‹ Le costume historique (volume 3)Chapitre 10 sur 173 · AURA · texte numérisé non relu

AURA

SPRAWUEE

comtesse Hamilton l’un des plus vifs succès mondains signalés par les contemporains. On dansait ce pas avec un léger châle de soie (voir n° 6).

A l’époque du Consulat et pendant la majeure partie de l’Empire, les châles de grande parure étaient en général à fond uni, avec ‘de larges bordures enrichies de palmes ou de fleurs sur un fond différent. On les dénommait alors des châles turcs. La mode fut tour à tour aux fonds jaune, vert, blanc; elle fut souvent au rouge-ponceau, et vers 1811 elle était au fond bleu à la Marie-Louise, avec de grandes palmes sur une bordure blanche.

Ori mettait des glands aux châles de drap qui furent de mise élégante en 1803 (voir n° 11- 29-24). On portait souvent les châles de moyenne et de petite dimension avec une négligence affectée. Notre n° 12, datant de 1808, montre l'exemple disgracieux d’un châle-écharpe simplement replié dans sa longueur couvrant les épaules, les deux bouts retombant d’un seul côté. Le n° 25, de dimension plus restreinte, est porté avec la même affectation; enfin le n° 16, qui n’est qu’un châle fichu, est, selon le ton de la mode en 1814, plié négligemment et jeté sur les épaules.

Le châle est entré dans nos mœurs et paraît devoir y demeurer. Les chauds tartans rayés à l’écossaise seront longtemps portés dans toutes les classes. Quant aux cachemires de l’'Hindoustan, dont la grande fureur s’atténuait déjà en 1812 (1), ils trouvent encore place dans les riches corbeilles de mariage. Si la présence, maintenant traditionnelle, de ce luxueux vêtement ne cause plus les mêmes enthousiasmes, et si la mode en a notablement restreint l'usage, il est néanmoins fort probable que le goût des femmes pour ces merveilleux produits de l’industrie humaine ne les leur fera jamais entièrement abandonner.

Les documents proviennent des divers journaux de modes de l’époque.

(1) Journal des dames et des modes, 1812.

FRANCE

LES MODES A L'ÉPOQUE DU CONSULAT. — PROMENADE DE LONGCHAMP. — AN X (1802).

PLANCHE DOUBLE

À cette époque, dit Delécluze (Souvenirs de soixante années), l'aristocratie pour les hommes était le talent, pour les femmes la beauté. Il convient de se reporter dans le courant de ces idées pour apprécier les caractères de la toilette vers la fin du XVIII siècle et le début du siècle présent. La sobriété du costume masculin se trouve acquise dès ce moment; l’homme moderne s’habille, mais ne se pare plus, dans le sens étroit du mot. » Les rossignols s'étant aperçus, disait-on en 1802 (Æsope au bal de l'Opéra), que les dindes faisaient la roue comme les paons, on ne reverra plus ces galants de cour vêtus des mêmes étoffes que leurs rivales, leur empruntant leurs rubans, leurs dentelles, leurs plumes, leurs joyaux, et jusqu’à leurs mouches. La parure, proprement dite, ayant pour but franchement avoué de faire valoir les avantages physiques, reste désormais le monopole des femmes. Le spectacle offert, dans une société en travail, par l'application de ces deux principes si différents, fut, au début du siècle, des plus singuliers. En regard d’hommes gourmés dans des vêtements étriqués, hermétiquement clos, on voit des femmes vêtues de robes légères, sans jupons, parfois même sans chemise pour plus d’accentuation des formes voilées, parées principalement de la nudité de leur cou, de leur poitrine, de leurs bras, de la révélation du reste, la beauté plastique étant leur principal mérite. Les deux manières de se produire sont si différentes que les gens du même monde ne semblent mème pas accoutrés pour aller ensemble, et, tandis que les élégants sont pour la plupart bottés,. ont le talon” ferré pour la marche, les dames ont un soupçon de soulier sans talon, à si étroite semelle que le pied foule l’étoffe traversée par la moindre humidité; aussi, comme l’affirme le

Journal des dames et des modes en 1801, « on ne saurait être une petite-maîtresse sans avoir une voiture. » Enfin, les gens qui $e rencontrent et devisent ensemble n’ont même pas l’air d’être vêtus pour la même saison ; non-seulement les délicats attraits des dames sont exposés à la bise, mais tout le corps féminin n’est le plus souvent protégé que par de frêles linons à simples lés, tandis que les hommes sont abrités sous le drap du frac boutonné sur le gilet, portent la culotte doublée, de la façon qu’on appelait alors yuponnée, et tiennent leur menton dans la haute cravate écrouélique, léguée par les incroyables du Directoire.

Le Longchamp que nous reproduisons, témoignant de ce spectacle singulier, est justement de cet an X dont l’hiver, exceptionnellement rigoureux, venait de démontrer ce que ces modes inconséquentes pouvaient avoir de meurtrier; les médecins du temps, « attestant le dieu de la santé, » citaient en vain « les roses moissonnées avant d’être épanouies, » « les victimes de la mode inscrites fatalement sur les tables de la mortalité du temple d’Esculape. » M®° Ch. de Noaïlles, morte à dix-neuf ans, au sortir d’un bal, M'® de Juigné, à dix-huit ans, M'® Chaptal, à seize ans, la princesse Tufaïkin, morte à dix-sept ans à Saint-Pétersbourg de l’épidémie des modes françaises, rien n’y faisait, Bien qu’il y eût des spencers frangés de duvet de cygne, des châles de laine, des douillettes, presque toutes les femmes sortant du bal, « même au fort de l’hiver vêtues à se croire dans la canicule, » dit La Mésangère, ne s’enveloppaient guère que d’un simple voile de mousseline jeté sur les épaules et ramené sur la poitrine. Il semble que la beauté, « qui équivalait alors à une dot, » selon Delécluze, ne pouvait consentir à s’éclipser.

Le costume paré des femmes du Consulat, de si curieuse physionomie lorsqu'on avait à exhiber des « appas grenadiers, » offre cependant plus de modération que celui de l’époque du Directoire, lors de la première ferveur de la grécomanie, à ce moment ou, selon de Ségur ( Galerie morale et politique), la nudité fut sur le point de devenir la mode favorite des dames et où l’on délibérait sur le costume à la sauvage. — Toute adhérente qu’elle fût, la robe ajustée au corsage, à étroite épaulette, à longue jupe traïnante, était assurément moins osée que la tunique de gaze, ou la jupe de linon ouverte sur la hanche, mettant au jour la culotte de soie rose collante, quand la jambe n’était pas simplement nue, comme chez les Znconcevables, chaussées de la sandale à lanières gemmées ; néanmoins les contemporains ne paraissent pas avoir beaucoup apprécié les différences et reprochaient aux dames, comme le fait encore Prud’homme en 1807, dans son Miroir de Paris, « d'avoir l'air de sortir de leur baignoire, d’affecter de faire apercevoir leurs formes à travers des vêtements diaphanes. » L’habitude rendit-elle les choses moins choquantes? Les yeux s’étaient-ils blasés en voyant, à la suite des triomphes des Tallien et des Récamier, la foule des imitatrices signalées par de Ségur, « longues, maigres, grosses, courtes, sèches, jaunes ou noires, les bras sans manches, la gorge nue, se croyant des Aspasies, » dont plus d’une recourait même aux goïges factices « imitant la nature dans toute sa beauté et sa fraîcheur, »

et aux mollets artificiels dont on trafiquait ouvertement, que l’on voyait aux étalages des marchandes de modes de la galerie de bois, le camp des Tartares, cette contrée où se passaient et se voyaient tant de choses étranges ? ou bien, malgré ce tableau, y eut-il victoire réelle de la beauté, « les salons de Paris n'ayant jamais compris un si grand nombre de belles personnes qu’en ce temps, » affirme encore Delécluze? Ce qui est certain, c'est que, malgré les mordantes saillies des satiriques, les choses marchaient sans encombre, sans que l’on vit se renouveler des protestations du genre de celles qui s'étaient produites sous le Directoire. « Les femmes de Paris, dit un écrivain de l’époque, veulent enchanter tout le monde, excepté leurs maris. » Tout le monde semblait approuver cela; on traitait, d’ailleurs, les femmes avec plus de dignité; le nom de madame, dès 1800, avait été substitué à celui de citoyenne, sur l'initiative du premier consul qui avait introduit cette réforme dans le cérémonial autour de sa personne ; l’abandon du tutoiement républicain en était la conséquence. ; |

Quoique l'amour du grec fût toujours dans tous les cœurs, et que, plus que jamais, le goût de l'antique tînt la corde, « les tapissiers empruntant tour à tour aux Grecs, aux Romains, aux Égyptiens, etc., de nouveaux dessins de meubles et d’ornements (Hroir de Paris); » quoique le coiffeur à la mode, « cet artiste qui, dit l’Ésope de 1802, a commenté Tite-Live, Quinte-Curce, Homère, Ovide, a réuni dans son atelier tous les bustes antiques, depuis les Vestales jusqu'aux Gorgones, depuis Cornélie jusqu’à Messaline, » fût encore loin d’être au bout de ses conceptions, bien des influences nouvelles tendaient, chaque jour, à dénaturer la grécomanie ; la tunique, « inventée par les belles et portée par les Grâces, » n’était déjà plus reconnaissable en 1800, avec le petit corsage à pièces ; le chapeau, la capote, le turban et son aigrette, n’appartenaient pas à l’antique; l’ensemble perdait de plus en plus le caractère déterminé qu’on avait essayé de lui donner.

La mobilité des modes était d’ailleurs extrême; on jugera de leur inconstance par le seul changement des coiffures; une caricature de l’époque, l'embarras des capotes, indique 2 gravité de la question et l'importance d’un choix qui n’avait cependant qu'une durée éphémère. On lit dans le Journal des dames et des modes de 1801 : « La coïffure presque générale est le voile, sur le devant duquel s’aperçoit une grosse fleur qui appartient à une coiffure en cheveux ou une touffe en crêpe. Les voiles se portent sur la tête, pendants des côtés; fixés par derrière, ils laissent le visage tout à fait à découvert..» En 1802, « presque toutes les femmes bien mises portent le fwrban avec l’aigrette, turban bien ramassé, rasant toujours le cou, et ne laissant voir que les cheveux de la tempe droite et quelques crochets huilés : c’est la coiffure nommée « à serpenteaux » (cette épithète avait été appliquée au XVII° siècle à un autre arrangement de la chevelure : genre de répétition fréquent dans l’histoire des modes). Puis les plumes remplacent les aigrettes. Le Journal des Débats, de cette même année 1802, dit de son côté : « Dans les modes toujours un peu bizarres de Longchamp, on a distingué des chapeaux de sparterie, à jour, ornés de

plumes, et des capotes hongroïses, imitées des bonnets des hussards. » Ce à quoi le journa de La Mésangère réplique presque immédiatement : « Les chapeaux de sparterie, les capotes de crêpe ramoneur et serin, serin et bleu-barbeau, ne sont plus en usage que dans le commun. » Enfin, toujours en 1802, « les chapeaux de paille jaune sont très nombreux : on en distingue plus de vingt sortes; ceux à haute forme et à bord retroussé sont en vogue cette année : ce sont les chapeaux à l'anglaise ; ils sont quelquefois retroussés du côté droit au lieu de l’être par devant. »

Les cheveux conservant leur couleur naturelle sont aussi, à ce moment, un élément d'autant plus varié de la parure, que ceux que l’on voit, combinés selon la toilette, n'appartiennent pas à la personne qui s’en affuble. « Les femmes de tous les états, depuis quinze ans jusqu'à soixante, dit Prud’homme, portaient des perruques blondes ou brunes; elles changeaient de couleur selon les sociétés qu’elles fréquentaient. » Les blondes, pour paraître brunes par intervalles, mettaient des tours de cheveux très-noirs : on appelait cache-folie cette perruque qui se posait sur une tête presque rase, à la Titus, dont l'origine remonte à ces coiffures à la sacrifiée qui, quelques années auparavant, avaient figuré dans les bals des victimes. Ce temps était déjà loin; on ne se cachait pas, d’ailleurs, de la coupe de ses cheveux, et dès 1801 une douzaine d’élégantes se montraient dans les promenades avec leur chevelure tondue (Ze Bon Genre, journal des dames et des modes). Les coiffures de grande parure ne se faisaient qu’en cheveux, et avaient toutes une forme antique; leurs ornements consistaient en diamants, perles ou fleurs; les perruques étaient un présent de noces; la fille de Lepelletier-Saint-Fargeau, mariée par la République, en reçut douze de cette manière. « Il est telle femme, dit Mercier en 1800, qui en compte jusqu'à quarante .dans sa garde-robe ; cela permet de changer chaque jour de physionomie. » Chacune de ces inventions était baptisée d’un nom particulier pris dans la mythologie ou l’histoire ancienne; il y en avait tant, que par moments les listes paraissaient épuisées, et qu’on ne savait plus comment les nommer, témoin ce /ycophron des coiffeurs, M. Palette, dont parle La Mésangère en 1811, auteur d’une coiffure nouvelle admirable, mais sans nom, invoquant les archéologues pour savoir sous quel consul ou quel empereur il convenait de la classer.

Telles étaient ces Malvina du Consulat qui, « s’habillant en divinités et dansant comme des anges » wallzaient de si bon cœur, le buste et les bras nus, sans souliers ou à peu près, avec une robe en fourreau et à longue jupe dont les ondulations faisaient valoir successivement tous les trésors; celles qui avaient les bras de Corinne, les faisaient jouer sur la harpe.

La voiture, on l’a vu, était le complément indispensable de la toilette de ces dames il en fallait plusieurs, chacune étant affectée à un service différent, selon l’heure de la journée et le motif de la sortie. T'antôt hautes, tantôt basses, les voitures ne duraient pas plus que les autres modes. « On est obligé de faire remonter sa voiture aussi souvent que son chapeau, » dit La Mésangère.

tes :

FRANRRE

Paris

Rap Firmin Didot et C?°

Les modes à l’antique, celles du temps du Directoire comme celles du Consulat, eurent leur retentissement à l'étranger et figurèrent alors dans toutes les sociétés européennes; on avait, en quelque sorte, été préparé à la hardiesse avec laquelle les vêtements à la grecque furent disposés par ces chemises à l'enfant, d’étoffe transparente doublée de ton rosé simulant la chair, inaugurées dans les dernières années de la monarchie. De la forme simple de ces chemises à la coupe des vêtements antiques il n’y avait qu'un pas à faire ; le succès de cette évolution fut consacré à la reprise de Longchamp en 1796. C’est par suite d’une erreur trop longtemps et trop généralement répandue que l’adoption des modes à l'antique a été tenue pour une des manifestations républicaines de l’époque ; s’il est vrai que des essais de ce caractère se trouvaient en harmonie avec les prédilections affichées en France par les hommes du jour, il n’est pas moins certain que le goût de l'antique était général à cette époque. Rien ne peut mieux l’établir, en ce qui concerne la conversion du costume des femmes, que la participation décisive à ce mouvement des dames françaises de l’ancienne cour, émigrées à Londres. Lorsque la Bertin, la Terreur étant passée, rouvrit ses ateliers et reprit cette importance de grande faiseuse, qui lui faisait dire d’elle-même, sous Marie-Antoinette, qu’elle était le ministre de la mode, c’est de vs dames de l’émigration, avec lesquelles elle était en correspondance suivie, qu’elle recevait ses principales inspirations. Les artistes, comme les littérateurs, contribuèrent aussi par leur influence à ce mouvement qui, encore une fois, ne fut pas plus républicain qu’il ne fut local; si la France avait son David avec des disciples fervents comme ce Maurice Quay, cité par Delécluze, « allant se promener dans les rues de Paris vêtu en Agamemnon », on doit se souvenir que l'Angleterre avait son Flaxman, l'Italie son Canova, et ces maîtres, des imitateurs partout.

A vrai dire, le temps de la grécomanie fut de moindre durée pour l’ensemble du costume des dames que pour le cadre où les toilettes se produisaient ; l'architecture, le mobilier la bijouterie étaient à l'antique en 1800; mais des gens affublés comme les deux élégantes que nous reproduisons, n° 11 et 12, pouvaient-ils s’y croire eux-mêmes? Ces merveilleuses, dont l’une porte ce bonnet à grandes ruches avancées, en forme de capote, que l’on retrouve encore aujourd’hui sur la tête de quelques portières, avec leurs petits gigots à l'épaule, le châle-fichu, le petit corsage à pièces, les gants longs, ne devaient, ce semble, se faire que peu d'illusions sur le caractère de leurs modes. La réalité c’est que le costume féminin était rapidement devenu un ensemble composite, que nous ne saurions mieux faire connaître qu'en citant un « Courrier de Londres » inséré dans le Journal de Paris, du mois d'avril 1802, au moment même de notre Longchamp. « Robe longue à la Philomèle, dont le corsage par derrière est à l'Étrurie (ce nom lui venait de la présence à Paris, cette année, du duc de Parme créé roi d'Étrurie ) ; les manches sont courtes et enjolivées, partie à l’espagnole et à la grecque; à défaut de la robe à la Philomèle, la robe ronde à la Gaonice sera seule admise : sa coupe est partie

à la Glaonice et à la Romaine. Voilà le résultat du comité pour les trois jours de Lonechamp. » (Ce comité était une réunion des plus jolies femmes de la capitale, qui décrétaient alors les caprices de la mode ; ce n'étaient pas les actrices, comme avant la révolution.) « La mise même des femmes à pied sera très élégante, continue notre courrier; le luxe a gagné Je ne dis pas toutes les classes, car il n’y en a plus, mais toutes les fortunes. » L’opulence était nécessaire, en effet , car « la chose allait vite, » comme le dit la duchesse d’Abrantès, dans ses mémoires. « Une belle toilette pouvait alors revenir à six ou huit mille francs. Un cachemire coûtait au moins quinze cents ou deux mille francs; les canezous très brodés, quatre ou cinq cents francs, en raison de la dentelle qui était autour du cou, presque toujours en malines, valenciennes, et souvent en point d'Angleterre ou point à l'aiguille; le voile, mille francs, et souvent bien au delà lorsqu'il était dans une corbeïlle de mariage; la montre (une de ces montres de Leroy que toutes les mariées dans une grande position trouvaient toujours dans leur corbeille), deux mille francs; la toque, deux cents francs, etc., etc. » Le comité, toujours suivant le Courrier de Londres, allait jusqu’à régler l'emploi du temps. A huit heures, une belle devait se rendre aux bains chinois en peignoir à la Galathée ; après le bain, pour déjeuner au chocolat, on prenait le tablier à la créole. Le chocolat bu, on passait la robe à la Pomone, « aussi jolie pour monter à cheval que pour sortir le matin à pied. » Trois sortes de vêtements étaient adoptés pour le repas et la promenade : la robe ronde à la ÆRusina, la redingote à 74 Naxos, « charmante pour le négligé, » enfin, le surtout à l@ grecque, qui se mettait par-dessus les robes blanches, et était enjolivé sur les devants ; la coupe en était variée.

Ajoutons que le Journal des dames et des modes dit qu’en 1802 la grande vogue fut aux robes coupées à la Psyché; elles étaient toutes très décolletées, et il était de mode d'en laisser traîner la queue; les manches étaient courtes à toutes les robes de grande parure. Les femmes bien mises faisaient usage de châles longs, de cachemires ou de châles carrés à cinq quarts, dont une pointe descendait jusqu'aux talons. Le turban, orné de ces aigrettes que l’on appelait esprits, était la coiffure de la plupart des élégantes; pour la demi-parure, on le faisait avec des châles de couleur foncée. Le nombre des sacs appelés ridicules avait diminué dès 1801; le mouchoir, ou un éventail de très petite dimension, servait de contenance. Les perles étaient en faveur pour toute espèce de bijoux; on avait grand soin de les assortir pour la robe. Avec les robes bleues on mettait toujours des perles bleues, en lapis. Les serpents étaient de mode; ils avaient l'avantage de devenir tour à tour bracelets longs ou courts et colliers; on les employait pour le bras, le poignet, le cou. La pierre le plus fréquemment employée était la cornaline. Les chefs-d'argent non seulement entraient dans les coiffures à l'antique, mais servaient encore de bordure aux fichus de couleur et aux voiles unis, comme, quelquefois aussi, de garniture à des robes. En 1801, les robes du dernier goût sont de mousseline bZeu-ture. Le châle est en coton ou en soie, fond ramoneur, broderie blanche, ou fond bleu-ture,

broderie orange; ceux à fond bowe du Nil n’ont qu’une simple bande blanche cannelée pour bordure. Les robes de grande parure sont de crêpe noir ; on porte beaucoup de fichus noirs; quelques-uns sont croisés en X sur le sein. Les fichus carrés, selon la mode de 1800 , ne se posaient pas droit, mais de côté, « en sorte que la pointe du milieu remonte vers une des épaules.» En 1808, les cheveux à la Titus étaient grandis, moutonnés ; souvent on en cachait une partie avec le voile flottant sur les épaules. Enfin, en 1802, quoique le rose fût encore de mode, ce n’était plus la couleur dominante, et, à l’aigrette, quelques élégantes substituaient au devant de leur coiffure un gros plumet, blanc ou rose, de plumes /ollettes.

Les petites-maîtresses en carrick découvert, celles qui aimaient, selon l'expression de la Décade plilosophique de Pan X, « à faire galoper leurs attraits, »

« Sous un mince et léger costume & Elle cherchait des compliments, & Et revenait avec un rhume. »

se faisaient suivre d’un jockey à l’anglaise. Une caricature du Bon Genre, intitulée le choix du jokey, fait ressortir les exigences du goût à son sujet; on voulait à ce garçon-là une jolie physionomie. « Vous connaissez la charmante femme de chambre de M"°*** et même son charmant jockey ? — Je le crois bien, c’est la même personne; à la toilette le matin, derrière le cabriolet l'après-midi. »

Parmi les divers exemples empruntés aux journaux de ouverte à l’athénienne. — N°9, Grand bonnet d’inl’époque avec lesquels nous avons complété notre térieur. — N° 10. Capote par dessus un bonnet de planche, nous relevons encore : N° 1. Capote de per- tulle en battant l'œil. — Les n°5 11 et 12 sont cités kale, pas de linge apparent.— N° 2 et 8. Bonnets de plus haut. — N° 18. Exemple de la manière dont,

négligé, dont la garniture de tulle ne se plissait pas; le fichu en marmotte figurait souvent sur les bonnets

sans modifier la coupe du corsage , les gens de la bourgeoisie ou des petites classes paraïent au décou-

du matin. — N° 4. Turban avec crochets de cheveux. vert de la poitrine. — N° 14. Turban, avec les plumes — N° 5. Chapeaux de sparterie. — N° 6. Costume follettes remplaçant l’aigrette. — N° 15. Coiffure à la vestale. — N° 7. Spencer de satin bordé de duvet de grande parure, à l’antique, — N° 17, Chapeau à de cygne. — N° 8, Pas de linge apparent, manche la hongroise. À

Le compositeur anonyme de notre promenade à Longchamp s’est appliqué non seulement à représenter les costumes adoptés par les hommes du monde en 1802, maïs aussi à faire ressortir le caractère de ceux qui les portaient, avec des attitudes dont les sources étaient multiples. Malgré la gaucherie de la composition, cette tentative, qui n’est pas le fait d’un dessinateur vulgaire des costumes de mode, donne à notre estampe semi-populaire, relevée par un simple enluminage, exécutée avec la rapidité qu’exige le mouvement des nouveautés, où cependant l'excès caricatural, est évité, un intérêt tout exceptionnel. On reconnaît le mérite de cet essai, trop rarement tenté, lorsqu'on s'aperçoit qu’il suffit de se

reporter à l’époque, dans le courant de ses idées et de ses mœurs passagères, pour retrouver, sans indécision, parmi la foule, les types accentuant alors la société. Sauf l’élément militaire tenant ailleurs à ce moment une si large place, mais naturellement de peu d’importance dans le milieu des modes fugitives, on peut, en effet, examiner dans ce petit cadre, les portraits variés et bien frappés de l’homme du jour (1).

La froideur même de la scène, dans son ensemble, est une chose voulue. « On ne voit plus dans les Parisiens cette aménité et cette gaîté qui les distinguaient il y a vingt-cinq ans, disait encore Prud’homme en 1807; leur visage n’est plus si riant, leur abord n’est plus si ouvert. embarras des affaires, servitudes, projets, tout cela se lit sur les visages. chacun est sur la réserve... tout le monde se soupçonne... tout le monde se regarde... » Que devait-ce être en 1802? au moment où les émigrés radiés de la liste rentraïient en masse, et venaient figurer dans un monde qui, à cette époque de transition, n’était, dit la duchesse d'Abrantès, « qu'une bigarrure mal composée, n’offrant à l’œil qu’un assemblage choquant des couleurs les plus opposées. »

L'atmosphère ambiante de cette année 1802 où la France se trouve en paix avec tous ses voisins, avec l'Angleterre elle-même, de cet instant d’une beauté et d’une rapidité d’arcen-ciel, où tous les partis se flattent d’espérances, contribue à donner à la société une tournure toute particulière. Les divers courants de la littérature n’y contribuent pas moins. Le goût général du grec se rencontre avec l’admiration des chants d’Ossian; Girodet illustre Anacréon, et crayonne des cartons inspirés par les poèmes du barde de Fingal; le soleil hellénique et la lune gaëlique vont de pair. En face des romans niais, ou machinés à l’Anne Radcliffe, se produisent des coups d’aile, le Génie du Christianisme, les amertumes de René, la désespérance mortelle de Werther. « Les vents, dit Sainte-Beuve, étaient alors favorables aux romans. » Tout le monde qui figure-là, dans ce panorama de Longchamp, vient de lire Atala, sauf peut-être l’agioteur, et aussi quelques-uns de ces faiseurs de calembours, si fréquents en ce moment parmi « l’essaim des jeunes gens du bon ton. » Toutefois ceux de ces jeunes gens qui, dans la fièvre de son apparition n'avaient pas au moins parcouru en feuilles, au Palais-Royal, ce dernier roman en vogue, se seraient bien gardés d’omettre de parler de chaque tasse au moment du thé, « la feuille de l’arbrisseau chinois » en style « de gardien du bercaïl d’Apollon. »

Les productions du jour inspiraient les devises de toute espèce, les bijoux symboliques que portaient ostensiblement les élégants des deux sexes. Les amateurs des sentimentalités

(1) C’est probablement l’éditeur de cette époque, Martinet, fils d'un graveur célèbre, et, dit Prud’homme € excellent dessinateur lui-même, » qui est l’auteur de cette scène. Nul n’était plus au courant des caprices du jour que ce libraire de la caricature et de la mode, dont la boutique, constamment garnie de gobe-mouches où musards, dits de la rue du Cog (aujourd’hui de Marengo) était signalée en ce temps comme une des curiosités de Paris. L’estampe enluminée que nous reproduisons, dont l'achat était alors à la portée de toutes les bourses, ne se vend pas aujourd’hui moins de quatre cents francs,

niaises adoptaient naturellement des devises en harmonie avec leurs prédilections ; à une époque où, rappelons-le, la beauté pour les femmes équivalait à une dot, où l’éducation s’acquérait moins facilement que la fortune, où Prud’homme, sortant du théâtre, entendait dire à une nouvelle marquise, ex-blanchisseuse : « laquais, aveignez l’escaher que je monte dans ma carriole, » on devine aisément que, malgré l'inégalité des œuvres, les plus plates avaient néanmoins un nombreux public. L'influence des plus relevées se décelait principalement par la modification qu’elles amenaient dans l'allure naturelle des gens ; la contagion fort étendue, causée par la lecture de Werther, se montrait dans l'air de simple et froid spectateur, affecté par un certain nombre de jeunes gens affichant le dégoût de la vie; où bien, variante d’un thème fort analogue, ayant comme Châteaubriant, « le culte de la jeunesse et de la beauté, mais ne jouissant de la vue de ces dons divins qu'avec une ivresse troublée par l’idée qu’ils étaient passagers. » (Sainte-Beuve.) Terminons ce tableau, nécessaire pour se reconnaître dans cet ensemble bigarré en rappelant que, sous le Consulat, il n’y avait plus ni titres nobiliaires officiels, ni distinctions honorifiques. La légion d'honneur n’était encore qu’en projet; parmi les puissants du jour les créations de ce genre rencontraient de l’hostilité. Les armes d’honneur distribuées aux soldats n'étaient pas approuvées par tout le monde, et Moreau, voulant en combattre l'institution par le ridicule, venait, au milieu d’un repas pompeux, à la suite d'un plat réussi, de faire comparaître son cuisinier pour lui décerner une casserole d’honneur (Montgaillard, Histoire de France). Enfin, et en réalité, commençait l’indifférence du costume; dès 1800, une proclamation du préfet de police entrant en fonctions disait aux habitants de Paris « Vous aurez la liberté des cultes. celle du costume. » et, de fait, depuis ce temps il est loisible à chacun de se produire à sa guise.

L'exercice de ce droit est affirmé dans notre tableautin. C’est un ci-devant qui est là-bas, au second plan; il porte le collet noir que rasaient jadis les sabres des hussards d'Augereau; sa tenue ne laisse d’ailleurs aucun doute sur son caractère; les émigrés rentrés affectaient de conserver la chevelure en queue, la perruque poudrée ; ils tenaient leur chapeau sous le bras, à l’ancienne mode; beaucoup d’entr’eux, pour faire parade de leur caste, de leur opinion, pour braver le pouvoir, ce qui était leur ton, se produisaient avec des costumes propres aux pays étrangers où ils avaient séjourné. Parfois on conservait même les guêtres du voyage.

L’élégant assis, d’allure britannique semblable à un gentleman d'Hyde-park, écoutant une dame surannée de même ton, est un de ces royalistes qui revenaient sur la terre de l'égalité pour y faire montre de leur aristocratie et de leur résistance aux événements accomplis. Le plaidoyer en faveur des vieilles causes. qui s'appelle le Génie du Christianisme, alors dans tout l'éclat de sa récente apparition, prêtait à ces idées une certaine grandeur. l'isolement, l'attitude de notre homme au collet noir, permettent de penser que l’observateur a voulu peindre l’un de ceux qui revenaient en promenade à Longchamp, après y

avoir figuré jadis dans le défilé du pélerinage, en ce temps des dernières années du règne de Louis XVI où cette fête de la mode, plus animée et plus brillante que jamais, avait tant de retentissement. La traversée du bois de Boulogne, coïncidant avec le renouveau de la nature, avait alors pour but la vieille abbaye, où des voix empruntées au chœur de l'Opéra faisaient entendre l'office de Ténèbres. De tradition, malgré la gravité de la semaine sainte, la mode impatiente, devançait la joyeuse et si proche résurrection de Pâques, pour inaugurer les nouveautés de la saison, Toutes les beautés de la capitale venaient s’y montrer. La foule sy portait pour voir les toilettes, les équipages; les princes y conduisaient leurs coursiers, au milieu d’une presse si grande, qu’eux-mêmes, par ordre de police, ne pouvaient rompre le défilé. Le public malicieux prenait plaisir à contempler les assauts d'élégance qui se livraient, à cette occasion, entre les maisons d’Artois et d'Orléans, indices de la rivalité ardente qui devait avoir tant de conséquences. Tout cela avait fini en 1792... — Cet autre, ce galant à l'allure emphatique, est un de ces déclamateurs de rien, déclarant « qu'il aurait payé de sa vie » l'entretien dont on lui voit la bonne fortune. C’est encore loncroyable, c’est le charmant du jour. — Celui-ci debout, avec une raideur germanique, son chapeau sous le bras, une courte badine à la main, ne se mélant point à la foule pour laquelle il pose comme s’il avait dans sa poche le pistolet de Werther, ce jeune beau qui, en somme, se fait plutôt voir qu'il ne contemple lui-même, est peut-être un de ceux qui succomberont sous la contagion à la mode, comme ce peut-être aussi celui que l’on appelait tout bonnement le godiche. Les timides, les inexpérimentés, les débarqués des départements, venus souvent en trois bateaux, formaient, la catégorie de ceux auxquels on appliquait cette épithète ayant cours au Palais-Royal, où les déesses du lieu, les filles de boutique, les mesdames Angot, savaient si facilement les circonvenir. En 1807, les trois jeunes et jolies bouquetières de l’endroïit, avec leurs jupons violets et leur grand bonnet rond, à la désespérée disaient encore, en faisant payer à des messieurs de ce genre sept ou huit fois la valeur d’une fleur : A}! que cet homme est godiche ! (Miroir de Paris). — Cet autre à la courte et forte charpente, aux larges épaules, à la panse rebondie, qui, au dessous de son frac à l’aise, étale des breloques, et promène en se redressant, la tenant sous le bras, une reine de beauté plus grande que lui, ajustée au dernier goût et avec un luxe écrasant pour ses voisins, représente l’homme d'argent, l’agioteur, le nouveau riche « ayant fait ses premières études au perron du Palais-Royal, » éclaboussant aujourd’hui des camarades moins heureux, réduits à vendre, au même endroit, la liste des jolies femmes de Paris, les bulletins, la liste des numéros sortis de la loterie, les journaux... Sa tenue, ses broderies d'argent annoncent que le cavalier à pied, armé de léperon et de la cravache est un de ces commissaires des guerres, jouissant alors d’une réputation d’aussi bonne qualité que celle des agioteurs. Le plumet dont le grand bicorne de cet officier est surmonté n’est nullement d'ordonnance; mais ce ne fut qu'en 1803 que le réglement sur l’uniforme des généraux, officiers, ete., en activité de service ou réformés, vint réprimer les abus de ce genre. Jusqu’alors, à quelque

catégorie qu'ils appartinssent, réformés avec ou sans traitement, ceux qui, rentrés dans la vie civile, se plaisaient à conserver l’habit militaire, le faisaient souvent avec des licences dans le goût de celle-ci. Le port du plumet fut interdit, par le réglement du 1° vendémiaire an XIT, à tout officier réformé en uniforme, y compris les généraux, et le port de l’uniforme lui-même fut défendu aux réformés sans traitement, et à ceux ayant donné leur démission, Notre glorieux riz-pain-sel, qu'à l’irrégularité de sa tenue on peut tenir pour un officier réformé sans un traitement dont il a probablement conquis le moyen de se passer, est en compagnie de deux amis avec lesquels, d’un pas alerte, il se promène bras dessus, bras dessous. C’est encore un des caractères de l’époque que cette manière d'aller en bandes ; Prud’homme se plaint des jeunes gens qui se tenaient ainsi par cinq ou six dans les promenades, ne s’embarrassant pas de femmes. Ce trio est formé de Parisiens de moyenne condition : ce ne sont pas des élégants à outrance ; à leur physionomie il est facile de voir que ces agiles compagnons, de ceux qui voient tout, colportent tout, doivent préférer aux rêveries sentimentales les Brunetiana ; ils marchent dans un nuage de calembours. La galanterie sans affectation a aussi sa place dans ce petit tableau ; elle est représentée par cet homme de stature moyenne qui, la tête découverte, debout, penché sans minauderie vers deux dames assises, semble les entretenir avec la mesure parfaite en usage dans la société véritablement distinguée.

Tous nos jeunes gens, dit le Journal des dames et des modes en 1801, sont en frac écourté, de drap gros-bleu, gros-vert, ou brun-foncé, garni de boutons de métal, de forme ronde, tant soit peu bombés; chapeau rond à grand bord, culotte courte, bas blancs, ou pantalon large, bottes à X russe, à tige haute. En 1802, selon le Journal des Débats, tous les élégants sont en frac, brun foncé ou noir. La forme de ce frac n’a pas changé depuis plusieurs mois ; le collet des habits d'hommes est extraordinairement étroit. Ce ne sont pas seulement les gilets écarlates à liserés d’or, qui ont la partie inférieure taillée en veste prussienne; on donne la même forme aux gilets blancs, et ils n’ont, comme les gilets écarlates qu’une rangée de boutons. Les jeunes gens quittent les bottes larges à la Souvarow pour prendre des bottes collantes auxquelles s'adapte à volonté un retroussis jaune, verni. € Le Journal de Paris, même année, dit de son côté : « Aux pantalons de drap ont succédé des culottes de nankin. La mode des boucles d'argent sur les souliers se généralise ; on les fait ovales ou carrées, à coins arrondis, plus grandes du double qu'elles ne l’étaient il y à trois mois. Les jabots deviennent partie essentielle de la toilette des hommes; ils se plissent toujours à plis ronds. » « Les manchettes, d’après le. Journal des modes, 1801-1802, tiennent au costume d’étiquette; les jabots sont de la moyenne parure. Le bord des chapeaux s'agrandit tous les jours. Plusieurs jeunes gens portent de très grands chapeaux-cluques que l’on nomme à 4 Vintimille; ces chapeaux n'ont que deux cornes ; le devant est aussi plat que le derrière, et la calotte, pliée par le milieu, tient si peu de place que l’on dirait deux planches l’une sur l’autre. À ces chapeaux-

claques on substitue, un peu plus tard, les chapeaux-français, à cornes saillantes que l’on met sous le bras sans les plier et qui, en dedans, sont garnis d’un plumet noir. A ces chapeaux, les élégants riches font mettre une ganse d'acier. » Enfin Publiciste, toujours en 1802, ajoute : « Les couleurs des habits d'hommes sont gros-bleu, noir, tête de nègre, brun foncé, le collet moins haut monté que ci-devant. Les tailles sont toujours étroites et courtes. Les boutons les plus nouveaux sont de soie à neuf carreaux. Les gilets sont

blancs, plus longs que de coutume, coupés carrément par le bas, par conséquent, sans basques. Les culottes de nankin sont larges du haut, et justes depuis le genou jusqu’à la jarretière. » Le Journal des modes affirme qu’à cette époque on ?wponnait les pantalons,

les manches et le collet de l’habit d’un jeune homme, « aujourd’hui on ne juponne plus rien, dit-il en 1812, mais tout se matelasse. »

Les hommes qui ne portaient pas la chevelure en queue étaient tondus à la Jus, ou frisés à la Caracalla.

L’habit bleu voulait des boutons jaunes. Quant au vert, qui, comme on le sait, était la couleur de la maison du premier consul, il devint de plus en plus la couleur dominante ; en 1811 « les petits-maîtres de Paris ressemblaient à une vaste prairie, » dit le journal de La Mésangère. Il y en avait de toutes les variétés : vert-pré, vert-épinard, vert-pin, vert-saule, vert-chêne, vert d’if, vert-pomme, etc., etc.; quand les boutons de l’habit vert étaient de métal, on les portait surtout blancs. Les bottes étaient cirées à l’œuf, à l'anglaise, et ce n'étaient rien moins que des artistes-décrolteurs! ouvrant des salons spéciaux, qui accomplissaient cette tâche importante. Le ton militaire était en si grande faveur sous le Consulat que les hommes en bottes étaient reçus partout ; quant aux fers des talons, en forme de fer à cheval, dont elles étaient ornées et dont la mode semblait devoir se perpétuer, une piquante caricature les fit tout d’un coup disparaître en 1811. On y voit un jeune homme arrêté devant la porte d’un maréchal-ferrant, le pied en l'air, paraissant dire à l'artiste expert : « Hé! l’ami, mettez-moi deux ou trois clous, je vous prie, mon fer tombe. » « C’est de la gaieté française, » dit le Journal des dames et des modes, applaudissant à cette gaie caricature ; ajoutons : c’est le sort de toutes les modes de tomber dans le ridicule, fondé ou non, et de disparaître.

AJ

FRANCE

COSTUMES DES HOMMES SUIVANT LA MODE, 1801, 1805. L'HABILLEMENT SELON LA PROFESSION.

LES COURSES DU MATIN; LA PORTE D'UN RICHE; (DEBUCOURT, VENTOSE AN 13, 1865.)

Les tableaux ayant pour effet de rapprocher en une action commune des gens de conditions différentes, dans la physionomie desquels le costume a une si large part, offrent par leur nature des sujets d’études comparatives des plus intéressantes pour l’usage véritablement historique du costume. Ces tentatives sont malheureusement restées trop rares, quoiqu’elles fussent plus faciles aux époques des édits somptuaires, des privilèges de castes, des maîtrises et des corporations d'artisans, divisant souvent les groupes avec des particularités fort sensibles, qui se retrouvèrent longtemps dans quelque pièce du costume, quand ce ne fut plus dans son ensemble même.

Pour notre dix-neuvième siècle et dans une société égalitaire où, le choix étant libre , C’est le goût personnel et professionnel des gens qui détermine, pour la plupart, leur physiono-

mie, ce genre d’études est plus compliqué ; il exige une observation plus étroite de l’être de l’homme, car depuis la révolution ce n’est plus, comme l’assurait l’ancien aphorisme : € l’habit qui fait l’homme, » mais bien « l’homme qui fait l’habit. » Debucourt, étudiant en quelque sorte sur la limite des deux mondes, gravant en 1787 et 1792 les élégances de la foule hantant le Palais-Royal, et réunissant en 1805 les éléments divers de l'habillement usuel, avait cette double bonne fortune d'artiste, d’avoir rencontré d’abord le spectacle d’une société corrômpue, mais d’un pittoresque dont sa pointe spirituelle a fait ressortir la grâce et le charme, puis de retrouver encore quelque peu de ce pittoresque des anciennes formules de la toilette, comme la culotte, la perruque poudrée; l’habit de couleurs variées, et de pouvoir en les mélangeant avec les modes du jour, composer cette foule qui se presse à la porte d’un riche.

L’original du sujet inférieur de notre planche, où l'artiste a groupé une foule de persofnages avec une invraisemblance un peu choquante dans sa simultanéité, est une de ces gravures coloriées dont la bourgeoisie de l'époque ornait ses salles à manger.

Le personnel en a été fourni à Debucourt (sauf quelques artisans dont l’industrie se rattache à la toilette) par 7 Almanach perpétuel des pauvres diables, paru en 1805. Ce recueil donne un état des gens qui, selon son auteur, composent cette classe; il y comprend : les peintres d'histoire et les musiciens ; les maîtres de langues, de mathématiques, de géographie et d’histoire ; les poètes, depuis le modeste auteur d’une eharade et d’un logogriphe, jusqu’à celui qui s'élève à la hauteur d’une tragédie; les historiens, les romanciers, les compilateurs, les traducteurs... À l’énumération de ces nécessiteux, il faut joindre les intrigants que de Jouy, l'Ærmite de la chaussée d'Antin, signalait quelques années plus tard comme encombrant chaque matin l’antichambre du riche. « Les uns se donnent pour d'illustres malheureux, victimes de la Révolution ; d’autres pour des plaideurs de distinction, revendiquant leurs dépouilles détenues par quelque famille puissante. Ici, ce sont des auteurs de découvertes, de martingales, de procédés infaillibles pour gagner à la loterie, qui tous n'ont besoin

que de légères avances... »

On voit avec quel dédain les auteurs du temps, pris d’ailleurs de compassion pour ce pauvre riche, confondaient volontiers des nécessiteux plus ou moins respectables avec les purs intrigants, et c’est à ce courant qu'il faut attribuer l’amalgame composant la vague humaine

qui vient battre la muraille du riche. de 1805.

On est dans la Chaussée-d’Antin, et il est environ dix heures du matin ; car, ainsi que le dit Mairant dans son T'out Paris en vaudevilles.. Pour voir lever le soleil, chez nous on se lève à dix heures, Quelques hommes ont déjà été reçus et sortent. Il y a quelques perruques de ci-devant, parmi eux. Un jeune homme qu'on entrevoit dans la cage de l'escalier, et qui semble de cette même farine, droit et ferme, s’apprête À monter. La beauté dans sa fleur et parée de toutes les hardiesses de la mode, accompagnée d’un cavalier en carrick élégant, est une solliciteuse qui, d'avance, est sûre de sa victoire. Puis vient à pas lents le poète, vêtu de noir, gouverné en proue par sa forte tête que semble supporter avec quelque peine un corps chétif. Il a dans sa main une épitre dédicatoire, et en poche un roman noir sur la vertu récompensée. Celui qui, le manteau sur l'épaule, un grand carton de documents antiques sous le bras, marche sur le même rang, est ou le statuaire ou le peintre des grands paravents héroïques, Sa superbe est de celles qui dénoncent l’élève de l’école de David ; du costume grec, porté le col nu et avec la sandale à lanières aux pieds, il ne Ini reste plus que la coiffure à l’Antinoüs et le manteau savamment drapé. La dame accompagnée de ses trois enfants, un de chaque côté d'elle, le troisième dans les bras d’une nourrice, est une mère de vingt-cinq à trente ans ; sa robe d’une

simplicité recherchée, mais que l’on ne saurait qualifier de sévère, n’est pas faite pour nuire à l’épanouissement de ses formes, dont on peut apprécier toutes les grâces. Cette dame à trop de bon goût pour se faire accompagner par son mari dans ses démarches, Entre la figure de cette mère coiffée en odalisque, et le bonnet de la nourrice fraîche et jolie, on apercoit la silhouette de l’exploiteur dans le rôle de la niaiserie, l’un des plus commodes pour l’homme fin qui sait abuser de la naïveté pour casser brutalement l’encensoir sur le nez des gens, On plante le haut tricorne de vieux modèle la pointe en avant par dessus les cheveux qui, néanmoins, persistent à paraître sur le front à la paysanne, on dit : Je demandons, et quand la détente est trop dure, limbécile pousse jusqu’au Monsigneu d'Antonio, oubliant et la révolution et l’ascension de l’ex-croquant auquel il s'adresse,

Après, viennent en une nouvelle rangée un musicien, un peintre de chevalet, un architecte, Le modulator a la prestance d’un maestro, l’habit bleu à boutons d’or, des breloques, du beau linge, de fins escarpins à boucles ; il est chargé de symphonies concertantes, de duos, de trios, de quatuors ; c’est peutêtre un italien de talent auquel il ne manque qu’un éditeur ; peut-être n’a-t-il de son compatriote Cherubini que sa célèbre amabilité. Le peintre qui apporte

22 NN LU po

Piel

PR LT rs CID

th & Bouvard, del

Out

une toile à vendre, en aidant sa marche sénile d’une haute canne qui semble l’appui-main de son travail, est-il un des fils de ce peintre montré par Jeaurat, ayant passé la bretelle et se mettant lui-même dans les brancards de la charrette à bras avec laquelle il opère son déménagement, c’est-à-dire le transport de son chevalet, de sa femme, de son chien et de son chat, ses élèves poussant le véhicule par derrière ? Éternels nécessiteux vieillissant comme ils ont vécu. N'est-ce pas plutôt, avec son habit d’un tendre vert-pomme, son jabot fourni, ses manchettes plissées, et surtout avec sa tête penchée, juvénile encore sous les rides, un de ces survivants du siècle dernier, attardé de la mode, ayant su adorablement casser les cruches et présenter adroïitement les cages désertées, maintenant tout dérouté avec ses minois, fussent-ils toujours chiffonnés avec la même prestesse, au milieu des héros d’'Homère ou d’Ossian dont les glaives semblent tirés contre lui. Les choses légères, quand elles seraient les plus gracieuses du monde, n’ont plus de place dans les appartements où l’on dispose des alcoves à l'étrusque. comme celle dont le long voisin du vieux peintre, l'architecte armé de ses lunettes, apporte le plan, la coupe, et l'élévation.

La série se complète par une suite de types variés, ébauches d’une certaine indécision, Il y a des jeunes gens et des hommes murs ; un faraud portant le bicorne à la Vintimille, crÂnement incliné de côté, se projetant en avant du visage; tel autre, type suranné, est coiffé du tricorne bas des temps passés, posé droit, en homme correct ; cet autre sent son provincial ; celui-ci, sans en avoir le rabat, présente une tête d’abbé ; son voisin, tête nue, n’affecte peut-être pas la jobarderie que son visage annonce, etc, etc. Le plus important de cette kyrielle secondaire, à en croire du moins son attitude, sa tête renversée et portée en saint-sacrement, sa jambe de danseur fermement tendue en avant, c’est celui qui apporte le recueil de ses valses morales, dédié aux amateurs de bals,

Un trio composé d’un bottier, d’un tailleur avec sa . toilette sous le bras, et d'un costumier intime, occupe um coin du tableau où ils se délectent à pr. duiser tabac offert par Furet, l’homme portant un tablier de valet de chambre convenant à sa besogne, co-

quettement coiffé de la perruque poudrée, en habit de soie de ton tendre, vêtement de fantaisie au revers rose, dont l’étoffe est rayée comme le sont ses bas ; chevalier du Printemps de la coulisse, dont le nom est indiqué sur la boîte qu’il tient sous le bras, avec cette mention que Furet, artiste chimiste renommé pour la toilette, fournit les corsets à ressorts, les bretelles élastiques pour les deux sexes, les maillots pour les faux mollets, toutes choses de son invention.

T’artiste coiffeur qui part en conduisant son tilbury, n’est pas de ceux qui attendent, Ils prennent chaque jour plus d'importance, dit le Journal de Paris du 24 octobre 1805 (1% brumaire an XIV), et depuis que nos dames ne portent plus de poudre, les coiffer est bien plus difficile que jadis; souvent telle Titus, telle Caracalla, qui paraît un effet du hasard et de la nature, où les cheveux semblent disposés avec négligence, sans apprêt, a exigé plus d’une heure de travail et de combinaisons à l'artiste. Ne fait pas qui veut, un épi antique ou un chou étrusque. Aussi les fameux, ceux qui prennent 12 fr. par cachet, font-ils mettre pour enseigne à leur boutique, non pas un tel, coiffeur, mais école de coiffure antique. Ce coïffeur qui a dans ses cartons des coiffures en tondu pour dames, des perruques à l'enfant pour les mères, se dirige vers l'hôtel de Mme Malvina Fricot,

La voiture du financier figure au fond de cette scène. Bonaparte avait rendu aux voitures bourgeoïises toute leur liberté et tout leur éclat. Il était devenu à la mode de les décorer d’un écusson, d'un manteau, ou d’un chiffre,

Quant aux affiches que Debucourt a pris soin de rendre lisibles (on les lit à la loupe dans notre réduction), elles donnent bien l’idée de l'humour un peu enfantin qui, à cette époque de médiocre liberté, rem: plaçait la satire et faisait le fond des Brunetiana.

Ces affiches annoncent, en dehors des ventes après Jaillite, des remèdes infaillibles, des fantasmagories une fête de nuit, rue de la Lune ; un rouge pour le teint, rue Poupée ; une maïson de prét, rue des J'uifs ; une découverte importante, nouveau cirage pour les bottes ; une réunion des plaisirs, bal, concert et feu d'artifice; glaces; restaurant chaud et froid; billards, etc., rue Vuide-Gousset,

Le suite des quinze figures d'hommes, costumés selon les modes successives de 1801 à 1805, qui occupe le haut de la planche, permet, sans entrer dans des détails que ne comporte pas

la dimension des figures, d'apprécier la marche constante du costume masculin vers la correction qui fait la règle du vêtement moderne. Le pantalon, tenu très court, commence à y faire son apparition dans le costume de ville élégant.

Ainsi qu’il est dit dans la notice de la pl. AH., Krance, XVIII: siècle , à propos des Merveilleuses et de l’Incroyable de leur compagnie en 1797, on voit, par les exemples présents, que l’étrangeté du goût qui dirigeait l’Incroyable cherchant dans le costume fashionable les aspects les plus disgracieux, et jusqu’à l'apparence de certaines infirmités, persistait non seulement en 1801 (voir les n° 1, 8, 4 et même le n° 2, ayant en main le lorgnon avec lequel on simulait la myopie), mais encore en 1803 (voir le faux bossu, n° 9).

Le Journal de Paris. montre que cette manie singulière durait encore en 1805. « Un homme à la mode doit avoir le dos rond et la figure carrée, la vue basse et la taille haute, la main courte et le pied long. Qui n’est pas ainsi constitué, s’abandonne aux artistes en crédit; c’est leur affaire ; dans deux jours, ils vous font ressembler au grand modèle. (28 novembre 1805.)

1801. — N°% 1. — Costume d’un jeune homme. . — Capote d’alpaga. 2, — Costume paré. : Habit brun savoyard, culotte abri- 3, — Costume du matin. cot.

. — Costume parisien. ; Costume parisien.

. — Mise d’un jeune homme. Costume négligé d’un jeune 1803. — N% 6, Costume habillé. homme, — ; Redingote à l’écuyère. Gilet en | 1805. — N°% 11, — Costume parisien. duvet de cygne. — 14. — Costume parisien.

Costume parisien. Ces figures sont extraites du Journal des dames & Costume français, mode anglaise, des modes.

Ouvrages consultés : L'art du XVIII siècle, Debucourt, par MM. de Goncourt. — La Mésangère, Journal des dames et des modes. — Delécluze, Louis David, son école et son temps, 1855. — De Jouy, l'Ermite de la chaussée d’Antin, 1812-1814. — Prud'homme, Miroir de l’ancien et du nouveau Paris, 1807. — Æ4 parmi les feuilles publiques : Le Journal des Débats ; Le Journal de Paris; La Semaine ou le Souvenir hebdomadaire : L'Observateur français.

BT

SUÈDE

Page 1