INTÉRIEUR D’UNE HABITATION KABYLE. — L’INDUSTRIE. LES TATOUAGES
(PLANCHE DOUBLE
Les habitations kabyles sont construites tantôt en pierres, tantôt en briques; parfois les matériaux proviennent des éclats du rocher sur lequel elles sont assises, ainsi qu’on le pratique sur le monticule de Moknia, à l'entrée du Djurjura, où l’on fait la toiture avec de grands morceaux de liège, chargés de pierre pour empêcher la prise du vent.
En général, le gourbi, construit sans aucun principe d'architecture, n’est qu’une cabane en charpente, couverte en lattis, dont les murs sont en pisé, le mapalia des Romains. Beaucoup sont crénelés et garnis de meurtrières, motivées par des haïnes héréditaires et des divisions intestines. Le gourbi se compose d’une seule pièce, à peine élevée au-dessus du sol, et n’a pas de fenêtre; la porte est la seule ouverture; il n’y a pas de cheminée, mais une simple excavation dans la terre pour le feu de cuisine. Cette unique pièce sert de logis à neuf ou dix personnes; le bétail, la vache, les chèvres, l’âne, les moutons, y ont leur place; on y emmagasine les grains, les olives, les figues, dans de grands vaisseaux de terre : les uns
droits où l’on serre les olives, les autres de plus grande capacité, larges à la base et se rétré- cissant vers le haut; ces jarres sont posées sur un large soubassement dans lequel la bergerie est aménagée. L’étable est installée dans un coin. Les gens couchent à terre, sur le sol nu, rarement adouci par une natte. Il y a cependant des sybarites qui, pour éviter de s'étendre sur un sol humide, souillé d’ordures, établissent une soupente au-dessus de l’étable; cette chambre à coucher aérienne, dont le plancher est recouvert de quelques poignées de foin, est bordée prudemment par un garde-fou en maçonnerie; on y accède en montant sur la bergerie, et en passant derrière les grands vases (voir le sujet supérieur, à gauche de la planche.) Le mobilier ne se compose que d’ustensiles semés un peu partout, à l'aventure; sauf, en
effet, les cuillers de bois, toujours mises en place dans une espèce de crémaillère fixée au mur en soubassement, on trouve de côté et d’autre des vases de bois, de terre, écuelles, amphores, burettes, grands plats, pour le lait, l’eau, le miel, ete.; tous gisent à terre avec le moulin à main servant à moudre le blé ou le maïs pour le couscoussou; la balance est suspendue à un appentis; des claies pour le séchage des figues vont d’une traverse à l’autre dans les combles.
Nous représentons cet intérieur sous deux faces, afin de donner une idée aussi complète que possible d’une pareille installation qui, au dehors, comprend une cour peu spacieuse, commune à plusieurs maisons dont elle est l’unique accès. En général, cette cour est remplie d’immondices.
Telle est la demeure fixe où le Kabyle mène la vie sédentaire, dans de hauts villages, dont quelques-uns ont des proportions de villes, en regard de ses anciens maîtres, continuant l'existence des nomades et vivant encore sous la tente pastorale,
Nous avons parlé, dans la notice de la planche ayant pour signe le Canif, du rôle des femmes dans la société kabyle, de leur liberté relative, du respect qu’elles inspirent souvent malgré leur état habituel d’infériorité : il n’y a donc pas lieu d’y revenir ici. Il ne sera pas toutefois hors de propos d'indiquer la constitution du village kabyle, car son organisation sociale semble contribuer puissamment à l’attachement que fait éprouver à ce demi-civilisé
sa demeure si rustique, cabane, resserre, étable, ressemblant beaucoup, si elle n’est absolu- . ment identique, à celle où l’Evangile place la naissance du Christ, étable où se trouvent
encore le bœuf et l’âne de l’abri rayonnant de Bethléem.
Le village kabyle, ou déhera, est formé par la réunion de plusieurs familles, 4haroubas, dont chacune choisit parmi ses membres un représentant au conseil municipal; un dhaman, qui, au besoin, sert de caution pour chacun des siens; un owkil, gérant la caisse commune alimentée par les droits perçus pour les mariages, les naissances, les morts, et grossie par les amendes. L'autorité est exercée par un amin, choisi à l'élection et à tour de rôle dans chaque kharouba. Ce chef veille à l’exécution des kanoun, ou canons qui ne sont autres que l'énoncé des coutumes en usage de temps immémorial en Kabylie; le seul code en vigueur est le koran, et tous les délits se résolvent en grotios ou amendes. Dans chaque déhéra est établi un /aleb ou maître d'école, qui est l’iman de la mosquée ; tout village possède ainsi son temple et son école. Cette mosquée est, en général, la plus belle maison de l'endroit, et sert d’hôtellerie aux voyageurs; elle est entretenue et les voyageurs y sont défrayés aux frais des habitants.
Le Kabyle industrieux, qui montre tant d’incurie dans la disposition de sa demeure, centre d’insalubrité où règne une saleté affreuse contribuant à perpétuer des maladies héréditaires, esb si profondément attaché aux anciennes coutumes qu'il ne paraît nullement se préoccuper des améliorations que pourrait recevoir son intérieur. Tiède musulman, mais fort superstitieux , il accepte certains maux avec la fatalité orientale, et il semble que chez lui il se plaise surtout à pouvoir contempler d’un seul coup d’œil tout ce qui lui est le plus cher : sa
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réserve alimentaire, ses bestiaux, sa monture, ses gens. D'ailleurs il ne séjourne guère à la maison ; le travail productif qui, dans ses goûts, occupe le premier rang, le retient presque constamment au dehors où, heureusement, il vit dans un air salubre. Dans les plaines, il est laboureur, pasteur, toujours au champ; sur les pentes des montagnes, il est jardinier, passant sa vie au milieu des vergers; c’est là qu’il cultive l'olivier, pour fournir aux innombrables pressoirs exprimant sans cesse les flots d'huile qui se répandent sur un espace cent fois plus grand que celui occupé par la Kabylie, des limites de la province d'Alger à la régence de Tunis, et de la Méditerranée au pays des noirs. C’est sur les mêmes marchés éloïgnés, que les immenses provisions de fruits, entassées annuellement dâns chaque village, dans chaque maison, trouvent aussi leur écoulement. Ces produits sont principalement dûs au travail des femmes ; ce sont elles qui cultivent à peu près exclusivement les arbres fruitiers, et c’est surtout par leur labeur que laisance, et même l’opulence, entrent à la maison.
Cette aisance se traduit par quelque achat fait au colporteur israélite qui apporte les fantaisies algériennes, ou par l'invitation à un orfèvre ambulant de s'installer devant la maison pour fabriquer quelques objets sur commande. C’est un spectacle intéressant que celui de cet atelier en plein vent, installé et fonctionnant à merveille avec une incroyable rapidité. Ce sont surtout les Beni-Yeni qui, allant par couple de village en village, arrivent un jour offrir leurs services. Tout l’attirail est dans un sac en peau de bouc. Sont-ils requis, on déballe devant la porte du client le sac qui devient le soufflet de la forge, alimentée par le charbon de bois du laurier-rose; les enclumes sont fichées en terre; le métal est bientôt en fusion et saisi par les pinces légères, le voilà prêt à subir toutes les transformations. C’est cet atelier que nous représentons dans notre planche, car nous avons pensé que l’adroit et industrieux Kabyle devait être montré dans son activité. C’est encore à ce point de vue que nous avons fait figurer au haut de la même planche la fabrication céramique à la main. C’est une femme des Beni-Aïssi qui se livre à cette besogne toute primitive.
Quant aux deux femmes assises à droite et à gauche, au bas de la planche, elles se livrent à la confection du couscoussou, travail qu’il faut recommencer tous les jours. Comme on le voit, les femmes se servent d’un moulin à main pour l’écrasement du grain de froment, humecté avec de l’eau, et introduit au fur eb à mesure par l’orifice de la meule conique. Cette opération terminée, le couscoussou offre l’aspect d’une grosse semoule, chaque grain ayant la grosseur d’une forte tête d’épingle. I est blanc selon le choix de la céréale, la finesse de la manipulation, le soin et le temps mis à sa confection. On l’assaisonne avec du lait caillé, ou avec du meurga, graisse mêlée à beaucoup de poivre et de piment. On sert le couscoussou dans de grands plats de bois et les consommateurs accroupis autour y puisent avec de petites cuillers également de bois. Pour la diffa, on mêle en général à ce plat de la viande de mouton, des poulets cuits à l’eau, du lait aigre, du miel. Chacun ayant ouvert, en ce cas, son trou dans le plat avec sa petite cuiller, y opère un mélange à sa guise, et déchire avec ses doigts la viande qu’il en tire, L’eau est la seule boisson en usage dans les repas, et l'ivresse
DE
n’est à la portée du plus grand nombre qu’au moment de la récolte des figues, ce fruit étant à ce moment dans un état de fermentation qui la produit. Ivre comme un Kabyle gorgé de figues, est passé en proverbe.
Les prototypes des dessins des tatouages kabyles, ayant des places consacrées, semblent avoir plus de rapports avec la structure de la lettre cadméenne qu’avec l’hiéroglyphe égyptien; mais en leur attribuant une origine hiératique, consacrée par l'usage et le temps, on ne sait rien de ce qu’ils veulent dire, et on ne peut que montrer à quelle partie du visage tel ou tel dessin est généralement appliqué. Le bras droit que nous représentons permet de constater une fois de plus, que ces tatouages, plus ou moins étendus, sont presque toujours d’un tracé régulier; la croix droite ou obliquée que l’on y remarque souvent se rencontre dans les écritures égyptiennes, comme on la trouve aussi des deux façons dans les caractères alphabétiques phéniciens, cadméens, lyciens, et même parmi les latins, où obliquée elle devient l’X.
Tatouages de la tête :
N°°1,128/et 25. N° 56,7, 19/eb 21.
Joues. Tempes.
N°22, N°° 16 et 12.
Menton et cou. Menton.
N°8; 4,8, 0/11, 18 14/17, 20 et 24: N° 18.
Front, Menton, N°9 22. ; N°15.
Joue droite, Front entre les sourcils.
(D'après les documents communiqués par M. le colonel Duhousset.)
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