Arrêté de Jeanbon du 14 thermidor (BB? 62, fol
par l'enthousiasme patriotique, affermie dans sa foi républicaine, la cité nouvelle redoublera d'efforts pour accroître nos forces navales. Enfin quand la colonie révolutionnaire sera devenue assez puissante pour créer une flotte supérieure à celle de l'Anglais, cette flotte expul- . sera de la Méditerranée les escadres britanniques, et comme c’eslsur celles-ci que s'appuient les royalistes, l'avenir de la colonie révolutionnaire sera garanti. Il faut pour orgañiser parallèlement la colonie révolutionnaire et l’escadre, pour les faire vivre l’une par l’autre, l’une pour l’autre, un Représentant réunissant aux talents de l’administrateur les connaissances d’un marin, un Représentant dont la mission propre soit de développer le Port la Montagne et sa marine, et qui vienne y résider, tandis que jusqu'alors les conventionnels s’y sont succédés sans se concerter, et sans être préparés par leur condition antérieure ou leurs précédentes missions à ces fonctions délicates. En second lieu, comme Brest était solidaire du Finistère et des autres départements bretons et mettait à contribution les ressources de toutes les côtes de l'Océan, le Port la Montagne et sa marine ne peuvent se développer qu’à l’aide du Var et des Bouches-du- Rhône, et avec le concours des habitants de tout le littoral méditerranéen.
Il leur faut les denrées et le matériel, les ouvriers et les marins de toute la région qui s’étend des Pyrénées à la Ciotat, de Port la Montagne à Nice. Il leur faut la collaboration de tous les républicains des départements méridionaux, plus particulièrement des départements provençaux, et surtout de Marseille, la grande ville voisine, l’enlrepôt naturel auquel doivent s’approvisionner nos chantiers. Et plus que les hommes, plus que le matériel, plus que le dévouement des autorités et des citoyens, le Port la Montagne et ses travailleurs réclament autour d’eux la tranquillité, l’obéissance, la soumission de tous à la loi. Or l’insouciance est générale, et dans l’ancienne Provence, à Marseille principalement, on signale l'absence de zèle patriotique chez les démocrates, les agissements des contre-révolutionnaires jusque dans les administrations ‘, l’inertie des autorités, et surtout l'existence d’une tourbe de gens sans aveu qui exploitent la victoire des Montagnards pour la satisfaction de leurs convoitises personnelles et de leurs vengeances particulières. Les dénonciations intéressées, les dilapidations de biens nationaux, les attentats de tout ordre sont multipliés au nom de la Montagne, le désordre est extrême, et la disette menaçante accroît le trouble ?. On réclame dans le Var et les Bouches-du-Rhône l’épuration des
1. Voy. AF11 91. 185, 188. À Marseille, Maignet n’accorde le port d'armes (arrêté du ?3 ventôse) qu'aux membres de la Société populaire, ils en abusent pour terroriser la ville. Voy. Viguier, La terreur à Marseille, Revolution française, t. XX VIII, p. 40. : :
2. Sur les concussions, voy. AF1r 58 et Cruvès, Représentant du Var, écrivant de Lorgues (Var), au Comité de Salut public, 27 thermidor (AF11 188). Sur la disette, Le, rapport de Ricord imprimé par ordre de la Convention (Arch. Nat., AD! 8 p.25):
administrations, le remplacement des individus suspects 0 ou concussiounaires qui s’y trouvent par des patriotes étrangers au pays. Sinon l'agitation qui sévit en permanence dans celle région pourrait bien se propager à la population du Port la Montagne, désorganiser la colonie révolutionnaire et en arrêter les travaux. Le Représentant Maignet, terroriste déterminé mais intègre, frappe à la fois les contrerévolutionnaires et les pillards, envoie parfois côte à côte au tribunal d'Orange les accusateurs et les accusés ‘. Mais il est nécessaire que le conventionnel désigné pour le Port la Montagne s’entende avec Maignet, ou lui succède avec les mêmes pouvoirs administratifs dans son ressort. Il est nécessaire aussi que ce Représentant ait toutes les côtes de la Méditerranée sous son autorité.
Enfin les destinées du Port la Montagne ne sont pas indépendantes de celles de l’armée d'Italie commandée par Dumerbion?.
Cette armée s’inlerpose entre Toulon et les Ausiro-Sardes sur la crête des Alpes-Maritimes, barre les défilés de ces montagnes aux émigrés, fournit au Port la Montagne la forte garnison indispensable à sa défense et à sa paix intérieure, protège du côté de la terre la neutralité de Gênes. Et par contre, le Port la Montagne est la place de retraite de l’armée, elle s’y ravitaille, y évacue ses impedimenta par les convois de caboteurs ou les charrois le long du littoral. De plus, le jour où la marine de Toulon sera reconstituée, la roule de la Corniche, seule ligne de communication entre cette place et l’armée, ne pourra plus être coupée par l’escadre anglaise; l’armée même, n'ayant plus à craindre une attaque par mer contre Toulon, c’est-àdire sur ses derrières, ou une opération des vaisseaux de lord Hood sur son flanc droit, l’armée pourra impunément se grossir d’une partie de la garnison de Toulon et s’enfoncer en Italie pour prendre l’offensive. Ce jour apparaît encore bien éloigné au commencement de thermidor. Outre que le Port la Montagne n’a point encore édifié de forces navales suffisantes, par la témérité de Saliceti les sept vaisseaux de Martin sont au golfe Juan, isolés des sept vaisseaux en armement au Port la Montagne, et notre escadre de la Méditerranée se trouve coupée en deux portions. Aussi, bien que Martin au cours de sa croisière ait repris la frégate l’Alceste « volée à la République à Toulon » par les Anglais, bien que dans son imperturbable optimisme Saliceti estime que la station au golfe Jouan «offre le double avantage de forcer les Anglais à tenir la mer . . ... et aussi de former et d’instruire par des évolutions journalières nos marins * », la flotte
+ Voy. AF11 91 par exemple.
2. Pierre Jadart Dumerbion, né à Montmélian (Ardennes) le 30 avril 1737, lieutenant de milice en 1754, au régiment de Vexin en 1757, sous aide-major en 1763, aide-major en 1768, avec rang de capitaine en 1769, capitaine commandant en 1782, lieutenant-colonel le 5 février 1792, colonel le 15 octobre, général de brigade le 8 mars 1793, de division le 15 mai, général en chef provisoire de l’armée d'Italie le 8 août 1793, confirmé le 15 prairial an II (Notes inédites sur le générat Du Merbion et la famille militaire Jadart, par P. Laurent, Paris, 1895, in-8, p. 56).
3. Saliceti au Comité de Salut public, Port la "Montagne, 19 messidor (RE, 68, fol. 137). Voy. aussi BB+# 42, fol. 102.
française de la Méditerranée se trouve complètement annulée {. L’armée d'Italie se prépare néanmoins à l'offensive en Piémont par une marche sur Coni, Demont et Ceva, d’après un plan que le général d’artillerie Bonaparte a fait agréer au Comité de Salut public par l'organe des deux Robespierre ?, mais elle a dû appeler à elle la plus grande partie de la garnison du Port la Montagne, et si elle s'enfonce en Italie elle cessera d’être un appui pour la division de Martin toujours en péril au golfe Jouan, elle n’assurera plus la défense du littoral 5. L'armée d'Italie et la flotte du Port la Montagne ne peuvent donc agir indépendamment l’une de l’autre, il est nécessaire que le Représentant en mission au Port la Montagne et auprès de la flotte concerte ses opérations avec le général commandant l’armée et les Représentants en mission auprès de celle-ci. He On mesure maintenant toute l'étendue de la tâche confiée à Jeanbon Saint-André. Le Comité de Salut public ne s’en était certes pas rendu compte. Il ne savait pas tout ce qu’il y avait à faire au Port la Montagne, puisqu'il n’y envoyait Jeanbon que pour un séjour de faible durée. Mais le Comité avait bien choisi l’homme qu’il fallait dans ce poste, et lon comprend maintenant, pourquoi, ne pouvant renvoyer immédiatement Saint-André à Brest, il avait songé à lui pour le Port la Montagne. Jeanbon était le Représentant le mieux qualifié pour conduire la colonie révolutionnaire de Toulon après celle de Brest, en même temps que pour organiser Ja marine de la Méditerranée après celle de l'Océan. Investi d’une mission qui s’étendait à tous les départements maritimes, il avait par suite pleine autorité sur toutes les côtes de la Méditerranée. Membre du Comité de Salut public, sa situation prépondérante lui conférait un cerlain ascendant sur ses collègues les plus voisins, c’est-à-dire sur Maignet dans le Var et les Bouches-du-Rhône et sur les Représentants en mission à l’armée d'Italie; elle lui conférait même autorilé sur le général de cette armée. Avec l’appui du Comité, il pouvait obtenir la complète obéissance des administrations locales et des agents de toutes catégories. Si nulle atteinte n’était portée au Comité de Salut public montagnard et au gouvernement révolutionnaire, le délégué du Comité au Port la Montagne devait avoir sur les côtes de la Méditerranée, comme sur celles de l'Océan, toute la puissance d'action d’un pouvoir prodigieusement
1. Au 17 messidor il y a en armement au Port la Montagne sept vaisseaux, dont deux de 80 et cinq de 74 canons, plus cinq frégates, trois corvettes et quatre avisos. Martin au golfe Jouan a sept vaisseaux : le Sans-culoite 120 canons, te Tonnant de 80, Généreux, Timoléon, Heureux, Duquesne, Genseur, chacun de 74, plus cinq frégates, quatre corvettes ou avisos (BB* 62, fol. 139).
2. Arrêté du Comité de Salut publie du 15 messidor, cité dans Krebs et Moris, Campagnes dans les Alpes pendant la Révolution, t. II, Paris, 1895, in-8, p. 286. Voy. sur ce plan le même ouvrage, et Jomini, Histoire critique et militaire des Guerres de la Révolution, t. VI, pp. 93-104.
3. Noter cependant que le ministère de la guerre et Ricord font établir des batteries côtières par Bonaparte (Guerre : armée d'Italie et particulièrement arrêté de Ricord du ?1 messidor). Mais en germinal plaintes de Moltedo : Toulon est dégarni de troupes, et voy. plus loin, plaintes de Jeanbon.