LA FRANCK
Le mouvement qui emporte l'industrie du coton est si vif et si soutenu, qu'à quelque moment qu'on en fixe les termes, on est certain de les voir dépassés. Pour ne pas fatiguer l'attention, je m'en tiendrai aux données les plus récentes et renverrai pour les autres à deux documents qui ont un caractère authentique. Le premier de ces documents est la Statistique de l'industrie de la France, par M. Moreau de Junnès; le second est la série des Tableaux généraux que publie chaque année l'administration des douanes. On pourra y suivre, période par période, la marche des importations et des exportations, avec le détail des destinations et des provenances. J'arrive sur-lechamp à la situation présente et à un exercice qui, n'étant pas clos encore, ne saurait être apprécié qu'à l'aide de renseignements particuliers. Cette recherche a d'autant plus d'intérêt que le régime des matières brutes destinées au\ manufactures a subi, il y a quelques mois, une modification fondamentale. Les droits qui les frappaient ont été
complètement abolis d:ins presque tous les cas et réduits ù des proportions insignifiantes là où ils subsistent par exception. Il est donc curieux de s'assurer, ne fût-ce que par approximation, des premiers effets produits par cette révolution focale. On a pu, avant qu'elle fût accomplie, en discuter le mérite, l'opportunité et l'étendue; il ne reste plus aujourd'hui qu a en suivre la marche et à en juger les conséquences.
Un document qui nous arrive des États-Unis porte à 589,587 balles le chiffre des cotons expédiés en France du 1 er septembre 1859 au 3! août 18G0. (l'est la période annuelle qu'embrassent les récoltes; la période précédente se soldait par 138,891 balles en moins. En évaluant chacune de ces balles à un poids net et moyen de 1G0 kilog., on obtient pour 1859-1860 un total de 94, 333,920 kilog. Telle est, dans le cours de douze mois, l'importation de la matière pour une seule provenance. Il reste à y ajouter celle des autres pays de production, l'Inde, le Brésil, le Levant, le nord de l'Afrique. Un calcul établi sur un certain nombre d'années élève ces importations réunies à un cinquième environ de celle de l'Amérique du Nor.l. Il y aurait donc à ajouter aux 04,333,920 kilog. de coton américain 19,06G,785 kilog. de diverses origines, ce qui aboutirait pour l'ensemble à 114,400,705 kilog. 1 . Comparée à celles des exercices antérieurs, cotte importation of • frirait un excédant de 15 à 22 millions de kilog. Je ne
1. Mes prévisions au sujet de l'importation du coton ont été dépassées. Au lieu du chiffre de 114,400,705 kiloftr. calculés approximativement en novembre 1*60, il résulte des états de douane de l'année 1860 que l'importation du coton pendant cette période s'est élevée à 125 millions de kilogrammes. C'est le plus haut chiffre atteint; depuis lors, les événements l'ont réduit dans des proportions très-considéral»!* 1 *.
donne ces calculs que pour ce qu'ils sont, une simple évaluation, et j'ajoute que, portant sur une autre période que celle de nos états officiels, ils ne doivent être rapprochés que sous cette réserve. D'ailleurs l'excédant de 138,891 balles fourni par l'Amérique seule suffit comme élément d'une augmentation de plus de 22 millions de kilog., et il est à croire que les autres pays de provenance ne seront pas restés en arrière de ce mouvement. Ainsi, en chiffres ronds, la France aurait importé 115 millions de kilog. de coton dans le cours de douze mois. Pour 36 millions d'habitants, c'est au delà de 3 kilog. par téte. L'Angleterre, il est vrai, est bien en avant de cette proportion. Si on répartit sur ses 29 millions d'habitants les 443 millions de kilog. accusés par les délégués des chambres de commerce de Manchester et de Glasgow, on trouve par téte lîî kilog. et une fraction. Mais cet écart de 1 à 4, s'il est réel pour l'activité relative, ne l'est pas pour la consommation respective des deux pays. 11 faut, dans la destination des produits, distinguer ceux qui se consomment sur place de ceux qui vont chercher des clients au dehors. C'est sur la première de ces catégories que le rapprochement, pour être exact, doit uniquement porter. En suivant cette marche, le résultat que j'ai obtenu aboutirait à une consommation par tête de 2 kilog. et demi pour la France et de 4 kilog. pour l'Angleterre. Tout cela, bien entendu, en coton brut et non en tissu.
Il n'est pas sans intérêt de comparer ces résultats avec ceux qu'ont constatés, dans une période récente, des hommes très-experts et auxquels le sujet était familier. A la suite de l'Exposition universelle de Londres, une commission que présidait mon savant confrère, M. Charles Dupin, a publié une série de documents où toutes les in-
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dustries sont passées en revue. La publication qui concerne le coton est de 18o4. A cette date, notre importation n'était que de Gi millions de kilog., 1 importation anglaise de 277 millions. La consommation régnicole était évaluée pour la France à 1 kilog. et demi par tête, pour l'Angleterre à 2 kilog. et demi. Nous aurions donc gagné en six ans i kilog., tandis que nos voishs en gagnaient i -et demi. Je crois que cette proportion sera modiOée avec le temps, et voici sur quels motifs je me fonde. D'abord, en tant qu'arriérés, nous avons plus de conquêtes à faire et plus de besoins à desservir. Puis, et c'est un point capital, nous entrons dans une voie où nos concurrents nous ont préc'dés. Le dégrèvement des matières brutes est déjà ancien pour eux; pour nous il est tout nouveau. Les effets de la mesure ont été, de l'autre côté de la Manche, aussi complets que possible; la concurrence entre les fabricants a pu agir sur le niveau des prix et assurer au consommateur, comme c'était justice, rentier bénéfice du droit supprimé. Chez nous il n'en est point encore ainsi : nous en sommes à ce que j'appellerai les surprises d'un dégrèvement. Pour les hommes de quelque expérience, cette période de transition était prévue. Il y a toujours une heure où le régime qui se retire est en lutte avec celui qui arrive En dégrevant les matières, on étendait le marché pour une production qui- n'était point accrue; en d'autres termes, on excitait la demande avant que l'offre eût obéi au môme stimulant. De là entre les fabricants une sorte d'entente pour s'attribuer en excès une partie des sommes dont le fisc venait de se dessaisir. Cette entente n'avait rien d'artificiel; elle ne provenait pas d'un concert préalable; elle était dans la nature des choses. Les intermédiaires, de leur côté, achevaient de glaner tout ce qu'une
chance inattendue mettait à leur disposition. C'est ainsi que pour les cotons, comme pour le sucre et le café, les libéralités de la loi ne sont pas toutes allées d'emblée à leur véritable adresse, c'est-à-dire au consommateur. Il n'y a là qu'un accident qui cessera avec les causes qui l'ont produit. La durée des dégrèvements leur restituera leur caractère et diminuera de jour en jour la part qu'en ont détournée les intérêts privés, avec leur habileté et leur vigilance accoutumées. Un moment viendra où la môme force des choses qui a agi dans un sens agira dans l'autre et où la production, en se développant, fera d'ellemême justice de ses prétentions dans ce qu'elles ont d'exagéré. Alors la franchise des droits, après quelques déviations, ira pleinement à son but, et il est à croire que la distance qui sépare la consommation anglaise de la nôtre en sera profondément affectée.
Quand on aime son pays, c'est sur ce puissant exemple qu'il faut avoir l'oeil constamment attaché. Il est difficile, avec quelque fierté dans le cœur, de s'incliner sans murmurer devant une supériorité que l'on déclare inattaquable. Lorsqu'on voit, par exemple, que dans la dernière campagne, sur 3,774,587 balles de coton d'Amérique expédiées pour les ports de l'Europe, l'Angleterre a eu* pour sa part 2,669,132 balles, et la France 589,587 balles seulement, il y a lieu de se demander si c'est là notre lot définitif et s'il n'y arien à entreprendre contre cette activité envahissante. L'industrie américaine est née d'hier et déjà elle nous dépasse de beaucoup; son contingent est de 978,043 balles. Loin de moi la pensée de méconnaître les pas considérables qu'a faits notre industrie du coton dans le cours des quarante dernières années; ses efforts, se* succès ont été, de la part de juges autorisés, l'objet d'é-
loges auxquels je m'associe très-volontiers. Il est certain que sa marche est celle d'un flot qui monte, et quand on ne compare pas, il est permis de s'en enorgueillir. La comparaison seule tempère ce sentiment. Malgré tout, un écart subsiste et on a vu dans quelle proportion. Est-ce ôpnc là, comme on l'assure, une de ces nécessités de position qu'il faut subir en s'y accommodant, sous peine de se nuire en cherchant à les vaincre? Divers motifs ont été allégués à l'appui de cette opinion, qui procède d'une extrême défiance de nos forces. On a fait valoir les points sur lesquels, quoi qu'on fasse, nous resterons subordonnés : l'ancienneté de la possession, l'étendue des débouchés, la puissance du capital, le génie industriel, l'aptitude des populations, les avantages naturels du sol, le coût des instruments, les conditions du salaire, le prix des subsistances, les habitudes morales. Dans la suite*de ce travail, j'examinerai en leur ordre et à l'épreuve des faits ces objections souvent reproduites, et en en dégageant ce qu'elles ont de fondé, j'espère montrer avec évidence ce qu'elles ont d'excessif. Je le ferai sans esprit de système et dans toute la sincérité de mes impressions. Il me semble que là où les industries européennes sont en présence, il faut ne se- mettre ni trop haut ni trop bas, mais se maintenir dignement à sa place. Ce que j'ai vu parmi nos populations d'ouvriers et dans l'élite de nos fabricants m'a inspiré, je ne m'en cacherai pas, une certaine confiance qu'un rapprochement avec les fabricants et les ouvriers étrangers n'a point affaiblie. Il y a partout de bons exemples à suivre, des règles de conduite à imiter; il y a aussi, sur plusieurs points, des améliorations à introduire. Ma visée sera de présenter, en toute chose, 1rs meilleurs modèles, et dans un pays comme le nôtre où l'esprit est vif, la
main habile, le cœur ouvert aux inspirations généreuses, il aura sufû, j'en suis convaincu, de signaler les procédés les plus parfaits et les plus saines institutions, pour en donner le goût à ceux qui ne l'ont point encore et l'affermir chez ceux qui déjà en sont animés.