IV^ GROUPE D APOTRES
Ce groupe représente saint André et saint Jacques Majeur. Cette composition, comme celle dont nous venons de parler, est des plus remarquables. Saint André et saint Jacques sont assis l'un à côté de l'autre dans une nuée, s'effleurant presque par l'épaule. Le spectateur les voit de face, leurs jambes sont tournées en sens contraire, et se présentent de profil, ce qui donne à leur pose une variété plas-
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tique agréable à l'œil. Le bras gauche de saint André est posé sur sa jambe droite; son genou est légèrement plié. Sa tête grisonnante, sa physionomie fine et intelligente portent l'empreinte de la sagesse et semblent le siège de la contemplation. Il regarde la Vision avec bonheur; il y est tout absorbé par le ravissement. A côté de lui, on aperçoit, un peu dans l'ombre, la superbe tête de saint Jacques Majeur. Ses grands yeux fixes et noirs ressortent comme des charbons ardents dans leurs orbites profondes. Ses cheveux et sa barbe noire encadrent sa figure au g-albe sémitique d'une foret de boucles.
C'est le type du prophète hébreu dans sa rudesse et sa g-randeur. Il en a le feu caché et les violents emportements, qui se devinent à la flamme sombre de son œil. Il ne voit pas l'idéal, il voit le monde réel; il voit le passé, les souffrances des peuples, leurs luttes sanglantes, sous l'ancienne loi... II voit enfin l'accomplissement de l'ère nouvelle, par le triomphe du royaume de Dieu. Son âme d'apôtre et de voyant s'en réjouit au-dedans d'ellemême.
Mais la surprise le domine encore; il est comme sous le coup d'un profond étonnement. Cette figure de saint Jacques Majeur, assis dans l'altitude d'une attention fixe et presque extatique, est d'un efl'et étonnant. Trois anges l'entourent. L'un, vu du dos, appuie sa main mignonne sur le bras athlétique de Jacques par un geste d'une familiarité ravissante; il renverse sa jolie tête bien en arrière
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pour mieux voir la lumineuse vision. Les six anges forment une couronne vivante autour des apôtres. L'un embrasse le genou de saint André, et deux autres à demi enveloppés de nuages se suspendent à ses pieds en des jeux enfantins. (]es anges sont charmants d'entrain et de mouvement. Ce sont des enfants sains et beaux, heureux et intelhgents, qui brillent au soleil de la joie ; blonds, frais et radieux, ils s'épanouissent dans cette belle floraison d'amour et de contentement. Ils accompagnent les lutteurs transcendants, tout comme les nôtres nous environnent sur cette terre. Ils représentent la meilleure flamme de la vie : l'innocence spontanée et la passion enfantines, ses jeux, son sourire, ses joies naïves. Ils se livrent au délire du mouvement, à des caresses ardentes et fugitives, à cette joie débordante qui ignore l'existence du mal. Comme les « scherzi ))de Beethoven qui servent à reposer l'esprit en égayant le cœur, les anges du Corrège font contraste avec l'élément sérieux, intense et profond des grands personnages qu'ils entourent. On dirait qu'ils voltigent sur les grandes vérités comme les papillons parmi les fleurs.
Les quatre pendentifs qui nous restent à décrire renferment chacun un groupe qui figure un évangîliste à côté d'un des quatre docteurs de l'Église.
Le premier pendentif, à droite en partant du chœur, représente saint Jean expliquant à saint Augustin le mystère de la Trinité. Saint Jean est représenté à la f.eur de l'âge blord et beau. D'un
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g'este expressif il se penche légèrement en avant, vers saint Augustin, auquel il montre les trois doigts déployés de sa main gauche, s'appnyant (pour commencer son argument) sur l'index. Saint Augustin, qui est figuré sous les traits d'un homme mûr, intelligent et perspicace, écoute avec avidité les paroles du jeune évangéliste, dont la ravissante figure, vue de profil, encadrée par les boucles soyeuses de ces cheveux blonds, est illuminée par un sourire divin. L'aigle superbe qui repose à ses côtés semble écouter ce qui se passe, tant son geste et son regard sont vifs et intelligents. Derrière la crosse de saint Augustin, on voit paraître la tête d'un petit ange, placé entre lui et saint Jean. Deux autres anges, sous les trails d'adolescents, sont étendus dans une attitude de repos, sur les arcades du pilier. Le groupe entier semble posé sur des nuées qui, à leur tour, sont soutenues par des anges. Ceux-ci sont en train de jouer entre eux. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est qu'on a l'illusion parfaite de cette situation, et qu'on y croit comme à une réalité, tant l'art du maître a su donner du naturel aux poses et aux gestes des personnages qui y sont représentés.
Cette fresque est une des plus étonnantes autant par l'élévation du sujet que pour la beauté et la vivacité du type de saint Jean, qui contraste avec le type grave et recueilli de saint Augustin. La tète de ce jeune saint Jean a toute la poésie de l'homme devenu archan(/e i^ar une transformation naturelle, due à ses nobles dons. L'amour du vrai rayonne
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dans son âme; le sourire du beau y reluit, et le mystérieux entraînement vers l'idéal le domine tout entier.
Comme grand style et grande pensée, on ne peut rien imaginer de supérieur à ce groupe.
Les tendances platoniciennes de saint Jean y paraissent autant que Tesprit profond et chercheur de saint Augustin. La spontanéité intuitive de l'un, la capacité méditative de l'autre, le divin et l'humain sont posés nettement devant l'esprit, avec les deux figures de saint Jean et de saint Augustin, dans toute la simplicité de la vie réelle. On reconnaît dans la blonde tête de cet adorable adolescent une nature lumineuse et tendre, éclairée par la plus belle flamme de la charité et de l'amour. C'est ainsi que paraît à nos yeux le disciple bien-aimé de Jésus. L'harmonie de son être remue le fond de notre âme, comme une ravissante musique sortie du cœur, comme un souvenir d'enfance et de bonheur. Types, expression, contours, tout est parfait dans ce groupe, c'est un modèle de grâce et de grandeur.