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CONCLUSION

Depuis l’époque déjà lointaine de l'introduction de la canne à la Réunion, l’économie de l'Ile n’avait pas connu d'événement aussi important que le Contingentement des sucres. La nouveauté de ce procédé économique, la part allouée à la Réunion dans le Contingentement des rhums coloniaux, inclinaient les Réunionnais à la méfiance.

Vouée depuis un siècle à la seule culture de la canne, la Réunion voyait dans la limitation de sa production sucrière une question d'intérêt vital. Les exigences des producteurs métropolitains puissamment organisés depuis trois ans déjà, les appétits des autres colonies, rendirent malaisée la fixation du Contingent réunionnais.

L'application à la Réunion du Contingentement des sucres souleva de multiples difficultés tenant au tempérament individualiste du créole, aux traditions, aux condilions très particulières de l’agriculture locale. Cependant, après les inévitables tätonnements du début, l’économie réunionnaise s’organisa dans le cadre du Contingentement.

Alors que tous les pays producteurs de sucre de cannes étaient contraints de restreindre leurs cultures, la produclion sucrière réunionnaise à augmenté, le prix des sucres fut maintenu à des cours rémunérateurs. Le Contingentement permit ainsi à la Réunion, dont toute la structure économique repose sur le sucre, d'éviter la crise mondiale, Le mouvement commercial de la colonie est passé de 2/47 millions en 1935 à 444 millions en 1938, soil une augmentation de 8o % (x).

(1) Compte rendu de l’exercice 1937-1938 à l'Assemblée Générale

des Actionnaires de la Banque de la Réunion, page 12,

L'influence sociale du Contingentement des sucres ne

fut pas moindre.

IL est impossible de déterminer avec exactitude la part du contingentement dans les améliorations sociales constatées à la Réunion depuis 3 ans. Celles-ci seraient-elles survenues sans le mouvement politique de 1936 ? Nous ne le pensons pas. Ce qui est certain c'est que Île contin-

sentement, en épargnant à la Réunion les atteintes de la

crise, lui à permis d'appliquer les lois sociales sans désorganiser son économie.

C’est encore dans l’industrie sucrière que fut créée, à la suite d’une sentence surarbitrale du Directeur de la Banque, la première Caisse de Compensation réunionnaise pour l'application du « Sursalaire familial ».

L'apparition à la Réunion en 1936 du syndicalisme ouvrier résulte de circonstances politiques. Elle n'a nullement été provoquée par le Contingentement et le resserrement des liens qu'il a entrainé entre les membres du Syndicat patronal des Fabricants. de Sucre. Cependant, depuis que les usiniers ont obtenu, pour assurer lapplicalion rationelle du Contingentement, le monopole de fait de la vente des sucres, les syndicats agricoles de planteurs aujourd’hui vendeurs de cannes, semblent avoir pris une vitalité nouvelle. :

La - crainte ‘un moment éprouvée, à la suite de la signature du Protocole de 1934. par les seuls usiniers, de voir se dresser l’un contre l'autre les deux ondres d'activité de la production sucrière n’a pas été justifiée. Grâce à l’action conciliatrice de la Commission Arbitrale, des accords intersyndicaux ont été conclus entre

planteurs el usiniers. Ces accords ont porté, notamment, sur le règlement des cannes, la constitution et l'élimination des stocks.

En outre, depuis l'accord du 5 août 1936 entre planteurs et usiniers, homologué le 6-août par un arrêté du Gouverneur : « Un délégué appointé par le Syndicat des planteurs aura la faculté de se tenir en permanence pendant la coupe sur les plates-formes des usines. Il aura la charge de vérifier les balances, de rédiger les procès-verbaux qu'il adressera au Président de la Commission Consultative qui en délibèrera le moment venu. Les Membres de la f-ommission Consultalive auront, pendant la coupe, le droit de visiter Îles usines et d'entendre les doléances des gérants des planteurs, des camionneurs et charreliers ».

On peut donc dire que le Contingentement à affirmé et renforcé la solidarité entre planteurs et usiniers. Cette solidarité apparaît d’abord dans le règlement de la canne en fonction du prix des sucres : « Planteurs et usiniers, aux termes de l'accord du 18 juin 1935, homologué par un arrêté du Gouverneur du 28 juin, solidaires dans les conséquences possibles du Contingentement, acceptent pour la campagne 1935 de régler la canne à sucre sur la base provisoire des 4/10 à la livraison, le solde après liquidation complète des sucres de la campagne el aux prix de réalisation obtenus par les usiniers en ce qui concerne les quantités de sucre pouvant être éventuellement stockées. En cas de contingent non atteint ou dépassé de moins de l'O; iistourne proportionnelle aux livraisons de chaque mois sur la base du prix du bordereau établi mensuellement. Chaque usinier est ainsi solidaire de ses planteurs aux conditions normales jusqu’à concurrence du contingent de son usine et au delà, aux conditions de réalisation prévues aux para-

graphes 4, 5, 6 et 7 du Protocole du ro août 1934 fixant la part de contingent des Métropolitains et Coloniaux ».

L'étroite collaboration -entre les délégations des planleurs et des usiniers, lors du renouvellement du Protocole de 1934, le service des usines assuré par les planteurs durant une grève récente, sont encore des manifestations de cette solidarité effective.

La seule difficulté véritablement grave soulevée entre planteurs et usiniers — la manipulation des cannes excédentaires — a été réglée à deux reprises par l'intervention de la Banque de la Réunion. S'il arrivait que le concours de la Banque ne puisse être obtenu, il y a lieu de penser que les usiniers seraient contraints par les Pouvoirs Publics de manipuler la totalité des récoltes. Cette obligation onéreuse serait imposée aux Fabricants de sucres en contrepartie de leur privilège d'exploitation.

IL faut donc souhaiter qu'une solution intervienne bientôt à cette angoissante question des cannes excédenlaires.

Tel qu'il est appliqué actuellement à la Réunion, le Contingentement est en quelque sorte boiteux. La limitation de la faculté d'exportation d’un produit manufacturé périssable comme le sucre, sans réduction corrélative de la malière première, est profondément illogique. Cette situalion instable risque de faire vasciller tout l'édifice du Contüingentement. Elle ne saurait se prolonger indéfiniment sans inconvénients graves.

La faible augmentation de contingent allouée à la Réunion par le Protocole de 1938, l'obligation qui peut lui être imposée d'exporter une partie de ses excédents hors du régime douanier français, devraient orienter la colonie vers une limitation progressive et rafionelle de ses

cultures de cannes. Cette solution peul certes paraîtré extrême lorsque l’on considère que de 1934 à 1938 un excédent de production de 55.000 tonnes a pu être éliminé el qu'une marge de 23.000 tonnes d'importation supplémentaire a pu être ménagée sur le contingent de 1938.

Mais il convient de souligner que ces résultats ont été obtenus à l’aide d'opérations toutes fortuites. On ne peut raisonnablement tenir compte de ces débouchés exceptionnels dans l'examen des perspectives d’avenir de l’industrie sucrière réunionnaise. Celles-ci pourraient être bien meilleures si des « marchés de secours » s'ouvraient aux sucres réunionnais dans les autres colonies importatrices. Malheureusement, la solidarité intercoloniale est encore à créer. C'est ainsi que pour les trois années 1935, 1936 et 1937, l'Afrique Occidentale Française a importé 60.751 tonnes de sucre dont 6.451 tonnes seulement en provenance de la France et des Colonies françaises. Durant la même période, l'Afrique Equatoriale Française importait 23.134 quintaux métriques dont 4.413 de sucre français, et le Cameroun 11.151 quintaux métriques dont 6.081 seulement fournis par la France et ses Colonies.

La Réunion, pendant ce temps, voyait ses importations en provenance des autres colonies augmenter considérablement

Frs 33.991.121. — en 1935, Frs 38.022.330. — en 1936, Frs 55.866.234. — en 1937, et Frs 30.443.629. — pour ‘la période du 1 juillet 1937 au 30 juin

Les exportations réunionnaises sur les autres colonies ont diminué, au contraire, de 54 % de 1929 LOTS

En attendant que les conférences impériales appliquent la solidarité intercoloniale qu'elles n’ont fait surtout jusqu'ici que proclamer, la Réunion doit abandonner la monoculture. Avec le contingent comme unique débouché certain, l'asservissement de l'Economie Réunionnaise au sucre est particulièrement dangereux : la colonie arrivera bientôt, en effet, à un état de stagnation économique d'autant plus préjudiciable que sa population est en augmentation constante.

Sans doute ses prix de revient élevés mettent-ils. la Réunion en état d’infériorité vis-à-vis des Colonies neuves à main-d'œuvre bon marché ; néanmoins, les planteurs réunionnais ne doivent pas oublier que le café et la vanille Bourbon ont été classé parmi les meilleurs du monde. Après la rééducation du planteur, dont la facile culture de la canne a émoussé l'habileté agricole, les produits de la Réunion doivent pouvoir s'imposer sur le marché mondial par leur qualité.

De gros efforts ont, baraît-il, été faits ces temps derniers par l'Administration locale pour faciliter le retour de la colonie à la polyculture. Il faut espérer qu'ils ne seront pas stériles.

Ainsi donc, le Contingentement des sucres réunionnais a donné dans l’ensemble de très heureux résultats. Les réclamations qu'il suscite encore dans les colonies visent plutôt les modalités d'application, comme le règlement des cannes en espèces, que le principe même du contingente-

(1) Comple rendu de l'exércice 1953-1938 à d'Assemblée Générale . . Û des Actionnaires de la Banque de la Réunion, p. 5, déjà cité.

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