‹ Le CorrespondantChapitre 116 sur 171 · MORT DE DONOSO GORTÈS · texte numérisé non relu

MORT DE DONOSO GORTÈS

Mardi 3 mai 1853. — Le ministre d'Espagne, marquis de Valdegamas, étant toujours gravement malade, Hatzfeld et moi noussommes allés demander de ses nouvelles. Le bulletin était mauvais^ et impossible de rencontrer âme qui vive dans cette maison déserte. Pas un domestique dans l'antichambre, pas un secrétûre & la chancellerie. Nous étions au moment de quitter la légation, lorsque nous fûmes rappelés par un violent coup de sonnette parti de la^ chambre du malade. La célèbre sœur Rosalie, qui le soignait, se précipita à notre rencontre pour nous dire que le ministre semblait mourir et demandât un prêtre. Hatzfeld courut à Saint-PMlippe du Roule et revint aussitôt avec un vicahre de la paroisse. Puis il se retira dans le salon, trop ému pour assister à l'agonie de notre collègue et ami commun. Je pénétrai donc seul dans la chambre de notre cher Donoso, où j'avais si souvent débattu avec lui les questions les plus ardues, ob il couchait, travûllût, méditait, priait et fomût d'innombrables cigarettes. Msdntenant je le trouvai étendu Bor son petit lit de camp, qui était son lit de mort, entouré du vicaire, de la sœur Rosalie, d'une autre sœur du Bon-Secours et de Ba femme de charge, une Banque, qui seule semblait affligée. Le prêtre et les deux religieuses remplissûent leurs devoirs simplement, exactement, professionnellement; msds la Basque pleurait. Le malade reçut l'extrème-onction en pleine connaissance. Toutes lea fois que le nom de Jésus-Christ fut prononcé, il leva les mains

vers le ciel. La foi se peignait sur sa figure émaciée, mais tramfi' gurée par l'expression d'une ineffable douceur. Dans les tout derniers moments, il embrassa le crucifix avec ferveur. Deux fois il me serra la main, ayant l'air de me reconnaître. Des devoirs du monde m'obligèrent de le quitter, et il expira quelques minâtes après mon départ, vers six heures du soir, à l'âge de quarantequatre ans.

Anachorète perdu dans les steppes arides de la diplomatie, apôtre prêchant aux sauvages des salons, ascète sous l'habit brodé de l'ambassadeur, Donoso Certes, après avoir donné en vivant le rare exemple d'une conversion poÛtique sincère, offrait en mourant le spectacle édifiant d'une fin vraiment chrétienne. Physiquement, c'était un petit méridional au type péninsulaire, aux traits ni jolis ni laids et que je dirais ordinaires s'ils n'avaient été anoblis par le feu de son regard et l'expression de l'âme d'élite qu'il était. Certes, c'était l'homme le moins fait pour jouir da smaU talk des salons, mais par sentiment de devoir il les fréquentait consciencieusement. Un jour, en le rencontrant sur l'escalier d'un ministère, un de ces terribles mardis ou mercredis de la rive gauche et de la rive droite, il me disait en poussant un petit soupir avec son accent espagnol : « Quand je mourrai, saint Pierre me demandera : Donoso Cortès^ marquis de Valdegamas^ qu'as-tou fait ? et je répondrai : Tai fait des visites, »

Donoso Certes, plus tard marquis de Yaldegamàs, a débuté comme journaliste radical. Mais bientôt sa perspicacité lui fit comprendre l'inanité des doctrines qu'il défendait. Il quitta son journal et son pays, voyagea, étudia en Allemagne, se fit le disciple de iîœrres. Dans son livre devenu célèbre il a emprunté quelques idées à son mattre, mais le fond de son ouvrage lui appartient. C'était un esprit profond et original, tel que l'âge d'or de Charles- Quint en a produit à profusion dans son pays et dont l'âge présent produit fort peu, surtout en Espagne. Donoso appartient au seizième siècle, à la renaissance et contre-réforme catholique provoquées par la réforme protestante. Il me rappelle les grands héros ecclésiastiques de ces jours-là, et personne plus que Fray Luis de Grenade.

Une heure après je me trouvais de nouveau rue de Courcelles, ^Ums l'hôtel occupé par la princesse Mathilde en face de la légation d'Espagne. C'était un graud dîner; mais l'animation et la gûeté habituelles, vraies ou fausses, qui distinguent ces festins, Âsparaissaient sous le crêpe noir que la mort d'un saint jetait sur cette brillante réunion de mondains.

DU fiiBON D£ HUMER 8^3

UN I^iKER A SAINT-€LOUD

Lundi 12 septembre 1853. — A Saint-Gloud, présentation à TEmperear de notre mission militaire au camp de Satory. L'empereur Napoléon était fort grftdeux et nous invita lai-nèine à venir diner le lendemain.

Mardi 13. — Le dirmer party i Saint-Gloud était sélect : TEmpereur, l'Impératrice, la princesse Hatkilde, la graode-maltresse princesse d'Essling; H"''' Aguado, dame de l'Impératrice; le marécfaal Vaillant, grand-maltre du palais; le colonel Fleury et Bacciochi; d'invités, H n'y avait que le général {uince JaMonowsJd avec ses deor^ oflSciers et moi. Un peu nudgrie, un peu hâlée, grâce à Fût et aux bains de mer de Dieppe, l'Impératrice était fort causante, ^e l'était encore davantage lorsque l'Empereur, qui souffrait d'une violente migrsûne, avait, déjà pendant le premier service, dû quitter la table. Je rappebu à ma gracieuse voisine notre diner cbez le pdntre Gudin le jour même où son mariage avait été décidé, et die paria de l'Espagne, me prédisant une révolution pour le mois d'octobre et la prochaine réunion de l'Espagne et du Portugal sous le sceptre de la maison à^ Bragance. C'est le projet connu des progressistes de la Péninsule. Seulement ils se soucient fort peu de la maison de Bragance, mais visent à la République. Ce que me disait dona Engenia est probablement Técho du maréchal Narvaez, qui est fort de ses amis. Je disais en riant qu'une Impératrice n'était pas payée pour être progressiste.

L'Impératrice nous retint après le dîner jusqu'à dix heures. Jablonowski a eu du succès auprès (k Sa Blajesté. C'est le type du général autrichien grand seigneur. Il prit part à la conversation un peu décousue, mais toujours animée, de l'Impératrice qui passait d'un sujet à l'autre, comme font ordinairement les femmes espagnoles, qui ont plus de vivaâté que d'esprit et plus d'ei^t que de jugement, non parce qu'elles en manquent mais parce qu'elles n'ont pasi appris à en faire usage. Do&a Eugenia nous pou-la aussi de l'attentat de l'Opéra-Condque. « La police, disait-elle, est là pour découvrir les complots. Contre des fanatiques comme les derniers régicides de Madrid et de Vienne, il n'y a pas de ressources ni de remèdes. Ainsi, au petit bonheur I » Enfin, c'étût une charmante soirée. Le dîner avait commencé sous le régime d'une étiquette d'autant plus strkte qu'elle est de date récente; aiHrès la retraite forcée du maître de la msûson, il devint un petit festin entre personnes qui se connaissent beaucoup et depuis longtemps et ce festin finit par se convertir en tertuHa espagnole où ne se rencon-

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trent que des intimes, où chacun dit ce qui lui passe par la tète et où chaque chose se nomme par son nom. Chassez le naturel, il revient au galop.

EN BERRT; LÀ CUISINE DE l' ARCHEVÊQUE DE BOURGES

Jeudi 22 septembre 1853. — Avec le comte et la comtesse Hatzfeld à Henetou, dans le Berry, chez le prince Pierre d'Arenberg. Nous y trouvons, outre le maître de la maison, ses deux fils Louis et Auguste, sa fille comtesse Charles de Mérode et son mari, le prince de Chalais avec sa fille qui, sans être une beauté, vous gagne par le charme de ses manières. Se trouver avec des amis et connaissances agréables et distingués, respirer Taîr delà campagne et s'adonner au dolce far niente^ voilà trois jouissances qu'il D*est pas toujours fadle de réunir.

Dimanche 25. — Il pleut à verse, mus le prince Pierre m'a annoncé au cardinal Dupont, archevêque de Bourges, et force nous est de braver le mauvais temps. Nous visitons la cathédrale, ob j'admire les célèbres vitraux peints, et la maison de Jacques Cœur, qui semble avoir été en France le Fugger, le Chigi ou le Rothschild de son époque. L'heure'était avancée et les deux touristes se trouvsdent encore à jeun. Je proposai à mon compagnon de déjeuner avant notre visite à l'archevêché. « Quelle idée I s'écriat-il; le cardinal nous attend, et ce sersdt le blesser; nous devons accepter la collation qu'il nous offrira. D'ailleurs on mange toujours bien dans les maisons ecclésiastiques. » Le cardinal nous reçat gracieusement, nous retint au moins pendant une heure qui m'a paru très longue, car je mourais d'inanition, et nous montra luimême l'archevêché, vaste et somptueuse construction qui date du règne de Louis XV. <c La plus belle pièce de la maison, disût Mgr de Bourges, est la cuisine. » Le prince me regarda en clignant de l'œil. Je respirai et complimentai l'archevêque sur l'absence d'odeur de cuisine dans les appartements. C'est, en effet, un vaste laboratoire culinaire, situé au rez-de-chaussée et magnifiquement voûté. Il n'y manquât que le chef, les marmitons, la batterie de cuisine, les provisions et jusqu'au feu dans la cheminée colossale où jadis l'on rôtisssdt des bœufs entiers. « Voilà, disait Mgr Dupont, comment vivûent mes prédécesseurs. Ils tenaient maison ouverte. Leurs moyens le leur permettaient. » A ces mots il ouvrit une porte qui donne dans la rue et nous congédia de la manière la plus gracieuse.

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LES SUSGEPTIBIUTÉS DE NAPOLÉON Ul

Samedi 22 octobre 1853. — Je reucontre Persîgny dans la me et nous nons promenons ensemble. C'est toujours le même, mais un peu moins exalté que par le passé. « L'empereur Napoléon, me dit-il, a pour lui les masses. » Ce mot, paradoxal plus que spirituel ou vrai, trahit les souffrances intimes des Tuileries. Elles se sentent dédaignées des vieilles cours du continent.

C'est là le ver rongeur de l'empereur Napoléon. Et de penser que, en ménageant cette faiblesse de parvenu, — c'est l'Empereur lui-même qui s'est appelé ainsi, — au lieu de frapper sur son endroit sensible, on l'aurait pu probablement, je ne dis pas certainement:, mais très probablement, ramener doucement dans le bercsdll Se voyant franchement accepté par les grandes cours, il aurait prob:iblement rompu avec la Révolution, se serait livré tout entier à la réalisation de ses utopies réformatrices en France, et aursdt lais.^é l'Europe dormir tranquille. Pourquoi a-t-il gardé si bon souvenir au prince Félix Schwarzenberg? Parce que ce grand ministre, dès son arrivée au pouvoir, lui a tendu la main et l'a traité au pied de l'égalité. Mais le prince Félix était un vrsd grand seigneur. Il no connaissait pas la morgue. Un autre exemple. Un jeune çrincc allemand, placé sous la protection de l'ambassade d'Autriche, ne s'était pas fait présenter & la cour. J'ignorais la présence & Paris Ju jeune Allemand, qui ne m'avait pas encore rendu visite. Hais l'empereur Napoléon me soupçonna d'être la cause de cette abstention. Pour tirer la chose au clair, il m'envoya Bacciocchi, après lui avoir dit : « Dis-lui nettement de quoi il s'a^t. Ne fais pas le diplomate, il te mettrait dedans. Si tu es franc, Hûbner, comme je le connais, le sera également. » Son envoyé a poussé la franchise an point de me répéter ces paroles. Je fis chercher le prince dans les hôtels de Paris et le présentai à l'Empereur qui me reçut à bras ouverts et cessa de me bouder pendant quelques semaines. Estcgu clair?

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