NORD DE LA FRANCE. - LE CHARDON
grande industrie anglaise, si on les étudie dans leurs types les plus parfaits, il existera toujours, quoi qu'on fasse, une distance pour certains éléments du travail. Dans le nord môme de la France et pour les établissements les plus voisins du carreau des mines, le prix du "charbon ne s'abaissera jamais au degré où on le voit dans la majeure partie des établissements du Lancastre. Qu'on la prenne à Aniche, à Anzin, à Mons ou à Charleroi, la houille coûtera toujours plus de 6 à 8 francs par tonne, qui sont la moyenne des prix à Manchester et aux environs. Nos usines les mieux situées ont à supporter une dépense de lo à 20 francs par tonne pour le combustible rendu devant leurs fourneaux. L'écart est déjà grand; il l'est bien plus encore pour les régions moins favorisées. En Alsace, la tonne de charbon coûte de 28 à 30 francs; elle est sensiblement au même prix en Normandie, qui se pourvoit en Belgique et en Angleterre; elle s'élève plus haut dans la zone intérieure, où des charrois aggravent l'approvisionnement ; la charge de ce chef s'élève alors à 35, 40 et jusqu'à 50 francs par tonne. Nos voies de fer et nos voies navigables, malgré des amendements successifs, n'ont pas encore, partout où leurs services s'étendent, atteint les limites du rabais auquel sont arrivés les transports anglais, et dans beaucoup de cas, pour beaucoup de localités, ces services font complètement défaut. Il faut alors recourir à l'emploi des colliers, qui est ruineux pour les moindres distances. Voilà donc, de l'avis de tout lo monde, un avantage pour nos voisins, un désavantage pour nous dans cet article essentiel qu'on a nommé à bon droit le pain de l'industrie. Dans quelle proportion en estelle affectée? Ici commencent les dissentiments. Rien au monde n'est plus élastique que les calculs où l'intérêt est
en jeu. Pour le môme objet, dans le môme cadre, ils offrent des différences qui rendraient suspectes les sciences mathématiques. En ramenant les choses au vrai et toute exagération écartée, on arrive à reconnaître que la distance entre les deux positions représente un écart de 3 à 4 p. 1 00 pour une exploitation moyenne et un prix moyen. Cet écart, on le comprend, s'élève pour ceux qui payent la houille plus cher, s'abaisse pour ceux qui la payent meilleur marché; il peut, dans quelques cas, aller jusqu'à 8 p. 100, dans d'autres ne pas dépasser 2 p. 100. Il s'amoindrit également par un emploi judicieux du combustible, que les Anglais traitent en prodigues et que nous savons mieux ménager. Il disparaît dans une certaine proportion quand les forces hydrauliques suppléent en totalité ou en partie le service des moteurs à feu. Mais il n'en reste pas moins établi qu'il y a là pour nous une cause d'infériorité naturelle, inhérente au sol, destinée à persister, quoique susceptible d'atténuation. Nos houillères pourront se montrer plus discrètes, nos transports s'effectuer à plus bas prix ; nous n'aurons jamais ni l'abondance, ni la variété des gîtes qui font du nord et de l'ouest de l'Angleterre un vaste dépôt de charbon, à portée de tous les besoins, souvent à fleur du sol, aussi facile à exploiter qu'à distribuer sur le territoire.
Le cas est le môme pour le matériel nécessaire au traitement du coton. Dans un outillage, la dépense consiste en trois éléments : le combustible, le fer, la main-d'œuvre. Pour le combustible on vient de voir que nous ne sommes pas les mieux partagés; le fer est également un de nos points faibles. Nous en produisons d'excellents, de meilleurs peut-ôtre qu'en Angleterre ; seulement ils sont plus coûteux ; nos fontes au bois, qui donnent des produits supé-
rieurs, luttent avec peine pour les produits courants contre les fontes à la houille. Restent les façons, dont les conditions se balancent à peu de chose près. Naguère nos ouvriers en machines étaient moins habiles, moins expédiditifs que les ouvriers anglais; ils peuvent aujourd'hui soutenir la comparaison avec les plus exercés d'entre eux et ils se contentent de moindres salaires. Des trois éléments de la production des outils, il n'y en a donc qu'un où la chance soit égale, et c'est celui qui dépend de nos efforts ; il y en a deux qui offrent des disproportions, et ce sont ceux où la nature des lieux intervient. Évaluons à quels désavantages ils nous condamnent. La tâche n'est pas facile ; sur aucun point la mêlée des opinions n'est plus vive et ne donne lieu à des dissentiments plus marqués. Pour la filature, par exemple, où les calculs portent sur le coût d'une broche, terrain, constructions et outillage compris, on a abaissé le coût de la broche anglaise jusqu'à 2o francs et élevé le coût de la nôtre jusqu'à 60 et 70 francs. Ce sont les doux termes extrêmes entre lesquels se range un nombre infini de variantes, qui tantôt ajoutent quelques unités au coût de la broche anglaise, et tantôt en retranchent du coût de la broche française. Ces différences s'expliquent et se concilient avec la bonne foi. Entre les établissements, il ne saurait y avoir d'uniformité pour les dépenses de création; chacun d'eux est comme un monde à part dont les formes, les modèles ne relèvent que de l'habileté, du goût, quelquefois du caprice de celui qui les fonde. Ici on se contente du strict nécessaire, là on accorde quelque chose au superflu. J'ai vu, en France comme en Angleterre, des filatures qui ressemblent à des donjons, d'autres qui figurent des cathédrales gothiques. On vise à l'architecture, au décor; on met les pieds sur le