MOBILIER. — L'ORGUE
L’armoire représentée, d’une hauteur de 3 mètres, sur 1"90 de largeur, est un de ces meubles où l'importance du travail surpasse de beaucoup la matière. Elle offre l’ensemble d’une façade architecturale à deux étages, le couronnement figurant un troisième étage de fenêtres de combles. C’est assurément un des plus beaux spécimens de la menuiserie de la fin du XVI° siècle. Les Allemands le datent de 1580 à 1620. Le couronnement de cette armoire, nous devons le dire, n’a pas la valeur de ses parties pleines. Le maître qui en a composé l’ensemble primitif a bien pu s’arrêter à la ligne droite de la corniche supérieure, comme on la voit à l’armoire de la planche ayant pour signe le Thermomètre, appartenant à une époque légèrement postérieure. [1 n’y a peut-être là qu’une addition d’ouvrier, et une trace des tâtonnements auxquels donnèrent lieu certaines innovations survenues dans l'Italie contemporaine. Car il est indifférent que ce meuble soit ou non sorti de mains allemandes ; il est complétement du caractère italien de son époque. On n’en était plus alors, dans l’architecture, à la sévérité de Palladio, et les meubles se ressentaient assez heureusement de ce que l’on enlevait à la nudité et à la monotonie qui pouvait résulter de cette sévérité, particulièrement en ce qui concerne la superposition d'ordres différents sur une même façade, ainsi que le fit pratiquer Jacques de la Porte, qui ne craignit point de modifier les plans de Vignole, son maître, pour laisser de lui-même un souvenir personnel (Gaïlhabaud, Monuments anciens et modernes ; Paris, Didot, 1870). L'innovation principale de Jacques de la Porte, usant, dans l'achèvement du Gésu, de la superposition d’ordres différents, et des ailerons qui prévalurent dans l'architecture du XVIIT® siècle, fut donc utile aux meubles conçus comme notre armoire, c’est-à-dire offrant des réductions architectoniques. Elle leur procura, dans les détails, une diversité qui les rendait plus attrayants. Son ornementation, quelque peu touffue, fut de moins bon goût, et c’est à son imitation, d’ailleurs maladroiïte, qu’il convient d'attribuer les lourdes fioritures qui s’étalent au haut d’un meuble dont toutes les autres parties sont si sagement réglées. D'ailleurs, il porte pleinement le cachet de son époque. Cette armoire à quatre portes est en bois de haute futaie, madré. Jamais la carrelette d'Allemagne, le trusquin d'assemblage, la scie à cheville, n’ont été employés avec plus de dextérité à un meilleur ouvrage de franche menuiserie.
L’orgue de chapelle est une œuvre d’un ordre plus élevé et d’une époque antérieure, Avec ses fins pilastres, l’arcade de ses cintres tronqués ou surbaissés, sa riche frise, l’ornementation de cet instrument appartient à la première partie du XVI° siècle, et peut être considérée comme l’œuvre d’un véritable artiste. Ce meuble est aussi de style italien, et se rapproche du faire des maîtres de ce pays. Sort-il de la main d’un d’entre eux ? on s’est souvent trompé sous ce rapport. Le tombeau de Louis XIT, à Saint-Denis, longtemps attribué au Florentin Paul-Ponce Trebatti, est de Jean Juste, sculpteur français. Nous ignorons si cet orgue, avec son Caractère italien, n’est pas sorti des mains d’un Allemand, mais c’est à coup sûr un des meubles les plus élégants que comporte le genre.
Nous n'avons rien à ajouter sur l’instrument lui-même. L'invention des orgues est aussi ancienne que leur mécanisme est ingénieux; les Grecs l’appelaient doyavov, l'instrument par excellence. L’instrument à plusieurs têtes, inventé par Pallas, dont Claudien comparait, chez les Romains, les voix innombrables « à une moisson d’airain, » l’organum hydraulique, à
soufflets, existait même à Jérusalem, où saint Jérôme rapporte qu’on l'entendait à mille pas de distance. Les orgues ne furent transportées dans les basiliques chrétiennes qu'après
leur disparition des fêtes et des spectacles du paganisme. Chez les anciens, l’Aydraule, où la pression de l’air dans les tuyaux avait lieu par l'impulsion de l’eau, était employée dans les grandes enceintes, au cirque et dans les théâtres. Cet usage profane en fit rejeter l'emploi par les Pères de l’Église. On ne le trouve réellement consacré dans le temple chrétien qu’en l'année 660, par suite d’un décret du pape Vitalien, quoique Venantius Fortunatus en eût préconisé l’excellence, pour accompagner les chants religieux, dès la fin du V° siècle. Un des plus célèbres instruments de ce genre fut l'orgue envoyé par Constantin Copronyme au roi des Francs, Pépin, dans le VITI° siècle. On tient que c’est à l'orgue que fut dû, dans les temps modernes, le développement de l'harmonie, cet instrument se prêtant plus que tout autre à combiner, avec plénitude et durée, plusieurs sons ensemble. Les Francesco Landino, Cieco où l'Aveugle, Squarcia Lupo, Antonio degli Organi, furent célèbres, du XIV° au X V° siècle, à Venise comme à Florence, ainsi que le devinrent, après eux, Milleville, un Français, qui suivit en Italie la duchesse Renée de France, fille de Louis XIT; Aranxo, organiste de Séville; John Bull, organiste de la reine Élisabeth. On sait l'immense réputation acquise par Frescobaldi, organiste de Saint-Pierre de Rome, dès le commencement du XVII® siècle (Balni, Sloria di Palestrina).
On doit considérer le type de notre petit orgue comme un meuble, qui se rencontrait fréquemment dans les grandes maisons, et l’on doit tenir aussi pour fort probable que les instruments de ce genre sortaient, surtout pendant la majeure partie du XVI° siècle, des fabriques italiennes.
(Cet orque appartient à M. J. G. Schweïzerin, de Stuttgart. L'armoire provient de Munich. L'un et l'autre sont reproduits d'après des documents photographiques.)
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