PAR
TRISTAN BERNARD et ALFRED ATHIS
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Le Costaud des Bpinettes au Vaudeville
LA colleotion de LIUuMraiion théâtrale s'est déjà, à maintes reprises, enrichie d'œuvres de M. Tristan Bernard ; nous n'avions pas encore publié de pièce de M. Alfred Athis. M. Alfred Athis a pourtant débuté au théâtre — au Théâtre Antoine — il y a déjà dix ans par un acte, 0r<i8se Matinée, qui, particularité à rappeler, fut précisément dédié par son auteur à M. Tristan Bernard.
Car, alors même, M. Alfred Athis était depuis longtemps en relations avec M. Tristan Bernard. M. Alfred Athis, sous son authentique nom d'Alfred Natanson, avait, en effet, quelques années auparavant, en qualité de fondateur de la Revue hlanchey avec ses deux frères Alexandre et Thadée — ce dernier collaborateur de M. Mirbeau pour le Foyer -^ publié le premier article de M. Tristan Bernard :
le Symbole dans la chanson de caféconcert et édité le Chasseur de chevelures.
Son acte, Orasse Matinée, révéla des qualités d'observation et un don appréciable de force comique ; pourtant, M. Alfred Athis ne donna ensuite rien au théâtre durant cinq ans ; il n'y reparut que le 8 février 1905 avec un acte encore, et encore au Théâtre Antoine : les Manigances.
Mais l'année suivante, le 3 avril 1906, il redonnait, toujours au Théâtre Antoine, un troisième acte : Vieille Renommée, qai eut un succès mémorable. Et puis ce fut, le 2 octobre 1907, aux Nouveautés, le premier résultat de cette collaboration, qui devait se renouveler, avec M. Tristan Bernard :
Cabotine, comédie-vaudeville en trois actes qui eut un succès d'énorme cocasserie. Trois mois plus tard, d'ailleurs, en janvier 1908, M. Alfred Athis, seul, faisait jouer le Boute-entrain, et pendant d'interminables semaines emplissait et secouait de rire la salle de l'Athénée.
Comment M. Alfred Athis a collaboré de nouveau avec M. Tristan Bernard, nous le savons par une lettre que les deux auteurs ont adressée au Figaro :
« C'était un de ces derniers étés, sur le bord de la mer. Un jour, à la nuit tombante, l'un de nous dit à l'autre de nous : « J'ai un bon sujet de pièce en » deux actes ; mais ce n'est pas tout » à fait une pièce comique, et j'aurais » besoin d'un auteur tragique pour la » terminer. » A quoi l'autre de nous répondit : « Moi aussi j'ai un sujet de » pièce en deux actes, qui n'est pas )) tout à fait un sujet gai. » Nous nous racontâmes nos sujets, et nous trou-
vâmes qu'en les fondant on arriverait & faire une pièce en trois actes qui serait ou tâcnerait d'être tantôt gaie, tantôt grave, tantôt angoissante, tantôt souriante. Mais ce qui nous manquait toujours & l'un et à l'autre, c'était le collaborateur tragique, jusqu'au jour où nous nous dîmes que rien ne ressemblait autant au théâtre sombre que le théâtre joyeux, et qu'en associant leurs fantaisies, deux auteurs gais pouvaient donner quelquefois, pas très longtemps, le plus furtivement possible, l'impression qu'ils sont un auteur grave.
» Ayant fait cette constatation, nous écrivîmes le Costaud des Epitiettes. »
Le Vaudeville le reçut, le mit en scène, le joua et ce fut un amusant et vif succès de plus.
Toute la presse en a d'ailleurs fait ressortir l'agrément et l'originalité.
M. J. Ernest-Charles constate, dans VOpinion, que le costaud qui évohie au cours de ces trois actes est cousin germain de œa « héros misérables et de ces bandits à la manque »
que M. Tristan Bernard nous a pré^ sentes dans son livre de nouvelles intitulé : Amants et Voleurs :
« Est-ce parce qu'il avait fréquenté ces criminels de fantaisie que Tristan Bernard eut le dessein d'écrire le Costaud des Epinettes ? L'idée, au contraire, vint-elle de M. Alfred Athis, l'original auteur de: Boute-en-Train ?
Il est puéril, il est dangereux, parfois, de vouloir pénétrer le mystère des collaborations. Et la tentative est bien superflue lorsque les collaborateurs s'accordent on ne peut mieux et font, à eux deux, une œuvre qu'un seul aurait pu faire...
» Tristan Bernard et Alfred Athis professent volontiers que personne n'est méchant et que l'homme est uniquement la proie du hasard. Leur œuvre est charmante du commencement jusqu'à la fin... Et beaucoup d'esprit s'y répand sur beaucoup de sagesse. »
M. Henri de Régnier fait de même remarquer, dans le Journal des Dé- 6a/«,que ce n'est pas la première fois que, dans une* œuvre de M. Tristan Bernard, nous nous trouvons en rapport avec des personnages empruntés au monde de la « pègre » et il rappelle qu'avant d'être, avec M.Alfred Athis, l'auteur justement applaudi du Costaud des Epinettes, M. Tristan Bernard nous avait conté, dans le recueil de nouvelles intitulé: Amants et Voleurs, de savoureuses et comiques histoires patibulaires; au théâtre paiement, dans le Fardeau de la liberté
et dans le petit chef-d'œuvre qui s'appelle Daisy, il avait esquissé de pittoresques figures du même milieu.
M. Henri de Régnier estime d'ailleurs que nous aurions tort de nous étonner de ce goût de M. Tristan Bernard pour ce genre de héros. Jl le partage avec maints écrivains notoires d'autrefois et d'hier, aussi bien le Romain Pétrone que le Parisien Marcel âch wob, François Villon qu'Eugène Sue, Rabelais que Victor Hugo :
« Souvenons-nous des Misérables et des Mythes de Paris. Souvenonsnous avec quelle érudition et quelle curiosité Schwob étudiait les Faux Visages de la guerre de Cent Ans, les Coquillards du quinzième siècle et les Bouc€kniers du dix-septième, avec quel zèle amusé if traduisait, d'après le récit de l'Anglais Daniel de Foë, les mémoires de la célèbre coupeuse de bourses qui s'appelait Moll Flanders !
» L'attrait donc exercé par oe qœ l'on a nommé « les ba»-foiidB de la société » sur les imaginations les plus raffinées est indéniable. Disons cependant que cet attrait commun a des origines assez diverses et des résultats assez différents. Certains esprits sont conduits à ce genre d'études par une sorte de dilettantisme, et c'est le cas d'un Marcel Schwob; d'autres y sont amenés par un sentiment de commisération et de pitié, et parfois aussi par un vague désir de réhabilitation. Ils y cherchent au fond des créatures les plus tombées l'étincelle qui ranimera en elles le feu purifiant du repentir.
» De même que le roman et le conte, l'art dramatique a fait grand usage des héros patibulaires, et MM. Tristan Bernard et Alfred Athis n'ont donc fait, en nous exposant l'aventure du jeune Costaud des Epinettes, que se conformer à une tradition littéraire déjà longue, dans laquelle ils ont conquis, l'autre soir, une place particulière, celle que leur donne le point de vue très personnel et très original d'où ils considèrent la manière de vivre des gens parmi lesquels se trouve introduit un beau jour leur Claude Brévin. »
M. Adolphe Brisson observe, dans le Temps, que le tourment des dramaturges est de se renouveler, de ne pas éternellement écrire la même pièce, comme il arrive à des peintres de brosser toujours le même tableau :
« La monotonie dans la production est une force et une faiblesse; elle assigne à l'auteur une spécialité fructueuse, mais elle l'y emprisonne ; il ne peut plus sortir de la petite tour qu'il s'est bâtie. Les gens d'humeur paisible, doués d'une médiocre curiosité d'esprit, s'accommodent d'une telle immobilité. D'autres ressentent l'impérieuse envie de s'évader de la tour, de vagabonder à travers champs,
f Voir la suite à Vavanl-ûernièrt page de la coaverture.)
Le Costaud des EpineHes