‹ Le cosmopolitisme du Prince de LigneChapitre 10 sur 130 · Nouveau Rec. de lettres, Weïmar, t. I, p · texte numérisé non relu

Nouveau Rec. de lettres, Weïmar, t. I, p

a conservé l’imposante figure dans un âge encore avancé. La . forme de la perruque, qui emboîte exactement le crâne, accentue encore la lourdeur du menton et la ligne fuyante. Le regard est aigu, et la lèvre amincie, hautaine.

Mais ils aimaient aussi les choses de l'esprit, ces guerriers, et surent, à leurs heures de loisir, s’adonner à la lecture et se cultiver l'esprit. Cette diversité des goûts, cette curiosité, cette tendance à sortir volontiers du cercle habituel de leurs pensées avaient toujours frappé leurs contemporains. Le capucin qui en 1642 prononçait l’oraison funèbre du prince Albert s’exprimait ainsi : « Ce ne sont donc pas choses contraires et incompatibles, la science et les armes, puisqu'elles font l’homme parfait et accompli. C’est pourquoi le prince de Ligne les a voulu pratiquer, s'appliquant d’un côté à la recherche de la science par la lecture des livres, lesquels il a grossi jusqu’à une librairie des plus copieuses, riche en nombre et rareté des livres tant sacrés que profanes; de l’autre côté 1l a manié les armes courageusement en diverses campagnes. »

En effet, cette bibliothèque de Belœæil est celébrée par Jacob dans son traité de 1644. Les volumes qu’elle renferme traduisent bien le caractère de Ligne : pas de traités scientifiques, d’astrologie, d’alchimie, mais des ouvrages d'histoire, de littérature, de technique militaire, des récits de campagnes ou d’ambassades dont les héros sont souvent les membres de la famille, des œuvres musicales. La plupart sont rédigés en français, quelques-uns en latin. Une grande partie des manuscrits surtout ont une origine étrangère. Un manuscrit hollandais du x1v®* siècle contient des psaumes et des prières. Un autre, espagnol, retrace l’histoire de San Francisco da Paula. Nous trouvons une description en italien du royaume de Sicile, un plan des places fortes du Sud de l'Italie, sous le titre de Incomineia dal Promontano, Ces deux ouvrages provenaient sans doute du vice-roi. D’autres sont espagnols comme la Relacion de los progressos de las armas de S. M. Catholica el Rey don Philipe, quarto senor nuestro governador de la campaña del ano 1642‘. La reliure rouge et or prouve que ce livre avait été destiné spécialement à un Ligne. Les manuscrits

1. Sous la signature de Jehan Vincart, mais toujours en espagnol, il y a plusieurs in-folio commentant les opérations de cette époque.

allemands sont surtout militaires : ce sont des rescrits, le règlement du maréchal Montecuculli, des points d'observation à l'usage d’un régiment. Enfin, un manuscrit chinois se tient isolé au milieu d’eux, daté de 1671 sous le titre de Znnocentia Victrix, avec sa reliure d’origine.

Pour variés qu'ils soient ces ouvrages offrent un rapport avec l’histoire des Ligne.

Ces manuscrits avaient été amassés suivant une volonté bien déterminée. Le prince Albert en faisait une patiente recherche : il dit à Sandérus en avoir trouvé seize, entre autres le Liber Passionis' qui appartint à Henri VII, puis aux Ligne au xvI° siècle. Lamoral y attacha une valeur spéciale en exprimant le vœu que de père en fils ce livre soit au chef de la maison de Ligne; c’est pourquoi Claude-Lamoral en refusa II 000 ducats d’or de l’empereur Rodolphe.

Philippe de Ligne, morten 1583, dont l’état maladif nous est connu par sa correspondance avec Don Juan d'Autriche lisait beaucoup dans sa retraite forcée, tel Montaigne en sa tour; et ceux qui menèrent une vie plus active rencontrèrent auprès des rois les savants et les poètes de leur temps. Ceux-ci contribuaient à maintenir leur curiosité intellectuelle; eux-mêmes furent appelés, du fait de leur rang, à protéger les gens de science et de lettres et par suite à entrer dans leur intimité. Un des plus grands théologiens de Louvain, Jean de Lens, qui mourut en 1593, avait un appartement à Belœil. Il y vécut et y laissa quelques-uns de ses livres.

Le prince Albert, au xvrI° siècle, était en relations avec la plupart des intellectuels de son temps, par exemple le bibliophile Sandérus.

Les moines des couvents que les Ligne patronnaient leur dédiaient non seulement des traités religieux (comme La Mort de la religion prétendue réformée pensante attaquer la Triom- Dhante église catholique, par le P. Olivier de Mons en 1661), mais des récits de voyage : Relation du voyage de Perse fait par le R. P. Pacifique de Provins, prédicateur capucin, « où vous verrez les remarques particulières de la Terre Sainte et des lieux où se sont opérés plusieurs miracles depuis la création du monde » publié à Lille en 1632.

1. Cf. F. Leuridant, La Bibliothèque de Beleæil, op. cit., p. 3. (32)

Le goût des humanités était tel, chez les Princes, que Claude-Lamoral II et son plus jeune frère, avant d’entrer à l’armée, passèrent une partie de leur jeunesse à Paris, où leur père les avait envoyés suivre en Sorbonne « le cours des exercices académiques ». Dès cette époque, ils allaient vers la France comme vers la source de toutes lumières.

Ainsi le prince Charles-Joseph de Ligne allait être l’héritier d’une belle et valeureuse race, d’une tradition précise, affirmée par de nombreuses générations; cette fixité de conduite à travers les siècles s’opposait seule à ce qu’on le classât parmi les cosmopolites de naissance. Fixée à son sol par de profondes attaches et cependant point casanière, ouverte à toute nouveauté, la Maison de Ligne présente ce caractère de civilisation raffinée qui s’abreuve à toutes sources. Nous avons déjà dit que la complexité des éléments qui la formèrent est compensée par l’homogénéité du résultat.

Sous l'influence d’un tel atavisme, le Prince allait-il évoluer conformément au génie de sa race ou s'y dérober à la suite d'expériences personnelles ?

Ouzié MarTug. — Le cosmopolitisme du prince de Ligne. 3

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