Rapport Jeanbon, opinion du Représentant
En tout cas, durant cette tournée sur différents vaisseaux, Morard de Galles accepta la proposition qui lui fut faite de réunir une assemblée où figurerait un délégué de chaque équipage. Elle se tint le jour même à son bord, et la majorité opina pour la rentrée à Brest: « On proposa aux généraux et capilaines de délibérer sur ce vœu », le commandant en chef s’y refusa netlement : « Cette assemblée n ayant point été convoquée pour délibérer, mais pour lâcher de ramener le calme au moyen de cetle communication fraternelle. » Dans une deuxième séance, le lendemain, une pétition à la Convention. nationale, une autre à Bréard et Théhouart que l’on croyait à Lorient furent rédigées dans les mêmes termes ‘. Cet écrit, présenté comme une adresse « des républicains composant l'équipage de l’escadre », sollicitait l’autorisation de retourner à Brest ?. Verneuil, l’aventurier dont nous avons déjà parlé, se chargea de l’exemplaire à porter à Paris. L'assemblée promit en majorité à l’amiral l’obéissance de tous jusqu’à décision de la Convention, et le calme sembla renaître. Mais Morard de Galles n’était pas dupe de ces apparences. Dans le rapport qu'il fit au ministre le jour même, il manifesta la crainte de voir l'insurrection se reproduire, et n’ayant pas la confiance de ses hommes offrit sa démission *.
Effectivement, les délégués des équipages lui avaient promis une Dé hnee qu ils n'avaient pas le pouvoir d'obtenir de leurs camarades. L’instant approchait de détacher la division de Landais à la rencontre du convoi signalé, l'amiral fil en vain connaître aux équipages des vaisseaux désignés qu’ils étaient destinés à une croisière fructueuse, les soupçons ne désarmèrent pas, on réclama de plus belle la rentrée à Brest. De nouveaux actes de turbulence, l'effet toujours plus fâcheux du voisinage de Quiberon, les vents devenus favorables, l’absence de réponse du ministre décidèrent Morard de Galles à appareiller le 20 septembre ‘.
.sL'armée fut rejointe le même jour par une frégate que montait le représentant Tréhouart : à la réception de l'adresse du 15, Bréard et lui avaient résolu une enquête dont il s’étail chargé en qualilé de capitaine de vaisseau et d’ancien adjoint du ministre. Il ordonna
1. Jeanbon (Rapport) dit que Morard de Galles provoqua la réunion; les équipages accueillirent l’idée avec joie (BB*, 20, fol. 259). Morard de Galles, dans le Précis de sa conduite, se défend d’avoir provoqué une délibération (BB#, 20, fol. 50-51), et le 18 frimaire an III, une protestation de ses ex-capitaines entre autres Bouvet, Villaret-Joyeuse, Doré, Thévenard affirmera qu'il n'y eut point là une assemblée délibérante (BB, 20, fol. 13). C’est une querelle de mots, l'assemblée discuta le parti à prendre, il y eut donc délibération.
2. Voy. cette adresse arrêtée « dans un conseil tenu à bord du général » dans le Rapport Jeanbon, pièces justificatives, pp. 69-71.
3. Rapport Jeanbon, pièces justificatives, pp. 53: 54, l'amiral attribue la méfiance dont il est l’objet à son origine nobiliaire.
4, L'Indomptable hisse de nouveau son petit hunier le 16 (rapport Jeanbon, pièces justificatives, p. 62), lettre de l'amiral au ministre du 19, à propos de la croisière Lan-
dais (ibid., p. 65); Précis de lu conduite de J.-B. Morard de Galles (BB*, 20, fol. 51 recto).
d'aller mouiller.à Belle-Isle. La flotte suivie de sa frégale y arriva le 21 au matin. Les vaisseaux pavoisèrent en l'honneur du Représentant, mais ce même jour, en se rendant à bord de l'amiral, Tréhouart entendit partir de plusieurs bâtiments les cris de : « à Brest! à Bres! ! » A trois heures de l’après-midi, Tréhouart assembla un conseil où chaque capitaine dut rédiger et signer son avis sur la situation. La discussion durait encore à onze heures du soir, « quand un oflicier de la Côte-d'Or vint avertir le contre-amiral Landais que son équipage avait placé des sentinelles à la Sainte-Barbe et s'était opposé à ce qu’il débordâl aucun canot avant qu’il eut pris une détermination que l’officier annonça être qu'ils mettraient à la voile à 4 heures du matin et feraient route pour Brest ». Beaussard ‘était l’auteur de cette nouvelle révolte ?. Il fallut décider immédiatement le retour à Brest pour ne point paraitre céder à l’'émeute. Le conseil y était déjà très disposé, le Représentant du peuple s’y résigna. Le 22, la floite prenait le large, le 23 au matin, elle mouillaït à Brest *
L'événement surprenait absolument Bréard et Tréhouart. Barère, dans le rapport du 25 août qui justifiait leur mission, avait établi une relation entre l'agitation fédéraliste à Brest et les désordres signalés à bord de l’escadre. Cependant, à leur arrivée, les deux Représentants avaient trouvé dans les autorités constituées et la Société populaire un empressement à les servir qui atténuait l’effet des dénonciations dont les obsédaient les montagnards brestois; de plus, la trahison de Toulon provoquait chez tous les républicains de Brest un cri d'horreur et les deux conventionnels conquis à l’indulgence écrivaient au Comité de Salut public le 14 septembre que l’on ne devait plus avoir de craintes sur la ville et le port de Brest *. Le Comité de Salut public, de son côté, s'attendait si peu à l'insurrection de l’escadre
1. BB#, 24, fol. 254 et 258, Précis de la conduite de J.-B. Morard de Galles, ibid., fol. 51; Rapport Jeanbon.
2. Rapport Jeanbon, pièces justificatives, pp. 78-92; Précis de la conduite de J.-B. Morard de Galles (BB#, 20, fol. 49 verso, 50-51). La Sainte-Barbe est la partie de l'arrière du vaisseau donnant accès à la soute aux poudres (Jal, Glossaire nautique);
- un canot déborde quand il s'éloigne d’un navire qu’il avait approché (ibid.).
3. Le 22 au matin, {a Côte-d'Or hisse ses huniers sans attendre l’ordre de l'amiral (Rapport Jeanbon, pièces justificatives, p. 68); lettre de l’amiral au ministre du 22 (ibid., pp. 66-68); BB, 24, fol. 259 ; annonce de l’arrivée de l’escadre en rade, par le commandant des armes, BB? 22, fol. 358,
4. Ils arrivent à Brest le 11 septembre. Voy. sur leurs débuts Levot, op. cül., pp. 105-115, et l’adresse des Brestois à la Convention sur Toulon dans le Procès-verbal (séance du 21 septembre, t. XXI, p. 135). Dénonciations contre les fédéralistes aux Arch. commun. de Brest (carton des lettres aux Représentants du peuple). Lettre des Représentants au Comité de Salut public, du 14 septembre. AFn, 168 et Aulard, Actes du Comité de Salut public, t. VI, p. 484.
que, toujours le 14 septembre, à la nouvelle de la seconde sortie
de l'amiral Howe, Jeanbon rédigeait un arrété pour ordonner à Morard de Galles de se porter:à la rencontre du convoi hollandais « en corps d'armée » et de combaltre la fioite anglaise si cMer se présentait pour protéger le convoi ‘
En même temps que la mutinerie du 14 ire dans la baie de Quiberon le Comité apprit l'accueil fait à Bréard et Tréhouart à Brest. Aussi, bien que le Représentant Carrier: lui écrivit de Rennes qu’une grande partie de Brest était dans les mêmes dispositions que Toulon?,
il se refusa pour l'instant à rendre les fédéralistes brestois respon-
sables de l'affaire de Quiberon. Il reçut avec de bonnes paroles un des administrateurs du Finistère, Baron Boisjaffray, qui se trouvait à Paris, et se contenta d'approuver, le 20, une décision du ministre qui ordonnait le retour à Brest des vaisseaux insurgés, l'arrestation des rebelles et la poursuite de l’entreprise tentée sur le convoi *, Le 22, il résolut de renforcer Bréard et Tréhouart de deux de ses membres, Jeanbon et Prieur de la Marne, mais, nous l’avons dit, par cet arrêté du 22, il les envoyait exclusivement à l’armée navale #.
Cependant les dispositions de Bréard et Tréhouart s'étaient modifiées. Presque au lendemain du jour où ils garantissaient au Comité de Salut public le repentir des Brestois, instruits de la révolte de l’escadre ils devenaient méfiants, supposaient une entente de la commune de Brest avec toutes les administrations et Sociétés populaires du Finistère pour innocenter les chefs du mouvement fédéraliste. Le 16, on leur communiquait une adresse signée Lebronsort, Raby, Castelnau et Terpent, et qui réclamait avec hauteur à la Convention, au nom des Brestois, la municipalité traduite à sa barre*. Tandis que ‘Tréhouart partait à Lorient pour aller visiter la flotte, le 18, Castelnau qui était officier des troupes de marine, et qui du reste était allé antérieurement faire à Nantes de la propagande fédéraliste, fut suspendu de ses fonctions. Puis sur ordres du Comité de Salut public, le 23, Raby et l’ordonnateur Redon, furent incarcérés 5, et le décret du 17 sur HARTESLAIOR des suspects, exécuté 7.
1. AFu, 295, 10id., Aulard, Actes du Comité de Salut public, t. VI, p. 480.