‹ Le costume historique vol. 6 1888Chapitre 103 sur 140 · PORTUGAL · texte numérisé non relu

PORTUGAL

LA JOAILLERIE POPULAIRE. — UNE PAYSANNE PARÉE. LE SOULIER FÉMININ, — ÉTUDE RÉTROSPECTIVE ET CONTEMPORAINE.

Les paysannes portugaises se parent de bijoux nombreux et variés, dont les dames de la bourgeoisie et même celles du plus haut rang ont longtemps fait usage en certaines cconstances, ce qui donne à ces joyaux populaires un caractère national. Cette bijouterie dans laquelle l’art du lapidaïire ne se montre qu'exceptionnellement, consiste surtout en une orfévrerie d’or ou d'argent, généralement filigranée, et d’un genre plus ou moins oriental, maunresque. La nature de ces fabrications, dont Porto eb Lisbonne ont conservé le monopole, est le résultat de la présence des Maures en Portugal pendant le moyen âge, ct aussi dn voisinage des vôtes barbaresques ; mais le luxe des paysannes est, en quelque sorte issu du sol même du pays.

Les Romains connaissaient les richesses minérales de l’Hispania on Ibémie; et l'or roulé en abondance par le Tage et le Doro, était célèbre chez eux, ainsi que l'argent des mines de la péninsule, avant même qu'ils n’eussent nme connaissance exacte de ces contrées, c'est-à-dire avant l'époque de l'invasion romaine dans la seconde guerre panique. Strabon dit que, dès la plus haute antiquité, on mettait en œuvre sur place les pépites d'or recueillies dans l’eau du Tage et sur les sables de ses rives ; l'industrie locale qui s’est maintenue remonte done à ces lointaines origines, que le géooraphe arabe Edrisi, observant les orpailleurs d’Almada, vers l'embouchure du Tage, a confirmées, en reconnaissant combien leur profession devait être ancienne, Telle était encore l’abondance des paillettes métalliques ronlées par le fleuve, vers le commencement du seizième siècle, que Marineo Sieulo parle d’un sceptre eb d'une couronne portés par D. Manoel, et provenant tous deux de l’or du Tage.

La connaissance du travail des métaux fut probablement apportée à cette extrémité de [x vieille Enrope par les Phéniciens, les Carthaginoïis. A leur défaut, elle l'aurait été par les Celtibériens.

La matière recueillie sur place, et ne prenant surtout de valeur que par le travail, il est facile de comprendre que les parures d’or on d'argent se soient généralisées parmi li population, et qu’elles s'y soient maintenues en raison de traditions constantes. En l’absence des prescriptions somptuaires qui ont pu être édictées en Portugal comme dans tonte l’Europe du moyen âge, et dont nous n’avons point connaissance, on pent douter que l’emploi des matières précieuses y ait été interdit aux classes populaires, comme on n’y manquait point tout autre part. Dans tous les cas, l'extrême richesse du Portugal du seizième sièele aurait facilement permis de revenir aux vieilles coutumes, et il n’était plus besoin de l’or du Tage aux époques où l'on rapportait les butins immenses recneillis dans l’extrême Orient, à Malacca, à Goa, etc,

C’est l’énormité de ces butins, aux nomenclatures fabuleuses, qui explique le nombre des artisans qui eurent à mettre en œuvre les métaux conquis aux Indes par Vasco de Gama et les héros qni lui ont sncecédé, en allant à leur tour arracher l’or des temples indous pour l’envoyer à leur patrie, agissant tous avec cette bravoure, tranquille et commnnicative au milieu des plus grands périls, qui fit dire un jour à Gama, alors qne son navire était soulevé par un tremblement de terre sous-marin « c'est le mer qui tremble devant nous » ; c'est, disons-nous, la quantité de l’or et de l'argent importés en Portugal à cette époqne, quiexplique comment dans le & Tableau des gens de métier, existant à Lisbonne de 1550 à 1551, et dont la liste figure dans le livre de Rodriguez de Oliveyra, le nombre des orfèvres est de quatre cent trente, c’est-à-dire autant de maîtrises de fabrication et de débit spéciales, parmi lesqnelles on doit comprendre la joaillerie, mais non la lapidairerie, car les lapidaires, an nombre de trente-deux,

sont comptés à part,

L'importance de ce chiffre de 430 orfevres dans une seule ville ressort d'autant plus que l'on rapproche l’orfèvrerie des autres « offices mécaniques » comme les appelle de Oliveyra. En nous en tenant à ce qui concerne exclnsivement les choses de l’habillement et de la parure, on comptait alors dans cette même Lisbonne 10 brodenrs, 133 passementiers, 159 tailleurs, 173 chanssiers, 15 bonuetiers vendant bonnets, 14 bonnetiers vendant capuchons, 119 fripiers, sans spécialisation, 24 fripiers tenant les pourpoints, 6 coiffeurs, 20 boutonniers, 206 chapeliers, ete, Dans cette curieuse statistique, ordonnée par l'archevêque, on voit encore que douze individus avaient pour unique office de chercher l’or sur le rivage, Huit femmes étaient occupées à parfumer les gants ; douze autres à fabriqner uniquement des cosmétiques. Il y avait six maîtres d’atours, eu regard de sept maîtres de grammaire ; et on ne comptait que deux fermes ayant pour office d'enseigner la Iccture aux jeunes filles; mais cette insuffisance était réparée par le fonctionnement de douze écrivains publics, sans cesse occupés à la rédaction des messages, Tonte la vieille civilisation de Lisbonne est là, dit M. Ferdinand Denis, anquel nous empruntons ces renselonermenbs.

La légèreté de l'orfévrerie en diminue naturellement la valeur intrinsèque, et cette économie était nécessaire pour le populaire, habitué d’ailleurs et de longue date à la sincérité du métal.

Les filigranes, et les reliefs en fins fenilletés, comme on les voit aux saillies des n° 3 et 11, particulièrement, où les boutons d’orfèvrerie affectent l'apparence de l’artichant épanoni, ont été les expédients anxquels reconrurent des négociants qui voulaient conserver leurs débonchés, en servant leur clientèle selon ses goûts, et en lui procurant une joaillerie brillante, de nature à lui paraître la plus belle du monde, les délicatesses et les adresses de métier égalant, au moins, aux yeux du vulgaire les productions artistiques dont la sobriété ou le cachet personnel font le mérite, Ce qui rend intéressant la joaillerie populaire des Portugais, c’est son caractère national, et c’est tont ce que nons ferons remarquer au sujet de cette bijouterie branlante, ajourée, délicatement filigranée, d'nn orientalisme si prononcé sous les formes de ses croix et de ses médaillons en cœur, reliqnaires de la fiancée et de la mère, dont la figure est si fréquente parmi les joyaux villageois de l'Europe, là même où la jeannette et le médaillon composent tout l’écrin de la paysanne, comme en Bretagne.

La réduction uniforme de ces bijoux est dans la proportion de huit pour quatorze environ. L'original du n° 7, par exemple, mesure en hauteur un peu plus de 13 cent, 1/2; novve réduction à 8 cent.

BIJOUX D'OR. N° 7 et 24,

Nos 1let 19. Grande croix à boutons très saillants, ornée de pendentifs mobiles, et pendant d'oreille, même parure. Pendant d'oreille et broche ex pendeloque, composés de pièces articulées, d’un genre très typique, et le N°5 12 et 27. plus riche de cet écrin ; quelques pierres fines brillent parmi les filigranes de ces deux joyaux, apparte-

nant à la même parure,

Croix de suspension, dont l'une a la forme rayonnante ou astrale,

Norte 0

N° 1. : een Pendants d'oreille, à pièces intérieures en pendeloques.

Fragment d’un collier pourla snspension des médaillons ou des pendeloques, N°5

No 2, Broche, avec pendentifs à l'extérieur, et perles en poire mobiles dans l’ajouré de la pièce.

Broche, avec pendentifs mobiles; type d'une parure dont la boucle doreille et le bijou de suspension sont

: IJOUX D'ARGENT.

semblables, en variant de grandeur, ë

Nos 5 et 15, Nes 3,3 hiset 4.

Médaillons en forme de cœnr, avec leur anneau de sus- | Collier de corsage, dont les bontons en forme d’artichant vont en rapetissant. Le n° 3 &is en montre la saillie. Le n° 4 est le bracelet de la même parure, qui se complète par l'épingle de tête, se terminant par nn de ces boutons, ainsi que le pendant d'oreille.

pension, Ils sont de dimensions variables, allant jusqu’à 15 et 20 cent. de longueur, et servent alors de médaillon ouvrant,

N° 6, bus A a à NRC Pendant d'oreille, dont les trois croissants mobiles sont indépendants les uns des autres. Pendeloque de collier, dont la suspension indique l’em-

ploi du cordon de velours noir, ou celui de la chaîne ‘ Nos 13 et 16.

en maillons du n° 10, Pendant d'oreille et broche, composant nne parure.

N°5 9 et 10, N°18.

Pendeloque de la forme du cœur, mais réguliére, sus-

pendue au collier; le pendant d'oreille, du même caractére, appartient à cette parure,

Pendeloque de collier.

Nos 21 et 96.

No 14. Pendeloque de collier et pendant d'oreille, même pa-

Pendant d'oreille, à intérieur mobile, rure.

La paysanne endimauchée que l’on voit ici parée de cette joaillerie branlante, comme pour répondre par son doux bruissement aux clochettes des animaux et aux sonnettes des troupeaux, à une physionomie des plus intéressantes. Cette agréable rustique est la Porbugaise par excellence, dans un pays où les 706,000 habitants des villes se trouvent en regard d’une population rurale de 3,550,000 individus, et son type est celui de la paysanne de la partie sud du Portugal, formée des deux provinces de l’Alemtejo et de l’Algarve, la plus chaude et la plus sèche des quatre régions agricoles du pays. Cette villageoise appartient au district de Vianna, dont la ville principale est Béjà, le chef-lieu administratif, Porto. Cette figure est doublement intéressante, car elle est celle d'une femme dont l’industrie européenne est bien près de supprimer définitivement le type antique, le costume représenté étant généralement confectionné par la femme qui le porte.

Ces vieilles mœurs s'expliquent dans un pays où, malgré les richesses métalliques conquises au seizième siècle, le numéraire est encore relativement si rare parmi les populations rurales, que l’on voit, par exemple, la caisse d'épargne de la banque de Portugal recevoir des dépôts de cent reis (0,55 centimes), et que l’apogée du salaire de certaines ouvrières, comme les dentelières de Lagos, dont l'apprentissage commence quelquefois à quatre ans, et dont toutes les dentelles sont faites à la main sur le coussin à fuscaux, varie de 0,28 cent. à 0,56 cent. par jour: eb encore les rendeiros, hommes on femmes se livrant au commerce des dentelles, et pour lesquels ces ouvrières travaillent, paient le moins possible en numéraire, le plus souvent en comestibles on en articles de vêtement.

À Vianna, à Horta dans l’île du Fayal, à Peniche, à Setubal et à Villa do Conde, c'est nne industrie exclusivement réservée anx femmes que la fabrication des dentelles portugaises du genre Aoniton, imitation de guipure et de Chantilly, et qui sont ainsi toutes faites à la main sur le coussin à fuseaux.

Dans la province d’Algarve, c’est une industrie tout à fait domestique que celle des quatre cents métiers environ qui produisent la bure et les couvertures ; et c'est encore avec le travail manuel d'une simplicité toute primitive qne, dans la province d’Alemtejo, on tisse la laine, et que l’on y prodnit les couvertures, les étamines, les ceintures, les châles, les baïettes, le drap ordinaire, bleu ct noir, dit serguilha, les draps, dits suragoça, les draps de couleur à raies et à

carreaux; sans compter les tissus de coton filés, et ces tissus de soie, dont l’industrie esb fort ancienne en Portugal, où souvent on mélange à la soie l’or et l'argent.

Les conditions de cette existence rustique ne sont nullement, d’ailleurs, celles de populations malheureuses, bien loin de là; et pour bien comprendre le caractère souriant de la villageoïise de l'arrondissement de Vianna, il faut voir cette paysanne sous son ciel presque africain, sur sa terre où croît le palmier nain, le caroubier, l'olivier, le figuier, l’oranger, le riz, le millet à grappes, des blés de toutes les saisons, le r#0, ou blé d'hiver, le rébeiro on bIé de printemps, le blé candial, ete. Il faut voir, sur ce sol où l’on peut cultiver le bambou, les quarante variétés du maïs, avec ses grains jaunes ou blanes, et la récolte du seigle « gallicien » ainsi que celle des châtaignes, des oignons et des haricots depuis le blane, le vassoura, jusqu’à ceux de toutes les couleurs, y compris le noir. :

Sur ce sol particulier, dont les entrailles contiennent plus de marbres que de charbon minéral, la richesse se manifeste de toutes parts. Ce sont les grands troupeaux de bœufs qne l'on rencontre dans les pâturages naturels qui abondent partout; c’est l'énorme population des serranos, du type borduleiro, parmi lesquels les moutons noirs sont plus nombreux que les blanes ; les chèvres à poil ras et à poil long, laitières de couleurs variées, de grande et de petite taille, et c'est, en aussi grand nombre, le peuple roux de ces pores de l’Alemtejo, de PAIgarve et de toute l’Estramadure aux bords du Tage que, dans le district de Vianna, on nourrit avec les pépins de raisins, ainsi, du reste, que tous les animaux de basse-cour. C'est partout l'abondance, outre l'huile d'olive et le beurre salé que l'on trouve dans toute maison, on y rencontre aussi géuéralement quelques jambons de Melgaço, des poissons conservés dans l'huile de sardine, On consomme les fromages de chèvre et de brebis, on relève les mêts les plus ordinaires avec le vinaigre de vin du Douro, mais la paysanne a toujours une réserve d'oignons et de fruits confits, abricots, pêches, reine-clande, poires, figues, ete. Elle a toujours quelqne marmelade à offrir, et cette bonne gourmandise, la citrouille sucrée. Enfin on retient pour la consommation sur place quelques-uns de ces vins rouges, dits verts dans le négoce, qui ont tant d'importance dans le pays viticole de l’arrondissement de Vianna, tels que le vin de Barbeita, celui du Campo da Agonia, ete., jusqu'au clairet de Masudo, si agréable avec les noix.

C'est surtout dans les milieux où la culture de la vigne donne aux paysages leur tournure la plus caractéristique qu'il faut placer la jolie et souriante figure représentée, avec son costune aux couleus pimpantes et sa joaillerie des jours de fête, Lies vins désignés particulicreinent sous le nom de « vins verts » sont fabriqués avec des raisins récoltés sur des Aaitains ou sur des treillages en forme de contre-espalier qui gaïnissent les champs destinés aux récoltes céréales, sarclées, fourragées. La vigne qui forme la clôture de ces champs est principalement mariée à des châtaigniers et à des érables sur lesquels on taille chaque année ses sarments. Tel est le pays où l'on fabrique encore du vin d'orange, et qui, avec ses nombreux chevaux, ses mulets et ses ânes, bêtes de charge et bêtes de selle, justifie pleinement le sur-

nom que les auciens, considérant le nombre exceptionnel de ses fleuves et de ses rivières, avaient donné à la Lusitauie, celni de la Terre bienheureuse.

Le lenco qui couvre la tête de cette paysanne, est un mouchoir de laine posé à plat, selon la coutume des femmes qui ont l'habitnde de porter des fardeaux sur leur tête. La veste, indépeudante de la jupe, est conçue dans ce même sens, pour l’indépendanee du torse pendant la marche. Cette veste en drap rouge, est un corsage à épaulettes, qui se ferme sur le côté par des boutons en cuivre doré; la bordure en velours noir dessine le plastron, arrêté au bas par uue garniture de dentelle noire. La chemise en toile blanche et apprêtée, est apparente aux manches, à la taille et à la partie supérieure de la poitrine ; elle est pudiquement close partout eb son col rond eb plissé rebombe sur les épaules. La partie rayée de la jupe est en mérinos, le bas, en large bordure, est du drap. Le tablier est un tapis de laine. Les bas blancs sont également en laine; enfin la sacoche en forme de gibecière portée à la ceinture paraît de la même nature que le sonlier, dont le n° 28 donne un spécimen détaillé, c’est du euir laqué, dont les ornements sont en broderie de soie, La chaussure avee son talon haut et son quartier de derrière largement évidé est presqne une mule; sa semelle en bois et garnie sur les côtés par des elous en euivre doré, lui conserve toutefois le caractère rustique.

On a observé depuis longtemps que les Portugaises mettent une singulière coquetterie en ce qui concerne leur chaussure; on lit dans les Sifhouelles portugaises, publiées dans la Réforine en 18453, que depuis quelques auuées le nombre des cordonniers pour femmes s'était si étrangement répandu à Lisbonne, que non seulement les importations de l'étranger y étaient devenues superflues, mais que la ville fouruissait assez de cordonnerie pour en fournir une partie du Portugal. Le nombre relativement important des chaussures exposées au Champ de Mars, dans la section portugaise, justifie ces assertions, et les villageoïises ont snivi sous ce rapport le goût des citadines; leur soulier est nn élément important de leur parure. À a joaillerie, portée avec une certaine liberté capricieuse par cette paysanne, se joint un collier de perles de corail. Le mouchoir sert au maintien, et d’ailleurs dans le costume habillé, il n'ya peut-être point de poche pour lui et il gunflerait disgracieusement l4 sacoche.

Tous ces spécimens de joaillerie proviennent des fabriques de Porto, el ont figuré à l'ecposilion internationale de 1878, duns la seclion porlugaise.

Le soulier est au inusée du Trocadéro.

La paysanne est la reproduction d'une photographie obligeamment offerte par A1. Curlos Relvas, de Gollega, et complélée par la coloration du costume de la villageoise des environs de Vianna, qui figurait également dans la seclion portugaise en 1878.

Voir, pour le lexte : Le Catalogue spécial de la section portugaise à l'exposition universelle de Paris, en 1878, dont la remarquabte introduction est de M. le baron de Wüldik, et le Portugal, par M, Ferdinund Denis, déns l'Univers pittoresque.

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