‹ Le coq du clocher (volume 2)Chapitre 20 sur 20 · Ô20 IK COQ · texte numérisé non relu

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liier ; rien ne semble changé, et pourtant Timagination a fait un pas en avant ; le rêve est devenu plus cher, le lien plus étroit, l'inclination plus vive.

Les choses se passèrent ainsi pour Célestin et Gabrielle. Depuis cette scène, insignifiante en apparence, où avait éclaté leur trouble secret, il n'était point de circonstance qui n'eût servi à fortifier leur penchant. Un premier amour répand des rayons si doux qu'à sa clarté tout s'embellit et s'épure. Ce qu'il a de beau et de bon dans les couples qu'il éclaire est mis à l'instant en relief; le reste s'efface. L'œil a des feux plus pénétrants, la voix un son plus doux : on est meilleur ; on se sent plus heureux de vivre. Il n'est pas jusqu'à cette langueur inquiète dont les sens sont pénétrés qui n'ajoute un charme, à la physionomie et ne lui prête une expression touchante. On ne s'est rien dit, rien avoué, que déjà les cœurs sont complices. Un geste, un regard suffisent ; des mois seraient moins exprès-

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sifs. C'est une fleur que Ton effeuille, un mouvement que Ton imite, un rien : mais dans ce rien que d'éloquence! C est surtout une minute fugitive 011 les yeux se rencontrent et se confondent ; ce sont mille détails dont se compose la stratégie de l'amour et où se réfugient les âmes blessées.

Les jours, les semaines s*écoulèrent de la sorte. Pour Gabrielle, La Chênaie n'était plus aussi désert ; à chaque allée du parc se rattachait un souvenir, un vestige distinct pour elle seule. L'attendre et le voir remplissaient ses heures. Sur un tissu un peu uniforme, la passion venait de semer des arabesques enchanteresses. De son côté, Célestin s'abandonnait à cette vie de l'amour, si douce et si énervante. Il ne pouvait se mettre en route pour La Chênaie sans éprouver une émotion profonde. Les arbres du chemin étaient autant d'amis qu'il saluait au passage ; les tourelles du vieux château, au nioraent oii elles se dégageaient du mi- I. *ii

lieu de la clairière, semblaient s'associera cette fête (le son cœur et applaudir à sa venue. Aucun de ces objets ne lui était indifférent ; il avait pour tous un sourire. Il n'est rien comme les gens qui aiment pour épancher des trésors de bienveillance et d'affection ; ils ne comptent jamais et donnent en prodigues.

Cependant les premières recherches faites dans les papiers du marquis n'avaient amené d'autre résultat que celui d'éclairer Celestin et Gabrielle sur leurs sentiments secrets. C'était beaucoup pour l'amant; ce n'était point assez pour l'homme d'affaires. Il tenait à s'assurer de ce qu'avaient pu devenir les 500,000 fr. confiés à l'intendant Simonneau, et dont gn ne retrouvait plus les traces. Les vacances des tribunaux allaient arriver ; Vauxbelles résolut de les employer à une perquisition générale et minutieuse des archives de la famille, ttait-ce bien le désir de retrouver un titre éventuel, et dans tous les cas fra|)pé de prescription, (jui animait le jeune

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hémme, et ne tiallait-il pas voir là-dedans un prétexte pour se rapprocher plus souvent de La Chênaie ? c'est ce qu'il est inutile d'approfondir. Vauxbelles vint tous les jours au Château, cela est vrai, mais il s'enfermait seul dans les salles oii le Marquis avait entassé pêle-mêle lesanciens titres des Rochemarrie. C'était un dépouillement ingrat, long, pénible : Vauxbelles s'en trouvait assez payé en respirant le même air que Gabrielle, en vivant sous le même toit, à quelques pas d'elle.

Ce travail durait depuis une semaine lorsque la marquise résolut de ménager une surprise à son laborieux défenseur et de l'arracher, ne fut ce que pour un jour, à ses poudreux dossief^. Il prenait congé de ces dames et allait mon tetii cheval, lorsque madame deRochemarne le rappela :

— Monsieur Vauxbelles, dit-elle.

— Madame la Marquise, répondit le jeune homme en s inclinant avec respect.

Gabrielle était accourue et regardait sa mère avec une attention inquiète.

— Pour demain vous aurez congé, poursuivit madame de Rochemarne ; la salle des archives sera mise en interdit, Monsieur de Vauxbelles.

Ce que c'est qu'une mauvaise conscience! à ces simples mots, Célestin se crut découvert. Il se troubla et ce trouble se réfléchit sur le visage de Gabrielle. On eût dit deux coupables qui se sentaient trahis. Cependant le jeune homme, plus maître de lui, eut le sang-froid de répondre :

— Un congé, Madame la Marquise, et pourquoi ? Il est essentiel cependant d'achever cette besogne.

— N'importe, continua madame de Rochemarne avec un sourire fait pour rassurer des coeurs moins efiarouchés ; dès le moment que j'ordonne, il n'y a qu'à se soumettre. Vous aurez congé, Monsieur ; c'est bien le moins après

une semaine laborieuse. Je ne veux pas que l'on m'accuse d'abuser de mes amis. Ainsi résignezvous.

— Vous savez, madame la Marquise, que pour moi vos désirs sont des ordres, répondit Célestin, cherchant oii pouvait aboutir ce discours.

Il y eut un instant de silence ; on aurait pu croire que la marquise se plaisait à prolonger rembarras de son interlocuteur. Gabrielle s'était rapprochée de sa mère, et, appuyée sur son bras, elle essayait de pénétrer le fond de sa pensée. La marquise reprit enfin la parole.

— Voici ce que c'est, Monsieur de Vauxbelles, dit la grande dame. Il y a longtemps que nous avons formé le projet d'aller au Mont- Serrat; c'est pour nous une petite fête de famille. Je l'ai fixée à demain ; c'est une surprise que je ménageais à Gabrielle. Voulez-vous être des nôtres P

— Oh ! ma mère, que tu es donc parfaite !

s'écria ia jeuue fille, ne pouvant se contenir et se jetant dans les bras de la marquise.

— Madame, dit Vauxbelles, c'est un honneur pour moi que d'être votre cavalier. A quelle heure avez- vous fixé le départ?

— A q^uatre heures, répliqua la marquise, et soyez exact. La traite est longue.

— Je le sais, dit Vauxbelles; comptez sur moi, Madame, je serai ponctuel.

En disant ces mots, il partit, après avoir échangé avec Gabrielle un de ces regards qui valent mille paroles.

L'ascension du Mor.l-Serrat était pour les habitants de Saini-Sylvain une de ces parties de plaisir que chaque province, chaque ville èuvent ménager à Thumeur aventureuse de leurs habitants. Elle tenait dans Topinion du pays la place qu'occupent dans l'esprit des voyageurs èeâ promenades aux pics célèbres des Alpes et des Pyrénées. Du h;iut de ce sommet, la vue i>lanait.sur un horizon iipmense. Hint vall-éesy

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prenaient leur point de départ, et en faisaient comme le centre d'un vaste réseau. Dans cette saison même, la neige occupait la plate-forme qui couronne le Mont-Serrat, et c'était un obstacle qu'affrontaient seuls les visiteurs téméraires.

Le lendemain, aux premières lueurs du jour, Célestin se trouvait aux portes de La Chênaie. Ces dames étaient debout, surveillant les préparatifs et donnant un dernier coup-d'œil aux approvisionnements de la caravane. La course devait durer tout un jour ; il fallait emporter avec soi un matériel complet, un service volant. Deux grandes mannes se faisant équilibre furent chargées sur un mulet, représentant les équipages de campagne. Quant aux dames, elles devaient monter chacune un cheval dressé à cette excursion et dont le pied connaissait jusqu'au moindre caillou de ces sentiers alpestres. Un pâtre, qui servait de guide et un valet de la

marquise, complétaient le personnel de la caravane.

Gabrielle ne s'était jamais sentie si heureuse. L'ascension du Mont-Serrat était une de ces joies dont on avait bercé son enfance, et cette joie se doublait par la présence de Célestin. La jeune fille avait revêtu un costume de cheval qui faisait ressortir sa grâce et la richesse de ses formes; un chapeau d'homme, garni d'un voile vert, ne pouvait contenir sa chevelure qui s'épanchait en longues boucles ou en bandeaux aux reflets de moire. Son œil pétillait, une satisfaction mêlée d'impatience éclatait dans son maintien, elle aspirait avec une sorte d'ivresse la brise embaumée du matin et écoutait tous les bruits qui signalent le réveil de la nature.

— Oh ! ma mère ! ma mère ! s'écria-t-elle, le beau jour que nous allons avoir! Dieu, qu'il fait bon dehors.

Toujours calme, même dans ses plaisirs, la manjuise venait de s'installer sur sa monture,

et prenant la bride des mains du guide, elle répondit :

— Eh bien, ma fille, partons, Monsieur Célestin, ajouta-t-elle en se retournant vers leur compagnon de route, nous voici sous votre sauve-garde.

Vauxbelles eut besoin de cette interpellation pour revenir à lui ; depuis quelques minutes, il demeurait comme en extase devant Gabrielle, Jamais il ne l'avait vue sous un pareil rayonnement de beauté. Cette taille, souple comme un jonc, la perfection de ces lignes oii l'harmonie s'alliait à la délicatesse, la grâce des mouvements, la noblesse du port, les airs de tête à la fois élégants et fiers, tout cela le frappait comme une découverte, comme autant de trésors nouveaux. Il s'enivrait à la voir ; il se sentait à la fois entraîné et attéré par tant de charmes, heureux et triste de tant de perfections. Il se croyait lejouet d'un rêve, et craignait qu'il n'y eût au bout de ce rêve un douloureux réveil.

La caravane s'était ébranlée et côtoyait la rive droite de TArgenline par un chemin planté de saules et de trembles. Il régnait sur la vallée un brouillard qui se prolongeait vers les cimes des monts par ondes inégales. A mesure que le soleil pénétrait cette brume, on la voyait se dissoudre, retomber sur le gazon, et suspendre à chaque tige d'herbe une perle de rosée. Gabrielle, quoique élevée aux champs avait rarement assisté à ce spectacle : aussi en jouissaitelle avec volupté. On était arrivé à la limite oii, pour la première fois, la végétation change d'aspect. Aux haies d'églantier, aux tapis des prés, succédaient les noires forêts de sapins et de mélèzes, et des parfums résineux se mêlaient aux douces émanations de la vallée. Plus de chemins frayés, plus rien de ce qui accuse les soins et le travail de l'homme. Il fallait se diriger au Iravers des bois par des sentiers connus des seuls bûcherons. La voûte que formait celte verdure épaisse et rigide semblait impénétra-

ble d la lumière, et plus d'une fois le pied des chevaux hésila sous ces profondeurs sombres. A. côté de ces colosses végétaux, on eût vainement cherché les taillis qui sont Tespoir et la parure des autres forêts : point d'arbustes autour d'eux, à peine quelques graminées, quelques plantes, comme la brise tremblante, la digitale pourprée et la menthe sauvage.

L'associant, malgré eux, à la mélancolie de cette scène , nos voyageurs gardèrent le silence pendant que dura la traversée des bois. Le terrain était inégal, rocailleux ; il fallait surveiller les pas des chevaux et les maintenir péniblement à la file les uns des autres. Célestin ne perdait pas de vue la monture de Gabrielle, que le pâtre tenait par la bride pendant que le valet guidait le cheval de la marquise. On arriva dans cette ordre jusqu'à l'issue de la forêt, où le site changea comme par magie. On eût dit un décor d'opéra, une surprise d'un grand machiniste. Cette longue étape, accomplie sous

un rideau ténébreux, avait conduit la caravane à mi-hauteur du Mont-Serrat. On avait le géant en face, on pouvait en mesurer les proportions, en admirer les cimes chenues. Du côté opposé, c'était la vallée fuyant en entonnoir et coupée par l'Argentine, semblable à un sillon d'argent. De droite et de gauche, s'élevaient d'autres chaînes de montagnes se succédant les unes aux autres comme les vagues de la mer, et se développant sur des plans successifs dont les couleurs variaient en raison de la distance. Ainsi, les tons roses des premières chaînes se fondaient peu à peu en teintes violettes pour arriver au bleu sombre qui signalait les cimes les plus éloignées.

C'était la halte du déjeuner, et la nature semblait avoir fait quelques frais pour justifier cette destination. Une source vive s'échappait en jaillissant du rocher, et, après avoir épanché ses eaux dans des conques naturelles, les versait dans un étang dont rien ne troublait

l'azur. Un bouquet d'arbousiers occupait Tua des côtés de cet étang et y répandait quelque ombre. Ce fut sur ce point que la caravane descendit. Les mannes de vivres furent déballées ; on plongea les bouteilles dans les eaux de la source et l'on mit le couvert sur un tapis de mousse. Quel tbéàtre pour un repas? Les grandeurs de la création sous les yeux, le ciel pour dôme, et autour de soi un site presque sauvage ! Gabrielle ne se possédait pas ; elle se sentait moins forte en présence d'un spectacle si nouveau pour elle. Ces beautés imposantes jetaient dans son àme une surprise mêlée d'effroi, et elle se rapprochait de Célestin pour avoir un confident de ses émotions ou chercher un abri contre des terreurs involontaires. Elle sentait en elle l'invincible besoin d'épancher son cœur : un aveu semblait à chaque instant près de s'échapper de ses lèvres.

— Que la nature est grande! disait-elle avec exaltation, et que Dieu est beau dans ses œuvres !

— Dans toutes ses œuvres, répondil Céîestin, en lui adressant un regard passionné .

La jeune fille tressaillit ; c'était la première fois que Vauxbelles allait aussi loin. Troublée, elle se réfugia vers sa mère, et ne put contenir un tremblement nerveux qui trahissait son émotion.

— Aurais-tu froid, Gabrielle? lui dit la marquise inquiète. Prends un chàle, mon enfant ; l'air est vif à ces hauteurs.

— Ne vous inquiétez pas, ma mère, répliqua-t-elle en affectant de souril*e; c'est une première impression qui va passer : je me sens mieux déjà.

On déjeuna auprès de la source* puis on se remit en route. C'était la partie la plus pénible du chemin. Il fallait gravir la cime du Serrai sur des pierres polies et glissantes où le pied des chevaux ne trouvait pas toujours un appui suiDsaut. Le sol était semé de pierres ponces et d'obsidiennes, indices d ériiplions volcani-

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ques. Par degrés, la végétation allait en s'abaissant de manière à arriver à ces mousses et à ces lichens qui en marquent lextréme limite. A la suite des arbustes au feuillage persistant qui habitent la région des nuages, avaient paru les plantes forestières, dont la taille semblait décroître à mesure que Ton sapprochait du sommet. On quittait l'empire des corps animés pour entrer dans cette zone où disparaissent tous les symptômes de vie.

La route n'était pas sans danger : sur plus d'un point le sentier suivi par les cheyaux côtoyait des abimes, et sans l'admirable instinct de leurs montures les voyageuses auraient pu être précipitées dans ces gouffres qui les frappaient de vertige. Gélestin avait mis pied à terre et suivait d'un œil inquiet les mouvements de la caravane. Enfin on arriva au pied du pic, à la limite des neiges. C'était le terme de la course ; il y aurait eu trop de péril à la pousser plus loin. Cependant, Gabrielle, des-

ceDdue de cheval, voulut encore faire un effort; elle tinta honneur d'imprimer ses pas sur des glaces éternelles. Suivie de Célestin, elle gravit le pic et arriva à ce tapis de neige qui le couronnait. Cette hardiesse fut d'abord heureuse ; mais, au moment où la jeune fille se croyait sûre du succès, elle sentit le sol se dérober sous elle. Heureusement Célestin était à ses côtés : il lui tendit la main et la ramena sur un terrain plus ferme. Ce fut l'affaire d'un instant, mais il fui décisif.

— Gabrielle! s'écria Célestin, d'une voix pleine d'angoisse.

— Mon ami, dit celle-ci, se cramponnant à lui, vous m'avez sauvée !

C'était des deux côtés une illusion : la dépression du terrain n'était pas considérable, et Gabrielle n'avait pas couru un danger réel. Cependant ce court épisode suffit pour rompre la glace sous laquelle couvaient leurs amours. La jeune fille avait serré vivement la

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main de son sauveur, et cette déclaration muette eut à ses yeux la force d'un engagement.

Dès ce jour, il lui sembla qu'un pacte secret la liait à Célestin et que leurs destinées étaient confondues. Il faut si peu aux âmes pures pour se croire enchaînées.

Au retour, cette métamorphose fut si évidente que la marquise elle-même s'en aperçut. Elle comprit sa faute et songea aux moyens de la réparer.

— J'aurais dû y réfléchir plus tôt, se dit« elle ; les cœurs sont mal gardés par la soHtude.

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