‹ Le Conventionnel Jeanbon Saint-André 1749-1813Chapitre 655 sur 889 · O1 ON CON C · texte numérisé non relu

O1 ON CON C

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COMBAT DU 10 PRAIRIAL (29 Mai) 821

écrasant des feux successifs de toute sa ligne. L'/ndomptable démâté perdit son poste dans la ligne française, et par la brèche qui s'ouvrit passa une partie de la flotte anglaise, tandis que les autres bâtiments de cette flotte tournaient l’Zndomptable et le Tyrannicide, ce dernier coupé de notre ligne comme /’Zndomptable. Puis, toute la flotte anglaise alla prendre au-delà de notre ligne l'avantage du vent. C'est ainsi du moins que l'Hamel, capitaine de /’Zndomptable, explique les faits. Troude assure que dans le mouvement d'arrivée du centre et de l'arrière-garde des Français sur la ligne anglaise, les vaisseaux se mélèrent en sorte que la ligne française fut traversée par les Anglais qui allèrent se masser au bord opposé (v. le plan ci-contre, p. 820).

Un fait certain, c'est qu'à 3 heures et demie, malgré une résistance héroïque qui « doit immortaliser » leurs capitaines L'Hamel et Dordelin, /’Zndomptable et le Tyrannicide se trouvaient séparés de

toute leur flotte, placés entre deux feux, couverts de projectiles, et les Anglais se massant au bord opposé et mettant le vent dans leurs voiles se préparaient à virer pour revenir vent arrière ! sur ces deux vaisseaux, les écraser définitivement et les capturer (v. les plans pp: 820, 822 ?).

Pendant ce temps, que faisait Villaret? Ayant gardé la direction qu’il avait prise au commencement du combat, parallèlement à celle des Anglais, et les Anglais ayant ensuite fait volte-face pour tomber sur son arrière-garde, il lui fallait au plus vite faire volte-face à son tour pour revenir sur ses pas dégager ses deux vaisseaux. Z’Indomptable lui réclamait instamment du secours. Villaret demanda aux vaisseaux de son avant-garde s'ils étaient en état d'effectuer une volte-face suivant le procédé qui consiste à « virer vent devant », Bompard répondit qu’il ne le pouvait et réclama une remorque. Ce que voyant, Villaret signala d'opérer la volte-face d’une autre façon, «en virant vent arrière par la contre-marche.». Comme naguère les capitaines anglais lors du virement de Howe, les capitaines français de l'avant-garde n’apercurent pas ou ne comprirent pas le signal de leur amiral. Bompard qui devait virer le premier puisqu’il avait le vaisseau de tête, Bompard « ne bougeait point, et il arrétait le mouvement de toute la ligne ». Le temps se passait, la flotte française conservant sa direction première s’éloignait de plus en plus de l'Indomptable et du Tyrannicide, et paraissait les abandonner.

Désespéré, Villaret substitua aux précédents signaux « celui d’arriver tous ensemble et de former la ligne en suivant l’ordre de vitesse sans observer de rang ». On a dit qu’il aurait dû effectuer cette manœuvre beaucoup plus tôt. Du moins, il agit avec résolution «afin qu’on ne se méprit pas sur ses véritables intentions, il fit exécuter sur-le-champ l’ordre au vaisseau qu’il montait » comme na-

1. Revenir vent arrière — revenir poussés par le vent soufflant directement derrière eux (Jal, Glossaire nautique, au mot « vent derrière »).

2. Voy. un plan plus détaillé de la position à ce moment dans Jh. Allen, Battles of the british navy. London; 1852; t: I, p, 889:

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guère l'amiral anglais, et il accourut tout le premier au secours de l’Indomptable et du Tyrannicide. À l'exception du Montagnard, « tous suivirent, la ligne se forma rapidement el régulièrement, et telle fut la précision de ce mouvement que l’armée anglaise qui revirait sur nous, et à laquelle la lenteur résultant de l’inexécution du premier signal, avait donné bien de l'avance, n’était pas encore formée, que nous étions sur elle en bon ordre ». Il était 4 heures.

La flotte anglaise se trouva par suite dans une situation fâcheuse : ses vaisseaux n'étaient pas en ligne de bataille, ne s’attendant pas au retour offensif de Villaret et se préparant à revenir sur l’Zndomptable el le Tyrannicide ïls étaient massés en peloton au vent, et ils s'offraient pour ainsi dire à nos coups. La flotte française défila devant eux, et, tirant dans le tas, elle leur fit un mal considérable, puis, continuant sa bordée, elle couvrit /’Zndomptable et le Tyrannicide. Gassin et Bompard, Rouvier à leur suite, reprochent à Villaret de n'avoir pas gardé cette situation avantageuse. En effet, l’amiral français, après avoir couvert ses deux vaisseaux, fit de nouveau volle-face et prit une direction qui l’éloigna des Anglais (voy. le plan, p. 822). Jeanbon, le 16 messidor, a expliqué cette attitude en disant que Villaret avait perdu l’avantage du vent. Howe, de son côté, rallia ses bâtiments. À 6 heures, le feu cessa.

Villaret écrivit à Dalbarade : « Les armes de la République triomphèrent sur mer comme sur terre. Je dégageai mes trois vaisseaux, l’ennemi en désordre fut écrasé et obligé de tenir le vent que j'ai perdu pour couvrir l’Zndomptable el le Tyrannicide. » L'amiral français ne perdit pas seulement l'avantage du vent. La brume vint couvrir la mer vers le soir ‘ : le vaisseau le Montagnard, qui n'avait pas obéi aux divers signaux du commandant en chef au cours de l'après-midi et que la frégate la Seine avait pris à la remorque, le Montagnard ne vit plus l’armée dans le brouillard et s’éloigna ; il rencontra, le 11, la frégate l’Insurgente, décacheta le paquet d'ordres à ouvrir en cas de séparation, et se trouvant au lieu de rendez-vous assigné à Van Slabel, il attendit le convoi auquel il se réunit en effet le 14 prairial. Le vaisseau l’Zndomptable, remorqué par la frégate le Brutus, s'éloigna aussi dans la brume et fit route ensuite pour Brest. L'effectif des Français fut donc diminué de deux vaisseaux et de deux frégates, Au contraire, Howe garda tous ses bâtiments réunis ?: Jeanbon a dit que deux vaisseaux anglais furent obligés de se retirer et que l’un d’eux fut poursuivi le lendemain par la frégate a Bellone; il se trompe, le vaisseau chassé, infructueusement du resle, par la Bellone, c'était l’Audacieux qui s'était séparé de la flotte britannique dans la nuit du 9 au 10. Quant à l'amiral anglais, il écrivit en

1. Ce renseignement est donné par le rapport de Siméon, commandant du Papillon (collection Maurice Loir). 1

2. D'après une lettre de Fescadre anglaise, nombre de navires anglais avaient leur gréement endommagé, trois avaient de sérieuses voies d’eau (Gorrespondance poli: tique, 17 juin 1794. BB+ 87, fol; 820)

Angleterre qu'après des engagements partiels, il avait gagné l’avantage du vent à la fin de cette journée ‘. En somme, chacun des deux amiraux faisait ressortir le succès qu’il avait obtenu : Villaret avait maltraité l'ennemi et dégagé ses vaisseaux menacés, Howe avail conquis le vent. Pour Howe, pour un des hommes de mer les plus expérimentés de l'Angleterre, et qui disposait d’une flotte exercée, d’étatsmajors mûris au service, après toule une journée d’évolutions et de canonnade le résultat était médiocre. Mais pour les engagements à venir c'était beaucoup : ayant le vent pour elle, dit Le Bastard, l’armée anglaise pouvait attaquer à l'heure qui lui plairait et était à l'abri de toute surprise, l’armée française tombée sous le vent, devait redouter à tout instant une agression et ne pas goûter un momentde repos.

Ou peut considérer que cette affaire du 10 prairial fut indécise ?. Malgré son offensive délibérée Howe ne fut point vainqueur, grâce aux fautes de ses capitaines et à la belle résistance de L’Hamel et Dordelin. Villaret, de son côté, avait fait en dernier lieu une manœuvre qui fut admirée : « Ma conduite, écrivit-il à Dalbarade, a mérité les éloges les plus flatteurs de Jeanbon Saint-André. Le suffrage de ce Représentant a d'autant plus de prix à mes yeux qu’il a de grandes connaissances sur ce métier, et que son aperçu en marine est aussi juste que celui qu’il déploie dans toutes les autres circonstances. » Mais si l'amiral et le Représentant furent fort satisfaits l'un de l’autre, certains, nous l'avons dit, reprochent à Villaret d’avoir

laissé abîmer son avant-garde, puis d’avoir perdu du temps à com-

biner des manœuvres difficiles pour aller au secours de son arrièregarde. Il est certain qu’il a combattu avec une extrême répugnance : il ne s’est déterminé à une action qu’en voyant l'impossibilité de se dérober, il a engagé d’abord et exclusivement ses vaisseaux de tête, et immédiatement après avoir délivré ses vaisseaux de queue il n’a songé qu’à s'éloigner. Cette attitude s’explique très bien, comme sa conduite de la veille, par les instructions formelles du Comité de Salut public $. Elle ne l’en a pas moins privé d’une victoire décisive. En outre, comme son adversaire, il a été desservi par ses capitaines. Jeanbon écrit : «Les capitaines Hamel, de !’Zndomptable, et Dordelin, du Tyrannicide, méritent d’être distingués dans le nombre de ceux qui joignent des connaissances au courage qui est commun à tous; ces deux officiers se sont supérieurement conduits; » quant aux autres, s'ils avaient eu un peu d'instruction, « la journée aurait été

1. Rapport du 2 juin au Secrétaire d'État Dundas (Guerre : armée des côtes de Brest).

2. James regarde comme une erreur l’assertion de Jeanbon que cette journée « quoique non décisive, est éminemment glorieuse » (James, The Naval History, t. I, p. 143), le récit qu’on vient de lire montre qui de Jeanbon ou de James se trompe.

3. Ajoutons que Moreau de Jonnès rapporte que, dix ans après, ayant dit à Villaret que dans cette action on avait beaucoup plus de chances de vaincre qu’au 13 prairial, Villaret lui aurait répondu : « Cela n’est pas douteux, mais j'étais lié par mes instruc-

tions » (Aventures de Guerre, t, I, p. 180), mais le témoignage de Moreau de Jonnès est suspect:

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glorieuse pour eux et bien utile à la République. Mais la lenteur dans les manœuvres, des méprises continuelles, des petits movens quand il faut concevoir avec force et exécuter avec audace, voilà ce qui nous a ravi le succès que nous devions attendre ».

Le Représentant caractérisait bien le mal : sauf quelques exceptions, nos officiers avaient manqué totalement d'initiative. Parmi les vaisseaux qui avaient le plus mal manœuvré, Jeanbon citait le Scipion : se trouvant à un instant donné sous le vent de Za Montagne

et séparé par elle de l’ennemi, Ze Scipion avait tiré par dessus le vaisseau amiral et haché ses manœuvres. Il faut nommer aussi Le Vengeur du Peuple, capitaine Renaudin ‘. La frégate la Seine, capitaine Cornic, attachée au vaisseau amiral « n’en approcha pas à portée de la voix de toute la journée quoiqu’elle en eut recu l’ordre formel le matin », et n'obéit pas davantage au signal d’aller remorquer l’Zndomptable.

Le Montagnard surtout fut l’objet des critiques du Représentant du peuple : il n’avait pas obéi au signal fait par l'amiral de virer de bord, il avait empêché de la sorte pendant un certain temps toute la flotte de faire volle-face pour aller secourir son arrière-garde, et Jeanbon ne le croyait pas assez maltraité par le feu de l'ennemi pour excuser celte immobilité : « Il ne paraissait pas, dit-il, avoir approché l'ennemi d'assez près pour êlre endommagé. » Déjà très mécontent de cette altitude de Bompard, Jeanbon fut extrêmement irrité quand, le 12 prairial, il s'aperçut de la disparition du Montagnard el de la Seine, il considéra qu’il y avait là une véritable défection. Bompard a répondu avec véhémence, il démontre qu’il a combattu l'ennemi de fort près pendant trois heures, c’est pourquoi, dit-il, il a été réduit ensuite à l'impossibilité de se mouvoir, et seule la brume l’a séparé de l’armée le soir venu : « À quelle réflexion n’est-on pas livré, s’écrie-t-il, quand l’on voit que la réputation d’un bon citoyen qui a vingt-deux ans de services et des services distingués, est anéantie par un trait de plume! » Evidemment, il a parfaitement combattu dans la matinée, son courage d’ailleurs est indiscutable ?. A-t-il mal manœuvré dans l'après-midi, ou se trouvait-il désemparé au point de ne pouvoir bouger ? c’est là toute la question, comme le dit Donzé-Verteuil chargé au relour de la croisière d’instruire son procès au tribunal révolutionnaire *. Jeanbon, pour déméler la vérité sur ce point, nomma une commission composée de Nielly, Van Stabel, Sané, Bouchet, officier du port, Doré, capitaine de vaisseau, plus quelques officiers, charpentiers et calfats, qui durent examiner l’état de la mâture du Montagnard *. La

1. Jal, Dictionnaire historique, p. 1052, c. 2, article sur Ze Vengeur.

2. Villaret à Verteuil à.propos de Bompard : « La bravoure de ce capitaine m'est trop connue pour ne pas l’avoir fortement regretté dans le combat du 13 prairial » (BB? 88, fol. 224).

3. Donzé-Verteuil au Comité de Salut public, 21 vendémiaire an III (BB*# 38, fol, 212).

4, Arrêté du 28 praitial (Ile Reg: d’arrôêtés des Représentants):

composition de la commission montre que Jeanbon ne poursuivait pas dans Bompard un ennemi personnel, qu’il lui assurait toutes les garanties d’une enquête impartiale. Mais, comme nous le verrons,

Bompard commit la faute de lancer contre le Représentant et l’ami-

ral un pamphlet virulent. Envoyé à Paris à la suite de cet incident, eufermé dans la prison du Luxembourg, Bompard y publia, le 10 frimaire an III, une apologie que nous avons utilisée pour ce récit. Le 17 brumaire an IV, la cour martiale maritime réunie pour juger les ofliciers inculpés à la suite des combats de prairial, l’acquitta comme ayant été, durant le combat, immobilisé par le délabrement de sa mâlure, et, après l’action, séparé de l’armée navale par la brume .

Mais, nous l'avons expliqué, les jugements de la cour martiale mari-.

time ne peuvent absolument faire foi, et plus tard, sous le Directoire, lors de l'expédition d'Irlande, on verra Bompard se conduire avec une extrême bravoure comme au matin du 10 prairial, et se monirer détestable manœuvrier comme peut-être il le fut l’après-midi du 10 prairial. Cornic, commandant de la Seine, incarcéré pour son attitude durant la bataille et pour s'être éloigné de l’armée avec le Montagnard, fut défendu par son père le contre-amiral : celui-ci prouva que le capitaine de Za Seine n'avait fait que son devoir en remorquant le Montagnard et qu'il avait été victime lui

aussi de la brume ?, mais il ne dit point pour quel motif {a Seine n'avait

pas approché le vaisseau amiral de toute la journée du 10. Grâce sans douie à l'intercession de son père, Cornic fils fut élargi sans jugement au bout de quelques mois et replacé dans les cadres ÿ.

Le 10 prairial au soir, l’aviso le Papillon, expédié de Brest le 30 floréal par Prieur, rejoignit l’armée navale. Les nouvelles qu’il apportait de Van Stabel n’avaient plus d'intérêt, sa prise rencontrée par la flotte le 29 floréal les ayant déjà données. Mais il avait communiqué dans la nuit du ? au 8 prairial avec la division Nielly, il venait de la quitter ce matin même du 10, la laissant à sept ou huit lieues dans le Nord *. Villaret lui ordonna aussitôt d'aller la chercher et passa la nuit en panne à l’attendre. Dans la brume, le Papillon ne retrouva pas Nielly, mais celui-ci, à 7 heures du matin, le 11 prai-

rial, rallia l'armée. Le Patriote ayant précédemment rejoint, l’Au-.

dactieux étant à la poursuite d’un vaisseau désemparé que Jeanbon

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