MULHOUSE. — ANCIENNE ORGANISATION
C'est en effet hors des murs et parmi les villages de la banlieue que se distribuent les principaux établissements industriels. Mulhouse n'aurait pu, dans ses anciennes limite, leur offrir assez d'espace pour se développer, et l'histoire témoigne que tant qu'elle fut république libre , elle ne les vit pas se multiplier sans ombrage *. Il semblait à ses magistrats que leur premier devoir était le maintien de son indépendance, et ils ne voyaient dans cette activité qui se constituait à leur porte qu'un embarras et un péril. Aussi poussèrent-ils les choses jusqu'à s'en défendre. Quand les premières fabriques de toiles peintes furent créées, il n'est sorte d'obstacles qu'on ne leur suscitât ; l'esprit bourgeois, les susceptibilités de métier se conjurèrent pour les décourager ; on s'arma contre elles des traditions, des habitudes, des intérêts existants ; moins viables, elles eussent succombé dès le début. Ainsi, il leur fut interdit de s'approprier, môme à la suite de transactions volontaires, des Locaux d'autres industries, par exemple des moulins et des foulons; il leur fut interdit également d'établir des ateliers de pinceautage dans de telles proportions que le prix de la main-d'œuvre des articles de laine en fût augmenté. Ce n'est pas tout : on enleva à cette industrie naissante jusqu'au concours de la commandite étrangère ; des lois sévères frappaient le fabricant qui, par des emprunts faits au dehors, cherchait à accroître ses moyens de travail. Enfin, pour combler ces rigueurs, une taxe de cinq douzièmes pour cent était prélevée, non sur les bénéfices des inventaires, mais sur le montant brut des opérations. Ce régime n'avait qu'un sens et qu'un but, c'était d'étouffer dans son berceau une nouveauté qui paraissait dangereuse.
1. Voir aux pièce» justificatives un document spécial sur ce sujet.
Ci MULHOUSE. - PREMIÈRES TOILES PEINTES.
Mulhouse voulait rester elle-même avec les éléments politiques et professionnels que le temps avait consacrés ; elle fermait ses murs aux toiles peintes en 1740, comme elle les avait fermés, en 1674, à Turenne qui venait de battre les Impériaux dans les plaines voisines. L'industrie, heureusement, n'eut pas les mômes scrupules que Turenne; elle força les positions qu'on lui disputait, et, dix ans après, Mulhouse livrait annuellement au commerce 30,000 pièces de toile de 16 aunes chacune. Le génie de ses enfants l'emportait sur la prudence de ses magistrats, et lui donnait, contre leur gré, un titre de plus auquel était attaché un prodigieux accroissement de fortune.
J'ai déjà, en parlant de l'Alsace, raconté comment ce mouvement s'est produit et distribué entre les diverses branches du travail du coton ; il me reste à ajouter que Mulhouse en fut le siège le plus actif et pour ainsi dire Pâme. C'est de Mulhouse que sortirent les principaux procédés de perfectionnement, soit qu'elle s'inspirât d'ellemême, soit qu'elle fît des emprunts aux pays étrangers. Au milieu de restrictions malheureuses, la petite république avait néanmoins conservé une liberté relative qui plaçait le travail manuel dans de meilleures conditions qu'ailleurs; elle ne connaissait ni les servitudes, ni les luttes intestines des corporations : tout en repoussant ce qui venait du dehors, le bourgeois de Mulhouse restait maître sur son domaine. L'industrie locale dut beaucoup à ces franchises. Ce qui la favorisait encore, c'était un traitement particulier sur les marchés voisins et notamment en France, où des édits, communs avec la Suisse, admettaient ses produits à des droits réduits. Elle avait, en outre, pour débouchés, l'Allemagne, la Hollande, l'Italie, les foires de Leipsick et de Francfort. Ainsi s'établit la
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réputation de ses indiennes. Quelque essor qu'ait pris cette fabrication, Mulhouse en est restée la grande école. La première elle employa les planches en buis gravées en relief sur lesquelles on appliquait le dessin, en réservant seulement, pour le pinceau, les couleurs d'enluminage et de complément, puis, quelques années plus tard, les planches métalliques gravées en creux, qui servaient aux dessins à ramages et àu genre dit camaïeu. Elle ne se distingua pas moins dans l'art d'assortir et de varier les couleurs, essayant dans ses laboratoires les substances qui pouvaient en augmenter l'éclat et le nombre, la garance, la gaude, le quercitrou, et se composant ainsi une palette qui devait constamment s'enrichir. Elle excella surtout dans la besogne délicate de deviner et de servir les fantaisies du consommateur, de multiplier les genres aOn de s'adapter à tous les goûts, d'aller des dispositions les plus simples aux ornements les plus compliqués, de manière à transporter sur les tissus tout ce qui était du domaine de la peinture, les fleurs, les oiseaux, les paysages, avec les nuances, les tons , et, autant que possible, le sentiment approprié.
Cette supériorité, non -seulement se maintint, mais grandit, lorsqu'à la fin du siècle dernier Mulhouse fut devenue française. Son annexion lui ouvrait un vaste marché où le travail manuel venait d'être affranchi d'entraves ; elle y parut avec ses forces acquises et eut la singulière fortune, en renonçant à une destinée distincte, de ne pas déchoir de son rang dans l'industrie. Admise la dernière dans la grande famille, elle y resta la première pour les arts qu'elle avait créés. Ce n'est pas qu'elle n'y rencontrât des émules : Jouy avait une réputation bien établie, la Normandie était couverte d'ateliers, soit d'impression, soit