LA SORTIE DE L'ESCADRE EST PRÉMATURÉE
de guerre ‘. Jeanbon, le Comité de Salut publie, les Représentants du peuple en mission prennent l'initiative de ces mesures, s'efforcent de développer l’émulation des souscripteurs sur tous les points du territoire. Il se dessine dans le pays un élan patriotique pour arracher aux Anglais la victoire sur les mers, comme naguère pour aider nos armées à triompher sur le continent.
Précisément pour cette raison, une sortie de l’escadre est alors prématurée. mA Quantité de navires en construction ou en armement sont répartis dans toutes les rades, qui, achevés, séraient un appoint formidable pour une grande campagne navale. Il y a beaucoup de frégates en chantier et très peu en Service, et cependant dans une flotte les frégates jouent, comme nous le verrons, un rôle très important; parmi celles qui sont en service, plusieurs qui ont été envoyées dans diverses directions ne pourront rentrer à Brest assez tôt pour participer à la sortie. L'expédition sur Jersey a éloigné de la flotte de Brest les six vaisseaux de Doré, les quatre frégates ou vaisseaux. rasés et les deux corvettes de Thévenard, et les ramener auprès de l'escadre sera malaisé ?. Il y a donc insuffisance d’effectifs et manque de concentration.
Malgré l'élan patriotique signalé, malgré une mission confiée le 20 germinal par le Comité de Salut public à Hector Barère pour racoler tous les matelots disponibles, malgré tout ce qu'ont fait Jeanbon et ses collègues dans les divers départements, on n’a pas assez de marins. Il en faut un tel nombre aux vaisseaux nouvellement armés *! Pour compléter l’escadre de Brest à la suite de l'ordre d’appareillage du 16 floréal, et pour celle de Doré à Cancale, on est obligé de prendre les équipages des flutes et gabarres, des canonnières et avisos. Le déficit est aussi grand dans le nombre des canonniers de marine, bien que Jeanbon recueille soigneusement tous ceux qu’il n’a pas encore embarqués *. Et par contre, le 18 flo-
1. Du Chatellier, 1. IV, p. 160 de l’Histoire de la Révolution en Bretagne; L2115, Arch. Gironde pour Bordeaux (la souscription atteint 944,114 livres); Mandoul, Le Club des Jacobins de Carcassonne (t. XXV, p. 235 de La Révolution française). Marine BB3 65 passim, Aulard, Actes du Comité de Salut publie, t. VI, p.90 ; Procésverbal, t. XXXUIL, pp. 121, 220, t. XXX VI, p. 836, t. XXX VIII, p. 202, etc,
2. BB3 52, fol. 165; BB* 59, fol. 108, 110 ; BB# 46, fol. 119-126. D’après le mémoire du 14 fructidor an IL, déjà cité, il y a 60 frégates en construction au 1 floréal et seulement 44 en activité (collection Maurice Loir). Du Chatellier (Révolution en Bretagne, t. IV, p. 163), a bien relevé ce défaut de concentration, mais il le constate au cours de son exposé de la croisière de prairial et l’attribue à une erreur de Jeanbon qui à ce moment laissera à Brest la division de Doré arrivée de Cancale au lieu de l'appeler à l’escadre ; or nous verrons que Jeanbon agit sagement dans cette cireon-
stance.
3. AFu 295, Aulard, Actes du Comité de Sulut public, t. XII, p. 482, efforts des * autres Représentants, ibid., pp. 8, 195, 345..... Jeanbon à Dalbarade, 6 germinal
(BB3 61, fol. 74); BB? 50, fol. 29.
4. BB3 50, fol. 29; BB 51, fol. 138. Tribout au Comité de Salut public, 17 floréal ” (Guerre : armée des côtes de Brest), arrêté de Jeanbon du 14 floréal ordonnant de recruter le corps des apprentis canonniers des classes (Ile Reg. d’arrêtés des Repré-
sentants).
réal, à la demande de Donzé-Verleuil, le Représentant laissera à terre beaucoup de matelots et soldats de marine qui sont assignés comme témoins dans l’affaire de l'insurrection de Quiberon, pour les « soustraire au commencement de la campagne aux hasards de la guerre » et permettre de « jeter la lumière sur cette ténébreuse conspiration ! ». Enfin, l’épidémie qui a reparu dans l’escadre de Brest décime les équipages, et pour une cause analogue ceux de la division Doré à Cancale fondent littéralement ?. Ë
D'ailleurs, tous ces marins manquent d'instruction. Le Comité de Salut public décide trop tard, le 25 floréal, de répartir les novices Sur les bâtiments d’escorte des convois *; ils passeront ensuite sur des bâtiments-casernes où ils s’instruiront à la manœuvre et au canonnage. Jeanbon a embarqué des volontaires de première réquisition en même temps que les ci-devant troupes de la marine pour renforcer les effectifs, el conformément à l’arrêté du Comité de Salut public du 15 pluviôse ces soldats doivent être exercés au mate- lotage et faire office de novices. Le Représentant du peuple a pensé développer de la sorte entre marins et soldats « l’émulation qui forme les marins »; mais « la malveillauce ou un amour-propre mal entendu s'efforcent d'établir une ligne de démarcation entre les marins et les soldats » comme autrefois entre équipages et troupes de marine, « ces préjugés tendent à dégoûter les citoyens qui forment les garnisons de s'exercer au matelotage et de se rendre vraiment utiles », et par arrêté du 11 floréal la Représentant du peuple est obligé d'interdire aux marins toute vexation vis-à-vis des soldats ‘. Les cadres inférieurs sont défectueux, « l'espèce des matelots est si rare que pas un capitaine ne fait l’éloge de ses gabiers », et les officiers mariniers, c’est-à-dire les sous-officiers de la flotte, ayant le titre d’enseignes dédaignent leurs fonctions subalternes; ils n’exercent d’ailleurs aucune autorité sur leurs hommes ÿ. Enfin, si dans les équipages l'enthousiasme est grand et la bonne volonté générale, ces dispositions ne seront durables qu’autant que le succès viendra les encourager : les volontaires des armées de terre crient facilement sauve qui peut et se dispersent pour aller au pillage, ceux des armées navales seront-ils exempts de ces faiblesses ?
Quant au corps des officiers il a encore été frappé par la loi du 27 germinal, laquelle a éloigné tous les nobles que le gouvernement n’a pas mis en réquisition 6. D'ailleurs, son insuffisance numérique a contraint le Comilé de Salut public et le ministre à faire un nou-
. BB? 65, fol. 58 Donzé-Verteuil au Comité de Salut public.
. BB3 50, fol. 29. Aulard, Actes du Comité de Salut public, t. XII, p. 753.