‹ Le costume historique (volume 3)Chapitre 105 sur 173 · COSTUMES USUELS · texte numérisé non relu

COSTUMES USUELS

NÉ 1229826, "8-et19; N° 6 et 9.

S codr ari d’Albanie). NE :

Gore PEU (Boutart: d'Alhane) Dame musulmane ; costume d'intérieur et de vill . No Hodja. N'% 4 et 7.

N° 2 et 8.

Berger et paysanne de Malissor.

Dame chrétienne ; costume d’intérieur et de ville.

Prêtre chrétien. Paysanne chrétienne de Matefré.

Ces exemples proviennent du vilayet de Prisrend (Prisrendi, Perserin ou Perzerim) et Skodra, dont les deux gouvernements comprenaient encore en 1873, époque où ces types ont été photographiés, l’ancienne Mœsie supérieure et la haute Albanie.

Les anciens Grecs connurent peu l’intérieur de ces contrées, que les rapides incursions des Scythes rendaient redoutables, et même après que la Mœsie eût été, de même que la Dacie et la Valachie, réunie sous Trajan à l'empire romain, ces provinces formèrent, de ce côté, la partie extrême et imparfaitement assimilée de l'empire.

C’est une singularité historique que le fait de cette barrière danubienne arrétant jadis non seulement les armes des Grecs et des Romains, mais aussi leur civilisation et rebelle à leurs arts mêmes, si facilement envahissants sur tant d’autres points. Cette singularité est d'autant plus à remarquer que, dans les temps plus rapprochés de nous, malgré le voisinage du Turc, du Méridional oriental, et malgré la propagation de l’islamisme qui, sur le littoral du Danube inférieur, partage la population en nombre à peu près égal, malgré même la communion d'intérêts qu'ils ont avec ceux du Midi, professant le culte chrétien orthodoxe, les Slaves du sud sont restés eux-mêmes depuis qu’on les connaît.

En examinant de près ce problème historique, on attribue aujourd’hui la puissance de cette résistance à l’antériorité de la civilisation que ces peuples représentent; les modes de leurs arts populaires y seraient étroitement liés. Les broderies et Îles vêtements tapissés slavons ont été vivement remarqués à la récente exposition universelle de Paris ; le goût moderne si fin, si mesuré, s’est laissé charmer par des productions dont les moyens primitifs, élémentaires, procurent des résultats qui égalent et souvent dépassent les meilleurs effets décoratifs des plus savantes industries. Il n’y a guère de hasards assez constants pour que, depuis les échantillons produits, allant des XIII° et XIV° siècles jusqu’à ceux datant de nos jours, exécutés par des mains de paysans, on puisse attribuer l’unité, les franches et heureuses harmonies, le caractère enfin de ces productions anciennes et modernes à la seule succession d’inspirations individuelles qui n’auraient point eu de guide. Nous avons voulu savoir ce que l’on pensait de ces choses là où elles se font; or, l’origine à laquelle les investigateurs modernes semblent généralement d’accord pour les faire remonter paraît si intéressante, et la connaissance peut en être si utile aux artistes, puisque l’art populaire des Slaves du sud aurait pris ses racines dans les arts des civilisations-mères de la vieille Asie, que nous n’hésitons pas à résumer, quoiqu'il faille remonter haut, les preuves historiques et morales que les écrivains ont accumulées sur ce sujet.

On savait par le témoignage d’'Hérodote que, quoique comprises dans les tribus scythiques, les hordes sarmates, les Slavoniens (nom qu’ils se donnaient eux-mêmes) en avaient toujours été distincts. On savait encore par lui qu'après avoir été un peuple nomade, c’est-àdire pasteur, errant selon le besoin de ses troupeaux, les Slavoniens devinrent agriculteurs, lorsque, chassés de l’Asie centrale par ceux du nord-est, les Massagètes, et arrivés au nord du Pont-Euxin, la fertilité du sol les détermina à s’y fixer. Enfin, ce que l’on connaissait encore, C’est que, chassés de nouveau vers les IT° et ITI° siècles de l’ère moderne, les Slaves du sud entraient en Europe pour y demeurer. Voici maintenant quel aurait été leur point de départ. Les ethnologues reconnaissent sans hésitation dans le type du Slave pur le sang arien, condensation supérieure de races primitives qui se serait produite, selon des probabilités acceptées, vers le point central du continent asiatique. Sorties de la Bactriane à des époques préhistoriques, ce serait en marchant d’un pas inégal dans la direction de l’Europe que les populations ariennes se seraient trouvées dispersées. Ce serait ainsi que les quatorze tribus des Pélasges, selon Théopompe, cité par Strabon, passant par l'Asie Mineure, et s’imprégnant, chemin faisant, de sang sémitique, seraient arrivées en Grèce. Les Slaves auraient pris par le nord de la mer Caspienne et du Pont-Euxin.

A cet historique de leur marche, on ajoute que depuis qu’on les connaît, les Slaves du sud sont d'autant plus facilement restés semblables à eux-mêmes que, venus par les steppes centrales de l'Asie et ayant toujours vécu loin des grands océans, ils avaient plus de chances que beaucoup d’autres de conserver intégralement leurs traditions ; que le Slave du sud a tous les caractères physiques et moraux de l’homme de la plaine, et que la ténacité, la persistance

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que montre presque partout l’homme de la terre, est surtout le propre du paysan de la vieille terre asiatique.

Ceci nous amène à esquisser les mœurs de ces populations, à en indiquer le caractère général, puisqu'on a lié les deux questions par des observations fort ingénieuses (1).

La famille est une association ayant son chef élu; on travaille les terres en commun; pertes et gains sont partagés. Grand-père, père, fils, petits-fils, cousins, restent ensemble, chaque couple marié ayant sa chambre particulière dans la maison. C’est une réduction de l’antique tribu comptant parfois une centaine de membres et même davantage. On prend le repas en commun, les femmes debout derrière les hommes assis; les enfants dans une autre pièce. L'existence est rude, les femmes sont surchargées de travaux ; ce sont-elles qui tissent et confectionnent toutes les pièces du costume des gens de la maison. Levées en hiver à trois heures du matin, rassemblées dans la pièce commune , elles y tissent jusqu'au jour. Lorsqu’elles portent sur leur tête le lourd panier qui contient le repas des travailleurs des champs, elles s'occupent encore de la filasse ; et le soir, à la veillée de chaque journée, qui se passe tour à tour dans les maisons amies, on tisse de nouveau et on brode les fins canevas. Les mères transmettent à leurs filles les recettes pour la pureté et la solidité des teintures, les instruisent à en faire l’application selon la nature des tissus ou le genre des dessins, et les initient au secret des harmonies de la couleur. Toutes ces choses transmises s’infusent si heureusement dans le sang de cette race, qu’il n’est pas rare de voir sortir de mains et de têtes d'enfants de quinze ans de nombreux et nouveaux modèles, chacun d’un dessin différent, quoique tous empreints du caractère consacré.

Ce qui est non moins remarquable que la production sortant de leurs mains, c’est de voir de quelle façon légère ces femmes accomplissent leurs travaux. Purs artistes de sentiment, accessibles par dessus tout aux deux harmonies-sœurs, celle du son musical et celle de la couleur, elles font marcher ensemble le chant et la broderie.

Quant à la source primitive de cet art des Slaves du sud, resté si indépendant et si original, et qu’ils n’ont pu emprunter aux rudes populations qui les avoisinaient au nord ou à l’est, il est permis de la chercher dans l'Orient assyrien ou médique, que plus d’une incursion heureuse fit à certaines époques leur tributaire. (Voir Maspero; Histoire ancienne des peuples de l'Orient, Paris, 1876.)

En somme, que ces types aient été acquis par les armes ou aient été procurés par le voisinage et les affinités de races (les Mèdes, par exemple, qui s’appelaient eux-mêmes Aryas, étant les congénères des Slavoniens) peu importe au fond. Ce point de départ nous paraît si intéressant que nous avons dû le signaler, puisqu'il en résulterait que l’on trouve dans

(1) Nous empruntons ces détails au très intéressant opuscule, publié à l’occasion de l'Exposition universelle de 1878, sous le titre : d'Agram-Croatie, tiré d’une notice allemande de M. Félix Lay, sur la civilisation des Slaves méridionaux, imprimée à Hanau en 1872; opuscule suivi depuis d’un ouvrage plus étendu, intitulé : Ornamente sudslavischer u. nationaler Haus u. Kunst Industrie; Wien.

les ornementations slavonnes le moyen de suppléer sans trop de risques, à ce que la sculpture de la haute antiquité asiatique ne peut donner seule, c’est-à-dire, la nature même, la délicatesse, la franchise de ton et l'harmonie puissante de parures usuelles remontant aux « temps les plus éloignés.

Quant à l’art des Slaves du sud, exercé par des mains populaires, il révèle un peuple doué de qualités exceptionnelles. Avoir su, sans sortir du cycle de leur tradition, sans rien emprunter au dehors, constamment rajeunir avec une mesure parfaite, un goût sûr, un charme nouveau, de vieilles formules, c’est assurément une chose rare et digne de remarque. Cette facilité à varier sans cesse un thème consacré rapproche des grandes facultés des Grecs les heureuses facultés de l’humble paysan de la Slavie méridionale.

C’est dans les vêtements tapissés, les broderies en couleurs et en soie métallique, en point de marque et autres, ainsi que dans leur orfèvrerie-joaillerie, que les traditions slaves paraissent appartenir à la plus haute antiquité. Quant aux dessins en applique, à l’aide de bandes en ton tranché, l’origine en remonte à l'usage de recouvrir les coutures des vêtements de peau. On ne les rencontre guère dans les monuments de haute antiquité.

La toile fine et très solide, que l’on rehausse de dessins coloriés en points de tapisserie et de’ ‘chainétte, offre un des plus fins canevas de la terre. Les broderies sont toujours régulièrement @rdonnées. Le rayé simple, le mille-raies, le croisé, appelé communément à l’écossaise, dont on décore certaines soieries ou cotonnades, sont de vieilles formules asiatiques, employées fréquemment pour les tabliers en Bulgarie et en Roumanie (voir pl. Turquie d’Eu-

rope : la Coupe) ; on les trouve dans les peintures du Térence du Vatican, représentant les

Barbares.

Quant aux vêtements en tapisserie, notre n° 7, le costume de la paysanne de Malissor, parle de lui-même : il est difficile d’en rencontrer d’un plus beau caractère, On y compte, paraît-il, vingt-neuf pièces, ayant chacune une destination définie : le gueuchluk, ou corsage colant; le dubliten, jupe raide, sans un pli; le {blier ; le terba, sac à ouvrage ; les bas, montant jusqu’à mi-cuisses, épais et forts. D’ordinaire, on n’y joint pas de chaussures, ces bas chauds en tenant lieu. Enfin, la dernière pièce de ces tapisseries, faites toutes en laine de premier choix et ornées de dessins ouvragés, est la ceinture frangée, maintenue par une seconde ceinture en galon d’or, fermée par une boucle d'argent, finement travaillée. Les sequins de la coiffure, entremélés de chaïnettes, descendent jusqu'aux yeux. L’ample bachlik qui la couvre et tombe sur l’épaule est un châle brodé d’or. L'oustrougha, le manteau jeté sur l'épaule, est plus simple et frangé; il.est agrafé par un chaprass, formé de pièces d'argent réunies par des plaques d’orfèvrerie épaisses én repoussé. Cette paysanne de Malissor est une de celles qui confectionnent chez elles des tapis pour la vente; elle tient

d’une main l’étui de ses ciseaux, de l’autre, son sac à ouvr age. C’est de ses gfopres mains que sont sorties toutes les pièces de son costume. Le

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Le berger de Malissor, n° 4, est vêtu en peau d’agneaux à peine nés ; des passementeries et broderies de soie noire dissimulent toutes les coutures. Un chatvar (caleçon), un entari (veste) presque collants; une large et épaisse ceinture de laine; des bas de laine; des icharyk, la chaussure que. le paysan fabrique, en général, lui-même ; et enfin le fez droit avec le puckul de soie, composent ce costume de pasteur. Il a à Ja ceinture un petit sac en forme de cartouchière et les deux duduk (flûtes) qui lui servent à charmer ses loisirs,

Enfin, le n° 5, une chrétienne de Matefré, complète la série des costumes de nos paysans bulgares. Celle-ci porte une coiffure ornée de monnaies et de plaques de métal avec un couvre-nuque pouvant être ramené par devant; sa chemise de laine est décorée de broderies en bordures d’un beau caractère; le court tablier, très typique, est en tapisserie; ses paboudy ont des houppes en rosette; elle a des boucles d'oreilles. Ces deux femmes, n% 7 et 5, ne portent ni l’une ni l’autre le large caleçon, le chalvar. Les Bulgares, en général, n’en font pas usage, et, pour la plupart, ne mettent même pas de bas. D’habitude, les femmes des cultivateurs, vêtues seulement d’une chemise et du tablier, chaussent leurs pieds nus, pour sortir de la maison, simplement de la pantoufle en cuir rouge ou noir, ou d’une chaussure en feutre, si le terrain le permet. Le Bulgare laboureur, jardinier, habillé de peau de mouton, ôte d'ordinaire sa veste pour travailler, ne gardant que son pantalon. Son manteau ne lui sert guère que lorsqu'il va à la ville. (La planche Turquie d'Europe, au signe de la Coupe, offre, sous les n°5 6, 8, 4, 3,7 et 9, des exemples de costumes bulgares. )

Ainsi qu’on peut le voir, c’est en usant d’une ordonnance régulière, d’un dessin à répartitions claires, souvent en bandes, et en employant presque toujours les tons dans. leur franchise, que les Slaves du sud, ornant à peu près toutes les pièces de leur vêtement, obtiennent leur décor. Les vêtements de ceux qui suivent le mode plus méridional sont d’une autre nature : les étoffes sont unies, ou, lorsqu'elles sont ornées, ce qui est très fréquent chez les femmes, on n’emploie guère pour les grandes pièces de l’habit que des broderies d’un ton unique, dont le dessin abondant, savamment compliqué, offre une combinaison d’arabesques formant réseau. Cette décoration couvre en général le vêtement tout entier, mais parfois seulement une partie (voir n°2); des fleurs brochées, peintes, tissées où imprimées, de goût persan, se voient sur les chalvars, les mouchoirs, les serviettes, les écharpes portées par les femmes ; mais le genre est si facilement reconnaissable qu’il est inutile d’insister.

Le Hodja, n° 1, a un costume ample, large, confortable, de drap solide. Sa coiffure est un fez à gros gland, entouré du saryk blanc; un mintan de coton imprimé lui couvre la poitrine; le gilet sans manches est garni de gros boutons coupés à facettes, en passementerie ; ceinture de châle; chalvar de drap; le dolama sans manches, tombant jusqu'aux pieds, est recouvert par le binich; enfin, la chaussure mest et les paboudy en maroquin complètent ce costume. Les manches du mintan laissent passer, en forme, de manchettes, l'extrémité d’une chemise de lin fin, dentelée sur les bords.

Le prêtre chrétien, n° 3, n’a pas même le kalpak traditionnel de la profession. Son cos-

tume est celui d’un bourgeois arnaute : le fez; chemise de soie cuite, dite bourundjuk; gilet croisé; chalvar d’étoffe lustrée, à mille plis; ceinture en laine; bas soigneusement tirés; pour chaussure, le yéméni; son pardessus à manches est le dubbé.

Les chrétiennes représentées sous les n° 2 et 8 portent le caleçon ample, comme les musulmanes ; il n’y a que les Bulgares qui ne l’aient pas adopté. Ces deux exemples représentent la même dame en costume d'intérieur et en tenue de ville. La coiffure d'intérieur qui, de face, a l'apparence d’un mortier, est une simple serviette de coton, brodée de soïe et d’or, entourée d’un épais galon. Boucles d'oreilles en filigrane d’argent ; collier de même, aboutissant à une croix renfermant des reliques; chemise en bourundjuk, retenue sur la poitrine par des boutons et des épingles d'argent; large ceinture d’orfèvrerie posée sur une autre de gaze, fixant à la taille le chalvar en étoffe mince et lustrée, à plis cassants, miroitants ; paboud) largement échancrés, relevés au bout; manches de la chemise en jabots plissés couvrant la moitié de la main; long djubbé sans manches, tombant carrément, garni de boutons seTTés en forme de grelots. Pour aller en ville, on ajoute le manteau de drap à manches flottantes (voir n° 2), avec revers et capuchon, et le voile de mousseline, rarement fermé, plus souvent noué sous le menton.

Les n° 6 et 9 représentent une dame musulmane de Skodra, en costume d'intérieur et en tenue de ville. La coiffure est une espèce de casque en étoffe tissée d’or, surmonté d’une aiorette d'orfévrerie vissée sur une épaisse plaque d'argent finement travaillée ; le front est bordé d’une triple rangée de sequins suspéndus à des chaïnettes tenant au casque; les plus longues de ces chaînettes relient la coiffure à un poitrinal formé par les rangs multipliés de monnaies d’or et d'argent ; la chemise en bourundjuk, couvrant seule les seins, est transparente; l’entari de soie brochée est taïlladé aux manches; le djubbé, sans manches, descend à mi-jambes ; entari et djubbé laissent la poitrine à découvert ; c’est dans une boutonnière de ce dernier vêtement que l’on passe, pour la montre, le mouchoir de linon, brodé aux quatre coins de fleurons d’or; il en est de même pour la serviette de coton pelucheux, à sextuple étages de broderies en soie de couleur entremêlées de paillettes, que l’on porte à la ceinture; cette dernière est un épais tissu de fils d’or et de soie, frangé de tresses terminées en houppe; bas blancs; paboudj en velours, ornements en feuillages d’or et fleurettes en perles fines. Pour sortir, on dévisse l’aigrette du casque, le tépélik, afin de jeter sur sa tête le féradjÿè, le manteau, dont on s’affuble comme d’une vaste cape; on le ramène avec soin sur le visage à la rencontre d’un passant d’un autre sexe.

(Le dessin des personnages est emprunté aux photographies des Costumes populaires de la « Turquie, ouvrage publié à Constantinople par P. Sebah, sous le patronage de la Commission impériale de l'Exposition de 1873, à Vienne; et les détails du costume, ainsi que la coloration, sont d'après les modèles en nature exposés par l'Union centrale des beaux-arts 4 appliqués à l'industrie, musée du Costume, 1874.)

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