CHAPITRE IX
Situation des armées du Rhin, de la Moselle, des Ardennes et du Nord; rôle assigné à Jeanbon et Prieur; leur état d'esprit. — Compte rendu de leur mission. — Conclusions qu'ils en rapportent, toutes favorables à la prépondérance de la démocratie dans les armées et à l'établissement d’un gouvernement rigoureux.
Jeanbon Saint-André et Prieur de la Marne étaient envoyés « aux armées du Nord, des Ardennes, de la Moselle et du Rhin pour se concerter avec les généraux sur toutes les mesures nécessaires dans les circonstances actuelles ». De quelles circonstances s’agissait-il ?
Les positions des armées du Rhin et de la Moselle n'étaient pas absolument mauvaises. Si Mayence avait capitulé, sa garnison restait libre sous condition de ne pas servir d’un an contre l’étranger el pouvait être employée contre les Vendéens. L'armée du Rhin, établie des Basses-Vosges au Rhin et commandée par Beauharnais !, après avoir essayé du 13 au 27 juillet de refouler lAutrichien Wurmser pour débloquer Mayence, restait de Lauterbourg à Wœærth ayant perdu le contact avec Landau. Celle de la Moselle, dirigée par Houchard ?, après avoir, parallèlement à l’action de Beauharnais contre Wurmser, poussé le prussien Brunswick, s'était établie sur les hauteurs de Sarrebrück. Par les approches de Landau que bloquait Brunswick, Prussiens et Autrichiens se reliaient, par Bitche qu'occupait la droite de l’armée de la Moselle, se joignaient Houchard et Beauharnais *.
L'armée dite des Ardennes était un corps de force moyenne organisé récemment par Kilmaine, au camp de Carignan, à trois lieues
1. Beauharnais Alexandre-Victor, major en second au régiment de la Fère Infanterie en 1789, député de la noblesse du bailliage de Blois aux États-Généraux, adjudant général à l’armée du Nord, commandant de la division du Haut-Rhin, époux de Joséphine Tascher de la Pagerie, nommé le 29 mai 1793 par le Comité de Salut publie commandant en chef de l’armée du Rhin, élu le 13 juin ministre de la guerre, maintenu dans son commandement le 22 (Chuquet, Wissembourg, pp. 42-44 et 27). Nous verrons sa destitution aux premiers jours de septembre. Condamné par le tribunal révo-
Jutionnaire de Paris et exécuté le 23 juillet 1794.
2. Houchard Jean-Nicolas, né à Forbach, engagé dans le Royal-Allemand, souslieutenant durant la guerre de Sept Ans, lieutenant avec rang de capitaine en garnison à Ardres lors de la Révolution, aide de camp de Custine à l’armée du Rhin, colonel, général de brigade le 1er décembre 1792, général de division le 8 mars, commandant de l’armée de la Moselle le 29 avril, nommé le 1er août en place de Custine à l’armée du Nord (Chuquet, Hondschoote, pp. 97-99). Nous verrons sa fin.
3. Chuquet, Wissembourg, pp. 97-98 pour l’armée de la Moselle, pp. 47-55 pour celle du Rhin.
de Sedan ‘. Mais l’armée du Nord, désorganisée par la trahison de Dumouriez, avait évacué le camp de Famars, abandonnant aux attaques des coalisés Valenciennes et Condé. Spectatrice impuissante de la chute de ces deux places, dans le camp de César, entre l'Escaut et la Sensée ?, elle venait de perdre Gustine, arrêté à Paris et inculpé de trahison au moment où il s’efforçait de la réorganiser, et dans la frontière du Nord démantelée de deux forteresses considérables, une brêche s’ouvrait béante à l’armée de Cobourg, à quarante lieues de Paris.
Dans cette occurrence, le Comité de Salut public ne pouvait même pas compter sur l'effectif de nos armées. Celles-ci, en apparence très nombreuses, élaient faibles en réalité, surtout celle du Nord : Saint- Just la fixait à 92,000 hommes en juillet; le 13 juillet, l’armée ne comptait pourtant que 40,000 hommes d'infanterie réunis et près de . 5,000 cavaliers *. Nos forces n'avaient ni direction ferme, ni cadres solides. Lé mot d’ordre chez les Représentants du peuple et à Paris était de se méfier des généraux et officiers, beaucoup étant nobles et quelques-uns sêcrètement royalistes *. Par suite les mutations et deslitutions étaient incessantes; à l’armée de la Moselle, Houchard, désigné pour la succession de Custine à l’armée du Nord, venait de céder le commandement à Schauenburg * ; à l’armée du Nord, Outre le général en chef Gustine, le ministre de la guerre venait de destituer onze généraux ou adjudants généraux ‘, et les Jacobins voulaient davantage. Les soldats soupconnaient les officiers, les dénonçaient ; les officiers à leur tour signalaient chez les soldats, surtout chez les
1. Chuquet, Valenciennes, p. 133. Des notes de Saint-Just lui donnent au 15 juillet 16,000 hommes (Barère, Mémoires, t. IV, p. 411). Kilmaiïne, d’origine [rlandaise et noble, venu à France à onze ans, engagé en 1774 au régiment Royal Dragons, souslieutenant, lieutenant, capitaine au régiment de Lauzun, lieutenant-colonel après Jemapes, colonel, général de brigade, général de division de janvier à mai 1793, venait de passer du commandement de l’armée des Ardennes à celui.de l’armée du Nord, conduira avec bonheur le 7 et le 8 août la retraite de son armée du camp de César jusque sur la Scarpe, suspendu le 4 août par le Comité de Salut public à cause de ses origines, arrêté le 29 décembre 1793, réintégré en 1795 (Chuquet, Hondschoote, pp. 49-94).