ces choses fussent l'ouvrage des prêtres, il suffirait de rapporter tout ce qu'ils ont écrit, soit contre les danses, soit contre toutes les chansons qui ne roulaient pas sur des sujets pieux. Ce n'est pas cependant aux plus redoutables qu'ils portèrent les attaques les plus vives. Ce fut lorsque le Français s'aperçut qu'il trouverait dans un genre où il s'était rendu célèbre un amusement mieux assorti à sa gaieté naturelle, qu'ils auraient dû se montrer plus attentifs. Mais d'autant plus fortement entraînés par les plaisirs de la table, qu'ils regardaient comme un dédommagement de ceux dont la privation leur était imposée, peut-être furent-ils eux-mêmes séduits par les premiers airs bacchiques qu'ils entendirent. Soit qu'il faille les regarder comme les auteurs, soit qu'ils fussent seulement les complices de l'espèce d'épicuréisme que ces airs introduisirent dans les festins, cette erreur leur devint funeste; l'austérité des principes religieux ne résista pas aux bons mots, la pensée prit un essor qu'elle ne connaissait pas encore, et les saillies préparèrent l'indépendance philosophique. Bientôt les cantiques destinés autrefois à l'amusement n'entrèrent plus que dans les actes de piété; la chanson régna exclusivement; et l'art sorti des mains ecclésiastiques, passa dans celles des rois. L'opéra naquit, son éclat effaça la pompe des temples, ou plutôt il devint un temple rival où l'encens de la flatterie brûla pour les monarques. L'art fit de grands progrès, mais il les ternit par la servilité.
Ce précis historique fait voir que l'Eglise gouverna la musique pendant un temps considérable, et qu'elle perdit beaucoup lorsque, obligée d'en abandonner la direction, elle vit chaque jour diminuer la part qu'elle s'en était attribuée. J'en conclus que vous devez non seulement conserver celle que vous avez à votre disposition, mais encore attirer l'autre à vous, dut-elle vous échapper aussi après un grand nombre de siècles.
Mais ce serait en vain que je vous aurais présenté ce devoir, si je ne vous démontrais la possibilité de le remplir.
Malheureusement nous avons laissé passer le moment le plus propice. 11 y a dans les révolutions un point de maturité audelà duquel les peuples n'ont plus l'énergie qui fait accueillir les innovations. Si lorsque l'enthousiasme était encore unanime on eût donné aux Français des institutions morales et républicaines, si lorsque les fête? décadaires furent décrétées on eût pourvu à leur célébration en faisant composer des hymnes analogues, si l'on y avait joint, à l'exemple des Grecs, des chansons pour les professions diverses et pour les différentes époques de la vie, et si d'un autre côté le théâtre, se montrant plus digne des hautes destinées de la nation, eut offert des drames patriotiques moins médiocres que la plupart de ceux qui furent alors présentés au public; si, en un mot, le législateur avait inspiré de nouvelles habitudes, au lieu de les prescrire par les ois, que la République française aurait un aspect différent de celui qu'elle présente! Mais rien n'est encore désespéré, pourvu
que, bien pénétrés du mal que cette insouciance a fait à la Patrie, vous montriez la ferme volonté do le réparer sans délai.
A cet égard, le Directoire est prêt à vous seconder. Je sais que les hymnes se préparent pour les mariages, pour les pompes funèbres, pour les fêles de la Jeunesse, des Epoux, de l'Agriculture, de la Reconnaissance, de la Vieillesse, enfin pour toutes celles qui sont ordonnées par les lois. Le choix des poètes et des musiciens fait espérer que ces hymnes auront le caractère moral et républicain qu'elles doivent avoir : leur recueil . joint à celles qui ont été faites pour les grandes époques de la Révolution, formera un ensemble dont la propagation occupera dans les plaisirs du peuple une grande partie de la place que prenaient autrefois des chants oiseux et corrupteurs. Leurs airs tout à la fois solennels, mâles et populaires nous déshabitueront de ces inflexions molles et vagues, qui, par leur incertitude, énervent d'autant plus, qu'elles ébranlent à la fois toutes les fibres de notre cœur; que, pour me servir des termes d'un musicien célèbre1, leur expression n'ayant pas d'objet déterminé est toujours interprétée en faveur de la passion dominante.
Ce n'est pas toutefois que je prétende enlever à la musique ni celte aimable gaieté, ni cette douceur touchante qui en font un des principaux charmes: la philosophie et la morale ne réprouvent que l'excès dans les affections de l'âme. L'art conservera donc des transports pour la joie, des larmes pour les regrets de l'amitié , et même des soupirs pour l'amour.
Représentants du peuple, ce n'estpoint parinadvertancequej'ai prononcé le dernier mot que vous venez d'entendre. Cette passion entre trop spécialement dans le domaine de la musique et le pouvoir qu'elles se donnent respectivement, agit trop directement sur les mœurs , pour que je puisse me dispenser de lui donner un coup d'oeil. Cette partie de l'art, quoique la plus indépendante en apparence, est susceptible comme les autres do prendre un caractère républicain, et je crois que, dans les circonstances où nous sommes, il sera facile de la faire céder à l'impulsion générale. Que des poêles habiles s'ouvrent une nou- \ elle carrière dans ce genre : le moment leur est favorable. Nous avons, il est vrai, épuisé le cercle des fadeurs, mais en revanche, que d'idées neuves et libérales, que de mouvements tendres et généreux, que de tableaux énergiques et louchants peut offrir cette affection avouée par la morale, dirigée par la pudeur et protégée par la politique, comme la source de toutes les vertus sociales et domestiques.
Si tout ne me faisait un devoir de passer rapidement sur ce sujet, combien d'exemples ne pourrais-je pas citer que je prendrais, tant chez des peuples actuellement libres, que chez d'autres qui mériteraient de l'être. Mais j'en ai dit assez pour prouver que la partie de la musique qui est encore infectée de la corruption de l'ancien gouvernement peut facilement redevenir digne d'être nationale.
Quant à la musique dramatique, si elle se refuse à la loi
1 Tartini.
commune, je ne pense pas qu'elle soit trop dangereuse : 1" parce que son influence ne franchirait point les barrières de quelques grandes villes; 2° parce qu'il ne faut pas être bien clairvoyant pour prédire sa ruine prochaine. 11 faut ou qu'elle périsse de ses excès, ou qu'elle se modère, et la législation, revenant tôt ou tard à ce principe que les théâtres doivent entrer, comme objet d'instruction, dans la surveillance du Gouvernement, l'art n'aura pas une seule de ses parties dont l'influence ne puisse être dirigée d'une manière favorable aux mœurs et à la liberté.
Nous pouvons donc sans crainte vous demander pour lui des moyens de conservation et de propagation. Tel est le but des écoles spéciales que je suis chargé de vous proposer.
Dans l'ancien ordre des choses, ces écoles existaient en grand nombre sous le nom de maîtrises et psallettes dans les chapitres, dans les cathédrales, dans plusieurs abbayes, et même dans les paroisses; aujourd'hui la musique n'est plus enseignée que primitivement, et seulement aux riches, qui n'en veulent faire qu'un objet de plaisir ; encore n'est-ce que dans un petit nombre de communes. Rienlot elle ne pourra plus l'être nulle part, si des établissements à ceux qui voudraient s'en faire un état ne leur offrent des moyens faciles d'instruction. Cependant les lois ordonnent partout la célébration des fêtes nationales et décadaires: et sans musique, ces fêtes sont dénuées de charmes, et les patriotes ne sont même pas soutenus par l'espérance de les voir, un jour, exercer sur la raison publique toute l'influence que le législateur avait droit d'en attendre. Si nous n'écoutions que les besoins de la morale républicaine, si des vues d'économie no venaient ralentir l'essor de nos désirs, avec, quel empressement nous vous proposerions de multiplier sur toute l'étendue de noire territoire la pratique d'un art qui peut se rendre si éminemment utile à la pairie. Mais s'il nous est pénible de ne pouvoir vous proposer, outre le Conservatoire établi à Paris, que douze écoles spéciales de musique, nous chercherons au moins à vous consoler de leur petit nombre par le soin que nous mettrons à les bien organiser.
Les professeurs étant destinés tout à la fois à l'exécution dans les fêtes publiques et à l'enseignement des élèves qui seront fournis dans l'arrondissement de chaque école, ils seront en assez grand nombre pour former le noyau d'un orchestre que renforceront leurs élèves et les amateurs qu'ils jugeront capables d'exécuter avec eux.
Sans abandonner absolument les instrumentsà cordes, dont la pratique est d'un usage agréable dans l'intérieur des édifices, l'enseignement sera plus spécialement dirigé vers les instruments à vent dont l'effet plus puissan1 et plus mâle convient davantage aux marches militaires, aux jeux qui se font en plein air, et à la nature des affections qui sont propres à des républicains. Il en résultera cet avantage que l'armée, suffisamment fournie de musiciens français, n'aura plus recours aux Allemands qui remplissaient autrefois nos musiques militaires.
Nous n'avons pas oublié non plus que les hymnes seront un des charmes les plus doux des fêtes décadaires, et qu'il importe
ACTES ORGANIQUES
de multiplier des chanteurs qui fassent à leur tour de nombreux élèves dont les leçons et l'exemple portent jusque dans les cantons le bon goût et la pureté de l'exécution. La musique vocale occupera donc une place intéressante dans nos écoles spéciales, et nous y trouverons cet autre avantage que la ville ou la résidence du Gouvernement appelle des solennités d'un ordre supérieur, saura ou recruter les talents distingués et les voix de première qnalité dont elle a besoin pour ses spectacles et pour ses fêtes.
J'ai dit pour les spectacles, et j'y persiste quoique j'aie annoncé la décadence du théâtre lyrique actuel, ce genre passera "mais il sera remplacé par un autre. Longtemps les tournois et les mystères parurent être ce qu'on pouvait imaginer de plus magnifique et de plus intéressant; les ballets, les mascarades et les canousels les firent oublier. On regardait ces derniers comme le chef-d'œuvre de l'imagination et du génie, lorsque l'opéra vint tout à coup les éclipser. Pourquoi l'opéra, qui a parcouru une période de plus de cent vingt ans, ne serait-il pas à son tour expulsé, dans un temps plus ou moins reculé, par un autre spectacle plus approprié à notre nouveau régime, pius vaste, plus magnifique et qui offrira aux musiciens habiles de nouveaux moyens de fortune et de célébrité? Peut-être ce spectacle dont je n'ai encore nulle idée, que je pressent seulement, et que les tourmentes révolutionnaires ont empêché de naître, sera-t-il le fruit des premiers loisirs de la liberté lorsque les Français, définitivement vainqueurs, auront posé les armes.
Quoiqu'il en soit de celte prédiction, Paris attirera toujours l'élite des artistes et des chanteurs, et leurs talents y seront toujours employés avec plus d'éclat que dans les autres communes, sans que cela porte atteinte à l'unité sociale et à l'égalité. Il n'e«t pas nécessaire que les fêtes départementales ayent autant de pompe et de magnificence que celles auxquelles le Gouvernement préside au nom de la nation entière.
Ce que nous venons de dire justifie la différence que vous remarquerez entre l'organisation de nos écoles spéciales et celle du Conservatoire de Paris. Ce n'est pas toutefois que nous n'ayons jeté un coup d'oeil réformateur sur ce bel établissement : nous en avons retranché les parties parasites dont l'expérience a démontré l'inutilité : nous y avons ajouté quelques améliorations intéressantes, et nous avons eu la satisfaction de voir que le résultat de ces perfectionnements nous offrait une économie de près de 60,000 francs qui suffiront pour la formation de plusieurs de nos écoles.
Mais, quelque parfaite que soit leur organisation, leur succès, soit partiel , soit général , dépend surtout du choix des communes dans lesquelles elles devront être placées. En nous occupant de cet objet, nous avons pensé que parmi les plus populeuses et celles où la musique est le plus en faveur, on devrait surtout la préférence à celles qui se sont distinguées par la solennité de leurs fêtes nationales et décadaires, et déjà plusieurs se présentaient à nous comme clignes de notre attention : mais bientôt , nous nous sommes convaincus que le Directoire seul pouvait se
procurer des renseignements exacts; et ne trouvant aucun inconvénient , ne voyant même que des avantages à vous épargner cet embarras, nous avons pensé que vous pourriez remettre en ses mains cet objet, qui n'est au fond qu'un point d'exécution.
Nous vous ferons la même proposition pour le placement de quelques écoles élémentaires dont votre commission a cru l'établissement indispensable, et dont l'objet est non seulement de préparer les succès des écoles spéciales, mais encore de les suppléer autant qu'il est possihle dans l'enseignement de la partie la plus usuelle de la musique nationale , le chant des hymnes. Vous penserez sans doute avec nous que cinquante musiciens, ayant une modique rétribution, répartis ça et là dans cinquante communes de notre territoire, et chargés d'enseigner les éléments de l'art et des hymnes, ainsi que de diriger les chants dans les fêtes nationales, sont bien peu de chose en comparaison des besoins de la Iîépublique; mais leur utilité, quoique trop partielle, est assez grande et importe assez au maintien de la liberté, pour que vous adoptiez cette institution, sauf à l'agrandir, lorsque vous ne serez plus arrêtés par la pénurie des finances.
Citoyens législateurs je termine ici un rapport qu'il serait facile d'étendre davantage : j'aurais voulu pouvoir l'abréger; mais il fallait vous faire connaître les vues politiques et morales sur lesquelles nous avons basé notre travail.
S'il en est qui vous paraissent un peu trop spéculatives, il en est aussi d'assez positives pour vous déterminer. La reconnaissance vous engage envers la musique; la prévoyance vous oblige à la surveiller; enfin, l'exécution de vos propres lois vous fait un devoir de la propager; telle est, en résumé, la substance de mon rapport.
Quelles que soient les résolutions que vous prendrez, puissentelles assurer et rendre à sa première dignité un art auquel les plus grands philosophes ont reconnu le pouvoir d'exalter les sentiments nobles et généreux, de modérer les passions violentes et dangereuses, et de diriger toutes les affections vers le bonheur et la vertu.
Voici le projet de résolution : trLe Conseil des Cinq-Cents, considérant qu'il est instant de compléter le système général de l'instruction et de procurer à toutes les parties de la République les moyens de célébrer d'une manière convenable les fêtes nationales et décadaires, déclare qu'il y a urgence.»
Après avoir déclaré l'urgeuce, le Conseil prend la résolution suivante :
Les dispositions contenues dens ce projet de résolution diffèrent peu de celles qui sont renfermées dans celui de Daunou.
De nouveaux mémoires ont été communiquées à la Commission par le citoyen Sarette, commissaire du Directoire exécutif près le Conservatoire de musique à Paris.
TITRE I". — Conservatoire de musique.
Ahticle I. Le nombre des fonctionnaires composant le Conservatoire sera réduit à quatre-vingt-trois ', savoir : 5 inspecteurs
de l'enseignement, 3o professeurs de première classe, 45 pro fesseurs de seconde classe, 1 administrateur, 1 secrétaire et 1 bibliothécaire.
II. Le Directoire exécutif est chargé d'opérer la réduction du Conservatoire en nommant les cinq inspecteurs de l'enseignement, l'administrateur et onze professeurs de première classe. Ces onze professeurs, l'administrateur et les cinq inspecteurs, nommeront les dix-neuf autres professeurs de première classe et les quaranle-cinq professeurs de seconde classe.
Le secrétaire et le bibliothécaire actuels resteront en fonctions.
III. Les diverses parties de l'enseignement seront réparties entre les 80 professeurs ainsi qu'il suit :
Composition 5
Accompagnement, 3
Chant
Violon Violoncelle.
Clavecin. . .
Flûte
Hautbois.. .
Clarinette. .
Cor
Basson
Trompette
Trombone
Serpent
Solfège
Vocalisation
Déclamation applicable à la scène lyrique. .
IV. La surveillance de toutes les parties de l'enseignement dans le Conservatoire, et celle de l'exécution dans les fêtes publiques, est attribuée aux cinq inspecteurs de l'enseignement, qui sont spécialement chargés de l'enseignement de la composition.
V. L'administrateur sera toujours nommé par le pouvoir exécutif. Il remplira les fonctions du commissaire chargé de l'organisation et celles attribuées à l'administration de cet établissement par la loi du 1 6 thermidor an 111, concernant la surveillance générale du Conservatoire, la police de l'exécution des lois et des arrêtés du Directoire exécutif, ou des ordres du Ministre de l'intérieur-1.
VI. Le nombre des élèves des deux sexes dans le Conservatoire est réduit à trois cent cinquante 4.
' Il y en a aujourd'hui huit cent dix-huit.
" Formation d'après la loi du 16 thermidor: Composition, 7; accompagnement, 3; chant, 6; violon, 8; violoncelle, 4; clavecin, 6; orgue, 1; flûte, 6; hautbois, 4 ; clarinette, 19; cor, ia; basson, îa; trompette. 2; trombone, 1; serpent, 4; solfège, i4; vocalisation, 3 (total) 11a.
Professeurs dont on propose la suppression : Buccini, tubae corvae, 1; timbale, 1; contrebasse 1; (n5).
Les deux professeurs de déclamation sont une proposition nouvelle.
3 La commission a pensé que des artistes ne devaient pas être distraits de leurs travaux par des détails d'administration, auxquels il leur serait d'ailleurs impossible de suffire.
1 La loi du 16 thermidor en porte le nombre à six cents. Voyez ciaprès l'article i5 du titre II concernant les élèves des écoles spéciales qui auront remporté des prix.
VIL Les traitements des inspecteurs de l'enseignement, du secrétaire, du bibliothécaire, des professeurs de première classe, des professeurs de seconde classe, resteront tels qu'ils ont été fixés par la loi du 16 thermidor an m1.
VIII. A l'avenir les places vacantes parmi celles des inspecteurs de renseignement, du bibliothécaire et des professeurs, seront remplies d'après le mode suivant :
Trois jurys seront formés, l'un par le Directoire exécutif, l'autre par l'Institut national des sciences et arts, et le troisième par le Conservatoire de musique.
Chacun de ces jurys sera composé de trois membres et présentera un candidat. Si le même candidat est présenté par les trois jurys, par cela seul il sera élu. Si les trois jurys ne présentent pas le même individu, les noms des candidats présentés par chacun d'eux seront adressés au Conservatoire, qui procédera à l'élection définitive par la voie d'un quatrième jury, compose de neuf membres du Conservatoire, et nommés par les fonctionnaires de cet établissement2.
IX. Nul ne pourra être membre de deux ou trois jurys de présentation à l'occasion de la vacance d'une même place et aucun membre de l'un des trois jurys de présentation ne pourra être appelé à la formation du quatrième jury.
X. Chaque année il sera distribué des prix aux élèves qui se seront le plus distingués dans toutes les parties de l'art musical. L'élève qui aura remporté le prix de composition voyagera pendant cinq années aux frais de la République. La quotité de la pension, qui lui sera allouée à cet effet, sera égale à celle accordée, dans l'Ecole de France à Rome, aux pensionnaires de l'Ecole des arts du dessin 3.
XL Le Conservatoire de musique déterminera chaque année, les différentes écoles de l'Europe qui devront être fréquentées par les voyageurs. Tout pensionnaire parvenu au terme de ses voyages sera tenu de déposer au Conservatoire la partition d'un ouvrage dramatique de sa composition. 11 en aura choisi le sujet dans cinq poèmes français qui lui auront été remis par le Conservatoire 4.
1 Voyez le tableau annexé au projet.
2 Ce mode de nomination est le même que celui qui a été proposé par Daunou pour toutes les écoles spéciales, avec cette différence que, dans le cas où les trois jurys ne présentent pas le même candidat, l'élection définitive se fait ici par un quatrième jury et non par la totalité des professeurs. La raison en est que la diversité des talents des fonctionnaires du Conservatoire les rend quelquefois juges incompétents dans plusieurs parties. Un compositeur, par exemple, ignore souvent le mécanisme de la clarinette ou du hautbois, et tel qui enseigne parfaitement bien ces instruments n'est pas toujours en état de prononcer entre deux compositeurs.
3 L'effet de cette innovation doit être de transporter dans l'école française les richesses des écoles italienne et allemande, dont notre langue et notre génie permettront l'adoption.
4 L'ouvrage doit être français pour rappeler sans cesse au jeune compositeur qu'il ne doit point s'écarter du caractère national et du génie de notre langue.
ACTES ORGANIQUES
XII. Le Directoire exécutif est chargé d'arrêter le règlement intérieur du Conservatoire d'après les dispositions énoncées en la présente loi.
XIII. Les fonctions ne pourront être cumulées par le même individu dans le même conservatoire.
XIV. La loi du 16 thermidor an 111 est maintenue en tout ce qui n'est pas contraire à la présente.
TITRE 11. — Ecoles spéciale» de musique.
Article 1. Il y 3ura douze écoles spéciales de musique, savoir : une dans chaque commune, autre que Paris, où il sera établi un lycée, et le surplus dans les communes qui seront déterminées par le Directoire exécutif.
II. Chaque école sera point central d'un arrondissement composé de plusieurs départements, lesquels seront appelés à y fournir un nombre proportionnel d'élèves '.
III. Chaque école sera composée de dix-huit professeurs, entre lesquels l'enseignement sera réparti ainsi qu'il suit :
Professeurs,
Solfège 2
Chant 2
Violon 1
Basse 1
Clarinette 2
Flûte 1
Hautbois 1
Cor 1
Professeurs.
Trompette 1
Basson 1
Serpent 1
Clavecin 2
Accompagnement . . 1
Composition 1
Ces professeurs seront employés dans la célébration des fêtes nationales, soit pour l'exécution, soit pour la direction du chant et de l'orchestre -.