PAR
EDOUARD SGHURÉ
Crois au Divin qui est en loi, et puis prête l'oreille au fleuve de la Vie,
Mte Albana.
Il faudrait uq volume pour narrer en détail la vie de Marg-hérita Albana, qui fut aussi riche de pensées que
I . Quelques détails de cette bioiçraphie m'ont été fournis par M. Frédéric Albana, avocat à Corfou et frère de Mar^hérita. Je dois la communication de ses mémoires manuscrits à sa fille Aspasia iMiçnaty, qui fut la compagne fidèle des dernières années de sa mère, qui lui prodigua les soins les plus tendres et a conservé le culte fervent de son souvenir. Aspasia a hérite de sa mère la plus noble générosité, et le sens délicat du beau s'est traduit chez elle par un talent remarquable pour la peinture dont le portrait placé en tèle de ce livre fait foi. Toiles sont les sources principales qui m'ont servi pour l'enfance et la jeunesse de M'® Albana. Je dois ajouter que moi-même je lui ai mainte fois entendu conter sa vie par frai?ments dans les moiodres détails. Ces récits avaient un tel relief qu'ils se gravaient dans mon esprit comme des choses vues. Pour la période de sa vie qui commença par notre amitié et pendant laquelle elle écrivit ses livres sur le Corrèçfe et sur Catherine de Sienne, mes souvenirs personnels et ses lettres intimes m'offraient une trop riche matière, où je n'ai pris que les traits nécessaires au portrait de l'au-
Il ESSAI SUR LA VIE ET L ŒUVRE
d'émotions et d'événements. Il en faudrait un autre si je voulais retracer le rôle capital qu'elle a joué dans la mienne.
Non seulement j'ai dû à cette femme extraordinaire le spectacle unique d'une âme royale dans un grand esprit, je lui dois encore l'initiation à ces vérités qui m'ont permis d'écrire /es Grands Initiés. Je lui dois une résurrection de ma propre âme sous le rayon brûlant de la sienne. Je lui dois la certitude d'une lumière transcendante et la substance de ma foi. S'il m'était permis d'employer ici la langue des Mystères antiques, je dirais qu'elle fut mon Guide pendant sa vie et qu'elle devint mon Génie après sa mort.
De telles choses ne se racontent pas. L'Art lui-même, et le plus grand, ne traduit qu'imparfaitement les miracles de l'Amour. L'Ame les comprend, la Vie les interprète et l'Action les prouve, sans que leur source mystérieuse se trahisse jamais au grand jour.
Ces pages ne seront donc ni une biographie détaillée, ni une confession, mais plutôt le portrait d'une âme et Ihistoire d'une intelligence. Elles expliqueront ainsi dans quelles conditions spéciales est né le livre sur le Corrège, qnc je tiens à conserver aux^amis de l'art et de la philosophie idéaliste en cette édition définitive.
Le xix*^ siècle a vu paraître un grand nombre de types féminins, d'un genre nouveau, où les aspirations profondes de la femme s'affirment avec une liberté inconnue aux âges précédents.
Ne citons que les plus saillants de ces types dont cha-
leur et à l'histoire de sa vie. — L'original des mémoires est en anglais; les fragments cités sont traduits par moi.
Je tiens encore à remercier lout particulièrement M. Giorgio Palatiano, le cousin germain de JM''' Albana, ancien médecin-major dans l'armée anglaise, aujourd'hui président du cercle de lecture à Corlou et toute sa gracieuse famille, qui voulut bien nie servir de guide pendant mon séjour dans l'île, ainsi que M. Frédéric Albana, le représentant actuel de la famille, qui par le caractère cl le talent, est le digne frère de son illustre sœur,.
DE MARGIIERITA ALBANA III
cun se nuance en variétés nombreuses. — Absorbée dans un sentiment unique et pur, comme Eugénie de Guérin, la femme a osé montrer au g-rand jour les plus intimes secrets de sa tendresse fraternelle.
— Amante passiv>nnée et douloureuse, commeM^ieDesbordes de Yalmore, elle a jeté le cri déchirant de son cœur dans la foule curieuse ou indifférente.
— Femme de lettres et philosophe, comme M"^® de Staël et Daniel Stern, elle a osé subordonner sa vie sentimentale aux besoins de son libre esprit, s'efforçant d'ég-aler et de surpasser l'homme par l'indépendance et la hardiesse de la pensée.
— A côté de ces types, qui se rattachent encore au xvni" siècle par la tenue extérieure, se sont dressées les émancipées^ les insurgées contre le joug- marital. Avec quelle éloquence et quelle poésie n'a-t-on pas vu une George Sand découvrir au monde stupéfait les besoins inassouvis de la femme sous la servitude conjug^ale et la brutalité masculine, revendiquer l'union libre en face du mariag-e oppresseur et répandre ses sympathies tumultueuses sur les hommes et les idées, jusqu'à devenir aux yeux du morose et prudhomesque Proudhon « une bacchante révoltée ». — On a vu ensuite une Georg-e Elliot, douée d'une imagination moins foug-ueuse mais d'une observation plus sûre et d'une raison plus haute, rivaliser avec les plus g-rands romanciers par ses études d'une psycholog-ie vaste, pénétrante et mesurée.
— Aux approches du xx*^ siècle se montre enfin la femme affranchie de tout lien, frondeuse par système, missionnaire improvisée de la future révolution politique et sociale, se prétendant l'égale et même la supérieure de l'homme, proclamant non seulement l'ég-alité des droits mais encore celle des fonctions, symptôme bizarre et déconcertant, où l'Eve future s'élabore entre deg-rotesques aberrations et des élans g-énèreux.
IMarg-hérita Albana n'a rien de commun avec ce type hvbride d'un âg-e de transition. Si on retrouve en elle
iV ESSAT SUR L\ VIE ET L ŒUVRE
quelques traits des types précédents, ils apparaissent fondus dans sa forte personnalité et dominés par un trait essentiel qui est sa marque propre. Armée d'un jug-ement et d'une volonté vraiment masculine, elle n'en posséda pas moins au suprême deg^ré les hautes qualités féminines qui sont : le Sentiment, l'Intuition et l'Enthousiasme. Non seulement elle les posséda, mais elle leur accorda consciemment et volontairement la royauté de son âme et la g-arde de sa vie. Loin d'y trouver une faiblesse, elle y voyait la plus noble des forces. Elle les maniait non comme des roseaux, qui se plient ou se brisent au premier coup de vent, mais comme des sceptres magiques dont le charme procure à la femme le plus beau des empires, en lui permettant de communier avec le Divin et d'y attirer l'homme. Elle réalisa ainsi un type, dont l'histoire n'offre que de rares exemples et dont les lig-nes délicates se dérobent presque toujours sous le voile épais que lui tisse l'égoïsme masculin. Ce type est celui de la Femme-Muse, de l'Inspiratrice passionnée, Eveilleuse et Amante des âmes en mal d'évolution ou en douleur d'enfantement. Type fier et tendre, hautain et suave, rayonnant et douloureux. Le monde le nie parce qu'il ne le connaît pas, le scepticisme épicurien le raille parce qu'il se sent méprisé par lui. Ces femmes qui ont le sens de toutes les grandeurs, mais qui cherchent l'ombre et le mystère pour y couver les ànics de leur choix, ont quelque chose de tragique sous leur sourire radieux. Car leur destinée est le plus souvent de se prodig-uer sans récompense; leur plus subtiles créations se moulent en d'autres esprits; leur plus pure flamme s'échappe en d'autres vies. Quelquefois elles lang-uissent et meurent de tout ce qu'elles ont donné!
La vie de Marg-hérita Albana se déroula dans le cadre somptueux de la Grèce, de l'Inde et de l'Italie. Elle eut pour entourag-e habituel la société cosmopolite de Rome et de Florence. De nombreuses et illustres amitiés orné-
DE MARGHERITA ALBANA V
rent cette vie, mais un petit nombre de grandes affections y rég-nèrent en maîtresses. La poésie, la musique, la peinture, l'histoire, la science et l'occultisme la fascinèrent tour à tour, sans que jamais une de ces passions ne détruisît les autres. Bien au contraire, son esprit la portait à ne perdre aucune g-erbe cueillie en route, à les embrasser d'une étreinte toujours plus ferme et plus sûre. Pendant toute sa vie, elle chercha le Beau à travers l'Amour. Or cette Beauté immatérielle et transcendante qu'elle adorait d'un irrésistible élan et qu'elle poursuivait dans toutes ses tendresses, n'était pour elle, selon le mot de Platonique « la splendeur du Vrai ». Dans la multiplicité de ses émotions et de ses expériences, cette vie fut donc régie par une loi propre, qui en fit converg"er tous les efforts vers un but unique. Ce but suprême, qu'elle ne perdit jamais de vue, fut la conquête de la Vérité centrale, de la Lumière souveraine qui éclaire tous les royaumes de la Nature et de l'Esprit et donne la synthèse de la vie. Cette vérité n'était pas en elle un simple désir, une aspiration timide, une froide abstraction. Elle en était possédée comme d'un feu sacré. Elle usait à la défendre envers et contre tous son plus fier courag-e, elle déployait pour en persuader ses amis une éloquence ardente et poétique. La grande Sympathie humaine bouillonnait dans son cœur, la Persuasion coulait de ses lèvres, l'Inspiration habitait son front et rayonnait de ses yeux. Par ces trois dons, elle fut, dans le sens le plus élevé de ces termes. Femme, Grecque et Muse.
Dans son rôle d'inspiratrice émue et vibrante il n'y eut pas l'ombre de pose. Elle haïssait l'artifice autant que la vanité. Ce rôle était chez elle un instinct de nature, une véritable vocation.
Elle l'assuma et le vécut depuis son premier épanouissement jusqu'à son dernier soupir, à travers mille joies et mille tortures. — Son enfance et son adolescence ressemblèrent à réclosion d'une âme heureuse dans un paradis terrestre, — sa jeunesse à une descente graduelle
VI ESSAI SUR MARGIIERITA ALBANA
et pénible dans la réalité de la vie par l'expérience, la souffrance et la méditation, — son âg-e mûr à une montée hardie vers les sereines hauteurs de l'Idéal, sous le soleil g"randissant de l'Amour, jusqu'aux cimes abruptes où l'Au-delà épanouit son aurore boréale comme une rose (le lumière sur la noirceur g-lacée de l'horizon terrestre, — montée brusquement interrompue par la mort. Au rebours de la plupart des femmes et des hommes qui commencent par de chimériques espérances et finissent par le décourag-ement, sa foi alla en grandissant jusqu'au bout, après avoir traversé la crise nécessaire de l'épreuve et du doute. Beauté, charme, éloquence furent son verbe naturel. Reocards et paroles jaillissaient d'elle comme le feu vivant de son âme. Ses pensées écrites, ses livres n'en sont que les étincelles perdues, mais elles brillent assez pour faire pressentir le foyer incandescent.
Je puis dire que j'ai connu cette âme plus intimement que personne et qu'elle m'a légué son secret. En rappeler l'imag-e à ses nombreux amis et la faire revivre pour ceux qui liront ses pages inspirées sur le Corrèg^e, telle est mon ambition.
Les dédicaces de mon Drame musical et de mes Grands Initiés, les fragments sur la Muse d'Eleusis dans ma Vie mystique, les pages consacrées à jMarghérita Albana dans mes Sanctuaires d'Orient, au chapitre sur Cor/ou et l'Ame grecque ne sont que de faibles témoignag-3s de ce que cette îemme fut pour moi. J'oserai prouver ici, par la réalité de la vie, ce que je n'ai osé affirmer jusqu'à présentque sous le voile de la poésie ou du souvenir. Mais surtout je tiens à dire ce que Marg-hérita Albana fut en elle-même, pour son cercle et pour son temps. En l'essayant, j'accomplis un cher désir et un devoir sacré.