‹ Le costume historique (volume 3)Chapitre 172 sur 173 · MOBILIER RUSTIQUE. — LE BAHUT OÙ L’ARCHE EN BRETAGNE · texte numérisé non relu

MOBILIER RUSTIQUE. — LE BAHUT OÙ L’ARCHE EN BRETAGNE

La nature primitive du bahut, bahu, bahur, fut d’être un coffre transportable. Viollet-le- Duc le dépeint comme un coffre de bois à enveloppes d’osier recouvertes de peau de vache, renfermant des effets d’habillement et tous les objets nécessaires en voyage. Le bahut devint avec le temps un meuble fixe où l’on renfermait des habits, de l'argent, du linge, des objet précieux ; il servait au besoin de table ou de banc, et figurait toujours avec le lit et l’armoire dans les pièces principales du mobilier privé des gens riches, comme des plus humbles particuliers. Le nom de bahut fut cependant conservé aux coffres de voyage jusqu'à la fin du quinzième siècle, rappelant ainsi le caractère originel de ce meuble domestique. Le général Daumas, rencontrant le bahut sous la tente arabe, a fait heureusement ressortir comment ce meuble, de beaucoup le plus usuel au moyen âge, fut conçu par des nomades.

« Le seul meuble qu’il y ait dans chaque tente, c’est un senndouk, grand coffre solide, plus ou moins incrusté de cuivre, qui, chez les riches, sert à enfermer les étoffes précieuses, les titres, les papiers importants ou les bijoux que les femmes ne peuvent emporter sur elles. Ce coffre, arche de famille, est fait de manière à pouvoir être jeté rapidement sur les bêtes de somme en cas de départ précipité. Il n’y a pas si longtemps qu’en France le paysan n’avait guère d'autre meuble à lui. Le colon, le fermier non possesseur de terre, quoique attaché au sol par contrat, n'avait pas d’autre fortune que son arche ou bahut, grand coffre, et souvent peu rempli, qui contenait son avoir.

Les manuscrits de quelques coutumes du quinzième siècle présentent une série de miniatures qui accompagnent les différents textes de la loi ; toutes les fois qu’à l’occasion de bail, de colonage, de cheptel, de saisie, de saisie surtout, il y a des paysans à représenter, le peintre a mis à côté d'eux le coffre rustique; c’est le seul meuble légal du vilain.

Entrez encore aujourd’hui chez certains métayers, en Vendée et en Bretagne; au pied du lit drapé de serge verte, entre le foyer où pend un fusil, et le poteau où le berceau s’appuie, vous verrez l'arche, c’esb le mot consacré : elle sert de marchepied au lit; le maître seul s’assied dessus ; elle se transmet par héritage. »

Le meuble unique chez l'Arabe, jamais attaché au sol, restant chez les peuples nomades l'éternelle expression de la vie errante, et le coffre de voyage qui fut le meuble de l’ancien colon non encore propriétaire du sol, sont peut-être une seule et même chose. Qu’après sa prise de possession du sol, le paysan breton conserve toujours son bahut dans sa forme primitive, devenue sans objet, cette persévérance est le fait de ces habitudes traditionnelles pour lesquelles les Armoricains montrent tant d’attachement: la tradition ici est peutêtre singulièrement ancienne, et il n’est pas invraisemblable que le Celtique, dans ses migrations, ait apporté son coffre avec lui. Le senndouk arabe et l’arche bretonne pourraient bien avoir, en ce cas, la même origine asiatique.

Les deux exemples de la décoration du bahut, qui figurent ici, réunissent à une ornementation de caractère ancien quelques figures naïves dont les costumes rudimentaires appartiennent au plus tôt à la fin du seizième siècle, mais plus vraisemblablement à la première moitié du dix-septième. Les entrelacs rappellent ceux du genre celtique; la flore, qui se joue dans quelques panneaux, est reproduite avec ses projections naturelles, conformément aux principes que les Bretons observent dans les broderies de leurs vêtements. La tendance au naturalisme est de haute antiquité chez les Celtes ; elle est signalée comme une des marques de leur race par certains observateurs modernes. Les figures qui, dans le bahut inférieur, forment une espèce de scène, rappellent dans leur naïveté, qui n’est pas sans esprit, certains bas-reliefs des monuments mexicains.

La décoration de ces meubles massifs, œuvres de charpentiers, montre l'amour que le Breton ressent pour son arche. Si l’on ignorait l’origine celtique de l’Armoricain, on peut dire que l’ornementation de meubles aussi rustiques décèlerait à elle seule sa provenance asiatique. Il y a là tels panneaux dont, non seulement la combinaison égale les meilleurs dessins byzantins et arabes, mais dont la sage physionomie, de finesse et de richesse orientale sous quelques légers caprices, est tout à fait frappante.

Documents photographiques.

Voir pour le texte : La Vie arabe et la société musulmane, par le général Daumas. — Viollet-le-Duc, Dictionnaire raisonné du mobilier.

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